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PAU LE CHALAND LA BEAUTÉ

Est-il bien nécessaire, pour qu'un voyag-e offre de l'intérêt, ([u'il ait lieu dans des contrées lointaines, à demi fabuleuses, presque inaccessibles, où l'on ne va guère et d'oi^i l'on ne revient pas souvent? Notre idée n'est pas de déprécier les navigations sur l'Amour, le Nil Bleu ou Blanc, la rivière des Amazones ou le Mac(iuai'ie ; mais une simple promenade sur la Meuse, de Charleville à Givet ou à Namur, ne manque pas non plus de charme, et il est peu de touristes (jui la lassent. Cet été nous nous sommes passé cette fantaisie, et nous y avons pris autant de plaisir (|u'à descendre de Tver à Nijui-Novgorod par le Volga.

Quelques heures de chemin de fer nous amenèrent à Charleville, qui s'éveillait à peine dans les

fraîches lueurs de l'aurore lorsque nous en partîmes, après un déjeuner confortable, pour nous rendre à bord du chaland la Beauté, qui nous attendait amarré près de la berge. Ce nom était de bon augure. Parmi les passagers devant faire partie de l'expcdilion, nous avions remarqué une (igure qui ne nous était pas inconnue, sans que nous pussions y rattacher un nom déterminé. Il nous semblait avoir vu autrefois, dans un pays dont nous avions perdu le souvenir, cette tète pâle aux traits fins, jeune alors et que quelques cheveux blancs, contrastant avec sa teinte bistrée actuelle, ne changeaient pas beaucoup. Le voyageur nous regardait aussi, faisant sans doute des réflexions identiques. Deux ou trois phrases nous mirent sur la voie : nous avions dîné ensemble en 1840, dans la rade de Cadix, à bord du brick le Voltigeur, commande par M. Le Barbier de Tinan. Il était alors officier de marine. Un raz de marée nous retint deux jours sur le brick, car il eût été dangereux ou imprudent de tenter en canot le retour à terre. A ce simple mot, le Voltigeur, tout un panorama merveilleux, effacé par les brumes de l'oubli, se raviva soudainement dans notre esprit avec une éblouissante intensité de lumière. Nous revîmes Cadix, étincelante de blancheur, s'élever du bleu de la mer vers le bleu du ciel, avec la couronne d'argent de

ses édifices que surmonte, comme le bouton de vermeil d'une tiare, la coupole jaune de la cathédrale. Notre jeunesse évanouie revécut quelques minutes et nous donnâmes une poignée de main fraternelle à l'officier que nous n'avions pas revu depuis vingt-sept ans. Quel jeu du hasard! se rencontrer deux fois dans la vie : une fois sur le pont du brick le Voltigeur, et une autre dans la cabine du chaland la Beauté, à Cadix et à Charleville, sur l'Océan et sur la Meuse 1 Quand nous reverronsuous maintenant? Jamais, peut-être.

Cet officier était le photographe bénévole de l'expédition, et ses admirables planches viendront bien à propos en aide à notre mémoire.

Avant de démarrer, car dire lever l'ancre serait un peu prétentieux, il nous paraît convenable de donner aux lecteurs une idée de notre embarcation ; elle ne ressemblait pas au Bucentaure de Venise, ni au calque du sultan, ni au yacht de lord un tel, ni même à un de ces élégants clippers qui remportent le prix aux régates. C'était un bon gros bateau à fond plat, taillé en galiote, avec une cabine en planches à l'arrière, habitué à porter des briques, du charbon ou des ardoises, qu'on avait approprié et aménagé pour la circonstance. Une toile goudronnée fixée sur des pieux formait le tendelet, et, à l'avant, des bottes de paille dissi-

mulces sous des couvertures de voyage oiïraient au repos et à la rêverie des mollesses suflisantes. La soute aux vivres, abondamment garnie, aurait défrayé un voyage au long cours; un jambon, une oie farcie, des volailles froides, des saucissons, du fromage, des œufs, de nombreuses bouteilles de vin, de non moins nombreux cruchons de bière, assuraient notre nourriture pour plus d'une semaine. Le capitaine, Elisée de Monlagnac, avait tout prévu. Il n'y avait pas à craindre que les agonies faméliques du radeau de la Méduse se renouvelassent à bord de la Beauté. Nous ne courions aucun risque de dévorer le caoutchouc de nos bretelles ou le cuir de nos bottes, et il était peu probable qu'on tirùt à la courte paille, comme dans la ballade du joli petit navire à l'eau depuis sept ans

Pour savoir qui sera mangé.

Par exemple, on n'avait pas embarqué d'eau; mais avec un bidon au bout d'une ficelle plongeant dans la Meuse, il était facile de s'en procurer.

Nous devons avouer que la Beauté ne marchait ni à la vapeur ni à la voile, et même qu'il y manquait une chiourme de nègres vêtus de chemises en gaze blanche rayée, faisant en cadence ouvrir de chaque côté de la baraue un large éventail de

rames. On avait eu recours à un moyen de traction des plus primitifs; du haut du mât partait une corde qui aboutissait à un cheval d'humeur pacifique et prenant dans les grandes occasions un petit trot, retombant bien vite à l'allure du pas. Vu de loin au bout de son fil, ce cheval ressemblait à un scarabée auquel des gamins font traîner une galiote en papier.

Mais ce scarabée, rampant le long du chemin de halage et courbant sous le passage de la corde les joncs, les oseraies et les fleurs de la rive, qui se relevaient ensuite avec un joli mouvement de pudeur froissée, suffisait à faire glisser sur l'eau limpide de la Meuse le lourd chaland taillé comme une orque hollandaise (1). On n'allait pas vite. Oh! non. Mais cette sage lenteur nous convenait; elle nous donnait le loisir d'admirer en détail le superbe paysage que présentaient à droite et à gauche les deux rives du fleuve; puis, en ce siècle hâtif, à la respiration entrecoupée et haletante, qui s'essouffle pour arriver quelques minutes d'avance au but, il est agréable de prodiguer cette monnaie du temps, si précieuse aujourd'hui, et d'employer trois jours à ce qui pourrait se faire en trois heures. En outre rien n'est odieux, selon nous, comme d'obéir au

(1) Oi-qw! : IMil l)àli[ncnl de navigation. (Rabelais.)

moyen mécanique, d'clre l'esclave de la locomotive et de passer à l'clat de colis. Le transport doit se subordonner au voyageur, se presser, se ralentir, s'arrêter au gré de celui-ci. Toutes ces conditions étaient réunies à bord de la Beauté. Quand un site nous plaisait, on faisait halte. Le cheval se mettait à brouter l'herbe; le photographe se coiffait de son voile noir et braquait sur le paysage le canon de son objectif. Les autres passagers piquaient des têtes du haut du tillac sans craindre d'être dévorés par les requins, très rares sous ces latitudes, et nageaient autour de la barque comme des tritons autour de la conque d'Amphitrite ou de Galatée. Ceux qui trouvaient l'eau trop froide fumaient, causaient ou se laissaient aller à la muette contemplation de la nature. Il arrive si rarement, dans la vie civilisée, d'être pendant quelques jours absolument maître de soi, entre le ciel et l'eau, baigné par la brise, séparé de tout importun, délivré de toute servitude, même celle du costume, que chacun de nous savdlirait délicieusement ce bonheur. A quelques encablures du rivage on avait jeté bas le vêtement correct, habit, paletot, chapeau rond, pour endosser la vareuse, la blouse ou la souquenille, chausser les alpargattas et serrer la ceinture bariolée autour du pantalon de toile. Quant à la coiffure, imaginez tout ce que vous voudrez de fan-

tasque, depuis le bonnet rouge catalan jusqu'au chapeau de paille bédouin.

A peu de distance de Charleville, les bords de la Meuse commencent à s'escarper et prennent des aspects pittoresques. De hautes collines boisées descendent vers le fleuve en pentes plus ou moins abruptes, se reculent ou s'approchent, s'évasent ou s'étranglent selon les caprices de son cours sinueux et forment des bassins dont l'issue n'est pas visible, de sorte qu'on a souvent l'impression de naviguer dans un lac; mais l'on double un promontoire et l'on se trouve au milieu d'un autre cirque où se déroulent des perspectives nouvelles. La Meuse coule tantôt lente, tantôt rapide, ici resserrée, là extravasée largement sur des fonds variables que les bateliers connaissent comme si le lit de la rivière n'était pas recouvert par l'eau. Le chenal varie d'une rive à l'autre, et une barque menée imprudemment courrait risque de talonner et de s'écorchcr le ventre sur le gravier ou sur les rochers. Mais depuis ces dernières années, des travaux d'art, des écluses, des barrages ont corrigé les rapides, maintenu le niveau, régularisé la profondeur et fait disparaître en partie les difficultés de la navigation : amélioration très importante, car la batellerie est très active sur la Meuse.

On rencontre d'abord Montcy-Saint-Pierre et

Montcy-INotre-Dame, l'un sur la rive droite, l'autre sur la rive gauche. Ces deux villages ou bourgs, qui autrefois n'en formaient qu'un seul, ont des prétentions d'antiquité dont il n'est pas facile de juger à cette distance. Montcy-Saint-Pierre veut avoir été un camp ou un établissement romain. Quelques médailles et autres menus débris trouvés aux environs donneraient une sorte de vraisemblance à cette supposition. Montcy-Notre-Dame, regardant son nom comme une abréviation de mons Cylhereus, prétend avoir été jadis l'emplacement d'un temple dédié à Vénus; cela n'a rien d'impossible. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on aperçoit sur le bord de la Meuse, à l'angle d'embouchure d'un petit ruisseau nommé le ru de Voiru ou le Varidon, sur le haut d'un rocher, quelques pans de murailles informes, restes du château des Fées ou du château Défait, bâti par le sieur de Buzancy. Ce château était, à ce qu'on dit, primitivement un temple élevé à Julien l'Apostat. On pense bien que nous n'avons pas deviné tout cela au simple aspect de Montcy-Saint-Pierre et de Montcy-Notre-Dame, de la proue de la Beauté, où nous nous tenions debout pour mieux voir, et que nous avons consulté la géographie historique des Ardennes de Jean Hubert, car les légendes ne se découvrent pas avec une lorgnette, fût-elle de Chevallier.

Le fleuve longe les bois de la Havetière et passe devant Nouzon, qui était naguère un petit hameau composé de quelques cabanes de pécheurs et qui est en train de devenir, grâce à son industrie, une ville importante. On y fabrique des canons de fusil et des fers ouvrés de toute sorte. Ces naissances de villes qui croissent à vue d'œil, fréquentes dans le nouveau monde, sont plus rares sur le vieux continent européen et présentent un spectacle intéressant à l'observateur.

La Meuse traverse ensuite le bois de la Dame et, après un détour, passe entre Braux, situé sur la rive gauche, et Levrezy, situé quelques pas plus loin sur la rive droite. Ce sont encore deux centres industriels importants. Les pièces de carrosserie et de wagons qui se fabriquent à Braux ainsi qu'à Château-lîegnault et à Bogny sont renommées.

A Levrezy, sur la berge, flânait ou dormait une quantité de chiens qui nous parut considérable pour l'endroit. De temps en temps sorlait d'une maison un chien haletant; ce chien en éveillait un autre qui, à pas lents et la queue basse, se dirigeait d'un air résigné vers la maisonnoite d'où le premier s'était élancé. Nous demandâmes la raison de ce manège. On nous dit que Levrezy avait la spécialité des clous pour les fers à chevaux, et que ces chiens servaient à faire tourner la roue des

clouUers par un syslùme analogue à celui des anciens tournebroches. Chaque animal met en mouvement celte espèce de iread-mlîl pendant uq temps déterminé, et, l'heure finie, il va susciter son remplaçant avec une régularité que l'horloge la mieux réglée ne dépasserait pas. C'est pourquoi il y a tant de chiens sur la plage de Levrezy. Joseph Stevens trouverait là d'excellents sujets de tableaux, lui qui sait si bien saisir et rendre les physionomies canines dans leurs différentes expressions.

On descend toujours entre de hautes collines schisteuses dont les pentes sont drapées de taillis de chênes d'un vert sombre qui prend dans le lointain des teintes violettes. L'eau de la Meuse, très limpide à cette saison de l'année, reflète ces verdures foncées et ressemble aux eaux reproduites par le miroir noir dont se servent les paysagistes. L'aspect général, quoique pittoresque, est sévère et rappelle le ton intense de certains sites aux bords des lacs de Suisse, où dominent le vert et le bleu froids ; mais un rayon de soleil se glissant à propos suffit pour égayer cette tristesse grandiose. Bientôt, fermant pour l'œil le bassin de la Val-Dieu, se dessine à l'horizon une montagne bizarre nommée les Qluatre-Fils-Aymon; elle doit ce sobriquet à quatre mamelons rapprochés les uns des autres

comme des cavaliers à cheval sur la même monture, qui semblent enfourchés sur son échine et qui rappellent vaguement, en y mettant beaucoup de bonne volonté, à travers les brumes matinales ou les lueurs douteuses du crépuscule, les quatre preux chevaliers montés à la file sur le bon cheval Bayard, dont une pareille charge ne courbait pas les reins solides, et tels qu'on les voit représentés sur la couverture de la Bibliothèque Bleue, avec des casques de pompier, pour les mettre à la mode du jour.

Un peu plus bas que les Quatre-Fils-Aymon, une autre roche figure, d'une façon plus ou moins juste, leur méchant cousin Maugis. Autrefois une large table de pierre se tenait équilibrée en façon de dolmen sur cette roche. Était-ce un jeu de la nature? un monument druidique? C'est ce qu'il est impossible de juger aujourd'hui. La pierre, que des bergers et de vieilles femmes prétendent avoir vue, n'existe plus maintenant. Des cantonniers stupides l'auraient brisée en morceaux pour combler quel«]ue ornière de chemin vicinal, ou plutôt pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque trésor enfoui dessous, car les croyances populaires rêvent des richesses cachées sous ces monuinenls bizarres dont on ne s'est jamais bien expliqué l'usage.

112 LES VACANCES DU LUNi)I.

Du reste, la légende des Quatre Fils Aymon remplit toutes les Ardcnnes. Les noms de Renaud, d'Allard, de Guichard et de Richard y sont toujours connus. L'histoire a essayé de faire rentrer dans son domaine ces héros fabuleux sortis du cycle carlovingien ; mais le souvenir du bon cheval Bayard qui portait les quatre frères est le plus vivace. Il n'est pas mort, car c'était une bête enchantée. On l'entend encore, à certaines époques, hennir et piaffer dans la forêt. Quelques-uns même prétendent l'avoir vu traverser la clairière au galop, la queue et la crinière au vent, et sauter du haut d'un pont dans la Meuse pour s'y baigner. Renaud a eu riionneur d'être mêlé par l'Arioste à l'épopée du Roland furieux, où il cherche les aventures en compagnie de sa sœur Bradamanle, et Ludwig Tieck, le conteur romantique, a traduit en allemand la belle et divertissante histoire des Quatre Fils Aymon.

Château -Regnault a aussi sa légende, et l'on y parle encore du bon chevalier Renaud qui joua tant de tours à Charlemagne, et qui, de chevalier devenu maçon, portait sur son dos d'énormes blocs pour bâtir la cathédrale de Cologne. Ce château, qui donna son nom à la ville, n'a pas laissé de trace. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, le bon chevalier Renaud qui l'a bâti, mais bien un

architecte qui s'appelait Rainaldus. Sa couslriiclion ne remonte pas, d'ailleurs, plus haut que 1227, et les quatre frères, s'ils ont existé, devaient vivre vers 700 ou 750 environ, si l'on peut appliquer une exacte chronologie à des héros de roman. Mais quelle persistance a la légende, cette histoire du peuple, et quel chemin a fait l'ancien roman de Huon de Villeneuve, modifié par la version germano-belge! Maintenant renlrons un peu dans la réalité. Après Château-Regnault, la Meuse file droit pendant un instant au pied de croupes vertes, puis elle reçoit la Semoy, rivière charmante, espèce de torrent qui, depuis sa source à Arlon, coule sur des rochers, et dont l'eau de cristal persiste, pendant plusieurs kilomètres, à ne pas se mêler à l'eau plus sombre de la Meuse, comme un fil de paillon brillant qu'on distingue sur le ton mat d'une étoffe. L'endroit ravissant où la Semoy se jette dans la Meuse, au bout de la vallée charmante que son cours a creusée, s'appelle le Val-Dieu. Là s'élevait une abbaye célèbre fondée vers le milieu du xn'= siècle par Viter, comte de Uelhel. Méhul y passa une grande partie de sa jeunesse et y apprit la musique sur l'orgue de l'église.

Le Val-Dieu, où aujourd'hui des forges considérables envoient au ciel leurs nuages de fumée, se relie à Monthermé, situé à droite et à gauche

de la Meuse. La partie de droite du village est échelonnée en espalier sur le penchant de la montagne. Un de ces ponts suspendus en fil de fer comme on en voit beaucoup entre Sedan et Givet la rattache à l'autre rive.

Quoiqu'ils soient, certes, une ingénieuse invention de l'industrie moderne et facilitent à moindres frais les communications entre les bords d'un fleuve, nous avouons, en toute humilité, que ces ponts suspendus nous plaisent médiocrement, et que nous leur préférons les anciens ponts de pierre et même de bois. Ce maigre fil d'araignée tendu d'une rive à l'autre, et sur lequel les passants ont l'air de mouches équilibristes, ne produit pas dans le paysage un effet pittoresque. Les piles de pierre, les arches dorées ou noircies par le temps, encadrant l'eau bleue ou verte de leurs courbes, nous plaisaient bien davantage. Ces ponts, baignant leurs pieds dans le fleuve, ont une apparence solide à l'œil, tandis que les ponts en fil de fer ne sont solides que pour l'esprit; leurs linéaments frêles Inquiètent le regard, mais ils offrent des débouchés à l'industrie métallurgique ; ils se construisent vite, coûtent moins cher et n'offrent pas tant de prise aux crues d'eau et aux débâcles. Voilà bien des raisons qui militent en leur faveur dans ce siècle positif; mais nous, qui ne sommes qu'un pèlerin de

l'art, un poète et un rêveur, ami des vieilles ruines, des ciioses pittoresques, fort modérément épris des nouveautés, on nous pardonnera notre peu d'enthousiasme à l'endroit des ponts suspendus.

A Monthermé, nous fûmes surpris par une harmonie étrange; un aigre son de cornemuse nous arrivait de l'autre côté de l'eau accompagnant une sauvage chanson des Abruzzes qui faisait aboyer tous les chiens. C'étaient des pifferari. Gomment étaient-ils venus jusque-là?

Après Monthermé, situé à l'extrémité d'un coude énorme, la Meuse décrit une nouvelle courbe et arrive à Deville, où sont des ardoisières importantes sur la rive gauche ; elle passe ensuite devant Les Communes, rive droite, traverse Laifour, où se trouve une source ferrugineuse qui, dit-on, pourrait bien un jour faire parler d'elle, passe sous le beau pont oblique du chemin de fer, et enfin vient baigner les pieds des Dames de Meuse. C'est un des endroits les plus pittoresques que présente le cours du fleuve. Les collines des rives se sont escarpées en montagnes revêtues d'arbres de la base au sommet, entre lesquelles l'eau se creuse son lit profond. Parmi les arbres se montrent çà et là des blocs de rochers, taches grises sur ce rideau de noire verdure que réfléchit, dans son miroir sombre, le courant du fleuve. La fraîcheur

et l'ombre donnent à la végétation des rives une force singulière. Les Dames de Meuse s'élèvent à une grando hauteur par une pente abrupte, et leurs cimes mamelonnées se détachaient ce jour-là en vigueur sur un ciel d'un bleu léger d'une grande finesse, qui faisait valoir leurs robustes masses. Le site est sauvage, mais non sans grâce. Il y a de la douceur dans ces courbes de montagnes veloutées de feuillages. Au pied des Dames de Meuse il existe un barrage qu'on peut suivre jusqu'à une plate-forme située à peu près au milieu du courant et d'où Ton voit l'eau sur une ligne demi-circulaire former une chute d'une beauté merveilleuse. La masse d'eau arrive sans un remous, sans un bouillonnement, sans une seule bulle crevant à sa surface, et se précipite d'un bloc comme une immense volute de verre noir que brode une frange régulière d'écume plus blanche que l'argent. Rien de plus simple et de plus beau. Ce n'est pas le tumulte ordinaire et le désordre pittoresque des cascades où l'eau mousse et rebondit à travers les rochers, mais une eau qui s'épanche avec une rapidité irrésistible et douce qui emporterait un bateau comme un fétu de paille.

Après avoir assez longtemps considéré ce spectacle, nous allâmes reprendre notre chaland qui, nous attendait au bout du canal. La Meuse passe

devant le village d'Anchamps et commence à décrire cette énorme sinuosité qui, revenant sur ellemême, dessine à peu près la forme d'un jambon Dans le manche de ce jambon on a percé un tunnel qui épargne aux bateliers plus d'une journée de navigation. Sous cette longue voûte il se produit des elïets d'optique assez étranges : à mesure que l'on s'y enfonce la lumière diminue, mais elle ne s'éteint pas. Le jour est remplacé par une espèce de reflet bleuâtre comme celui de la grotte d'Azur. Les ailes des chauves-souris qu'effrayait le passade du bateau accrochent quelque rayon oblique qu'i les fait briller comme des paillettes d'argent. Aux parois de la voûte que tapissent des stalactites d'infiltrations s'allument soudainement des scintillations diamantées; le batelier, debout à la proue de la barque, semble illuminé d'une lueur électrique, et quand, au débouché du tunnel, on se retrouve en plein soleil, les yeux ont besoin de quelques minutes pour s'habituer à la gamme naturelle des couleurs.

Revin où nous devions coucher, se trouve au bout de' cette voûte. C'est une petite ville assez curieuse qui garde encore quelques maisons anciennes, une vieille église et un couvent de dominicains en ruine. La position, sur une presqu île de la Meuse, en est charmante. Deux ponts sus-

pendus la relient aux rivages opposés. Des montagnes, dont l'une n'a pas moins de 430 mètres d'élévation, l'entourent et lui donnent quelque ressemblance avec ces gros bourgs industrieux qu'on rencontre au fond des vallées de la Suisse. Revin est riche; on le devine aisément à son air d'animation, à la propreté de ses rues et à ses nombreux jardins dont on entrevoit les verdures.

Notre auberge, placée à l'un des bouts de la ville, près d'un des ponts dont nous avons parlé, avait pour enseigne : « A la Flottille, » et la pancarte de tôle barbouillée sauvagement ne fait pas, il faut le dire, beaucoup d'honneur à l'artiste. Délia Bella, Backhuysen, Van de Yelde, Joseph Yernet, Isabey et Gudln font beaucoup mieux les navires et les barques; ce qui n'empêcha pas le dîner d'être excellent, très proprement servi et arrosé d'une façon irréprochable.

Bien repus, nous nous couchâmes tout fiers d'avoir mis une grande journée d'été à faire, avec une allure de galiole ou de coche, une route qui n'eût pas demandé plus de deux heures en chemin de fer. Octave Feuillet, qui n'aime pas la rapidité vertigineuse des locomotives, et qui met huit jours à venir de Saint-Lô à Paris, eût été content d'une telle manière de voyager.

Notre chaland nous attendait amarré au quai.

non loin du pont suspendu; on attacha au bout de la corde notre remorqueur primitif, qui donna un coup de collier et fit glisser le lourd bateau dans l'eau brillantée par les fraîches lueurs du matin.

Au sortir de Revin se creuse une étroite vallée nommée le Fond des Bauges. Si l'on pénètre dans cette vallée, on arrive bientôt au bois des Marquisades, à un carrefour formé par quatre sentiers qui conduisent aux Masures, à Anchamps, à Laitbur et à Deville. Ce carrefour est précisément le théâtre qu'a choisi, pour ses apparitions nocturnes, un fantôme local appelé le Bayeux, ce qui, en patois du pays, signifie criard.

Le voyageur attardé qui passe, hâtant le pas, dans ce lieu maudit quand minuit tinte au clocher de quelque église lointaine, est certain d'entendre des cris de détresse comme en pousserait un malheureux qui se noie, cris de chouette, disent les esprits forts du pays, mais qui n'en font pas moins frissonner les plus braves. Le plus sûr est de faire le signe de la croix en invoquant son bon ange. Sans cela le fantôme a prise sur vous. Ce cri, d'abord éloigné et semblable à un râle de mourant, se rapproche. Une poitrine d'ombre, dont vous croyez sentir le soulfle glacé, le pousse tout près de vous, presque à votre oreille. Un bras mouillé

et froid vous entoure et, avec une force inéluctable, vous entraîne à travers les ronces, les halliers, les fondrières; puis le bras vous quitte. Le jour approche, et le coq le salue de cette voix perçante qui met les spectres en fuite. Et vous revenez à vous brisé de fatigue, mourant de peur, transi de froid sur le bord d'un étang, demeure du Bayeux, et près duquel les habitants des Masures ne passent jamais sans dire tout bas une prière.

Toute légende cache une histoire. Derrière la fiction, il y a un fait; derrière le spectre, il y a un homme. Le Bayeux, en son vivant, était un paysan nommé Nicolas Mochet, Ce nom, qui veut dire émouchet, allait bien à son caractère rapace, à ses yeux allumés de convoitise, à son nez crochu comme un bec d'oiseau de proie. Nicolas Mochet était un de ces usuriers de campagne près de qui l'Harpagon de Molière semblerait un enfant prodigue. Le liard du pauvre, le denier de la veuve, la pièce d'or du riche, il prenait tout. Il se serait payé, comme Shylock, avec la chair des débiteurs. Jamais il n'avait rendu un service à personne; il ne s'était pas marié de peur d'avoir une famille. Des enfants, cela mange! Et il vivait seul accroupi sur ses sacs d'argent. Un jour, il voulut conclure un marché avec un paysan plus rusé et plus madré que lui encore. La scène se passait au cabaret, et

de nombreuses chopes de bière arrosaient la discussion. En s'en allant Mochet eut cette conviction, aussi douloureuse pour son intérêt que pour son amour-propre, qu'il avait été la dupe d'un plus fort que lui. C'était au mois d'octobre, par un de ces jours grisâtres où la nuit descend vite et oîi le brouillard monte de la terre humide, jetant ses fumées à travers les squelettes des arbres dépouillés de feuilles. Sous ces flocons cotonneux qui s'accrochent aux branches, flottent au-dessus des mares, s'étendent comme des rideaux au bout des allées, le sentiment des distances et des localités se perd. Les endroits les plus connus changent d'aspect; les sentiers s'embrouillent et vous ramènent au point de départ. On ne sait plus où l'on est. Troublé par la colère et par l'ivresse, Nicolas Mochet s'égara bientôt; jurant, maugréant, se déchirant les jambes aux ronces, la figure souffletée des branches, tombant dans les fossés pleins d'eau, les vêlements en loques, il se trouva bientôt au plus épais du bois, ne pouvant ni avancer ni revenir sur ses pas. Sa rage s'exhala en blasphèmes horribles et il se donna cent fois au diable. S'étant un peu dégagé, il déboucha dans une espèce de clairière au fond de laquelle tremblotait vaguement, à travers la brume, une lumière rougeâtre comme celle qui brille la nuit à la vitre d'une habitation,

auberge ou chaumière. Mochet marcha longtemps sans alleindre l'cloile qui reculait devant lui. Quand il en fut tout près, il reconnut que c'était une lumeroile (un feu follet) qui se moquait de lui et l'avait attiré dans un marécage. Les plantes aquatiques ployaient sous les pieds du misérable; l'eau remplissait ses chaussures; la vase, cédant à la pression de son poids, lui montait déjà jusqu'aux genoux; il s'enfonçait, s'enfonçait dans la bourbe liquide, et, au-dessus de sa tête, tournoyait un essaim de lumerottes jetant des reflets bleus et verts comme les flammes du punch. Lorsque l'eau atteignit sa bouche crispée, il poussa un suprême cri de détresse, et c'est ce cri qu'on entend chaque jour, à minuit, au carrefour de la forêt.

Mochet, devenu le Bayeux, sort de son étang, pousse son cri et promène à travers les bois et les marécages ceux qui ne sont pas en état de grâce ou qui ne font pas le signe de la croix; mais là se borne son pouvoir. Il n'a pas la permission de noyer ceux qu'il fait dévier de leur route, et il faut qu'il les abandonne au bord de la mare où il replonge, mouillés, fourbus, évanouis, mais vivants.

Avant de perdre de vue Revin, mentionnons encore une petite légende locale, mais qui n'a rien de fantastique; il existe à Revin et à Fumay uq

dépôt de vieilles arquebuses provenant de Charlemont et donné par Charles-Quint, qui jadis fut seigneur de ces lieux. Ces arquebuses antiques, dont les deux villes sont extrêmement ficres, reposent paisiblement toute l'année dans quelque armoire ou suspendues aux manteaux de cheminée chez les heureux mortels qui les possèdent. On les tire de leur coin les jours de fête et de kermesse, et les arquebusiers, formant compagnie, chargent sur leurs épaules ces lourdes armes plus pesantes que des mousquets de rempart. Chaque arquebusier marche un peu au hasard, revêtu d'un costume de fantaisie et traînant après soi, sonnant à grand bruit sur le pavé, la fourchette de fer qu'il faut planter en terre pour appuyer l'arme quand on fait feu. La grande adresse consiste à s'esquiver promptement pour éviter le recul de la crosse qui vous briserait la mâchoire. Des tambours précèdent les arquebusiers, et les chefs de la bande, ceints d'une écharpe bleu de ciel, coiffés d'un claque surmonté d'un immense plumet rouge, brandissent fièrement une innocente épée. Le cortège fait de nombreuses pauses; les libations exaltent l'enthousiasme. La poudre est prodigu(;e d'une main trop généreuse, et chaque année quelque arciuebuse chargée jus(iu'à la gueule éclate et reste sur le carreau. La mousquelade ne s'arrête pas de la

iH LES VACANCES DU LUNDI.

journée : le matin, salve pour annoncer l'ouverture delà fête; salve pendant la messe pour rélévatlon; salve après la messe pour la procession ; salve pour vêpres; salve pour chaque officier qu'on reconduit à la maison; salve pour le drapeau; salve pour la fermeture de la kermesse. Toutes ces pétarades expliquent comment, de quatre-vingts arquebuses que possédait chaque compagnie il y a une trentaine d'années, il en reste à peine le quart.

De Revin à Fumay, les rives de la Meuse sont presque désertes. A peine voit-on çà et là quelques cabanes de pêcheurs ou quelque maison d'éclusier. C'est la partie la plus sauvage du parcours. On croirait descendre un de ces fleuves du nouveau monde dont les eaux solitaires sont sillonnées seulement par les pirogues des Indiens. Mais bientôt la civilisation reparaît; des trains de bois, descendus de la montagne, suivent paisiblement les sinuosités du courant comme des îles flottantes. Fumay est renommé pour ses ardoisières, dont la plus productive est celle du moulin Sainte- Anne.

En face de Fumay, sur la rive droite, s'élève le rocher de la Luve, qui barre le cours du fleuve et le force à se rejeter de l'autre côté en décrivant la courbe qui forme la presqu'île de Fumay. Le rocher s'avance tellement dans l'eau, qu'il a fallu couper

VOYAGE D'EXPLORATION SUR LA MEUSE. \-2o

dans sa masse le chemin de halage. Rien de plus âprement pittoresque que cette roche énorme, d'un ton grisâtre, striée de profondes fissures, rouillée et délavée par la pluie, plaquée de mousses, pleine d'anfractuosilés et d'accidents à tenter le crayon du peintre ou l'appareil du photographe. A peu près au milieu du rocher on distingue d'en bas une tache noire qui s'ouvre comme une bouche d'ombre dans ce gigantesque masque de pierre. Un mince fil blanchâtre rayant le flanc de la montagne conduit à cette caverne. C'est un sentier praticable seulement pour les chèvres et pour les fous. Aussi menait-il à la demeure d'une folle. Dans ce trou vivait, comme une sachette du moyen âge, une pauvre vieille femme dont un chagrin d'amour avait fait évaporer le bon sens. La raison s'en va tout aussi bien par une fêlure du cœur que par une fêlure du cerveau. Elle restait là-haut par les temps les plus âpres, dormant sur un ht de feuilles au bord de l'abîme, n'ayant d'autre société que des souris apprivoisées qui se blottissaient familièrement dans ses haillons, n'entendant d'autre bruit que le gémissement sourd du fleuve (jui se brise au pied de la falaise et le croassenient des corbeaux qui tournent autour du sommet aride, comme les noirs oiseaux qui font des cercles aude.ssus.de la montagne de Kayserslautern, oii dort

l'empereur Frédéric Barberousse. Quand la pauvre vieille descendait vers les habitations des hommes, les enfants, engeance cruelle, la poursuivaient de leurs criailleries, et la folle remontait à son nid outrée d'indignation qu'on insultât ainsi, dans sa majesté, la reine de la montagne, car elle se croyait, comme tous les aliénés, de la plus haute origine. Charenton et Bediam ne sont peuplés que de dieux, de héros, d'empereurs, de rois, de reines, de princesses, de soleils et de lunes. Aucun fou ne s'imagine être un chiffonnier ou un mendiant.

A Fumay, sous les magnifiques tilleuls du Bâtis, s'élève une chapelle dédiée à saint Roch. Un des clous qui maintiennent la serrure brille comme un diamant parmi ses confrères ternes et rouilles. Il doit cet éclat aux baisers que viennent lui appliquer les jeunes filles dès que leur âge leur permet d'atteindre à cette hauteur. Elles espèrent, par cette dévotion, se procurer un mari. Ainsi,";à Saint- Pierre de Rome, le pouce de bronze du saint est presque usé par la ferveur des fidèles qui lui baisent le pied. L'ancien Jupiter, transformé en porteclefs du paradis, doit sourire dans sa barbe d'airain de cette naïve adoration.

En quittant Fumay, la Meuse passe à Haybes, à Fépin, à iMontigny et s'en va séparer Vireux- Molhain, rive gauche, de Vireux-Vallerand , rive

droite. L'aspect du pays change, les montagnes s'abaissent, les berges s'aplanissent, l'horizon s'élargit; ce n'est plus cet aspect verdoyant et sombre particulier aux Ardennes,

Après Vireux, la Meuse rencontre Aubrives, Ham, revient, par un long crochet, à la hauteur de Vireux, redescend, remonte et arrive enfin au pied de Charlemont, puis entre dans Givet qu'elle partage en Grand et Petit-Givet. Ce voyage ne s'est pas accompli sans de nombreuses stations aux écluses, qui corrigent le cours inégal et capricieux du fleuve.

Les grands rochers de granit que couronnent de leurs lignes, un peu froidement correctes, les défenses du fort de Charlemont, ont beaucoup de caractère. Le rempart y continue la roche avec un aspect d'inébranlable solidité. Une tour ronde, coiffée d'un toit pointu et où s'appuie la muraille du quai bordé de maisons assez pittoresques et de bouquets d'arbres, réfléchit sa silhouette dans la Meuse qui s'étale là tout à son aise. Une longue caserne se développe au bord du fleuve, que traverse plus loin un pont reliant le Grand-Givet au Petit-Givet, dont les constructions font bonne figure à cette distance, éclairées par un gai soleil couchant,

Givet, comme le fait remarquer Victor Hugo

dans ses lettres sur le Rhin, eut l'honneur de fournir à Sa Majesté Louis XVIII son dernier mot d'ordre et son dernier calembour : « Saint-Denis, Givet. » Nul autre de sa race ne devait aller désormais à Saint-Denis, et cetle plaisanterie funôbre, commentée après coup par les événements, a pris un sens fulidique. Givet est une jolie petite ville, propre, régulière, un peu serrée dans son étroit corset de fortifications comme toutes les villes de guerre. Elle s'est répandue, pour respirer plus à l'aise, sur l'autre bord du fleuve. On y sent déjà, à certaines parllcularités, l'approche de la Belgique. Le goût flamand se dénonce dans la fantaisie bizarre qui a élevé le clocher de l'église principale. Ce sont ces renflements bulbeux, étranglés et se contournant de nouveau en formes rondes pour s'élancer ensuite en aiguille où s'embroche un coq, comme on en voit sur les églises belges, et qui semblent plutôt l'ouvrage d'un tourneur que d'un architecte.

L'hospitalité nous fut offerte dans une très bonne auberge où a couché l'auteur à'Hernani, et qui doit, depuis son passage, s'être approprié tout le confort de la vie moderne. Le dîner faisait honneur au chef, et au dessert, quand la conversation, animée par quelques fioles d'excellent vin, eut fait comprendre à l'hôtesse que nous étions des ar-

listes, on alla nous chercher la grande curiosité du lieu, le célèbre tire-botte dont Victor Hugo a parlé dans le Rhin. C'était un instrument tout à fait primitif et sauvage sur lequel on avait collé un papier reproduisant, avec une fidélité scrupuleuse et sans atténuation aucune, les imprécations de l'illustre voyageur. Voici le passage : « Quant à ma chambre en elle-même, c'est une grande halle meublée de quatre vastes Uts, avec une immense cheminée en menuiserie, ornée à l'extérieur d'un tout petit miroir et à Tintérieur d'un tout petit fagot. Sur le fagot est posé délicatement, à côté d'un balai, un tire-botte énorme et antédiluvien, taillé à la serpe par quelque menuisier en fureur. La baie pratiquée dans ce tire-botte imite les sinuosités de la Meuse, et il est presque impossible d'en arracher son pied si l'on a eu l'imprudence de l'y engager. On court risque de se promener, comme je viens de le faire, dans toute l'auberge le tire-botte au pied, réclamant à grands cris du secours. »

Non loin de Givet on rencontre la frontière belge, délimitée par un mince ruisselet. Le fleuve, sans se soucier des divisions géographiques, continue à couler enire des rives dont la droite est plus particulièremcntescarpée et pittoresque. D'énormes rochers de formes tourmentées et bizarres dres-

sent leurs cimes tantôt dénudées, tantôt chevelues, avec des froncements et des rictus farouches. De larges crevasses, d'où les pluies ont emporté les terres désagrégées, sillonnent parfois, du sommet à la base, les rocs formidables et les isolent comme les tours et les remparts d'une forteresse démantelée. II y a là de belles études à faire pour les peintres, et nous sommes étonné que l'art n'ait pas mis à profit plus souvent ces superbes modèles qui tiennent si bien la pose et ne se font pas payer leurs séances. Aux endroits moins abrupts, la végétation verdoie et les arbres se groupent par masses ou s'étendent en rideau. D'élégantes habitations, des maisons de plaisance, des châteaux s'élèvent sur le bord du fleuve, et, parmi eux, se fait remarquer la résidence princière de M. le comte de Beaufort.

En suivant les méandres du courant, on arrive bientôt en face de la Roche-à-Bayard, une énorme aiguille de rocher dont le pied trempe dans l'eau et dont la cime est surmontée d'une girouette dorée, sans qu'on puisse trop comprendre comment on a pu l'aller planter là. Cette aiguille est détachée d'un immense bloc de rochers par une profonde déchirure semblable à ces entailles que faisaient autrefois aux montagnes les épées des paladins. A sa base, comme au pied des clochers

gothiques, s'est plaquée une maison de deux étages qui sert d'échelle pour mesurer sa hauteur, laquelle est considérable. Quelques autres maisons, disséminées sur la rive, au bas de la falaise, en donnent la proportion, qu'on peut évaluer à huit ou neuf cents pieds. La route de Givet passe, entre l'xViguille-à-Bayard et la montagne, par une coupure qui n'est guère plus large que le fameux défilé de Pan-Corvo, en Espagne.

Ce nom rappelle sans doute quelque prouesse du bon cheval Bayard, la monture des Quatre Fils Aymon, qui faisait des sauts de cinq kilomètres et qui, peut-être, escalada cette roche inaccessible. C'est aux environs de l'Aiguille-à-Bayard que se réfugièrent, dans une caverne de voleurs, Renaud avec ses trois frères, Allard, Guichard et Richard, poursuivis par les troupes de Charlemagne, dont Renaud avait tué le fils Berthelot. Ils vécurent là à peu près avec les mêmes ressources que leurs prédécesseurs, jusqu'à ce qu'ils eussent relevé les ruines du château de Montfort, où ils soutinrent un long siège contre l'armée du vieil empereur à la barde jlorie. A chaque pas, dans les Ardennes françaises ou belges, on rencontre cette légende, car jadis l'immense forêt s'étendait sur les deux pays. Shakspeare, dans son immortelle comédie de Comme il vous 2>laira, y plaçait des lions el

des palmiers. C'était un espace fabuleusement vague, où la fiction se mouvait en toute liberté.

A peu de dislance de la Roche-à-Bayard, sur le môme cùlé du fleuve, se présente Dinant, dont la physionomie a une certaine fierté pittoresque. Un immense bloc de rocher, que couronne une citadelle aux remparts anguleux, la domine et ne lui laisse qu'un étroit espace entre la muraille à pic et la berge de la Meuse. La cathédrale, édifice gothique du xiv« ou du xv^ siècle, aux faîtages aigus, aux meneaux flamboyants, dont la nef principale n'a pas moins de cent pieds de haut, a manqué de place pour arrondir son chœur, qu'il eût fallu creuser dans le roc. Le clocher affecte cette forme bulbeuse, ces profils de pot à l'eau si chers aux architectes flamands; mais f effet général est assez agréable par son originalité. On réparait en ce moment la cathédrale, et nous n'avons pu juger le mérite de la façade qu'enveloppait une charpente très compliquée. Nous avouons que les échafaudages nous plaisent. Ces entrelacements de soliveaux et de poutrelles, ces escaliers aériens, ces planchers suspendus forment une sorte d'architecture bizarre dont l'ordre n'a pas été classé par Vignole, mais que nous trouvons parfois plus amusante que l'architecture réelle. Cela soit dit sans arrière-pensée contre la

façade de la cathédrale dinantaise. Ou y remarque une ancienne porte, aujourd'hui condamnée, dont les bas-reliefs assez frustes semblent, par la rudesse primitive de leur travail, indiquer une date antérieure de deux siècles à la construction du reste de l'église. Un peu en avant du vieux pont de six arches qui traverse la Meuse à cet endroit, une élégante prison à tourelles donnerait presque l'envie de s'y mettre en pension; mais, si belle que soit la prison, la perte de la liberté suffit à punir le coupable. Il reste encore çà et là quelques vieilles maisons parmi les constructions modernes qui bordent le quai. Leurs étages en surplomb, que soutiennent des consoles denticulées ou des poutrelles en équerre, font bon effet. A l'autre bout de la ville, un édifice singulier, avec bucrancs, festons, instruments de victimaires, moitié pierre, moitié brique, donne l'idée d'un temple élevé au bœuf Apis et n'est, en réalité, qu'un abattoir et qu'une chambre de bouchers. En nous promenant dans la grande rue, nous remarquâmes de nombreuses enseignes avec cette inscription : « Fabrique do couques. » Les conques, pour ne pas vous faire languir, "sont une espèce de pain d'épice particulière à Dinant.

Après avoir vainement essayé de fréter, pour nous seuls, le bateau à vapeur qui flânait le long

du quai, ses chaudières éteintes, son tuyau à demi penché comme un honnête pyroscaphe qui se repose, car le chaland la Beauté était trop pesant pour manœuvrer dans cette partie difficile du fleuve, nous résolûmes de gagner Namur en calèche. Comme la route côtoie presque toujours la Meuse, nous ne perdîmes pas beaucoup de sites pittoresques en prenant la voie de terre. Nous pûmes voir les vieilles tours de Montorgueil et de Crèvecœur, et plus loin les ruines de Poilevache couronnant un immense rocher aux stratifications bizarres, plaquées de verdure aux endroits les moins escarpés. Poilevache est un hurg croulant et démantelé d'où les Quatre Fils AjTïion ou quelques seigneurs plus authentiques s'élançaient pour enlever les bestiaux dans la plaine. Nous vîmes aussi le grand banc de rochers de Profondeville, au bas desquels s'ouvre la bouche noire d'une carrière en exploitation, dont les blocs extraits et taillés attendent sur la riye que les chalands les viennent prendre. Plus loin se dresse le rocher de Frêne, un bloc vraiment titanique, qui recèle en ses flancs une caverne de forme ogivale ressemblant assez à une église, où une tradition locale veut que les chrétiens des premiers temps aient célébré leur culte. Tout ce passage du fleuve est assez tumultueux,

plein de rapides, de barres et de remous, et ce n'est plus l'aspect de la Meuse française coulant limpide et sombre entre ses deux rideaux de hautes collines boisées. Sur le bord de la route, enfouies dans les feuillages, se laissent deviner de riches habitations roses ou blanches , avec tout l'éclat du luxe moderne, ou des castels plus anciens, aux tours enveloppées de lierre qu'on aperçoit derrière un saut-de-loup, vestige de la douve desséchée au bout d'une verte pelouse de ray-grass.

En quelques heures nous arrivâmes à Namur, au trot allongé et soutenu des deux bons chevaux qui nous traînaient. Le soleil était encore haut sur l'horizon, et nous eûmes le temps de parcourir la ville avant de rentrer à l'hôtel pour souper. Les villes fortifiées ne sont pas ordinairement très pittoresques; les exigences du génie en gênent le développement, et la fantaisie ne s'accommode guère de ces angles et de ces rectangles qui ont remplacé les pittoresques fortifications du moyen âge. Cependant la Sambre et la Meuse ouvrent dans la ville deux percées qui forment des échappées de vue dont le pinceau d'un Van der lleyden tirerait bon parti et ferait d'agréables tableaux. Les maisons, quand elles affleurent l'eau et qu'une municipalité trop

soigneuse ne les contraint pas à s'aligner, ont toutes sortes de caprices de construction amusants. Le souvenir de Venise nous vient tout à coup à l'esprit et suffit pour poétiser une ville. La cathédrale est une grande église en style jésuite, élégante et riche, sans doute, mais qui ne laisse pas au touriste une impression bien vive.

En allant au hasard à travers les rues, comme c'est notre coutume, nous avons remarqué, suspendues aux fenêtres, une grande quantité de cages contenant des pinsons auxquels on crève les yeux pour que rien désormais ne les distraie de leur chant. Ces pauvres oiseaux aveugles, se heurtant contre les barreaux de leur prison avec des mouvements lourds et gauches, nous inspirèrent une profonde pitié. Oter à cet être ailé la lumière, l'espace, le mouvement, le plonger dans une nuit horrible, lui retirer le ciel, la verdure, l'horizon, quelle barbarie! quelle cruauté! et cela pour quelques reprises de plus aux combats de chant qui passionnent la Belgique comme les combats de coqs passionnent l'Angleterre.

Le lendemain, un de ces fils que le Uttérateur emporte toujours à la patte lorsqu'il s'envole de Paris, nous ayant donné la secousse de rappel, il nous fallut reprendre le chemin de fer et par-

courir à toute vapeur la distance que nous avions mis trois jours à franchir. Le soir môme, nous rentrions dans la grande ville, et nous apercevions l'arc de l'Étoile, porte cochère gigantesque de l'avenue qui mène à notre humble logis de poète.

LE MONT BLANG

Vers la fin de mai, une voiture partit d'une villa située près de Genève, emmenant une petite caravane de voyageurs unis par les liens du sang et de l'amitié. Cela ressemblait au départ pour la promenade de la comtesse dans Teverhw. Malgré les prédictions de tous les météorologistes, le temps était beau, et la matinée fraîche annonçait une claire journée. Que de fois déjà nous avions formé le projet d'aller mettre notre carte à ce mont Blanc, dont la cime nous apparaissait de la terrasse de la villa par une échancrure de montagnes, et auquel nous devions une visite de voisin! Rien de plus simple, mais ce qui est facile ne se fait pas.

Chêne fut bientôt dépassé, et le mont Salève, que Voltaire injurie, nous laissa voir son revers moins aride, moins zébré de couches géologiques; on traversa la Menoge, une petite rivière torrentueuse qui se jette dans l'Arve, sur ce beau pont dont les deux rangs d'arches superposées rappellent les aqueducs romains. Mais nous avons déjà parlé de ce pays autrefois, et l'inconnu pour nous ne commença qu'à Bonneville. Une grande place avec des arcades sur un côté en occupe le centre. La prison domine les toits de ses tourelles et prend des airs de forteresse, et l'église, décorée à l'intérieur de feintes architectures exécutées à fresque, sent déjà l'Italie par le luxe de fleurs en papier et le clinquant de ses autels. On y devine, à cette profusion d'ornements naïfs, une dévotion plus passionnée que celle des contrées du Nord.

Nous devions déjeuner à Bonneville et y laisser reposer nos chevaux, n'ayant aucune hâte d'arriver, et, contrairement à l'esprit du jour, désirant rester le plus longtemps possible en voyage. A quoi bon traverser au vol les plus beaux sites du monde?

La principale rue de Bonneville aboutit à un pont d'apparence assez monumentale. A son extrémité se dresse une colonne surmontée d'une statue d'élégante tournure. Ces stylites de pierre,

LE MOi\T BLANC. 143

de marbre ou de bronze font toujours bon elîet; l'air les enveloppe, adoucit leurs contours et leur donne de la sveltesse. Le soubassement de la colonne porte des inscriptions latines marquant que, sous le règne de Charles-Félix, les fureurs et révoltes de TArve furent comprimées par de solides travaux. Un bas-relief, occupant la face antérieure du socle, montre l'Arve elle-même personnifiée par une nymphe, le coude appuyé sur une urne et le bas de la jambe cerclé d'une chaîne. La rivière captive fait assez piteuse mine et semble garder rancune aux ingénieurs, d'autant plus que les années et les intempéries ont rendu ses traits frustes et fort diminué la beauté sculpturale que l'artiste lui avait donnée sans doute. Quoi qu'il en soit, cette colonne fait bien dans la perspective, au bout de ce pont, avec son second plan de maisons pittoresques et de montagnes violettes.

Si l'on s'arrête sur le pont en venant de la ville et qu'on s'accoude sur le parapet à gauche, on a devant soi un spectacle admirable et splendide; tout un panorama de montagnes lointaines se déployait à nos yeux, chaque bande détachée de l'autre par cette vapeur bleuâtre qui monte des vallées. Sur les cimes brillaient de vives touches de neige, et, comme le paillon dans une étoffe chiffonnée, scintillaient çà et là à travers le plis-

144 LES VACANCES DU Ll'.NDF.

semenl des pentes, de brusques cgralignures d'argent. Comme on n'est pas feuillelonisle impunément, nous pensions qu'il y avait là le motil" d'une belle décoration ou d'une superbe aquarelle.

Après le déjeuner, nous allâmes fumer un cigare sous un pavillon de verdure, à l'extrémité du jardin de l'hùtel, qui s'allongeait jusqu'au bord de l'Arve, dont l'eau blanche lavait en courant le pied de la terrasse. Une haute muraille de collines boisées arrêtait la vue de ce côté et délimitait la vallée ; mais l'endroit n'en était pas moins charmant et de la plus invitante fraîcheur.

A trois heures les chevaux étaient reposés, attelés de nouveau, et nous n'avions plus qu'à partir. Chacun reprit joyeusement sa place dans la grande berline verte, et la voiture se mit à rouler sur une route excellente, par un gai soleil dont une légère brise tempérait la chaleur.

Toute cette portion du pays est assez ouverte pour former de larges horizons, et la vallée s'y évase en plaine, que bordent à une assez grande distance d'admirables montagnes nuancées par l'éloignement de teintes idéalement suaves. Les montagnes ont cela de beau qu'elles semblent mêler à la terre l'azur du ciel et mettre comme un fond de rêve à la réalité des premiers plans.

On apercevait à gauche le Môle, et plus loin,

LE MONT RLANCl. 145

noyés de vapeurs bleuâtres, les Voirons, par le revers qu'on ne découvre pas de Genève; à droite, les monts Saxonnet, le mont Brezon, les monts Vergi, dessinaient dans l'air léger de molles ondulations d'une grâce tendre et presque voluptueuse, qui faisaient songer aux courbures de l'écbine des fphinx nonchalamment allongés sur leurs piédestaux. La lumière se jouait, à leurs cimes avec de petits nuages qui s'envolaient par flocons comme des plumes de cygne dispersées. Sur les bords de la route, ombragée à de certains endroits de noyers magnifiques, s'étalaient en pentes douces des prairies, dont le vert d'émeraude, comme le fond d'un manteau de velours sous une pluie de paillettes, disparaissait à demi sous une éblouissante profusion de mignonnes fleurs d'une vivacité de ton qui les faisait ressembler à des étincelles. Leur pénétrante et balsamique odeur nous arrivait si intense avec les bouffées de brise, qu'il semblait qu'une main invisible nous jetât au passage des bouquets dans la voiture. Parfois des vaches effrayées de notre approche se détournaient brusquement de la route et montaient dans les prés, faisant tintinnabuler la clochette suspendue à leur cou sur un rythme plus rapide. Des chars passaient, traînés par des bœufs dont les jambes torses, la démarche lente et le large front humilié sous le joug rappe-

laienl des souvenirs d'antiquité homérique. Sous des reverdissements et des fraîcheurs d'herbe, des sources descendaient, ruisselaient et jasaient à mi-voix, produisant des cascatelles en miniature, pour retomber dans des canaux de bois qui les conduisaient à quelque but utile, comme des enfants qu'on ramène à l'école lorsqu'ils ont assez joué. Parmi des touffes de grands arbres au vigoureux feuillage, de loin en loin des maisonnettes ou des chalets se laissaient entrevoir, si abrités, si tranquilles, si confortablement rustiques, au milieu de l'explosion des fleurs, du balancement de l'ombre trouée de soleil, du babil amical et famiher de l'eau, que l'imagination la moins romanesque s'y faisait des nids de bonheur et y logeait quelque plan de félicité mystérieuse en compagnie d'un être aimé.

Plus loin l'Arve, se retournant dans son lit trop large, courait tantôt entre les oseraies, tantôt entre les cailloux et les grosses pierres roulées, animant le paysage de ses eaux hâtives et formant des îles temporaires par ses courants qui se déplacent sans cesse.

On éprouve un effet de surprise en entrant à Cluses. Une place superbe se développe à vos yeux, entourée de maisons à arcades et occupée sur une de ses faces par un magnifique bâtiment en style gothique modernisé, surmonté d'un élégant campa-

nile ou beffroi à cadran, qu'on nous dit être une fabrique d'horlogerie. Nous ne l'aurions pas deviné à l'aspect moyen âge et seigneurial de l'édifice. Une large rue, bordée de belles maisons et de riches hôtels, débouche sur cette place et donne l'idée d'une grande ville ; mais cette rue est unique, quelques ruelles seulement s'y rattachent, et, au delà d'une vieille église qui paraît abandonnée, il n'y a plus rien que quelques chalets disséminés à travers des cultunes. En 1844, Cluses a été brûlée de fond en comble et rebâtie tout d'une pièce. C'est donc une ville de vingt-quatre ans, ce qui est bien jeune pour une ville. Cluses est assise au pied du mont Châtillon, à l'entrée d'un vallon d'où sort l'Arve en passant sous un pont à dos convexe, comme ces ponts d'Espagne et d'Asie Mineure sur lesquels Tournemine aime à faire défiler des caravanes.

Après quelques moments de halte à Cluses, la voiture reprit la route , qui s'enfonce dans une gorge étroite et tortueuse qu'on nomme la vallée cte Maglans : c'est un couloir formé par deux murailles de montagnes qui se rapprochentou s'éloignent plus ou moins, mais en enserrant toujours la vallée d'assez près. La muraille de gauche, en remontant le cours de l'Arve, est bâtie avec la montagne de Saint-Siglsmond, la montagne de Ralme et les premières assises de la chaîne des Frettes, qui vont se

rejoindre à raiguille de Yarens ; la muraille de droite se dresse comme un rempart continu, crénelé de quelques brèches, et sépare la vallée de Maglans de la vallée du Roposoir.

Au fond, l'Arvesejoue à travers le plus délicieux fouillis d'osiers, de saules, d'herbes aquatiques, s'endormant ici en nappes tranquilles, là reprenant sa course comme pour rattraper le temps perdu, baignant de fraîcheurdestoullés d'arbres, écumant contre un bloc tombé là des hauteurs, roulant jusqu'au bord de la route, ou se rejetant de l'autre côté, selon son caprice.

Le soleil éclairait le côté de la montagne dont la route longeait la base et donnait un singulier relief aux anl'ractuosités, aux accidents et aux déchirures de ces énormes masses presque perpendiculaires. L'autre côté baignait dans une ombre transparente, légère, glacée de lilas, qui contrastait heureusement avec les portions illuminées, et n'avait pas cette froideur qu'on peut souvent reprocher aux paysages alpestres.

Au hameau de Balme, composé de quelques chalets plantés au bas de la montagne et qui ne semblent pas beaucoup plus grands que ces chalets microscopiques enfermés dans de petites boîtes de sapin qu'on vend aux voyageurs, deux ou trois gui- "des s'avancèrent vers notre voiture et nousdeman-

dèrent si nous ne voulions pas visiter la grolte de Balme, la cui'iosité de l'endroit, dont ils nous montraient l'ouverture formant une tache noire au flanc du rocher, à une hauteur de deux cent viugl-hait mètres. Nous ne nous laissâmes pas aller à cette fantaisie, car nous désirions arriver à Saint-Martin avant la fin du jour, et cette ascension, assez pénible d'ailleurs, commencée à travers les broussailles et les blocs bouleversés et continuée par un escalier taillé dans le roc vif jusqu'à l'entrée de la caverne, exige au moins deux heures. La grotte a plus de quatre cents pas de profondeur et va toujours en se rétrécissant, comme ces couloirs qu'on parcourt en rêve et dont les parois se rapprochent à mesure qu'on avance.

Un peu plus loin, des stratifications figurent d'une façon très régulière, dans l'inmiense muraille de la montagne, le chambranle, les pieds-droits et les vantaux d'une porte qui s'ouvrirait sur l'abîme. On dirait l'œuvre de la main humaine, et ce porche d'architecture naturelle, si bizarrement pratiqué au-dessus du gouffre, fait involontairement penser, dans un recul prodigieux du passé, au château aérien de quelque famille de Titans troglodytes. Cet essai d'architecture n'est pas le seul, et plusieurs arrangements fortuits de roches semblent dus à une volonté mystérieuse plus intelligente que le hasard;

Quelle merveilleuse variété de ton sur ces larges pans de terre redressés par les soulèvements géologiques ou mis à nu par les affaissements des vallées et le passage des eaux ! Depuis la froideur des gris jusqu'aux chaleurs des ocres et des terres de Sienne brûlées, depuis le vert noir des sapins jusqu'au vcrt-de-gris des mousses, toutes les teintes s'y trouvent, tantôt fondues, tantôt brusquement heurtées. Ici la montagne se revêt d'un épiderme de végétation; là, dépouillée de sa peau et mise à nu comme un écorché, elle laisse voir les muscles, les veines et les nerfs de la terre.

Entre la route et les montagnes, l'espace n'est pas tellement resserré qu'il n'y ait place pour de charmants vergers et de verdoyantes cultures que traversent de limpides eaux courantes. Le soleil émaillait, d'un rayon pareil à l'or vert des buprestes, l'herbe veloutée de ces prairies que moiraient les ombres allongées des arbres. Des chalets au soubassement crépi de chaux, au vaste toit projeté en avant, aux galeries et aux escaliers extérieurs finement découpés dans le bois du sapin rouge dont le ton ressemble aux frottis de bitume de Rembrandt, jetaient leur note vive et colorée sur ce fond de fraîcheur, et faisaient, comme disent les peintres, d'admirables taches dans le paysage.

Nous approchions du saut d'Arpennaz, une cas-

LE MONT BLANC. 15i

cade qui tarit ou diminue beaucoup l'été, mais que la neige, commençant à fondre aux premières chaleurs, alimentait en ce moment d'une eau assez abondante pour que l'elîet pittoresque en fût complet. Nous l'aperçûmes bientôt. Des plateaux supérieurs de la montagne, entre le tumulte de grosses roches d'un gris violàtre, l'eau descendait et semblait de loin un filon d'argent incrusté dans la pierre. A distance, les cascades les plus furieuses paraissent immobiles et ont l'air de traînées de neige entre des masses de rochers. Au bord de celte pente rapide, la montagne se taille à pic et l'eau se précipite dans le vide. 11 soufflait ce jour-là une brise assez forte, qui emportait la cascade et la vaporisait en fumée lumineuse. Celte fine pluie, projetée contre la paroi de la montagne, la vernissait et lui donnait un poli de marbre. Plus bas, dans un confus entassement de blocs, semblables aux restes d'un gigantesque escalier démoli, l'eau se rejoignait, et ces gouttelettes, éparses tout à l'heure au caprice dn vent, formaient un torrent écumeux et tapageur qui prenait sa course vers l'Arve.

Un effet d'une beauté fantastique nous attendait à quelque distance de la cascade. Une forteresse gothique, aux remparts flanqués de hautes tours dont le pied s'engageait dans le roc, se dressait comme un burg colossal. On voit dans les monta-

gnes comme dans les nuages à peu près te qu'on veut, et sans ctrc un plat courtisan comme Polonius, on peut répondre au prince de Danemark : « Monseigneur, c'est une baleine ; » ou bien : « Monseigneur, c'est un chameau. » Mais ici l'imagination et la complaisance n'avaient que faire. Le soleil éclairait en plein la rondeur des tours, les escarpements des murailles, les dentelures des moucharabys, les baies des barbacanes. Tout cela était net comme un dessin de YioUet-le-Duc lorsqu'il représente quelque château fortifié du moyen îige. La dimension seule de cette bastille gigantesque pouvait vous avertir qu'on n'avait pas devant les yeux un ouvrage de la main humaine. Les plus fiers donjons n'eussent pas atteint la première assise. Une belle couleur d'un blanc doré revêtait l'immense édifice dont le couronnement se découpait sur un grand losange de bleu pur. Bientôt quelques nuages arrivant par le revers de la montagne en débordèrent la crête et s'arrondirent en boules blanches sur la ligne des remparts et au front des tours comme des fumées de canon. Il semblait que la forteresse se défendît contre l'attaque d'une armée invisible, et nous songions, en regardant ce spectacle étonnant, à ces fourmilières de chevaliers que Gustave Doré, dans ses vignettes, lance à l'assaut de quelque burg inaccessible, et

LE MONT BLANC. 15a

dont les blessés roulent au fond de l'abîme, pèlemèle avec leurs chevaux.

Un détour de la route, en changeant la perspective, fit évanouir cette vision féerique, et la montagne reprit son aspect de sauvage irrégularité.

Au débouché de la vallée de Maglans, nous éprouvâmes un éblouissement d'admiration : le mont Blanc se découvrit soudain à nos regards, si splendidement magnifique, si en dehors des formes et des couleurs terrestres, qu'il nous sembla qu'on ouvrait devant nous à deux battants les portes du rêve. On eût dit un énorme fragment de la lune tombé là du haut ciel. L'éclat de la neige étincelante que frappait le soleil eût rendu noires toutes les comparaisons de la Symphonie en blanc majeur. C'était le blanc idéal, le blanc absolu, le blanc de lumière qui illumina le Christ sur le Thabor. Des nuages superbes, du même ton que la neige et qu'on n'en distinguait qu'à leur ombre, montaient et descendaient le long de la montagne, comme les anges sur l'échelle de Jacob, à travers des ruissellements de clartés, et, dépassant le sommet sublime qu'ils prolongeaient dans le ciel, semblaient, avec l'envergure de leurs ailes immenses, prendre l'essor pour rinlini. Parfois le rideau de nuages se déchirait, et par la vaste ouverture, le vieux mont IManc apparaissait à son balcon, et comm ' roi des Alpes,

io4 LES VACANCES DU LUiNDI.

saluait son peuple de montagnes d'une façon affable et majestueuse. Il daignait se laisser voir quelques minutes, puis il refermait le rideau. Ce mélange de nuages et de neige, ce chaos d'argent, ces vagues de lumière se brisant en écume de blancheur, ces phosphorescences diamantées voudraient, pour être exprimées, des mots qui manquent à la langue humaine et que trouverait le rêveur de l'Apocalypse dans l'extase de la vision ; jamais plus radieux spectacle ne se déploya à nos yeux surpris, et nous eûmes à ce moment la sensation complète du beau, du grand, du sublime. Les montagnes, comme les poètes, ont leur jour d'inspiration, et, ce soir-là, le mont Blanc était en verve (1).

(1) Voir, page 92, la description du pont de la Menoge à laquelle Théophile Gautier fait allusion au commencement de ce chapitre. {Note de l'Éditeur.)

Saint-Martin est un petit village sur la rive droite de l'Arve, dont les édifices les plus considérables sont des hôtelleries où les voyageurs trouvent des guides, des mulets et des chars pour se diriger vers Chamonix et les montagnes environnantes. L'église se dresse sur le bord de la route, avec son clocher pointu, au milieu de son petit cimetière plein d'herbes et de fleurs, qui ne cachent pas suffisamment les dépouilles des morts, car un os de fémur perçait la terre noirâtre et eût pu servir de thème philosophique aux méditations d'IIamlet. Un beau pont traverse l'Arve, orné d'une croix monumentale où sont sculptées les armes de Savoie. Le pont franchi, une route large et bien entretenue vous conduit à Sallanches, relevée aujourd'hui de l'incendie qui la réduisit complètement en cendres

le 29 avril 1840. Sallanches a substitué des maisons de pierre à ses chalets de bois et des rues rectilig^ues, selon le goût moderne, à ses vieilles rues pittoresquement tortueuses. Ce sont là des embellissements qu'admirent les philistins, mais qui ne plaisent guère aux artistes et aux poètes. On pousse ordinairement jusqu'à Sallanches, d'où on a une vue superbe du mont Blanc. Mais nous restâmes à Saint-Martin, nos chevaux ayant fait une assez longue étape, et nous-mêmes n'étant pas fâchés de nous asseoir devant une table bien servie, car l'air vif des montagnes aiguise l'appétit, et notre déjeuner de Bonneville n'était plus qu'un bien lointain souvenir.

La nuit venait, et comme ces images de toile peinte qui se répandent sur les théâtres pour donner le temps aux machinistes de préparer un décor d'apothéose, les vapeurs s'étaient élargies, rapprochées, condensées, et masquaient du sommet à la base le vieux géant couronné de neige. On n'eût pas soupçonné derrière ce voile brumeux l'étincelante montagne qui s'était révélée tout à l'heure à nos yeux avec tant de magnificence dans toutes les pompes et les gloires du couchant : un peu de fumée qui monte de terre, et voilà le roi des Alpes supprimé !

Après le dîner, nous allâmes nous promener

jusqu'à Sallanches; mais la nuit était sans lune, et nous ne saisîmes, à la lueui* des réverbères qui éclairaient la grande place, que les lignes principales des maisons neuves et les silhouettes brunes des montagnes se détachant sur l'obscurité toujours plus transparente du ciel.

Les premières lueurs du jour nous trouvèrent debout sur la terrasse de l'hôtel. Pendant la nuit, le mont Blanc avait rejeté la draperie de nuages qui le cachait et apparaissait dans sa subhme nudité. Pas un flocon de vapeur ne rampait sur ses flancs abrupts et ses fines arêtes blanches se découpaient en dents de scie sur un fond d'azur d'une pureté admirable. Il avait, à cette heure, l'aspect d'un prodigieux bloc de marbre de Carrare, tant la neige était d'un blanc soUde et mat : les stries des coulées et des ravins semblaient les traces d'un ciseau qui aurait attaqué l'énorme masse pour en faire sortir une statue colossale, comme celle que rêvait Alexandre lorsqu'il voulait faire sculpter son image dans le mont Athos, tenant d'une main une ville et de l'autre versant un fleuve. Une divine beauté revêtait ces formes harmonieuses et nobles et qui font vraiment comprendre que la terre est un astre, notion qu'on oublie facilement dans la plaine transformée et défigurée par le travail de l'homme. On eût dit que l'anlifiue Cybèle,

couverte d'un vaste manteau d'hermine et le front ceint de sa couronne murale à trous d'argent, regardait, sereine et rêveuse, du haut de ce piédestal, le fourmillement lointain des éphémères.

Quoique le mont Blanc fût encore à plusieurs lieues de distance, il semblait qu'on n'avait qu'à étendre la main pour le toucher; on discernait les moindres accidents de terrain sous les ondulations de la neige, fet l'œil marchait pour ainsi dire par tous ces petits chemins blancs qui rappellent les raies lumineuses rayonnant autour des volcans éteints de la lune ; on eût sauté de la terrasse sur cette nappe blanchâtre immaculée, sans songer que plusieurs heures de marche en séparent.

L'air vif et frais du matin, qui s'était roulé parmi ces neiges et ces glaces, ne pouvait refroidir notre enthousiasme ; mais il gelait notre corps, et nous rentrâmes pour demander les noms de ces pics et de ces aiguilles à notre guide. Ce sont l'aiguille Verte, l'aiguille du Midi, leTacul, le mont Maudit, le sommet du mont Blanc, le dùme et l'Aiguille des Gouttes, les Aiguilles de Bionnassay, du Mièze et de Trélabite. Mais tout cela, du point de vue où nous le considérions, ne forme qu'une immense dentelle d'argent aux profondes découpures. La petite caravane émerveillée et ravie de son vovage se remit en route de grand

LE MO.NT DLA?;C. lo9

matin et suivit un cliemin remontant le cours de l'Arve, qui bouillonnait et grondait dans son lit pierreux avec une fureur joyeuse. Ses eaux sont blanchâtres et ressemblent pour la couleur à la l'eau des baquets où les statuaires mettent tremper leur terre glaise. De beaux arbres d'une verdoyante fraîcheur jetaient leur ombre sur la chaussée, que côtoyaient des sources vives ou des torrents en miniature descendus des hauteurs. A droite et à gauche se dessinaient des montagnes teintées par le plus ou moins d'éloignement de nuances azurées, gris de lin, violettes, verdâtres ou brunes. Les rayons du soleil vibraient dans l'air pur, et l'atmosphère lumineuse, dégagée de vapeurs, laissait apercevoir les moindres détails à de grandes distances, sans crudité et sans sécheresse pourtant. On parvint bientôt à une aubergechalet où l'on s'arrête ordinairement pour aller voir une cascade dans le voisinage ; mois il faut savoir résister à ces occasions de curiosités qu'inventent les guides et ne pas se détourner de son but, sous peine de déranger les étapes et de ne plus arriver à temps nulle part. D'ailleurs nous voyions parfaitement du chemin la cascade bondir de roche en roche comme une poussière de marbre blanc, et il était inutile d'aller la contempler plus près.

A cet endroit l'on quitte la vieille route, et, après avoir traversé l'Arve, on prend de l'autre cùt(! de la vallée la nouvelle route tracée par les ordres de Napoléon III. Elle monte en suivant des pentes habilement ménagées le long de la montagne qu'elle entaille, bordée de ce parapet rassurant qui manque presque toujours aux chemins de montagne de la Suisse et qui permet d'admirer tout à son aise les charmants précipices aux escarpements vertigineux, aux parois hérissées de roches, de sapins, de hêtres, où sautillent à travers les blocs, comme des chèvres folles , les sources et les cascalelles.

La voiture gravissait lentement, mais sûrement, cette route unie comme une allée du bois de Boulogne, malgré sa déclivité. Nous étions resté sur le siège afin de dominer le paysage et plonger de là dans les profondeurs de la vallée où l'Arve continuait sa course, ramassant à droite et à gauche les ruisseaux et les torrents venus des versants opposés. Le reste de la troupe, plus jeune et plus ingambe, cheminait à pied, s'accoudant de temps à autre au parapet pour mesurer de l'œil les flancs escarpés du gouffre, admirer quelque arbre curieusement accroché à la paroi presque verticale, une touffe de fleurs brillantes, un bloc erratique de configuration bizarre ou tout autre accident pilto-

resque. De l'autre côté de la route s'élevai-t comme une muraille la roche schisteuse , où l'on distinguait comme les traces d'une vrille énorme les nombreux trous de mine qui avaient servi à faire sauter les obstacles. Ces trous de mine, par un de ces rapides voyages qu'accomplit si fréquemment la pensée, nous remirent en mémoire la coupure de la Chiffa, en Afrique, toute criblée de perforations semblables.

A un détour de la roule où l'espace plus large a permis à quelques chalets de s'implanter, on aperçoit sur le revers opposé du vallon un torrent tributaire de l'Arve, qui forme, avant de s'y précipiler, plusieurs belles cascades. On traverse un bois de sapins, et la nouvelle route, qui n'est pas terminée encore, vous remet sur le tracé de l'ancienne.

Il y a à cet endroit une petite auberge avec des hangars pour des voitures et des écuries pour les bêtes de somme. Une auge de bois, où se dégorge l'eau d"une source jaillissant par un robinet d'un poteau creusé, réunissait en groupe pittoresque des chevaux et des mulets, qui nous firent penser à ce charmant tableau de Schanck, les Anes à VaOreuvoir, qu'on appelait les Sept sages de la Grèce.

On détela nos chevaux pour leur en siihslilucr

d'autres habitues aux difficultés de ce passage qui est en efTel assez rude, sans être dangereux, et qu'on nomme les Pavés. A quel(iues pas de faub^rge la montagne barre la route, mais on la franchit sous un tunnel d'une trentaine de mètres; au delà le chemin continue avec des successions de pentes et de montées assez raides, côtoyé et souvent rétréci par les travaux de la nouvelle route qui tranchent des roches, abattent des sapins et amassent descailloux pour l'empierrement de la chaussée. A gauche, la vallée rétrécie se creuse en gorge profonde d'où montent des rumeurs de torrents et de cascades. Dss ruisseaux traversent la route sous des tabliers de bois ou des ponts de pierres plates, et partout on est accompagné par un bruit d'eau vive. Rien de plus gai et de plus charmant. Seule, dans l'immobile nature, l'eau a le privilège de changer de place, de courir et de parler. On dirait un être animé; elle est la vie du paysage et empêche le repos des choses de paraître morne. Que racontel-elle aux cailloux, aux herbes et aux fleurs avec son incessant babil? La chronique des neiges, l'histoire secrète du glacier d'où elle vient, les mystères géologiques des terrains qu'elle a parcourus ? On ne sait; mais son babil confus, dont on voudrait ( tingucr le sens, n'en est pas moins agréable et doit amuser la solitude de la montagne.

Un peu plus loin, on s'arrêta devant une boutique de curiosités alpestres : cornes de chamois et d'isard, sculptures sur bois', pierres renfermant des cristaux ou des grenats, boîtes de sapin avec des peintures représentant le mont Blanc, le mont Cervin ou d'autres sites , bâtons de montagne armés d'une pointe en fer, comme les lances des picadores, et destinés à retenir la marche sur les glaciers et les pentes trop rapides; une pomme de bois, de couleur plus sombre, termine l'autre extrémité. Nous achetâmes chacun une de ces piques, où l'on marque en spirale avec un fer chaud les noms des montagnes dont on a fait l'ascension, des glaciers qu'on a visités et des lieux remarquables dont on veut garder mémoire. Au retour, on relit son voyage étape par étape sur ces bâtons qui vous ont aidés dans les pas difficiles.

Nous approchions de Chamonix, qu'on appelle, je ne sais pas trop pourquoi, Chamouny, par une de ces altérations que l'usage impose aux noms de villes et de pays, qu'on restituera bientôt, nous l'espérons, dans leur vraie orthographe. Les parois de la vallée, s'écartant et se dressant comme des coulisses gigantesques, encadraient une perspective admirable formée par la chaîne du mont lîlanc, dont les pics bleutés de vapeur, veloutés à la base

de forêts de sapins, glacc-s de brillantes touches de neig-.' au sommet, traversés de leurres bandes de nuagps, semblaient fermer toute issue à la route; des chalets, qui, tout à fait rustiques cette fois, faits de troncs d'arbre à peine écorcés comme les isbas de liussie, avec leurs toitures composées de feuillets d'ardoise irrégulièrement jetés les uns sur les autres, leurs auvents en saillie et leurs provisions de bois, empilées contre leurs murailles combustibles comme un aliment à l'incendie, se montraient plus fréquemment au bord du chemin et parfois empiétaient sur lui de manière à laisser à peine passage à la voiture ; et bientôt l'on débouche dans la vallée môme de Chamonix, qu'on désigne aussi sous le nom du Prieuré. La route, bordée de petites palissades en bois, passe à travers des prairies verdoyantes, tout étoilées de fleurs d'une vivacité de ton merveilleuse. On aperçoit entre les forêts de sapins et les hérissements de roches les glaciers qui descendent vers la plaine, semblables à des cascades surprises et gelées dans leur chute par le froid d'un hiver arctique ; ou nous nomme le glacier de Griaz, le glacier de Uacconay; puis celui de Bossons, qui descend des cimes du mont Blanc; et plus loin, les glaciers des Bois, dont la courbe s'avance vers la vallée. Si près du mont Blanc, on ne le voit plus. Les premiers plans de

LE MONT BLAiN'C. 105

montagnes le masquent et il disparaît derrière le dôme du Goûter ; c'est à distance que s'apprécie la vraie grandeur, tout s'abaisse autour d'elle dans le recul de l'espace et de la postérité, et les nains ne vont plus qu'à la ceinture du géant.

Après quelques tours de roues, on passe le pont de Perolabaz, on franchit l'Arve et l'on arrive à Chamonix, auquel ses hôtelleries d'apparence monumentale donnent un aspect plus considérable qu'il ne l'est en eiïet. L'église est assez jolie, et son clocher ne manque pas d'une certaine élégance ; mais, à côté des gigantesques aiguilles qui l'avoisinent, il a l'air du clocher d'un village en bois peint sorti d'une boîte à jouets de Nuremberg, Il est vrai que le Munster de Strasbourg, les pyramides d'Egypte même ne feraient pas meilleure figure au pied ile ces masses colossales qui écrasent et anéantissent les ouvrages de l'homme.

Notre voiture s'arrêta devant l'hôtel de l'Union, parmi des groupes de guides attendant la pratique, car la saison était à peine ouverte. L'on ne vient guère à Chamonix qu'en juillet et en août, lorsque la fonte graduelle des neiges facilite le& passages, et nous arrivions comme les premières hirondelles du printemps. L'hôtel de l'Union est grand et magnifi(iue, tenu à la manière des hôtels d'Allemagne de première classe avec toutes les recherches du

conforlable moderne. On nous y servit dfins une salle immense un excellent déjeuner, auquel nous fîmes honneur. Notre appétit satisfait , la jeune troupe, impatiente déjà d'un si long repos et prête à repartir, demanda s'il n'y avait pas moyen de faire quelque petite expédition pour terminer la journée, car il était à peine une heure. On nous conseilla l'excursion d'Argentiéres, et nous voilà partis dans notre calèche, à Uviuelle on avait attelé des chevaux frais sous la conduite d'un cocher du pays.

Au sortir de Chamonix, on passe, en remontant le cours de l'Arve, que l'on traverse au hameau des Praz, par une plaine cultivée ; puis, laissant à droite le hameau et le glacier des Bois, et à gauche le sentier qui mène à la Flégère, on s'engage dans un étroit défilé, plus pittoresque que commode aux voitures. Au fond d'un ravin encombré de roches; de blocs de pierres, se présentant par tous les angles selon les hasards de la chute ou de l'érosion, l'Arve se fraye sa voie avec un fracas épouvantable, se précipitant en rapides torrents, tombant en cascades, rejaillissant en écume et en fumée, fouettant les obstacles de ses lanières blanches, les battant en brèche de ses flots, entraînant tout dans le vertige de ses tourbillons, ivre lui-même de son impétuosité, comme un cheval qui a pris le mors

aux dents. Entre les roches, sur les parois du gouffre, les sapins ont planté leur flèche barbelée, s'accrochant avec leurs racines, comme avec des doigts noueux, pour ne pas glisser au fond de l'abîme. Des mousses d'un vert de velours, des plantes sauvages dontlafraîcheurestentrelenue par cette atmosphère où grésille l'eau pulvérisée en pluie fine, verdoient entre les pieds des sapins et s'étalent partout où la plus mince couche de terre végétale donne prise à la végétation. Ces robustes et hardies plantes alpestres sont frugales, elles ne demandent pas grand suc à la terre nourrice ; comme les amoureux, elles vivent d'air pur et d'eau claire. On ne saurait imaginer quelque chose de plus romantiquement sauvage que cette gorge d'Argentières, étranglée entre deux murailles de rocher, et où écume avec de sourds tonnerres une eau échevelée et furieuse. Faites lever le disque livide de la lune entre les aiguilles noires des sapins, allumez au fond des ombres mystérieuses du ravin quelques prunelles de hiboux, disposez un feu de broussailles sur quelque roche plate dont les reflets rougeàtres [luttent avec la lueur blanche de l'astre nocturne, et vous aurez un magnifique décor pour la fonte des balles du Freischiitz.

Quelquefois, sur le bord de la ravine, des chalets se tiennent en é(iuilibro, détournant à leur profit

une prise d'eau du torrent qui fait mouvoir une roue de scierie, de moulin ou de toute autre industrie ayant besoin d'une force motrice. Ces fabriques, comme on dit on style de paysagiste, sont d'un elîet pittoresque et mêlent à propos la symétrie des formes voulues aux formes irrégulières de la nature. Au milieu de ce bouleversement chaotique elles rappellent la puissance et l'invention humaines.

Près d'un de ces moulins où la route se rétrécissait d'une façon effrayante, une de nos voyageuses, jolie blonde de treize ans, cousine germaine de notre fille, voyant la roue de devant de la voiture effleurer de trop près la crête du précipice, sauta à bas du siège qu'elle occupait comme la plus jeune et la plus alerte, et disparut quelques secondes à nos yeux. Ce fut un moment d'angoisse inexprimable. Nous la crûmes tous tombée au fond du ravin et déjà roulée dans les cascades de l'Arve ; mais elle reparut aussitôt à l'autre portière, un peu émue et pourtant souriante.

Ce petit incident, qui pouvait devenir un accident grave, nous seiMra de transition pour dire que le défilé d'Argenlières, facile aux piétons, sûr à dos de mulet, praticable encore avec des chars du pays à un cheval, est tout à fait dangereux en voiture à deux chevaux. La rencontre possible d'un

autre véhicule venant en sens inverse amène à de certains endroits des collisions périlleuses et pouvant donner lieu à des catastrophes; carie moindre choc peut précipiter le char qui se trouve au bord delà route sur un hérissement de roches et de sapins, où les voyageurs, sans être en Asie, subiraient le supplice des crochets, et resteraient suspendus, à moitié brisés, sur l'abîme, à moins qu'ils n'eussent la chance de glisser droit jusqu'au torrent pour y trouver une mort plus prompte et moins douloureuse. On est en train de rectifier cette route peu sûre ; mais les travaux mômes la rendent temporairement plus difficile. Bientôt le chemin s'élargit un peu et devient moins abrupt. L'Arve, n'étant plus aussi gêné par les blocs de rochers, les troncs d'arbres tombés en travers et les brusques changements de niveau, grommelle et bougonne encore comme un torrent de mauvaise humeur qu'il est toujours ; mais il ne pousse plus ces rugissements formidables qui effrayent et assourdissent. Les pentes s'abaissent, et l'on arrive à un bois de sapins énormes, dont les racines, ayant tracé par terre, ressemblent avec leurs teintes grises, leurs écorces exfoliées et leurs enlacements inextricables, à des dépouilles de serpents qui seraient venus là faire peau neuve. La moraine du glacier d'Argenticres, qui s'éten-

(lait autrefois beaucoup plus loin qu'aujourd'hui, a poussé jusque-là des quantités énormes du pierres et de cailloux. Ce glacier descend en zigzag jusqu'à la vallée, entre l'aiguille d'Argenliùres et l'aiguille du Tour. Il avait l'aspect, à celte heure, d'une grande coulée de verre refroidie.

Une nuée de petits garçons et de petites filles, minéralogistes en bas âge, mais déjà négociants habiles, entourèrent notre calèche, nous offrant des pétrifications curieuses et des cailloux bizarres dans lesquels rien ne s'opposait à ce qu'il y eût du cristal enfermé, des grenats, des améthystes ou des pyrites de métal, mais qui ne contenaient môme pas ces micas brillants qu'on appelle l'or et l'argent des chats.

Argentières, que nous atteignîmes bientôt, n'est guère qu'une auberge accompagnée de quelques maisons et d'une église, comme presque tous ces villages de montagnes. Nos compagnes infatigables allèrent voir des éboulements de pierres que traversent de petits ruisseaux, la source de nous ne savons quelle cascade. Quant à nous, le repos occupé à contempler le superbe rideau de montagnes qui se déployait devant nous avec toutes les magies de la perspective nous parut préférable à l'excursion dans cette carrière de blocs tumultueux. Pensant aux difficultés du retour, nous louâmes

un petit cliar pour alléger notre voiture, et le soir même nous soupions à Chamonix, enchantés de notre journée et rêvant déjà une ascension matinale à la Pierre pointue, d'où l'on voit admirablement le glacier des Bossons.

La soirée se passa à faire des projets d'excursion pour le lenclLiiiain, On arrêta qu'on monterait à la Pierre pointue, d'où l'on voit tout en plein le glacier des Bossons. Le maître de riiùlel fit prévenir les guides de se trouver de bon matin devant la porte de l'Union avec leurs mulets tout sellés. En se promenant par Chamonix, après avoir regardé au vitrage des marcliands de curiosités les ours, les chamois et les bonshommes sculptés en bois, les photographies des vues de Suisse et les panoramas coloriés du mont Blanc, nos voyageuses avisèrent une boutique do cordonnier fabriquant des souliers et des brodequins pour les ascensions des montagnes; car, dans ces rudes sentiers, les mignons chefs-d'œuvre de Chapelle et de Molière ne sont plus de mise, ils se déchireraient au choc du premier caillou et s'ouvriraient à l'angle du pre-

mier glaçon. Ce sont de fortes chaussures, en cuir écru avec des semelles épaisses, éloiléesde clous, se laçant par une aiguillette, et très souples, malgré leur apparence grossière. On les graisse avec du saindoux; c'est la manière de les cirer. La difficulté fut de trouver parmi l'assortiment une paire de brodequins assez petits, assez étroits, assez cambrés pour botter deux pieds charmants, habitués aux chaussures de satin, et que Menne, Paris Londres et Saint-Pétersbourg ont applaudis avec 'enthousiasme (l). Des brodequins d'entant firent à peu près l'affaire. La chaussure est une chose importante dans les expéditions alpestres; même quand on ne voyage pas en piéton, il y a toujours des passages pénibles ou dangereux ou il vaut mieux descendre de son mulet et marchpr sur les. pas de son guide en s'étayant du bâton ferre. Les pieds délicats se blessent facilement, et on ht en tête de l'excellent Itinéraire de la Suisse, d'Adolphe Joanne, ce sage conseil : « Percer ses ampoules avec un fil au lieu de les couper. « Avec ces cnémides rustiques, nos compagnes de voyage n'avaient rien à craindre.

A sept heures du matin, les mulets étaient ranges devant le perron de riiètel, tenus en bride par leurs

(l) Ceux de CarloUa Grisi.

conducteurs. Il leur manquait ce luxe de harnachement, cette folie d'aigrettes, de pompons, de fanfreluches et de grelots des mules d'Espagne; on ne voyait pas sur leur dos de belles capes de muestia rayées de couleurs vives d'un si joli effet pittoresque. Ils étaient bâtés de bonnes vieilles selles de cuir brun à dossier ajusté pour les femmes, solides, malgré leur air de délabrement. Nous sommes étonné de cette absence de coquetterie dans l'ajustement de bêtes destinées à des courses de plaisir et montées par des gens qui ne regardent pas à la dépense. Un gar(;ond'hùtel approcha le marchepied qui sert à se hisser sur les mulets; les étriers furent mis au point, les sangles resserrées, les plis de jupe étalés convenablement, les capes imperméables et les châles fixés par des courroies sur le portemanteau, et, tous ces préparatifs terminés, la petite caravane, composée de six mulets et de six guides, se mit en marche, déplaçant les groupes de curieux qui la regardaient partir. On sort de Chamonix par le chemin qui mène à Servez à travers la vallée ; on passe le pont de Pérolabaz, et on chemine sur des prairies où paissent les mulets qui ne travaillent pas ce jour-là. Ils arrivent en gambadant jusqu'au bord du sentier et semblent se moquer de leurs confrères à longues oreilles bâtés et chargés. Des ruisseaux courent parmi l'herbe avec une ra-

pidité vivante et joyeuse. Des planches jetées d'un bord à l'autre servent de pont; mais, comme le poids de la bête et du cavalier pourrait les faire rompre, le guide y passe seul, tirant par la bride le mulet, qui rechigne un peu et regarde de travers l'eau bouillonnant entre ses jambes. Les maisons et les chalets plantés sans ordre au bord de cette pelouse appartiennent au village de Bossons, habité en grande partie par les guides .et leurs familles. Tout ce début de voyage est charmant. Bientôt les ondulations se prononcent , les pierres deviennent plus fréquentes et se changent en blocs. Le pas des mulets se ralentit; le plus ancien prend la tête, comme l'àne colonel dans les sierras d'Espagne, et les autres se mettent à la file avec un ordre qu'il est impossible de déranger, eût-on le madrigal le plus poli du monde à dire à la beauté qui vous précède. Le cortège s'engage dans un bois de bouleaux, de frênes, de hêtres et autres essences prospérant aux zones moyennes de la montagne. Le sentier s'en va un peu au hasard à travers les roches, les racines et les fûts des arbres, passant où il peut et faisant des détours pour adoucir les pentes. Sur la droite, on voit briller par l'interstice des feuillages l'écume argentée de la cascade des Pèlerins, qui tombe de cinquante mètres dans un bassin presque circulaire, avec un gronde-

ment de Niagara; -mais la cascade des Pèlerins ni celle du Dard, qui l'avoisine, n'élaient le but de noire excursion. 11 lallait inonler à la Pierre pointue, ascension assez raide, et ne pas nous détourner pour des curiosités accessoires.

A celle hauteur, la montagne s escarpe et le sentier ne parvient à la gravir que par de nombreux lacets à angles si brusques, qu'ils fatiguent le voyageur presque autant que la monture. Les mulets s'écrasent sous leur croupe, pincent le sol de leurs sabots et grimpent comme des chats sur un toit, emportant leur cavalier presque couché sur leur col, non sans des réactions qui le lendemain se traduisent en courbatures et parfois nécessitent l'emploi de la seconde recelte proposée par X Itinéraire: a Se servir de suif en cas de besoin ! »

Ces zigzags, semblables aux dessins que trace réclair, serpentent à travers un bois de sapins encombré de pierres et de roches, laissant pendre leurs racines parmi les plantes, les cailloux et les éboulements. Des bouts de bois ou de planches soutiennent le terrain aux endroits ravinés ; des cordons de cailloux ourlent le sentier de loin en loin ; quelquefois l'eau d'une source extravasée rend le passage glissant et boueux ; mais on ne va pas à la Pierre pointue sur le mont Blanc pour avoir ses aises comme à Hyde-Park. Le soleil des-

cendait de branche en branche et semait au pied des sapins les pièces d'or qui terminent ses rayons. La lumière reluisait au bout des rameaux des jeunes pousses d'un vert idéalement tendre que taisait ressortir le vert sombre, presque noir, des vieilles feuilles. Ces nuances sont d'une douceur extrême et enlèvent, à cette époque de l'année, ce que la verdure des arbres à feuillage persistant peut avoir de monotone et de triste. Quand les longs bras des sapins ont secoué la neige de leurs manches, le printemps arrive, gravit l'Alpe et dit aux bourgeons de s'ouvrir, et la jeunesse fleurit et verdoie sur la montagne sourcilleuse.

Cependant la petite caravane grimpait toujours, menée avec la prudence la plus vigilante par les guides, qui se tenaient à la tête de leurs mulets du côté de l'escarpement. C'était charmant de voir d'une penle inférieure défiler sur la rampe plus élevée ces jeunes filles et ces femmes dont les costumes brillaient à travers la colonnade des sapins. Quelquefois le lacet du chemin se brisait à angle si aigu, que le cortège, divisé en deux, formait deux étages, comme ces dessins où l'on veut représenter une longue procession sur un petit espace. Ce n'est pas que le chemin soit effrayant ou dangereux en lui-même; il ne côtoie pas ces précipices vertigineux dont l'u'il apfnvoit à peine le

fond dans la fumée bleue de la perspective et la funire blanche des torrents. Seulement il escalade le flanc de la montapfne par enjambées inégales, avec anhélation et soubresauts parmi les pierres, les ronces, les sapins, les lits de ruisseaux, les éboulements, sans se soucier beaucoup de la commodité du touriste. Il serait facile de le rectifier et de l'améliorer; mais l'argent manque, et peut-être encore ne veut-on pas rendre trop accessibles les abords de la montagne géante.

Déjà quelques mélèzes se glissaient à travers les sapins avec leur feuillage plus léger et plus délicat; nous allions bientôt atteindre la région que les arbres ne dépassent pas ; mais des plantes courageuses et vivaces montent plus haut encore. Les rhododendrons sauvages épanouissaient leurs fleurs d'un rose vif, la gentiane ouvrait son étoile bleue, et la renoncule des glaces semait dans l'herbe son étincelle jaune. A mesure qu'on avançait, la montagne dépouillait son manteau de végétation, et sa sévère nudité primordiale apparaissait. Ce n'était plus, sur la pente rapide où le sentier serpentait multipliant ses lacets, qu'un terrain écorché, rugueux, tout mamelonné de pierres et de cailloux, d'où toute trace de vie avait disparu ; des ruisseaux provenant de la fonte des neiges supérieures filtraient de toutes parts et brillaient au soleil comme

des fils d'argent éparpillés. N'étant plus obstruée par les arbres, la vue plane librement, plonge dans les profondeurs de la vallée qui de là-haut se creuse en abîme, et rencontre en face d'elle la montagne de la Flégère, les aiguilles de la Glière et de Floriaz. Les sapins mettent leur teinte d'un vert sombre au bas de la Flégère, mais ils se lassent bientôt de l'ascension, et, sur le flanc aride de la pente, on peut distinguer avec une lorgnette, comme un fil replié plusieurs fois sur lui-même, le sentier qui monte de la vallée au sommet. Si cette comparaison ne vous convient pas, figurez-vous une égratignure faite avec une épingle à la paroi d'un bloc colossal : c'est toute la trace que l'homme peut laisser de lui sur ces masses gigantesques irréductibles à sa puissance. De la Flégère, on découvre comme d'un balcon toute la chaîne du mont Blanc, qu'on cesse de voir dès qu'on s'y engage, de même qu'on ne jouit pas de la façade d'un palais qu'on habite. On a planté sur la Flégère, à une hauteur de dix-neuf cents mètres, une croix foudroyée près de laquelle est bâtie une petite auberge. Notre guide nous raconte ces détails tout en tirant notre mulet par le licou, car il faudrait un télescope pour voir d'ici l'auberge et la croix.

On ne saurait imaginer les couleurs que prend dans l'éloignement la terre dépouillée de toute ver-

dure vers le sommet des montoyiies, au-dessous de la ré^'ion des neiges éternelles. Ce sont des tons d'une légèreté, d'une transparence et d'une fleur à faire paraître boueuse la plus fraîche palette : gris de perle, lilas, fumée de cigare, rose de Chine, violet d'améthyste, azur de turquoise, comme les fonds que met Breughel de Paradis à ses paysages édéniques, et mille nuances que le pinceau exprimerait mieux que la plume. On comprend que c'est bien là l'épiderme d'un astre, et que la terre, vue de la lune, doit briller comme un globe d'or. Cette transformation de couleur étonne toujours les habitants de la plaine et les peintres semblent en redouter l'effet ; car, excepté Diday et Calame, les vues des montagnes n'ont jusqu'à présent guère tenté les artistes, qui peut-être se sentent impuissants devant tant de grandeur.

On eût dit, à de certains endroits, qu'on avançait sur les décombres d'une ville antédiluvienne démolie par le cataclysme ou sur une carrière à ciel ouvert ; mais peu à peu le chemin plus battu s'aplanit, marquant qu'on s'approchait du but. La cime de la Pierre pointue commençait à se dessiner, et un dernier détour nous mit brusquement en face de l'auberge où nous devions dîner.

C'est un chalet ou, pour parler plus exactement, une baraque de planches divisée en trois compar-

LE MONT BLANC. ISl

timents, dont le premier sert de cuisine et de cabaret pour les guides, le second de salle à manger pour les voyageurs et le troisième de chambre à coucher pour l'hôte et sa femme, qui viennent s'installer là au commencement de la belle saison et ne redescendent dans la vallée qu'aux premières neiges, lorsque les touristes et les membres du club des Alpes abandonnent le mont Blanc à sa grandiose solitude.

Le chemin qui mène aux Grands-Mulets, première étape de l'ascension au sommet qu'on croyait inaccessible jusqu'aux tentatives couronnées de succès de l'héroïque Jacques Balmat, dont le nom est devenu légendaire, contourne la baraque de la Pierre pointue et longe le glacier des Bossons.

C'est un spectacle que l'imagination ne peut supposer. La réalité dépasse ici le rêve. Le glacier s'étend sur un plan presque horizontal sans moraine médiane, c'est-à-dire sans cette ligne de pierres plus ou moins grosses que les remous de la glace rejettent ordinairement au miUeu de ces mers gelées.

Le glacier des Bossons descend comme un large fleuve des cimes du mont Blanc, dont les neiges éternelles l'alimentent. Il glisse vers la vallée d'un mouvement insensible à l'œil, mais qui ne s'arrête jamais entre les parois des rochers et des aiguilles

dont il use et polit le granit. Suivant la rigueur ou la douceur relative des hivers, il avance ou recule. Autrefois, au temps de la période glaciaire, il s'étendait beaucoup plus loin, ainsi que le prouvent les blocs erratiques transportés à de grandes dislances et abandonnés aujourd'hui au milieu des champs. L'aspect de la surface est celle du verre pilé, mais les crevasses à l'abri des poussières qu'apportent les vents ont des transparences de cristal et prennent de merveilleuses teintes de saphir et d'aiguemarine. On dirait les parois d'un palais de fée. A de certains tournants, des blocs gênés dans leur marche se sont amoncelés les uns sur les autres comme les glaçons d'une débâcle, et redressés en aiguilles de formes bizarres, en dentelures fantasques, qui font penser à la forêt de pignons en marbre blanc du dôme de Milan ou à l'architecture neigeuse d'une banquise du pôle. On ne se lasserait pas d'admirer ce prodigieux entassement de pyramides, d'aiguilles, de clochetons, de tours, de pylônes, de flèches, de prismes qui semblent les rêves cristallisés de l'hiver, si un vent froid, vous pénétrant jusqu'aux os, ne vous forçait à rentrer au chalet pour pour y chercher une atmosphère plus tiède.

Quoique nous ne soyons pas sujet au vertige et que nous puissions, debout sur le bord extrême du

précipice, regarder sans que !a tête nous tourne au fond d'un gouffre à pic , nous éprouvions une sensation bizarre, un malaise inexprimable et singulier. La pression de l'atmosphère, très raréfiée à cette hauteur, n'étant plus suffisante, il nous semblait que notre corps vacillât sans appui. Nous respirions avec peine, comme un oiseau mis sous la machine pneumatique. L'air trop vif des hauts lieux nous étouffait, nous, habitués aux miasmes des salles de spectacle. Il nous fallut regagner en chancelant le chalet. Là, dans une chambre étroite dont nous avions fermé la porte et les fenêtres, nous eûmes bientôt repris notre assiette. Nos compagnes, qui s'étaient aventurées plus loin sur le glacier, vinrent nous rejoindre. L'hôtesse, jeune femme de physionomie avenante et de façons polies, mit le couvert, et un dîner très confortable, quand on pense qu'il était servi à deux mille cinq cents mètres du niveau de la mer, sur la limite des neiges persistantes, nous remit tout à fait. Le vin était bon, et quelques santés amicales portées aux absents firent circuler plus librement le sang dans nos veines. On acheta une vue du chalet et du glacier, car l'intrépide photographie escalade les cimes les plus ardues, et bien souvent l'aigle des montagnes a dû se demander, en voyant un chélif animal encapuchonné de noir et penché sur une

boîte, s'il devait fondre dessus du iiaul dos airs et l'enlever comme une proie.

Ce n'est pas le tout de monter, il faut encore descendre, et nous nous sentîmes envahi par une profonde mélancolie, car reprendre les mulets eût été une grave imprudence. Un instant l'idée nous vint de nous installer au chalet et d'y passer le reste de notre vie. C'était ingénieux, mais peu pratifiue. Force nous fut de prendre le parti de revenir sur nos pieds, et nous nous mîmes en marche, mais sans espoir d'arriver en bas.

Nous voilà donc comme Dante , ne levant pas un pied que l'autre ne fût bien assuré, et suivant les innombrables détours du sentier hérissé de pierres plus ou moins anguleuses. Au bout do quelque temps, nous atteignîmes la foret de sapins où la roule est un peu meilleure; nous nous arrêtions de loin en loin sur quelque roche capitonnée de mousse, car nous sommes comme llamlel, « un peu gras et court d'haleine. » Les deux cousines, l'une rose et blanche, aux yeux bleus comme la gentiane, aux cheveux blonds comme le lin ; l'autre brune et pâle, au regard nostalgique, au sourire sérieux, rappelant la Rosa Nera d'Hébert, sautillaient comme des oiseaux, de roche en roche, et nous les voyions bien loin déjà devant nous, qui nous attendaient gracieusement groupées au bord

du chemin. Non moins légère, s'avançait, avec la sûreté de ce pied infaillible qui semble avoir des ailes, la dame aux brodequins d'enfant. Cette grâce émerveilla le guide et lui inspira cette phrase : « Madame, votre mulet s'est peut-être aperçu qu'il You^ portait; mais à coup sûr la terre ne le sent pas : vous pesez si peu sur elle! » N'est-il pas singulier qu'un muletier de Chamonix ait trouvé une pensée de X Anthologie et refait le vers charmant de Méléagre sur la danseuse grecque pour louer celle qui fut la rivale heureuse des Taglioni et des Elssler !

Le groupe plus sérieux ou pour dire la vérité plus lourd rejoignit le groupe agile et infatigable. Les mulets, qui descendaient à la débandade, abandonnés à leur instinct, et qui s'arrêtaient parfois pour brouter quelque pousse verte, quelque plante savoureuse, furent rassemblés par leurs conducteurs, et chacun se hissa sur sa bêle, car le terrain était redevenu rà peu près praticable. On franchit de nouveau le petit bois d'aunes, de bouleaux et de frênes, et on se retrouva avec plaisir sur la prairie irriguée de ruisseaux rapides dont le terrain à peu près uni nous semblait plus doux que le velours. .\u bout de quelques minutes, dans le môme ordre processionnel que le matin, nous étions devant le perron de i'hùlel, les garçons apprO'

chaient les marchepieds et chacun mettait pied à terre. Très satisfaits des attentions el de la vigilance prudente de nos guides, nous les retînmes tous les six avec leurs mulets pour aller le lendemain au Montanvert visiter la Mer de glace. Il était trop lard pour essayer le môme jour quelque excursion complémentaire, comme celle aux sources de l'Arveiron par exemple, et le reste de la soirée fut occupé par le dîner et une de ces bonnes causeries où les étincelantes fusées de rire de la jeunesse partent au milieu des réflexions philosophiques et les interrompent à propos, car la vraie sagesse est le rire sans cause de Tinnocence.

Pour cette journée, le plan d'expédition était de visiter le Montanvert et la Mer de glace el, s'il nous restait une heure ou deux de lumière, les sources de l'Arveiron. A peine avions-nous pris un léger déjeuner que les guides et les mulets étaient à la porte. Tout le monde fut bientôt en selle et l'on partit joyeusement. On passa l'Arve devant l'IIôtel- Royal et l'on suivit le fond de la vallée pendant quelque temps, à travers les maisons et les chalets disséminés au milieu des cultures et des prairies délimitées par de frôles barrières de bois.

Le pied des hautes montagnes qui forment la chaîne du mont Blanc, revêtu de forêts et de pâturages, avait des tons d'une intensité et d'une vigueur admirables. Figurez-vous une immense pièce de velours vert chiffonnée à grands plis comme un

rideau de théâtre, avec les noirs profonds do ses cassures et les miroitements dorés de ses lumiôres ; c'est une image bien petite pour la grandeur de l'objet, mais nous n'en trouvons pas qui puisse mieux exprimer cet effet. Le vert de Schecle, le vert minéral, tous ceux qui peuvent résullcr des combinaisons du bleu de Prusse avec le jaune d'ocre, de chromo de Naples, du mélange de l'indigo et du jaune indien, le vert Véroncse aux malités glauques, le vert prasin, ne pourraient rendre cette qualité de vert, que nous appellerions volontiers vert de montagne et qui passe du noir velouté aux nuances vertes les plus tendres. Dans ce jeu de nuances, les sapins font les ombres; les arbres à feuilles caduques et les plaques de prairies ou de mousse, les clairs. Los ondulations et les coupures ravinées de la montagne accidentent ces grandes masses de vert, premier plan vigoureux, repoussoir énergique qui rend plus vaporeux et fait fuir les tons légers des zones- dépouillées de verdure et couronnées par les rehauts à la gouache de la neige. A de certains endroits plus découverts, l'herbe verdoie au soleil, et des arbres semblables à des mouchetures semées sur ce fond clair lui donnent l'apparence d'une étofîe épinglée. Mais lorsque nous parlons d'arbres et de sapins, de bois et de forêts, ne vous représentez pas autre chose

que de vastes taches de mousse sombre sur les pentes de la montagne : les plus hauts troncs y prennent la proportion d'un brin d'herbe.

Le sentier se dirigea vers la gauche et, se glissant entre les pierres et les blocs éboulés ou charriés dans la vallée par les torrents et les avalanches de l'hiver, s'engagea bientôt dans une forêt de bouleaux, de sapins et de mélèzes dont les éclaircies laissaient voir de l'autre côté les aiguilles Rouges et le Brevent qui font face au Montanvert. La montée était assez douce et les mulets la gravissaient d'une allure dégagée; comparativehientau chemin que nous avions escaladé la veille pour aller à la Pierre pointue, la route était une vraie allée du bois de Boulogne. Les lacets de la route se repliaient à angles assez éloignés pour ne fatiguer ni le cavalier ni la monture. Le soleil se jouait dans le feuillage de la forêt que nous traversions et faisait flotter sur nous une ombre trouée de rayons. Sur les rochers au pied des arbres luisaient des mousses d'un vert d'émeraude et brillaient de petites fleurs sauvages, et par l'intorstice des branches une vapeur azurée trahissait les profondeurs de l'abîme, car la petite caravane, se suivant à la file^ s'élevait toujours et atteignait déjà la fontaine Caillet, qu'on regarde comme à mi-chemin de l'ascension. Cette fontaine, d'une eau excellente, coule dans une aii^e

de bois. Les mulets y font halte en s'y abreuvant. Une cabane est bâtie près de la fontaine, et l'on vous y offre des verres d'eau opalisée de quelques gouttes de kirsch, du cognac, de la bière et autres rafraîchissements. Nous régalâmes nos guides d'un verre d'eau-de-vie qu'ils parurent préférer, malgré leur sobriété, à ce diamant liquide qui sourdait de la roche.

A partir delà, le sentier commence à s'escarper; les raidillons se multiplient sans cependant offrir aucune difficulté ni à mulet ni à pied. L'air devient plus vif. La forêt s'éclaircit, les arbres s'espacent et s'arrêtent comme essoufflés. Ils semblent nous dire : « Maintenant, montez tout seuls, nous ne saurions aller plus haut. » Le plateau arrondi que l'on contourne en tirant vers la droite n'est pas désolé et dénudé comme on pourrait le croire; une herbe assez dure, émaillée de fleurs alpestres, le tapisse, et quand on l'a dépassé on aperçoit au bas de l'aiguille de Charmoz le chalet ou l'auberge du Montanvert.

De ce plateau on découvre une vue admirable, étonnante, apocalyptique, au-dessus du rêve. Sous vos pieds, entre deux rives de pics gigantesques, coule immobile, comme figé dans le tumulte d'une tempête, ce large fleuve de cristal qu'on a nommé la Mer de glace, et qui plus bas vers la plaine s'ap-

pelle le glacier des Bois. La Mer de glace vient de haut ; elle reçoit plusieurs glaciers comme un fleuve ses affluents. Nous en parlerons tout à l'heure, mais pour le moment occupons-nous du spectacle qui se déroule devant nos yeux.

En face de l'auberge de Montanvert, le glacier a bien une demi-lieue d'une rive à l'autre, peut-être même davantage, car il est difficile d'apprécier avec justesse les distances dans les montagnes; c'est à peu près la largeur de la Tamise, de la Neva ou du Guadalquivir vers leur embouchure. Mais la pente est beaucoup plus rapide que ne le fut jamais celle d'aucun fleuve. Il descend par longues vagues arrondies à leur sommet, comme des houles qui ne se brisent pas en écume et dont le creux prend une couleur bleuâtre. Lorsque le terrain qui sert de lit à ce torrent de glace devient trop abrupt, la masse se disloque, se divise en feuillets penchés les ,uns sur les autres, et qui ressemblent à ces colonnettes de marbre blanc des cimetières turcs que leur poids fait incliner à droite et à gauche; des crevasses se manifestent plus ou moins larges, plus ou moins profondes, enlr'ouvrant l'immense bloc et laissant voir la glace vierge, dans toute sa pureté. Les parois de ces crevasses révèlent des couleurs magiques, des teintes de grotte d'azur. Un bleu idéal qui n'est ni le bleu du ciel ni le bleu de

l'eau, qui est le bleu de la glace, ton innommé qu'on ne trouve pas sur la palette des peintres, illumine ces gerçures splendides et y tourne parfois à un vert d'aigue-marine ou de burgau par des dégradations d'une finesse étonnante.

Ces nuances ne sont pas les seules. Selon les jeux de la lumière, la glace transparente prend toutes les couleurs du prisme. Quand la moraine découvre le flanc du glacier dont on aperçoit alors la coupe transversale, on peut admirer à l'aise ces teintes d'une beauté étrange, en dehors des colorations habituelles de la nature et s'appliquant aux formes bizarres de cristallisations désordonnées. La surface même du glacier, dépolie par les poussières qui s'y déposent, est d'un gris verdàtre que rayent des veines plus claires ou plus sombres, dont la ligne fléchit toujours par le milieu et se courbe dans le sens de la descente, comme si le courant était là plus fort qu'ailleurs, ce qui est vrai, car malgré son immobilité apparente le glacier remue, palpite et travaille sans cesse. Il y a dans son sein une perpétuelle activité : des infiltrations pénètrent ses pores ; l'eau dégoutte dans ses voûtes de cristal ; des courants le traversent et forment des cascades qu'on appelle des moulins] et qu'on peut entrevoir par certaines crevasses. Des alternatives de dégel et de congélation élaborent ces

blocs translucides qui furent de la neige sur les hautes montagnes et que leur pesanteur pousse vers la vallée d'un mouvement insensible, mais qui ne s'arrête jamais.

Sur l'autre rive se dresse, nettement détachée par son escarpement brusque, pareille à la flèche d'une gigantesque cathédrale, la haute aiguille du Dru, d'un jet si fier, si élégant, si hardi. Devant elle, en remontant le glacier, se dessine l'aiguille Verte, plus élevée encore, mais que la perspective fait paraître plus basse. Du pied de l'aiguille du Dru descend, comme un ruisseau vers un fleuve, le glacier du mont Blanc. Un peu plus sur la droite se montrent l'aiguille du Moine et celle de Léchaud, obéhsques de granit que la lumière teinte de reflets roses et que la neige brillante de quelques touches d'argent. Il est difficile d'exprimer avec des mots les profils inattendus, les déchiquetures bizarres, les pointes tailladées, dentelées, en forme de scie, de pignons, do crosses, qu'affectent ces pics inaccessibles, aux parois presque verticales, souvent même inclinées et surplombant. En suivant de l'œil la môme rive du glacier et en redescendant vers la vallée, on voit l'aiguille du Bochard, le Chapeau, qui n'est qu'une montagne arrondie, gazonnée, émaillée de fleurs, moins haute que le Muntanvert, et les forêts qui font donner à cette

partie de la Mer de glace le nom de glacier des Bois et la bordent d'une ligne de verdure sombre.

Il y a sur la Mer de glace deux veines (jui la partagent dans le sens de sa longueur comme les courants de deux rivières qui ne se mêleraient pas : la veine noire et la veine blanche. La noire coule du côté de la rive où s'élève l'aiguille du Dru, la blanche baigne le pied du Montanvert ; mais les mots, lorsqu'il s'agit d'une couleur, n'ont pas de nuances intermédiaires, et il ne faudrait pas s'imaginer cette démarcation tranchée d'une façon aussi nette que nous l'indiquons. Elle est sensible pourtant.

En regardant vers la portion supérieure du glacier, à l'endroit où il se précipite dans le couloir de roches qui le conduit à la vallée comme une cascade aux bouillons furieux, aux rejaillissements désordonnés, qu'un pouvoir magique aurait congelée au plus fort de sa chute, on découvre, frangées en amphithéâtre, la montagne des Périades, les petites Jorasses, les grandes Jorasses et l'aiguille du Géant, couvertes d'une neige éternelle, blanc diadème des Alpes, que les soleils d'été sont impuissants à fondre, et qui scintille avec un éclat pur et froid sous le clair bleu du ciel.

Au pied des Périades, le glacier, comme on peut le voir du Montanvert, se divise en deux branches, dont l'une remonte vers l'est et prend le nom de

glacier de Léchaud, et l'autre se dirige derrière les aiguilles de Chamonixvers le mont Blanc du Tacul, et s'appelle le glacier du Géant. Une troisième branche, nommée le glacier du Talifre, s'étale sur les pentes de l'aiguille Verte.

C'est au milieu du Talilre que s'épanouit cette oasis des glaciers qu'on désigne sous le nom de Jardin, espèce de corbeille des fleurs alpestres, qui trouvent là une pincée de terre végétale, un rayon de soleil et une ceinture de pierres les isolant des glaces environnantes; mais monter jusqu'au Jardin est une excursion assez longue, fatigante et même dangereuse, qui nécessite de coucher au chalet du Montanvert. Nous nous contentâmes de descendre au bord de la Mer de glace dont la moraine, composée de cailloux, de pierres et de blocs de toute forme et de toute grosseur rejetés comme les varechs et les galets sur la plage de l'Océan, rend les approches assez difficiles. Le glacier a baissé depuis quelques années de plusieurs mètres, comme le prouvent l'étiage dessiné sur le flanc des rochers et la moraine qui reste comme suspendue en l'air.

La troupe, chaussée de ses brodequins à clous, s'appuyant sur ses bâtons lorrés, précédée de ses guides, s'avança jusqu'au milieu à peu près du glacier, regardant avec curiosité au fond des cre-

l'JG LES VACANCES DU LUNDI

vasses, écoulanl le iiinrinure des eaux intérieures et cherchant ù entendre cette musique du glacier dont parle l'ascenf-ionniste anglais John Bail. Elle aurait pu traverser la Mer de glace entièrement, gagner sur l'aulre rive le pâturage du Plan-de-l'Aiguille et revenir à Cliamonix par le Chapeau; mais elle ne franchit pas la veine blanche, la veine noire étant beaucoup plus tourmentée^ et revint au rivage où le diner l'attendait.

L'auberge, ou plutôt l'iiospice du Montanvert, comme ou rappelle, en donnant au mot sa vraie acception élymo!o^n(|ue, est assez commodément installé. Il contient des chambres où les touristes qui veulent faire l'expédition du Jardin peuvent passer la nuit. Un cabinet de curiosités alpestres et de menus objets, que les voyageurs achètent comme souvenir de leurs courses, occupe plusieurs vitrines dans la salle à mang:cp commune. On nous servit un déjeuner composé d'onifs sur le plat, de jambon et de côtelettes aux pommes de terre, le tout arrosé de vin du ghicier. N'allez pas croire qu'aucune vigne pousse le pied dans ces blocs de glace; mais on y fait passer l'hiver à un certain petit vin blanc, assez chiVid, qui s'y bonifie et qu'on en retire au printemps. Pendant que nous dîiiions, arrivèrent plusieurs touristes anu'Iais et •nil'i^marids en accoutrement plus ou moins fantas jue, avec

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leurs bâtons ferrés, leurs guêtres et leurs gros souliers de cuir jaune, leurs chapeaux de feutre gris ornés d'un voile bleu pour atténuer l'éclatante réverbération des neiges, ce qui n'empêchait pas que de nombreux coups de soleil n'eussent donné à la plupart d'entre eux, même aux plus blonds, des teints de Peaux-Rouges. Ils voyagaient à pied, la manière la plus sure et la plus commode de visiter la Suisse et la Savoie, quand on a ses jambes de vingt-cinq ans et du temps devant soi.

On se remit en route, non sans avoir cueilli quelques touffes de rhododendrons du vert le plus frais, du rose le plus vif, éclos, dans la liberté et la solitude de la montagne, au souffle de l'air pur des Alpes. On redescendit par la môme rouis plus vite qu'on n'était monté. Les mulets marchaient allègrement, côtoyés par leurs conducteurs, qui portaient les bâtons, les cannes et les ombrelles devenus inutiles. (k\ traversa la torêt de sapins, trouée çà et là par les torrents de pierres des avalanches ; on gagna la plaine, et Ton l'ut assez lôtà Chamonix pour aller à la source de l'Arveiron, qui se trouve au bas du glacier des Bois, nom que prend la Mer de glace en arrivant à la vallée.

C'est une excursion (ju'on peut faire en voilure. On suit le fond de la vallée, on traverse l'Arve au hameau des Praz, et, après avoir dépassé le hameau

des Bois, où il faut mollre pied à terre, on arrive en serpentant à travers des blocs de rochers en désordre, des flaques d'eau sur lesquelles soiit|)osées des planches, à la muraille du glacier, qui se montre par sa tranche fendillée, tourmentée, pleine d'anlractuosilés, de stries et de coupures dont le bleu vert raye de hachures colorées la transparente blancheur de la masse.

Un guide, qui se tientdans unpetitchalet décoré de photographies, nous mena voir un peu malgré nous la curiosité qu'il exploite. On paye cinquante centimes par personne; ce n'est pas clier, sans doute, mais cela vous détourne de votre but. C'est une sorte de cave dJazur, un trou dans le flanc du glacier, que nous soupçonnons fort d'avoir été élargi et régularisé de main d'homme. A l'entrée, le jour pénétrant l'arcade de glace produit un effet assez magique. On avance, suivant dans la boue une planche étroite et protégé par un parapluie de coton contre les gouttelettes qui tombent de la voûte avec un tintement sonore. Quelques chandelles grésillantes, placées de loin en loin, jouent de leur mieux les feux de Bengale et tâchent inutilement de donner à cette caverne humide un aspect féerique. On revient sur ses pas et l'on se trouve avec plaisir hors de cette atmosphère moite et glaciale. Le tour est fait, et vous êtes libre d'aller admirer

à quelques pas la grande arche de cristal par laquelle l'Arveiron sort en bouillonnant du glacier, impatient de se produire à la lumière, après avoir si longtemps cheminé sous les voûtes bleues de la Mer de glace, à travers des couloirs mystérieux, en jet, en torrent, en cascade, parmi l'entassement des blocs congelés et les décombres de cette architecture sans cesse minée et sans cesse renaissante. On plonge de l'œil sous cette arcade irrégulière, taillée dans la glace par l'impétuosité du torrent, mais il serait imprudent de s'y aventurer ; plusieurs touristes ont payé de leur vie cette audace inutile, des blocs tombés de la voûte les ayant écrasés.

C'est du reste un site sauvage et grandiose. Les blanches dentelures du glacier se détachent en clair sur le vert sombre des forêts du Bochard et du Montanvert et sont majestueusement dominées par l'aiguille du Dru, qui lance son obélisque de granit à trois mille neuf cent six mètres dans la profondeur du ciel, et le premier plan est formé par le plus prodigieux fouillis de pierres, de roches, de blocs, qu'un peintre puisse souhaiter pour donner de la valeur à des fonds vaporeux. L'Arveiron écume et gronde à travers ce chaos et, après une demiheure de course échevelée, va se perdre dans l'Arve.

D'après ritinéraire que nous nous étions tracé, nous devions gagner Martigny en passant par la Tèle-Noire, un trajet qui se lait à pied ou à dos de mulet. Ce n"est guère que vers la Tète-Noire que la route commence à être praticable pour les chars légers du pays, mais il vaut mieux ne pas y recourir.

Vers les sept heures, chacun se hissa sur sa bête, et, accompagnée de ses guides, la caravane se mit joyeusement en marche. Ârgenlières fut bientôt dépassé, et l'on s'engagea, en tirant vers le nordouest, dans une gorge étroite d'un aspect sauvage et d'une pente assez âpre, qu'on appelle les Montets. On a perdu de vue l'Arve, qu'on avait pris l'habitude d'entendre gronder et bouillonner auprès de soi, et la vallée de Chamonix commence à

disparaître dans le lointain. Un sentier rocailleux vous conduit à un pauvre village nommé Trelichent, et de là au sommet de ce col qui donne accès dans un autre bassin de montagnes. Les eaux qui couraient toutes vers l'Arve et s'y rejoignaient, prennent une autre direction et vont porter leur tribut au torrent du Trient, qui les remet au Rhùne.

On redescend de ce col, par de nombreux contours, au fond d'une vallée farouche et sinistre, sur des éboulis et de pâles gazons frileux que visite rarement le soleil. Du sommet des montagnes tombent des torrents immobiles de pierres, de blocs, de roches dans un désordre chaotique, lits ordinaires des avalanches qui s'y précipitent avec le bruit et la rapidité de la foudre, renversant tout autour d'elles rien que par la pression atmosphérique. Aux avalanches de l'hiver succèdent les fontes du printemps, dont les ravages ne sont pas moindres. Ce champ de bataille, oii luttent avec fureur les forces aveugles de la nature, présente un spectacle d'une désolation grandiose, fait pour frapper vivement les esprits môme les moins poétiques. On contemple avec stupeur celte ruine immense, cet écroulement colossal, cette large plaie béante au lïanc de la montagne que rien ne peut cicatriser. On se sent en présence de forces irréductibles que l'homme, avec toute sa science, est incapable de maîtriser

OU de diriger. La montayiie se passe parfailement de lui; elle a devancé sa présence sur la terre et se tiendra encore debout lorsqu'il ne sera plus qu'une poussière oubliée des êtres inconnus qui lui succéderont. Il résulte parfois de cette énormité impassible une sorte d'accablement qui attriste l'enthousiasme qu'inspire la beauté du spectacle.

Non loin d'un de ces gigantesques éboulements, s'élève une croix de pierre consacrée à la mémoire d'un jeune gentilhomme savoisien, surpris par une avalanche dans ce lieu sinistre, il y a quelques années. Cette inscription sijr le lieu même où l'incident peut se renouveler vous rend un peu rêveur.

De larges plaques de neige s'étalent avec leur blancheur livide et salie par le piétinement des bestiaux, des mulets et des voyageurs qui les traversent dans le fond de la vallée, et persistent jusqu'au mois de juin ou de juillet. C'est une sensation singulière de marcher dans la neige en plein été, surtout quand on la rencontre beaucoup plus bas que les régions où elle ne fond jamais. C'est comme un bout du linceul de l'hiver qui traîne encore sur la prairie. De petites vaches, suivies de leurs gardeuses, passaient agitant leur clochette, et mêlaient la pensée de l'activité humaine à la solitude farouche du lieu. On pouvait vivre dans ce désert !

Bientôt les bandes blanches disparaissent, et l'on chemine entre deux murailles de montagnes, dont le pied encombré de roches nourrit quelques sapins et quelques autres arbres que n'effraye pas une température assez froide. Mais, comme la vallée s'élargit, des prés littéralement criblés de fleurs s'étendent de chaque côté de la route. Les rhododendrons font jaillir leurs bouquets roses entre les pierres moussues. Galamment les guides escaladent les pentes pour cueillir les touffes les plus fraîches et les offrir aux jeunes filles, qui ont bientôt à la main des spécimens de toute la flore alpestre. Des torrents courent çà et là, formant des cascatelles et de petites chutes, mais Teau n'a plus cette couleur trouble et laiteuse qui distingue l'Arve et l'Arveiron. Elle est limpide et laisse voir le fond de roche de son lit. Près du hameau de Poya, sur la gauche, s'ouvre la vallée de Berard. Au bout de cette coupure, on aperçoit la cime du Buet brillantée de neige et une partie de ses glaciers.

De cette vallée sort l'eau de Berard qu'on appelle aussi l'Eau noire, par contraste avec l'eau blanche de Chamonix. En suivant ce ruisseau, on arrive à Valorsine, un village de chalets assez pittoresque, situé au pied d'une montagne couverte de forêts qu'on nomme le Gros-Perron. Quelques-uns de ces chalets, grossièrement bùlis en troncs de sapin,

ÇQ/i LES VACANCES DU LUNDI.

ii'ayaiil d'autre jour que la porte, nous étonnaient par une bizarrerie de construction. Quatre disques de pierre poses sur des dés de même nature supportaient les quatre poteaux angulaires de la cabane. Nous en demandâmes la raison, et l'on nous dit que ces chalets servant à serrer du grain, on les isolait ainsi de terro pour que les souris et autres petits rongeurs n-' [ussent s'y introduire. Quand les souris rencontrent le disque, elles sont forcées de s'arrêter, car il faudrait y marcher comme les mouches au plafond. Le moyen, comme on voit, est aussi simple qu'ingénieux; ainsi juchés, ces chalets ont l'air de caisses à fleurs portant sur quatre tables rondes.

L'église de Valorsine affecte une apparence de forteresse, et des bastions défendent le terre-plein sur lequel elle est bâtie. Ce n'est pas qu'elle ait à craindre une brusque invasion des Sarrasins, mais bien les avalanches et les éboulis de la montagne qui s'étendent jusque-là ; le rempart, faisant front à l'ennemi, lui dit : «Tu n'iras pas plus loin. »

On continue à suivre le cours de l'Eau noire, qui se creuse un passage de plus en plus profond dans ce défilé, dont elle anime la solitude par le fracas perpétuel de ses flots rapides. Tantôt le torrent se révolte contre des rochers, tantôt il baigne en courant des pentes gazonnées du vert le plus tendre.

D'autres fois il soulève les branches inférieures d'un sapin pendues sur lui. Mais toujours il bouillonne, il écume, lance des fumées blanches, descend à bonds précipités des escaliers de granit, et traîne sans craindre de la déchirer la queue de sa robe en toile d'argent à travers les anfractuosités de la montagne.

Ici la nature a un caractère différent de celui qu'elle offre dans la vallée de Chamonix ; elle est plus resserrée, plus sombre, plus farouche, moins grandiose sans doute, car on n'a pas toujours en perspective cette chaîne de montagnes veloutée de forêts , sillonnée de glaciers , couronnée de pics neigeux d'un si bel effet ; mais elle est sauvagement romantique, et, les proportions étant moins vastes, on peut plus facilement apprécier les détails. Adroite, on a les Posettes et la cascade des Jours; à gauche, le mont Lorins et le Gros-Perron.

On traverse l'Eau noire et bientôt l'on aperçoit la cascade de Barberine, qui tombe d'une hauteur de trois cents pieds, rebondissant sur le flanc de la montagne et s'engloutissantdans un abîme, d'où elle sort pour aller rejoindre, un peu plus loin, le torrent de l'Eau noire. Ce nom nous fit penser à la charmante pièce d'Alfred de Musset, la Qîienouille de Barberine, et nous oubliâmes un instant la merveille de la nature pour la création du poète.

Pendant un instant, la douce figure de Barberine se dessina au fond de notre mémoire, demandant à travers la porte au chevalier emprisonné s'il avait filé la quenouille qui devait lui mériter sa pitance.

>.'ous aurions bien volontiers fait un détour et allongé notre route d'une heure ou deux pour aller voir de près cette magnifique cascade, dont les abords sont un peu difficiles, mais non dangereux, si le temps, qui jusque-là était resté beau, n'eût commencé à se gâter. Des flocons de nuages, s'épaississant de plus en plus, rampaient sur le flanc des montagnes, et déjà quelques gouttes de pluie avaient fait s'ouvrir les en-tout-cas de nos voyageuses. Nous-même avions tiré de notre portemanteau un surtout plus épais, car la température était assez froide au fond de cette gorge profonde, et quoiqu'on fût aux premiers jours de juin, les vêtements d'hiver eussent été aisément supportés. Une auberge se trouve à cet endroit, et nous y serions resté avec notre petite troupe, si nous n'eussions eu la crainte d'y être confinés pour plus longtemps que nous ne le voudrions par quelque pluie persistante. Il fallut donc nous contenter de regarder à la lorgnette Barberine secouant son écharpe argentée sur le fond sombre de la montagne, et nous continuâmes notre route. A quelque distance delà,

une arcade et quelques fortifications à demi ruinées annoncent qu'on entre dans le Valais.

On repasse encore une fois l'Eau noire près d'un moulin pittoresquement situé au milieu d'une verdoyante prairie, sur un pont qui rappelle le pont du torrent des anciens mélodrames. Le traître n'aurait pas grand effort à faire pour pousser dans le gouffre la victime innocente, malheureuse et persécutée. A quelques pas du moulin, on rencontre une fontaine rustique avec un verre posé à côté du robinet pour l'usage du voyageur, détail qui rappelle les fontaines de l'Orient, et une inscription qui invite le passant à boire de cette eau fraîche, saine et limpide, et à déposer dans le tronc, suspendu sous le cartel, son aumône pour les pauvres, seule récompense de la bonne âme qui a pris soin d'élever ce petit monument dans ce lieu sauvage. Chacun de nous but une gorgée de cette eau, qui en effet est excellente et pareille à du diamant liquide, et mit une petite pièce de monnaie dans la boîte de sapin.

La pluie s'était contentée de nous asperger de quelques gouttelettes pour nous donner le conseil de faire hâter le pas de nos mulets, et ne pas trop nous attarder aux bagatelles de la route, si nous voulions arriver au gîte ù temps.

Grossie du torrent de Barbcrine, l'Eau noire se

précipile avec une impétuosité plus farouche encore au fond d'un gouffre qu'elle affouilie, et dont les parois s'escarpent de façon à donner le vertige aux têtes faibles qui se pencheraient sur cette profondeur. Le torrent, comme un trait de scie, divise jusqu'au bas l'énorme bloc de montagnes. Cependant le chemin qui côtoie le précipice d'un côté, et de l'autre une superbe forêt de sapins et de mélèzes, conlinue à monter par une pente assez douce sur des schistes et des pierres noirâtres , et vous mène bienlùl à un rocher de couleur rougeàtre et surplombant de manière à pouvoir abriter une vingtaine de personnes. On l'appelle dans le pays Barme- Rousse, c'est-à-dire la barme ou la caverne rousse, à cause des tons ocreux qui oxydent sa surface.

Mais la Barme-Rousse n'était pas ce qui nous intéressait le plus , les nuages montant du fond de la vallée comme la fumée d'un feu invisible nous voilaient à demi le revers opposé de la gorge. Nous n'apercevions plus la verdure sombre des sapins, les parois dénudées des escarpements qu'à travers une sorte de gaze; les brouillards se pelotonnaient, se groupaient, se massaient, s'allongeaient en zones grisâtres, assez semblables à ces morceaux de toile chargés au théâtre de représenter le ciel et qu'on nomme bandes d'air. Souvent la portion inférieure de la bande s'effrangeait comme une mousseline

qu'on effiloche et laissait tomber la pluie trop lourde sous forme de vapeur. Parfois la cime de la chaîne séparée de la terre par un banc de nuages prenait l'apparence d'une île dans un océan laiteux, puis le bouillonnement de la nuée recouvrait tout comme la marée submerge recueil visible à marée basse. A d'autres endroits, la vapeur envahissait le chemin, et nous marchions comme les dieux d'Homère enveloppés d'un nuage.

Nous en sortions, au bout de quelques minutes, un peu humides, car ce brouillard n'est que de la pluie en suspen,*ron. De nouveau se dressaient les sapins séculaires, reprenant toujours leur perpendicularité, môme lorsque le poids de quelque bloc roulé des hauteurs a fait dévier leur tronc à la base. Sur les pentes où ils s'accrochaient, luisaient les mousses les plus fraîches et les plus veloutées, les saxifrages, et toutes ces plantes sauvages et fortes qui n'ont besoin pour pousser que de l'interstice de deux pierres. On ne saurait imaginer rien de plus magnifique, de plus robuste et de plus vivace que cette forél. Sur la gauche, le précipice se creusait à de vertigineuses prolondeurs, presque vertical, et rendu plus effrayant encore par la vapeur tjui, en l'estompant, lui prêtait l'aspect de puits de l'Abîme dans l'Apocalypse. Une barrière de bois garnissant cette partie do la route rassurait l'ima-

gination, car il n'y a aucun danger réel, et nous rencontrions des gens du pays portant du merrain et des pierres sur de petits chars qui rappellent un peu les telegas de Ilussie. Les gens et les bêtes cheminaient avec la môme tranquillité que sur une grande route impériale de France.

Quand on est parvenu à ce point, la montagne de la Tète-Noire barre la route d'une de ses arêtes ; mais on a creusé dans le massif une voûte d'une trentaine de pas de longueur, et l'obstacle est franchi. Au bout de quelques pas, on descend de mulet devant l'auberge de la Tète-Noire, bâtie près d'un énorme bloc erratique qu'on désigne sous le nom de Chapeau, quoiqu'il ne ressemble pas plus à un gibus qu'à un sombrero ; mais il ne faut pas chercher chicane à ces appellations naïves : il se peut bien après tout que, sous un certain point de vue, ce rocher représente pour un œil plein de bonne volonté un vieux chapeau bossue et ayant reçu ce que les gamins, dans leur style peu académique, appellent un fameux renfoncement.

Près de ce rocher, se trouve une fontaine à la mode suisse, c'est-à-dire une auge de planches avec un poteau en forme de colonne, d'oii l'eau s'épanche par un robinet. Non loin de là, s'élève un chalet qui sert d'écurie et de magasin à fourrages.

L'auberge est bâtie en pierres avec des murs très épais pour garantir du froid souvent assez vif à ces hauteurs même en été, et résister à la violence des ouragans parfois terribles qui s'engouffrent dans ce passage. En face, comme le noyau d'un futur village, s'élève une maison neuve dont le rez-dechaussée est occupé par un magasin de curiosités alpestres, et le premier étage par les chambres des guides. Nous devions coucher à la Tête-Noire, car la journée était trop avancée et le temps trop mauvais pour essayer de doubler l'étape et do pousser jusqu'à Martigny, quand même la fatigue de nos mulets et de nos conducteurs, qui avaient fait la route à pied, nous l'eût permis.

Pendant qu'on apprêtait notre repas, malgré les nuages qui laissaient tomber de leur carquois quelques flèches de pluie, nous poussâmes une petite reconnaissance sur la route, qui fait un détour et prend une autre direction après qu'on a dépassé l'auberge. Ce passage est appelé la Tête-Noire, à cause de la montagne de ce nom, toute couverte de verdures sombres et dont le sommet ne peut s'apercevoir d'en bas. De l'autre côté du goulîre hérissé de sapins et de rocbes où court 1 Eau noire avec une rapidité convulsivo, dans une ombre où ne descend jamais un rayon do soIoil,au fond d'une coupure de quelques pieds, invisible parlois et

traliic sculcmeiil par ses sourds abois, s'clt'vo une moiilagiie plus haute encore que celle qui donne son nom au délilc. Elle est d'un aspect sauvage, formidable et désolé. A travers les trous des nuages qui se déchiraient à ses aspérités, on entrevoyait SOS parois abruptes plaquées de taches d'un vert sombre, ravinées par le passage des torrents et des avalanches, percées par les pointes des rochers. Tout ce site, estompé à demi par les vapeurs que le vent promenait de cime en cime, est d'un caractère sérieux, grandiose et fait à souhait pour un peintre de paysage romantique.

Si le temps eût été clair, nous eussions vu en face de la Tète-Noire le mont du Bel-Uiseau, et tout là- bas, dans le prolongement indéfini du lointain, la dent de Morcle et les cimes du grand Moveran, qui se haussent à cinq ou six lieues de là, sur le bord de l'horizon, de l'autre côté du Uhùne. Mais les montagnes sont de grandes coquettes aimant à s'envelopper de voiles et ne se montrant pas tous les jours. On pourrait quelquefois passer des semaines sans soupçonner qu'on découvre de sa fenêtre le mont Blanc ou telle autre cime célèbre. Mais le rideau se déchire, le soleil luit et le spectacle féerique apparaît dans toute sa magnificence. Nous qui sommes un vo\ageur philosophe, habitué aux contrariétés et aux déceptions, loin de que-

relier la pluie, nous nous amusions à l'étudier de son point départ au milieu des nuages. En ce moment, il pleuvait au-dessous de nous, la nuée passant à nos pieds ; mais le nuage monta, et bientôt nous sentîmes sa moiteur. Au bord du précipice graduellement envahi par une fumée blanche, s'épanouissait, sans avoir peur de ces horreurs grandioses de la nature, une mignonne fleur d'églantier, fraîche et rose à plaisir, dont le vent faisait trembler un peu les feuilles, et qui de la pluie n'avait gardé qu'une larme dans son cœur.

La pluie cessait ou tombait par ondées intermittentes, selon que le nuage s'éloignait, ou, fatigué de la porter, la secouait sur le toit de l'auberge ou les mélèzes de la route. C'est une sensation étrange que de voir ainsi la pluie à son point de départ et d'en être mouillé comme de première main. Forcées de rester dans la salle, ,les jeunes fdles dessinaient sur leur album les points de vue encadrés par les fenêtres, et nous lirions le Pierrot, de M. Henri Rivière, acheté en passant à Bonneville : un livre intéressant est un compagnon utile en voyage. Il occupe les moments d'arrêt, de silence ou de fatigue, mêlant à propos la pensée humaine au spectacle des choses. Cependant l'annonce du souper fut bien accueillie, non qu'on eût grand'faim, mais quand on entend le vent siffler dans les

arbres et les gouttes d'eau tinter contre les vitres, le repas est une distraction. Rassemblés autour de la table, l'entretien se renoue et se ranime, chacun apporte ses remarques, et les détails de la journée se débattent et se fixent. Celui-ci a vu surtout les pierres, celle-là les fleurs. Tel autre a noté les effets de neige et de glacier, une quatrième s'est amusée de l'allure des mulets, de la conversation des guides, des rencontres faites en route, des petites terreurs aux descentes rapides. De toutes ces impressions diverses, on ferait un voyage modèle si on pouvait les réunir.

Comme on devait partir le lendemain de bonne heure, on ne prolongea pas trop la veillée et l'on monta se coucher dans des chambres fort propres et garnies du confortable nécessaire. Les lits étaient bons, et sous leurs couvertures surchargées de manteaux, car à ces altitudes le froid nocturne est assez vif, jeunes et vieux, passablement las, furent bientôt endormis.

Au réveil, nous courûmes à la fenêtre interroger le temps, qui ne nous [répondit rien de bon. De grands nuages, sous forme de brouillard, enveloppaient la Tète-Noire. Ils se traînaient le long des cimes, laissant pendre sous eux des lambeaux grisàti'csou débordaient en bouillonnant les crêtes qu'ils dérobaient à la vue. Cet cITet de brume à

travers laquelle les objets estompés prenaient des apparences fantastiques ne manquait pas de poésie et valait peut-être bien le spectacle qu'il nous cachait.

Toute la bande fut bientôt sur pied, et l'on se mit en route après avoir payé une note un peu exagérée, mais qu'excusaient la position exceptionnelle de l'auberge, la difficulté des approvisionnements, le peu de temps que dure le passage des voyageurs. Il ne faut pas s'étonner qu'une côtelette coûteplus cher à douze centquatre-vingts mètres audessus du niveau de la mer qu'en plaine. L'on est encore bien heureux de la trouver et que quelqu'un se donne la peine de la faire cuire à cette hauteur.

En sortant de la Tête-Noire le sentier tourne à droite, comme nous l'avons dit, et s'engage dans la vallée du Trient. Une rivière perd son nom quand elle se jette dans un fleuve. Ici, c'est le contraire, l'Eau noire reçoit le Trient et se débaptise. Son affluent l'absorbe, et c'est sous ce dernier nom qu'il ira rejoindre le Rhône.

Rien de plus sévère que cette gorge encaissée de montagnes à pics, assombrie par des forêts de sapins gigantesques, et au fond de laquelle gronde le Trient à travers l'obstacle des roches et des arbres arrachés. Les nuages qui cardaient leurs flocons aux flèches des sapins et des mélèzes, les

fumées qui montaient de l'abîme rendaient encore plus farouche cette nature sauvage. En passant le long de ces rangées de sapins, dont les fûts ressemblent aux piliers d'une nef de cathédrale gothique, certaines illustrations de Gustave Doré nous revenaient en mémoire. Les aiguilles de Varens avec leurs apparences de tourelles nous avaient déjà rappelé, sur la route de Cluses à Saint-Martin, cet artiste qui, selon nous, a le mieux compris la montagne.

Si nous n'eussions pas été encapuchonnés par les nuages, nous aurions pu voir à Trient le beau glacier qui termine la vallée de Balme, et, un peu plus loin, le mont Ronaire et le Bovenaz, qui ne nous apparaît que très confusément à travers la trame du brouillard. C'est entre ces montagnes que s'ouvre le passage de la Forclaz, espèce de plateau assez aride, qui donne accès dans le bassin où se trouve Martigny. La descente est longue et assez fatigante, surtout lorsque l'horizon embrumé vous ôte les perspectives qui font oublier que la selle du mulet commence à paraître dure. Nous ne pûmes voir que très imparfaitement cette belle vallée du Rhône qui s'ouvre vers le nord, et que bordent à diverses distances de magnifiques montagnes. Mais bientôt l'on sortit de la région des nuages, qui s'envolèrent comme des morceaux

d'étoffe emportés par le vent. Le sentier, toujours rapide, mais praticable aux chars, descendait en zigzag à l'ombre des sapins, puis des hêtres, des châtaigniers , des merisiers , des noyers d'une extrême vigueur de végétation.

Souvent nous rencontrions de petites bandes de touristes avec leurs mulets et leurs guides, qui allaient à Chamonix par le chemin que nous venions de parcourir. On se saluait, les hommes de la main portée au chapeau, les femmes d'une inclinaison de tète et d'un sourire. Le beau sexe se montrait pour le moins aussi intrépide que le sexe laid dans ces excursions de montagnes, souvent fatigantes, parfois périlleuses. 11 y avait aussi des piétons au long bâton ferré, portant ufti léger sac sur le dos, jeunes Anglais, artistes de Dusseldorf, étudiants allemands, qui nous jetaient un bonjour et filaient d'un pas ferme et régulier. Des chars transportant des tonneaux et annonçant la vendange prochaine nous forçaient de loin en loin à nous ranger tout au bord de la route, qui heureusement ne surplombait plus ces effroyables précipices où tournoie le vertige comme une chauve-souris affolée.

La vigne trouve dans cette vallée des pentes exposées au soleil, abritées des vents froids, où elle prospère et parvient heureusement à maturité.

Ses joyeux pampres, d'un vert chaud et vivace, égayent les yeux attristés par la froide verdure des sapins. On traverse plusieurs hameaux : Casse, Chavans, Sarmieux, Fontaine, et Les Râpes, pittoresquement dissémines dans un fouillis d'arbres magnifiques et de cultures plantureuses qu'avivent des sources ruisselant de toutes parts. On arrive à Martigny-le-Bourg , et bientôt, en suivant une allée d'arbres superbes, à Martigny-la- Ville.

Nous nous arrêtâmes à l'hôtel. C'est un magnifique bâtiment accommodé selon toutes les exigences du confortable moderne. Nous rentrions dans la vie civilisée avec ses aises, ses délicatesses, sa sécurité et son absence d'imprévu. Il nous fallut prendre congé de nos guides, non sans ({uelque regret; car ces braves gens s'étaient montrés si polis, si pleins d'attention et de prévenances, que nous nous étions déjà attachés à eux. Nous échangeâmes une bonne poignée de main, et ils s'en allèrent non sans nous bien remercier de les avoir défrayés pendant la route, car leur nourriture et celle do leurs bctes sont à leur compte, ce qui réduit beaucoup leur modique salaire. Le tarif, que tout le monde troq»ve exorbitant, nous semble au contraire bien bas pour la peine qu'ils se donnent et la rcsponsabiiilé qu'ils encourent.

Un déjeuner à la fourchette, aussi abondant que délicat, eut l)icn vite réparé nos forces. Après avoir l'ait un bout de toilette, la petite troupe s'entassa dans une calèche, et l'on partit pour visiter la gorge du Trient et la cascade de Pisse-Vache. Nous demandons pardon pour ce nom peu poétique, mais qui devait se présenter naturellement à un peuple de pasteurs. Un chef-d'œuvre de Paul Potter au musée de l'Ermitage ne porte-t-il pas une dénomination à peu près semblable ?

La première chose qui frappe vos yeux en vous éloignant de l'hôtel, ce sont les ruines d'un château fort, perchées sur une colline où elles produisent un assez bon effet décoratif; car, au point de vue stratégique, ces anciennes défenses ne signifient plus rien. On rencontre souvent dans le Valais des restes de fortifications démantelées qui jadis protégeaient certains passages.

On chemine pendant une demi-heure entre une chaîne de montagnes et le F»hône, où vient de se jeter la Dranse qui baigne en passant Martigny, et l'on arrive à la gorge du Trient, une de ces « belles horreurs de la nature » que le touriste ne peut se dispenser de voir et qui mérite en effet qu'on s'y arrête. De la route, la gorge du Trient se présente sous l'aspect d'une grande fissure qui aurait lézardé du haut en bas la muraille du rocher. L'ima-

gination du moyen âge y aurait vu un de ces grands coups d'épée dont les paladins fendaient les montagnes. Mais, à côté du spectacle grandiose, il y a un petit détail comique. Le sublime et le grotesque s'y mêlent dans la proportion recommandée par la préface de Cromioell. A l'entrée de la gorge du Trient, il y a un bureau de perception où un contrôleur vous remet gravement une contremarque qui vous autorise à visitera la merveille. » Un franc pour un tel spectacle, ce n'est pas cber, à coup sûr; mais cela produit un effet singulier de prendre son billet après avoir passé par une barrière en bois, comme quand on fait queue à la Porte-Saint-Martin ouàl'Ambigu-Comique pour aller voir une curiosité aussi profondément sauvage. Après tout, quand on y réfléchit, il est bien juste que les gens qui ont rendu possibles les abords de cette gorge farouche se payent de leurs dépenses et en retirent un profit.

Un chemin de planches semblable à un échafaudage plaqué contre un mur et porté par des potences de fer scellées dans le roc permet de contourner la paroi de la gorge pendant un certain espace de temps et de jouir sans risque et sans crainte de l'étrange beauté du spectacle, car une balustrade le côtoie. D'immenses rochers formant muraille et se rejoignant presque au sommet, de

manière à ne laisser voir qu'une étroite bande de ciel, encaissent le torrent furieux qui se précipite, bouillonne, fait des remous et se tourmente entre les murs de sa prison avec des bonds et des mugissements léonins. La gorge se resserre et s'élargit selon les projections et les anfractuosités de la roche. A un certain endroit, vers le fond, le défilé s'arrondit en forme d'abside gothique. On dirait la salle capitulaire où les esprits de la montagne tiennent leur conseil. L'eau un peu apaisée ne vous assourdit pas autant de ses clameurs dans ce passage plus dormant et plus tranquille. Au fond, la coupure se resserre et s'écarte encore, et le torrent s'y débat avec rage ; mais le frêle pont de bois tremblant au vent et au bruit de la cascade ne va pas plus loin, et l'on revient à son point de départ, c'est-à-dire au contrôle où l'on a pris son billet. Cette gorge du Trient est vraiment une belle chose. La grandeur des rochers, leur forme bizarre, le jour mystérieux qui règne au fond de cette caverne ouverte par le haut, la teinte sombre de l'eau qui ressemble au Cocyte, au Styx, ou à quelque autre torrent d'enfer, tout cela compose un tableau étonnant, grandiose et sublime.

La calèche qui nous attendait nous reprit, et, quelques minutes après, nous étions devant la cascade de Pisse-Vache.

La cascade de Pisse-Vache est formée par la Sallanche, qui se précipite à travers la brèche d'une immense muraille de roche [dentelée de pics et de sapins d'une hauteur de trois ou quatre cents pieds. En ce moment, la chute était abondante, la fonte des neiges l'ahmentait, et l'eau descendait en nappes incessantes, en fumées blanches, en brouillards de lumière qui s'évanouissaient comme les paillettes d'une bombe à pluie d'argent; le vent jouait avec ces gerbes et les éparpillait sur les rochers. A certaines heures de la journée, le soleil dessine jusqu'à deux ou trois arcs-en-ciel sur cette masse d'eau vaporisée, et les couleurs du prisme jouent sur cette fine gaze qui a pour fond la paroi sombre du rocher. On peut passer sous la cascade, dont l'eau forme comme une arche de cristal, et l'on complète la visite en montant par un frêle escalier de bois jusqu'à la hauteur d'où la cascade s'élance dans le vide. En portant ses regards vers le sommet de la montagne, on aperçoit la Sallanche qui accourt blanche d'écume dans un ravin encombré de roches.

Dans la plaine, au bas de la cascade, l'eau forme plusieurs mares qui s'écoulent par des canaux et vont grossir le Rhône. Il n'est pas besoin de dire que près de Pisse-Vache s'élève une auberge avec cabinet et magasin de curiosités alpestres.

22i LES VACANCES DU LUNDI.

Nous avions accompli consciencieusement nos lonclions de touriste. Il ne nous restait plus qu'à retourner à l'hôtel pour souper, dormir et partir le matin par le bateau à vapeur du Léman, qu'on rejoint à Yiliciieuve, tout au fond du lac.

Le chemin de fer vous conduit de Martigny à Villeneuve, oii l'on prend le bateau à vapeur pour Genève. C'est, là que finit, recourbé comme une faucille d'azur, le Léman, ce lac merveilleux, morceau de Méditerranée transporté en Suisse. Le pyroscaphe impatient de partir lançait sa blanche fumée ; la cloche tinta, les voyageurs se hâtèrent, la passerelle fut retirée, le câble levé, et les aubes commencèrent à fouetter l'eau. Le Léman, comme on lésait, ne contient pas d'îles, excepté près de Villeneuve une étroite pointe de terrain, sommet d'un pic submergé sur lequel est poussé un arbre, et l'île de J.-J. Rousseau, près de Genève, que traverse le nouveau pont du Mont-Blanc. Cet arbre unique, qui semble sortir de l'eau, est d'un effet singulier. Byron parle de cette île dans le Prison-

nier de Chillon, mais il la décrit comme plantée de trois arbres :

« Il y avait une petite île qui semblait me sourire, la seule qu'on pût apercevoir, une petite île verle ; elle ne paraissait pas plus large que le sol de mon cachot; mais il y avait sur elle trois grands arbres, et par-dessus elle soufflaient les brises de la montagne, et autour d'elles les eaux du lac roulaient leurs vagues sur ses rives, et sur sa surface naissaient des fleurs aussi fraîches que belles. »

On découvre en effet cette île du château de Chillon, devant lequel nous allons bientôt passer, et ce point de repère, au milieu de l'étendue azurée du lac, dut plus d'une fois attirer l'œil de Bonnivard, si pourtant la longueur de sa chaîne lui permettait d'atteindre le soupirail du cachot, ce qui est douteux, ou plutôt «^ inquirendum, comme on dit en termes de blason.

Rien de plus charmant que de finir une excursion faite à dos de mulet à travers des sites assez rudes, par un trajet en bateau à vapeur sur un lac d'une admirable beauté, dont les rives fuyantes offrent un panorama sans cesse renouvelé. Le pont du bateau est assez vaste pour qu'on puisse s'y promener et ne vous impose pas ce supplice de

LE MONT BLANC. ■■2-n

l'immobilité qu'on subit en chemin de fer ou en diligence. De fraîches brises soufflent sous la tente qui vous abrite du soleil, et à notre sens il n'existe pas de manière plus agréable et plus commode de voyager.

Du côté de Villeneuve, le lond du lac est d'une beauté ravissante. Cette couleur un peu froide et dure qu'on peut reprocher aux plus beaux sites de la Suisse se fond ici en des teintes d'une suavité incomparable. Les montagnes qui bornent cette nappe de saphir, la dent de Naye, la dent de Jaman, les Pléiades, les Diablerets, la dent de Mordes, le mont Catogne, le mont Combin, la dent du Midi revêtent des tons que nous avons retrouvés seulement dans les montagnes de Grèce et les rochers des Cyclades baignés par l'azur intense de l'Archipel. Ce sont des gris de lin, des violets tendres, des roses d'hortensia, des bleus de cendre d'Egypte, des blancs nacrés, mais tout imprégnés et traversés de lumière, baignant dans une brume transparente et se distinguant à peine des eaux du lac où ils se reflètent et se prolongent. Souvent on n'est averti de la ligne qui limite les eaux que par une barque ouvrant ses voiles en ailes, tellement la couleur des montagnes est aérienne et légère. On dirait d'immenses étoffes gorge-de-pigeon capricieusement chiffonnées dont la frange trempe dans une cuve

(l'azur. Quelques paillettes de neige scintillant sur la cime des pics jettent leur note vive à travers cette vapeur lumineuse, et parfois au-dessus de la neige un nuage d'un blanc d'argent semble prolonger la montagne dans le ciel. Ce caractère de clarté azurée et sereine nous a toujours frappé sur le lac de Genève. C'est par là qu'il se sépare des autres lacs de la Suisse d'une beauté plus sauvage et plus alpestre. Toute cette partie du Léman pendant les beaux jours d'été, pour l'éclat du ciel et de l'eau, les contours harmonieux des rives, la couleur superbe des rochers, rappelle le golfe de Lépante, vers Loulraki ; mais il ne faut pas se fier absolument à cette douceur apparente, le Léman ne sourit pas toujours, et il a ses instants de mau- \aise humeur. Cette mer en mJnialure se donne parfois le luxe d'une tempête. Elle a une rose de vents spéciale. Chacun de ces vents a été baptisé par les bateliers du lac. Il y a d'abord le Vent proprement dit, qui vient du sud, ensuite le Joran du nord-est, le Bourguignon de l'ouest, la bise simple et la bise noire du nord, le Séchard du nord-est, le Vaudaire ou le Bornand du sud-ouest, le Molan de Test. On voit qu'il faudrait un Éole helvétique pour gouverner tous ces vents locaux dont l'outre ne s'ouvre que sur certaines parties du lac ; alors l'eau, si bleue et si limpide, prend des tons glauques et

sinistres; de larges bandes violettes s'y dessinent, les petits flots deviennent d'énormes vagues qui déferlent à grand bruit sur les rives, lançant au loin des fumées d'écume, et le mal de mer incline vers les bordages les passagers des bateaux à vapeur vivement secoués par le tangage et le roulis ; mais pourquoi troubler avec ces images orageuses la tranquillité charmante de notre traversée?

Le bateau suivait la côte suisse, laissant bleuir à l'autre bord du lac la côte de Savoie avec ses amphithéâtres de montagnes vaporeuses. On passa devant le château de Chilien, bâti sur un rocher précipité dans le lac par un ancien éboulement. Des tours carrées, coiffées de toits pointus en tuiles, flanquent la forteresse percée d'étroites meurtrières et reliée au rivage par un pont de bois. Une grosse tour avec beffroi la signale de loinct'produit un effet assez pittoresque; mais il faut bien le dire, on regarderait Chillon d'un œil assez distrait si les vers de lord Byron ne rilluminaicnt d'un reflet de poésie. Chillon, que nous avons visité dans un autre voyage, est d'ailleurs plus curieux en dedans qu'au dehors. Nous avons vu le pilier autour duquel Bonnivard, attaché par sa chaîne, marchait en cercle usant les dalles de ses pas, admiré le reflet de grotte d'azur que le lac jette à de certaines heures aux voûtes du cachot; mais ce qui nous

émut le plus vivement, ce fut le nom du grand Byron, incise dans le granit du pilier, en lettres élégamment penchées et d'une fine tournure aristocratique.

On s'arrête à Montreux, une espèce de petite Provence suisse où le climat est d'une douceur exceptionnelle \: on aperçoit ensuite Clarens, qui rappelle aux enthousiastes de Jean-Jacques Rousseau le baiser de Julie. Une strophe de Sainte-Beuve, en passant devant cette rive, nous voltigeait sur les lèvres comme un motif musical :

N'cst-il pas un sentier dans le myrte et la rose, Un bosquet de Clarens où le ramier se pose, Où descend le baiser?

Ces vers en éveillaient d'autres du même poète dans l'écho de notre mémoire :

Là-bas aussi Montreux si tiède aux plus souffrants, Et fidèle à son nom ce doux nid de Clarens Où l'hiver même a ses haleines.

Quel charme ajoute aux plus beaux lieux un souvenir poétique et littéraire ! La pensée humaine se mêle alors à la nature et lui donne une âme !

Rien de plus joli et de plus pittoresque que tous ces petits ports où touche le bateau à vapeur, dé-

LE MO.NT bLANG. 231

posant et prenant des passagers sur des débarcadères qui avancent plus ou moins dans le lac. Des hôtels magnifiques pour les voyageurs,' des pensions pour les familles sédentaires étalent leurs riantes façades sur des fonds de luxuriante verdure. De coquettes constructions s'avancent jusque dans l'eau, et remplacent avantageusement les habitations lacustres où se retiraient comme des castors les sauvages des temps antéhistoriques, dont les ustensiles primitifs et les armes de pierre se retrouvent au musée de Lausanne,

Mais retournons-nous vers le Léman, et admirons les jeux que la lumière et l'ombre produisent à sa surface. Parfois une étroite zone d'un vert d'aigue-marine s'allonge près d'une bande offrant cette teinte neutre avec laquelle les aquarellistes ébauchent leur dessous. D'autres fois, c'est l'azur qui domine et colore un grand espace; plus loin, sous un rayon de soleil, l'eau brille comme du vifargent, et si le vent la frise, c'est un clapotis lumineux, un fourmillement diamanté qui vous éblouit. Il y a des moments où, en regardant vers Genève à travers un léger embrun, le ciel et le lac se confondent dans des tons laiteux et nacrés d'une délicatesse idéale, que Turiier aurait seul pu rendre avec la magique transparence de ses loatercolours. L'ombre d'un nuage qui passe au-dessus

du lac rembrunit momentancmenl sa claire surface et fait valoir les portions que la lumière frappe. C'est un changement perpétuel, une variété infinie d'eiïels; mais l'eau en elle-même conserve toujours sa limpidité bleue, et, quand on s'accoude au bordage du bateau à vapeur, on la voit filer sur les flancs noirs de la coque, battue par les aubes comme un fleuve de saphir à Técumede diamants.

Les montagnes qui encadrent le Léman semblent emprunter ses couleurs, de même qu'il prend les reflets de leurs teintes. Une brume et comme une fumée de lumière adoucissait ce jour-là les arêtes aiguës des pics, les déchirements brusques des falaises, les grands plis des ravins, le contour des sommets sur le ciel, et tout s'arrangeait avec une admirable harmonie dans une gamme tendre, légère, vraie caresse de la couleur pour le regard.

Ce spectacle nous absorbait, et nous laissions fuir derrière nous les stations sans beaucoup nous en occuper; toute cette rive de Suisse pourtant est charmante, les montagnes se reculent assez pour laisser entre elles et le lac une sorte de plaine d'une richesse et d'une fertilité extrêmes où les blanches villas brillent au milieu des fraîches verdures. Sur la côte de Savoie, on discerne à peine Saint-Gengolph, Évian, Thonon, comme à travers un voile de saze bleuâtre.

A Prangins, la villa du prince Napoléon prolonge jusqu'au bord du lac ses jardins et ses terrasses. Les constructions du château, d'une élégance originale, forment du large un charmant point de vue. Nyon apparaît bientôt avec ses maisons aux toits surmontés de pignons en fer-blanc, ses tours carrées au faîte pointu et ses murs que dépassent des touffes d'arbres ; puis vient Coppet, que peuple le souvenir de M"^'' de Staël et de ses illustres amis, et en quelques tours de roue on est dans le port de Genève, après avoir parcouru le lac d'un bout à l'autre, c'est-à-dire franchi dix-huit lieues.

Nos amis de Genève nous attendaient sur le port, et au bout de quelques minutes nous étions rentrés à la villa. Notre petite expédition était terminée.

Pour compléter nos tableaux de montagnes, qu'on nous permette de placer ici un léger croquis panoramique pris des Treize arbres sur le grand Salève. Quand on regarde cette montagne de Genève, dans l'échancrure qui sépare le petit Salève du grand Salève, on distingue un château qui paraît inaccessible, mais auquel on peut arriver en prenant la montagne à revers; car, si le Salève ne montre à la ville de Calvin que ses grandes zones calcaires et ses escarpements dénudés, il est sur l'autre face beaucoup moins sourcilleux et beau-

coup plus pittoresque. On arrive en voiture jusqu'à cette gorge, où s'abrite le village de Monnetier entre les deux croupes de la montagne. La route, quoique d'une pente assez raide, est fort belle, et à mesure qu'on s'élève, découvre des points de vue superbes. On cbemine entre de grands arbres d'une verdure touffue et luxuriante, et des maisons coquettement ornées de balcons et de vérandas, à demi enfouies dans les lierres, les glycines, les volubilis et autres plantes grimpantes, qui éveillent des idées de repos, de bien-être et de retraite philosophique. Ce sont des pe?isions, c'est-à-dire des hôtels où, pour une somme modique, on peut mener à peu près la vie de famille sans le souci du ménage. Qui a besoin d'air pur, de soleil tiède et d'ombre fraîche n'a qu'à louer une de ces chambres si bien exposées. Toutes ces jolies maisons égayent la route, qui, après quelques lacets sur des terrains plus âpres, atteint le niveau du ciel. Un récent orage avait brisé sur son piédestal de roche une grande croix de granit, qui gisait encore à terre. La foudre atteint souvent ces croix que la piété dresse sur les hauts lieux. Non loin de là, une belle ■école toute neuve, de style nr'o-gothique, surmontée d'un beffroi, nous expliqua la quantité de petites filles que nous avions rencontrées dans la montagne, courant, leurs livres sous le bras, avec une

conscience digne d'éloges, pour se rendre à la classe.

Cette gorge, du caractère le plus riant, où prospèrent des cultures qui sembleraient demander des terres moins élevées, recèle le village ou bourg de Monnetier, qui est comme le Saint-Cloud de Genève, et où l'on va faire des parties le dimanche. De petites diligences légères y amènent des cargaisons de voyageurs. Comme nous avions choisi pour notre excursion un jour de la semaine, il n'y avait d'autres visiteurs que quelques étrangers, la plupart Anglais, comme toujours. Nous n'eûmes donc aucune peine à nous faire servir à déjeuner dans un cabinet de verdure que surmontaient deux grands cyprès. La vieille auberge a produit un magnifique hôtel qui lui fait face et qui porte ce titre : « A la Reconnaissance. » Dans la cour de cet hôtel, nous vîmes des garçons qui laissaient filer au fond d'un puits d'une grande profondeur des bouteilles de vin de Champagne, enfermées dans un panier en fil de fer, et qui en remontaient d'autres suffisamment rafraîchies. La glace cependant n'est pas rare en ce pays d'alpes.

Après le déjeuner, on envoya chercher des ânes pour l'ascension au plateau des Treize arbres, le point le plus élevé du grand Salôve. Ils étaient fort gentils avec leur pelage gris ou noir et très propre-

ment harnachés. Si les mulets ont riiabitude de marcher invariablement et opiniâtrement à la file, les ânes au contraire se mettent en troupeau comme les moutons, se serrant les uns contre les autres, mêlant les bottes aux jupes et trottant en groupe compact. Il est impossible d'en détacher un seul de la masse et de le forcera cheminer sur une autre ligne.

Nous voilà donc suivant sur les flancs de la montagne les zigzags de la roule. Déjà Monnetier et le grand hùtel se montraient au fond de leur gorge avec ces perspectives bizarres des plans à vol d'oiseau qui donnent au paysage des lignes inaccoutumées.

Le petit Salève, qui tout à l'heure paraissait si fier, commence à s'abaisser. On domine son plateau, et il semble se fondre dans l'immense horizon comme une simple butte.

Cependant les ânes grimpent toujours ; mais, arrivés à un tournant de chemin qui forme une espèce de repos, ils rompent les rangs et courent tous vers le bord d'un précipice de douze ou quinze pieds, tout à fait à pic, heureusement bordé d'un garde-fou en pierre. Puis, s'arrêtant brusquement, ils allongent la têle au-dessus du parapet , et semblent prendre grand plaisir à contempler l'abîme. Nous ne soupçonnions pas les ânes d'être si artistes et

LE JIONT BLANC. 237

d'avoir un goût si prononcé pour les beaux points de vue. On essayerait vainement de les faire reculer d'un pas. Ils regardent cette halte de dix minutes comme un droit acquis et désormais imprescriptible. « Philistins de toute nation, vous voulez admirer la nature: Eh bien, admirez-la, pendant ce temps, nous reprendrons un peu haleine. » Ce raisonnement asinique est juste au fond, mais il n'est pas agréable, surtout pour ceux qui ont le vertige, d'être ainsi penché sur le vide vague et bleuâtre.

Le chemin cesse d'être praticable à l'endroit oii se trouve une chaumière, dont l'hôtesse vend du vin, de la bière, du kirsch, et du lait pour ceux qui ont l'humeur pastorale ; mais il ne faut plus que quelques minutes de marche pour gagner le sommet de la montagne. Ses treize arbres dessinent en plein ciel leur silhouette tourmentée près d'un bâtiment qui est à la fois une ferme et une guinguette. De belles vaches rôdent autour des tables, vous regardant de leur grand œil doux, auquel Homère compare l'œil de Junon.

Arrivé là, on est comme enveloppé d'un éblouissement d'air et de lumière. L'immensité s'étend autour de vous dans tous les sens, et le vaste panorama des Alpes se déploie. Le temps était beau ce jour-là, et l'on ne saurait s'imaginer la magnifi-

cence de couleur dont se revêtent, comme de robes de fête, les montagnes assises en cercle à l'iiorizon. Du sommet où nous étions montés, se précipitaient vers les vallées des pentes rapides plus ou moins boisées, et dans les profondeurs nous apercevions les cultures formant comme des cartes d'échantillons, les villages semblables à des joujoux de Nuremberg, et les cours d'eau pareils à des serpents qui reluiraient par places. Genève apparaissait toute petite à l'extrémité du lac, dont la nappe d'azur se prolongeait dans la vapeur lumineuse, et la haute muraille du Jura traçait sa grande ligne du côté de la France, dont la porte est le fort de l'Ecluse.

En nous tournant un peu, nous avions devant nous les Voirons, aux larges et puissantes ondulations, le Môle, plus brusque d'escarpement, qui semblaient, au soleil, drapés d'une superbe étoffe violette à trames d'or, et par-dessus tout un tumulte de montagnes le mont Blanc, le roi des Alpes, le monarque, comme l'appellent les guides, avec toutes les pointes de son diadème neigeux, dans sa sérénité majestueuse, regardant de haut toutes ces cimes comme un géant parmi des nains. Pour voir quelque chose, le grand vieillard alpestre doit baisser les yeux. Le ciel seul est à son niveau. Avant de redescendre de ce plateau d'où nous lui

LE 3I0NT BLANC. r39

disions adieu, nous lui demandâmes pardon d'avoir si faiblement parié de sa beauté et de sa grandeur mais les montagnes sont plus indulgentes que les hommes et elles savent que leur langage de granit n'est pas facile à traduire.

LE MONT GERVIN

DE BEX A VIEGE

Cette fois, le point de départ de notre excursion était Bex, un charmant village peuplé de pensions, où le climat est d'une douceur exceptionnelle. Nul abri ne convient mieux à qui, un peu fatigué ou sur une fm de convalescence, veut mener une vie tranquille dans un air excellent. Sur la place entourée d'ombrages et de maisons riantes, s'élève une église à flèche aiguë d'un assez joli caractère, et, à un plan plus reculé, des montagnes glacées de neige au sommet forment un amphithéâtre vaporeux où flottent parfois des bandes de nuages légers. Les prétextes de promenade ne man({uent

2'i4 LES VACANCES DU LUNDI.

pas autour de Bex. On va visiter les salines, la Combaz, la tour de Duin, Sainl-Triphon, l'église de Choex, la vallée de Frenières, les Diablcrels, un bloc erratique, le plus considérable qu'on ait encore trouvé dans les Alpes, et qui semble une de ces monstrueuses roches lancées par les Titans contre le ciel et retombée à terre, levald'Illiez, Champéry et d'autres endroits qu'il est inutile d'indiquer, car ils ne rentrent pas dans notre itinéraire.

Le val d'Illiez est une excursion charmante qui ne demande qu'un jour et qu'on peut faire en voiture sans le moindre risque. Cette belle vallée, au fond de laquelle court la Vicge, se creuse entre de hautes montagnes; mais son bassin est assez vaste pour que la lumière s'y joue et que le soleil puisse dorer d'admirables prairies semées de chalets dont les tons chauds contrastent avec la fraîcheur du vert. Ces premiers plans d'une riche couleur font valoir les tons gris bleuâtre des Alpes vaudoises qui se dessinent dans le lointain. Des arbres d'une végétation puissante croissent sur le bord du chemin et y projettent une ombre transparente. Bientôt l'on se trouve auxTroi&-Torrents, un joU village dont l'église perchée sur un terre-plein escarpé produit un effet pittoresque ; il doit son nom à la réunion de trois cours d'eau. Là nous fîmes halte, et, tirant de la voilure notre panier à provisions, nouG

LE MONT ÇERVIN. 245

allâmes nous installer sur les poutres d'une scierie au-dessus d'un des trois torrents, dont l'écume bouillonnait sous nos pieds avec une turbulence joyeuse, tombant au fond d'une gorge étroite et rebondissant de rocher en rocher. Une scierie fait toujours bien dans le paysage ; les tons saumonés des planches nouvellement débitées, mises en tas autour de la fabrique, font des réveillons et des rappels de lumière dont les peintres profitent ou devraient bien profiter, car il est rare qu'ils mettent en œuvre ces motifs si heureux, nous ne savons pourquoi. Plus haut que la scierie et plus avant dans la coupure tournait un moulin fait de pierrailles et de bouts de bois, très incomplet et très arriéré sans doute sous le rapport de la minoterie, mais très réjouissant à voir dans ce fouillis de plantes et de rochers, avec sa lourde roue verdie de mousse et blanche d'écume. Un étroit sentier conduisait de la scierie au moulin. Une vipère, ou, pour rendre la chose moins dramatifiue, une couleuvre essaya de barrer le chemin à nos fillettes en se levant sur sa queue et en sifflant; mais elle jugea plus prudent de regagner son trou sous des racines d'arbres et de disparaître; une menace d'ombrelle l'avait effrayée.

La petite bande remonta en calèche et, tout en plongeant du bord de la route sur les admirables

points de vue de la vallée, ne tarda pas à rencontrer le nant de Fayod, une cascade qui tombe de quarante-cinq mrtres de haut le long d'une paroi de roche, et traverse le chemin sous un pont qu'on était en train de refaire. Près de là étaient groupées quelques paysannes, sans doute les femmes des ouvriers, ayant une coiffure assez pittoresque, consistant en un petit chapeau entouré d'un large ruban plissé, de façon à rappeler un peu la couronne murale de Cybèle. Dans cette vallée, dont les habitants prétendent descendre des soldats romains échappés au massacre de la légion Thébaine, il y a des villages dont toutes les femmes, à ce qu'on dit, portent le costume masculin, plus commode probablement pour leurs travaux. Quant à nous, la vérité nous pousse à dire que nous n'en avons pas rencontré une seule travestie de la sorte ; ce qu'on explique par une pudeur qui fait se retirer dans la montagnes ces bloomeristes helvétiques, quand les étrangers envahissent le val d'Illiez, solitaire pendant neuf mois de l'année.

Champéry, qui s'élève au plus haut point du val, se compose de quelques chalets, de plusieurs grands hôtels ou pensions, et d'une égUse dont le clocher se termine non par un toit ni par une flèche, mais par une balustrade sur laquelle s'appuient quatre arcs en pierre évidés à jour, por-

tant un lanternon à leur point d'intersection et rappelant la forme d'une couronne fermée.

Sur le portail de cette église est tracée une inscription mystérieuse qui, à première lecture, semble n'offrir aucun sens. Elle est disposée ainsi sur trois lignes :

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