SANDRO ET FRANÇOISE
Parlez ... oh ! parlez-nous encore ! . . .
SAVON AROLE
Vous voulez savoir... quand j'ai compris?... i^près les journées de torture... quand je rentrais dans ma cellule, épuisé, rompu, je songeais alors... non pas à Florence ni au Pape... ni à mon œuvre inachevée... fantômes disparus dans la nuit... pas même au ciel plein d'auréoles... Non... Une voix pure et ancienne s'élevait, chantait dans mon âme... j'étais emporté sur des ailes... bien loin... vers mon passé d'enfant... Alors, je revoyais la vie comme du fond de mon tombeau, avec des prunelles ouvertes... la jeunesse... l'amour... oui, l'amour!... le bonheur à donner aux hommes... toutes les fièvres de vingt ans... Aussi, par ma fenêtre étroite, je pouvais entrevoir la campagne... les choses à la fin du jour...
J'enviais le laboureur qui passe, et le pâtre, et le vagabond... Ah! j'aurais donné en ces heures une éternité glorieuse pour pouvoir tenir en mes mains le trésor des journées disparues, et sangloter comme jadis, la tête sur les genoux de ma mère, sangloter dun désir d'enfant!... Vous... vous pour qui le jour se lève à peine... hâtez-vous de vi"si"e!... hâtezvous ! . . .
Un silence.
FRANÇOISE, à voix basse
Si vous restiez avec nous, mon Père, oh! qu'ensemble nous serions heureux!...
s A VON ARC LE
Si j'étais demeuré parmi vous, je ne vous dirais pas ces choses... Sandro, ne te souviens-tu pas qu'un jour... tu me parlais d'un autre monde, d'un monde plus beau et plus jeune ?...
SANDRO
Un jour, oui... un jour de folie... quand je ne savais pas moi-même... Et voici que la vision se ranime avec vos paroles, se ranime et se transfigm^e... Elle se déroule à l'infini!...
SAVONAROLE
Va donc... va vers le nouveau monde, selon ton cœur!... C'est là... mon vœu !
SANDRO
Ah ! vous ressuscitez la vie !... vous illuminez tout en moi ! . . .
SAVONAROLE
La Vie!... oui, je vous rends à elle... je vous donne à elle tous deux... Approchez- vous, que je touche vos têtes... que je vous réunisse enfin... (ils
tombent à genoux devant lui. U étend la main sur leur front.) Je vais mourir et vous allez vivre... apprendre ce que je n'ai pas su... Malade, j'ai voulu guérir les autres... j'ai voulu étouffer la nature sous une discipline farouche... Elle triomphe, et je suis vaincu... mais vous me restez, vous, ma revanche... Soyez l'aube qui naît de la nuit, le printemps qui sort de l'hiver, l'arc-en-ciel qui jaillit de l'orage, la fleur qui germe de la tombe... soyez l'espérance de la terre qui repousse immortellement !... En ce monde abject et infirme, ce monde en proie aux bêtes fauves, ce monde de bourreaux et de lâches, de jouisseurs et de martyrs, soyez ceux qui prient sur les cimes, ceux qui éclairent toute l'ombre comme des flammes sur les monts !... Aimez, afin que vos enfants réparent toutes nos défaites... Gréez, pour qu'il reste de vous un témoignage d'allégresse... Que votre vie soit une trêve, une musique, un accord d'amour dans le vaste ouragan de la haine... En attendant que l'âge des lys éclose de cet
l53 Savonarole. — 9.
de ronces, soyez un chant!... un chant!... un chant . . .
Les bras de Savonarole retombent. Il reste la tête levée, comme ravi de béatitude. Sandro et Françoise se relèvent en silence et demeurent appuyés l'un sur l'autre.
DOMINIQUE, rentrant brusquement
Mon Père, le moment est proche... On peut tout voir de ma cellule... La place, au dehors, est déjà comble... Ils ont élevé l'échafaud...
SAVONAROLE
Maintenant, je suis prêt à te suivre...
SANDRO
Malheui^eux ! . . . malheureux que nous sommes î . . . nous ne pensions plus à la mort ! . . .
FRANÇOISE, avec un grand frisson
Pas encore... Non... pas encore... Allez- vous pour jamais... disparaître?... Ne reviendrez-vous pas près de nous?...
Je ne puis dire cela, ma Françoise... Je vais où vous viendi^ez vous-même... comme ceux-ci... comme nous tous... je m'en vais où les pleurs s'apaisent... vers l'aube de l'éternité... Ici, toute parole expire... Il faut se taire... il faut prier... — Quelqu'un?...
DOMINIQUE
Bratti...
BRATTI, entrant
Frate, Frate, l'heure est venue... Ils finissent de dresser le bûcher...
SAVONAROLE, s'appuyant sur Dominique et se redressant de toute sa taOle
Le bûcher !... le bûcher de Jean Huss !... aujourd'hui de Savonarole !... demain d'un autre qui naîtra ! . . . Non ! ils n'ont pas fini encore ! . . . Il faut qu'il monte!... il faut qu'il monte!... qu'il emplisse l'Eglise entière... pour qu'elle croule dans l'immense incendie !... et que l'homme reste seul et libre, seul et libre, au soleil de Dieu !... (Un sQence. La porte du
milieu s'ouvre du dehors, laissant voir en contrebas, dans une pénombre lugubre, la place publique où s-entasse une foule immobile et muette, séparée par un large espace vide. La nuit tombe, des torches brûlent. La perspective est close au fond par de hautes maisons obscures, qui masquent tout à fait le ciel, sur lesquelles pourtant se détachent une potence et un bûcher.) N est-ce
pas... la grande porte qui s'ouvre?...
DOMINIQUE
Oui... oui...
Que vois-tu... devant nous ?...
DOMINIQUE
La foule qui se tait... elle attend... la route est libre...
SAYONAROLE
Soutiens-moi... Viens... Allons...
DOMINIQUE
Prenez garde aux marches...
Ils s'avancent lentement vers le seuil.
FRANÇOISE, les yeux dilatés, se détournant du hideux spectacle
Sandro... Sandro... n'entendez- vous pas?... il me semble que l'air résonne d'un son de lyres invisibles...
BRATTI, se découvrant
Adieu, Frate ! . . .
SANDRO, se traînant sur le sol, baise la robe de Savonarole
Adieu, Frate !...
Savonarole se retourne, très calme, le doig-t sur ses lèvres. Il lève la main vers le ciel. Il reprend le bras de Dominique. Tous deux descendent vers la place, où l'ombre et le silence semblent s'accroître et suspendre le cours du temps.
CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration ; ces fonctions demeurent libres.
Nos Cahiers paraissent par séries: une série paraît dans le temps d'une année scolaire, d'une année ouvrière, d'octohre-novemhre à juin-juillet; l'abonnement se prend pour une série.
On peut souscrire cet abonnement à tout moment de Vannée, mais l'abonnement ainsi souscrit est, de droit, valable pour la série en cours, et pour toute cette série.
Prix de l'abonnement, pour chaque série annuelle pendant le cours de cette série :
' Paris, départements, Alsace-Lorraine,
Abonnement ordi- \ Algérie, Tunisie vingt francs
naire J Autres pay5 de l'Union postale universelle vingt-cinq francs
Abonnement sur whatman. . . cent francs pour tous pays
Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur; le tirage à part sur whatman a commencé de fonctionner au premier janvier igo6 ; les inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d'ordre déterminé automatiquement par le rang même qu'elles occupent dans l'ordre de l'arrivée, les Jiuméros les plus bas venant naturellement aux inscriptions les plus anciennes; c'est ce numéro d'inscription qui devient automatiquement le numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs; l'édition sur whatman est strictement limitée ^ au nombre d'exemplaires souscrit à chaque instant.
Pour tout changement d'adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinze centim,es.
Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnem,ent recommandé ; tous les cahiers de l'abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la poste ; la recommandation postale, comportant une transmission de signature, garantit le destinataire contre certains abus; pour cette recommandation, pour tous pays, en sus, cinq francs.
Automatiquement et sans augmentation de prix les exem,plaires sur whatman sont tous recommandés et envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs.
L'abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 3i décembre qui suit l'achèvement de cette série; ainsi du premier octobre au 3i décembre 1905 on pouvait encore avoir pour vingt francs les dix-sept cahiers de cette sixième série complète.
A partir du premier janvier qui suit l'achèvement d'une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier jan\âer 1906 la sixième série complète se vend soixante-treize francs.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspond.ance sans aucune exception. N'oublier pas d'indiquer dans la correspondance le numéro de l'abonnement, com.me il est inscrit sur l'étiquette, avant le nom. Nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés ; nous n'accordons aucun tour de faveur pour la lecture des manuscrits ; nous ne lisons les manuscrits qu'à mesure que nous en avons besoin ; les œuvres que nous publions appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et sans autre signification ni contrat; les manuscrits non insérés ne sont pas rendus.