VIN DE LA TROISIÈME PARTIE
«tJAmiiifein rAKHB
C’EST mOUR... L’AMOUR... L’AMOUR...
(Air ecmm,)
b maadAt i vue.
Jules de Larnac, rex>amant de la vieille courtisane Florine, se trouvait donc possesseur d’une somme de plus de cent soixante mille francs, par suite des événements ac> complis à la soirée de Camélia, et racontés par nous dans la deuxième partie de ce livre.
La moitié de cette somme était en or et en billets de ■banque.
L’autre moitié se trouvait représentée par le bon du baron brésilien Roderic Alonzo sur MM. Tanrée et compagnie, ses banquiers.
Jules roula en paquet les billets de banque qu’il glissa dans la poche de côté de son habit.
11 entassa tout l’or dans son moucboii* de poche dont il noua les quatre coins, et, chargé de ce riche butin, quitta les salons de la uécheresse.
la
Il était en ce moment cinq heures et demie du malin, et ces salons commtînçftieiit à dépçupler.
La rue de Provence était encombrée de petits coupés de louage attendant que]ç[ue aubaine.
‘ Jules sauta dans une de ces voitures.
— OÙ JÎois-ie conduire monsieur î — demanda le coclicr en 8-approcbant de la portière. •
Jules béfiila pan4^^‘^^ seconde.
Puis il répondit :
— Aux Champs-Élysées.
Le cocher, sans s’étonner le moins du monde de cette promenade matinale qui pouvait cependant paraître bizarre, remonta sur son siège et fouetta son cheval qui partit au trot.
En se faisant conduire aux fibamps-Élysées, M. de Larnac avait un but.
J| voulait, par la double sensation de l’air vif et frais du malin et du mouvement de la voiture, combattre l’espèce d’enivrement qui s’était emparé de lui et le faisait chanceler en descendant l’escalier de Camélia.
Cet enivrement doit, ce nous semble, se comprendre et s’expliquer sans peine.
Jules se trouvait passer, sans transition aucune, de la pins extrême misère à une véritable fortune-
Quelques heures auparavant , son dénùment était absolu, — tellement absolu que le malheureux jeune homme songeait au suicide.
Et voici que, maintenant, il avait dans sa poche une somme qui, pour beaucoup de gens, aurait constitué une réelle opulence. ;
Cette somme, a la vérité, était le résultat d'un vol, — d’une action inqualifiable, — mais, dans ce moment, Ju-
les était trop étourdi par le succès pour avoir des remords.
Sans doute, sa conscience n’était pas morte ü ce point qu’elle ne dût, plus tard, lui faire entendre d’amers reproches.
Mais, à cette heure, nous le répétons, il subissait un enivrement qui rendait sa conscience muette.
Ce n’est pas tout.
En se faisant conduire aux Gbamps-Élysées, Jules avait encore un autre motif.
Il ne savait où passer le reste de la nuit.
Comment cela pouvait-il se faire ?
C’est bien simple.
Dans l’habitude de la vie, Jules avait deux domiciles.
D’abord, un modeste logis au quatrième étage d’un petit hôtel rue Bergère.
Ce logis, il ne l’habitait jamais.
Ensuite l’appartement de Florine, situé, nous le savons, rue Geoffroy-Marie.
C’est de cet appartement qu’il avait fait son chez lui.
Mais, la veille au matin, le propriétaire du petit hôtel garni avait fort impertinemment congédié son locataire qui le payait plus qu’inexactement.
Et, la veille au soir, Jules avait été mis à la porte par Florine avec une brutalité cynique que, sans doute, nos lecteurs n’ont point oubliée.
Or, M. de Larnac ne voulait point faire profiter de sa nouvelle opulence le propriétaire insolent qui avait insulté à sa misère.
Quant à Florine, il n’avait pas encore décidé le parti qu’il lui conviendrait de prendre relativemeut û elle, et
c’est en grande partie pour y réfléchir à tête reposée qu’il s’élait fait conduire aux Gbainps-Élysées.
Le résultat des réflexions du jeune homme fut bien différent de ce qu’il aurait été quelques heures auparavant.
Nous ne tarderons guère à connaître ce résultat.
Disons seulement que Jules, une fois que sa détermination fut arrêtée dans son esprit d’une façon qui lui semblait irrévocable, se fit arrêter au restaurant Ledoyen.
Ajoutons qu’il y déjeuna sans appétit, — qu’il but deux bouteilles de vin de Champagne pour se donner une gaieté factice et qu’ensuite il jeta au cocher l’adresse de MM. Tanrée et compagnie, banquiers.
Jules, avec un certain battement de cœur, franchit les degrés de la maison de banque.
Quatre-vingt mille neuf cent vingt francs sont une somme, et M. de Larnac commençait à craindre que cette somme ne fut point suffisamment représentée par deux lignes écrites au crayon sur un petit morceau de papier, et par la signature : baron Roderie Alomo.
L’impatience de Jules ne put d’ailleurs se satisfaire surle-champ.
Un garçon de bureau lui demanda ce qu’il voulait.
Jules répondit qu’il voulait toucher.
— La caisse n’est pas ouverte, — lui dit l’employé.
— Ah ! — fit Jules. — Quand dois-je revenir?
— Vous ferez mieux d’attendre.
— Longtemps?
— Non. — La caisse ouvre à neuf heures.
— Quelle heure est-il ?
— Huit heures et demie.
Jules s’assit sur une banquette, et attendit en effet.
LES VALETS DS COBl’R. 281
, A neuf heores précises, le caissier apparaissait derrière son grillage.
Jules présenta son petit bon.
En ce moment, son cœur battait de plus en plus fort
Le caissier sembla surpris.
il examina attentivement le papier d’abord, Jules en< suite.
Mais il ne fit aucune observation.
— Voulez-vous des écusou des billets, monsieur?... — demanda-t-il seulement.
— Des billets, si cela est possible, — répondit le jeune homme avec un frissonnement de joie.
Le caissier compta quatre-vingts billets de banque de mille francs.
Il y joignit neuf cent-vingt francs en or et il tendit le tout à iules.
— Voulez- vous un reçu? — demanda le jeune homme.
-- Inutile, monsieur... — répondit le caissier, — le
mandat est au porteur.
Jules salua, — • sortit, — remonta dans sa voiture, et s’en alla retenir un appartement à riiblel des Princes.
Rejoignons maintenant, s'il vous plaft, le mauvais ange de M. de Larnac, la vieille courtisane Florine.
Elle avait quitté la soirée de Camélia quelqoes minutes après Jules.
Elle bondit, comme une panthère en furie, à travers l’escalier de sa maison, jusqu’à la porte de son appartement.
Lài elle sonna avec ttne telle violence qoe le cordôn de la sonnette lui resta dans la main.
Maria, la femme de chambre de Florine, dormait dans la chambre de sa maîtresse, à côté d’tin fen h pen près éteint.
Elle s'éveilla en sursant et courut ouvrir.
Florine entra comme un ouragan.
Elle se précipita dans sa chambre, et là, édmme si elle eût été à bout de Ses forces, elle se laissa tomber sur une chaise en poussant des gémissements inarticulés.
La soubrette alluma deux bougies et regarda sa maîtresse avec stupeur.
Le visage de Florine était bouleversé et ses traits flétris, ses yeux égarés, attestaient une de ces émotions foudroyantes qui tuent aussi bien qtie le tonnerre.
— Ah I mon Dieu ! — s’écria Maria, — qu’y a-t-il dolic, madame, et pourquoi rentrez- vous dans des états pàreitsT
Florine ne répondit pas.
— Voyons ! — reprit la soubrette , — qu’est-ce que vous avez?... — Parlez-moi, madame!... parlez-moi donc!... vous me faites peur...
— Ah!... — murmura Florine, — si tu savais!...
— Quoi?
— Si tu savais... — répéta la courtisane.
— Eh bien ! madame, parlez donc, afin que je sache...
— Jules... — balbutia Florine d’ùhe voix étranglée,— Jules...
— Tiens ! — S’écria Maria, — c’est encore de M. Jules qu’il retourne!... — Ah! le pauvre garçon, est-ce que vous avez eu quelque nouvelle scène avec lui I
Florine fit signe que non.
— Mais, alors?...
n -était chez Camélia.
— 11 vous a insultée î...
— Non.
— Qu’a-t-il donc fait ?
— 11 a joué...
— Ah!...
— Il a gagné!...
— Beaucoup?...
— Oui, s’écria Plorine avec tin éclat de rire empreint d’une rage indicible, — oui, beaucoup!...
— Coinbien?...
— Devine. ..
Mille écus..;
— Plus que ça !
— Dix mille francs?.?.
— Ah ! — dit Florine, — va toujours...
— Vingt mille?
— Encore...
— Quarante?...
— Belle misère!..'.’ — Va donc! — va donc!...
La soubrette commençait à ouvrir des yeux étonnés.
— Ah ! — reprit Florine avec un rire strident qui faisait mal à entendre, — lu es bien loin de compte, ma pauvre Maria!..,
— Jésus, mon Dieu f — s’écria la femme de chambre, — est-ce qu’il aurait gagné cent mille francs?...
— Cent soixante mille. Maria, entends-tu !... Cent soixante mille!...
— Une fortune!...
— Oui, une fortune !... et qui, à l’heure qu’il est, serait plus à moi qu’à lui si j’avais su conduire ma barque !...
— UlUï forlnne que je tenais et qui m’échappe!... — Ahl vois-tu, c’est à se casser la tête contre les murs!...
— Daine! écoutez, c’est votre faute....
Ma faute!...
— Pardine!... je vous avais assez dit de ne pas le bou^ culer ce pauvre garçon !. .. mais vous n’avez voulu en faire qu’à votre tête. .. — Vous l’avez traité comme on ne traiterait pas un chien... — vous l’avez flanqué à la porte comme un \r&i va-nti-pieds \.., — Ça n’est pas flaltenr pour un homme!...
— Est-ce que je pouvais deviner que dçux heures après il gagnerait cent soixante mille francs?...
— Bien sûr que si vous l’aviez deviné vous auriez été tout sucre et tout miel... — 11 vous adorait, ce garçon, il venait encore de vous apporter cinq cents francs, il fallait le ménager...
— Il m’adorait! — ça m’était, ma foi, bien utile, quand il n’avait pas un sou !... — Ce que j’ai fait, tout le monde l’aurait fait à ma place.
— Oh ! tout le monde...
— Oui, Maria, — toutes les femmes de bon sens, au moins... — 11 m’avait ruinée!... — Je ne pouvais pas lui pardonner ça...
— Enfin, c’est toujours une chance pour vous qu’il soit
devenu riche... *
— Une chance!... Comment?..,
— Il vous doit de l’argent...
— Oui, dix mille francs.
— Même, que vous les lui réclamiez assez !.'.%'
— • J’en avais bien le droit !
— Oh ! je ne dis pas le contraire.
— Tiens, Maria, si j’avais de l’arsenic, j’en avalerais.'
LES VALETS CE CCECn.
i— C’est une idée, ça, et une fameusel...
— Je souffre ! je voudrais mourir!...
•— Vous avez mal aux ner&, — couchez-vous et dormez. — Quelques heures de sommeil vous rafraîchiront le sang. — Tiens, après tout, vous n’êtes pas déjà si malheureuse! Vous allez toucher dix mille francs. Moi, qui vous parle, avec ça, je me trouverais riche.
Fiorine, complètement anéantie, se laissa déshabiller et mettre an lit par sa camériste.
Elle ne tarda guère à s’endormir d’nn sommeil fiévreux et agité, qui cependant devint peu à peu plus calme et se prolongea fort avant dans la matinée.
Vers midi, on frappa à la porte de l’appartement d’une façon discrète.
Maria ouvrit.
Un commissionnaire se présenta.
— Mademoiselle Fiorine ? demanda-t>il,
— C’est ici.
— Peut-on la voir?
— Elle dort.
— Bon, je reviendrai.
— Qu’est-ce que vous lui voulez ?
— J’ai une lettre à lui remettre...
— Donnez.
— Mais, vous n’êtes pas mademoiselle Fiorine..,
— Je sois sa femme de chambre.
— Ça n’est pas la même chose, il faut que je lui donne la lettre à elle-même et que j’en lire un reçu...
— Un reçu?.,.
— Oui.
— C’est donc de l’argent que celle lettre
— Dame ! il y en a dedans, et beaucoup ? s- tin paquet de billets de banque...
— Bon I pensa Maria, ^ les dix miUe francsi
Et, tout haut, elle reprit :
— Vous venez de la part de M. de LAtnac, n’est-cb pas?...
— Oui, — * répondit le commissionnaire, — e’estiden ce noiu-lk, M. de Larnac, hôtel des Princes.
— Hôtel des Princes!... — s’écria Maria, ^ — mais ce n’est pas là qu’il demeurait.,.
— C’est là qu’il m’a fait venir et que je dois lui porter la réponse... c’est-à-dire le reçu...
— Bien! bien !...
— Maintenant, dites-moi s’il vous plaît k quelle hèore votre maîtresse sera visible 1
— fout de suite.
— Mais, puisqu’elle dort.
— Ça ne fait rien, je vais l’éveiller, aUëtidéz üil Instant...
Et Maria, entrant dans la chambÉe dé Fibrine, lui mit le doigt sur l’épaule en disant :
— Eh ! madame...
— Quoi ? — balbutia la courtisane étrfeillée en suresiil, — quoi?... que veux ^tu?...
— Levez-vous vite;
— Pourquoi?
— Voici de l’argent qui vous arrive.
— De l’argent... à moi... quel argent?
— Les dix rallie francs de M. Jules.
— On les apporte?..; tu en es sûre?.,.
— Comme je suis sûre de vous voir.
— Et, qui donc?
■ — Un commissionnaire.
— Où est-il ? '
— Dans l’antieharabre.
Eh bien I prends l’argent.
— n veut vous voir. — 11 ne remettra la lettre qa’ù vous ; il lui faut un reçu,. ,
Florine sauta en bas de son lit. ■
Elle s’enveloppa dans un peignoir et courut à l’antichambre.
— Voici ma maîtresse,' — dit Maria au commissionnaire;
— Et voici la lettre, — répondit ce dernier en tendant h Florine une enveloppe très-gonflée.
La vieille courtisane rompit cette enveloppe.
Elle contenait un paquet de billets de banque et un papiqr sur lequel étaient tracées les lignes suivantes :
« Votis m'avez dit et répété bien souvent, madame, que je vous uvais escroqué dix mille francs.
« Ce mot était dur et je ne le crois pas mérité, mais je ne vous reproche point de l’avoir employé, non plus que de m’avoir chassé de chez vous hier au soir,
a En agissant ainsi, vous avez imité ces médecins qui employent le fer et le feu pour guérir des maladies qu’on devait supposer incurables,
« Fous m’avez guéri.
d Merci, madame.
« Ci-joint quinze billets de m'Ue francs chacun.
« Dix mille francs réclamés par vous.
t Cinq mille à titre d’honoraires pour votre cure mi racuteuse.
Il Croyez-moi, je vous piie, madame, votre serviteur reconnaissant.
« Jules de Larnail u
o’ P. S. — Afin quHl soit bien établi que je suis en~ tièrement quitte envers vous, veuiltei me donner tm reçu dans la forme suivante : — reçu de monsieur Jules de Lamac la somme de quinze mille francs, pour solde de tout compte.
— Maria, — dit Florine après avoir lu, ^ apporte-moi du papier et une plume.
La soubrette alla chercher aussitôt les objets demandés,
Florine copia la formule du reçu, elle le signa et le donna au commissionnaire.
Ce dernier était payé d’avance, — il salua et il s’en alla.
— Eh f bien, madame, — dit Maria, — vous voyez que j’avais raison... — M. Jules paye... et même un peu plus qu’il ne doit.
— Ah ! — murmura Florine avec un soupir, — ah ! ma pauvre Maria j’ai raté ma fortune.
— fiah ! — quinze mille francs, ça fait sept cent cinquante francs de rente.. . — avec ça on a du pain assuré...
Florine haussa les épaules
— D’ailleurs , — reprit Maria , — qni vous empêche d’entreprendre un petit commerce?... — avec quinze mille francs on achète un joli fonds de magasin... on peut tenir un petit hôtel garni, ou bien encore...
Maria continua sur ce ton pendant cinq minutes.
Florine ne l’écoutait point.
La vieille courlisaoe semblait complètement al»orbie dans de profondes réflexions.
Elle froissait les billets de banque dans sa main crispée.
L?:S VALETS DE CCEUIU 280
Ah! — s’6cria-l-elle tout à coup eu sc frappant le
front.
Maria tressaillit.
— Ab ! — répéta Florine, — tout u’est pas perdu peutêtre... . •
llbartél... liberté!..',’
— Hein ? — demanda vivement Maria, — qn’est-ce qui n’est pas perdu, voyons...
Florine regarda sa femme de chambre bien en face.
— Maria, — lui dit-elle ensuite, — me délies-tu de me raccommoder avec Jules?...
— Vous, madame?...
— Oui, moi.
— Je ne vous défie de rien.. 7 — je vous crois capable de tout, mais, franchement, si vous réussissiez, ça serait bien malheureux...
— Malheureux?..,
— Oui.
— Pour moi ?...'
— Non, — pour lui. — Songez-donc, le voilà libre, le
voilà tranquille, ce pauvre garçon ! — et il laisserait là sa liberté, sa tranquillité, pour recommencer l’existence de damné qu’il menait avec vous!... — Ma foi, oui, je le lèpête,*»> serait malheureux !... •
— Voilà comme tu prends mes intérêts. Maria?... i
— Ce n’est pas aller contre vos intérôts que de dire ce qu'on pense... d'ailleurs , si M. Jules veut reve* nir ici ce n’est pas moi qui l’en empêcherai, allez, — ni qui lui ferai mauvaise mine.
— Mais, Maria, si je ramène Jules, songe donc que je le rendrai parfaitement heureux.
— C’est-h-dire que vous lui donnerez du bonheur pour son argent...
Florine se mit à rire.
— Seulement, — reprit la soubrette — vous ne le tenez pas encore. •
Florine hocha la tête.
__ Ah çà! — continua Maria, — vous avez l’air d’être joliment sûre de votre affaire l...
— C’est que je le suis.
— Comment ferez-vous?,., — quelle chanson chanterez-vous à l’oiseau envolé pour le faire rentrer dans sa cage?...
— Tu verras. — Voyons, Maria, donne-moi vite tout ce qu’il me faut pour m’habiller.
— Voulez-vous une robe de chambre T. ..
— Non. — Toilette de ville*
— Vous sortez?
— Oui.
— Et, où allez-vous?...
Florine ne jugea point û propos de répondre h celle question.
Maria cessa d’interroger et elle habilla silencieusement sa maltresse.
A propos, — dit la vieille pécheresse quand elle eut
complètement terminé le grand œuvre de Sa loilclle, quel est donc le numéro?...
— ■ Quel numéro? — demanda Maria.
— Celai de la rue Bergère.
La soubrette prit son air le plus étonné.
Florine frappa du pied.
— Le numéro de la maison où demeure Jules?... — cria-t-elle, — est-ce que tu ne me comprends pas, imbécile?...'
— Eh ! — répondit Maria d’un ton fort impertinent , — M. Jules ne demeure plus rue Bergère...
— Tu crois?
— J’en suis sûre.
— Et, depuis quand donc?
— Je n’en sais rien, par exemple..,
— Et, où demeure-t-il à présent?...
— Hôtel des Princes.
— Hôtel des Princes I — répéta Florine, — c’est donc depuis ce matin ?
•— Probablement.
— Qui t’a dit cela?
— Le commissionnaire.
— Merci, ma fille, — je ferai quelque chose pour toi... je te payerai l’arriéré de tes gages... — Va me chercher une voiture...
Au bout d’un instant, Florine montait dans un petit coupé et recommandait au cocher de franchir rapidement les quelques centaines de pas qui séparent la rue Geoffroy- Marie de l’extrémité de la rue Richelieu.
Voici ce qui s’était passé dans l’esprit de Jules, relativement ù Fltmne.
LES VALETS DE COECfl.
— J’ai aimé celte femme, — se dit-il, — je l’ai aimée éperdument, — je l’ai aimée jusqu’à la folie, — je l’ai aimée jusqu’au crime...
« Et, pourquoi ?
« Je ne le sais pas moi-môme.
« On aime la jeunesse, — la beauté, — l’esprit, — on aime enfin ces qualités du cœur qui, parfois, tieunent lieu de tout cela...
« Florine est-elle jeune»
« Est-elle belle 7
« Est-elle spirituelle î
« Est-elle bonne?
(I Non ! non ! quatre fois non!..:
«J’ignore quel est son Age, mais, à coup sûr, elle serait presque ma mère.
« Son visage et son corps ne sont qu’un amas de décombres, de flétrissures, de décrépitudes, — elle ressemble à une momie égyptienne plâtrée de cérusc et de vermillon.
& Son intelligence est nulle.
«Son esprit n’e.xiste pas.
« A la cynique rouerie d’une courtisane cmérilc, elle joint la stupidité d’une danseuse.
« Elle est avide, — elle est féroce, — elle est corrompue jusqu’au fond de Tâme, — • gangrenée jusqu’à la moelle des os...
« Au physique c’est une ruine...
« Au moi'al c’est un fumier.
« Mais, encore une fois, puisque je la vols ainsi, — puisque je la vois telle qu’elle est, — pourquoi donc l'ai-jc aimée?...
« Sans doute parce qu'elle me faisait souffrir.
« Elle m’avait lié îi elle par des torlures, comme une autre l’aurait fait par des voluptés.
a Enfin elle a rompu la chaîne que 'peut-être je n’aurais jamais eu la force de briser moi-mérae...
« Mes yeux se sont ouverts...
« Le voile est déchiré...
« Adieu l’accouplement monstnvîux de ma jeunesse et de celte décrépitude...
« Mes lèvres vont oublier le goût de ces baisers qui sentaient l'opiat et le musc.
« Ma bouche cherchera désormais les lèvres rouges et parfumées des belles filles de vingt ans.
« Leurs joues fraîches ne perdront point sous mes baisers leurs couleurs vives et veloutées.
« Je pourrai plonger mes deux mains dans des ondes de cheveux épais qui ne seront point des perruques.
«Je pourrai caresser des formes réelles, des chairs fermes qui ne jailliraient point, le soir, après le corset dénoué, comme des cascades molles et visqueuses.
« Oh jeunesse!... jeunesse... enfin tu me souris 1
Après avoir répété et paraphrasé de cent façons les phrases que nous venons d’écrire, Jules traça sur un carré de papier les quelques lignes rapportées par nous dans le précédent chapitre et qu’il mit sous enveloppe avec quinze billets de mille francs.
Il envoya chercher un commissionnaire et il expédia le tout à l’adresse de Florine.
— Enfin, — raurmura-t-il avec uù sentiment d’indieible |oie, quand le commissionnaire fut parti, — enfin, c’est fini, bien fini!...
LES VALETS DE COSCn.'
Deux heures de l’après-midi veuaieQt de sonner.
Jules s’apprêtait à sortir.
11 avait envoyé chercher dans la matinée on tailleur, un chemisier, un bottier, un gantier.
Il s’était improvisé une garde-rohe complète et il goûtait tous les petits bonheurs de sa récente opulence.
Quant aux remords il n’en avait toujours pas l’ombre.
Le résultat de sa honteuse action de la nuit précédente le justifiait h ses propres yeux.
Et d’ailleurs si, par instants, sa conscience se prenait h murmurer tout bas, il la faisait taire avec ce paradoxe :
— J’ai profité de la friponnerie d’un autre, — j’ai volé des voleurs. — Donc je n’ai fait de tort à personne, — donc je n’ai rien à me reprocher...
M. de Larnac, nous le répétons, allait sortir.
Il était rasé, frisé, parfumé, — il posait cavalièrement son chapeau sur son oreille droite, et il étudiait des airs de tête devant une grande glace, — il fouettait l’air avec un stick d’une parfaite élégance, et, de temps en temps, il appuyait la main sur sa poche qui renfermait une vingtaine de billets de banque.
Un valet de l’hôtel entra discrètement et à petit bruit.
— Eh bien quoi! lui demanda Jules, — que voulez-vous ?
— Je viens prévenir monsieur qu’il y a dans l’antichambre quelqu’un qui demande mOQiiiQur.^.
— Qui donc!
r- Une dame,
üy3
— Jeune?
— Je le crois, mais je ne pourrais l’alfirnicr..;
-, — Comment cela ?
Celte dame porte un voile très-épais qui cache son visage.
— Est-elle bien mise?
— Oui, monsieur. — Oh ! c’est ufie personne élégante.
— Qui diable peut venir me relancer déjà?... — se demanda Jules, — qui peut savoir que je demeure ici?...
Et, au bout d’une seconde de réflexion, le jeune homme se répondit avec épouvante ;
— Ce doit être Florine I — elle aura fait bavarder le commissionnaire !
El, tout haut, ii s’écria :
— Qu’avez-vous dit à cette dame?
— J’ai dit que je ne savais pas si monsieur était chez lui et que j’allais m’informer...
— Très-bien... retournez auprès d’elle, — dites que je suis sorti et qu’on ignore quand je rentrerai... — ajoutez que mon projet est de partir ce soir pour l’Angleterre. ..
Le valet s’inclina et tourna sur ses talons pour sortir.
Mais il n’avait pas encore atteint la porte que celle porte s’ouvrit vivement.
Une femme voilée entra dans la chambre.
Sans doute elle avait entendu une partie de l’eutrelien qui précède.
Jules sentit un léger frisson courir dans ses veines.
Il lui semblait reconnaître la tournure de Florine.
Comédie.
— Ah ! — munuura le valet, — c’est cotte dame. T. Monsieur voit qu’il n’y a pas de nia faute...
— Bien, — répondit Jules, — allez...
Le valet sortit.
M. de Larnac se trouva seul avec la femme voilée?
Il s’efforça de reprendre son aplomb et il dit :
— Oserais-je vous demander, madame, à qui j’ai le plaisir de parler?...
Pour toute réponse, la visiteuse leva son voile.
Jules tressaillit et devint très-pâle.
Scs premières suppositions se trouvaient justifiées.
11 était en face de Florine.
— Réellement, ma chère, — dit-il d’un ton qu’il cherchait, mais en vain, à rendre dégagé et indifférent, — réellement, si je m’attendais h recevoir quelqu’un ce matin, à coup sftr ce n’était pas vous.
— Oh ! je le sais bien... je le sais trop... •— répliqua Fiorine d’une voix qu’une émotion assez habilement jouée rendait haletante, — non-seulement vous ne m’attendiez pas, mais encore vous espériez bien ne plus me revoir...
— C'est vrai... — dit Jules, — et, puisque vous étiez si p:i:-failément au fait de mes senliineuts, je ne comprends C>ère...
— l’ourqurii je suis venue, n’cst-ce pa.s?
LES VALETS DE COEl'E.
— Oui.
— Je vais vous lé dire,..'
— C’est que, — interrompit M. de Lamac, — c’est que, j’allais sortir, comme vous voyez, — je suis pressé, cl...
•— El je vous dérange?
— Un peu.
— Soyez tranquille, mon ami, je ne vous dérangerai pas ionglemps, .. ce que j'ai à vous dire sera court...
— Tenez, ma chère, — reprit Jules, ~ il sera plus court encore de ne rien dire du tout, ■— laisnus-là le passé, — cela vaudra mieux, je vous l’affirme, pour vous comme pour moi, — ne me forcez pas à évoquer des souvenirs pénibles... — laissez-moi oublier les détails de notre dernière entrevue, — j’ai là votre reçu de ce matin qui fait foi que vous n’avez plus rien à me réclamer. — Séparons-nous donc sans récriminations mutuelles et sans nouvelles explications, — croyez-moi, c’est ce qu’il y a de mieux à faire...
Et Jules fit deux ou trois pas vers la porte.
Florine ne fit aucun geste pour l’arrêter.
— Mon ami, — dit-elle au moment où ii loudiait le seuil, — un seul mot...
— Voyons.
•— Vous m’avez envoyé quinze mille francs.
— Eli bien?...
— Eli bien, je vous les rapporte.
Et Florine, joignant l’action aux paroles, jeta sur une table un rouleau de billets de banque qu’elle tenait à la main.
— Hein? — s’écria Jules stupéfait, — vous ne gardez pas ceî argent?...
•— Non.
— Et, pourquoi?
— Je ne puis vous le dire; puisque vous refusez de m’entendre.
— Ah ! par exemple, Je suis curieux de connaître les motifs qui peuvent vous faire refuser quinze mille francs!...' — pailez donc, mais, je vous en supplie, parlez vite...
— Jules, je viens à vous le cœur brisé... — Jules,* je suis une méchante femme, — Jules, je me sens digne de tout votre mépris et de toute votre haine...
M. de Larnac fit un brusque haut le corps.
Cet étrange début bouleversait toutes ses idées. '
Florine poursuivit :
•— Je me suis conduite envers vous d’une manière infâme, — j’ai méconnu, j’ai bafoué l’affection la plus dé^ vouée et la plus infinie... j’ai marché sur votre cœur, si rempli pour moi d’une bonté adorable... — j’ai fait de vous un martyr, — je m’en repens... — malheureusement il est trop tard pour réparer...
Jules fit un mouvement de tête qui signifiait clairement :
— Oui, il est trop tard...
— Je suis venue, — continua Florine, — je suis venue pour vous dire que vous étiez vengé et que j’étais punie,.,
— Punie?. .. — répéta Jules, — comment? ■
— Jusqu’à ce matin, j’étais ivre, j’étais insensée, — en proie aux accès de je ne sais quelle folie furieuse et farouche... — Ce matin, quand j’ai reçu de vous cet argent accompagné de quelques lignes dédaigneuses, il s’est fait eu moi une révolution étrange, — mes yeux se sont dessillés, — j’ai compris mon infamie, — j’ai eu honte et liorreur de moi-même. — Ce n’était que justice, mais la punition, la voici : — au moment où je comprenais que tout était fini, irrévocablement fini entre nous, la lumière
IXS VALIT3 DE COEOft.
se faisait dans mon coeur, je sentais que je vous aimais, — que je vous aimais éperduement et pour toujours... et je bénissais cet amour, tout eu l’acceptant comme un cliüliment cruel, mais mérité...
Fiorine parlait ainsi avec une cbaleur entratnanlc.
Jules l’écoutait, les yeux baissés, et ne répondait pas^
Seulement son cœur battait plus vite et une sorte d'émotion vertigineuse commençait à s’emparer de lui.
Les symptômes de cette émotion n’échappèrent point & Fiorine.
— Courage! — se dit-elle, — courage!... — deviens de reforger déjà le premier anneau de la chaîne rompue!...
Alors le sein de la vieille courtisane se souleva comme agité par des sanglots auxquels elle s’efforçait d’imposer silence.
Elle appuya son mouchoir sur ses joues pour essuyer quelques larmes furtives.
Puis elle reprit :
— Vous pouvez, — murmura-t-elle, — me maudire et m’accabler, et, certes, vous en avez le droit...
« Vous pouvez me chasser de devant vous et vous n’entendrez, croyez-le, ni une plainte ni un murmure, — mais, moi aussi, j’ai un droit que nul, pas même vous, ne peut m’enlever, c’est celai de consemr pur l’unique souvenir d’amour qui se trouvera dans toute ma vie...
« Je veux pouvoir me dire à moi-même que vous ne m’avez pas payée et que je me suis, à vous, non pas vendue, mais donnée.
« Jules, vous avez beaucoup souffert,.,'
« A mon tour de souffrir...
« A mon tour d’aimer sans espoir...
a ^e vous le répète, vous êtes vengé, bien vengé.,,
SCO
(I Reprenez donc cet argent qui me brûlerait les mains, — gardez-le, et adieu.. .
« Vous ne me reverrez jamais...
« Jamais plus vous n’entendrez seulement prononcer le nom de cette mauvaise femme que vous avez aimée et qui, seul service qu’elle vous ait jamais rendu, a pris soin de vous guérir elle-même...
« Adieu.
« Je vais chercher loin de Paris, bien loin. T. le repos, sinon l’oubli...
« Et, h défaut d’un autre asile. Je me réfugierai dans la mort...
« Adieu, Jules...
« Soyez généreux...
« Dites que vous me pardonnez. i'. — tendez-moi votre main... laissez-raoi , à cette heure où je vous dis un éternel adieu, la presser sur ces lèvres que, si souvent, les vôtres ont cherchées.
« Le voulez-vous?... »
Et Florine, haletante, éplorée, étendit sa main vers Jules en attachant sur le jeune homme le regard de scs yeux baignés de pleurs.
La voix de plus en plus émue de la pécheresse avait remué M. de Lamac jusque dans les fibres les plus profondes et les mieux cachées de son cœur.
Ses yeux se relevèrent.
Son regard rencontra celui de Florine.
Un nouveau tressaillement agita son corps.'
Mais ce n’était plus celui de l’elTroi ou du dégoût.
Ses sens, si longtemps agités par l’incompréhensible fascination de cette froide Messaline, s’étonnaient d’obéir encore.
LES VALETS DE CflEDR. 301
^ — Ah ! — murmura Jules, — Florine. .. Florine... pourquoi m’avez-vous aimé si lard?...
— Mon ami, — balbutia la pécheresse, — ne m’accablez pas, et, au nom du ciel, faites ce que je vous demande... votre main... et votre pardon...
Jules laissa tomber sa main dans celle de Florine...
La courtisane l’approcha vivement de ses lèvres et la couvrit de baisers ardents dont quelques larmes avivaient encore la flamme corrosive.
Une volupté ficre, comme le fut celle du baiser de Julie pour Saint-Preux, glissa comme l’élincelle électrique le long des nerfs et des muscles du jeune homme et circula dans ses veines avec son sang.
— Florine, — dit-il, — si je pardonnais...
— Si tu pardonnais... Si tu pardonnais... — cria la courtisane avec des tressaillements de tigresse amoureuse,
— si lu pardonnais... eh bien?...
— Eh bien ! — ra’aimerais-lu toujours?
— Jules, est-ce pour me tuer d’un seul coup que tu me fais celte demande?...
— Réponds-moi, Florine, réponds...
— Si je t’aimerais?. .. si je t’aimerais ! — Tiens, Jules, rien que la pensée d’un pareil bonheur me rend folle!...
— Ah ! je ne serais plus la maîtresse... je serais ton esclave... — Tiens! dis-moi que lu m’aimes encore et tuemoi ensuite si lu veu.x.
— Eh bien ! — balbutia Jules éperdu et ouvrant les bras à Fl''V!ne, — je le pardonne et je t’aime... viens donc !...
Les tirades vides cl sonores, la phraséologie mélodra-
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us ?AL£TS DK COEUR.
luatique de la vieille courtisaoe n’avaient point manqué leur effet.
Le valet de cœur était de nouveau dompté.
Tous les anneaux de la chaîne rompue se trouvaient reforgés, et plus solides que jamais.
Eoderic.
il,' '
Après avoir perdu d’une façon gaillarde la somme plus que ronde gagnée ou plutôt volée par Jules de Lamac, le baron brésilien Roderic Alonzo quitta le boudoir des tapisseries en répétant, pour se consoler, le vieux proverbe: malheureux au jeu^ heureux en amour.
Il ne tarda guère à rejoindre Olympe, autour de laquelle papillonnaient une demi-douzaine de jeunes potAas,
— ce qui, — disons-le en passant, ■— fit froncer légèrement le sourcil du Brésilien.
L’actrice des Variétés, aussitôt qu’elle vit apparaître le crâne chauve et la moustache rouge de son nouvel adorateur, quitta le petit cercle dont elle était le centre et vint prendre le bras de Roderic.
- — Mademoiselle, — lui dit ce dernier, — vous m’avez demandé quelques heures de liberté pour mener à bien, sans scandale et sans bruit, une indispensable rupture...
— j’ai accédé à votre demande... — avez- vous employé votre temps d'une façon qui doive nous satisfaire 1./WS Içs deux?..,
^ Ouï, moD cher baron, soyez tranqaille.
— A merveille. — Vous vous souvenez de ce dont nous sommes convenus?...
— Cela dépend, — répondit Olympe, — il me sembla que nous sommes convenus de beaucoup de choses...
— Mais, une entr’autres...
— Laquelle ?
— Que nous partirions ensemble.
— y tenez-vous?.,.
— Si j’y tiens 1.. . — s’écria R<Mieric.
— Eb bien! soit.
— Vous êtes un ange !...
— Merci, baron, — J’accepte le mot, quoique mes ailes ne soient pas encore poussées...
Roderic sourit.
— Je suis à vos ordres, — dit-il ensuite.
— Ce qui signifie, n’est-ce pas, que vous avez hâte do vous en aller?...
— Je l’avoue et, à moins que vous ne désiriez rester encore...
— Oh ! mon Dieu non.
Alors, parlons.
— Volontiers. — Votre voiture est en bas?
— Oui.
— Eh bien ! d^cendez le premier et attendez-moi sous le vestibule.
•— Pourquoi ne pas descendre avec moi?
— Eh I mon cher baron, parce qu’il ne serait nullement convenable que, venue à ce bal au bras d’un homme, on me vît partir au bras d’oo autre... je passerais pour une femme légère.,,
304 Ï-ÏS VALETS DE COF.Un.
A un arguaient de celle force, il n’y avait rien li répondre.
Roderic le comprit.
— J’obéis, — dit-il.
Et il sortit du salon.
Olympe, eu affirmant au Brésilien qu’elle avait rompu définitivement avec Philippe de Gessy, ne disait point l’exacte vérité
La joyeuse fille avait passé la nuit tout entière à danser et n’avait pas même adressé la parole fi Philippe.
— Il sera temps, — se disait-elle, — de rompre demain, si je m’arrange avec le baron...
On voit qu’Olympe était prudente et ne brûlait jamais ses vaisseaux.
Aussitôt que Roderic eut disparu, la jeune femme s’approcha de la porte de la salle du jeu.
Elle vit M. de Gessy fort occupé fi faire sa banque au lansquenet.
— Philippe, — lui dit-elle, — je suis Irès-faliguée, un peu souffrante, et je pars... — je le laisse le coupé, — Clorinde me ramènera dans sa voiture...
— Bon, — répliqua le comte, — dors bien et dors longtemps... — j’irai te voir demain vers quatre lieure.s...
Et il se remit fi tourner ses caries.
Olympe s’enveloppa dans sa pelisse et descendit rapidement l’escalier.
Roderic l’attendait sous le vestibule.
Il la prit dans ses bras et, avec une force d’Alcide forain, il la porta jusque dans sa voilure qui attendait devant la porte.
Olympe vit avec plaisir que cette voiture était un ravissant coupé attelé de deux chevaux anglais magnifiques.
L«S VALETS DE CCEÜH.
— Où allons-nous? — demanda le baron.
•— Chez vous, — répondit carrément Olympe.
Un léger mouvement du Brésilien appiit Ji la jcuiiG femme quelle impression produisaient sur lui ces deux mois qui lui semblaient remplis de promesses voluptueuses.
Olympe haussa légèrement les épaules.
L’obscurité ne permit pas au baron de s’apercevoir de ce mouvement.
Les chevaux parlirent comme l’éclair.
Les glaces étaient baissées.
L’enivrant parfum qui s’échappait des cheveux et du corps tout eiUicr de la jeune femme devait disposer Roderic à essayer de faire du coupé un boudoir.
Il prit l’une des mains d’0!ym]ie afin de la porter à ses lèvres et, de son aulre bras, il eidaça la taille souple de sa compagne.
Sans doute il comptait ne trouver aucune résistance ù ses tentatives amoureuses.
Il se trompait.
Olympe se dégagea brur.quemenl.
— Pas si vile, baron, — dit-elle, — ne cherchez point à me traiter en ville conquise... — je suis imprenable, voyez-vous, quand je n’ouvre pas mes portes raoi-méme... — attendez que la capitulation soit signée.
— Mais, — ba!!)ulia Rodcric, — je croyais...
— Eh bien! vous croyiez mal, baron, voilà tout... — je ne vous en veux pas pour cela... seulement laissez vos mains dans vos gants, et ma taille dans mon corset... — A propos, où demeurez-vous?...
Vù-propos était heureux, comme on voit.
— Rue Tailbout, — répondit le Brésilien.
— - C’est à deux pas.
3UÜ
— Eq effet, nous arrivons.
La voilure s’arrêta.
Une porte cochère s’ouvrit pour la recevoir, et Roderic, prenant de nouveau Olympe dans ses bras ainsi qu’il l’avait fait sous le vestibule de Camélia, lui fit franchir les quelques marches qui conduisaient à un charmant entresol, son logis de garçon.
Olympe voulut visiter ce logis jusque dans ses moindres détails.
— Vous êtes fort bien ici, mon cher baron, — dit-elle après cette visite qui ne ressemblait pas mai à l’experlisc d’un commissaire-priseur, — en vérité ce petit appartement me plaît... — on voit que vous êtes homme de goût...
Roderic avait ramené Olympe dans la chambre û coucher.
Les douze bougies de deux candélabres étaient allumées.
Un feu clair et joyeux pétillait dans l’ûtre.
Le lit était tout découvert, et ses draps de fine toile de Hollande étincelaient de blancheur sous les tentures éclatantes d’une étoffe turque brochée d’or.
Olympe avait jeté sa sortie de bal sur un meuble.
Rien ne voilait plus la splendide nudité de ses épaules cl la naissance de sa gorge ciselée hardiment en une chair ferme et appétissante.
Roderic jetait sur cette jeune femme, attrayante comme le plus charmant des péchés capitaux, et sur le lit défait, des regards fauves et ardents pareils h ceux de l’avare qui contemple son or.
Le Brésilien, avec sa tête dépouillée et son cr&ne brillant comme de l’ivoire, — avec ses moustaches de couleur brique dont tous les poils frétillaient de luxure, — avec s ’s yeux incandescents comme les prunelles d’un chat--
LES VALETS DE CCEUfi.
tigre, — ainsi en arrêt devant la blanclie et brune Olympe, ressemblait (sauf le costume) à un satyre convoitant quelque nymphe de Diane.
— Mon cher baron, — demanda Olympe, — combien cette jolie chambre a-t-elle d’issues ?. ..
— Deux, — répondit Roderic.
— Lesquelles?
— Celle-lü, qui ouvre dans le salon, et celle-ci, qui, par le cabinet de toilette, conduit dans une autre pièce.
— Fort bien, — et, dites-moi, ces portes se fermentelles en dedans 7
— Le mieux du monde, — il y a serrure et verrou.
— Ah ! — fit Olympe d’un air ravi, je vois avec un véritable plaisir que Je pourrai dormir tranquille et en toute sûreté...
— Hein? — s’écria Roderic qnine comprenait pas.
— J’espère, — poursuivit la jeune femme, — que vous ne m’en voudrez pas trop, mon cher baron, de vous priver de votre lit pour cette nuit... — j’ai vu, tout ü l’heure, dans je ne sais plus quelle pièce, un large divan sur lequel vous serez fort bien couché.
— Gomment? — balbutia Roderic avec une douleur et un désappointement comiques, — comment?... vous me bannissez de celte chambre?...
— Mais ü me semble, — répondit Olympe, — qu’il est difficile de faire autrement... — à moins que vous ne teniez à garder votre lit... auquel cas je me jetterais, tout habillée, sur le divan...
La stupéfaction du Brésilien dépassait les bornes.
R jaunissait à vue d’œil et les crocs, naguère victorieux, de sa moustache, retombaient, mornes et éplorés, sur les coins de sa bouche.
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— Ah ! — mnrmura-t-il avec un accent des plus pileux, — j’avais espéii', cependant...
— Quoi donc? — demanda Olympe en le regardant bien on face.
— Toute autre chose...
— Quelle chose?
— Mais...
— Allons, baron, parlez franchement, — je n’aime pas les rélicences... — qu’aviez-vous espéré?...
— Il me semble que vous devez le comprendre...
— Je ne comprends jamais h demi mot, baron.
— Eh bien ! je complais, non pas être exclu de cette chambre, mais... la partager avec vous...
Olympe modula, pendant près d’une minute, un éclat de rire sonore et moqueur.
— Ah çJi! baron, — demanda-t-elle ensuite, — csl-cc que vous me prenez pour une (illel...
— Oh I par exemple !... — s’écria Roderic, tout étourdi de celle apostrophe.
— Rame! à la façon dont vous me traitez on pourrait le croire... — Vous oubliez, mon cher, que nous nous sommes parlé ce soir pour la première fois et que c’est tout nu plus si je sais votre nom... — je regrette d’être forcée de vous le rappeler...
— Mais, alors.. — balbutia le Brésilien qui ne savait plus ce qu’il disait, — mais, alors, pourquoi donc êtesvous venue chez moi?..,
— C’est, en eflcl, un torique j’ai eu... — je vous remercie de me le faire sentir... — dit Olympe avec une mordante ironie, — Donnez, je vous prie, des ordres pour qu’on m’aille chercher une voiture...
— Une voiture ! — s’écria Roderic.
— Oui.
— El, pour quoi faire?
— Mais, tout simpleracnl, pour retourner chez moi... Roderic changea de visage.
Le rentrât d’OIympc.
li Y eut un instant de silence entre les deux interlocuteurs.
Olympe fut la première à rompre ce silence.
— Monsieur le baron, — dit-elle, — j’attends...
— Vous voulez partir 7... — murmura le Brésilien.
— Oui.
— Mais, enfin, pourquoi?..?
— Parce que je le veux...
— Ce n’est pas une raison..?
— C’en est une au contraire, et une très-bonne... — il me semble que je n’ai de compte à rendre h personne de ma volonté ni de mes actions...
— Mademoiselle... — chère Olympe... — laissez-vous fléchir, je vous en supplie!...
— Non.
— Je vous le demande comme une grûce... je vous le demande è genoux...
Et, en effet, Roderic mit un genou h terre devant Olympe.
Cette dernière secoua la tête et répondit :
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LES VALETS DE COEüE.
— Vous êtes un trop vilainhomrae,nionsicurlc baron !...
— Qu’ai-je donc fait?...
— Vous osez le demander?...'
— Mon Dieu, oui.
— Eh bien! vous m’avez manqué de respect, et cela au moment où je vous témoignais la plus touclianle confiance en venant librement passer une partie de la nuit chez vous...
— Hélas! mademoiselle, je suis bien coupable; mais, cependant, il me semble que l’amour que je ressens pour vous peut me servir d'excuse... — Les désirs que vous m’inspirez m’ont tourné la tête jusqu’à me faire espérer un trop grand bonheur...
— Désirez-moi, monsieur le baron, je n’y vois aucun mal... — Je ne vous défends même pas d’espérer, mais...
— Mais, quoi?
— Mais, quant à la réalisation de vos espérances, il sera temps d’y songer quand nous serons d'accm'd sur certains points fort délicats..,
— Lesquels, chère Olympe ?... 11 me semble que nous sommes d’accord sur tous les points, hors un seul, que vous devinez...
— Mon cher baron, — reprit la jeune femme, — il s’agit ici, n’est-ce pas, d’un mariage de la main gauche que vous désirez conclure avec moi ?...
— C’est le plus ardent de tous mes vœux...
— Dans les mariages réguliers, du moins je l’ai toujours entendu dire, il y a des notaires qui se chargent de régler, avant la cérémonie, les intérêts des deux époux futurs... — Malheureusement, la civilisation est tellement arriérée à notre époque, qu’on ne reconnaît pas encore de Dolaires pour le treizième aiTondisaemeul (un des plus
fréquentés de tout Paris, cependani). On est donc obligé de faire ses affaires soi-raéiuc ?... — En conséquence c’est moi, monsieur le baron, qui vais discuter avec vous les clauses du contrat...
* Roderic ouvrait ses yeux ronds avec un étonnement manifeste.
Évidemment, il ne comprenait pas beaucoup.
Olympe se mit à rire.
— Monsieur le baron, — demanda- t-elle ensuitCi — êtes-vous réellement fort riche?...
— Oui, — fit Alonzo.
— On m’a dit que vous aviez soixante mille livres de rente....
— On s’est trompé.
Une moue prenobeée se dessina sur les lèvres roses de la pécheresse.
— Ah ! on s’est trompé... — dit-elle.
— Oui.
•—Vous n’avez donc pas soixante mille livres do rente?...
— J’en ai cent-vingt.
Le visage d’Olympc se rasséréna tout aussitét.
•— Mon cher baron, — reprit-elle, — vous aviez celle nuit, chez Camélia, des façons do parler qui m’ont ei> chantée...
La figure de Roderic s’épanouit.
' Olympe reprit :
— J’ai été tellement frappée de vos paroles que Je pourrais vous les répéter mot pour mot : — Quand J’aime une femme, — disiez-vous, — je veux que cette femme jouisse d’un si complet bonheur qtCelk- n'ait pas mêm le temps de former m
LL'S VALETS L'E CUX'R.
— C’est vrai, je disais cela, et je le pense.
— Je veux, — ajoutiez-vous, — que la vie, pour celle femme, devienne pareille à celle des sultanes dans les palais enchantés des Mille et une Nuits, et je me réserve auprès d'elle le rôle du génie docile qui paraît au premier signal, et pour qui les moindres désirs, les caprices même, sont des ordres...
— Pourquoi me rappeler cela?.'.. — demanda Roderic, — pensez-vous donc que je puisse l’oublier?...
— Non, certes, cher baron, et je vous crois le plus galant homme du monde; mais il est bon de s’entendre sur tous les points...
— Ah ! — soupira sentimentalement Roderic, — je nû demande pas mieu.x...
— Si j’ai bonne mémoire, — poursuivit Olympe, vous m’avez offert un petit hôtel ?. ..
— Oui.
— Des chevaux et des voitures ?
— Deux voitures et quatre chevaux.
— Des valets de pied galonnés de la tête aux pieds ?...
— Nous les habillerons de drap d’argent , si vous voulez.
— Des diamants ?
Toute une parure.
— Et des châles d’or.
— Un â fond vert, — un â fond noir, — le troisième fond rouge.
— Et, tout ce que vous proitietticz celle nuit, vous êtes disposé à le tenir?...
— Certes !...
— Eh! bien! mon cher baron, conduisez-nioi dans un petit hôtel dont vous me remettrez les clefs en môme
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LES VALETS J)2 CCEUR.
temps qu’une quittance de six mois de loyer, ü mon nom,
— que je trouve dans la cour deux voilures attelées de chevaux anglais, — dans l'antichambre des laquais vêtus comme ci-dessus, — dans les salons un mobilier splendidi accompagné des factures des tapissiers parfaitement acquittées, — olTrcz-moi les diamants dans des écrins de velours bleu brodés d’or , — les chêles turcs dans des boites de laque de Coromandel, et, alors...
— Alors?... — répéta Doderic.
— Alors, — - répondit Olympe en souriant, — nous pourrons parler de la réalisation de vos espérances et peut-être vous permettrai-je de me manquer de respect...
— Ah ! — s’écria le Brésilien, — je vous demande trois jours...
— Je vous en donne six... — fit la jeune femme avec une minauderie cliarinanle, — et si, au bout de ces six jours, vous avez réalisé mon rêve, je déclarerai que vous êtes un habile homme et que vous n’avez pas perdu de temps...
Boderic ouvrit un colfret d’argent qui se trouvait sur un meuble de Boule.
Il y prit un petit étui de chagrin noir.
— Tenez, chère Olympe, — dit-il en présentant cet étui h la pécheresse, — voici les arrhes du marché...
Olympe ouvrit l’étui.
Il renfermait une bague dont le chaton était formé d’un seul diamant.
Ce diamant, fort beau et sans une seule tache, pouvait valoir dix mille francs.
— Moi aussi, je donne des arrhes, — répondit Olympe,
— les voici...
Et elle tendit ses lèvres roses au Brésilien.
Ce dernier les effleura de ses raouslaches écarlates et poussa un rugissement de volupté.
Olympe se recula vivement.
— • Prenez garde, — dit-elle, — vous allez me faire peur... — vous avez Taraour horriblement bruyant, baron, — il faudra vous corriger de ce défaut-!à!...
Et la folle se mit à rire.
— Oh 1 — fit-clle tout à coup en reprenant son sérieux, ^ n’allez pas vous moquer de moi, au moins...
— Me moquer de vous !... et à quel propos ?...
— G'fôt que j’ai une idée...
— Laquelle î...
— Une idée extravagante...
Dites toujours.
— Vous allez rire à mes dépens,..
— Olympe, vous me faites mourir!.,.
— Eh bien ! j’ai la folle envie de voir ces fameux bambous que vous avez rapportés du Brésil, au nombre de vingt-quatre, et dont il ne vous reste plus que six...
Roderic fil la grimace.
— Mais, je vous afiirme, — dit-il, — que ces bambous n’onl rien de curieux...
— Montrez-les toujours..^
— A quoi bon?...
— C’est une fantaisie.'
— Allons, j’obéis.
Il entra en effet dans un cabinet, et il en rcssorlil portant un paquet de superbes bambous de l’effet le plus formidable.
— Oh ! oh ! — fit Olympe en riant, — si c’est avec ces joujoux-lit que vous caressez vos biea-aiméeS) ô mon tigre
LES VALETS DE CΆtt.
olo
du Bengale, je plains sincèrement les jeunes personnes que vous honorez de vos bonnes grâces...
Roderic perdait de plus en plus contenance.
— Cela n’est pas tout à fait aussi dur que ça en a l’air,. . — balbulia-t-il enfin.
— Vous croyez?
— Oui, vraiment.
— Eh bien I essayons.
Et Olympe, prenant un des bambous, se rail à frapper sur le dos de Roderic de manière à lui faire pousser les liants cris au bout d'un instant.
— En effet, — dit-elle ensuue, — je vois que cela est fort doux. — Ces cannes sont charmantes, vous devez y tenir, et j’espère, mon cher baron, ne point vous fournir l’occasion de briser ces derniers restes d’une priicieuse collection...
La conversation se prolongea quelque temps encore.
Olympe ne parlait plus, ni de se mettre au lit, ni d€ renvoyer Roderic.
Tous deux s’étaient assis au coin du feu.
Ils causèrent quelque temps ainsi.
Enfin un pille rayon lumineux pénétra à travers les per* siennes fermées et les rideaux abaissés.
Le jour sc levait.
Eladane est & Tcrsaülcs.’
— Baron ! — dit Olympe, — faites atteler, je vous prie; — je pars...
— Déjà...
— Voici le jour.
— Qu’importe!...
— Je me sens un peu fatiguée et je veux dormir,
— Eh bien, dormez ici.
— Non pas !
— Pourquoi ?
— J’ai réfléchi que je serais chez moi beaucoup plus à mon aise... — D’ailleurs ma confiance en vous est loin d'être absolue. — Vous ôtes passionné comme un vrai tigre, el, si solides que soient vos serrures et vos verrous, je ne dormirais pas d’un sommeil tranquille...
— Je cède, — dit Roderic.
El il sortit de la chambre à coucher pour donner scs ordres.
— Quand vous reverrai-je? — demanda-t-il en rentrant.
— Quand vous voudrez, — j’y serai toujours pour vous... — Mais songez, je vous prie, qu’il vaudrait mieux me négliger pendant quelques jours, afin de vous occuper exclusivement du petit hôtel et de tout le reste...
— Ah! — répliqua Ro.lcric, — l’un n’ompéche pas
l’autre... Je rae présenterai chez vous vers quatre heures...
On annonça que la voiture attendait.
Olympe partit.
Elle rentra chez elle à huit heures ; — elle se mit immédiatement au lit et elle dormit jusqu’à midi, d’un calme et profond sommeil.
Olympe, en se réveillant, se mil à réfléchir à sa situation et au meilleur parti à en tirer.
— Si je conduis ma barque avec un tant soit peu d’habileté, — sc dit-elle, — rien de plus facile, grâce au Brésilien que le ciel m’envoie, que de réaliser en deux ans douze ou quinze bonnes mille livres de rente, ce qui est joli...
« Un pigeon de cette encolure est an oiseau fort rare et stiperbe à plumerU.. <
« Je le liens... — Bien habile il sera, s’il échappe aux filets dans lesquels je vais l’enlacer...
« Eh ! mon Dieu, il s’agit tout bonnement de flatter sa marotte et de ne pas le rendre jaloux.
« Par exemple, cela est indispensable!..;
« Je ne prends point au sérieux les cannes de bambou, seulement avec ce pistolet-là, le moindre soupçon, j’en suis certaine, amènerait une rupture.
« Mais, j’y songe...
« Philippe doit venir ce soir entre quatre et cinq heures !... précisément l’heure indiquée par Roderic ! "
«( S’ils se rencontrent, le tigre du Bengale va prendre la mouche et tout est perdu!...
« Consigner Philippe qui se regarde ici comme che lui, c’esi un mauvais moyen. — On aura beau lui dire que je n’y suis pas, il est capable de vouloir entrer tout de même...
« Fermer la porte à Roderic, — il n’y fàut pas songer!...
O Comment donc faire?...
« Ma foi, je vais aller chez Philippe.
« Que lui dirais-je?...
« Eh ! mon Dieu, je lui dirai la vérité, tout bonnement,
« Mais, comment prendra-t-il la chose? ^
« Fort bien, peut-être.
« D’abord, c’est un bon garçon, qui ne voudra pas me faire manquer ma fortune...
« Ensuite , depuis six mois je lui ai coûté pas mat d’argent, et je le crois un peu gêné.
« D’ailleurs, il ne me déplaît pas, à moi, ce pauvre Philippe... — Je veux bien continuer à le voir de temps en temps, chez lui, d’une façon mystérieuse et clandestine...
(( De cette façon il m*anra toujoure, et ça ne lui coûtera plus rien... c'est tout profit pour lui...
<( Allons, j’y cours de ce pas, et je parierais bien qu’il sera enchanté de ce que je vais lui dire...
Olympe, une fois sou (raili pris, commença et acheva rapidement sa toilette, envoya chercher un coupé et se fit conduire chez M. de Gessy.
A son grand désappointement, le domestique de Philippe lui affirma que son maître venait de sortir.
— Déjà 1. .. — s’écria Olympe, — et où peut-il être allé î
— Je l’ignore absolument.
— Savez-vous s’il rentrera dans la journée?
— M. le comte ne me l’a pas dit.
— Je voudrais lui écrire un mot.
— Madame n’a qu’à sc donner la peine d’entrer dang
le salon,
LES VALETS DE CŒLD. 3t'J
Olympe prit du papü’ et uue plume, et écrivit ces quelques lignes :
Nous ne reproduisons pas les fautes d’orthographe.
n Cher, — ne viens pas ü quatre heures , ainsi que cela était convenu; — je suis sortie, comme tu le vois, puisque j’écris ce petit mot chez loi, — tu ne trouverais donc personne# — Je vais tout de ce pas à Versailles, avec Eugénie, qui veut voir une tante fort malade, de laquelle elle espère hériter, et qui profite de ce que je ne joue pas aux Variétés aujourd’hui; — peut-être reviendrai-je un peu tard. Attends-moi chez toi, ce soir. »
Olympe plia, cacheta, et recommanda au domestique de remettre ce billet à son maître aussitôt qu’il rentrerait.
Le valet promit, et la pécheresse s’en alla.
— Mon enfant, — dit-elle à sa soubrette, celte péronnelle intéressante que nous avons déjà mise en scène, — il faut que je t’apprenne un grand secret...
— Dites vite, madame, je frétille de curiosité.
— Eh bien ! monsieur va cesser d’être monsieur.
— Ah I ah I... il y a donc eu du nouveau, celle nuit 7. ..
— Je crois bien I
— L’envoyeur du bouquet s’est manifesté ?
— Oui, mon enfant, — et d’une façon royale...
— Vraiment!...
— Figure-toi que je vais avoir hôtel, chevaux, voilures, diamants, laquais, et bien d’autres choses que j’oublie... — Je te nommerai mon intendante. . .
La soubrette fit un bond de joie.
— Mon rêve se trouve expliqué ! — s’écria-t-elle.
— Ah ! tu avais rêvé?...
^ Oui, madame, et je tq’élais tiré les çarle§ çelle nuit
quand vous avez été parlie, et le rêve et les caries annonçaient beaucoup d’argent dans la maison...
— Alors, ça ne pouvait pas manquer...
— C’est bien ce que je me disais.
— Seulement, mon enfant, tout ne va pas encore comme sur des roulettes...
— Est-ce que quelque chose cloche?
— Mon Dieu, oui. ^
— Quoi donc?
— Figure-toi que Philippe ne sait pas encore qu’il est remplacé...
— Eh bien?...'
— Eh bien! il doit venir ce soir à quatre heures, juste en même temps que Roderic...
— Ah ! le remplaçant se nomme M. Roderic..’.
— Oui, Roderic Alonzo, baron brésilien, riche comme une mine de diamants... — à propos de diamants, en voilà on qu’il m’a donné, comment le trouves-tu?
— Eblouissant I
— Oh! Roderic fait bien les choses!.. J •— seulement il est jaloux comme un tigre et il croit que j’ai déjà rompu avec Philippe... Tu comprends...
~ Je comprends qu’il ne faut pas qu’ils se rencontrent.
— Juste! — Je viens de chez Philippe, — il n’y était pas;-— Je lui ai écrit que je partais pour Versailles avec Eugénie, dont la tante est malade, et qui est venue me chercher... — S’il trouve mon billet, tout est pour le mieux : — mais s’il ne rentre pas chez lui, ce qui est fort possible, il arrivera...
— Eh bien! je le congédierai.
— Adroileraent, surtout, afin qu’il ne soupçonne rien aujourd’hui et qu’il n’aille pas parler haut tandis que l’autre sera Ih.
— Soyez tranquille.
— N'ouhlie pas que je suis à Versailles, au moins.^
— Non, non.
— Avec Eugénie...’
— Eh! oui.
— Dont la tan le est en train de partir pour l’autre monde...
— Allez, madame, allez, vous pouvez vous en reposer sur moi... — Jedii-ai tout ce qu’il faudra dire, qI monsieur n’y verra que du feu.
Olympe, rassurée par celle promesse, alla se mettre sous les armes, c’est-à-dire faire une nouvelle toilette, afin d’élre irrésistible quand arriverait le Brésilien.
Elle mit tout en ordre dans son boudoir, dont elle disposa les élagéres d’une façon coquette.
Elle envoya chercher des fleurs chez celte même marchande de la nie Laffiic, dont nous avons déjà parlé, et elle groupa ces fleurs avec goût dans des potiches du Japon.
Elle fit flotter dans la tiède atmosphère un parfum faible et voluptueux.
Puis, tons ces préparatifs achevés, elle se pelotonna, comme une chatte frileuse, dans une grande chaulTeuse au coin du feu, et elle attendit : , ’
Il était eu ce moment quatre heures moins un quart.
rjca bis ta iiicch
Pendant un quart d’heure , environ , Olympe s’abandonna mollement à tous les rêves dorés que devait faire naître dans la vive imagination d’une pécheresse la con> quête d’un Brésilien aussi millionnaire et aussi libéral que l’était Roderic.
Au moment précis où la pendule du boudoir sonnait quatre heures, Olympe entendit tinter légèrement la sonnette de la porte d’entrée.
La jeune femme sentit son cœur battre.
— Lequel est-ce? — se demanda-t-elle.
Et elle ajouta mentalement, avec un petit frisson :
— S’ils allaient se rencontrer à la porte!...
Son incertitude et son inquiétude ne furent pas de longue durée.
La camériste ouvrit la porte du boudoir, et, avec tout l’aplomb d’mi huissier de ministère, elle annonça:
. r- M. le baron Roderic Alonzo.
Le Brésilien s’inclina en entrant, d’un air tout h la fols respectueux et passionné.
— Ah ! cher baron ! — s’écria Olympe en lui tendant la main, — que vous êtes un homme exact et charmant.
— J’espère, — répondit Roderic en appuyant ses lèvres >ur la main de la pécheresse, — j’espère que vous n’avez
LES VALETS PE Cœi’R, 323
point la prétention de me faire un mérite de ce (pii n’est que de l’égoïsme.
— Voyons, avez-vous un peu pensé à moi depuis ce matin 7
— Je n’ai pensé qu’k vous.
— Bien vrai?...
— J’en ai la preuve dans ma poche."’
— Quelle plaisanterie!...
— Rien n’est plus sérieux.
— Eh bien 1 voyons celte preuve.
Roderic lira de sa poche un numéro de Journal.
— Qu’est-ce que cela? — demanda Olympe.
— Les Petites Affiches.
— Je ne vois pas trop quel rapport..?
— Attendez un instant.
. Roderic feuilleta une seconde sa brochure, puis il lut tout haut :
« — A louer rue de Berlin, n” ***, un petit hôtel entre cour et jardin. — Deux salons, — boudoir, —salle, à manger, — six chambres de maîtres, — écuries et remises.
— Ah ! ah ! —• fit Olympe, — je commence h comprendre.
Roderic reprit :
«A louer rued'Astorg, Uo***, un charmant petit hôtel entre cour et jardin. — Salle de bain, — serre chaude,
— salons Louis XV, — boudoir de glaces, — volière,
— huit chambres de maîtres, — écuries pour cinq chevaux , — remises pour trois voitures, t
— Oh! — s’écria Olympe, — ce doit être ravissantf.t,
— Il y a mieux, — répondit gravement Roderic.
Et il se retuU à lire les indicalious rclalives à une (]ccii> douzaine d’autres petits liôtels.
— Eh bien 1 — dit la pécheresse, — il faudra visiter tout cela.
— C’est fait.
— Déjà!...
— Vous oubliez, chère Olympe, que je ne vous ai demandé que trois jours pour vous installer...
— Allons!... vous êtes l’homme des prodiges!... Et, qu’avez-vous décidé?...
— J’ai choisi aux Champs-Éiysées, un petit hôtel ravissant, une merveille... — Voici la quittance du loyer.
Et Roderic présenta à la pécheresse la quittance de huit mille francs, payée pour une année de loyer par mademoiselle Olympe, artiste dramatique.
La jeune femme, muette de saisissement et de joie, allait sauter au cou du Brésilien, quand elle en fut empêchée par un bruit imprévu.
La sonnette de la porte d’entrée retentissait avec violence.
Évidemment celui qui sonnait, sonnait en maître.
Olympe tressaillit et devint Irès-pàlc.
Cependant, elle eut la présence d’esprit de glisser dans soQ corsage la quittance que le baron venait de lui remettre.
Sans doute la camériste n’ouvrait pas assez vile au gré du nouveau visiteur, car la sonnette retentit de nouveau au bout de deux ou trois secondes.
Puis, à travers les portes fermées, on entendit un murmure de voix indistincte.s.
La pAleur d’Oiympe augmenta:!.
Roderic fronçait le sourcil.
Laissons, s'il vous plaît, pour un instant, la pécheresse et son adorateur dans le boudoir, et voyons ce qui se passait dans l’antichatubre.
. La soubrette avait ouvert.
— Bonjour, petite, — lui dit Philippe, car c’était bien lui, — est-ce que madame est encore couchée?...
— Ah çà, monsieur le comte, — répliqua la femme de chambre, — vous n’étes donc pas retourné chez vous, depuis ce matin?...
— Non. — Pourquoi ça?
— Parce que madame y a passé, vers une heure...
— Ah!
— Et que, ne vous trouvant pas, elle vous a laissé un petit mot.
— Pour me dire?
— Pour vous dire qu’elle allait à Vereailles, et qu’elle ne reviendrait que ce soir, un peu lard.
— A Versailles !...
— Mon Dieu ! oui.
— Elle est partie seule?...
— Oh ! non.
— Avec qui donc?
— Avec madame Eugénie , qui l’est venue chercher
— Mais, quelle diable d’idée, de s’en aller à Versailles, par le froid qu’il fait et après avoir passé la nuit au bal?,..
— Ah 1 voilà, — c’est que madame Eugénie avait sa tante à voir... une tante qui a quelques petites rentes, et qui ne passera pas la nuit.
— Une visite bien gaie!... — fit M. de Gessy en riant.
— Madame s’est sacrifiée pour son amie, — vous savez bien qu’elle est trop bonne...
— Enfin elle reviendra ce soir?..,
— Oh ! pour sûr,
— Allons, je ra’en vais dîner tout seul... au revoir, Fiflne...
■«— Au revoir, monsieur le conile,
Philippe se dirigea vers la porte de sortie.
— Nous en voilà quittes 1... — pensa la soubrette.
Au moment d’atteindre cette porte, Philippe fouilla dans sa poche.
— Allons, bon!...' — s’écria-t-il, •— j’ai oublié mon porte-cigarresl...
Et il fit un geste de désappointement.
— C’est heureux 1 — pensa Pifine, — l'autre n’anrait pas manqué de s’apercevoir que l’on venait de fumer ici...
Mais le comte, au lieu de sortir, tourna sur lui-môine et se dirigea vers l’intérieur de l’appartement.
— Eh bien !... eh bien ! — s’écria la soubrette, — oit donc allez- vous?..,
— Dans le boudoir.
— Et, quoi faire, mon Dieu?...
— Prendre des cigarres que j’ai laissés hier sur la cheminée.
— Vous vous trompez , monsieur , je vous assure ; — c’est moi qui ai rangé ce matin et je n’ai rien vu de pareil...
— Jesuissûrdece que je dis... — d’ailleurs, nous allons bien voir...
Et il fit un nouveau pas en avant.
Fifine lui barra le passage.
La jeune femme de chambre commen<îa‘t à perdre légèrement la tête.
— Vous ne pouvez pas entrer... — s’écria-t-dle.
— Bah ! et pourquoi cela ?
— Madame a emporté la clef du boudoir.
— Je paierai par la chambre à coucher.
— Impossible!...
— Est-ce que madame aurait pris aussi la clef de la chambre à coucberf par hasard?
— Oui, monsieur, justement... — madame a pris toutes les ciels...
Philippe regarda fixement la soubrette.
■— Mademoiselle Fifiue, •*- lui dit-il eusuite, — savezvous bien qu’lt vous entendre on jurerait qu’il y a Ut quelqu’un...
— Eh bien oui, monsieur, — balbutia la soubrette, — il y a mon amoureux que j’ai fait cacher quand vous avez sonné... — Oh ! monsieur Philippe, ne le dites pas ü madame, car, bien certainement , si elle le savait, elle me mettrait à la porte...
— Je plaiderai votre cause, petite... — Seulement, je veux savoir si vous avez bon goût... — Montrez-moi votre amoureux.
Ici, Fifine perdit tout à fait contenance.
Elle ne put que balbutier des mots entrecoupés, et continuer de se placer entre la porte et Philippe de raaniëi'e à empêcher ce dernier de passer.
Ce trouble manifeste donna tout aussitôt l’éveil aux soupçons jaloux du jeune homme.
— Ah çh, — s’écria-t-il d’une voix trëa-haute et tremblante de colère, — on trompe ici quelqu’un, et ce quelqu’un, c’est moi... — Laissez-moi passer, Fifine, sinon, j’entrerai malgré vous...
Et il fit un geste brusque pour écarter la jeune fille.
L£S VALEtS ti COEC&.
Retournons dans le boudoir.
Olympe, nous l’avons déjà dit, était pâle et tremblante.
R(^eric fronça le sourcil.
— Qui peut sonner ainsi, chez vous? — demanda-t-il.
— Je l’ignore.
— Ce coup de sonnette était étrangement impérieux!...
— Croyez-vous?... — Je n’ai pas remarqué.
11 y eut un silence.
On entendait toujours le murmure des deux voix.
— Il parait, — fit Roderic avec un commencement d’amertume, — il parait que ce visiteur ne veut pas s’en aller...
Olympe ne répondit pas.
— Mademoiselle, — demanda brusquement le Brésilien, — il me semble que vous devez bien deviner qui ce peut être...
— Hélas! — balbutia Olympe. — Je le devine, en effet...
— Alors, dites-le donc..'.
— Je n’ose...
— Ah I — s’écria le Brésilien, — parlez!..;
— Eh bien I c’est. .. c’est un créancier. . .
LES VALETS DE COEUa,
le passé et l’avenir.
On voit qu’avec cette rouerie instinctive qui fait de presque toutes les pécheresses de petits Machiavels en jupes de soie, Olympe venait de tourner la difficulté et d’esquiver, du moins pour un instant, le danger de la situation.
Le visage de Roderic reprit immédiatement son expression habituelle.
— Un créancier! — dit-il, en mettant la main dans la poche de son habit pour en retirer son portefeuille, — mais c’est un animal trës-génant, qu’un créancier!...
— A qui le dites-vous ?...
— Il faut le payer et le renvoyer, et c’est ce que je vais faire.
— Gardez-vous-en bien!..,
— Pourquoi donc ?
— Que l’un d’eux soit payé, tous les autres, aussitôt, vont fondre sur moi comme des vautours...
— Tous les autres ?... ah çà, il y en a donc beaucoup?..
— Mais, pas mal.
— Pauvre chérie!... — Savez-vous à peu pr^s le chiffre de vos dettes?,..
— Cela peut monter h vingt-cinq mille francs, — dit Olympe après avoir réfléchi pendant une seconde.
— Une bagatelle !... faites-moi, ce soir, une petite note bien exacte et, dès demain, vous ne devrez plus un sou.
— Vrai, baron ?
— Parbleu !
— J’aurais dû dire cinquante mille ! — pensa Olympe,
— il ne m’en coûtait pas plus...
Pendant cet à parte de la pécheresse, Rodeiic écoutait toujours.
— Décidément, — fit-il, — ce monsieur s’entête et ne veut pas s’en aller...
Olympe ouvrait la bouche pour répondre.
Mais, à ce moment précis, Philippe, mordu au cœur par le serpent de la jalousie, s’écriait dans l’antichambre :
— Ou trompe ici quelqu’un, et ce quelqu’un c’est moi!...
— Laissez-moi passer, Fifine, sinon j’entrerai malgré vous!...
Roderic ne put saisir le sens des paroles.
Seulement il entendit à merveille qu’on parlail haut et avec colère.
Olympe était redevenue si tremblante qu’elle ne se soutenait qu’à peine.
— Allons, ce drôle se fâche ! — dit le Brésilien avec impatience, — je vais lui jeter son argent à la figure et le jeter ensuite lui-même du haut en bas des escaliers.
£t il se dirigea vers la porte du boudoir.
— Au nom du ciel, n’en faites rien. . . — balbutia Olympe.
— Je n’aime pas les insolents et les tapageurs, — répondit Roderic. — Un manant qui se permet d’élever la
voix chez uue femme médlc une leçon, et il va la recevoir...
Olympe, à demi évanouie, ne put que murmurer quelques mots sans suite.
Rüderic sortit du boudoir.
11 traversa le salon et prenant son portefeuille, toujours bourré de billets de banque, il ouvrit brusquement la porte de l’antichambre.
— Assez de bruit comme ça, faquin ! — dit-il, — que vous doit-on? — Je paie...
A l’aspect du Brésilien Fifine poussa un cri.,
Philippe, stupéfait, recula.
Roderic lui -même, jetant un regard sur celui à qui il venait de s’adresser, reconnut dans le prétendu créancier M. de Gessy et fit un geste d’étonnement et de fureur.
— Ah ! — s’écria Philippe, pour qui la présence de l’étranger renfermait une révélation*complète, — c’est donc parce que monsieur est ici que la porte m’est fermée!...
Fifine eut peur de l’orage qui se préparait. Elle s’enfuit dans l’intérieur de l’appartement.
— Monsieur, — dit Roderic, pâle comme un linge et les dents serrées, — que demandez-vous?...
Philippe toisa son interlocuteur.
Puis il répondit lentement et d’un tou rempli de provocation :
— Je demande à entrer chez mademoiselle Olympe, ma maîtresse, et j’imagine, mon petit monsieur, que vous n’avez pas la prétention de m’en empêcher?...
— .Mademoiselle Olympe n’est pas votre maîtresse, —
répliqua Roderic, — elle est la mienne et elle me charge', — entendez-vous bien, — elle me charge de vous mettre à la porte!...
Philippe fit un bond.
— A la porte de chez moi!... — cria-t-il, — ah ! c’est trop fort!...
— Vous n’ôtes pas ici chez vous, — vous êtes chez mademoiselle Olympe.
— Je suis chez moi... car tout ce qui est ici vient de moi!...
Roderic jeta un coup d’œil autour de lui.
Ensuite il répliqua, avec un accent souverainement dédaigneux :
— Est-ce à dire que vous réclamez ces guenilles?... — Dites votre prix, monsieur, je paie...
Et il ouvrit son portefeuille.
— Monsieur!... — hurla Philippe, — savez-vous que
vous m’insultez!!... ,
— Pardieu ! — répondit le Brésilien.
— Croyez-vous donc que je le souffrirai?
— Souffrez-le ou ne le souffrez pas!... que m’importe?..
— Mademoiselle Olympe est une drôlesse, et vous...
Roderic interrompit Philippe en lui saisissant le poignet gauche et en le serrant à le briser, tandis qu’il murmurait d’une voix que la rage rendait indistincte ;
— Oh ! pas un mot... pas un mot de plus !...
— Et vous!... — continua M. de Gessy, — et vous, son souteneur, vous êtes un misérable!...
Ces paroles n’étaient pas prononcées que le Brésilien bondissait sur Philippe à la façon des jaguars de son pays, saisissait h la gorge avec ses deux mains.
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Philippe, à demi étranglé, eut assez de force cependant pour se débarrasser de celte terrible étreinte.
Il repoussa son adversaire jusqu’à la muraille et, après l’avoir souffleté avec une violence si grande que le sang jaillit du nez et des lèvres, U sortit de l’appartement en criant :
~ Au revoir 1...
Il est inutile de rapporter avec détails la scène de co> médie transcendante jouée par Olympe et sa femme de chambre après le départ de Philippe.
Les soins les plus empressés, — les plus tendres, — furent prodigués au Brésilien, et, malgré ses dispositions violentes à jouer Othello au naturel, les deux femmes n’eurent pas beaucoup de peine à lui persuader que la scène qui venait d’avoir lieu n’était qu’une conséquence de la rupture d’OIympe avec M. de Gessy.
Ce dernier, furieux de se voir évincé, cherchait parles moyens les plus odieux, et chercherait sans doute encore, à troubler les naissantes et brûlantes amours de son exmaltresse et de Roderic.
— Il est certain, — dit le baron, — que s’il me tue demain matin, voilà notre liaison bien compromise...
— Vous tuer!... — s’écria la pécheresse avec un effroi qui n’était pas simulé.
— Mais, sans doute.
— Que voulez- vous direî ,
— Je veux dire que, demaio, nous nous battons...
— Quelle horreur et quelle folie!...
— C’est inévitable.
— Baron, je vous le défends..;
Brésilien se mit à rire.
— Roderic... mon ami... je vous en supplie. .7 — je vous en conjure... — promettez-moi que v vous ne vous battrez pas...
— Mais, ma chère Olympe, songez donc que j’ai reçu un soulOet...
— On n’en meurt pas!...
— Oui, mais quand on ne s’en venge point, on est déshonoré.
— Eh! ce soufflet, qui le saura?...
— Celui qui me l’a donné, pardieu !...
Bref, pendant une heure, Olympe qui ne se souciait ni plus ni moins du Brésilien qu’un singe d’une noisette vide, mais qui voyait son brillant avenir hypothéqué sur la bonne santé du baron, s’épuisa en eflbrls inouïs d’éloquence et de larmes pour le détourner de la rencontre qu’elle prévoyait pour le lendemain.
Elle n’obtint absolument rien.
Philippe, le cœur bouleversé, la tête en fen, était sort de l’appartement de la rue de la Bruyère avec une soif de vengeance qu’on doit facilement compi-eadre.
Sa voiture l’attendait è la porte. , -
LES VÂL$TS DE COEUB.' 335
Il se At conduire chez son ami Georges de Giveroy.
Par le plus grand hasard, Georges était chez hii.
— Eli ! — mon cher, — s’écria-t-il en voyant Philippe,
— que se passe-t-il donc?... comme vous voilh pAlc et dé' fait...
— Mon ami, un service...
— Lequel?
— Je me bats demain.
— Oh! oh!
— Soyez un de mes témoins.
M. de Giverny ne répondit pas d’abord.
— Vous vous battez... — 6t-il, — et avec qui?
— Avec ce Brésilien chauve et rouge que nous avons vu cette nuit chez Camélia et à qui M. de Larnac a gagné tant d’argent...
— Et, le motifdela qu»elle?i..'.
— Olympe...
M. de Giverny haussa les épaules.
— Une fille! — dit-il, — vous allez vous faire tuer pour une fille!... allons donc!... c’est plus qu’absurde, cela, mon cher, — c’est bêle, savez-vous...
— Il y a un soufflet.
— Donné, ou reçu?
— Donné par moi à ce misérable qui m’avait pris à la gorge et qui m’étranglait.
— Ceci est grave eu effet. — Je serai votre témoin..,
— quand ce ne serait que pour arranger l’affaire.,, ->* ajouta Georges mentalement.
Puis, tout baut^ il reprit :
— Et, votre autre témoin, quel eit-ilf .« . .. n .-
— J’avais songé au général Laforge.
— Fort bien.
— Où le trouverons-nous?
— Est-ce jour d’ Opéra, aujourd'hui?...
— Non.
— Alors nous le rencontrerons chez Pirouette, ou h Tortoni... — h moins qu’il ne soit à quelque spectacle avec sa inatiresse... — Je crois, d’ailleurs, qu’il a l’habitude de diner au café Riche, alioos-y.
U Pone HallIcl,
Georges de Giverny ne s’était point trompé dans scs prévisions.
Le général Laforge se trouvait en effet au café Riche en face d’une petite table sur laquelle un des garçons, spécialement affecté au service du général, venait de placer avec précaution une bouteille de vin du Rhin, — une de Madère, — une de Bordeaux-Lafitte, — une de Chambertin, et, enfin, une autre de vin de Champagne dans son rafralchissoir argenté.
Cinq petits verres et coupes de formes différentes , prouvaient que l’ancien soldat était en disposition de faire honneur aux différents crûs que nous venons de citer.
En quelques mots Georges de Giverny mit le général au courant de l’alTaire dont nous connaissons les détails, et du service qu’on attendait de lui.
Eli entendant parler de duel, le protecteur de la mince Pirouette sourit d’un air d’indicible satisfaction.
Les poils de sa moustache blanche frétillèrent d’une façon belliqueuse.
— Bien, — dit-il, — fort bien... — voilà qui est convenu... — j’assisterai M. de Gessy avec le plus grand plaisir, et, j’ose le dire, en homme habitué à ces sortes de choses... — Avez-vous dîné, messieurs?...
— Non, général.
— Eh bien! dînons ensemble. .7 — aussitôt après, M. de Giverny et moi nous irons trouver le Brésilien... — Ou demeure-t-il ?. .
— Ma foi, — répondit Philippe, — je l’ignore.
— Moi aussi, — ajouta M. de Giverny.
— Diable!... il est cependant indispensable d’avoir son adresse... — qui est-ce qui le connaît ce monsieur?...
— Camélia, sans doute, puisqu’il était chez elle cette nuit.
— C’est juste, — eh bien ! mon cher Philippe, courez chez Camélia pendant que je vais faire ouvrir des buitres d’Ostende... — il ne vous faut pas plus de cinq minutes pour aller et revenir.
M. de Gessy prit son chapeau et sortit.
Au bout d’un petit quart d’heure il revint avec l’adresse que Camélia lui avait donnée.
• — Ah ! Philippe^ — dit Georges tout à coup vers le
milieu du dîner, — > vous allez vous batlre avec quelqu’un que vous devriez considérer au contraire comme un de vos bons amis, car il vous rend un fier service...
— Lequel ? ~ demanda M. de Gessy.
— Eli pardieu! celui de vous débarrasser d’Oiympe... — Vous souvenez-vous de tout ce que je vous disais hier soir dans la galerie des Variétés... vous n’en vouliez rien croire alors... — aujourd’hui, vous voyez..,
— Sans doute vous avez raison, Georges, — mais il y a certains services que je ne veux pas qu’on me rende malgré moi...
— Le jeune homme n’a pas tort, — dit le général, — il est offensé, et très-gravement, quoiqu’on fond mademoiselle Olympe (belle fille du reste) fût une personne dont je ne faisais pas grand cas... — mais vous autres tètes h l’envers, vous avez tous la manie de vous attacher à de petites rouées de cet acabit-là 1... — franchement je ne vous comprends point!
— Mais cependant, général, — hasarda Philippe, —il me semble que vous-même. ..
— Eh bien ! moi -même ?...
— Vous aimez mademoiselle Pirouette...
— Ah! par exemple!... quelle différence I — s’écria
ranlique valet de cœur... — j’espère que vous ne faites pas à Pirouette l’injure de la comparer à toutes ces actrices de Vaudeville, à ces péronnelles sans tenue et sans consistance!... — Pirouelte! pauvre ange!... un mo-
dèle de désintéressement , — d’attachement, — d’innocence!— oui, messieurs, d’innocence!... — Pirouette est upe exception I, U. ~ÜQ'y a au monde qu’une Pi-
fouette et je ne suis point éloigné de l’enlever au tbé&tre pour en faire madame Laforge...
Georges et Philippe s’incl'nërent.
Tous les deux contenaient à grand’peine une énorme envie de rire.
— Oh ! amour ! pensait Georges, — Aviovr } amour ! quand tu nous tiens!... — allons, décidément le bon Jean de La Fontaine était un grand moraliste.
Le dîner s’acheva.
Le général et M. de Giverny se dirigèrent vers la rue Taitbout, où demeurait, comme nous le savons, le baron Roderic Alonzo.
Ils le trouvèrent chez lui, en compagnie de deux de scs amis.
L’entrevue fut courte.
Vainement Georges essaya de jouer le rôle de conciliateur.
Roderic avait été souffleté; il ne voulut entendre à rien.
D’ailleurs le général Laforge ressemblait à Porthos, ce type magnifique emprunté h la seule épopée de notre époque, les Mousquetaires.
Il ne comprenait point qu’une aflhire ^t s’arranger autrement que sur le terrain, l’épée ou le pistolet à la main.
— Eh bien? — demanda Philippe quand ses témoins vinrent le retrouver.
— Eh bien ! — répondit le général, — tout est arrangé, et pour le mieux.
— Je me bats ? .
•—Parbleu!.., . ,
— Quand? . .. . . ■ ... , .
LES VALETS DK CCBUR.
— Demain.
— L’heure?
— Huit heures du matin.
— Le lieu?
— La classique porte Maillot.
— L’arme?
— Le pistolet, — trente pas de distance et trois coups dans la main.
~ À merveille, — merci, messieurs, et h demain...
A l’heure convenue, — c’est-à-dire au point du Jour, le Brésilien, — Philippe, — les quatre témoins et un chirurgien arrivaient au lieu do rendez-vous et s’enfonçaient dans le bois de Boulogne.
N’ayez aucune crainte, cher lecteur.
Vous n’aurez point ici la dix-millième édition de ce récit de duel qui, depuis qu’on fait des romans, se trouve, au moins une fois, dans chaque livre nouveau.
Pour notre part nous frémissons, rien qu’au ressouvenir de tous les combats singuliers dont nous nous sommes rendus coupables, — la plume à la main.
Aujourd’hui nous faisons amende honorable, — tout en ne promettant pas de ne plus recommencer.
Bref, on chargea les armes.
Les adversaires prirent position.
Les trois coups dans la main furent frappés par le général en sa qualité de doyen d’âge.
Deux coups de feu retentii ent en même temps.
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Philippe et Roderic chancelèrent et tombèrent à la fois.
On courut à eux, — on les releva.
Ni l’un ni l’autre n’élaient mort.
La balle du Brésilien avait seulement brisé le genou gauche de M. de Gessy.
Celle de Philippe avait cassé le bras droit de Roderic.
Le chirurgien déclara qu’une double amputation serait indispensable, vu la gravité des fractures.
— Allons! — murmura entre ses dents M. de Giverny, — un bras de moins et une jambe de boisl... — un boiteux et un manchot !... Vive l’amour!...
On porta les blessés dans leurs voilures, qui reprirent lentement le chemin de Paris avec une allure de corbillard.
Olympe attendait chez le Brésilien, afin d’apprendre le plus tôt possible les résultats de cette scène sinistre, dont la vie de deux hommes, et sa fortune à venir, étaient les enjeux.
En voyant Roderic, plUe et sanglant, couché entre les bras de ses domestiques, — elle le crut mort, — elle se vit ruinée, — et elle se mit à pousser des gémissements lamentables.
Roderic entr’ouvrit les yeux.
— Ce n’est rien, — dit-il, — un bras de moins... voilà tout...
— Lequel ? — balbutia la pécheresse au milieu de ses sanglots.
— Le droit.
Olympe recommença ses cris.
Mais, tout bas, elle se disait, la douce enfant : i
LES yALETS D£ COEUE.
— Je me moque pas mal des caunes de banbou, maintenant!... — j’aurai ruiné ce tigre rouge, avant qu’il ait eu le temps d’apprendre à se servir du bras gauche.. .
Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu s'intéresser aux personnages de notre petit monde. — Ceux qui tiennent ü savoir quel fut le dénoùment de l’étrange amour de Léonard GhanluI, et ce qu’était devenue Suzanne disparue d’une façon si bizarre et si mystérieuse, — ceux enfui qui souhaitent retrouver Jules de Larnac et Florine, — le général Laforge et Pirouette, — Célestin Barrois, Didine et le vicomte deMédoc, — n’auront qu’à lire la seconde série de Valets de Cœur, qui ne tardera guère à paraître.
Quelques mots avant de terminer. .
Avons-nous rempli le but que nous nous étions proposé?
Nous n’en savons rien.
Nous avons voulu, nous qu’on a souvent accusés, et grandement à tort, d’immoralité dans nos livres, — nous avons voulu montrer les dangers, — ■ les ridicules, — les hontes, de cer labiés liaisons.
Non point, croyez-le bien, que nous ayons cette absurde prétention de corriger personne !...
£sl-ce que les livres corrigent?
Nous sommes trop léger pour être influent, et, d’ail-
leurs riitfluencc des plus graves moralistes ne nous parait rien moins que prouvée.
Tous les écrits du monde n’empécheronl jamais les fous, jeunes et vieux, d’avoir la tête tournée par une taille souple et par une jolie jambe.
— Cet auteur a raison!,.. — diront peut-être certains lecteurs.
£t, que passe une fille de marbre, aux blanches épaules et aux yeux de velours, — ils n’auront rien de plus pressé que de laisser là leur livre pour courir sus au cotillon de la pécheresse.
Le monde est ainsi fait. — Il ne changera guère.
Nous parlions de l’amour à Paris.
Nous avons écrit en grosses lettres : — IL Y A LA DES PIÈGES A LOUPS.
Tant pis pour ceux qui se casseront les jambes.
Ce ne sera pas de notre faute.