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LA PASSION DU FRATE

Tour du Palais de la prison, dite l'Alberghettino. Pièce obscure, close de toutes parts , éclairée d'en haut. Au fond, large porte massive avec des ornements d'acier. A droite et à gauche, couloirs sombres. Portes des cellules. Aucun siège. Au début de l'acte, Machiavel et Romolino entrent en causant par le couloii' de gauche.

MACHIAVEL

Alors, c'est pour ce soir ?

ROMOLINO

Pour ce soir. J'ai donné mes ordres. Convenez qu'il est temps d'en finir.

MACHIA\ŒL

Sans doute, sans doute, depuis un mois de questionnaires, de tortures superflues en somme, pom* lui surtout il est grand temps... En ce qui nous

concerne, par exemple, le résultat n'est pas merveilleux.

ROMOLINO

Que voulez-Yous faire d'un pareil homme?... Il | avoue bien dans la souffrance... mais il s'évanouit quand on le presse, et il se rétracte aussitôt remis... C'est une besogne insupportable !

MACHIAVEL

Il est plus facile, évidemment, de faire confesser

un bandit...

ROMOLINO

A voir son apparence chétive, je pensais en jouer à volonté... Nos bourreaux sont zélés, cependant, et savent donner l'estrapade. . . Il en a reçu en un jour plus de quinze traits à la suite, jusqu'à être à peu près disloqué... j'ai craint de le voir passer sui^ l'heure...

MACHIAVEL

Bref, vous avez fouillé son corps sans pouvoir en tirer grand chose... moins encore de Buonvincini...

ROMOLINO

Celui-là est un frénétique ... il tombe en extase et ne sent plus rien... C'est de la folie pure...

MACHIAVEL

Oui, celle des premiers chrétiens... Vous êtes mal tombé, je l'avoue... Sans Geccone, qui est passé maître en l'art de forger un procès-verbal, vous étiez dans un mauvais pas... Encore, ce procèsverbal infidèle, Jérôme ne l'ayant point signé, il est nul, ainsi que vous ne l'ignorez...

ROMOLINO

Qu'importe, si le peuple y croit ?...

MACHIAVEL

Le peuple fait semblant d'y croire... Ce n'est pas tout à fait la même chose...

ROMOLINO

Quoi ?. . . Expliquez-vous, que voulez- vous dire ?. . . Gourons-nous là quelque danger?...

MACHIAVEL

Oh! pour ces jours-ci, pas le moindre... Les fausses rumeurs ont fait leur œuvre... Ses partisans, car il en reste, sont traqués, bafoués, frappés... les moines de Saint-Marc font ripaille avec les bandes de Dolfo Spini, et n'entendent point le coq chanter... La terreur règne sur la ville... tout le monde attend un supplice... Je songeais à plus tard. . .

13^ Saponarole. — 8.

ROMOLINO

Vous m'avez fait peur... Sitôt ma mission terminée, je retourne à Rome... il me sufEt... Vous savez que le nouveau roi de France vient d'écrire ces jours-ci au Saint-Père une missive en faveur du Frate?...

MACHIAVEL

Oui. Ces Français ont la passion de se mêler des affaires des autres sans qu'on le leur ait demandé...

ROMOLINO ^flj

Vous voyez bien... Pas de temps à perdre...

MACHIAVEL

Bah! Paris est loin de Florence... Pour moi, s'il faut que je vous le dise, il m'eût parfaitement suffi que l'ombre de Savonarole achevât une Yie défaillante en cette tour d'Alberghettino. Il aurait prié pour notre âme, écrit quelques traités de morale, et nous n'aurions pas, vous et moi, un double meurtre à nous imputer...

ROMOLINO ' J

Un double meurtre!... un double meurtre!... deux religieux de plus ou de moins, en vérité, la belle affaire!... Vous n'y songez point?...

MACHIAVEL

Mais si, quelquefois, quand je n'ai pas autre chose en tête...

ROMOLINO

Un ennemi mort ne peut plus nuire... je m'en tiens à cette maxime...

MACHIAVEL

Les maximes sont dangereuses ; le contraire souvent arrive... Un ennemi mort devient plus grand...

ROMOLINO

Messire Machiavel, brisons là... J'ai en poche un ordre du Pape m' enjoignant de sévir sans retard; quand ce moine, que Dieu confonde, serait Jean- Baptiste en personne... je ne discute jamais un ordi^e reçu.

Vous avez raison, messire Cardinal. C'est un point de vue indiscutable. Vous ne restez jamais sans réponse...

ROMOLINO

Excusez-moi devons quitter... j'ai à régler plusieurs détails... je tiens à lui faire ôter le froc par l'évêque de Vasona, qui a pris sourdement sa défense...

MACHIAVEL

C'est une attention délicate, et d'excellente politique... Que je ne vous gêne point, je vous en prie... je reste ici quelques secondes... j'ai un mot à dire au geôlier.

Ils se saluent.

ROMOLINO

Nous nous reverrons tout à l'heure...

Il sort.

MACHIAVEL, seul

Ce bonhomme et ses mines papelardes ont le don de m' impatienter... Ces gens-là ne sont pas faits de notre pâte... Ils allument un bûcher comme un cierge, avec des gi^imaces de componction... Holà! Bratti!...

BRATTI, entrant

Votre Seigneurie?...

MACHIAVEL

Tu sais que la cérémonie approche... Savonarole est-il prévenu?

BRATTI

Oui, messire... j'avais cru déjà...

MACHIAVEL

Tu as bien fait. Va, continue... Comment a-t-il pris la nouvelle?

BRATTl

11 a poussé un grand soupir, puis il s'est remis en prières... Maintenant il dort... sa fi^reest calme... je ne l'avais jamais vue ainsi...

MACHIA^'EL

Il n'a rien dit... fait aucune demande?

BRATTI

Il voudrait voir frère Dominique pendant un moment, seul à seul...

MACHIAVEL

Ils peuvent se voir... se rejoindre ici... Et... te voilà des siens, camarade?... Allons, à moi tu peux tout dire...

BRATTI

Oh ! messire, c'est un saint homme, c'est un saint pour sûr, voyez- vous ! . . .

MACHIAVEL

Oui... j'en avais douté, naguère... Maintenant, je le crois aussi. Que tournes-tu là dans tes doigts?

BRATTI

Il ma donné ce petit livre... pour me remercier de... de presque rien...

MACHIAVEL

Montre-le... mais c'est son bréviaire!... Tiens, des notes... les Règles chrétiennes... des canzones, écrites de sa main... C'est mi présent... Dans quelques années, si Dieu te prête vie, ce petit livre vaudra son poids d'or...

BRATTI

Oh! messire, je ne le vendrai point!...

MACHIAVEL

C'est bon. Faisons place aux deux moines. Avertis-les, car l'heure presse... Ah! attends, j'allais oublier... Il se peut qu'il vienne tout à l'hem-e, pour visiter Savonarole, un cavalier et une dame... Ils frapperont à la petite porte, et se présenteront de ma part. Laissez-les entrer...

BRATTI

Oui, messire...

n sort par la gauche.

MACHIA\'ï:L, réfléchit une minute puis hausse légèrement les épaules

Non... j'aime mieux ne pas le voir!...

Il sort par la droite.-

BRATTI, rentrant, ouvre une petite porte à l'entrée de Tun des couloirs

Frère D ominique ! . . .

DOMINIQUE, paraissant sur le seuil

Que me veut-on?... Me voici, je suis prêt...

BRATTI

Non, ce n'est pas ce que vous croyez... Il va venir ! . . .

DOMINIQUE, avec élan

Savonarole?...

BRATTI

Oui, il veut vous voir... Tenez, je l'entends... Hâtez-vous de causer ensemble... Moi, je m'en

vais... (D sort par la droite.)

Par le couloir de gauche Savonarole arrive à pas lents, les mains tendues, suivant le mur, les yeux mi-clos. Il est courbé, flétri, sans force. Son froc, déchiré par endroits ne le vêt plus que d'un haillon. Sur sa figure ravagée flotte pourtant une lueur ineffable. Il parle dune voix défaillante qui se raffermit peu à peu. Dominique le contemple avec épouvante.

SAVONAROLE

Dominique!... mon fils Dominique!... es-tu là?... je n'y vois presque plus... viens!... viens dans mes bras !... viens!...

DOMINIQUE, avec nn sanglot

Mon Père ! . . .

Ils s'étreignent longuement.

SAVONAROLE

C'est toi, mon enfant ?. . . Tu es bien en vie ?. . . Ah ! je ne distingue pas ton visage... je ne peux pas voir ce que tu ressens... Laisse-moi toucher tes paupières, tes mains, tes bras... Ils sont brisés... Tes pieds, aussi?... Oh !... si je pouvais les laver, et te donner une robe neuve!... On souffre atrocement, n'est-ce pas?... Mais je sais... je sais ta constance... Bratti m'a redit tes réponses... Parfois aussi, de ma cellule, je t'ai entendu crier d'angoisse... Ce n'étaient pas des cris de plainte... Tu rugissais comme un lion ! . . .

DOMINIQUE

Je vous ai entendu aussi, mon père... Qu'ont-iis fait de vous?... Qu'ont-ils fait?... Vous êtes vieilli de quarante années!...

SAVONAROLE

Moi... moi... je ne suis plus qu'une loque... mais je mérite bien ma misère !... ils m'ont surpris en état de péché... je n'ai pas pu endurer l'épreuve... je n'ai pas pu!... j'ai faibli dans le piège !... j'ai renié mes prophéties !... j'ai dit... Ah ! tout ce qu'ils m'ont fait dire, pendant qu'ils faisaient craquer mes os !... Mon fils, dis-moi que tu me pardonnes... que mon nom ne sera pas maudit ! . . .

Il tombe à genoux face contre terre.

DOMINIQUE

Relevez-vous ! . . . Relevez-vous ! . . . Ayez pitié de nous, mon Dieu!...

Il le relève.

Eh bien... ceci du moins me reste... je n'ai pas signé ! ... je n'ai pas signé ! ... ce que ma main n'a pas écrit, ma main ne l'a pas reconnu !... Ce qu'ils montreront pour ma honte, ce n'est pas de moi... ce n'est pas moi!... Dieu, du moins, connaît l'imposture !... (Un silence. D'une voix plus calme) LaisSOns Cela...

je voulais te dire... On raconte que tu demandes à être biiilé tout vivant... aussi que tu veux à voix haute te confesser devant le peuple... Est-ce vrai?...

DOMINIQITE, baissant la tête

C'est vrai...

SAVONAROLE

Ne fais pas cette chose insensée... Garde-toi de tenter la douleur, de choisir une mort différente... Es-tu sur que ce grand courage ne fléchira pas un instant?... Celui qui l'a donné le retire... Ecoutemoi, qui ai défailli... Quant au reste, à cpioi bon des paroles?... Jésus-Christ s'est tu sur la croix... Dieu seul console, au moment suprême... je ne t'ordonne rien... je te prie...

145 Savonarole. — 9

DOMINIQUE

J'obéirai...

SAVONAROLE

Gomme tu dis cela!... La mort t'est donc une grande fête?...

DOMINIQUE

Oui, je l'attends avec délices... Mon âme est toute pleine de chants !...

Ainsi... tu ne regrettes rien au monde?...

DOMINIQUE

Regretter?... Quoi?... à l'heure bénie où je vais franchir le dernier fleuve, et fouler les gazons célestes parmi les groupes bienheureux?...

SAVONAROLE

O jeunesse, compagne divine, comme tu soutiens cet enfant ! . . .

DOanNIQUE

Ces joies ne sont-elles pas les vôtres ?...

SAVONAROLE, secouant la tête

Non... j'ai trop souffert, — trop vieilU, comme tu le disais tout à l'heure, — pour goûter désormais quelque ivresse.. . Mon âme n'a plus ni soif ni faim...

Quand Dieu même, mon Dominique, m'ouvrirait ces régions brûlantes où ton cœur te transporte déjà, je repousserais cette extase... je ne veux plus que dormir ! . . . dormir ! . . .

DOMINIQUE

Est-ce là. . . votre dernière parole ?. . .

SAVONAROLE

Je t'ai fait mal... oublie !... oublie !... garde vierge ta foi surhumaine... elle ne trompe pas ceux qu'elle anime... Durant cette longue agonie, j'ai compris, vois-tu, trop de choses... des choses que je ne peux pas te dire... tu ne comprendi^ais pas, aujourd'hui... Maintenant, rentrons dans nos cellules... Allons prier chacun... prier...

DOMINIQUE

J'entends des pas... des pas qui s'approchent!...

SAVONAROLE

De ce côté?...

DOMINIQUE Oui, des pas légers... (ils se serrent l'un contre l'autre.

Ne vous éloignez pas, mon Père... Ils ne nous sépareront plus...

Un silence. Sandro et Françoise arrivent par le couloir de gauche et s'arrêtent sur le seuil, interdits.

SAVONAROLE

Qui est là ?... je n'entends plus rien... On vient d'entrer dans cette salle... Que voulez-vous de nous encore?... Qui êtes-vous?... Qui êtes-vous ?...

SANDRO ET FRANÇOISE, ;i mi-voix

Sandro... Françoise...

SAVO AROLE

Vous... Vous... ma joie et ma couronne !... je ne mourrai donc pas désespéré !... Laisse-nous, mon fils Dominique... Nous nous retrouverons bientôt...

(Sort frère Dominique. Un silence. Il fait un ou deux pas en chancelant.) Pourquoi vous taire l'un et l'autre?... Ah! je comprends... je vous fais peur... Ne me regardez point... Ne parlons pas de moi... Dites-moi d'abord quel prodige... Gomment êtes-vous venus ici?...

SANDRO jj

Par Machiavel.,. Il nous protège... Il m'a sauvé de la mort et de la prison...

SAVONAROLE

C'est bien... c'est bien... et toi, Françoise?...

FRANÇOISE

Je vis retirée chez moi, mon Père... ils respectent en moi la femme... la veuve de Bernardo Ridolfi...

SAVOXAROLE

Je comprends... vous êtes libres... mais tristes... Vos deux voix ne sont pas heureuses... Pourquoi n'êtes-vous pas heui^eux?...

SANDRO

Heureux ?,.. Comment pourrions-nous l'être, à l'heure où vous allez mourir?...

SAVONAROLE

On peut être heureux dans un grand deuil... Ce n'est pas cela que je veux dire... Que vous manquet-il ?... Oh ! réponds-moi !... Il sera trop tard tout à l'heure... Ce peu de minutes qui nous restent peut encore délivrer nos âmes, faire que sans regret je m'en aille. . . Vous n'êtes pas heureux. . . Pourquoi ?. . .

SANDRO

Nous ne savons pas notre route...

SAVONAROLE

C'est cela... oui, c'est cela... Parle!...

Tout s'effondre... tout est ténèbres... l'amitié, la patrie, l'église... Nous sommes libres... parmi des ruines... et si faibles, si misérables, si désarmés devant le monde, que nous n'osons plus nous

l49 iiai'onarole. — 9.

tendre la main, comme si c'était commettre un crime... Nous ne savons plus ce qui n'est pas mensonge... ni s'il reste une vérité... si la misère et si le mal ne sont pas le dernier mot de cette vie... si la seule chose qui dure, ce n'est point un éternel sanglot... Vous étiez notre force, mon père... Nous attendions tout de votre parole... Vous nous aviez soulevés si haut, par le miracle de votre exemple, que la chute, à présent, nous accable... Nous n'avions pas cru que vous pouviez mourir... et nous, survivre... et qu'il faudrait recommencer, dans le crépuscule qui s'ouvre, ah ! quelle existence décolorée!... Vous parti, qui nous restera?...

FRANÇOISE

Qui nous restera?...

SAVONAROLE

Vous... vous seuls... c'est assez pour vaincre... je n'ai plus rien à vous donner... Osez vivi^e, et vous comprendrez. . . tout s'éclaircira quelque jour. . . Rien n'est perdu, si quelqu'un espère... Il faut être heureux!... vous êtes riches... Ne vivez pas comme des mendiants... Vous n'avez pas besoin du monde... C'est lui qui attend de vous l'aumône... l'aumône d'un peu de bonheur. . . Il faut être heureux pour donner la joie... la joie qui rachète et qui lave... tout le sang et toutes les larmes... Il faut être heu-

reux sans attendi^e... Comment l'humanité vivraitelle, si personne n'osait commencer?... Vous portez l'avenir en vous-mêmes... Comprenez- vous, mes petits enfants?... Ne croyez pas que ma tète s'égare... J'ai dit, je sais bien, autre chose... quand l'orgueil roidissait mon échine... Maintenant que mon corps est broyé comme l'olive sous la meule... que mon cœur est le ciel du soir où subsiste un lambeau de lumière... croyez-en mon suprême soupir!...

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