‹ Les vacances du lundiChapitre 7 sur 8 · HOC SAN CHRIS DULCE LA · texte numérisé non relu

HOC SAN CHRIS DULCE LA

Ce cryptogramme nous fit penser au Scarabée d'or d'Edgar Poë, et un certain amour-propre de le pénétrer s'empara de nous. La tâche était moins difOfcilc que de retrouver l'indication du trésor dans le chiffre à demi effacé du capitaine Kidd. Nous n'avions pas à découvrir la langue de l'inscription. Ces syllabes bizarrement séparées les unes des autres et rangées avec l'intention de dérouter le curieux étaient sans aucun doute latines. Nous y entrevoyions vaguement un sens que nous ne pouvions faire cadrer avec les mots ; mais, au bout de quelques minutes, nous découvrîmes que les syllabes de la ligne intermédiaire, en les remontant à la première, complétaient les mots tronqués et donnaient pour résultat la phrase suivante :

Quod anguis trisli imilccdinc jjavit.

Restait la troisième ligne dont le sens ne se dégageait pas encore. Nous renversâmes Topéralion. Les syllabes finales descendues formaient des mots intelligibles et s'ajustaient aux syllabes d'attente, et l'inscription entière devait se lire de la sorte :

Quod anguis tristi mulcedine pavit Hoc snnfjuis Christ.i dulcedine lavit.

Ce qui compose deux vers léonins, c'est-à-dire rimes à la césure et à la fin du vers, auxquels il manque un pied pour être des hexamètres, et qui ne sont pas des pentamètres, car ils finissent par des spondées. Ils sont écrits dans une langue de décadence, et, à l'aspect de ce vocable mulcedo^ qui n'est guère employé que par Aulu-Gelle et Sidoine Apollinaire, Jehan, l'escholier de Notre- Dame de Paris, s'écrierait avec un soupir : EJietoï lassa latinitasl Cette inscription, outre ses rimes léonines, en contient deux autres qui se superposent régulièrement : anguis, sanguis, dans le premier hémistiche ; tmilcedine, dulcedine dans le second : en sorte que tous les mots des deux vers, sauf les monosyllabes lioc et quod qui les commencent, riment avec une richesse extraordinaire. Le moyen âge aimait ces tours de force

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de rythme, ces symétries compliquées, ces paralléiismes laborieux et ces formes énigmatiques qui prêtent à une pensée très chrétienne et très orthodoxe d'ailleurs une apparence de cabale. Ce latin si bizarrement arrangé veut dire tout simplement : « Ce que le serpent a repu de sa triste flatterie, le sang du Christ l'a purifié par sa douceur. »

Nous aurions pu nous éviter ce petit travail en nous adressant au curé de l'église, qui se promenait dans son jardin, à côté du cimetière, cueillant un bouquet de roses qu'il offrait à nos jeunes filles avec la charmante galanterie du vieillard et du prêtre, mais nous voulions deviner ce mystère tout seul, et comme il nous fallait être de retour à Bex pour l'heure du dîner, nous résistâmes à la proposition d'aller voir une grotte à stalactites qu'on appelle la Combe ou la Baume de Vètre. La vue de la tour Sallières et de la dent du Midi, qu'on découvre en plein de la place du village, nous suffisait.

Champéry, du moins l'été, est une véritable colonie anglaise. On y rencontre à chaque pas des bandes de jeunes misses et de babies aux jambes nues, dont les longs cheveux en spirale flottent sur le dos. On y voit aussi de ces grands garçons dont l'adolescence prolongée s'attirerait les sar-

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casmes des gavroches parisiens, mais qui n'en sont pas moins de lestes et vigoureux boys, employant à escalader les montagnes dans l'air pur et salubre le temps que les autres perdent à patiner sur l'asphalte des boulevards, parmi le coudoiement des drùlesses et la fumée des cigares, rabougris par une corruption précoce.

Le retour nous prit moins de temps que l'aller, car Champéry est à douze cent vingt-deux moires au-dessus du niveau de la mer et l'on n'y arrive que par de longues montées, et noire calèche, menée par un cocher hardi, descendit rapidement les pentes qu'elle avait lentement gravies. Quelquefois même nous eussions désiré une vitesse moindre en regardant les respectables profondeurs qui se creusaient près de la route.

Le lendemain, de bonne heure, nos préparatifs étaient faits, et nous étions à la gare du chemin de de fer qui va de Bex à Sion, car notre projet était d'aller jusqu'au mont Cervin par la vallée du Rhône, la vallée de Saint-Nicolas et Zermatt. Nous revîmes en passant la cascade de Pisse-Vache, panachée d'un arc-en-ciel, la noire coupure du Trient et les hautes murailles de montagnes bleuâtres qui bordent la plaine.

Sion se présente aux yeux d'une façon pittoresque, avec ses deux rochers couronnés de ruines,

ses fortifications démantelées, ses clochers et ses tours, qui lui donnent de loin l'apparence d'une ville du moyen âge respectée par la civilisation. L'intérieur ne dément pas trop cette première impression: des rues tortueuses, escarpées, de hautes maisons à balcons en serrurerie compliquée, à portes basses ferrées solidement, ramènent assez l'idée à cette époque où chacun tâchait de faire de son logis une forteresse, et où il n'y avait pas d'édilité amourense de la ligne droite. Nous nous arrêtâmes au Lion-d'Or, sur une place où s'est concentré le mouvement de la ville. Le spectacle était des plus animés. Sion est le point de départ des voyageurs pour l'Italie et beaucoup d'autres endroits. Une carrosserie nombreuse et bizarre encombrait ce carrefour triangulaire, attendant la pratique ; il y avait là des berlingots de toutes .les formes imaginables, des calèches, des chars à bancs, des chaises assises de côté sur les brancards, des espèces de droschkys ; des chaises de poste attelées de quatre chevaux, dont les harnais étaient constellés de bossettes de cuivre ; des landaus de modèle suranné, des phaétons comme on en voit dans les vieilles gravures de TEncyclopédie. On eût retrouvé parmi ces voitures fantastiques la Désobligeante de Sterne. Nous louâmes une calèche assez confortable, qui devait nous

mener à Viège, et, en allendant que le déjeuner fût prêt, nous alliÀmes visiter les ruines dont nous avions aperçu ia silhouette.

L'hôtel de ville, qui se trouve sur la route, est un bâtiment d'une architecture robuste et farouche, ayant du caractère. On y lit dans des cartouches, sur les linteaux des portes, cette inscription souvent répétée : « Dilexit Dominus Dexis 'portas Sion super omnia tabernacuïa. « L'épigraphie du moyen âge ne hait pas ces sortes de calembours bibliques.

Quoiqu'il ne fût guère plus de dix heures du malin, la morsure du soleil était déjà vive. Un ciel d'un bleu égyptien versait une clarté étincelante et les cailloux luisaient comme s'ils eussent été frottés ; la chaleur rappelait la température d'Espagne ou d'Afrique, et nous marchions soigneusement dans l'étroite ligne sombre projetée par les remparts qui escaladent le rocher. Le château assis sur le sommet, où nous parvînmes au bout de vingt minutes d'ascension, s'appelle le château de Valéria et fut, dit-on, bâti par Valérius, général romain. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il est fort ancien et fait bonne figure au faîte de cette roche avec ses hautes murailles lézardées, ses tours à quatre pans, ses créneaux profondément dentelés, et son vieux système de défenses que YioUet-le-Duc

expliquerait mieux que nous. On y entre par un porche à ogive fruste ouvert au bas d'une grosse tour carrée, et l'on arrive à travers des constructions à demi ruinées, dont il serait difficile de déterminer l'usage primitif, jusqu'à un plateau où s'élève l'église de la Vierge, d'un style assez barbare, et qui n'a rien de remarquable que des restes de vieilles fresques dont les couleurs s'évanouissent comme des reflets de vitraux sur les murailles humides.

On aperçoit de là une vue admirable ; la ville de Sion, en abîme, hérisse ses toits et ses clochers au centre d'un amphithéâtre de montagnes qui prenaient, sous ces voiles de lumière, des teintes de violette et de pervenche d'une suavité idéale. Le regard s'étend jusqu'à Leuk, découvre les hautes montagnes qui séparent le Valais du Piémont, les vallées d'Hérins et de Nenidas et les Mayens de Sion.

L'autre rocher, détaché de celui-ci par une étroite et profonde déchirure, au fond de laquelle se trouve la petite église de Tous-J es-saints, porte à son sommet les ruines d'un château nommé le Château du tourbillon bâti en 1294, par l'évèque Chaliaut, et détruit par l'incendie en 1788 ; il n'en reste guère que l'enceinte crénelée et les tours qui flanquent les murailles.

Ce jour-lù, grâce à la splendeur de la lumière, ce rocher vaudois, couronné de ruines gothiques, nous rappelait TAcropole d'Athènes avec ses escarpements de marbre et ses couleurs d'hyacinthe. Certes, nous ne pensions pas en ce moment à la Grèce et ce rapprochement involontaire doit être basé sur de vraies analogies.

En descendant vers l'hôtel du Lion-d'Or, notre attention fut attirée par un cortège d'une centaine de femmes qui, deux à deux, suivaient le viatique qu'on portait à un agonisant. A mesure qu'elle s'avançait, de nouveaux groupes se joignaient à la procession. Le Valais est catholique ou du moins les protestants y sont en minorité ; les croix et les images de saints qu'on rencontre à chaque pas témoignent la ferveur naïve des croyances.

Après le déjeuner, où l'on servit pour dessert du raisin de l'année d'une maturité précoce, car on était au l""" août, le quatuor voyageur se réinstalla de son mieux dans la calèche et l'on se mit en route.

Près de Sion, la vallée du Rhône prenait à ce moment un aspect méridional. Le fleuve çà et là laissait des portions de son lit découvertes et de grands îlots de pierres blanches se montraient. Des plantes qu'on ne voit que dans les pays chauds croissaient au bord de la route saupoudrée d'une

poussière provençale, et le soleil du midi nous versait sur la tcte malgré les ombrelles des cuillerées de plomb fondu. Les montagnes , bordure de la vallée, se teignaient de ces nuances vaporeuses, légères, aériennes dont elles se colorent dans les contrées d'Orient et qui les font ressembler à des nuages plutôt ([u'à des masses de rocher et de terre. Dans le pli des ravins, l'air paraissait tout bleu et ses portions éclairées s'illuminaient d'un ton rose mauve d'une finesse extraordinaire.

Nous traversâmes Saint-Léonard et Serre où les chevaux s'arrêtèrent pour boire. C'est un bourg assez pittoresque. Une maison très haute, flanquée de tourelles, prenait sur la place un air de donjon féodal qui ne lui messeyait pas, et près de l'église une énorme croix peinte en rouge soutenait un christ colorié et accompagné des instruments de la passion posés en sautoir.

Les croix et les images de la sainte Vierge se rencontrent fréquemment dans le Valais. On en trouve à chaque carrefour et il n'est guère de maison qui n'ait sa statuette protectrice surmontée d'un petit auvent pour l'abriter de la pluie.

A Serre, on passe sur l'autre rive du Rhône, et l'on ne tarde pas à voir sur le bord qu'on a quille Louèclii', la ville des bains, assise dans une largo coutjure de la montagne qui encadre connue deux

coulisses le pas de la Gemmi et les glaciers de la plaine Morte; l'on franchit Turtinann et l'on arrive à Viège, une jolie petite ville bùlie au milieu d'un cirque de montagnes qui semblent l'enfermer et vouloir la retenir prisonnière. L'église, élevée sur d'assez hautes subslructions, a des apparences de forteresse et elle domine fièrement les toits qui se pressent à ses pieds. Quelques cultures qui s'étendent autour de la ville lui donnent de la gaieté et de la fraîcheur. Le soleil se couchait et sa réverbération rose flambait sur les glaciers du Balferin, qui sépare la vallée de Saint-Nicolas de la vallée de Saas et forme le fond du tableau que nous admirions du balcon de l'hôtel.

La Visp, cette petite rivière torrentueuse qui devait, quelques jours après notre passage, déborder subitement et causer tant de dégâts, réduite à son étiage ordinaire , roulait rapide sous un de ces ponts recouverts d'un auvent de charpente particuliers à la Suisse, et allait mêler son eau blanche à l'eau jaune du Rhône; car ce n'est qu'après avoir été clarifié par le filtre d'azur du Léman que le Rhône prend sa belle couleur bleue. Jusqu'au lac, il est fauve comme le Tibre, et on pourrait dire flauim Wiodanum tout aussi justement que fla- %um Ilheriïii,

DE VIEGE AU RIFFELHORN

Nous avions une rude journée à faire; aussi dès les premières lueurs de l'aube étions-nous en selle et prêts à partir. Cette fois nos montures étaient des chevaux et non des mulets; mais, habitués aux montagnes, ils avaient le pied non moins sur que leurs confrères à longues oreilles, et leur allure était plus douce. Parmi nos quatre guides, aucun ne parlait français, et comme personne de nous ne savait l'allemand, cela ne laissait pas que de gêner la conversation.

Viège resta bientôt derrière nous, et la petite caravane s'engagea dans la vallée au fond de laquelle court la Visp. Les rayons du soleil ne pénétraient pas encore jusque-là, et le passage, resserré entre les hautes montagnes, était baigné d'une

ombre transparente et légère. Des glacis violets s'étendaient sur les verdures froides, toutes frissonnantes de rosée nocturne ; les murailles de rocher semblaient drapées d'une immense gaze, et dans les décbirures, les ravines et les anfractuositcs s'amassait comme une fumée l'air bleu du matin. Au-dessus de la ligne sombre des sommets, se déployait un ciel laiteux, nacré, presque blanc, pareil à ces premières teintes de lavis que les aquarellistes jettent sur le bristol. On y sentait comme une vibration de lumière ascendante qui rappelait le trémolo de violons dans le Lever de soleil de Félicien David.

A Neubuck on passe sur la rive gauche de la Visp, dont on remonte le cours. Nous recommandons aux paysagistes qui voudraient varier un peu leurs motifs ce village pittoresque avec ses chalets élégamment rustiques et son pont hardi qui d'une seule arche enjambe le torrent. De ce pont on découvre le Saasgrat, posé comme un promontoire entre les deux vallées de Saas et de Saint-Nicolas qu'il sépare, et par-dessus ses derniers escarpements boisés les glaciers et les neiges du Balferin.

Trente minutes de chemin vous conduisent à Stalden, où il faut mettre pied à terre pour se tirer de l'inextricable fouillis de pierres, de chalets, de cahutes, de canaux en planches, de tas de bois,

d'arbres, qui forment un ensemble très amusant à l'œil, mais peu praticable à cheval. L'église, bâtie sur un rocher, complète le tableau. Dans la ruelle principale se trouvent un café et une auberge où s'arrêtent les touristes pendant que les mulets soufflent et reprennent haleine. Un cep de vigne d'une tortuosité vigoureuse festonne de ses pampres la fontaine publique. A cette hauteur un cep de vigne est une chose rare.

La route monte toujours, et l'on chemine accompagné par quelque ruisseau jaseur bruissant sur l'herbe ou les cailloux, à l'ombre des grands et vigoureux noyers dominant des pentes veloutées du vert le plus tendre.

Le soleil, dépassant la crête de la chaîne qui le masquait, projeta enfm sa chaude lumière sur un des revers de la vallée, tandis que l'autre restait dans son gris bleuâtre, et une foule de détails inaperçus, touchés par le rayon, reprirent leur valeur. Ce fut comme un coup de théâtre. Les assises des rochers, les plis des ravins, les escarpements abrupts, les formes si variées et si bizarres de la montagne s'accusèrent par le contraste du clair et de l'ombre. Avec quelques touches d'or, le tableau si admirablement ébauché s'acheva et la vallée apparut dans loute sa magnificence.

Nos chevaux marchaient courageusement et d'un

assez bon pas, tenus à la lèle par les yuides lorsque le sentier côtoyait de trop près quoique profondeur dangereuse, et devant nous défilaient les sapins, les mélèzes, ruisselaient les cascades, se hérissaient les rochers et brillaient les cristaux des glaciers, et se tordait au fond du gouffre, avec de sourdes rumeurs, la rivière irritée des obstacles. Parfois, sur le flanc de la montagne, comme l'éboulement d'une ville détruite, une ancienne avalanche de pierres entassait ses blocs tumultueux.

La vallée fait un coude et Ton commence à découvrir le clocher blanc de Saint-Nicolas se détachant sur un fond sombre de montagnes. On repasse la Visp, dont le caprice aime à changer de lit; on contourne d'énormes blocs précipités des sommités voisines, et l'on s'arrête à la porte d'une assez belle auberge, sur une place où stationnent dételés des chars à bancs qui attendent les voyageurs pour Zermatt. L'église, bâtie sur une sorte de terre-plein, n'a rien de remarquable qu'une grande croix rouge, avec la lance et l'éponge, plantée à l'extérieur.

Après avoir déjeuné à la hâte, nous nous distribuâmes dans les deux petites voitures que nous avions frétées, car il était déjà dix heures et demie et nous voulions arriver à Zermatt assez tôt pour monter au Riffelhorn avant la nuit. Ces vol-

turcs, attelées d'un cheval, ne peuvent traîner que deux personnes et le conducteur, qui souvent marche tenant sa bête en bride. La route n'est pas mauvaise; mais, en de certains endroits, elle est si étroite, que deux chars venant en sens inverse et se rencontrant se trouvent dans la situation des deux chèvres de la fable : il faut que l'un des deux recule jusqu'à une place plus large, manœuvre qui ne laisse pas d'avoir ses difficultés et son péril.

Nous voilà donc partis, admirant la configuration bizarre des pics qui hérissent cette partie de la vallée, et dont le plus singulier s'appelle le Sattellochorn. Au loin se déroulait une magnifique perspective de montagnes qui semblent fermer le fond de la vallée et qui appartiennent à la chaîne du mont Rose. On y distingue le petit Cervin et la pointe orientale du Breithorn.

Il est bien difficile de rendre sans monotonie ou sans redites une route à travers ces paysages, qui se composent toujours des mêmes éléments, mais combinés avec cette variété infinie de ligues, d'aspects, d'accidents, de jeux de lumière et d'ombre se modifiant à toute heure du jour, qui fait qu'une montagne ne ressemble pas à une autre montagne. Comment faire sentir par des mots la différence de forme et de couleur de ces pics dont une arête ou une courbe, une teinte sombre ou claire d'une va-

leur indclinissable déterminent la physionomie et le caractère ? Si l'art a son vocabulaire, la nature, au point de vue pittoresque, n'a pas encore le sien. La science vous dira : « Cette montagne est calcaire, schisteuse, granitique; le gneiss y abonde. » Mais ce sont de ces choses qu'on ne peut voir du haut d'un char à bancs. Il faut, pour s'en rendre compte, joindre à la plume du lettré le marteau du géologue. Et d'ailleurs, comme disent les peintres, de telles indications ne seraient pas à leur lilan dans le tableau. Notre voyage n'est qu'une promenade de feuilletoniste en vacances et ne saurait être illustré que de rapides croquis.

On traverse des bois de mélèzes et l'on côtoie, sur l'étroite bande du chemin, des escarpements hérissés d'arbres et de roches qui se précipitent en pentes rapides jusqu'au fond de la vallée oii gronde la Wisp. Sur le versant opposé, près du hameau de Schwidern, tombe au pied de la Barr la Blalbach, qui descend du glacier de Sparren,

A cet endroit, les rires argentins de nos fillettes, dont le char à bancs roulait devant nous à quelque distance, nous apprirent qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. En effet, il s'agissait de franchir le Blifickbach, un torrent qui court dans un large lit pierreux qu'il doit remplir en hiver, et que les piétons traversent sur une planche et les

voitures à gué. L'eau bouillonnait autour des roues ; le cheval pataugeait, glissant sur les cailloux, et envoyait de tous cotés des éclaboussures, ce qui causait la gaieté des jeunes voyageuses. La bête donna un vigoureux coup de collier et enleva le char à bancs sur l'autre rive. Le passage du second char s'efTectua sans encombre. Un peu plus loin, un autre torrent nous barra encore la route ; il descend du glacier de Hochberg à travers une avalanche de pierres monstrueuses qu'il entraîne avec lui. Il oiïre cette particuliarité d'être plus profond le soir que le matin ; ses eaux grossissent à la fin de la journée, ce qui s'explique par la fonte des neiges et des glaces sous l'action du soleil ; le froid de la nuit arrête la fusion. A cette heure il était praticable, et son écume ne dépassait pas le moyeu des roues. Eutre ces deux torrents, de l'autre côté de la vallée, la belle chute du Dummibach se précipite de la Fallwand. Le Grabendorn, le Tœschhorn, le 'glacier de Bies, le Weislrora, le Bruneckhorn et autres sommets pourvus de noms formidables dessinent à droite et à gauche leurs silhouettes lointaines et farouches. Sur la paroi d'une montagne dont le nom nous échappe, s'étale un glacier surmonté d'une couronne de neige et versant des cascades par les fissures bleues de ses dernières coulées. Jamais la nature n'a montré d'une façon plus

claire et plus simple le mécanisme qu'elle emploie pour former un fleuve. La neige placée à l'étage supérieur fond et fait de la glace ; à son tour, la glace entre en fusion et fait de l'eau.

Tout ce trajet est d'une beauté romantique et farouche qui frappe vivement l'imagination. Entre ces masses énormes dont la chute écraserait des villes, l'homme, imperceptible, se gUsse comme une fourmi, avec le sentiment de son infinie petitesse, sur UQ chemin qui semble un fil tortillé au hasard des montées et des pentes. La végétation elle-même perd sa proportion ; les plus hauts sapins font l'effet de brins d'herbe. Cependant, aux endroits les plus sauvages vous rencontrez des hameaux : Schwidern, Mattsand, Herbrigen, Lerch, Randa; des agglomérations de chalets que n'effrayent pas les avalanches de neige ou de pierres, les éboulements de montagnes, les chutes de rochers, les irruptions d'eaux, les rigueurs des longs hivers : la vie humaine ne s'arrête devant aucun obstacle ; mais l'été jette son manteau de verdure et de fleurs sur ces horreurs grandioses , et l'on conçoit le charme qui attache le montagnard à la montagne.

De temps à autre, des bandes de touristes à pied nous croisaient ; c'étaient de beaux jeunes gens allemands ou anglais, bien découplés, bien fendus de jambes, qui revenaient du Cervin ou du mont Rose.

Après avoir passé et repassé plusieurs fois la Wisp, nous arrivâmes à un point où la vallée s'étrangle et semble être fermée par un escarpement du Rothorn. Toute cette partie est d'une sauvagerie étonnante, obstruée de rochers, de sapins, noircie par les ombres froides qui tombent des sommets, ruisselante de cascades et de torrents. On se croirait au bout du monde.

Quand on a contourné le Rothorn, la vallée s'élargit subitement, et une vue merveilleuse se découvre aux regards. Le mont Cervin dresse au dessus de la chaîne qui dentelle l'horizon son pic gigantesque, dont le brusque escarpement semble doubler la hauteur. Il s'élance d'un seul jet vers le ciel sans se rattacher à la terre par cette suite d'ondulations dont les courbes empêchent d'apprécier la vraie altitude des montagnes. Un de ses côtés est presque à pic et les neiges n'y peuvent tenir; l'autre, un peu moins raide, laisse les blanches nappes s'accumuler sur ses dernières pentes. Son pyramidion est taillé de telle sorte qu'il figure très exactement une chapelle gothique au pignon aigu. Quelques restes de neige accusaient de leurs touches blanches la forme triangulaire du toit et rendaient l'illusion complète. Le mont lui-même était d'une couleur bleuâtre mélangée de gris et de violet, rendue vaporeuse par l'interposition de

l'atmosphère où le soleil jetait ses poussières d'or. C'était un spectacle vraiment sublime, au delà de tout ce que l'imagination peut concevoir.

Des prairies d'un vert d'éméraude s'étendent sur le fond moins étroit de la vallée aux approches deZermatt,quiest un joli village plein d'animation, à cette époque de l'année, car il est le point de départ d'excursions aux glaciers et aux montagnes des alentours. On y voit des chalets aux découpures élégantes, festonnés de fleurs grimpantes encadrant les vitres à mailles de plomb, loués aux familles anglaises ; des ruisseaux d'eau vive traversent les rues. L'aspect général est gai et riant, et devant les auberges des voiturins, des porteurs, des guides avec leurs chevaux, leurs mulets, leurs chars à bancs, attendent ou sollicitent la pratique. C'est un va-et-vient perpétuel ; des caravanes reviennent, d'autres partent. Ceux-ci se mettent en selle, ceux-là en descendent. L'observateur y rencontre un curieux assemblage de types, de races et de costumes. En voyage, chacun donne libre carrière à sa fantaisie, et il y avait là des toilettes qui eussent pu servir en carnaval. Les hommes avec leurs guêtres, leurs vestons de velours, leurs plaids, leurs chapeaux andalous ou tyroliens, n'avaient rien à reprocher aux femmes sous le rapport du travestissement. En somme, cela était amu-

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sant à l'œil , pittoresquement bariolé , et formait de jolies taches de couleur. Quelques zouaves de flanelle rouge brillaient comme des pavots parmi les tons gris et fauves des costumes plus sages et piquaient dans le tableau cette note vive que les coloristes n'oublient jamais d'y mettre.

Nous descendîmes à l'hôtel du Cervin où nous laissâmes notre léger bagage, et une demi-heure après nous étions tous hissés sur nos montures avec l'aide de nos guides, pour arriver avant la nuit au plateau du Riffel, où le propriétaire de l'hôtel du Cervin a fait bâtir un chalet, lieu de repos très commode pour les voyageurs qui veulent tenter l'ascension du mont Rose ou des cimes environnantes.

En passant devant l'église qui s'élève au milieu du cimetière, notre guide nous fil voir les tombes « des trois messieurs anglais péris dans leur ascension au mont Cervin, » catastrophe qui a laissé un douloureux souvenir, mais qui n'empêche pas les touristes hardis de tenter de nouveau l'aventure. S'il faut en croire les aubergistes, les chemins sont toujours beaux, les excursions toujours faciles, mais le plus sûr est de s'attendre à beaucoup de fatigue. Il y a rarement déception. On commence après être sorti de Zermatt à marcher à travers des prairies, entre des barrières de bois, sur une

bande de terre où il semble qu'on ait déposé tous les cailloux des clinmps voisins. Des chalets, juchés sur des disques de pierre, se montrent à droite et à gauche. Des ruisseaux d'une eau blanchâtre courent avec rapidité; bienlùl l'on arrive à un torrent que forme la chute d'une belle cascade : le Findelenbach, qui descend du glacier de Findelen.; on rencontre ensuite le Mosbach qui descend do la Glugen, et on s'engage dans un bois de sapins et de mélèzes qui s'agrafent aux pentes extrêmement rapides où ils poussent, par des attaches crispées et noueuses comme des doigts de géant.

La montée à travers ces bois est des plus pénibles. Le chemin à peine tracé serpente à travers des blocs de rochers , des pierres croulantes , des racines enchevêtrées, des changements de niveau soudains comme si on grimpait par un escalier à moitié démoli. Les guides se suspendaient à la queue des chevaux, comme les cawas qui suivent à pied leur pacha, et se faisaient traîner à moitié aux endroits difficiles. Ce n'est pas qu'on courre le danger de rouler au fond d'un précipice de deux ou trois mille pieds. Le sentier tournoie sur un assez large renflement de montagne, et l'on n'a pas de gouffre à côté de soi; mais l'ascension est des plus âpres et des plus rocailleuses.

Lorsqu'on a dépassé la forêt, l'on voit au-dessus

du Hernli se dessiner la pyramide du Cervin, et descendre de la montagne vers le fond de la vallée, sur une pente rapide, un glacier qui ressemble à une immense coulée de verre refroidi. Une ligne de sapins à la noire verdure fait ressortir le cristal bleuâtre de la glace et produit ces tranchantes oppositions de couleur qui rendent les beaux sites de la Suisse si difficiles à peindre. Quelques villages disséminés parmi les sapins animent la solitude grandiose du paysage.

On fait halte à un chalet où l'on trouve du lait, de la bière, du kirsch. Les chevaux soufflent quelques minutes, et l'on reprend l'escalade.

A partir du chalet les arbres deviennent rares et bientôt disparaissent; il n'y a plus que la montagne nue, plaquée çà et là de quelques taches de gazon. Le sentier rampe sur des pentes escarpées, faisant plusieurs retours sur lui-même et souvent obstrué de grosses pierres. On parvient enfin sur le plateau où s'élève l'auberge, un bâtiment fort simple, mais magnifique, si l'on songe à l'emplacement qu'il occupe et à la difficulté de hisser à cette hauteur tous les matériaux d'une maison habitable. A quelque distance sont les écuries qui abritent les mulets et les chevaux.

L'air, à cette altitude, s'était considérablciiiout rafraîchi, cl par comparaison avec la chah-ur qui

régnait dans la vallée donnait une impression de froid sibérien. Le vent arrivait tout frappé des cimes neigeuses et des glaciers du voisinage, et devant la porte de l'auberge, les touristes sous le pâle soleil se tenaient enveloppés de leurs plaids ou de leurs manteaux. L'hôtel du Riffelhorn est divisé aux deux élages par un grand couloir sur lequel s'ouvrent les portes des chambres assez semblables à des cellules de couvent, le tout garni des meubles strictement indispensables, mais d'une propreté rigoureuse. La salle à manger étroite et longue occupe une portion du rez-de-chaussée, et tous les dîneurs, dans la belle saison, n'y peuvent prendre place. On mange par fournées et nous étions de la dernière ; c'est dire que nous fimes maigre chère, car le proverbe Tarde renient ibus ossa est encore plus vrai au sommet d'une alpe que dans la plaine. On nous servit pourtant des côtelettes de chamois, une curiosité gastronomique que nous ne recommandons pas aux gourmands.

Après ce dîner érémitique, nous nous retirâmes dans notre chambre pour nous livrer au repos dont nous avions grand besoin. Nos compagnes de voyage en firent autant, et le silence le plus profond ne arda pas à régner, un silence dont on ne peut se faire l'idée, sans un murmure, sans un frémissement, et tel que peut le produire, la nuit, une soli-

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tude de plusieurs lieues sur les sommets inaccessibles, les neiges et les glaciers. La voix des torrents lointains se perdait dans l'abîme à d'immenses profondeurs. Ne rencontrant plus d'obstacle, lèvent même n'avait plus de rumeur. La nature semblait retenir son souffle, et l'on avait la sensation d'être sur une planète morte.

En ouvrant le tiroir du somno pour y serrer notre montre et notre argent, nous trouvâmes une ceinture de femme en ruban de gros grain noir, se fermant par une large boucle en argent d'un travail assez compliqué, un brouillon de lettre écrit au crayon en allemand et un médaillon photographique représentant une jeune femme de vingtquatre à vingt-six ans, d'une physionomie douce et triste ; mais ce qu'il y avait de plus singulier dans ce portrait,' c'était une main d'homme posée sur l'épaule de la femme en signe de possession et de suzeraineté absolues, comme la main d'Alphonse d'Avalos, marquis du Guast, sur le sein de la merveilleuse beauté peinte par le Titien dans le tableau du Louvre. Notre imagination cherchait à bâtir un roman pour expliquer ce portrait, cette ceinture et cette lettre oubliés là. Nous aurions pu nous faire traduire la lettre ; mais il nous sembla qu'il ne serait pas d'un galant homme d'entrer dans ce mystère, et nous replaçâmes discrètement les trois

objets au fond du liruir. PeLil-ctre même en avonsnous déjà trop dit.

Comme le sommeil ne nous venait pas, nous nous levâmes, et mettant sur nous tout ce que nous avions de plus chaud en vêtement, car nous nous sentions gelé jusqu'à la moelle des os par ce froid des hauts lieux qui ne ressemble pas au froid de la plaine, nous sortîmes de l'auberge dont la porte n'était pas fermée, et le plus magnifique spectacle qu'il soit donné à l'homme de voir se présenta à nos yeux.

Le ciel, d'une sérénité glaciale, avait des teintes d'acier bleui, comme un ciel polaire, et sur le bord il était dentelé bizarrement parles silhouettes sombres des montagnes formant le cercle de l'horizon. Au-dessus de ces découpures jaillissait le pic gigantesque du Cervin, avec un élancement désespéré comme s'il voulait atteindre et percer la voûle bleue. L'immense bloc, d'un noir violet, dessinait ses arêtes hardies sur le vide, élevant sa pyramide solitaire qui dépassait de bien haut toutes les cimes. Auprès de lui, le long de son flanc le plus abrupt, montait lentement une énorme lune, ronde, à plein disque, d'un jaune blafard, qui paraissait essayer l'escalade de la montagne farouche. Ce globe lumineux à côté de cette colossale aiguille noire produisait l'effet le plus étrange et le plus fantastique.

La clarté de l'astre, assez vive pour éteindre les étoiles, illuminait de sa lueur argentée la façade de l'hôtel et le plateau sur lequel nous étions. Autour de nous une ombre dure et froide approfondissait encore les abîmes, et on eût dit que nous flottions sur une île de lumière-

274 LES VACAMCtS DU LUNDI.

Après avoir contemplé quelque temps ce spectacle sans pareil, le froid aigu et coupant qui régnait sur ces cimes, où la nuit cristallisait de nouveau les neiges et les glaces fondues par la chaleur du jour, nous força à rentrer dans notre chambre transi, claquant des dents , à moitié gelé nousmème ; l'air trop vif nous suffoquait , et nous éprouvions une étrange angoisse que dissipa bien vite l'atmosphère plus tiède de l'auberge. La crainte de nous réveiller trop tard pour le lever du soleil qui promettait d'être splendide, malgré la fatigue de la journée agita notre sommeil, et nous étions debout bien avant l'heure. Quelques touristes matineux se préparaient déjà aux excursions projetées; les portes du couloir s'ouvraient et des physiono-

mies enluminées de bons coups de soleil se montraient à la lueur douteuse du jour naissant. Un journaliste parisien, M. Charles Dollfus, partait avec son guide pour une ascension au mont Rose, et nous lui souhaitâmes une bonne chance. La lune brillait toujours à côté du Cervin comme un bouclier d'or au bras d'un Titan ; mais la couleur du ciel n'était plus la môme. Dans l'azur pâle se répandait une blancheur opaline comme lorsqu'on mêle quelques gouttes d'essence à un verre d'eau. Les gouffres avaient perdu leur noirceur, et, à travers une ombre froide, d'une transparence bleuâtre , on discernait les coulées do cristaux des glaciers, les sombres sapinières, les anfractuosités des rochers et les mouvements de terrain s'enfonçant en vallées. Dans les bas lieux quelques brumes flottaient, mais légères comme des gazes effrangées ou des morceaux d'ouate cardés par le vent. La ligne bizarrement denticulée des montagnes faisant cercle autour du plateau que nous occupions au centre de ce panorama, ne se découpait plus avec autant de dureté sur le bord de l'horizon. Une vague infiltation de lumière modifiait la teinte farouche des escarpements. L'ombre des ravins ou des déchirures de grise se faisait bleue. Il semblait que la nature fût dans l'attente; le silence môme, si profond, redoublait comme lorsque va

commencer l'ouverture d'une symphonie de grand maître.

Enfin, du côté de l'orient une lueur d'or rougi colora une bande de petites nuées clapoteuses comme une mer agitée qui s'allongeait en écumant sur la crête d'une zone de montagnes lointaines. Quelques minutes après scintilla sous le flanc de l'étroit nuage comme un fourmillement d'écaillés de feu, et un mince segment de disque apparut audessus d'un pic. Aussitôt s'alluma sur l'extrême pointe du Cervin une légère flamme rose, comme si un guetteur invisible eût voulu signaler la présence du soleil. Aucun mot humain ne peut rendre ce rose céleste, qui eût fait paraître livides les joues et les fleurs les plus fraîches, et se posait comme un papillon de lumière au front de la montagne. Ainsi Psyché devait rosir sous le premier baiser de l'Amour. Le soleil montait et la teinte divine descendait, illuminant la moitié du pic gigantesque; mais déjà des nuances d'or se mêlaient à cette pourpre idéalement rosée. Alors toutes les cimes s'allumèrent comme des trépieds à l'entour d'un candélabre colossal et, selon les rites mystérieux de la nature, célébrèrent en chœur le lever de l'astre. Il aurait fallu sur ce plateau, comme au temps des Incas, une prêtresse du soleil brûlant des parfums et récitant un hymne au dieu visible de notre univers;

mais il n'y avait qu'un po'''te écrivant en prose ses impressions pour un journal.

Bientôt tout le paysage s'éclaira. La lumière descendit et ruissela sur les pentes des montagnes, mêlant ses cascades d'or aux cascades d'argent, réchauffant les neiges, les névés et les glaciers, mordorant les noirs rideaux de sapins, ressuscitant la nature et tirant le monde du chaos des ténèbres. Le soleil montait dans le ciel pur, où la lune ne semblait pas disposée à lui céder la place. Les deux astres se regardaient comme un frère et une sœur qui n'ont pas souvent l'occasion de se voir. Phœbé, pâle et bleuâtre ; Phœbus, blond et rutilant ; l'une reine de l'ombre, l'autre roi du jour. Ces deux disques d'or et d'argent suspendus à chaque bout du ciel, lampe nocturne, flambeau diurne brûlant à la même heure dans l'azur matinal, produisaient un effet des plus fantastiques. Cependant, vaincue dans ce combat de lumière, la lune s'efTaija peu à peu, et son orbe s'évanouit, ne laissant au ciel qu'une vague tache grise.

A ce moment, sur le seuil de l'auberge, parurent nos voyageuses, à qui l'on aurait pu adresser les fraîches comparaisons des sonnets du xyii** siècle sur la Belle Matineiise, si elles ne s'étaient pas levées trop tard pour opposer les roses de leur teint aux roses de l'Orient. Elles regrettèrent beaucoup

de n'avoir pas vu ce magnifique spectacle, mais elles ne prièrent pas le soleil de recommencer, comme ces marquises du xvm® siècle arrivées à l'Observatoire après l'éclipsé.

Nous apprîmes alors, en agitant la question du retour, ce dont nous aurions dû nous informer plus tôt, c'est-à-dire que nous étions au fond d'une impasse et qu'il n'existait d'autre sortie, si nous i>e voulions revenir par le môme chemin, que le col de Saint-Théodule, débouchant sur l'Italie et menant au val d'Aoste, ce qui dérangeait le plan de notre voyage, notre intention étant de faire un tour de Suisse. II fallait d'ailleurs marcher pendant quatre ou cinq heures sur le glacier qui forme le passage, gymastique toujours fatigante et parfois dangereuse. Force nous fut de reprendre le chemin de Zermatt,

Il s'agissait de descendre ce que nous avions si péniblement gravi la veille. Appuyé sur une canne de montagne ferrée d'une pointe et ayant une corne d'isard pour poignée, nous nous mîmes en route formant l'arrière-garde, et comme un hoplite qui laisse voltiger devant lui les troupes légères pour reconnaître le terrain. Nous avions abandonné nos chevaux au Riffel,carréquitationn'a rien d'agréable sur cette série de casse-cou. Au bout de quelque temps, la végétation, qui ne se hasarde pas

LE MONÏ CERYIN. 279

jusqu'à la cime chenue du plateau, commença à se montrer ; des tapis de gazon frais et soyeux revêtirent l'âpre nudité de l'alpe ; quelques mélèzes étirèrent leurs bras dans l'air moins raréfié et plus tiède ; des mousses vertes veloutèrent les quartiers de roc , naturellement décharnés et anguleux comme des osssements perçant la peau de la planète. Nous rentrions dans l'atmosphère de la vie : des milliers de petites fleurs charmantes semaient de point brillants les pentes gazonnées, se tapissaient dans l'interstice des pierres, clignaient de l'œil au bord du sentier comme si elles demandaient à être cueillies. Nos compagnes de voyage ne résistaient guère à l'appel, et c'étaient, au milieu des cris joyeux, des escalades et des descentes éperdues pour aller prendre sous sa touiï'e d'herbe une anémone jaune, une gentiane bleue, une délicate et timide violette alpestre, une renoncule couleur de safran, une soldanelle couleur de bluet, un myosotis de montagne ou quelque autre mignonne plante dont nous ignorons le nom vulgaire. Nousmème, pour participer à la fête, nous avions attaché à notre feutre, près de la plume de paon oubliée qui déjà y figurait, une bizarre fleur de couleur blanche veloutée d'un duvet blanc, de même que sa tige et ses feuilles d'un vert pâle, et comme fourrée d'hermine pour résister au froid, sans nous

douter en aucune manière qu'elle portât scientifiquenient le terrible nom de Gnaphaalium Leontopodium Scoj), comme nous l'avons appris plus tard dans un herbier de plantes alpines. Ilien n'était plus charmant que de voir les deux jeunes filles les mains pleines de fleurs se laisser aller aux pentes rapides comme si elles avaient eu des ailes aux pieds; le vent de la course soulevait leurs cheveux, et les plis de leurs vêtements palpitaient comme les draperies volantes des danseuses d'IIerculanum et de Pompéi. Celle que n'a point efîrayé le saut de la Péri s'élançait non moins légère de roche en roche , cherchant quelque fleurette ou quelque caillou curieusement strié.

Dans toute cette flore alpestre, on ne trouva ni la pervenclie de Rousseau, ni le cyclameii de George Sand. Peut-être la saison de l'une était-elle passée, et la saison de l'autre pas encore venue.

De petites sources froides comme la glace et pures comme le diamant sortaient par les fissures de gros blocs revêtus de saxifrages et de plantes pariétaires, et nous en buvions quelques gorgées dans une tasse de vermeil, en y ajoutant quelques gouttes d'eau-de-vie, car il faut se défier de sa soif dans les montagnes. Toutes ces eaux crues qui tombent des glaciers et que les paysans appellent les emix cawcages sont insalubres; Tair ni le soleil n v ont

pas mêlé encore l'élément vital, et la terre maternelle ne les a pas filtrées. Ces sources n'offrent d'autre danger que celui de leur extrême froideur^ qu'on corrige par l'addition d'un spiritueux.

Le plus dur de la roule était fait; nous étions sortis de ce bois de sapins aux racines inextricablement enchevêtrées, qui semble avoir poussé sur un ancien éboulement. Nous avions gagné les pentes les plus adoucies qui mènent sur le fond de la vallée, nous marchions à côté de la route sur des prairies à l'herbe moelleuse comme des tapis de Smyrne, et bientôt nous atteignîmes les premiers chalets du village, après avoir revu avec plaisir la cascade de Findelenbach, toujours écumante et toujours furieuse, et traversé sur un frêle pont le torrent qui semble en proie à un vertige de rapidité. Une demi-heure plus tard, nous étions rentrés à Zermatt, passablement affamés par l'exercice et l'air vif.

Comme nous attendions l'heure du dîner, accoudé au balcon de notre fenêtre en fumant un cigare de Vevey, faute de mieux, il se produisit un mouvement de curiosité dans la foule ; les philosophes quittèrent leur banc, les flâneurs hâtèrent le pas, les muletiers abandonnèrent leurs bêtes, et tout le monde se porta vers le même point. Bientôt, fendant les groupes, déboucha un cortège pré-

cédé par un grand jeune liomme d'une sveltesse robuste, en veston, en gilet et en grègues de velours brun, guêtres jusqu'au genou, chapeau de feutre rabattu sur le sourcil, physionomie mâle et décidée, ayant l'air d'un parfait gentleman malgré la rusticité obligée de son accoutrement. C'était un membre de l'Alpin Club qui venait d'accomplir heureusement l'ascension du mont Cervin. De l'auberge du llifTel, on avait vu la nuit la lumière de son feu piquée comme une paillette rouge au flanc de la montagne. Derrière lui marchaient les guides avec leurs rouleaux de cordes tournés en bandoulière autour du corps, leurs haches pour tailler des escaliers dans la glace, leurs piques ferrées et tous les engins nécessaires à l'assaut d'un pic aussi farouche. Sur toutes ces faces brunes et résolues brillait la satisfaction de la difficulté vaincue et le reflet du triomphe se mêlait au hàle de la neige.

Les guides rentrèrent à l'hôtel et l'Anglais resta quelques instants sur le seuil, s'appuyant de l'épaule au pied-droit de la porte, dans une pose indolente et l'air parfaitement détaché, comme s'il venait de son club dans Pall Mail. Il pratiquait, sans y penser peut-être, ce précepte de dandysme donné par Brummel et renouvelé d'Horace, nil admmirl.

En regardant ce beau jeune homme, riche sans

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doute et certainement aecoutumé à tous les conforts et à toutes les élégances, qui venait de risquer si insouciamment sa vie dans une entreprise d'un péril inutile, nous songions à l'invincible passion de certains hommes pour les dangereuses escalades. Aucun exemple ne les corrige. Ce jeune membre de l'Alpin Club avait certainement vu en passant les tombes de ses trois compatriotes dans le cimetière de Zermatt. Mais le pic a sa fascination comme l'abîme ; il appelle, il attire à lui par l'espoir du triomphe les esprits d'orgueil et d'aventure à qui la tranquille vie moderne refuse l'occasion de se prouver leur force. Toujours il dresse d'un air railleur, à l'horizon, sa cime inviolée comme un défi à l'impuissance humaine. La nature se réserve ces hauteurs, elle les environne d'obstacles, de neiges, de glaciers, de précipices; elle en rend l'air presque irrespirable, elle en bannit la vie, elle en chasse les plantes ; elle y amasse les nuées et les orages, et semble dire à l'homme : « N'as-tu pas assez des plaines, des prairies, des forêts, de la rive des beaux fleuves, des collines que dore le soleil et où mûrit la vigne? Je garde pour moi cet étroit plateau, sourcilleux et chenu, où tournoie le vertige comme un aigle ivre d'immensité. Que viens-tu faire ici? Redescends, regagne ton foyer et ta famille qui t'attend en de mortelles transes. »

Mais le refus est le meilleur moyen d'irriter le désir. La luuntaf^nie délendue prend un cliarm > irrésistible; on y pense, on en rêve sans cesse; cela devient comme une obsession. Les voyages en d'autres pays ne vous distraient pas de cette idée. On y revient toujours et toujours un mirage ironique vous montre le pic inaccessible qui se rit de vous. Saussure et Uamond tournèrent plus de vingt ans, l'un autour du mont Blanc, l'autre autour du mont Perdu, et ils finirent par succomber à la tentation.

C'est un attrait du môme genre qui entraîne les chasseurs de chamois ; ils savent qu'un jour le pied leur glissera en suivant le léger démon cornu de la montagne, qui saute de roche en roche, et qu'ils tomberont au goulTre, au torrent, dans la fente du glacier, à moins qu'une avalanche ne les ensevelisse ou qu'un bloc ne les écrase en sa chute. Parfois au fond d'un abîme où nul ne peut descendre, il leur arrive d'entrevoir vaguement le cadavre paternel déchiqueté parles vautours; mais la silhouette d'un isard se dessine là-bas sur le bleu du ciel, au bout d'une cime aiguë : le moyen d'y résister, et, au risque de mille morts, ils escaladent les parois presque à pic, ils franchissent les crevasses profondes, ils marchent sur les corniches étroites, ils traversent les ponts de neige comme

s'ils avaient des ailes ; ils ont le délire des hauts lieux, et leur audace semble ne plus connaître les lois de la pesanteur. Sans doute ce sont là d'acres jouissances et qui font paraître fades les paisibles occupations de la plaine; dès qu'on les a goûtées, on ne peut plus s'en passer, il faut qu'on y revienne jusqu'à ce qu'on y trouve sa perte.

Mais, comme dit Michelet dans son beau livre de la Montagne, « cela ne décourage pas ; la cruelle, l'orgueilleuse qui est là-haut, elle aura toujours des amants, toujours on voudra monter. Le chasseur dit : ft C'est pour la proie; » le grimpeur dit : « pour voir au loin; » moi je dis « pour faire un » livre, » et je fais plus d'ascensions, je descends plus de précipices, assis à table où j'écris, que tous les grimpeurs de la terre ne feront jamais aux Alpes. Le réel dans tous ces efTorts est cpCon ■ mo7ite pour monter; le sublime, c'est l'inutile (presque toujours). »

Quoi que la raison y puisse oLjecter, celte lutte de l'homme avec la montagne est poétique et noble. La foule, qui a l'instinct des grandes choses, environne ces audacieux de respect, et à la descente toujours leur fait une ovation. Ils sont la volonté protestant contre l'obstacle aveugle, et ils plantent sur l'inaccessible le drapeau de l'intelligonce humaine.

Lentement le gentleman se retira dans sa chambre pour prendre le repos dont sans doute il avait besoin maigre sa vigueur, et nous, qui voulions arriver à Saint-Nicolas avant la nuil, nous descendîmes dans la salle à manger, où nous attendait un excellent repas, nécessaire après la maigre chère du Rilîelhorn. Une belle Valaisane, que nous prîmes d'abord pour une Italienne, nous servit fort alertement, et une demi-heure après nous étions installés tous les quatre dans nos deux chars à bancs, refaisant en sens inverse la route que nous avions parcourue la veille, mais avec une allure bien plus rapide, car à partir de Zermatt le chemin descend toujours.

On ne saurait s'imaginer comme la perspective, en se déplaçant, change les objets. Nous tournions le dos au fond de la vallée, et rien ne nous rappelait la forme des lieux que nous avions admirés. L'aspect des montagnes était tout autre. Leurs escarpements, leurs profils prenaient des lignes différentes que nous reconnaissions à peine. II nous semblait passer par une route nouvelle au milieu d'un pays où nous ne serions jamais allé, et nous ne sentions pas cette monotonie du retour à travers les même sites qui était à craindre. La lumière du soir, qui ne colore pas le paysage dans le même sens nue la lumière du matin, modifiait les effets

et donnait plus de gravité aux masses grandioses des montagnes; une ombre plus épaisse s'amassait au fond des précipices où gronde la Visp. C'était beau, mais d'une beauté moins riante.

A un passage étroit, nous rencontrâmes un char. D'un côté, l'abîme ; de l'autre, quelques chalets avec leurs étables et leurs dépendances. Il fallut dételer le cheval de la voilure qui nous croisait et faire entrer le char qu'il traînait sous un toit à porcs, pour nous faire de la place.

Plus loin, le torrent que nous avions aisément traversé la veille, grossi par les neiges fondues de la journée, parut vouloir nous barrer le chemin, mais on parvint à le franchir sans accident.

L'autre torrent, placé un peu plus loin , avait conservé son niveau, et les chars à bancs le passèrent avec facilité.

A quelque distance de là, sur le bord de la route, se dessina la silhouette d'un homme immobile qui regardait attentivement une perspective de montagnes encadrées par l'échancrure de la vallée et qui baissait la tête vers une sorte de livre qu'il soutenait d'une main. En approchant de lui, nous vîmes que c'était un peintre prenant un croquis. Nous le saluâmes; mais il ne nous aperçut pas, absorbé qu'il était dans la contemplation de ce site magnifique. Au moins la nature n'était pas belle pour

rien; dans celte solitude, elle avait un admirateur fervent qui fixait quelques traits de son ondoyante et toujours nouvelle physionomie.

Il était presque nuit lorsque nous arrivâmes à Saint-Nicolas, passablement moulus par les cahots de notre char à bancs d'une suspension très sommaire. La couchant mettait encore ses lueurs rougeâtres sur les plus hautes assises des montagnes formant les parois de la vallée, tandis que l'ombre froide et violette envahissait tout le fond de la gorge. Le ciel , qui s'était conservé pur jusqu'à cette heure, se couvrait de grands nuages bizarres se déchirant l'aile comme des chauves-souris affolées aux pointes aiguës des roches. Le vent chaud haletait comme la respiration d'une poitrine oppressée. Une lourdeur d'orage pesait sur les poumons, et dans les nuées passaient des lueurs intermittentes comme le reflet d'un feu qu'on souffle : on entendait des bruits sourds de tonnerre lointain ressemblant à des grognements d'ours dans la montagne, les rugissements de la Visp, dont on entrevoyait l'écume livide à travers les couches d'ombre qui allaient s'épaississant et qu'illuminait par instants une lueur sulfureuse d'éclair.

Quelques larges gouttes de pluie nous firent quitter le balcon de l'hôtel, d'oîi nous contempHons la beauté farouche de ce spectacle, et nous rega-

gnâmes notre chambre donnant sur une galerie, en haut de la cour intérieure, arrangée en façon de patio espagnol, qui forme le centre du bâtiment. Ces trois galeries superposées font un assez bon effet, et cette distribution nous parut aussi élégante que commode.

Bercé par le roulement du tonnerre et le bruit du torrent, nous ne tardâmes pas à nous endormir; mais la fantaisie du sommeil nous ramena au mont Cervin. Nous escaladions sa cime ardue avec la facilité du rêve, et, ne trouvant pas de carte dans notre poche, pour souvenir de notre visite nous écrivions sur la roche, comme au bas d'un feuilleton, notre signature.

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