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Les Valets de coeur

D'abord, et avant tout, écrivons en tète de ce récit les quelques mots dont Diderot l’encyclopédiste a fait le titre d'une nouvelle jadis célèbre : Ceci n'est pas un conte.

Jamais, je vous raiTirine, la déesse vÉaixÉ (cette immodeste personne qui sort de son puits sans jupon et sans éventail) n’aura couru le monde en un costume plus inconvenant que celui qu’elle s’apprête h revêtir dans les pages suivantes.

Pauvre déesse, la voici qui, toute grelottante, détache sa dernière épingle, et j'ai l’honneur de vous la présenter décolletée jusqu’au talon.

En d’autres termes, il n’y aura pas un seul mot qui ne

soit exactement et littéralement vrai dans cette multiple et très-authentique histoire.

Presque tous les personnages que nous allons mettre en scène sont encore, à l’heure qu’il est, vivants et bien portants, et vous en connaissez au moins les deux tiers, chers lecteurs, si vous appartenez de loin ou de près à ce monde qui peuple le boulevard des Italiens, — qui fréquente l’orchestre du Vaudeville, — le foyer de l’Opéra et les boudoirs de Bréda-Street, — qui déjeune au café de Paris et qui soupe à la maison-d’Or.

Diverses considérations, — dont il nous parait facile de se rendre compte, — nous obligent à supprimer certains noms, à en modifier quelques autres.

Mais qu’importe?

Quand un portrait est ressemblant, ne devient-il pas inutile d’inscrire un nom au bas du cadre ?

Un mot encore.

Le sujet que nous allons aborder est scabreux, nous le savons.

Le roman : Les Valets de Cœur^ aurait pu avoir pour sous titre ces mots : ou l’amoiti a paris.

Qu’aucune pruderie ne s’effarouche cependant.

Notre plume saura glisser parmi les récifs des situations trop dangereuses en les effleurant seulement, et nous ne soulèverons qu’à demi cette gaze un peu trop transparente dont aurait eu si grand besoin le Sopha de Grébillon fils.

Le scandale, — si scandale il y a, — sera modéré et contenu dans de justes bornes.

Enfin, nous ferons en sorte de rester honnêtes, en peignant, avec une exactitude de copiste, des mœurs qui ne le sont guère.

Cela dit, cela posé, cela bien entendu, passons,

LES VALETS IliE CCEW.

)ans les preiniera jours du mois de Janvier 1852, il y it foule dans la grande galerie du passage des Panoaas.

3ix heures du soir sonnaient.

ues ilüneurs allaient et venaient, se coudoyant et se

irtant comme en plein foyer d’Opéra, uu jour de bal

squé.

)eux cent cinquante on trois cents bouches, dégorgeant nmée odorante de deux cent cinquante ou trois cents arcs, exhalaient une épaisse vapeur qui montait en rbillons nuageux, vers la coupole de cristal, — grotes- 2 parodie des brumes ossianiques couronnant les monnés d’Ecosse.

certains badauds s’arrêtaient devant certaines bouti- 2 s, trahissant ainsi, pour un œil observateur, leurs selles sympathies.

[lelui-ci dévorait du regard les ouvrières jolies, et surt ingénues, de je ne sais plus quelle marchande de des et de rubans. — C’était un vieux monsieur décoré vêtu avec une élégance prétentieuse. — (Nous avons dque raison de supposer que ce vieux monsieur apparait au corps législatif).

üelui-là, — un tout jeune homme en uniforme de lyin, — ne pouvait s’arracher h la contemplation de ligraphies passablement érotiques qui décorent la deiture de boutique d’un marchand bien connu, üe troisième, — un sportman de sang mêlé, — regart, è travers le monocle enchâssé dans l'arcade sourci- '0 de son œil droit, les gilets fantastiques et les paota-

Ions flamboyants étalés par Renard le tailleur illustrls> sime.

Enfin, une demi-douzaine de gourmets étudiaient d’un air de sensualité gastronomique les pâtisseries, les petitsfours et les bonbons de Félix, de Marquis et tutti quanti...

Tout ce mouvement, toute celte cohue, se concentraient d’ailleurs dans la grande galerie.

Les galeries latérales étaient à peu près désertes, et traversées seulement par les passants affairés.

Chacune des artères du passage des Panoramas a son nom.

Pénétrons, s’il vous plaît, dans celle qui a reçu celui de galerie des Variétés.

Un seul personnage, qui s’y promenait de long en large d’une façon rapide et bruyante, en troublait momentanément le silence et la solitude.

Ce personnage était un jeune homme, — type assez complet de ce qu’on est convenu d’appeler un très-joli garçon.

Rien ne manquait â ce promeneur ennuyé, — (car ü l’était au suprême degré, nous saurons bientôt pourquoi.)

Rien ne lui manquait, disons-nous, ni la figure élégante et distinguée, ni la moustache soyeuse et retroussée en crocs de mousquetaire.

Sa taille souple et bien prise était pourvue d’une désinvoilure cavalière qui sentait son gentilhomme d’une lieue.

Ses cheveux blonds, et ondulés naturellement, encadraient un front haut et fier.

Scs yeux bleus avaient un regard franc et hardi, brillant et vif.

• Un léger cercle de bistre commençait à se dessiner aulo.u' dos paupières et décelait certaines fatigues, celle^

tes VALETS DS C(EU«

sons doute de l’orgie et du plaisir ; — mais il n’y avait pas encore de flétrissure.

De la main gauebe ce jeune homme tenait tout 0 la fois son chapeau et l’un de ses gants gris perle.

De la main droite il fouettait violemment l’air avec une petite canne de roseau à bec d* écaille.

11 fumait, ou plutôt il mordillait avec une colère concentrée le bout d’un panatellas d’une chaude et magnifique couleur brune, piqueté de ces petites taches blanches qui, pour les connaisseurs, sont des symptômes de rare excellence.

Cet élégant jeune homme allait et venait, avons-nous dit, d’un pas rapide et irrégulier.

Il courait en quelque sorte des bordées d’un bout h l'autre de la galerie, puis il revenait plus lentement.

Mais, quelle que fût son allure, rapide ou mesurée, il ne manquait jamais de faire une pose d’un quart de seconde environ, en face de cette porte qui sert d’entrée à messieurs les acteurs et à mesdemoiselles les actrices du Üiéûtre des Variétés.

Puis, après ce temps u'arrêt, il reprenait sa course folle, en tirant sa montre de son gousset et en l’interrogeant d’un œil avide et désolé.

Depuis un peu plus d’une demi-heure, il avait parcouru, en allées et venues, un espace équivalent tout au moins h cinq kilomètres.

Quant à sa montre, il l’avait tirée de sa poche et consultée deux cent soixante quatorze fois.

Et, û mesure que tes aiguilles couraient sur le cadran, les sourcils du jeune homme se contractaient de plus en plus et son gracieux visage s’assombrissait comme un ciel pur sur lequel courent des nuées d’orage

LKS VALETS DE COEVE.

Enfîn, n*f pouvant plus tenir sans doute, il s’arrêta ii un parti décisif, — ou qui du moins lui paraissait te).

Il jeta son cigare.

Il remit son chapeau sur sa tête.

Il prit dans la poche de côté de son paletot un joli portefeuille de cuir de Russie.

De ce portefeuille il retira une carte de visite et un porte-crayon d’argent.

La carte de visite était armoriée à l’un de ses angles et portait ces quatre mots ;

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