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LE PRIEUR DE SAINT-MARC

Une cour intérieure du cloître de Saint-Marc, la nuit. Pièce rectangulaire entourée d'un couloir voûté donnant sur les cellules des moines et bordée de minces colonnades. A gauche, un banc de jiierre fleuri d'un rosier. A droite la silhouette sombre d'un if. Sur les murs se devinent par endroits des fresques de Fra Angelico : figures agenouillées aux nimbes d'or. Le sol de la cour est baigné de lune. Ciel magnifique et plein d'étoiles.

SAYONAROLE, il marche seul, les mains croisées, en proie à une vive émotion, la tête le plus souvent penchée, mais parfois rejetée en arrière avec un sursaut d'énergie.

Mon Dieu, garde-moi des embûches î . . . Mon Dieu, purifie mes souillures!... Délivre-moi de Satan, mon Dieu!... (Un silence) Mon Dieu, mon Dieu, je crie à toi!... n'entendras-tu point mon angoisse?... Depuis l'aube et durant le jour j'ai peiné dans ta vigne, et voici le soir... Je ne suis qu'un ouvrier sans force... Vois mon cœur las et mes mains \4des... Quand me rappelleras-tu à toi?... Mon

65 Saœnarolc. — 4.

Dieu, tu le sais, j'ai tout quitté, mon père, ma mère, les visages d'enfance, la vieille maison de Ferrare, tout ce qui fait les délices des hommes, pour t'obéir, suivre ta voix... Plus tard, à ton appel encore, j'ai quitté même la paix du cloître, j'ai combattu le combat du siècle... O si mon cœur débordait d'amour comme une coupe ruisselante pour Florence, pour ton Eglise, cela aussi, tu le sais, mon Dieu!... Eh bien, j'ai manié la verge, j'ai châtié les vendeurs profanes, j'ai frappé longtemps, j'ai brisé toutes les idoles mortelles... J'ai fait le désert autour de moi pour que seul Tu y resplendisses... Hélas! pour une tâche aussi terrible, mon âme n'est pas assez dure... Elle est usée comme l'enclume où l'on a forgé trop de glaives... Laisse-moi éteindre la flamme et jeter enfin le marteau!... — Encore, si le rude labeur avait fait fleurir ta Parole!... Mais, partout où je porte les yeux, qu'ai-je donc semé que la haine?... Les pierres de cette ville me haïssent... l'Eglise me hait, ton EgUse!... elle a soif de mon sang fidèle!... Ah! les premiers de tes Apôtres n'avaient en face d'eux que des barbares... Maintenant les chrétiens eux-mêmes sont pour tes apôtres des loups!... Ton Vicaire égorge les âmes les plus enflammées de Jésus... J'ai vu, oh! j'ai vu trop de hamcs!... des fleurs... donne-moi tes fleurs suaves... mon cœur est languissant d'amour!...

(Il se laisse tomber sur le banc. Un silence.) Assise ! heureuses

retraites d'Assise, où François connut l'extase divine parmi les cantiques des humbles, les prières, les chants d'oiseaux!... ermitage sur la montagne fleuri de rayons de l'aube au soir et visité du vol des Anges ! . . . Cita délie où n'arrivait point la furieuse clameur des hommes, Assise, mon éternel soupir, je nam^ai pas dormi sous tes ombres!... (Nouveau silence. Il se relève.) Non !.. . Non!... n'écoute pas mes blasphèmes!... Use de moi jusqu'à la corde!... Je sucerai l'éponge d'agonie... Flagelle-moi comme ton

agneau ! . . . (il se tient debout, immobile, absorbé dans une prière muette. Frère Dominique paraît sous les arcades et s'arrête à quelque distance. Savouarole l'aperçoit.) C'est toi, mon

Dominique?... Non, reste.... Mon cœur se rafraîchit près de toi...

DOMINIQUE, s'approcha nt avec crainte

Vous paraissez triste, mon Père ?

SAVONAROLE

Je le suis, mon fils, en vérité... Ma journée approche du terme, et je songe à l'avare moisson...

DOMINIQUE

Quel enthousiasme dans la foule pendant votre prêche, aujourd'hui! Les hommes pleuraient avec les femmes, les vieillards avec les enfants... Votre

front brillait d'une auréole... Vous étiez rayonnant de l'Esprit!...

SAVONAROLE

Oui, devant eux je m'oublie encore... Un souffle, malgré moi, m'emporte, et je quitte la terre avec lui... Eux aussi cherchent à me suivre, bien que je sente une lutte secrète, un fardeau plus lourd qu'autrefois... Mais je paie ces heures-là, Dominique... Rentré dans cette solitude, je ne suis qu'un homme plus misérable que le plus troublé d'entre vous... (Un silence) Ecoute, réponds-moi sans crainte... Astu foi dans mes prophéties?

DOMINIQUE

Mon Père!...

SAVONAROLE

Réponds-moi devant Dieu !

DOMINIQUE

Gomment n'y croirais-je... La chute des princes, l'avènement du peuple, l'invasion des Français, leur départ, tout s'est accompli à son heure...

SAVONAROLE

Rien... Et que doit-il arriver encore?

DOMINIQUE

Florence sera sauvée si elle croit, l'Eglise sera purifiée, les infidèles seront convertis...

SAVONAROLE

Oui, oui, c'est ce que j'ai annoncé... Et voici, voici l'âpre angoisse!...

DOMINIQUE

Quelle angoisse?... Je ne vous entends pas...

Dominique ! les temps sont venus de ces choses... Je devrais les voir, comme naguère, sourire en songes glorieux... Eh bien, je suis aveugle... aveugle!... Je ne vois plus rien... je ne sais plus rien... les visions me sont retirées!... J'attends un signe dans les ténèbres... Je trébuche dans le chaos et la nuit!...

DOMINIQUE

Le signe \4endra!...

SAVONAROLE

Dieu le veuille!... Il y a d'autres présages funestes...

DOMINIQUE

Dieu peut toujours faire un miracle !...

SAVONAROLE

Un miracle!... Ai-je assez attendu cette grâce surnaturelle!... Je ne sais si je l'attends encore... Je n'espère plus... mais peu importe... (in silence) C'est plutôt le martyre qui vient...

DOMINIQUE

Qu'il Tienne, mais non pas pour vous seul!... Je le saluerai avec joie, si Dieu me reprend avec vous ! . . .

SAVONAROLE

Ame droite ! . . . Ta foi soit bénie ! . . . (Un court silence) Oui, tu as raison, le martyre n'est rien... la seule agonie, c'est le doute...

DOMINIQUE

Le doute?...

Oui, le doute atroce!... Tu l'ignores, enfant au cœur simple et juste... Le doute, non du calme éternel où nous entrerons par la tombe, mais de ce qui subsiste sur terre de l'œuvre que, vivants, nous aimions... Nous serons sauvés l'un et l'autre... Qu'est-ce là, d'être sauvé soi-même, quand on a rêvé ce triomphe d'emporter à Dieu tous les hommes dans l'immense fdet du salut?... Mom^ir vaincu, ce n'est rien encore, si l'œuvre sûrement doit survivre... Mais mourir vaincu sans savoir qui réparera la défaite!... Mourir au soir d'une étape stérile, sans avoir vu la terre promise où s'embrasseront tous les peuples!... Oh! si tu m'emportais, Seignem% sur quelque cime lumineuse, où je puisse mourir consolé ! . . .

DOMINIQUE

Les temps ne sont-ils pas très proches où Jésus ouvrii'a les nuées? Où le monde se lèvera tout entier?...

SAYOXAROLE

Qui le sait?... Tous les Saints de l'Eglise l'ont prophétisé, puis sont morts... Un tel désir est si brûlant qu'il peut bien devancer les siècles... Jésus ne viendra point que toute la terre ne l'ait appelé d'un seul cri... Qui l'appelle?... Qui a répondu à ma longue clameur monotone?... S'ils se levaient, tous ceux qui l'attendent, la tête courbée par la vie, dans les couvents, dans les chaumières, dans les cités et les bourgades, en France, en Italie, en Allemagne, s'ils secouaient le poids séculaire de leur torpeur et de leur silence, peut-être nous serions une armée!... Mais le monde n'est plein que d'esclaves enivrés de leur servitude... L'homme libre marche dans un désert, sans un écho qui lui réponde... Je le sais, moi qui suis debout!... Comprends-tu, maintenant, comprends-tu? Allumer Florence comme une torche vive... par Florence éclairer l'Italie... par l'Italie, de proche en proche, réveiller les nations chi^étiennes du lourd sommeil de leur sépulcre... puis les jeter une fois encore au vaste assaut de la Terre Sainte, reconquérir Jérusalem!... et grouper enfin le troupeau sans nombre

aux pieds d'un pasteur véritable, d'un Pape messager du Christ... C'est là, c'est là, l'Œuvre sublime... l'éblouissante Vision!...

DOMINIQUE, joignant les mains

Je vois... je vois... je vois... C'est beau!...

SAVONAROLE

Hélas ! c'est un soupir qui monte entre les murailles d'un cloître, et nous ne sommes que deux pauvres moines qui mourront demain, comme tant d'autres, pleins d'un songe qu'ils n'auront point vu!...

Ils se promènent en silence. Par le couloir du fond, à gauche, arrive Fra Benedetto.

FRA BENEDETTO

Mon Père, deux visiteurs demandent audience. L'un est Valori, gonfalonnier. L'autre se dit messager du Pape...

SAVONAROLE

Du Pape!... Fais-le... Non, qu'il attende... Fais venir d'abord Valori...

Sort Fra Benedetto suivi de Dominique. Savonarole marche d'un pas fiévreux. Entre Valori, vieillard de haute taille à l'expression impérieuse. 11 s'incline devant Savonarole.

VALORI

Salut. Frate...

SAVONAROLE

Qu'apportes-tu?

VALORI

De mauvaises nouvelles... On travaille le peuple, les Médicéens jettent Tor à poignées... Ils gagneront la prochaine Seigneurie...

SAVONAROLE

Oui, je m'en doutais...

VALORI

Tiens-toi sur tes gardes. Contre toi, tout leur sera bon, la force et la ruse . Je ne sais encore quel complot ils trament, mais Ridolfi et Machiavel sont trop fréquemment l'un chez l'autre...

SAVOXAROLE

Je suis entre les mains de Dieu... Je veillerai cependant à leurs pièges, à ne pas me livi^er avant l'heure... Merci... — Ce matin, l'estrade où je prêche était pleine de clous et d'ordures...

VALORI

Tu les as trop ménagés, Frate... Maintenant, ils sifflent tout haut... Si tu m'avais écouté, naguère, ils ne pourraient nuire aujourd'hui...

SAVONAROLE

Tu veux parler de l'amnistie, que j'ai fait voter

malgré toi?... Oui, j'ai voulu cette chose insensée, que les hommes de la même cité ne se déchirent pas les uns les autres, qu'ils s'unissent dans un même effort... Soit! je ne regrette pas ma clémence, si mes amis restent fidèles... Et parmi les nôtres, quels bruits?...

VALORI, avec embarras

Rien de grave... des rumeurs à peine...

SAVONAROLE

Pourquoi me cacher quelque chose ?

VALORI

Tu sais bien qu'ils attendent tes promesses... Le lac est tranquille avant l'orage et le peuple avant la révolte... Partout règne encore un grand calme, mais il court des murmures passionnés... La guerre menace, la famine augmente... la peste, dans les quartiers pauvres, vient de se déclarer ces jours-ci...

SAVONAROLE

La peste !... prophète misérable !.. . c'est la foudre d'en haut qui éclate ! ... En cela, j'aui^ai frappé juste. . . Achève, achève ta pensée...

VALORI

Il faudrait autre chose que la foudre... que ces perpétuels fléaux... Les cœurs ont besoin d'allé-

geance... Ils croyaient que la République serait la fin de leurs misères... Ils sont comme las d'espérer. . .

Ah! il leur faudrait autre chose... une victoire,

n'est-ce pas? un prodige... (Un silence. A part, à mi-voix) Il est temps que je parle!... (Allant vivement à Valori)

Est-ce que la déposition du Pape serait un prodige suffisant?...

VALORI

La déposition... du Pape?...

SAVONAROLE, lui montrant un pli qu'il tire de sa robe

Vois ces lettres...

VALORI

Au roi de France !

SAVONAROLE

Oui, je lui écris quelquefois... Celle-ci l'appelle à notre aide et le prie de convoquer un concile pour remplacer l'impur Borgia... (Un sUence) Eh bien, qu'en dis- tu?...

VALORI

Je ne sais... C'est une terrible partie...

SAVONAROLE

La seule qui nous reste à jouer... Qui sont les ennemis de Florence? Les Princes, parce qu'elle est

République et menace leur petit despotisme... Le Pape, parce que je suis votre hôte... Seule contre tous, elle succombe... Le roi de France, qui convoite Naples, a contre lui la même ligue... Il est donc, s'il sait voir clair, notre naturel allié... Sa première et folle équipée Fa rendu plus sage sans doute, et je sais que, dans la circonstance, nous serons appuyés près de lui par le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, l'adversaire né des Borgia... Suppose que ma voix le décide : Florence est reine de l'ItaKe, et Jésus roi de la chrétienté ! . . . (Un silence) Connais-tu un sur messager ?

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