DE REMIREMONT AU COL DU SCIILUGIIT
Le voyage de Remiremont au col du Schlucht offre l'intérêt le plus vif pour la beauté et la variété des sites ; il fait connaître les Vosges et donne une juste idée de leur caractère. Le meilleur moyen d'accomplir celte excursion, c'est de prendre une carriole traînée par un cheval dont l'allure paisible permette au touriste de parcourir à pied les portions de route particulièrement pittoresques et de passer par les endroits où une voiture ne sauraitpénétrer.
Après avoir longé la Moselotte en laissant derrière soi le Saint-Mont, le petit village de Saint- Amé, où nous avons déjà admiré le saut de la Cuve, l'on commence à découvrir une série d'aspects remarquables qui vont se succédant jusqu'au
Honneck, au pied duquel se trouve le col du Schlucht, terme de l'excursion à travers les Vosges.
Le premier bourg que l'on rencontre est Vagny, bourg important de l'ancien duché de Lorraine, puis on arrive à Sapois. Au delà, sur la droite de la route, à une très courte distance, écume et gronde le saut de Bouchot qui passe pour la plus belle cascade des Vosges, bien que ce titre puisse, à notre avis, lui être disputé par celle de Tendon.
La route suit le fond de la vallée, tantôt bordée de riches prairies, mais plus souvent resserrée entre de hautes montagnes de granit couronnées au sommet par de grands sapins. A partir de Rochenon, elle s'élève jusqu'à Gérardmer, traversant des régions tantôt d'une aridité sauvage, tantôt boisées de la sombre verdure des sapins, mais toujours pittoresques et pleines de caractère.
Quand on est arrivé au plus haut point de la montagne, on voit briller de loin, à travers les éclaircies des sapinières, le lac de Gérardmer bien avant de pouvoir découvrir le pli de la vallée où est bâti le village. Une découpure de montagnes bleuâtres forme le fond du tableau et encadre le miroir du lac, puis, à mesure qu'on approche, la route commence à s'incliner, et bientôt l'on aperçoit Gérardmer et ses habitations disséminées sur les pentes des montagnes.
Quand vous arrivez vers le soir à cet endroit de la route, les fenêtres éclairées, qui trahissent à travers l'ombre les maisons lointaines , scintillent comme des lucioles dans une belle nuit de juin et forment le spectacle le plus enchanteur.
Une fois à Gérardmer, les amateurs du pittoresque trouvent une ample pâture à leur curiosité en visitant le lac, la vallée de Granges et le saut des Cuves.
Entre le saut des Cuves et la vallée de Granges se trouve le vieux pont de la Valogne, où le paysagiste doit s'arrêter et planter sa tente, car, s'il n'est pas inspiré par la beauté exceptionnelle du site, il fera bien de renoncer à son art et d'étudier les mathématiques.
La Valogne, partant du saut des Cuves, court rapidement sous l'ombre épaisse d'une forêt dont les arbres penchés en toutes sortes d'attitudes imprévues inclinent leurs ramures sur ses eaux et vient se briser avec des remous et des écumes contre de sombres roches de granit couvertes de mousses, de pariétaires, de fontinales, qui donnent au site un aspect sinistre et sauvage, fait pour ravir le peintre et le poète.
En remontant le cours de la Valogne, l'on arrive au lac de Longemer, moins vaste que celui de Gérardmer, mais si bien encadré par les splcndides
paysages de ses rives, qu'il est de beaucoup supérieur à ce dernier. A droite et à gauche s'élèvent de hautes montagnes hérissées de sapins dont les pieds se baignent dans les eaux du lac ; les hêtres gigantesques qui se mêlent à cette sombre verdure en varient heureusement la nuance et produisent de beaux effets de couleur. La perspective du lac est fermée au fond par une haute montagne que souvent, en automne, la neige glace de ses paillons d'argent, et qui est un contrefort du Honneck. En longeant le lac, l'on parvenait aulrelois par une pittoresque vallée au lac de Retournemer. Aujourd'hui, l'on suit une route percée à travers une magnifique forêt et de laquelle on aperçoit les deux lacs ; le plus sage est d'aller par l'une et de revenir par l'autre.
A Retournemer, le lac n'est qu'une réduction des deux lacs de Longemer et de Gérardmer. Il représente la miniature après le tableau ; mais, s'il a peu d'importance comme surface, il n'en a pas moins au point de vue pittoresque; les montagnes qui le bordent se rapprochent et se resserrent de manière à barrer l'horizon et à faire croire au voyageur qu'il est au bout du monde et de sa course.
Avant de chercher une issue pour sortir de cette impasse apparente, on s'arrête à une maison de garde forestier où vous attendent bon gîte, bon
accueil et bonne table, à des prix fabuleusement modestes. L'hôtelier est un brave Marseillais fort amusant; il s'appelle Barthélémy. Les aubergistes à qui les voyageurs doivent de la reconnaissance sont si rares, que ne pas nommer cet excellent homme serait de l'ingralitude.
En quittant Relournemer, on monte à travers la forêt le chemin des Dames, qui conduit au col du Schlucht. Arrivé là, on est bien payé de sa peine, si l'on peut appeler peine une excursion à travers un pays accidenté et charmant. Un immense panorama se déploie à vos yeux. De cette élévation, vous dominez un horizon sévère et grandiose. A la gauche de la route conduisant à la vallée de Munster, s'escarpe une abrupte montagne granitique dont les crêtes se déchiquettent comme les créneaux démantelés d'une forteresse en ruine. D'énormes blocs croulent sur les pentes, et à un endroit un rocher gigantesque obstrue le chemin taillé au flanc de la montagne; il a fallu le percer, et il forme, ainsi évidé, une sorte d'arche de pont ou de porche colossal qui nous a rappelé le fameux défilé de Pan-Corvo, en Espagne, près de Burgos. Au delà de la route, le terrain s'abîme presque à pic vers le fond d'un précipice boisé çà et là de sapins qui, d'en haut, semblent des plaques de mousse. De l'autre côté, de hautes montagnes ma-
melonnées de sapins d'un vert sombre et cru se relèvent par assises rapides du fond du gouffre et encadrent dans leur ouverture, en forme de V, la vallée de Munster et les plaines de l'Alsace, qui s'abaissent jusqu'aux bords du Rhin.
Par un beau temps, l'on aperçoit au delà du fleuve les montagnes de la forêt Noire, aux ondulations d'un bleu violet, et plus loin encore, à la limite extrême de l'horizon, comme des nuages frappés de soleil, les cimes neigeuses des Alpes.
En redescendant à Retournemer par le chemin des Dames, vous découvrez tout le pays que vous venez de parcourir, et vous avez la vue des deux lacs de Gcrardmer et de Longemer. Ce sont là des spectacles beaux pour l'art et la pensée, mais qui, par leur immensité même, se dérobent au pinceau. Quel cadre pourrait enfermer cette succession de montagnes et de terrains se prolongeant à l'infini sous des moires d'ombres et de lumières, et dont la perspective à vol d'oiseau, si l'on parvenait à la rendre exactement, donnerait plutôt l'idée d'une carte topographique que celle d'un tableau fait par un peintre? Ici, l'art doit renoncer franchement à lutter contre la nature -, sa défaite serait certaine.