‹ Les vaincusChapitre 12 sur 21 · LE PORTRAIT DE FRANÇOISE · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DE FRANÇOISE

Une salle du palais Ridolfi. Luxe sévère, boiseries sombres. A droite et à gauche portes closes. Au fond une fenêtre étroite et haute. Meubles de bois sculpté, vases précieux, une toile sur un chevalet, une statuette de marbre antique. Quelques livres sur une planchette, somptueusement reliés. Au début de la scène, Bernardo Ridolfi est assis à gauche de la fenêtre, un volume ouvert sur ses genoux.

MACHIAVEL, entrant par la droite

Messire Bernardo, je tous salue.

BERNARDO, relevant la tête

Bonjour, Niccolo mio !

MACHIAVEL

Que lisez-vous là?...

BERNARDO

Mon bréviaire...

MACHIAVEL, regardant le volume

Voyons... un superbe exemplaire de notre Dante Alighieri!... Ces lettres ont la vigueur de frappe de la pensée qu'elles expriment, et ce fermoir d'argent massif est un noble et ]3arfait joyau.

BERNARDO

Je suis assez fier du volume. Il vient de la Bibliothèque Laurentienne. Le chancelier du roi de France, Philippe de Commines, un connaisseur, voulait l'enlever à tout prix...

MACHIA'V'nL, se penchant sur la page ouverte

Chant dixième de VInferno : les tombes ardentes... Parfaitement. Quels ennemis et quels amis rê^iez-vous d'envoyer là-bas?

' BERNARDO, fermant son livre

Tu les connais. Quoi de nouveau?

MACHIAVEL

Pas grand chose... Nous filons nos intrigues, et le Frate déchaîne ses discours.

BERNARDO

Oui, j'en ai eu l'écho par Françoise... Je l'y laisse aller par faiblesse, et aussi pour être au courant...

MACHIAVEL

Oh! tous les maris font de même... Vous savez alors ses fureurs...

BERNA RDO

Derniers cris d'une bête traquée !

MACHIAVEL

Euh!... qui sait?

BERNARD G

Le Pape est à bout de patience, il veut sévir...

MACHIAVEL

Certes, il lèvent... Entre nous, mettez-vous grand crédit en ce vieux roué de Borgia? L'avocat espagnol veille en lui sous la robe du très saint Pontife... Sa famille est très encombrante, de la Vanozza à la Lucrèce, sans compter le beau duc César... Dinsultes il ne lui chaut guère, pourvu que rentrent les impôts.

BERNARD O

Nous ferons donc nos affaires nous-mêmes. La prochaine Seigneurie sera nôtre, à une forte majorité.

Ah!... bon, cela!... Vous en êtes sur?

BERNARD o

Autant qu'on peut l'être par là...

11 fait mine de compter de l'argent.

J" Havouai'oU'. — "3

MACHIAVEL

A cet argument rien à dire... Et puis?... Vous n'ignorez pas que tout reste à faire tant que le Frate tient le peuple...

BERNARDO

Nous lui défendi'ons de parler...

MACHIAVEL

Faire taire Jérôme? Impossible!... Il parlera jusqu'au dernier souille... Et, tant qu'on l'entendra, il sera puissant.

BERNARDO

Nous l'enlèverons par surprise et le remettrons au Saint-Père...

MACHIAVEL

Difficile... Il est fin comme un diable, avec toutes ses oraisons... Il évitera les sm^prises.

BERNARDO

Bon! nous le ferons tuer en public, dans une rixe, comme par hasard, avec l'aide de quelques têtes chaudes : Dolfo Spini et ses compagnons...

MACHIAVEL

C'est possible. Ou on les tuera... et vous aurez

une solide émeute... (Geste de dédain de Bemardo.) N'en

faites pas fi, croyez-moi... l'aventure peut coûter

cher et faire tomber plus d'une tête... Rappelez-vous Tornabuoni, del Nero et leurs partisans, des patriciens de vieille souche... Ils n'attendaient pas l'échafaud, et Dieu ou le diable ont leur âme...

(Un silence) C'est tOUt ?

BERNARDO

C'est tout. Montre ton jeu...

MACHIAVEL, pesant ses paroles

Toute sa force est l'amour du peuple... Il faut dompter cette force-là...

BERNARDO

En sais-tu le moyen ?

MACHIAVEL

Peut-être...

BERNARDO

Par tout rinferno, parle donc !

MACHIAVEL

Que diriez- vous d'un autre moine qu'on lui susciterait pour rival ? Non pas un prêcheur de son style, non... mais un hâbleur formidable qui sache aussi se frapper la poitrine et croasser comme un corbeau?... Une de ces trognes truculentes comme il s'en trouve dans les ordres, au verbe horrifîque, au râble puissant, de ces drôles qu'on envoie en

Allemagne pour distribuer les Indulgences et remplir les coffres d'écus ?

BERNARDO

Tu en connais un dans ce goût ?

MACHIAVEL

Oui, un Franciscain de la Fouille... Geccone a mis la main sur lui...

BERNARDO

Que pourra-t-il contre Jérôme ?... Souviens-toi de Fra Mariano...

MACHIAVEL

Fra Mariano n'était qu'une oie, et Jérôme alors était jeune, dans l'éclat de sa nouveauté. On n'attendait pas tout de lui... Que croyez-vous qui lui gagne le peuple ? Ses services passés, sa vie sainte, les batailles républicaines ?... Non, vous dis-je!... Son éloquence? Oui, pour la seconde où il parle, où tremblent ses yeux et sa voix... Mais, en vérité, ses promesses, le miracle qu'il leur annonce et qui fuit toujours devant eux... le miracle ! l'attente d'autre chose, d'un spectacle, d'un grand émoi... Qu'ils cessent d'y croire, le charme cesse... Il faut donc l'acculer au miracle, et surenchérir s'il se peut!... C'est une besogne vulgaire... Une fois le trouble semé dans les âmes, votre politique entre en jeu...

BERXARDO, se levant vivement

Si tu fais cela. Machiavel, ta fortune est faite ! Jérôme supprimé, nous muselons le peuple... la République avec lui s'effondre... Nous faisons la paix avec le Pape et les autres maisons d'Italie, et nous nommons duc un des nôtres... Je me fais gouverneur de Pise, l'ambassade de Rome est pour toi!

MACHI.V»'ÏL, froidement

Merci, et comptez sur mon zèle. La partie m'intéresse en elle-même. Je regretterai la victoire, peutêtre : ce Frate a voulu de grandes choses... S'il échoue, ce sera manque d'équilibre et d'un peu de duplicité. Il a trop exigé des hommes... Mais durerons-nous davantage ? Comme l'a déjà dit celui-là, (Il montre le volume de Dante.) Florence n'est qu'une malade, qui se retourne sur son lit !...

BERNARD G

Tu philosopheras plus tard. Tu as beau dire, tu es de ta caste, aristocrate au fond des moelles. Le bien public, c'est d'abord le nôtre... Pour maintenir les privilèges, il faut un prince dans l'Etat !

MACHIAVEL

Oui, mais un prince véritable, à l'œil clair, aux serres tenaces, dur et hardi comme un faucon ! Non pas un joueur de quilles ivrogne, comme ce Pierre

de ^lédicis !... Le prince dont je rêve existe, et sa proie, c'est toute l'Italie...

BERNA RDO

Il s'appelle?... ^

MACHIAVEL

César Borgia. (Un silence) Voulez-Tous venir voir notre homme? Il sera chez moi tout à rheure...

BERNARD G

Va, je te rejoins aussitôt...

MACHIAVEL

Je vais prévenir Ruccellaï... (il fait quelques pas pour

sortir et s'arrête devant le chevalet.) Le portrait de ma-

donna Ridolfi ! . . . mes compliments, il est merveilleux... Quel est l'artiste?

BERNA RDO

Un jeune homme, Sandro Botticelli.

MACHIAVEL

Ah! je l'ai rencontré, je me rappelle... Il sait peindi^e aussi les grandes dames... Un beau talent, digne du modèle... Vous êtes en tout un homme heureux.

Il s'incline légèrement et sort.

BERXARDO

A tout à l'heure ! . . .

Il reprend son volume qu'il ouvre, mais reste sans lire, à song-er.

FRANÇOISE, entrant par la porte de gauche s'approche de lui sans (ju'il l'entende, et met les mains sur son fauteuil.

Vous êtes seul ?... A qui parliez-vous ?

BERNARDO

Toi, Francesca?... A Machiavel...

FRANÇOISE, avec une moue légère

Ahî... tant mieux, je ne suis pas entrée...

BERNARDO

Machiavel est de mes amis...

FRANÇOISE

Il n'aime pas les femmes, elles le lui rendent... C'est un Seigneur trop content de lui...

BERNARDO

Il a trouvé ton portrait fort beau...

FRANÇOISE, avec vivacité

Vraiment?... Il a le goût très fin... Qu'en a-t-il dit?...

BERNARDO

Il a dit : fort beau... Je crois qu'il connaît Botticelli.

FRANÇOISE

Messire Sandro vient, ce soir... Il doit terminer, c'est le dernier jour... Restez-Tous ici?...

BERNARDO, se levant

Non, je m'en vais... Machiavel m'attend.

FRANÇOISE

Oh I pourquoi ce soir?... J'aime vous voir lire, ou vous entendre disserter avec messire Botticelli... Je veux que vous restiez...

Elle cherche à le retenir. BERNARDO. la repoussant doucement

Enfant, laisse-moi... Ton caprice est doux, mais j'ai, ce soir, d'autres affaires...

FRANÇOISE, avec dépit

Ce ne sont pas de belles besognes qui vous éloignent toujours de moi ! Vous rentrez plus las et plus triste... Serez-vous longtemps?...

BERNARD O , distraitement

Oui, sans doute... Mais un autre jour...

FRANÇOISE, 3ongeuse

Un autre jour...

BERNARDO, l'embrassant sur le front

Au revoir, Francesca...

FRANÇOISE

Au revoir... (Sort Bernardo. Demeurée seule, elle s'assied devant son portrait et le contemple longuement. Puis eUe va à la fenêtre et regarde au dehors. Elle court ensuite à la porte de

gauche.) Nourrice ! . . . Nourrice ! . . .

LA NOURRICE, entrant

Que veux-tu, mon enfant?

FRANÇOISE, impétueusement

Assieds-toi, Nourrice, assieds-toi... Ainsi, là... Donne-moi tes mains... Je vais me mettre à tes genoux, comme autrefois, tu sais... Voici... C'est cela, n'est-ce pas?...

LA NOURRICE, souriant

Quelle idée ! . . .

FRANÇOISE

Dis-moi, Nourrice, suis-je belle, ce soir?... Je veux dire, aussi belle qu'autrefois... quand je n'étais qu'une petite fille?...

4^ Savonarole . — 3.

LA NOURRICE

Tu es plus belle chaque jour, ma fille... et plus belle ce soir que chaque jour...

FRANÇOISE

Tu es belle aussi, Nourrice... Cette coifTe jaune te va bien... Tu as dû être une belle jeune femme!... Écoute, te raj^pelles-tu l'histoire que tu m'as contée?... Cette histoire... quand tu étais jeune comme moi?...

LA NOURRICE, secouant la tète

C'est bien loin, c'est bien vieux...

FRANÇOISE

Mais non!... une histoire d'amour n'est jamais vieille!... C'était au printemps, n'est-ce pas? comme aujourd'hui? au mois de mars?...

LA NOURRICE

Au mois de juin...

FRANÇOISE

C'est vrai, en juin!... l'herbe est verte, il y a une grande ombre dans les bois... Et c'était aux portes de Florence?... sous un cj-tise... un beau gentilhomme... Il t'a embrassée sur les yeux?...

LA NOURRICE

Françoise! laisse donc ces folies!...

FRANÇOISE

J'aime mieux le printemps que l'été... les premiers jours du printemps, surtout... C'est comme un roi qui va venir dans une \alle... Il arrive d'abord de beaux messagers, des enfants blonds tout vêtus d'or... et puis arrive le roi lui-même, sur un cheval blanc tout couvert de fleurs, et tous les clochers sonnent leurs cloches!... C'est beau!... Et dis-moi, Nourrice, regrettes-tu bien ces folies ?

LA NOURRICE

J'ai pleuré autrefois, Francesca mia... Mais il faut bien avoir aimé...

FRANÇOISE

Ah !... moi, je n'aurai pas aimé...

LA NOURRICE

Tu es une grande dame, tu es heureuse... Ce n'est pas comme les filles de pauvres gens...

FRANÇOISE

Elles sont riches quand elles aiment!... J'ai cru être heureuse... Quand j'étais triste, j'allais à l'église et je priais... J'écoutais la voix du père Jérôme...

Pourquoi ne me donne-t-elle plus la paix?... Oh! j'ai peur, Nourrice, j'ai peur!...

Elle cache sa tète sur les genoux de la Nourrice et pleure silencieusement.

LA NOURRICE, lui flattant les cheveux

Chère tète!... je sais à quoi tu penses... FRANÇOISE, se relevant brusquement

Alors, tais-toi!... tais-toi !... tais-toi ! Je te défends de me» le dire!... D'ailleurs... au moins ce que je pense... cela, tu ne peux pas savoir ! (Un silence. Elle va à la fenêtre.) Le soleil commence à descendre... la place est couverte par l'ombre... Je vois des gens qui vont à l'église... je vois une foule d'hirondelles tourner dans le soleil, tourner autour de Sainte- Marie-des-Fleurs... Je vois... Ah! Nourrice, laissemoi, va-t-en!... je te prie, va...

La Nourrice la regarde avec anxiété, secoue la tète et sort par la gauche. Françoise reste debout près de la fenêtre, mais tournée vers Tintérieur de la pièce, les yeux fixés devant elle dans le vague.

SANDRO, entrant par la porte de droite

Bonjour, madonna... vous êtes seule?

FRANÇOISE, tressaillant

Oui... Bernardo vient de sortir avec Nicolas Machiavel. (Un silence. Changeant de ton) Vite à VOtre

portrait, messire !... Vous ne l'achèverez pas aujourd'hui... (Elle s'assied.)

SANDRO. prenant place devant la toile

Serait-ce donc un si grand mal?...

FRANÇOISE

Messire Machiavel l'a trouvé fort beau...

Il n'y connaît rien, ni personne... Ce portrait n'est pas beau, il est manqué... Il n'est pas vous... et ne peut pas l'être...

FRANÇOISE

Une peut pas l'être... pourquoi?

SANDRO

Parce que vous n'êtes pas vous-même... Je vous vois chaque jour différente... J'ai de vous dans les yeux mille images, à la fois pareilles et dissemblables comme autant de sœurs merveilleuses, belles chacune de sa beauté... Je n'ai pas trouvé votre image, la vraie, la seule...

FRANÇOISE, souriant

N'en est-il qu'une seule de véritable?... En êtesvous bien sur?... Et laquelle?

SANDRO

Aucune et toutes... pas encore... Notre seule véridique image apparaît à une heure de la vie, dans une grande douleur ou une grande joie.., Alors s'eftacent toutes les autres... Quelquefois elle ne vient jamais...

FRANÇOISE

Ah!... et pour moi elle nest pas venue... Comment le savez-vous ?...

SANDRO

Vous êtes incrédule... Je le sais par ces yeux et cette bouche... Mais vous allez rire de moi...

Sourire seulement. Je vous écoute...

SANDRO

Voilà... Vos yeux cherchent la vie, cherchent la lumière et la joie... Ils s'élancent comme deux éperviers dans le ciel... Votre bouche est pensive, prisonnière... On dirait quelle ne s'est ouverte que derrière la grille d'un cloître... On dirait qu'elle ne veut pas s'ouvrir... Votre bouche et vos yeux ne sont pas d'accord...

FRANÇOISE

Le seront-ils jamais?...

SANDRO

C'est le mystère... Il leur faudrait un autre cadre qu'un palais nu comme une prison...

FRANÇOISE

Quel cadi'e?...

SANDRO

Une campagne vive et pure comme celle qui entoure Florence... un bois au printemps, par exemple... ils sont divins en cette saison... Un faune furtif, à TafTiit des nymphes, y rôde en jouant de la flûte... Je vous vois debout entre les arbres, je vois le ciel parmi les feuilles, les troncs sveltes et les beaux fruits... Près de vous, des compagnes forment des rondes... Vous donnez à toutes des fleurs...

FRANÇOISE

Vous excellez dans l'art des songes... D'où vous viennent-ils ?

Que sais-je?... J'ai fait des voyages... Il suflit de savoir ouvrir les yeux... Si les hommes n'étaient pas aveugles, ils se promèneraient les mains jointes!... une simple rue de Florence est pleine de vivants tableaux... Je ne suis pas le seul en Italie qui voie la beauté, qui la cherche... Depuis que les

mar])res antiques sont découverts, de ville en ville c'est une fièvre qui se gagne... Les Anciens, quoi qu'en disent les cuistres, n'ont pas tout épuisé... ils sont très grands, mais il reste d'autres merveilles... Si vous saviez combien de jeunes hommes, à Mantoue, à Rome, à Ferrare!... — Vous ne m'entendez plus... A quoi songez-vous?

FRANÇOISE

C'est étrange... Quand vous me parlez, cela me rappelle autre chose... Oh! tout autre chose, et pourtant... Gela me rappelle mes premières surprises en écoutant le frère Savonarole... Il m'ouvrait aussi un vaste monde, mais loin, bien loin de moi... un ciel...

SANDRO

Je hais le frère Savonarole !

FRANÇOISE

Pourquoi dites-vous cela ?

SANDRO

Je le hais ! ... il voudrait faire de Florence un couvent où l'on parle à voix basse, en rasant les murs les yeux clos... Il sacrifierait toutes les choses précieuses, — toutes les vanités, comme ils disent, qui sont le plaisir et l'orgueil des yeux, — pour je ne

sais quel rêve invisible... et je le retrouve à chaque pas!... Il n'est point de tête florentine, non pas même parmi les artistes, qu'il n'ait troublée de sa fureur sombre... jusqu'à vous-même, je le vois...

FRANÇOISE

Vous ne le connaissez pas encore... Il est triste, mais il est grand... Je voudrais...

SANDRO

Que voudriez- vous ?. . .

FRANÇOISE

Que vous ne soyez pas son ennemi, comme les autres...

SANDRO

Comment ne pas l'être?... Il ne prêche que sac et que cendi^e... Tout ce que j'aime, il le flétrit...

FRANÇOISE

Tout ce que vous aimez?...

SANDRO

Oui, vraiment !... Je n'aime que la vie, la liesse!... Je butine partout, comme l'abeille, le miel délicieux des jours... J'aime la lumière qui m'éveille, j'aime la terre où je chemine, les fleurs délicates, les nobles visages, la forme parfaite des corps... J'aime les

collines de Toscane, parsemées de bois, et leur ciel clair... J'aime Florence, dans sa richesse, avec ses clochers, ses églises sculptées, ses palais blasonnés, ses masures, ses places où circulent par groupes vingt métiers aux couleurs variées... J'aime toute la beauté répandue!... Oh! tenez, parfois, à l'heure sereine, me promenant au bord de l'Arno, je voudrais avoir le front assez large pour goûter toutes les joies des hommes, pour vivre à la fois plusieurs vies !... Je voudrais être peintre, sculpteur, poète, homme de guerre, astrologue... Je voudi'ais avoir vu toute la terre, et s'il est, comme on le raconte, s'il est des terres inconnues, faire voile vers elles, un matin, à travers les mers mystérieuses!...

FRANÇOISE

Pour être heureux, faut-il tant de choses ?

SANDRO

Le bonheur, n'est-ce jDas un grand désir?

FRANÇOISE

Quelque jour, vous quitterez Florence...

SANDRO

Quelle pensée!... Je parle à l'aventure!... Pourquoi dites-AOus cela, madonna?... Puis-je avoir envie de partir?...

FRANÇOISE

D'autres cités sont hospitalières...

SANDRO

On ne quitte pas volontiers Florence, croyez-en Dante à défaut de moi...

FRANÇOISE, songeuse

Vous lisez Dante?... et Pétrarque?...

SANDRO

Certes!... mais ce dernier ne me touche guère... Mon livre est la Vita Nuoça... J'ai mis des dessins sur la marge, je vous les montrerai un jour... (Avec un peu d'hésitation) Puis-je VOUS en dire un passage?...

FRANÇOISE

Dites...

SANDRO, suspendant son travail

Lorsque j'ai rencontré pour la première fois La Dame dont les yeux sont toute ma lumière, Sa robe était coulem* de lys dans laube fîère; Je tremblai comme oyant Dieu même par sa voix.

Je l'ai revue un jour pour la dernière fois :

Sa robe était couleur de sang, et sa paupière

Baissée; elle évita ma route coutumière...

Un Archange en pleurant m'a suivi dans les bois î

Depuis, j'ai dû quitter tes campagnes, Florence, La Croix Sainte, le Dôme et mon San Giovanni Pour les routes d'exil, et, aux rives de France,

J'ai connu l'amertume et le pain du banni...

O Florence, j'ai fui ton beau fleuve et tes portes,

Et mon corps est errant comme les ombres mortes !...

Un silence.

FRANÇOISE, songeuse, à mi-voix

On ne quitte pas volontiers Florence... quand on a connu Béatrice...

SANDRO

Tout le monde a connu Béatrice...

FRANÇOISE, sans paraître Tentendre

Elle est morte veuve et toute jeune... sans que Dante ait vécu auprès d'elle!...

SANDRO

Béatrice n'est pas morte, elle vit... Elle est celle que tout homme rencontre au moins une fois dans ses jours, et qui fait trembler quand on l'aperçoit... celle qu'on n'oublie jamais plus, dans l'exil ou dans la détresse... Vivante ou morte elle est lointaine, comme si elle descendait d'un ciel...

FRANÇOISE

Oui, lointaine, vivante ou morte... Ce n'est pas la mort seule qui sépare...

SANDRO

L'amour est plus fort que la mort... plus fort que la mort et la vie...

FRANÇOISE, le regardant avec angoisse

L'amour, dites-vous?... quel amour ?...

SANDRO

Celui qui éclot comme un lys de pourpre et qu'on emporte à la dérobée, enivré comme un conquérant!... Celui qui brûle dans la grâce des jours, dans la profondeur des nuits calmes, dans l'éternel sourire de l'aube, dans le souffle du clair renouveau... Celui qui met toute ville en fête, et donne soif de mordre à la vie comme à une orange parfumée... Celui qui ouvre au cœur des portes vers le pays vierge des songes où nul n'a respiré encore... Celui qui fait un fou d'un sage, et du fou que je suis plus qu'un homme, depuis que vous habitez mon âme, et que je ne me connais plus!...

Il s'approche lentement de Françoise qui Pa écouté frémissante. Elle se lève et s'appuie sur son siège en fermant les yeux. Un silence.

FRANÇOISE, à mi-voix, sans le regarder

L'amour... oui, c'est la vie... la vie... la vie...

SANDRO

Belle, oh! Madonna, vous êtes belle de votre suprême beauté !...

FRANÇOISE, avec un faible sourire

Alors... fixez vite rimage...

SANDRO

Non... elle m'a pris tout entier...

Un silence. Il est tout près d'elle. Ils s'inclinent l'un vers l'autre et leurs bouches s'effleurent.

FRANÇOISE Ah!...

SANDRO

Quavez-Yous?...

FRANÇOISE, se voilant le visage

J'ai honte!... j'ai péché... j'ai péché... Non!... non ! . . .

Sandro veut l'attirer à lui. Elle se dégage.

Je VOUS aime... je vous aime...

FRANÇOISE, le regardant en face avec une sorte d'égarement

Il ne fallait pas nous le dire... Pourquoi, pourquoi l'avez-Yous dit ?

SANDRO

II fallait le dire un jour ou l'autre... j'ai tant attendu cette heure-ci !... Laissez-moi parler dans le crépuscule... m' enchanter d'elle, tant que je vous vois... Savez-vous bien que je vous aime depuis que

vous avez passé ?... Je ne savais pas aimer, alors... je suis devenu un autre homme, à mesure que j'ai grisé ma poitrine de l'air suave qu'animent vos gestes... C'est pour vous que j'ai brûlé, l'autre jour, la peintm^ç qu'ils m'avaient volée... C'est vous qui m'inspirez l'ivresse d'embrasser le monde d'un baiser. . . Mais non ! ... je ne me soucie pas du monde, depuis que vous êtes là... j'ai une idole... une rare, fragile idole qui tremble... — Des larmes dans vos yeux ! . . . oh ! pourquoi ?

FRANÇOISE, secouant la tête

Nous avons déchiré le beau songe... Nous ne connaîtrons plus la joie...

SANDRO

Nous connaîtrons l'extase divine, l'amour infini... Nous vivrons ! . . .

FRANÇOISE, lentement

Croyez - vous maintenant que nous puissions vivre... comme auparavant... sans reproche ?... Dites...

SANDRO

Mais...

FRANÇOISE

Dites !... dites !...

SANDRO

Non, nous ne le pouvons plus !...

FRANÇOISE

Croyez-vous que nous puissions vivre... avec, entre nous, un tel crime?

SANDRO

Quel crime? Vous m'aimez... je vous aime... je ne comiais pas d'autre loi !

FRANÇOISE

C'est un péché qui perd les âmes ! Françoise et Paolo s'aimaient aussi...

SANDRO

Je vous aime!... je ne sais où l'on va après l'amour, après la vie... Que mïmporte ?... Je ne crains pas l'enfer sombre, si je reste avec vous, près de vous... enlacés d'une étreinte éternelle, au souffle léger de la nuit... Mais vous ne m'aimez pas !...

FRANÇOISE

Je vous aime!... une force horrible me contraint de crier : Je vous aime... et je ne peux pas vous aimer ! . . .

Vous souffrez!... vous souffrez pour moi... je" ne veux pas vous voir souffrir... Ne me regardez pas ainsi... Parlez, dites-moi ce qu'il faut faire... Ce que vous voudrez, je le veux...

FRANÇOISE

Ce que j'aurais voulu!... une chose céleste... le bonheur innocent... il est trop tard!... Sandro...

SANDRO

Ah! vous m'aimez, pourtant!...

Il veut l'étreindre. Elle l'évite et se recule avec épouvante. FRANÇOISE

Non ... ne m 'approchez pas ! ... ne me touchez pas ! . . . Sauvez-moi ! . . . sauvez-moi ! . . . Ecoutez. . .

Clameurs au dehors. Ds écoutent immobiles. VOIX DE LA FOULE

Viva Gesu ! . . . Viva Gesu ! . . .

FRANÇOISE

Le Frateî... il sort de l'église!... Une voix d'en haut m'avertit...

SANDRO, avec angoisse

Françoise ! . . .

FRANÇOISE

Partez, oh! partez, je vous prie!... il est tard, voyez... le jour s'en va... Oubliez les paroles défendues... Il est temps encore... Partez !...

Non ! . . . non ! . . . non ! . . . Vous êtes à moi ! . . .

6l Sai'onarole. — 4

FRANÇOISE, d'une voix plus ferme

Je ne suis pas à vous... je suis la femme d'un autre... Je ne dois pas... je ne veux pas le trahir!

SANDRO

Oui, oui... vous n'êtes plus à moi... Vos yeux se voilent, votre bouche est dure, votre àme ancienne ressuscite... C'est lui, lui qui vous a reprise, l'infernal Prophète, lui seul, qui se lève toujours sur ma route "pour y faire tarir toute joie!... Ah! je comprends enfin l'obstacle qui nous séparait l'un de l'autre... je comprends le secret de votre visage... Mais écoutez-moi, écoutez!... Je ne lui céderai pas la victoire!... je l'écarterai par la force!... je vous arracherai à lui !.. . Nous nous aimerons malgré ce moine, car vous le suivez malgré vous!...

FRANÇOISE

Hélas ! . . . hélas ! . . . quelle agonie ! . . .

SANDRO, faisant un pas vers elle

Repousserez-vous le bonheur qui passe?...

FRANÇOISE, d'une voix défaillante

Je n'ai plus de force... pitié !...

SANDRO

Pardon... pardon... je viens d'être lâche... Je ne

vous... je ne vous ferai pas de mal... (il va pour sortir.

Du seuil de la porte) iVu revoir ?...

FRANÇOISE, lui envoyant des deux mains un violent baiser

Adieu !,.. x\dieu !.. . Adieu!... (Sandro disparaît. Elle fait en chancelant quelques pas vers l'autre porte.) Nourrice !

LA NOURRICE, entrant

Gomme tu es pâle!... Tu trembles î... Tu es toute tremblante î . . . Qu as-tu ?. . .

FRANÇOISE, lui faisant signe de se taire, se laisse tomber sur un siège

Va chercher... mon voile de laine...

LA NOURRICE

Où veux-tu aller?... Il fait presque nuit..

FRANÇOISE

A Saint-Marc ! . . . A Saint-Marc ! . . . Va , Nourrice ! . . .

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