DE SAINT-NICOLAS A VIESCH
L'orage de la nuit avait emporté les nuages, et le soleil brillait quand nous nous réveillâmes. Au bout de quelques minutes, toute la petite troupe était en selle et le départ s'opéra. Nous n'avons pas à décrire ce chemin déjà parcouru. Les différences que le changement de direction donnait au paysage, très sensibles à l'œil, ne pourraient se faire comprendre sans de minutieux détails, dont le lecteur se lasserait bien vite.
Cette fois, parmi nos guides, se trouvait une femme; c'était elle qui tenait la bride de notre cheval et le soutenait aux passages difficiles. Notre vieille galanterie française souffrait de voir cette brave montagnarde marcher à pied auprès de notre bête, d'un pas alerte et ferme, sans faire le moia-
dre effort pour régler son allure sur celle d'ailleurs assez pacifique de l'animal. Nous étions un peu humilié de voir en notre personne le sexe fort protégé par le sexe faible; mais la renvoyer, c'eût été lui faire perdre un gain sur lequel elle paraissait compter. Elle était intelligente, attentive, pleine de prudence, et s'acquittait de sa tâche à merveille. Nous nous résignâmes donc à cette bizarrerie d'avoir un guide femelle. Quoique nous ne sachions pas l'allemand, elle nous adressait souvent la parole en cette langue, et répondait, tout en marchant, d'un air de bonne humeur, aux plaisanteries des guides, parmi lesquels se trouvait son mari. En passant devant un village qu'on apercevait sur l'autre versant de la vallée, à une grande hauteur, accroché, on ne sait comment, à sa paroi presque verticale, et suspendu comme un nid d'oiseau, de grands éclats de rire s'élevèrent entre les guides, à une histoire que racontait l'un d'eux. Nous aurions bien voulu savoir la raison de cette hilarité, et comme entre ces bons Allemands il y en avait un qui écorchait un peu le français, il essaya de nous communiquer la chose : « Vous voyez bien là-haut ces chalets que, tout à l'heure, va recouvrir le nuage; eh bien, c'est le village oii l'on ferre les poules. » Nous croyions n'avoir pas bien entendu, mais il répéta très distinctement sa phrase. C'était
bien cela qu'il voulait dire, et celte idée le faisait rire d'une oreille à l'autre et sa poitrine se soulevait en éclats convulsifs. Quand il fut apaisé, il condescendit à nous expliquer sa plaisanterie. La place du village est tellement en pente que les poules ne peuvent pas la traverser sans glisser dans le précipice à moins d'être ferrées à glace comme les chevaux. Cette facétie d'un goût germanique le réjouissait beaucoup, et, en effet, l'exagération est assez drôle et peint bien la raideur de la pente, sur laquelle on ne conçoit point que les maisons ne glissent pas plus aisément encore que les poules au fond de l'abîme. Ce village nous fit penser à la ville d'Alhama, en Espagne, dont la place, formée par la cime d'un pic, est rayée de grandes stries creusées au ciseau pour retenir le pied des gens et des bêtes, qui sans cela rouleraient au bas de la montagne. Il semble, en traversant cette place, qu'on marche sur une énorme lime.
Nous trouvâmes au hameau de Stalden des caravanes de touristes qui montaient vers Zermatt, les uns à cheval ou à mulet, les autres à pied, et se rafraîchissaient au café de la grande rue ou plutôt de l'unique rue de l'endroit. Un peu plus loin, nous fîmes la rencontre d'une jeune dame, dont le teint pâle semblait accuser les langueurs d'une convalescence, qui voyageait en chaise à porteurs, ac-
compagnée de sa famille. Cette chaise à porteurs est un fauteuil fixé entre deux brancards que soutiennent deux hommes au pas ferme et rythmique ; deux autres péons les suivent pour relayer. Ce doit être une assez douce manière de voyager, quoiqu'il soit peut-être pénible, dans nos modernes idées occidentales, d'être porté par nos semblables momentanément changés en bêtes de somme. Mais il ne faut pas être plus soucieux de la dignité des gens qu'ils ne le sont eux-mêmes, et d'ailleurs il n'y a rien d'humiliant à porter une jolie femme; comme paquet, cela est plus agréable qu'une malle.
On repassa sur le pont de Neubruck, dont l'arche en dos d'âne fait un si joli effet pittoresque à ce point de la vallée, et bientôt Viège se découvrit à nos regards avec le clocher carré de son église, semblable au donjon d'une forteresse.
Comme nous voulions repartir aussitôt pour le glacier du Rhône, nous descendîmes à l'hôtel de la Poste, où se trouvent concentrés tous les moyens de locomotion. Après avoir déjeuné avec un appétit aiguisé par l'air de la montagne, nous nous mîmes en quête d'un voiturin. Sous la remise de l'hôtel, une certaine quantité de véhicules, calèches, chaises de poste, s'offrait à notre choix, qui se fixa sur une calèche très propre, très confortablement installée, qui paraissait à la fois solide et
légère, chose importante en pays de montagnes ; elle était fraîchement vernie, et des filets rouges relevaient les raies de ses roues. Cette préférence suscita des jalousies et des querelles entre les autres conducteurs et notre cocher, qui leur répondait des injures en allemand, en italien et en français, selon leur langue. Cette dispute polyglotte nous amusait : un moment on fut près d'en venir aux mains; mais notre cocher, quoique boiteux, grimpa lestement sur son siège, toucha ses bêtes, et le bruit des vociférations s'éteignit derrière nous, comme les aboiements de chiens lassés de poursuivre une voiture.
Nous longions le Rhône, coulant à travers la plaine assez large qui forme le fond de la vallée, et en peu de temps nous atteignîmes Brieg, petite ville à laquelle les boules et les pointes de ferblanc étincelant au soleil qui hérissent ses toits donnent de loin l'apparence d'une ville moscovite ou orientale. Le château du baron de Stockalper, avec ses quatre tours surmontées de coupoles à forme bulbeuse qu'on dirait argentées, a l'air d'un petit Kremlin transporté en Suisse. La ville est riante et animée, à cette époque, par le passage des voyageurs qui se dirigent vers le Simplon pour descendre en Italie. Nous ne finies que la traverser après avoir pris un cheval de renfort;
LE MONT GERVIN. 295
car la route, à partir de là, commence à monter sensiblement.
Il semble qu'un souffle méridional se fasse déjà sentir dans cette portion de pays; les pins s'y montrent avec leur écorce rougeàtre d'un ton vivace qui rappelle la chair, leurs branches plus courtes et d'un vert moins sombre, sous lesquelles le soleil pénètre aisément. Il suffit d'un végétal pour changer le caractère d'un paysage, et ces pins changeaient en Italie ce coin de Suisse.
Cependant nos chevaux avaient pris une allure plus lente, nous montions toujours, et la vallée s'approfondissait de plus en plus. La route, excellente d'ailleurs, suivait une rampe taillée en corniche dans le versant escarpé, et quand on regardait en contre-bas du côté extérieur, loin, bien loin à travers les arbres dont on dominait les cimes étagées, on voyait luire par place le Rhône engouffré. Souvent même le regard glissait, en essayant de se retenir à quelque détail, sur des pentes d'une inclinaison inquiétante. A ces moments-là, il est difficile de ne pas s'accrocher avec une sorte de contraction nerveuse au rebord de la calèche. Quelques palpitations de vertige vous battent aux tempes, et l'on ne peut s'empcchcr de sonder l'abîme de l'œil comme poussé par une curiosité de peur. Si les chevaux s'emportaient ou s'abattaient, si une
roue se détachait OU empiétait sur le vide à quelque passage étroit I quelle chute affreuse, comme on rebondirait hideusement fracassé, vivant peut-être encore, d'arbre en arbre, de roche en roche, pôlcmôlc avec les débris de la voiture et les cadavres des chevaux, jusqu'à ce qu'on arrivât tout sanglant à cette noire profondeur où bouillonne le torrent, qui vous reprendrait et vous tordrait dans ses tourbillons ! Ces pensées vous traversent l'esprit rapides comme l'éclair, surtout lorsque la route surplombe quelque précipice à pic dont rien ne vous sépare, pas même le plus mince parapet. Ces Suisses, montagnards de nature, semblent mépriser les garde-fous ; ils n'en mettent nulle part, à peine à quelques tournants dangereux deux ou trois morceaux de bois croisés que le moindre choc emporterait. Mais bientôt un espace de deux ou trois pieds de terre entre vous et le précipice vous rassure et vous laisse admirer en paix la sublimité du paysage, qui devient de plus en plus solennel [et grandiose. Le Rhône se fraye son passage à travers ce gigantesque bloc de rocher comme une scie qui couperait une pierre. Ses eaux glissent à la façon d'une lame d'acier au fond de l'étroite et sombre coupure, et l'on sent combien de siècles de travail il a fallu au torrent qui plus tard sera le grand Rhône pour forcer cette barrière qui eût pu l'arrêter
à sa naissance ou le faire rebrousser vers d'autres destinées.
Quelquefois la vallée s'élargit un peu, et, moins étranglée entre des parois verticales, laisse voir sur le bord du gouffre quelques carrés de prairies, quelques cbalets parmi des bosquets de noyers et de châtaigniers; mais le Rhône, cherchant le niveau, creuse et fouille toujours, approfondissant son lit.
On a à sa gauche le grand glacier d'Aletsch, le Wischerhorn et son glacier, qui, de ce point, masquent en partie les escarpements intermédiaires, et à droite, un peu dans l'éloignement, le mont Ofen, le mont Thalli, le mont Lienin, qui forment de superbes dentelures. En ce moment, les nuages les enveloppaient à demi, car le temps se gâtait et des vapeurs commençaient à ramper sur les pentes dénudées et à baigner les noires forêts de sapins. Le soir venait brumeux et froid : un soir du Nord après une journée du Midi. Ce n'est pas qu'il fût tard encore, mais l'ombre s'amasse vite au fond des vallées, et les bancs de nuages, glissant les uns sur les autres, interceptaient la lumière. Bientôt ces fumées grisâtres s'effrangèrent et laissèrent flotter de longs fils, pareils aux hachures d'un dessin. De fines gouttes de pluie, pénétrantes comme des aiguilles, chassées par le vent, nous piquaient la figure; peu à peu elles s'élargirent, et
une vraie averse se déclara, une averse de montagne : il pleuvait au-dessus de nous, à côté de nous et au-dessous de nous. Heureusement nous approchions de Viesch, et quoique notre intention fût de pousser jusqu'à Munster ce jour-lù , noire petit conseil résolut de s'arrêter à l'auberge de ce village, qui n'avait pas mauvaise apparence. Cela allongeait un peu notre étape du lendemain ; mais rien n'est triste comme le brouillard et la pluie entre ces hautes parois tendues de rideaux noirs par la funèbre verdure des sapins, qui, mouillée, devient encore plus sombre. La nuit d'ailleurs est particulièrement sinistre dans ces lieux farouches et pleins de périls que l'imagination grandit.
Notre voiturin détela ses chevaux ruisselants, la calèche fut remisée, et nous, en attendant le dîner dans une grande chambre dont l'orage fouettait les vitres, nous regardions le village de Viesch, avec ses maisons et ses chalets, son clocher blanc à toit pointu, et nous écoutions, non sans un certain plaisir mélancolique, le tintement de la pluie. Un vers de notre première jeunesse, auquel, certes, nous n'avions pas pensé depuis plus de trente ans, nous revenait en mémoire comme le refrain d'un air oublié, et devant la fenêtre, nous répétions machinalement :
Moi, j'écoute le son de Teau tombant dans l'eau I
DE VIESCH A HOSPITAL
Pendant la nuit, le ciel avait égoutté ses urnes et il ne pleuvait plus le matin. Nous voilà de nouveau partis, menés gaiement par notre voiturin, qui avait un prénom de femme et s'appelait Hélène Bartholomé : c'était un Niçois devenu Français, et d'un entrain méridional. Il lançait 'ses bêtes avec une sorte de fantasia, s'agitant, criant, gesticulant, leur adressant des injures ou des diminutifs caressants, comme un muletier espagnol, mais au fond manœuvrant sa voiture avec beaucoup de prudence dans les passages difficiles et très habile cocher ; il se montrait d'ailleurs bon prince pour les garçons d'écurie qui attachaient ou détachaient les chevaux de renfort, et, sobi'e lui-même, leur faisait verser de bonnes rasades de kirsch. A propos
de kirsch, nous en achetâmes d'excellent d'une vieille femme, logée au bord de la route dans un chalet ressemblant à une boîte à cigares percée de deux trous, un pour la porte, l'autre pour la fenêtre.
La route, passant à travers des bois de sapins clairsemés, ne suivait plus le Rhône, qui roulait ses eaux au pied de l'autre versant de la vallée. Le paysage peu à peu se dépouillait de végétation; des bois résineux, chétifs et rabougris, montraient seuls leur maigre silhouette ; à droite et à gauche, la terre apparaissait sur cette espèce de plateau dans sa nudité grandiose ; des nuages, d'une blancheur bizarre et comme argentée, qu'on aurait pu prendre pour des montagnes de neige dérivant dans le ciel, ou des banquises du pôle, flottaient dans l'azur froid. Quoiqu'on fût au milieu d'août, la température s'abaissait sensiblement, et le manteau, tout à l'heure incommode, devenait d'un bon secours. A cette hauteur balayée par les vents, peu de cultures réussissent; à peine y vient-il à maturité un peu de seigle ou d'orge.
Nous ne parlerons que pour mémoire des villages ou plutôt des hameaux semés le long du chemin, tels que Niederwall, Blizigen, Selkigen, Rizigen, Gluringen, peuplés entre eux tous d'un millier d'habitants que menacent et qu'engloutissent par-
fois les avalanches très fréquentes en cette contrée, bordée de pentes neigeuses. Les observations qu'on peut faire sur des villages en passant devant eux en voiture, souvent à une certaine distance, ne peuvent naturellement pas être très approfondies. Mais il suffit d'un coup d'oeil pour être frappé par l'étrange couleur des chalets qui les composent. Ils sont absolument noirs ; ce n'est pas qu'on les peigne de cette couleur, mais, à ce qu'on nous a dit, le soleil calcine les sucs résineux sortant du bois de mélèze dont ils sont bâtis et leur donne cette teinte funèbre, ce qui ne contribue pas à la gaieté du paysage, déjà très sévère 'par lui-même. Le soleil qui partout dore, là, noircit.
Munster est plus considérable. Ce village possède une église curieuse, précédée d'une espèce de porche ou narthex, où des décorateurs italiens ont peint des fresques d'un assez bon effet. L'intérieur de l'église, plein d'une ombre mystérieuse, porte les fidèles à la prière et les touristes à la rêverie. A la richesse d'ornement des chapelles on sent un pays de vive foi catholique. Les temples protestants, d'un gris froid, n'ont pas cette profusion amoureuse. On est surpris en ces contrées presque perdues dans la montagne de trouver des retables à sculptures, des autels tout dorés, des statues peintes. De nombreux pèlerins se rendent à cette
église ainsi qu'à une petite chapelle très ornée, située sur le bord de la route.
On s'arrêta pour déjeuner et reposer les chevaux à l'hôtel de la Croix-d'Or, installé dans un beau chalet à la façon du pays, et non dans une vague copie d'hôtel des bords du lUiin. La pièce où l'on nous servit était toute boisée de mélèze d'un ton brun et fauve que Rembrandt eût volontiers donné pour fond à une de ses figures, qui reçoivent un soufflet de lumière sur une joue et un baiser d'ombre sur l'autre. Des ferrures ouvragées, des panneaux d'une complication curieuse décoraient la porte. Le plafond, assez bas, divisé par des poutrelles, se coupant à angle droit et formant des caissons, présentait au centre, dans un compartiment circulaire, une sorte de blason plus ornemental qu'héraldique, composé de deux étoiles en chef et d'une fleur en pointe. Il nefaudrait pas voir là une indication de noblesse: les bourgeois, les paysans même avaient des armoiries qui se transmettaient de père en fils comme une marque ou un cachet de famille. Une vaste armoire, montant jusqu'au plafond qui semblait s'appuyer sur elle, avait beaucoup decaractère et se liait à la maison comme bâtie avec elle. Les fenêtres, petites pour offrir moins de prise auvent, enchâssaient leurs vitres dans des losanges de plomb et envoyaient d'une façon pittoresque leur
lumière transversale aux vaisselles et aux cristaux placés sur la table. C'était une de ces chambres bien enveloppées, bien closes, d'un ton chaud et doux, hospitalières, qui vous donnent le sentiment qu'il serait bon d'être là, l'hiver, près du poêle ronflant, à souffler la fumée d'un cigare dans les pages d'un livre, pendant que la neige étend ses couches de duvet sur le toit projeté en avant, et que la bise hurle et geint dehors comme un chien mis à la porte. Dans la montagne si rude à l'homme, si âpre, si farouche et qui semble le repousser de sa solitude comme un intrus, au milieu des précipices, des glaciers, des avalanches, des torrents, des rochers, des forêts incultes, où tout est péril, menace et fatigue, on est plus sensible au nid tiède et bien abrité qui vous accueille et vous protège.
On fait quelquefois en voyage ce rêve de rester à tout jamais en des endroits d'où l'ennui vous chasserait le lendemain. Heureusement le conducteur loujours^pressé arrive et fait envoler votre rêve par ce mot : « En voiture ! »
Hélène Barlholomé se montrait sur le seuil de la porte et venait nous avertir que la calèche était prête. Il n'y avait pas de temps à perdre.
La vallée au delà de Munster rapproche ses versants et se resserre en gorge. Rien de plus sau-
vage et de plus désolé ; il faut toute l'énergie et toute la volonté de Thomme pour se frayer passage à travers tant d'obstacles. L'intention bien visible de la nature était de le bannir de ces solitudes où elle prépare ses mystères dans le laboratoire du chaos. Elle a multiplié les barrières, élevé des murs infranchissables, roulé d'immenses roches, ouvert l'écluse des torrents. Mais rien n'arrête cet être audacieux et chétif à qui s'intéressait le titan Prométhée. Il s'avance pas à pas, se faisant sa route avec les débris de la montagne ; le pic, la mine ont raison du granit. Il longe l'ubîme sur une étroite corniche, il escalade les pentes par des lacets brisés vingt fois et repliés sur eux-mêmes, il jette au-dessus du gouffre où le torrent se dissout en écume, l'arche frêle d'un pont, il troue d'un tunnel le roc qu'il ne peut surmonter, et il arrive où il veut. Les voitures passent sur le front indigné 'de l'alpe, et les roues tracent leur ornière dans la neige qui croyait rester éternellement vierge.
En cet endroit de la vallée, il n'y a plus que d'énormes rochers aux talus abrupts, aux escarpements bizarres , aux brusques cassures , aux lézardes profondes, déjetés, effondrés, fendus, s'épaulant l'un contre l'autre, surplombant, arrêtés dans leur chute par des équilibres hasardeux, quelque chose comme les ruines d'une planète
cassée en morceaux. D'autres fois, la paroi s'élève d'un bloc comme la muraille d'une forteresse de géants. Plus loin, à travers les ouvertures du rempart ont roulé sur les pentes des cascades de pierres aux bonds tumultueux. Les fragments de roche détachés du sommet de la montagne par les neiges, les pluies ou les infiltrations, se présentent dans un désordre de cataclysme, culbutés, bouleversés, hérissant leurs angles arides, blanchâtres, effroyables à l'œil comme l'effrondement d'un charnier antédiluvien. Le rêve croit y reconnaître vaguement les os de monstrueuses bêtes disparues. Dans tout cela nulle plante, nulle verdure, aucun signe de vie que çà et là quelques touffes pâles de genévrier : c'est le règne de la pierre et de l'eau sauvage. Le Rhône si près de sa source semble rouler de l'ardoise liquide ; mais que cette horreur est grandiose ! quelle solennité tragique ! quelle majesté terrible l Comme la montagne vous écrase de sa disproportion gigantesque et comme on sent une terreur sacrée en passant au pied de ces masses immenses ! Involontairement on baisse la voix de peur d'éveiller le génie faroiche du lieu et de lui apprendre qu'on est là; si, dans sa mauvaise humeur, il allait secouer son manteau et vous en faire tomber comme une mie de pain ou bien encore vous écraser entre les plis de son front sourcilleux 1
Dans cel anfractueux corridor de rochers, les vents s'engouffraient avec une incroyable furie, se heurtant aux angles, tourbillonnant aux détours, s'ameulant aux passages étranglés. Jamais nous n'avons entendu d? bruit si étrange. C'étaient des cris irrités, des soupirs douloureux, des lamentations, des huées, des abois, des rugissements, des tonnerres sourds, des sifflets aigus, des rumeurs d'armures choquées, des retentissements et des soubresauts d'artillerie passant sur des ponts d'airain, des murmures de grandes eaux qui s'avancent, et parfois comme des protestations d'éléments surmenés et lassé* de leur tâche ; par moments, on eût dit, aux glapissements et aux miaulements qu'on entendait, des combats d'éperviers et de chats-tigres, puis un silence se faisait comme si les deux adversaires se fussent entre-tués ; ce n'était plus qu'un râle et une palpitation d'aile mourante; puis le sabbat recommençait. Un long éclat de rire, méchant, aigu, d'une strideur ironique comme celui de Méphistophélès ou comme la note aigre d'une clef forée qui insulte un chef-d'œuvre, partait d'une fissure de roc. Les mauvais esprits semblaient se réjouir dans cette désolation de la nature.
Cependant la vallée s'évasant, et n'offrant plus ses jeux d'orgue aux improvisations échevelées des vents, ce grand tumulte s'apaisa.
A peu près vers cette hauteur, on traverse un pont sous l'arche duquel le Rhône se précipite au fond d'une gigantesque déchirure de rochers aux cassures bizarres qui semblent avoir été faites par le marteau de quelque Titan géologue. Sur cette arche d'un jet hardi s'appuie un second pont percé d'arcades à plein cintre qui rejoint les rives et met de niveau les deux bouts de la route. Quand du garde-fou l'on se penche et l'on regarde la cascade, on est ébloui de l'incroyable vitesse de l'eau qui fuit comme la flèche dans une fumée d'écume avec des sifflements et des tonnerres. Il vous semble que cette chute vous attire, vous entraîne et vous emporte comme une paille au vent de son tourbillon. Ce qui étonne, quoique bien naturel, c'est cette vague toujours remplacée par une vague, ce flot que pousse un autre flot, cette continuité torrentueuse et vertigineuse. Cela nous faisait penser à ce livre d'Edgar Poë, les Aventures d'Artlmr Gordon Pym, où les explorateurs du pôle austral trouvent de l'eau qui se sépare et se dévide comme les fils d'inépuisables bobines.
Nous approchions du glacier où le Rhône prend sa source. Le grand fleuve que nous avons vu s'épancher dans l'azur de la Méditerranée ' par un delta d'embouchures et dont nous connaissons presque tout le cours, est là bien petit et bien
jeune encore ; mais c'est un enfant gâté, un mauvais garçon qui se débat, trépigne, hurle et montre déjà l'impétuosité de son caractère. Il est tout sale et barbouillé, car il ne s'est pas lavé la figure dans cette belle cuvette du Léman, où il se décrasse de son limon. Il s'échappe parmi les pierrailles roulant presque autant de terre et de cailloux que de flots et emmène souvent ses rives avec lui. Tout ce fond est marécageux l'été, et l'hiver les lavanges y descendent des montagnes voisines recouvrant quelquefois à demi le village d'Obergestein.
Le glacier se découvrit bientôt dans toute sa magnificence ; mais n'anticipons pas sur les descriptions que nous devons en faire et entrons, pour nous réchauffer, dans l'hôtel situé au pied de la montagne, un vaste et bel hôtel, caravansérail des touristes, au milieu de ce désert de glace. On nous servit du thé bien chaud, près d'un poêle allumé, dont les bouches soufflaient une tiède haleine, plus agréable que la bise coupante de la vallée. C'est une sensation rare que de se chauffer avec plaisir au milieu du mois d'août.
A quelques pas de l'auberge, le glacier du Rhône, qui ferme le fond de la vallée, se dresse comme un immense mur de cristal. Aucun glacier ne cause cette impression. L'œil le saisit d'un coup et l'embrasse de la base au sommet. II s'épanche entre
deux montagnes, les Galenstock et le Grimsel, mais d'un seul jet. Figurez-vous une chute du Niagara figée. Le fleuve de glace qui prend sa source cinq ou six lieues plus loin, sur les cimes éternellement neigeuses, descend jusqu'au déversoir de granit et tombe tout d'un morceau comme une nappe de verre. En bas, les blocs qui se rebroussent et se brisent en éclats simulent à s'y méprendre les bouillonnements et les rejaillissements de l'écume. Puis le fleuve gelé, après ce tumulte de remous et de tourbillons immobiles, s'étale dans le cirque creusé au pied des montagnes, et les stries des glaces lui donnent l'apparence d'une eau qui ondule et remue ; mais tout à coup le fleuve s'arrête, laissant voir par la tranche ses blocs d'une transparence bleuâtre. Dans cette tranche s'ouvre une espèce de grotte d'azur qui rappelle la source de l'Arveiron, Le Rhône en jaillit trouble et terreux et se met aussitôt à courir à travers les débris des moraines dans une sorte de bas-fond marécageux. Est-ce là bien véritablement la source du Rhône? M. de Saussure la voyait dans trois torrents tombant de plus haut et qui passent sous le glacier d'où ils ressortent mêlés ensemble avec le nom du fleuve.
L'extrême déclivité du glacier qui lui donne l'air d'une cascade a cet avantage d'empocher les
terres et les poussières flottantes d'y séjourner. Aussi esl-ii d'une couleur bien plus pure que la Mer de glace au Montanvert. Les blocs ont gardé leur blancheur et n'olTrent pas ces froides teintes d'un gris verdâlre qui salissent ordinairement les glaciers.
Du petit pont de bois d'où nous contemplions ce spectacle merveilleux, nous voyions des touristes se suivant par files et précédés de leurs guides traverser la partie plane du glacier. Ces petites quilles noires à peine perceptibles nous servaient d'échelle de proportion et nous démontraient l'énormité de ces blocs de glace et de roche. On perd aisément dans les montagnes le sentiment des grandeurs réelles et surtout des distances.
On vint nous appeler pour monter en voiture. Notre voiturin avait bien fait les choses : nous allions escalader le glacier du Rhône à quatre chevaux. La route, taillée dans les flancs du Galenstock, où elle trace d'innombrables lacets, vient à plusieurs reprises toucher presque le bord du glacier sur lequel on plonge comme d'un balcon de théâtre. On voit les crevasses de ses flancs, l'entassement singulier de ses blocs, les cavernes d'un bleu vert qui s'y creusent, l'on apprécie tous les détails de cette énorme masse que voilait le lointain de la perspective. La ligne de la chute se
dessinait sur le ciel avec une netteté étincelante ; mais si d'en bas elle paraissait horizontalement unie, de près elle se hérissait d'aiguilles et de cristaux aux déchiquetures bizarres, qu'un rayon de soleil faisait briller comme des pierres précieuses : c'était superbe, au delà de tout rêve et de toute description.
Pendant que nous montions cette rampe tant de fois reployée sur elle-même, nous eûmes cette sensation d'escalade inutile que donne la célèbre eau-forte de Piranèse, oii Ton voit dans des architures pareilles à celles que bâtit le cauchemar un malheureux qui gravit des escaliers fantastiques dont les paliers se déplacent et se représentent toujours sous ses pieds. Il monte désespérément et finit par n'être plus qu'un point à peine perceptible. Il disparaît enfin hors du cadre, mais l'on sent que son ascension continue. Une voiture partie avant nous représentait, dans cette circonstance, l'opiniâtre grimpeur de Piranèse. Nous la voyions cheminer lentement sur la rampe supérieure, puis elle disparaissait dans un tournant. Au bout de quelque temps, plus haut, sur la pente d'un autre lacet, elle récemment çait son évolution et ainsi de suite à l'infini. Sans doute nous faisions le même chemin, mais elle le rendait sensible à nos yeux par une image frap-
312 LES VACANCES D;U LUxNOI.
pnnte. Enfin nous la perdîmes de vue. Elle venait d'atteindre le col de la Fiirka et descendait l'autre versant de la montagne.
Il est bien entendu que cette route, parfaitement entretenue d'ailleurs, n'a pas le moindre garde-fou, mais seulement de petites bornes largement espacées et incapables de retenir une voiture. Cependant les accidents sont très rares.
Vers le sommet de la montée, à droite, s'ouvre une perspective sur une haute vallée neigeuse creusée en bassin entre les cimes, d'où ruissellent des filets blancs, comme si les mamelles de la montagne faisaient jaillir leur lait.
Par un de ces contrastes si fréquents dans les Alpes, sur la pente que nous gravissions entre les neiges et les glaciers, parmi une nappe de gazon vert, s'épanouissaient des fleurettes nées d'un rayon de soleil égaré par là; — ici les fleurs du printemps, là les frimas de l'hiver.
Nos chevaux, excités par le cocher et le garçon d'écurie (en Espagne nous eussions dit le zagal) qui les précédait à pied, atteignirent enfin le plateau suprême, qu'on appelle le col de la Furka. C'est un passage étroit, que bornent d'un côté un roc contre lequel s'adosse une petite auberge où l'on abandonne les chevaux de renfort et où l'on trouverait au besoin un lit si le temps était trop mauvais,
et de l'autre côté la profondeur d'un précipice insondable au regard.
Un effet des plus étranges nous attendait au col de la Furka. Le temps sur l'autre revers de la montagne était clair et sans nuages ; mais il n'en était pas ainsi sur le versant opposé.
Une vapeur légère, transparente d'abord comme une gaze, mais qui bientôt s'épaissit, ne laissait apercevoir la profondeur de l'abîme que comme à travers un rêve. Rien de plus singulier que ce gouffre blanc, laiteux, opalin, qui ressemblait à l'infini sans forme et sans couleur.
La vapeur écumait mollement sur le bord de la route, qu'elle n'envahissait pas, comme une mer aérienne poussée par une brise silencieuse. Les chevaux galopant sur la pente rapide avaient l'air de fuir devant la marée montante, et toujours l'océan de brume, pareil à la mer d'Amrita des théogonies indiennes, poussait ses blancs flocons qui moutonnaient contre le rebord du chemin.
Il nous semblait suivre au flanc d'un pic sortant du fond de l'abîme et se prolongeant jusqu'au ciel une étroite corniche suspendue sur l'infini, audessus des ténèbres blanches et du vaporeux nonêtre, comme si nous voyagions à travers ces limbes où reposent dans des enveloppes de brumes les chrysalides mystérieuses des formes qui ne sont
pas encore et qui attendent leur éclosion. Tel devait être en dehors du temps et de l'espace le lieu innommé où Faust va trouver les Mères.
A force de descendre, nous sortîmes de cette fumée trop légère pour ramper dans le creux des vallées, et au bout d'une heure, après avoir traversé un village dont le nom nous échappe, et qui a une auberge desservie par des ca^pucins, nous arrivâmes à Hospilal, que les Allemands appellent Auspinsthall, très satisiaits, mais un peu las, de notre journée. Nous avions une courbature d'admiration !