DE RETOURNEMER A SAINT-DIÉ
L'excursion à Retournemer et au col de Schlucht terminée, vous retournez à Gérardmer, et vous vous arrêtez à l'hôtel de la Poste, la meilleure auberge du pays, où le courrier de Remiremont et de Saint-Dié vous prend en passant pour vous conduire à cette dernière ville, but de votre pèlerinage.
En traversant le pont de la Valogne, vous pouvez jeter un dernier regard au saut des Cuves. A partir de là, vous gravissez en une heure à peu près l'élévation de terrain qui sert de rempart à Gérardmer et vous commencez à descendre sensiblement vers Saint-Dié. Cette route n'a rien de bien remarquable, et, pour les touristes habitués aux voyages, elle rentre dans la catégorie des routes ordinaires.
C'est le moment, si l'on est fumeur, d'allumer un cigare, sans crainte de le laisser éteindre pendant ces transports admiratifs que cause un site étrange, inattendu, aux admirateurs de la belle nature. Si vous ne fumez pas et que la chaleur du jour vous fatigue, vous pouvez en toute sécurité vous abandonner à celte somnolence si agréablement bercée par la voiture ; vos yeux, déjà blasés par les aspects romantiques que présente la route de Remiremont à Uetournemer, n'y perdront pas grand'chose. N'allez pas cependant vous imaginer que le trajet soit ennuyeux : les fonds de hautes montagnes boisées qui ondulent à l'horizon rompent heureusement la monotonie d'un voyage en plaine; bientôt vous parcourez de belles prairies bien irriguées, bien vertes, qu'accidentent quelques usines entourées de beaux arbres, qui composent ce qu'on appelle, en termes de paysagiste, de pittoresque? fabriques. Aux approches de Saint -Dié, les montagnes, quoique un peu trop arrondies, sont encore assez belles de formes et ne manquent pas de caractère. Toute cette partie de la vallée a du charme.
Saint-Dié est la ville la plus jolie et la mieux bâtie de toutes celles des Vosges. Quelques détails relevés dans les archives sur son origine et ses vicissitudes trouveront naturellement leur place ici.
En 660, Childéric II, devenu roi d'Austrasie,
appela d'Alsace Dieudonné ou Deodatus , ancien évêque de Nevers, en l'engageant à fonder sur ce territoire, nommé primitivement vallée de Galilée, un monastère semblable à celui de Novientum ou Ebersmunster, en Germanie, qu'il gouvernait avec éclat.
Suivant les désirs du prince, Deodatus se dirigea vers sa nouvelle patrie, emmenant avec lui quelques-uns d^ ses disciples.
L'un d'eux, surpris par la nuit à la descente d'Ormont, une montagne qui domine la vallée de Saint-Dié, fut contraint, dit la légende dont nous reproduisons le style naïf, à se coucher sur un petit mont qu'ils appelaient « les Jointures, » et, abattu par la fatigue, ne tarda pas à s'endormir. Pendant son sommeil, il vit en songe la bienheureuse Mère de Dieu lui ordonnant de construire un monastère à l'endroit même où il reposait.
L'ordre de la sainte Vierge fut religieusement exécuté ; une église s'éleva, dont le maître-autel marquait le lieu même de la vision.
A l'église s'adjoignit un couvent autour duquel se groupa bientôt un village. C'est l'histoire de la formation des villes en cette époque reculée. On logeait d'abord Dieu, puis les serviteurs de Dieu ; les fidèles venaient ensuite.
Le village poussé au pied du monastère prit le
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nom de son fondateur, Saint-Dicudomié, que l'usage, avec ses syncopes corruptrices, contracta en Saint-Dié. Ce village devint avec le temps une ville importante.
L'établissement fondé par Deodatus fit en peu d'années éclore, dans son rayon, de nouveaux couvents. Le monastère de Galilée, c'est ainsi que se nommait celui de Deodatus, possédait à lui seul un territoire de sept à huit lieues de long sur cinq de large. C'était beaucoup pour de pauvres moines. Aussi les humbles murs qui les abritaient tombèrent-ils bientôt pour faire place à de hautes et fortes murailles crénelées, capables de défendre les richesses du sanctuaire contre les attaques à main armée, fréquentes en ce siècle barbare.
En 769, Charlemagne fit reconstruire l'église du couvent, placée sous l'invocation de Notre-Dame, restaura le logis des moines et donna Galilée à l'abbaye de Saint-Denis, à la charge d'y entretenir constamment douze ou quinze frères. Disons, pour en finir avec ces détails historiques qu'on ne saurait trop abréger dans un récit purement descriptif, que de 1022 à 1028 la peste et la famine ravagèrent les Vosges, et que les chanoines de Galilée, pour ranimer le courage du pauvre peuple, empruntèrent les reliques de saint Hippolyte au cou-
vent de Moyeii-Moutier, dont il existe encore de fort belles ruines. L'espoir d'être guéris ou préservés attira à Salnt-Dlé un grand nombre de pèlerins; des foires s'y établirent et devinrent le centre d'un commerce assez étendu. De la calamité naquit la fortune : Saint-Dié devint une ville considérable. En 1626, on l'entoura de fortifications dont l'achèvement prit dix années; vers 1284, un château y fut bàli par Isabelle d'Autriche, femme de Ferry IV, duc de Lorraine.
Walterlud, homme d'une vertu éprouvée et d'une science profonde, se dévoua au service de ses concitoyens; il créa des industries utiles. De son époque datent l'exploitation des vastes forets du pays et le débit des planches de sapin, objet d'un commerce immense.
La prospérité de Saint-Dié eut cependant plus d'une catastrophe à subir. Le 6 juillet 1534, un violent incendie détruisit la ville presque entière; mais elle sortit bientôt de ses cendres et, en 1697, retourna aux ducs de Lorraine. Le feu y prit de nouveau, le 27 juillet 1757, et en moins de quatre heures détruisit cent seize maisons. Stanislas, à qui la Lorraine avait été cédée en échange de la Pologne, et donnée en usufruit, ému de ce malheur, fit reconstruire entièrement la ville sur sa cassette, en sorte que ce désastre fut presque
un bonheur pour Saint-Dié, qui se releva de ses ruines plus brillante que jamais.
Saint-Dic conserve encore de nos jours des traces de sa splendeur passée; sa position est fort agréable et pittoresque. La ville s'étend sur les bords de la Meurthe, au pied de la montagne d'Ormont d'où l'œil embrasse un panorama délicieux. C'est laque, pendant la tourmente révolutionnaire, Delille vint achever sa traduction en vers de V Enéide; en effet, ce pays charmant, calme, heureux, est favorable à cette rêverie nonchalante, à celte oisiveté méditative du poète cherchant des rimes.
Les environs de Saint-Dié semblent disposés à souhait pour le promeneur et le touriste : ce sont de toutes parts de fraîches vallées couronnées de belles forêts de sapins; les vallées de la BoUe et de Rougiville offrent des buts d'excursion dont on ne se lasse pas. La richesse de la végétation, l'épaisseur des ombrages, les cascades dont les eaux alimentent les réservoirs et les chutes qui mettent en mouvement les scieries mécaniques pittoresquement construites dans de belles forêts; tout cela forme un ensemble charmant, où l'on ne trouve pas sans doute le grand caractère des pays montagneux, mais qui retient, attache et séduit par sa poésie agreste, son calme profond et sa solitude sans sauvagerie.
Si le sol est riche extérieurement, il ne l'est pas moins intérieurement. Ses couches recèlent (J3s mines de fer et de cuivre, des carrières de marbre de diverses couleurs; mais n'empiétons pas sur le domaine delà science et de l'industrie ; l'artiste parcourt la surface de la terre pour y chercher la beauté, l'ingénieur la fouille pour en extraire la richesse ; à chacun sa tâche !
Cette excursion dans la vallée de Saint-Dié termine notre promenade dans les Vosges; il nous faut reprendre la route de Paris à notre grand regret, car c'est difficilement qu'on s'arrache aux douceurs d'un voyage si pittoresque. Mais la mauvaise saison nous chasse, il faut regagner en toute hâte nos quartiers d'hiver, où pendant de longues et froides soirées nous songerons encore aux beaux sites que nous avons parcourus. Leur souvenir plein de charme nous fera patiemment attendre les premiers beaux jours du printemps où nous reprendrons notre volée à travers ce beau pays de France, que le touriste dédaigne pour courir à l'étranger, à 11 recherche de ces aspects pittoresques et grandioses dont notre patrie regorge, mais que si peu connaissent.
De Saint-Dié, le courrier vous emporte vers Lunéville, et sur votre route vous rencontrez l'.aonl'Étape, petite ville située dans une vallée pilto-
resque, au pied d'un coteau, sur la rive droite de la Meurthc. Cette ville fut jadis importante, et en 1279 elle fut fortifiée par ordre de Ferry III, qui la jugeait, par sa situation sur la route de Nancy à Schelestadt, un point très important.
Un château. s'élevait autrefois sur le coteau qui la domine, château connu sous le nom de Belronan et entièrement en ruine aujourd'hui. Plus loin vous trouverez Baccarat, connu par ses manufactures de cristaux, et quelques heures après vous arriverez enfin, car la route a été longue et peu intéressante, à Lunéville, d'où la voie ferrée vous ramène vers Paris.
Quand on habite les villes ou les plaines, il est facile d'oublier qu'on circule à travers l'insondable espace, emporté par une planète gravitant autour du soleil avec une prodigieuse vitesse. L'épiderme de l'astre a disparu sous l'encombrement des bâtisses et la culture humaine, et il faut un effort d'imagination pour croire que cette terre vue de Mars ou de Vénus prenne sur l'azur noir du ciel l'aspect d'un globe d'or ou d'argent, au reflet du phare central de notre monde. Les données, si précises pourtant, de l'astronomie semblent presque chimériques, et il vous prend des envies de revenir
(1) De MM. Bisson frères.
fiO LES VACANCES DU LUNDI.
au système de Ptolémée, qui faisait de notre chétif habitacle le noyau môme de l'univers. Les grandes montagnes aident à faire comprendre que la terre est bien réellement un corps céleste suspendu dans l'éther, ayant pris sa figure actuelle après mille révolutions cosmogoniques, une énorme boule de feu qu'enveloppe une mince pellicule soliditiée où peut-être la vie animée n'est qu'un accident temporaire, et l'homme qu'un parasite menacé de disparaître au moindre cataclysme neptunien ou plutonien. Une nutation d'axe^ et les océans déplacés submergent la création ; une dilatation des gaz, et le ballon crève, répandant ses laves, avec leurs soulèvements et leurs abîmes. Les montagnes, qui ne sont cependant à la peau de la terre que ce que sont les rugosités à l'écorce d'une orange, ont fidèlement conservé l'image du chaos primitif; elles représentent les convulsions figées du globe cherchant sa forme au milieu de son immense atmosphère d'acide carbonique sillonnée d'orages terribles auprès desquels nos typhons et nos cyclones sont des brises printanières. Dans une inaccessible solitude et un éternel silence, leurs pics orgueilleux ont vu les siècles glisser sur leurs flancs comme des avalanches, les civiUsations s'enfler et s'évanouir, comme des bulles d'air à la surface de l'eau, sans laisser plus de trace, l'âge de la pierre céder
la place à l'âge du bronze, et celui-ci à l'âge du fer en attendant l'âge de l'or, qui est probablement le nôtre; ils n'ont pas varié depuis les temps antéhistoriques, et ils resteront les mêmes jusqu'à ce qu'un frisson de la planète les bouleverse de nouveau, faisant du gouffre le sommet et du sommet le gouffre, ou les résorbe à jamais dans son sein en ignition.
Mais ils sont rares les mortels qui gravissent ces cimes immaculées, ces pics gigantesques dont la neige vierge ne porte même pas l'empreinte des serres de l'aigle; qui respirent cet air raréfié des altitudes où le son meurt sans écho, où la flamme grésille haletante, où le sang s'échappe des pores; qui regardent à travers les hallucinations et les attirances du vertige les formidables profondeurs hérissées d'aiguilles étincelantes, de sommets neigeux, de crêtes de glace semblables à l'écume d'une mer du pcMe gelée en l'air, et dévorent de leurs yeux éblouis ce colossal panorama qu'on ne peut, sans mourir, contempler plus de quelques minutes. Aucune description de poète, pas même le lyrisme de lord Byron dans Manfred, ne peut donner l'idée de ce prodigieux spectacle qui restitue à la terre sa beauté d'astre, défiguré par l'homme. Les couleurs du peintre, si un peintre montait jusque-là, se glaceraient sur sa palette.
Eh bien! ce que ni l'écrivain ni l'artiste ne sauraient faire, la photographie vient de l'exécuter.
C'était là une rude tâche, et qui même réalisée semble impraticable. Honneur au courage de iMM. Bisson, qui l'ont accomplie au prix de dépenses, de fatigues et de dangers excessifs! Nous n'avons pas à les suivre dans leur périlleuse ascension— il en a été rendu compte ici même (1), — nous ne nous occuperons que de cette nature âpre, farouche, inabordable, dont les premiers ils ont rapporté les portraits fidèles.
Les montagnes semblent jusqu'à présent avoir défié l'art. Est-il possible de les encadrer dans un tableau? Nous en doutons, même après les toiles de Calame. Leur dimension dépasse toute échelle; une légère strie au flanc d'une pente, c'est une vallée ; ce qui paraît une plaque de mousse brune est une forêt de pins de deux cents pieds de haut; ce léger flocon de brume s'étale en nuage immense. En outre, la verticalité des plans change toutes les notions de perspective dont l'œil a l'habitude. Au lieu de fuir à l'horizon, le paysage alpestre se redresse devant vous, accumulant ses hautes découpures les unes derrière les autres. Ses colorations ne sont pas moins insolites que ses lignes et
(1) Au Moniteur universel.
déconcertent la palette. Elles sortent de la gamme terrestre et prennent des irisations prismatiques. Ce sont des tons d'améthyste et de saphir, des verts d'aigue-marine, des blancs d'argent et de perle, des roses d'une fraîcheur idéale qui contrastent avec des bruns sombres, des verts vetoutes, des noirs profonds et violents, toute une série d'effets irréductibles aux moyens de l'homme. L'art, selon nous, ne monte pas plus haut que la végétation. Il s'arrête où la dernière plante meurt en frissonnant. Au delà, c'est l'inaccessible, l'éternel, l'infini, le domaine de Dieu. Pour l'artiste, il ne peut que faire entrevoir, dernier et sublime plan, la siliiouettc glacée d'argent d'une montagne dans les fumées bleues du lointain, et c'est précisément là ce qui rend si précieuses les belles épreuves photographiques de MM. Bisson. Bien qu'elles soient admirables, nous ne nous arrêterons pas aux épreuves qui sont prises d'endroits accessibles et présentent des aspects familiers aux regards, ne laissant voir les montagnes qu'au second ou troisième plan, adoucies par l'éloignement et l'air interposé, noyées de vapeur ou fantasquement illuminées d'un rayon. Certes, rien n'est pittoresque comme ces grands sapins étirant leurs bras, ces chalels aux toits surplombant, ces vallées où miroitent des torrents à travers des lits bouleversés
comme des carrières, ces lacs qui endorment !e redel de leurs bords dans leurs coupes d'cmeraude ou de lapis, ces roches que côtoie un sentier rapide, ces pentes gazonnées que broutent des vaches agiles comme des chamois; mais tout cela, c'est encore la terre telle que nous la connaissons : la vraie physionomie planétaire n'apparait i)as nettement.
Voici la petite troupe qui part des Grands-Mulets pour faire tenter à la photographie l'ascension du mont Blanc. Pour le coup, nous avons dépassé la zone humaine; la végétation a disparu; plus de trace de vie, rien que de la neige bizarrement bossuée et dont çà et là quelques roches sombres percent le blanc linceul comme une échine maigre troue le manteau qui la couvre. Comparer à des fourmis en marche les hommes de la caravane conduite par Auguste Balmat serait une similitude assurément trop grandiose. Quelle solitude, quel silence, quelle désolation! et par-dessus cela un vide opaque et noir fait de nuages qui rampent au lieu de flotter. Un peu plus haut, la rencontre des glaciers des Bossons et du Taconay produit un épouvantable chaos. Figurez-vous des courants d'une débâcle polaire, arrêtés par quelque obstacle invincible; les glaces s'amoncellent, rejaillissent les unes par-dessus les autres en blocs, en prismes,
en polyèdres, en cristaux de toutes les formes imaginables; les érosions, les fissures, les fontes partielles écornent, divisent, déforment le tumultueux entassement dont les déhiscences semblent découvrir l'ossuaire des créations primitives. Dans cette fente large et profonde comme un goulîre se hissent les intrépides explorateurs avec des contorsions et des écartèlements de gymnastes, s'accrochant aux saillies, enjambant les crevasses, faisant des crampons de leurs ongles, s'arc-boutant de leurs bâtons ferrés, effrayants à voir quoique à peine perceptibles, car l'immensité du tableau dévore les figures, comme si la solitude de la montagne ne voulait pas être violée. Cette vaste photographie, où vingt personnages ne s'aperçoivent pas, n'est qu'un pli de cette mer immobile, plus accidentée et plus houleuse que l'Océan dans ses fureurs. On la voit se confinuer par delà le cadre de la planche sous son écume de neige. Cela donne tout à fait l'impression qu'on éprouve en observant la lune au télescope, lorsque l'ombre tombant de ses montagnes en dessine les anl'ractuosités sur le fond d'argent de son dis(|uc ébauché à demi. L'ébullilion cosmique refroidie depuis longtemps s'y lit en caractères irrécusables. Les formes brusques, déchiquetées, violentes, y portent la trace des révolutions antérieures; ce ne sont que cra-
tèrcs, soulèvements, abîmes, ruines, déchirures; c'est la peau rugueuse de l'astre, l'épiderme même de la planète.
Une épreuve bien étrange encore est celle qui représente le col du Géant. Sur un plateau dont les bords se relèvent s'étend en couche épaisse la neige éternelle, ayant pour fond un ciel presque noir; des dépressions qui se suivent comme des pas simulent des traces de pied plus grandes encore que celle du pied d'Adam dans l'île de Serendib qui, dit-on, mesurait neuf coudées. Il semble qu'un des fils monstrueux de Ghé, un de ces Titans qui déracinaient les montagnes pour les lancer contre Jupiter, vient de passer là moulant dans la neige l'empreinte de ses plantes de pied colossales. Rien ne fait plus rêver à une race gigantesque disparue que ces apparences de pas. Au fond, une aiguille bizarrement recourbée ressemble à la corne d'un rhinocéros enfoui par une avalanche depuis des milliers de siècles.
Voici un fragment, une vague de la mer de glace, avec ses déchiquetures, ses cristallisations, ses milliards de prismes contrariés, travail immense que s'est donné la nature d'allier le détail infinitésimal à l'ensemble énorme et chaotique. Les pics des Charmez, coupés de bancs de nuages, ferment cet étrange tableau.
Malgré tous les obstacles qu'il a entassés autour de lui, le mont Blanc n'a pu échapper à l'opiniâtre recherche de la science. Nous le tenons, farouche et seul, emprisonné dans le cadre étroit d'une planche photographique. La neige, ne trouvant même plus pour se poser la mousse intrépide, ce pionnier de la végétation, glisse sur le roc nu et se loge avec peine dans les anfractuosités devenues rares, car on dirait que, las de lutter contre la pression du vide, le géant s'est aiïaissé sur luimême; une surface relativement plane s'étale au sommet du mont Blanc.
Les montagnes du Valais et la chaîne du mont Rose, qui servent de transition entre la Savoie et la Suisse allemande, ne présentent pas le même aspect majestueux que celles du mont Blanc : elles sont plus tapageuses, plus bruyantes à l'œil, mais elles n'ont pas l'énergie indomptable de leur chef. Aussi, dans cette série de leurs planches, MM. Bisson ont-ils pu donner plus de place à l'homme que dans la précédente; la montagne, moins inhospitalière, le tolère sur ses flancs, et, au bas de l'épreuve qui représente l'aiguille du Certain, on voit se presser dans une étroite vallée le petit village de Zermatt.
Mont Rose offre une physionomie absolument lunaire; on y retrouve les formes arrondies, les
trous circulaires qui caractérisent les accidents de notre satellite.
Nous avons essayé, dans ce rapide examen, de rendre l'impression produite par l'œuvre de MM. Bisson, qui serait digne d'illustrer le Cosmos de Ilumboldt ou quelque traité de géologie. Pour terminer, nous ne pouvons que remercier les courageux photographes d'avoir fourni à la science et à l'art de nouveaux éléments et de nouvelles images.
La Fête des vignerons de Vevey, pour la juelle on avait fait wi service, comme on dit en s'.yle de presse, mérite vraiment qu'on se dérange; c'est un spectacle bien rare dans les mœurs actuelles et qui donne l'idée de ce que pouvaient être les fêtes antiques , les thesmophories, les panathénées et autres cérémonies exécutées en plein air. Vevey est une charmante ville qui a pour miroir ce limpide azur du Léman ; elle a donc un débarcadère (!, une station. On y arrive par le bateau à vapeur et par le chemin de fer. Cela est bien suffisant en temps normal ; mais cette fois un troisième mode
de locoiuolion, s'il existe, n'eût pas été de trop. Quel dommage qne plus lourd que l'air d3 Nadar soit encore ù l'état de desideratum I On aurait vu des essaims d'aéroscaplies se diriger et s'abattre sur Vevey de tous les points du ciel. C'est une chose toute moderne que ces migrations soudaines de plusieurs villes vers un point où une grande attraction appelle les curieux et qui déconcerte les moyens de transport si énergiques cependant que peuvent fournir à un moment donné les administrations de chemins de fer. Ainsi dans ce trajet de Genève à Vevey le convoi, à chaque station, emportait un village, un bourg, une ville et les laissait déserts; à la fin cela formait un peuple, capable de coloniser un monde nouveau.
Une providence amicale nous avait fait retenir une chambre à l'hôtel du Cygne, à Bernex, un peu au delà de Vevey, car pour Vevey même il n'y fallait pas songer, mais il était facile de se rendre de cet endroit au lieu de la fête dans une de ces calèches qui vous tendent les brancards sous les remises de toutes les auberges suisses. Dès cinq heures nous étions en route, car l'heure indiquée pour le commencement du spectacle était fort matinale, dans l'idée d'éviter les rayons trop chauds du soleil. Précaution inutile ! le soleil ne se montra pas, et, maigre les promesses menteuses du baromètre,
des nuages grisâtres couvraient le ciel laissant déjà filtrer quelques fines gouttelettes.
Nous arrivâmes bientôt à Vevey, dont les rues présentaient un aspect gai et pittoresque. Le drapeau helvétique : de gueules, à la croix d'argent, flottait aux fenêtres, accompagné des bannières des cantons, avec leurs blasons et leurs couleurs d'une variété charmante ; des guirlandes en branches de sapin dont le vert sombre était égayé par de grandes fleurs en papier rose, jaune, bleu, couraient en festons à chaque étage des façades, et dans les rues de larges bandes de sable traçaient l'itinéraire du cortège. Ce sable matinal devait fournir une pâte épaisse à la boue du soir.
La cérémonie devait avoir lieu sur la grande place, autour de laquelle on avait élevé trois gigantesques estrades solidement construites et pouvant contenir dix mille cinq cents spectateurs, sans compter ceux qui s'étaient juchés sur les toits des maisons, d'une hauteur à dominer la place. Le côté libre de l'arène était occupé par trois portes monumentales, ou plutôt par trois arcs de triomphe, devant donner passage aux divers cortèges. La plus grande porte, celle du milieu, décorée de feuillages, de drapeaux, de blasons, de figures allégoriques, d'emblèmes d'agriculture, portait dans son tympan une statue de la Liberté avec cette de-
vise : Liherlé, Patrie. Des écussons, contenant le chiffre de la ville de Vevey, mi-parti d'or et d'azur au V de l'un en Vautre, achevaient cette ornementation appliquée sur une architecture d'un gothique confinant à la Renaissance. Une inscription indiquait que cette porte était celle de Bacchus. Les deux autres arcs, de plus petite dimension, répétaient la décoration du premier, qu'ils accompagnaient et soutenaient. L'arc de gauche était consacré à Paies, celui de droite à Cérès, nourricière des hommes.
Une montagne boisée de verdure sombre, où l'éloignement mêlait des tons violets, servait de fond, avec un bonheur rare, à ces arcs de triomphe, d'une coloration lumineuse et vive. La nature s'était arrangée d'elle-même un décor d'opéra, et la toile qu'elle avait peinte valait bien un rideau de Despléchin ou de Cambon, chose que les Parisiens auront peine à croire, et qui pourtant est vraie. Des nuages de mauvais augure flottaient vers la cime de la montagne comme des bandes d'ouate effrangée, et s'ils étaient désagréables comme menace météorologique, il n'y avait rien à leur dire sous le rapport pittoresque.
Le bas des estrades, masqué de draperies rouges ornées des armoiries des cantons et des villes, délimitait la place réservée aux évolutions des
chœurs, des corps de ballet, des bandes de musique, des chars et des cortèges. Cet espace mesurait deux cent cinquante pieds de profondeur et deux cents de largeur, espace nécessaire pour les manœuvres de douze cents figurants et d'un nombre considérable de bœufs, de chevaux et autres bêtes.
Quand, assis dans notre fauteuil au rang des invités, c'est-à-dire à la première file, nous promenâmes notre regard sur ce vaste ensemble, nous eûmes la sensation d'être en Espagne, à la Uirrera d'une place de taureaux, et nous nous attendions presque à voir sortir l'étincelante cuadrilla des toreros par un des arcs si bien disposés pour donner passage à des cortèges. Les beuglements des grands bœ'ufs ennuyés et se tracassant sous le joug prêtaient d'ailleurs à l'illusion. Pourtant il ne s'agissait pas d'une fête sanglante, mais d'une fête pacifique dans cette vaste arène où Cucharès, Sanz, El Gordito et Mendivil eussent fait merveille.
Devant nous, sur une plate-forme en manière de . tribunal, étaient assis les membres de la confrérie des vignerons en habits verts, en pantalons blancs, coiiïés de chapeaux de paille ornés de pampres et de raisins. A droite et à gauche, un corps de Suisses en ancien costume rayé de rouge et de blanc, la toque à créneaux posée sur une barrette rouge,
hérissés de barbes farouches, les unes postiches, les autres naturelles, se tenait dans des poses cambrées et truculentes, rappelant ces lansquenets qu'on voit sur les vitraux et les vidrecomes. Nous leur trouvions l'air admirablement suisse, et nous félicidons en nous-mêmes ces braves figurants de leur exactitude en matière de couleur locale. Mais cette réflexion nous vint que cela tenait à ce qu'ils étaient effectivement des Suisses.
Les nuances qui nageaient tout à l'heure sur le flanc des montagnes comme de grands poissons nonchalants s'étaient rapprochés et commençaient à se résoudre en bruine d'abord, en pluie fine ensuite, puis en pluie sérieuse. Un parapluie s'ouvrit d'abord timidement, imité par un second, un troisième, et bientôt les trois estrades offrirent à l'œil un spectacle bizarre. Vous avez sans doute vu dans quelque vieille histoire romaine illustrée, des vignettes sur bois représentant des soldats montant à l'assaut d'une forteresse en faisant la tortue avec leurs boucliers levés au-dessus de leurs casques et rapprochés les uns des autres? Les parapluies des estrades rappelaient exactement cette figure de stratégie. Mais l'eau, filant à travers les interstices, formait sournoisement sous les pieds des spectateurs une cascade qui tombait de marche en marche comme celle de Saint-Cloud.
11 y eut alors un mouvement d'anxiété et d'incertitude. La fête aurait-elle lieu, malgré ce temps qui, après des semaines de soleil inutilement splendide, prenait les allures d'une vilaine journée d'automne? Voyant que les spectateurs ne bougeaient pas, sauf quelques timides craignant les coryzas ou les dégâts d'une toilette trop élégante pour la température, les ordonnateurs donnèrent le signal. Les musiques commencèrent à jouer : la musique de Paies, costume blanc et bleu avec casque d'argent; la musique de Cérès, blanc et rouge; la musique deBacchus revêtue de casaques vertes, coiffée de casques à ailerons d'or, chaussée de cothurnes à franges, en maillots figurant une peau basanée; et aussi la musique des Suisses auciens et modernes : tout cela troussé le plus galamment du monde. Les suivants de Paies, portant la livrée de leur dieu, entrèrent dans la place par l'arc qui leur était réservé, et le grand prêtre, en magnifique costume sacerdotal, ayant derrière lui deux acolytes qui lui tenaient le bord de son grand manteau bleu, et un peu plus loin des enfants portant des corbeilles pleines de fleurs, et des autels dorés couverts d'offrandes propitiatoires, s'avança vers l'estrade d'un pas solennel, rythmé et majestueux. Le grand prêtre de Cérès accomplit la même cérémonie, et le grand prêlre de P)acchus
vint se joindre aux deux premiers. Les chars des trois divinités s'étaient arrêtés sous la voûte de leurs arcs respectifs, qui les encadraient et formaient des tableaux superbes avec leurs figurants étages. On ne saurait imaginer une mise en scène plus grandiosement pittoresque.
Les trois grands prêtres et les chœurs exécutèrent un Salut à la patrie d'une harmonie grave et religieuse qui produisit un immense effet. Disons avant d'aller plus loin que toute la musique de cette fête, qui est à la fois un grand opéra et un hdWeisub Jove crudo, a été composée par AI. Grast, un homme d'un talent remarquable, et dirigée pour l'exécution par M. Plumhof, qui s'est montré très habile chef d'orchestre et de chant. Les vers des cantates, des chœurs et des entrées sont dus à divers poètes de la Suisse romande, appelés par le comité à concourir à l'œuvre nationale, et nous devons dire qu'ils valent pour le moins les paroles de nos grands faiseurs. Nous avons même distinp:ué çà et là des strophes charmantes qui n'auraient pas eu besoin du secours de la musique pour faire un vrai plaisir. La liaison entre ces morceaux, nécessairement un peu disparates, a été établie avec beaucoup de goût et d'adresse par M.Mulhaliser, jioète officiel. C'est un luxe intelligent pour une ville que d'avoir son poète. Nous ne con-
naissons qu'Alfred Tennyson, poète lauréat d'Angleterre et qui a fait, vu sa charge, la cantate d'ouverture de l'Exposition universelle à Londres, qui puisse appeler mo)i confrère le poète de Vevey.
Les entrées, les divertissements, les ballets, les marches font beaucoup d'honneur à M. Archinard, qui a tiré un parti extraordinaire des cléments mis à sa disposition. Parmi ce nombre énorme de figurants qu'il a fait manœuvrer avec une aisance magistrale, et qu'il a groupés en tableaux charmants, il faut se dire qu'il n'y avait aucun danseur de profession, aucun acteur, aucune personne ayant appartenu de loin ou de près au théâtre. C'étaient des vignerons, des vigneronnes, des paysans, des ouvriers, des industriels, des gens de la campagne et de la ville, et l'on ne sait pas comment M. Archinard a pu obtenir un tel ensemble, une telle justesse, une telle verve d'exécution de gens qui ignoraient il y a six semaines les premiers éléments de la chorégraphie. Donnons aussi les éloges qu'il mérite à M. Lacaze, le dessinateur des costumes; il fallait les faire simples, peu coûteux, faciles à tailler, et cependant pittoresques et caractéristiques. On ne saurait mieux réussir. M. Tavernay et M. Burnat, l'architecte et le directeur des décors, ont fait merveille. Les arcs de triomphe, les chars,
les accessoires, les estrades étaient ornés avec un goût parfait.
Ces justices rendues, reprenons notre récit. Après le discours de M. Louis Bonjour, abbé de la confrérie, vêtu de violet et armé du bùton à crosse d'or, insigne de sa dignité, l'on a distribué les couronnes, distinctions et récompenses aux vignerons méritants ; la cérémonie a suivi son cours à travers des intermittences de pluie et de beau temps relatif. Le grand prêtre bleu est revenu et a chanté avec un véritable talent, une articulation superbe et une puissance énorme de voix, une invocation à Paies, entremêlée de chœurs et d'un beau caractère mélodique. A la cantate a succédé une gracieuse entrée de ballet, jardiniers et jardinières, qui, au lieu d'être interrompue par un orage feint comme le portait le programme, a été accomplie par une pluie battante. C'était pitié de voir ces jolis petits souliers de maroquin bleu sautiller dans l'eau de la grotte, et toutes ces jupes de gaze semées de bluets s'aplatir sur le corps de ces gentilles fillettes qui se trémoussaient de si bon cœur; mais spectateurs et acteurs étaient résolus à ne pas s'apercevoir du temps qu'il faisait.
Le Vas des faucheurs et des faneuses est une idée charmante et qui produirait de l'effet dans un ballet à l'Opéra. Rien de plus gracieux que ces
poses penchées et relevées, que ces mouvements de faux et de râteaux alternés sur un rythme franc et soutenu par les voix du chœur. L'entrée du char à foin, le départ des armaillés pour la montagne avec leurs vaches clarinées de clochettes au tintement mélodieux, leur voiture chargée de tous les ustensiles de la fromagerie, y compris ce grand chaudron pendu à l'arrière-train et rempli de marmaille, le ranz des vaches répliqué et, comme disaient nos bons aïeux, contrepelé d'échos mystérieux et lointains, les vieilles chansons nationales en patois ont fait le plus vif plaisir, et ce n'était pas facile à ces spectateurs à jeun et trempés jusqu'aux os depuis six heures du matin.
Même cérémonial pour le grand prêtre de Cérès qui vient chanter son grand air devant l'estrade, accompagné de son chœur et de son cortège. Les vers très remarquables de cette cantate sont de M. Marc Monnicr, et la musique en est magnifique. Ce frisson qui signale la présence du beau a couru sur l'assemblée quand le chœur immense a repris avec sa voix colossale les quatre derniers vers de l'invocation à Cérès.
Aux temps futurs, les peuples de la terre Te nommeront divine charité; Tu resteras la nourrice et la mère Qui dans ses bras berça Thumanitô I
L'entrée de ballet se compose de moissonneurs, de moissonneuses, de glaneurs, de glaneuses, qui exécutent en dansant le simulacre des travaux de la terre. Ensuite a lieu le défilé de la charrue, de la herse, du char de blé et du char du meunier avec sa roue, ses meules et son tic tac mis en mouvement par la marche de la voilure.
Le grand prêtre de Bacchus se présente à son tour devant l'estrade et chante son invocation au dieu de la vigne, au père de la joie, au libérateur des soucis; le chœur approuve et développe les mérites du dieu, gaieté et richesse du canton. Pour le ballet des vignerons et des vigneronnes, représentant les travaux de la vigne aux diverses saisons de Tannée, des chars passent emportant la vendange, le pressoir et des tonneaux que martèlent en cadence de joyeux tonneliers, dignes d'être les apprentis du maître Martin des Contes d'Hofîmann. La grande bacchanale qui précède le défilé est un vrai chef-d'œuvre chorégraphique. Elle n'est composée que de faunes, de satyres et de bacchantes, vêtus de peaux de panthère, de pagnes , de feuillages et coiffés de pampres. Ils dansent et bondissent comme s'ils avaient sous les pieds la peau de bouc gonflée des anciennes fêtes de Bacchus. Bien ne donne plus l'idée d'une fête antique que ce ballet mâle, d'une verve si dé-
lirante et d'une énergie si gaiement sauvage. Les danses athéniennes en l'iionneur de Cérès et de Bacchus, et qu'on nommait les aloennes, devaient avoir ce caractère.
La fête se termine par une noce ou figure, parmi les invités, un couple de chacun des vingt-deux cantons en costume national, qui exécutent une valse avec un entrain, une grâce et une précision remarquables.
La valse terminée, tout le cortège défile processionnellement devant l'estrade de la confrérie, et l'on peut admirer de près les charmantes jeunes filles qui représentent les déesses du printemps et des moissons avec une assurance modeste qui supporte, sans les braver, tous les regards fixés sur elles. Le dieu des vignerons est figuré par un jeune garçon, dans l'attitude classique, à califourchon sur un tonneau et tenant à la main une coupe où Bacchus est abondamment tempéré par les nymphes, vu la pluie qui tombe toujours.
Si toutes ces allégories vous semblent un peu bien païennes pour un pays chrétien, n'oubliez pas que la devise do la confrérie porte ces graves paroles répétées dans des écussons parmi les pampres mythologiques : Or a et laàora.
Après les fêtes de Vevey il eût été bien stoïque de reprendre le chemin de fer pour Paris, sans errer un peu au bord du lac d'une beauté si admirable dans ce cirque de montagnes où il se termine. Le beau temps avait succédé aux pluies de la veille. En se repliant comme des gazes qu'on roule, les nuages découvraient des cimes bleuâtres çà et là réveillées d'un paillon de neige. Notre critique n'avait pas grand'chose à faire au théâtre où ne se jouent que des reprises et des vaudevilles d'été, et peut-être aussi éprouvions-nous un peu de fatigue d'avoir si longtemps tourné notre roue. Un feuilletoniste, après tout, est une créature humaine, et sa cervelle, hantée par les pensées des autres, est bien aise parfois de fermer sa porte pour ne donner accès qu'à ses propres rêves. Une
gracieuse hospitalité nous était offerte à Saint- Jean. Nous l'acceptâmes dans la croyance modeste que Paris se passerait très bien de nous pendant quelques jours ou quelques semaines. Et nous voilà installé au sein d'un doux et charmant loisir, cherchant sous les grands marronniers la fin de Spirite, dont l'annonce souvent répétée en tète du journal ne laisse pas que de nous alarmer un peu (1).
De quelque côté qu'on se tourne, la vue est magnifique et nous contemplons ces grands aspects avec une nonchalance songeuse, rafraîchissant dans un bain de nature notre esprit un peu suréchauffé par l'art. La villa occupe le sommet d'un plateau dont les pentes soutenues d'arbres verdoyants et de palissades descendent jusqu'au Rhône, qui passe au pied de la terrasse roulant son eau bleue et rapide qu'argentent des remous d'écume. En avançant jusqu'au bord du terreplein on aper(;oit l'Arve qui arrive d'un cours précipité derrière la pointe d'une sorte de promontoire et mêle son flot jaunâtre au flot d'azur du fleuve. Des rochers de la plus noble forme, dignes du Guaspre et de Poussin pour la beauté des lignes, bordent le Rhône de ce côté. Des vignes en escaladent la base, de grands arbres en cou-
'1"* Au Moniteur universel.
ronnent le sommet. Pour la beauté du style, c'est comme un coin d'Italie taisant coulisse à un paysage suisse. Les montagnes violettes à plusieurs plans de recul, et que les jeux de la lumière revêtent de teintes merveilleuses, ferment là perspective où s'enfonce le fleuve parti du Léman, ce lac de turquoise, pour se perdre dans la Méditerranée, cette coupe de saphir. En face, s'étale une plaine zébrée de cultures, tachetée de maisons, pommelée d'arbres que domine le mont Salève de ses escarpements rayés de zones vertes et calcaires. A l'autre bout, Genève dessine ses toits surmontés par les tours de Saint-Pierre, et des montagnes dont la pente s'abaisse vers le lac découpent leurs silhouettes vaporeuses. Entre deux de ces sommets apparaît parfois, lorsque le temps est très pur, une mince ligne de neige. C'est le mont Blanc, le géant des Alpes, masqué à demi par les hauteurs interposées.
Ce vaste panorama présente, selon les heures du jour et les variations du climat, des aspects et des effets qui se renouvellent sans cesse. Quelquefois, le matin, la brume cache entièrement le mont Salève, et l'on peut croire qu'on a devant soi une plaine que termine un ciel grisâtre. Puis le brouillard se déchire et l'on découvre par places la montagne qui se dégage lentement de ses fumées; ou
bien c'est un nuage transversal qui s'allonge et sépare le haut du mont de sa base, de sorte qu'un, immense banc de rocher semble flotter en l'air. Ce mouvement des nuages modifiés d'un inslant à l'autre par le vent et la lumière est pour nous un sujet perpétuel d'admiration naïve. A Paris, les. nuages sont des phénomènes météorologiques dont on ne s'occupe guère. Cela se passe au-dessus de nos têtes, là-haut, bien loin, à ce qu'il semble; ils s'en vont, se fondent ou versent leurs urnes de pluie ; ils paraissent faire partie du ciel, et l'homme les croit volontiers inaccessibles. Ici c'est tout le contraire : on les voit poindre, se former, s'assembler par flocons sur les flancs ou sur les cimes des montagnes; ils se groupent en bancs, en archipels, marchent en rampant sur les pentes comme de long phoques blanchâtres qui s'efl'orcent de s'accrocher à un rivage. Parfois au-dessus d'eux brille, sous un rayon de soleil, un chalet, un bouquet de sapins , une haie de chemin frayé ; on les traverse, on les dépasse, on les touche en quelque sorte de la mahi; on les voit tomber de loin par fumées, par hachures, par stries, ou jeter des. ombres sur les eaux du lac. Le soir, ils s'amusent, à coifler des montagnes de faux glaciers et à mettre à un pic isolé le panache fumeux d'un volcan. L'autre jour, après avoir bien regardé ce spec-
tacle dont on ne se lasse pas, nous allions rentrer dans la villa lorsque les abois des chiens nous firent tourner la tctc vers la grille. C'était le facteur qui arrivait avec des lettres, des journaux et une brochure en épreuve. Sur la couverture, une demiligne d'une écriture hardie, vive et menue, que nous connaissons de longue date, nous fit laisser les autres papiers et nous ouvrîmes le mince volume. Nous avions en main un exemplaire de la pièce de M. Emile de Girardin, les Deux Sœurs, qu'il avait eu la bonne grâce de nous faire parvenir.
L'auteur eût voulu que la première représentation de son drame se donnât un jour de spectacle gratis, pour avoir affaire à un public naïf, sans prévention, sans rancune, sans théorie et ne cherchant dans une œuvre que l'effet ressenti. Les Deux Sœurs ont-elles été jouées comme le désirait M. de Girardin ? Nous l'ignorons encore. Toutefois, nous savons qu'avant de subir cette épreuve de la foule livrée à elle-même, elles ont été représentées au théâtre du Vaudeville, dans une salle passablement agitée et tumultueuse. C'est ce que disent du moins les petites chroniques courantes des journaux, car la haute critique du lundi n'a pas eu le temps de rendre son verdict.
Les Deux sœm's sont donc pour nous une pièce de spectacle dans un fauteuil, à cette exception
près que nous l'avons lue sur un banc, interrompant de temps à autre notre lecture pour y réfléchir et admirer tout à travers le drame un effet de lumière dans les nuées et les braises du couchant.
Une phrase prise à la préface du Sîcp2)lice cViine femme sert d'épigraphe à la brochure et en donne tout de suite la portée philosophique : « Plus on creuse le problème conjugal, et plus on arrive à cette conclusion que, hors la fidélité réciproque, il n'y a que complication inextricable des situations et avilissement inévitable des caractères. ^) C'est là une de ces vérités admises par tout le monde, mais dont l'homme se dispense volontiers et qu'il applique rigoureusement à la femme. Cela semble injuste d'abord, mais ce n'est pas pour rien que l'honneur spécial de la femme a été placé dans la chasteté. La première probité pour elle est la probité du flanc, d'oii dépend la certitude de la famille. Le mariage prend la jeune fille scellée du sceau virginal. Toute faute, chez elle, détruirait la sécurité du foyer, qu'elle précède ou suive l'hymen. Sans doute, l'infidélité de l'homme est répréhensible ; elle introduit dans le ménage le mensonge ou la solitude, les détournements d'affection ou d'argent, le chagrin ou l'orgueil froissé de la femme trahie; mais enfin elle est tout extérieure. Nous ne
m LES VACANCES DU LUNDI.
l'exciisoiis pas pour cela : pourtant ses conséquences sont moins terribles que celles déterminées par la chute de l'épouse gardienne de la maison et de l'intégrité des races.
Dans la pièce de iM. Emile de Girardin, deux sœurs sont en présence, comme deux antithèses vivantes. L'une, Cécile, a épousé, pour rassurer une mère trop inquiète peut-è'tre de l'avenir pécuniaire de sa (ille, un marquis de Terre-lMane orné de trois cent mille francs de rente, de soixante ans et d'une goutte bien gagnée, quïl déguise sous le nom de rhumatisme, et qui, tout usé qu'il est, prolonge dans le mariage la vie de garçon, trouvant que ce n'est pas assez d'une femme jeune, belle, sage, bien élevée, aux petits soins pour lui et d'une angéliquc patience. De cette union si mal assortie est née une petite fille chétive, presque toujours malade, à demi contrefaite, que sa mère couve sous son aile avec une passion que rien ne distrait. Cécile est la statue du devoir, elle excuse son mari, elle se soumet sans murmure à ses décisions, fussent-elles baroques ou injustes; elle accepte les restrictions qu'il met aux dépenses les plus légitimes, prodigue pour lui-même, avare pour les autres, et, malgré sa grande fortune, ayant toujours besoin d'argent pour le budget secret de ses vices. Trompée pour des rivales indignes, elle
ne se croit pas le droit de représailles. M. de Terre- Plane, qui n'aime pas les femmes parfaites, est un peu ennuyé des vertus de Cécile; mais au fond il la respecte, et le ménage va sans encombre : heureux, ce serait beaucoup dire, du moins non malheureux. L'impeccable épouse est récompensée par le calme de sa conscience et l'amour de son enfant. Valentine, la sœur de Cécile, est loin d'avoir le même caractère; on dirait qu'elles ne sortent pas du même sang. Mariée à M. Robert dePuybrun, un brave garçon qui l'aime de toutes les forces de son cœur et jusqu'à en être jaloux à la manière d'Othello, Valentine a eu bientôt assez de cette passion conjugale qui lui pèse et l'obsède. Elle n'éprouve plus pour Robert qu'un sentiment d'ennui, de fatigue et de répulsion. Tout ce qu'il fait pour être charmant le rend plus odieux. Valentine prétend qu'elle a besoin de mouvement, de liberté, de grand air, de voyages ; elle étouffe dans l'atmosphère du ménage : il lui faut la vie ardente et les orages du cœur. Bref, Valentine est dans ce moment délicat de l'existence féminine que M. Octave Feuillet appelle la crise, et dont il excelle à décrire les péripéties. Sachant que sa sœur Cécile doit accompagner à Vichy le marquis de Terre-Planc très souffrant de sa goutte, Valentine demande à être du voyage, et quand sa sœur lui objecte qu'étant bien.
portante elle n'aura aucun plaisir dans cette bouilloire thermale, parmi des malades perclus de rhumatismes, de néphrites, et portant aux yeux les lunettes d'or de l'hépatite, la jeune l'olle répond qu'elle fera le piquet du marquis. Du consentement de Robert, Valentine s'en passerait au besoin, mais Cécile désire avoir l'agrément du marquis. Kobert cède sans consentir, car, dans sa doctrine, le mari et la femme ne doivent jamais se séparer. Le marquis ne dit pas non, et, au second acte, Valentine est à Vichy et ne demande pas un verre d'eau chaude aux naïades du lieu.
Vous pensez bien qu'il y a un motif secret au voyage de Valentine à Vichy. Là se trouve le duc Armand de Beaulieu, un gentleman accompli, habitué à toutes les sortes de succès, et dont les qualités brillantes ont fasciné aisément une femme trop disposée à l'oubli du devoir par une ardeur passionnée, l'ennui du foyer et l'aversion pour un mari fatigant de tendresse. Valentine n'est pas d'un caractère à garder ces apparences dont le monde se contente souvent; sa passion pour le duc est visible pour les moins attentifs, et chacun en parle à Vichy entre un bain et une contredanse. Il est difficile à l'amant d'une femme qui se compromet de lui recommander la prudence : il a l'air de rougir de l'amour qu'il inspire, et, moins courageux
que sa maîtresse, d'en redouter les suites. Le duc Armand de Beaulieu se résigne donc aux témoignages presque publics d'un sentiment qu'au fond il redoute. Un télégramme envoyé de Paris par une femme de chambre, chargée de surveiller M. de Puybrun, renferme cette phrase terrible dans sa concision chiffrée : a Monsieur vient de partir pour surprendre madame. »
Ce coup de foudre, on peut bien le nommer ainsi, puisque c'est l'électricité qui transporte la nouvelle, réveille Valenline de son ivresse La réalité lui apparaît dans toute son horreur. Le duc est d'avis qu'il faut attendre M. de Puybrun de pied ferme, dissiper les soupçons, démentir les bruits qui courent, et, à tout prix, garder cette position de femme du monde que rien ne remplace, ni la vie à deux dans les chalets, ni les promenades en barque sur le lac de Côme. Valentine, au contraire, veut quitter tout, se perdre avec éclat et disparaître dans un bonheur lointain et caché, chimères romanesques dont le duc essaye en vain de lui démontrer l'inanité. Valentine persiste dans sa folie; et comme un homme ne veut pas paraître lâche devant celle qu'il aime, Armand de Beaulieu admet le projet de fuite qui perd à jamais sa carrière. Mais les deux amants, dans leur trouble, n'ont pas bien regardé l'heure, et ils arrivent à la gare du
chemin de fer une ou deux minutes après le départ du train. Les voilà donc sur le débarcadère, au su de tout Vichy, avec leurs malles, car une élégante qui se fait enlever n'oublie pas, malgré la passion, ses robes et ses chapeaux, et traîne après elle une grande quantité de coffres. Aucun subterfuge n'est désormais possible. Le mari arrive, certain de son malheur. Sa jalousie, sans cause autrefois, est maintenant trop bien justifiée. Il apprend à Cécile <îui l'ignorait la faute de sa sœur, et il roule dans sa tête mille projets de vengeance.
Le duc Armand de Beaulieu, qui n'a pas l'habitude de reculer devant les situations équivoques et qui aime à répondre de ses actions, évite à M. de Puybrun la peine de le chercher, et il se présente hardiment et froidement à l'époux outragé, lui offrant toutes les réparations qu'il désirera. M. de Puybrun veut se battre avec M. de Beaulieu, qui accepte le duel, mais dit qu'il ne se défendra pas. Un duel sérieux est impossible entre le mari et l'amant. Les insultes les plus graves ne sauraient contraindre un galant homme, dont le courage est connu et ne saurait être soupçonné, à cette lutte impie. Alors Robert de Puybrun, exaspéré par ce sang-froid, tire sur le duc un des pistolets qu'il lui présentait et se brûle la cervelle avec l'autre.
Ce dénouement d'une violence logique et brusque
aurait pu, ce nous semble, s'appliquer au SupiMce d'une Femme. A. la double détonalion, Valentine s'élance de la chambre où elle était renfermée et s'agenouille près du corps de Robert en murmurant d'une voix éteinte : « Tu me l'avais bien dit, ma sœur. »
Voici l'action dans sa rapidité impérieuse et brutale. L'idée une fois posée se hâte vers le dénouement sans s'arrêter jamais. Il n'y a dans la pièce que les personnages indispensables et que les situations logiquement déduites du thème. A peine s'il se mêle à l'action deux figures épisodiques chargées de l'égayer un peu : un monsieur Donzac, l'homme notice, qui s'est fait une sorte d'érudition de nomenclateur avec les dictionnaires de Bouillet, les annuaires, les prospectus, les manuels et tous les petits livres instructifs mâchant la science à la paresse, et une certaine Louise Campbell, Française malgré son nom britannique, atteinte d'anglomanie, vivant dans une maison montée à l'anglaise et regrettant fort de ne pas être une lady.
A la lecture, la pièce satisfait l'esprit; elle est menée avec la rigueur vigoureuse d'un dialecticien habitué à soutenir idées, systèmes et paradoxes. Quel relief peuvent lui donner les excellents acteurs qui la jouent: Berton, Febvre, Félix et la gracieuse M"« Francine Cellier? C'est ce qu'il est
difficile de se figurer en fumant son cigare sur la terrasse de Saint-Jean. Mais ce dont on peut être certain, c'est que M"»° Fargueil a déployé un talent incisif, violent, aigu pour ainsi dire, et qui correspond admirablement à l'esprit du drame et aux intentions de l'auteur. M"'" Fargueil doit porter la pièce des Deux Sœurs avec autant de vaillance que M"""' Favart a mis de charme pénétrant dans le Supplice d'une Femme, et qu'en déploie à Lyon M'"' Lia Félix dans celte dernière pièce.
A notre sentiment, l'œuvre nouvelle de M. Emile de Girardin doit gagner beaucoup à la scène, et maintenant que notre article est fini, des journaux de Paris nous arrivent et nous annoncent que les Deux Sœurs, à la représentation gratuite du 15 août, ont obtenu un immense succès et sont allées aux étoiles. L'enthousiasme du public non payant a été tel que M. Emile de Girardin n'a pu se soustraire à une ovation et a dû paraître sur la scène. Qui a raison des lettrés ou du peuple? Le proverbe dit : Yoxpopuli, vox Dei.