ÜN AMOUR AU^ PASTEL
Léonard.
Laissons de côté, pour un instant, Philippe de Gessy — , Jules de Larnac — Roderic Alonzo — Céleslin Barrois — f le vicomte de Médoc — le général Laforge, eic., etc. — Tous ces valets de cœur, plus ou moins épris, plus on moins grotesques, — tous esclaves — tous dominés — tous rampants.
Laissons de côté Olympe — Florlne — Didlne — Pirouelle — ces pécheresses onduleuses, descendues en ligne directe du serpent qui, jadis, sous les charmilles orabreases de l’Eden, tenta notre premier père.
Quittons la sphère parfumée de la haute bohème galante.
Pénétrons dans un monde tout différent.
Observons des moeurs qui n’ont aucun rapport avec celes que nous venons de mettre en scène.
LES VALETS DE CCEl’Il. 197
Un fil, qui bientôt deviendra visible, renouera entre elles les diflerentes parties de notre œuvre.
Beaucoup de nos lecteurs ne connaissent que très-imparfiiilement, sans doute, le nouveau quartier qui, depuis quelques années, a pris naissance aux environs du Luxembourg.
Nous voulons parler de la rue de l’Ouest, — de la rue Jean-Bart, — de la rueNotre-Darae-des-Charaps, etc. , etc...
Dans ce quartier neuf et paisible, on obtient à bon marché la lumière éclatante, — l’air vif et frais, — la solitude et le silence.
Tous ces avantages, on le comprend, sont prisés comme ils doivent l’être par des artistes consciencieux.
Aussi les ateliers sont-ils nombreux à cette extrémité de Paris, moins encore cependant qu’à l’antipode, vers les hauteurs du quartier Bréda, de la raontueuse rue Pigale, et de cette Avenue Frochot, où, dans cent-cinquante ans d’ici, on verra chaque nuit revenir l’ombre gigantesque d’Alexandre Dumas, tenant d’une main le triple masque dô Monte-Christo, et de l’autre la grande épée ded’Artagnan.
Parmi les artistes qui préfèrent l’isolement et le silence (les environs du Luxembourg au bruit érotique du roucouler.ient des colombes lubriques de la nouvelle Cythère, citons lui nom qui brille comme une étoile au fronton du monuuiont artistique construit par la phalange.
On a deviné Gérome.
Gérome, l’élève et l’ami de Paul Delaroche qu’il égalera bientôt.
Gérome, chef d’école et célèbre à trente ans.
•irw
Tout à fait à l’extrémité de la rue de l’Ouest, et dans la partie de cette rue qui se rapproche le plus de la barrière d’Enfer, se trouve une maison de construction assez bizarre.
Cette maison a sept étages de hauteur.
Mais, en revanche, sa façade, mince comme une tranche de pâté coupée par un avare, n’ offre que deux fenêtres à chaque étage.
Cette demeure, ainsi bâtie, semble ne se soutenir dditout que par un miracle d’équilibre.
Quand souffle le vent du nord avec une certaine impétuosité, on tremble toujours qu’elle ne se renverse â la façon des châteaux de cartes édifiés par les enfants.
Cette crainte est dénuée de fondements.
La maison et solide et, à moinsd’un tremblement de terre,
— d’un incendie, — ou des boulets de canon d’une émeute, elle vivra plus longtemps que ceux qui l’ont construite et que toute la génération actuelle.
Nous avons dit que la maison dont il s’agit a sept étages.
Le septième n’est composé que d’une seule pièce, éclairée par un grand châssis en tabatière pratiqué dans le tmt:
— pièce à double destination, tout à la fois atelier et chambre à coucher.
Atelier dans les sept huitièmes de son étendue.
Chambre â coucher dans le dernier huitième, grâce h une cloison vitrée derrière laquelle se trouvait un lit.
Au moment on se passaient les faits que nous racontons, cet atelier était loué par un jeune homme de vingt-six ans -- artiste — et qui se nommait Léonard Chantai.
LES VALETS b£ CCEUD. 199
L’bistoire de Léonard est courte et peut par conséquent s’écrire en peu de lignes.
C’est celle des deux tiers, au moins, des jeunes gens pauvres, jeté parmi les ronces et les épines de la carrière artistique par ce qu’ils se figurent être une irrésistible vocation.
Le père de Léonard était un de ces commerçants que la phraséologie de notre époque appelle marchands de d«nrées coloniales.
Autrefois, on aurait dit épicier.
Or, Tiburce-Honoré-Césaire Chantal, père de notre personnage, ne comptait point parmi les gros bonnets de la denrée coloniale ou de l’épicerie, comme on voudra.
Sa boutique, situé me Saint-Jacques, était modeste et d’humble apparence.
Depuis que Tiburoe-Honoré-Gésaire Gbantal avait perdu sa femme , le cercle de ses affaii'es allait se rétrécissant de jour en jour.
Cependant, il vivotait, et rien ne devait empêcher le petit Léonard, alors âgé de huit à dix ans, de relever un jour la boutique de M. son père, quand elle serait arrivée à lui par voie d’héritage.
C’était l’unique espoir et le plus cher désir de Tiburce.
Dans ses rêves paternels les plus orgueilleux, il entrevoyait son unique rejeton, allant et venant è travers la boutique, ou bien s’asseyant au comptoir avec dignité, — distribuant aux pratiques la chandelle huit, — l’once de café, — et le petit paquet de chicorée torréfiée, ce moka du pauvre.
Ces flatteuses espérances devaient être déçues.
Léonard se montra complètement insensible aux charmes de la cassonnade, des pruneaux et du savon de ménage.
On ne pouvait le retenir h la maison.
Dès le matin, il s’échappait, et c’étaient, pendant la journée entière, d’interminables flâneries.
Seulement, ces flâneries avaient un caractère spécial.
On ne voyait jamais Léonard se mêler aux groupes des autres gamins de son âge pour partager leurs jeux.
Les billes, le bouchon, le cheval fondu, les barres, etc., le laissaient froid et indifférent.
Que faisait Léonard?
Il passait sa vie le long des quais et en face de ces petites boutiques, aujourd’hui disparues, et qui, h l’époque dont nous parlons, encombraient les abords du Louvre.
Là, on le voyait pendant des heures entières, les bras ballants et la bouche béante, cloué vis-à-vis les étalages des marchands d’estampes.
Le dimanche il allait au musée, et quelquefois il s’arrêtait pendant une demi-journée devant le même tableau.
Certes, ce n’était point là le résultat de cette curiosité naturelle aux enfants, et qui les pousse à regarder des images.
C’étaient les symptômes parfaitement caractérisés de la passion artistique.
Tout ce qui touchait, de près ou de loin, à la peinture et au dessin, exerçait sur Léonard une attraction irrésistible.
Les procédés matériels de la peinture à l'huile intriguaient surtout l’enfant , et l’intéressaient au plus haut degré.
Quand, par hasard, il rencontrait sur son chemin quoiqu’un de ces artistes en plein vent, qui ornent les devantures des boutiques parisiennes de tous les attributs de la chapellerie militaire et civile, de ceux de la charcuterie.
LES VALETS 1>£ COËllIU
et de ces tableaux de nature morte, adroites réclames imitées de de Heem, qui font supposer qu’on trouvera dans les cabinets de certains marchands de vins toutes les recherches de la gastronomie la plus raiiinée, — quand il rencontrait, disons-nous, quelques-uns de ces décorateurs nomades, il s’efforçait de se rendre compte de la manière dont ils disposaient les couleurs sur la palette, de leur mélange, et de la façon de se servir des pinceaux et de l’appui-main.
Certes, en ce moment, Léonard aurait donné de grand co'ur sa main gauche, s’il lui avait été permis ensuite de se servir de la droite pour ébaucher à son tour une grappe de raisin, la dragonne d’un sabre d’officier, ou quelque bouteille de vin de Bordeaux, coiffée de son capuchon de cire rouge et piquée au flanc de paillettes lumineuses.
Bref, de ces éludes d’observation constante, appliquées à l’art de bas étage, résulta pour Léonard une sorte de science théorique qui ne demaiuldit qu’à s’exercer par la pratique.
De temps en temps, il trouvait moyen de dérober dans la boutique de son père quelques morceaux de sanguine cl de craie blanche.
Avec la sanguine, il traçait des esquisses sur toutes les murailles.
Avec la craie, il ébauchait des sujets de diverses natures sur les boiseries sombres et les portes peintes de couleurs foncées.
Dans ces éludes rapides, il y avait, à côté des incorrections les plus choquantes, une sorte de grâce naïve, une originalité parfois piquante.
Les œuvres de Léonard ne ressemblaient point à ces
informes monstruosités dont les gamins illustrent âvo>' tontiers les mars...
Un œil observateur y démêlait sans peine le germe d’no talent à venir.
Un beau jour, Léonard, assis par teite b côté d’un banc de iderre dans le jardin du Luxembourg, et tenant un morceau de sanguine la main, esquissait à grands traits, sur la sttrface polie du banc, la silhouette harmonieuse et pure d’un marbre, d’après l’antique.
Tout absorbé paf son travail, l’enfant ne remarquait point qu’un homme, jeune encore, mis avec recherche et décoré, se tenait debout derrière lui et le regardait faire.
L’inconnu semblait surpris et charmé de la hardiesse de cette main enfantine et de la fermeté du coup de crayon.
11 souriait parfois, et ce sourire équivalait cerlaiaement à an éloge.
lae vocaiMD.
Quant Léonard eut achevé son esquisse, il releva la tête avec un air de satisfaction bien prononcé.
En ce moment, pour la première fois, il s’aperçut que le soleil projetait sur le sable une deuxième ombre, à côté de la sienne.
Il se retourna vivement, et vit l’inconnu dont nous avons oarlé tout à l’Iieure.
— Brgitizeaijy Coogl
LES VALETS DE C(ECa. 203
Léonard rougit jusqu’au blanc des yeux, — • il ôta sa casquette et se mit à la tourner entre ses doigts d’un air fort gauche.
L inconnu remarqua le visible embarras de Léonard, et, voulant le remettre promptement à son aise, se hâta de lui dire, en désignant l’esquisse à la sanguine ;
— Savez-vous, mon enfant, que c’est fort bien ce que vous venez de faire là?...
Bien vrai, monsieur?,.. — s’écria le jeune garçon avec toute l’expression d’une joie naïve.
— Oui, bien vrai.
— Mais... — hasarda Léonard, — vous y connaissezvous... — monsieur?...
— Un peu, — répondit l’inconnu en souriant.
— Et, vous trouvez que ce n’est pas mal?...
— Je vous répète que je trouve que c’est fort bien. --=■0061 bonheur 1
— Y a-t-il longtemps, dites -moi, que vous apprenez le dessin?
Léonard ouvrit de grands yeux.
— Mais, monsieur, je ne l’ai jamais appris, — dit-il.
— Jamais?
— Non, monsieur.
— Vous n’avez eu aucun maître ?
■—Aucun.
— Des conseils, du moins?
— Pas davantage.
— Où donc avez-vous trouvé des modèles?
— Le long des quais et dans les jardins, comme aujourd’hui.
— Ainsi, ce que vous savez faire, vous l’avez appris tout seul?...
— Oui, monsieur.
— C’est incroyable!...
— Je vous affirme que cela est.'
— Quel ûge avez-vous, mon enfant?
— Onze ans, dans trois mois.
— Comment vous appelez-vous?
— Léonard Chantal.
— Avez-vous vos parents ?
— Oui ; papa.
— Que fait-il, votre père?
L’enfant baissa la tête et répondit avec une sorte de confusion :
— 11 est épicier.
— Et vous, que voudriez-vous être!
— Artiste.
— Vous avez raison d^le vouloir, car vous arriverez.
— Vous croyez, monsieur?... — s’écria Léonard avec transport.
— J’en suis sûr. — Vous avez tout ce qu’il faut et même plus qu’il ne faut pour cela.
L’enfant battit des mains et manifesta sa joie par des entrechats exagérés.
L’inconnu poursuivit:
— Aimeriez-vous aller dans un atelier et prendre de véritables leçons?
~ Je ne désire que cela au monde.
— Eh bien, c’est facile.
— Comment?...
— Moi aussi, je suis artiste..,'
— Ah !
Et, ces leçons que^vous désirez, j’olfre de vous les
donner...
LES VALETS DE CCEüa. 203 I
Pendant une ou deux secondes, le visage de Léonard rayonna.
Mais, au bout de ce temps, celle impression joyeuse fui remplacée par une aulre, triste et inquiète.
— Eli bien, — demanda l’artiste, — qu’avez-vous donc?
— Papa... — balbutia l’enfant.
— Votre père, dites-vous?... — Après?
— 11 ne voudra pas que je sois peintre...
— Et, pourquoi cela!
— Parce qu’il dit toujours qu’il n’y a dans le monde qu’un bel état...
— Lequel?
— L’épicerie.
L’artiste se mit à rire.'
— Ainsi, — demanda-t-il ensuite, — votre père vous
destine à lui succéder?... ,
— Mon Dieu, oui.
— Peut-être a-t-il raison : •— le fromage de Gruyère et le raisiné de Bourgogne sont souvent plus productifs que la palette et les châssis à clefs, — seulement il faut que
ça plaise... <|
— N’est-ce pas, monsieur?..; — et ça ne me plaît pas du tout, à moi.
— Dites-moi, mon cher Léonard, où demeure-t-il, votre père?
— Tout près d’ici, rue Saint-Jacques. r»
— Je le verrai, je lui parlerai pour vous.
— Oh ! monsieur, que vous ôtes bon !...
— Peut-être le déciderai-je à vous confier à moi.;.
— Oh ! quel bonheur !... et quand le verrez-vous?...
— Bientôt.
— Pourquoi pas aujourd’hui î
iS
LES yALETS DE COEDR.’
— Aujourd’hui soit.
— Pourquoi pas tout de suite T..','
— Au fait, c’est juste, allons-y de ce pas.
— Suivez-nioi, monsieur, je vais vous conduire par U plus court chemin.
Léonard se mit à marcher devant l'inconnu, d’un pas rapide et sautillant.
Mois, à mesure que diminuait la distance qui sépare le Luxembourg de la rue Saint-Jacques, ce pas se ralentissait.
L’enfant comprenait à merveille que ce qui allait se passer entre son père et le bienveillant étranger était décisif pour sou avenir.
Et il commençait à redouter étrangement que cette décision ne fût pas prise dans le sens qu’il désirait si ardemment.
Tantôt le cœur de Léonard battait à rompre sa poitrine,
, tantôt il paraissait s’arrêter tout à fait.
Il devenait parfois très-pâle, — puis à cette pâleur succédait une teinte écarlate.
Cependant, si longtemps qu’on marche, on finit toujours par arriver.
— C’est lâ, monsieur, — dit Léonard en indiquant du doigt la porte d’une petite boutique.
Et il s’effaça pour laisser entrer son compagnon, qui, ;Bans hésiter, franchit le seuil.
Léonard entra à sa suite et se dissimula de son mieux derrière lui.
Tiburce Chantal , voyant entrer dans sa boutique un Jeune homme de bonne raine, bien mis et décoré, vintimimédiatement à sa rencontre avec force saints.
— Que désire monsieur? — demanda-t-il, — j’ai de
tout, ~ première qualité, — et dans les prix les plus modérés. — Si c’était pour une commission, je dois prévenir monsieur que je fais le gros et le détail...
— Monsieur, — répondit le jeune homme, — je désire tout simplement vous parler.
— Et de quoi, monsieur? de quoi?
Disons en passant que Tiburce Chantal était un gros homme, au ventre de Falstaff et au visage bourgeonné.
Les mauvaises langues du quartier prétendaient qu’il épuisait, à lui seul, tout son fond de liqueurs fines.
— Delà, — ajoutait là médisance, — de là son visage de Silène.
Léonard , nous le savons , allait atteindre sa onzième année.
11 était si petit, si mièvre, si fluet, qu’on l’aurait cru beaucoup plus jeune.
De longs cheveux d’un blond cendré entouraient son visage pâle et chétif et s’harmonisaient bien avec ses yeux d’un bleu profond.
Quant à sa physionomie, elle était tout à la fois trèsévelilée et très-timide.
Tantôt Léonard semblait un enfant bruyant et tapageur, tantôt, au contraire, il semblait un enfant méditatif et réfléchi.
L’artiste continua sa conversation entamée dans les termes que nous avons rapportés plus haut.
— Monsieur Chantal, — dit-il, — vous avez un fils...
— Oui, mossieu, — répondit le gros homme, — un insupportable gamin... — charmant enfant du reste... — Tiens! tiens! tiens ! — le voilà, il est derrière vous... — Que fais-tu donc entre les jambes de monsieur, petit?...
Léonard se garda bien de souffler mot.
208 LES VALETS DE CflECIV.
— Que comptez-vous faire de cet enfant ? — reprit l’inconnu.
— Ce que j’en compte faire, mossieu? — sa carrière est toute tracée. .. il sera dans les denrées coloniales, comme son père... — Quoi de plus beau, mossieu ?
» — Rien, certainement, — quand toutefois on n’a pas une
vocation qui vous pousse irrésistiblement vers une autre carrière...
Tibiirce Gbantal regarda l’inconnu d’un air stupéfait.
— Une vocation... — répéta-t-il.
— Oui, — poursuivit l’étranger, — et je crois que votre fils en aune...
Évidemment le gros homme tombait des nues.
— Lui!... — s’écria-t-il à deux reprises.
•— Lui-même.
— Vous voulez rire?
— Pas le moins du monde.
— Léonard... ce moucheron !.i. une vocation !. ..
— Sans doute, et très-décidée.
Tiburce Chantal se demanda si son interlocuteur était fou ou s’il se moquait de lui.
Une voeatlon (suite) .
La physionomie calme, sensée et bienveillante du jeune homme décoré, ne rendait admissibles ni l’une ni l’autre de ces deux suppositions.
Digit'
• i by CjOiiglc
L’épicier en arriva à se dire que sans doute son inlcrlocuteur parlait sérieusement, mais que, selon toute apparence, il ne le comprenait point.
— Voyons, monsieur, — dit-il ensuite afin d’éclaircir ce doute, — entendons-nous si c’est possible... — Quelle est cette vocation dont vous parlez?
— Celle des beaux-arts...
— Connais pas. — Qu’est-ce que c’est que ça, les beauxarts ?...
— Le dessin, la peinture, la sculpture, etc., etc.
— Mais alors, à vous entendre, Léonard voudrait être peintre?...
— Précisément.
— Mais, comment peut-il avoir envie d'une chose qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam?...
— C’est ce qui vous trompe, — votre fils en sait beaucoup plus long que vous ne le pensez.
— C’est impossible.
— Pourquoi donc ?..’.
— Personne ne lui a jamais rien appris.
— - Vous vous trompez encore.
— Il a eu des maîtres?
— Oui... et les meilleurs de tous.'
— Lesquels ?...
— L’instinct artistique, l’amour de l’étude, et, je voi:3' le répète, la vocation...
Qui vous a dit cela ?
-- Mes propres yeux.
— Comment?...
— 3’ai vu des dessins de votre fils.’
— Où donc?...
— Au Luxembourg. — Faute de papier il dessinait sur le marbre d’un bauc.
— Ah ! le gredin !... — pensa Tiburce, — c’est doncà ça qu’il passait tout son temps, qu’on ne le voyait jamais ici!...
Puis, tout haut, il reprit, et d’un ton dont la bienveillance et la politesse avaient presque totalement disparu:
— Et c’est lui qui vous a chargé de venir me dire cela?...
— Non, monsieur, c’est moi, au contraire, qui lui ai demandé de m’amener chez vous.
— Eh bieu ! puisque vous y voilh, vous avez sans doute à me parler d’autre chose que de ce que vous appelez la vocation du galopin?...
— J’ai à vous' faire une proposition.
— Ah ! ah 1
— J’offre de mettre â votre disposition le moyen de rendre cette vocation utile à l’avenir de votre fils.
— De quelle façon?...
— En le prenant avec moi, — en lui donnant des leçons gratuites...
— Tiens ! tiens ! tiens ! vous êtes donc aussi dé la partie, vous! — Vous êtes artiste?
— J’ai cet honneur.
Tiburce regarda le ruban rouge attaché à la boutonnière du jeune homme.
— Est-ce que vous seriez monsieur Horaste Vernet? -* demanda-t-il.
— Non, — répondit l’étranger en souriant.
— Alors, comment que vous vous appelez î
Le jeune homme se nomma.
Son nom était illustre, parmi tous ceux des célébrités contemporaines.
Tibiirce ue l’avait jamais entendu prononcer.
Notons en passant que les béotiens de la bourgeoisie et (le laboutique ne connaissent dans les arts qu’un seul nom, celui d’Horace Vernet, qu’ils dénaturent même ainsi que nous l’avons écrit plus haut, — et, dans la littérature, que deux noms : ceux d’Alexandre Dumas et de Paul de Kock.
Peut-être aurions-nous dû mettre Paul de Kock avant Alexandre Dumas.
Quant à la pléiade des artistes de génie, — quant h Balzac, — à Georges Sand, — à Musset, ils les ignorent à l’égal de l’hébreu ou du sanscrit.
Passons,
Tiburce secoua la tête d’un air dédaigneux.'
— Bon, — dit-il ; — eh bien, après ?
— Comment, après?
— Oui, — après ?
— Maintenant que vous savez le but de ma visite, je n’ai plus rien à ajouter.
— Bon.
— C’est à vous de me dire si vous acceptez ma proposition...
— C’est juste.
— Un oui ou un non suffit.
Tiburce gratta son oreille rouge,
— Le petit est mon fils, — fit-il ensuite?
— Sans doute.
— Il n’a qu’onze ans, et par conséquent il n’a pas seulement le droit de faire une cocote de papier sans ma permission...
— Je ne vois pas trop où vous voulez en venir , puisque c’est justement cette permission qu’on vous demande et qu’il s’agit de donner ou de refuser...
— J’en veux venir à ceci que: jamais, au grand jamais, je ne consentirai à ce que mon fils unique, mon rejeton, mon héritier, devienne artissc/.,.
Tibiirce prononça ce dernier mot avec un mépris non déguisé.
Puis il reprit, avec une irritation croissante:
Non ! jamais!... jamais!... jamais!...
Léonard se rapetissait de son mieux, il se cachait derrière le jeune homme ; — il aurait voulu pouvoir disparaître dans les interstices du plancher.
— Ainsi, — demanda l’artiste après un instant de silence, — vous ne voulez pas que votre fils devienne peintre?
~ Non, mossieu.
•— Et pourquoi cela?
— Parce que c’est un état de va-nu-pied, de mangetout, — de meurt de faim !...
— Pas toujours.
— Si, mossieu, toujours.
— Il me semble cependant que je suis vivant et bien portant...
— Ce n’est pas une raison, mossieu... — Ma volonté est inébranlable, mossieu, — je suis une borne pour l’entêtement... — Mon père vendait des denrées coloniales et s’en faisait gloire. — Je vends des denrées coloniales et je m’en enorgueillis. — Mon fils vendra des denrées coloniales et il en sera fier. — Dans notre famille, mossieu, dans notre famille on ne déroge pas... — J’ai l’avantage de vous souhaiter le bonjour...
Et Tiburce Chantal tourna sur ses talons, aussi lestement que le lui permit sa corpulence imposante.
La dernière phrase du gros épicier équivalait à un congé en bonne forme.
Le jeune arlisle le comprit ainsi.
— Mon pauvre ami, — dit-il à Léonard dont le cœur était bien gros et les yeux rouges, — j’ai fait ce que j’ai pu, — vous le voyez, — ce n’est pas ma faute si j’échoue. ..
— Prenez votre parti en brave... — L’épicerie est une carrière honorable, quoique modeste... — Elle ne garde point de palmes pour ses élus, c’est vrai, mais en revanche elle ne leur prodigue ni déboires, ni déceptions... — L’art est un calvaire souvent ensanglanté par des martyres inconnus. — L'épicerie est un lit de plumes. — Thchez d’avoir sommeil, oubliez le calvaire , vendez de la cassonnade et soyez heureux !...
Puis il saisit les deux mains de Léonard, — les serra entre les siennes et il sortit sans saluer Tiburce, qui n’avait pas compris un seul mot de tout ce que venait de dire le jeune homme.
Aussitôt que Léonard se trouva seul avec son père, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
Ces pleurs poussèrent à l’exaspération Tiburce, qui était nerveux, quoique gros.
Il tira l’oreille de son fils.
11 le malmena.
Il lui déclara qu’il ne lui laisserait plus mettre le pied dehors.
Et enfin, -après lui avoir prédit qu’il mourrait sur l’échafaud, il l’enferma dans une chambre où il lui laissa passer huit jours, ne le nourrissant que de pain et d’eau.
An bout de cette semaine de carcere duro, Léonard reconquit un peu de liberté.
Il avait parfaitement retenu le nom du jeune peintre.
Il s’informa partout, — finit par découvrir son adresse,
— il courut chez lui et le supplia de l’aider, sinon de ses
leçons, puisque la chose était impossible, mais, au moins, de ses conseils,
~ — Comment puis-je le faire?... — demanda l’artiste.
— Donnez-moi des modèles à copier. — Je passerai mes nuits à travailler, sans que mon père s’en doute, je vous apporterai mes dessins et vous les corrigerez.
Le jeune peintre fit ce que lui demandait l’enfant, qui partit radieux.
Pendant quelques mois tout alla bien. ^
Mais une nuit, Tiburce, obligé de se lever, crut entrevoir une faible lueur filtrant par-dessous une porte.
11 entra dans la chambre de son fils.
Il trouva Léonard en train de dessiner sur un large carton à la clarté vacillante d’une chandelle.
Qu’on juge de sa colère en faisant cette découverte.
Il se dit que, par le seul fait de ce travail nocturne et artistique, Léonard se mettait en état de flagrante rébellion contre sa volonté paternelle.
Il se dit que la chandelle complice de cette rébellion, était évidemment une chandelle dérobée dans sa boutique.
Double délit, — révolte et larcin.
Léonard reçut, à l’instant même, une vigoureuse correction manuelle.
Ce n’est pas tout.
Tiburce fit une minutieuse perquisition dans tous les coins de la chambrette.
Esquisses, dessins, tout, — jusqu’aux modèles prêtés par le jeune artiste, — fut impitoyablement brûlé.
Le lendemain il avait quitté, pour n’y plus revenir la boutique de la rue Saint Jacques.
Léonard aurait pardonné les coups.
11 ne pardonna pas cet auto-da-fé de tout ce qu’il aimait.
Od prli de Rome.
Lorsque Tiburce Chantai se fut aperçu de la dispariüou de son fils, et lorsque plusieurs jours d’absence lui eurent fait comprendre que Léonard ne reviendrait pas, il entra dans une épouvantable colère.
D’abord, et in petto, il donna sa malédiction à ce rejeton dénégéré.
Ensuite, pour se consoler de cet abandon. Use remaria.
La seconde madame Chantal fut une grisette du quartier, très-connue à la Grande-Çhaumière et à la Closerie des Lilas.
Cette estimable personne apporta de grandes jrerturbations dans le moral, et dans le fonds d’épicerie de Tiburce- Hoooré-Césaire.
Peut-être l’histoire conjugale de ce couple serait-elle curieuse. — Mais, comme elle ne pourrait arriver ici qu’en hors d’oeuvre, nous la passerons sous silence cl nous reviendrons immédiatement à Léonard.
En quittant le logis paternel, il courut chez le jeune artiste que, pour la commodité de notre récit, nous dési». gnerons sous le pseudonyme de Fortunatus.
Il entra dans l’atelier comme une bombe, haletant, esi eoufllé, écarlate, '
L£S VAUTS OE CCEL'R.
— Eh bien, mon enfant, — s’écria Fortunatus élonué,
— voyons, qu’y a-t-il donc î
— II y a que tout est fini... — j’ai rompu ma chaîne.
— Je suis libre... je suis mon maître...
— Est-ce que par hasard tu aurais converti ton original de père ?... — J’avoue que cela me paraîtrait merveilleux!...
— Mon père!... — Je vous en supplie, monsieur, ne m’en parlez jamais!...*
— Pourquoi donc?..^
— C’est un bomme horrible !...
— Certainement , mais sa laideur ne manque pas de cachet...
— Avec un costume convenable, il ressemblerait comme deux gouttes d’eau à un vieux bourgmestre bourgeonné...
— Ah ! quand je dis qu’il est horrible, ce n’est pas du visage que je parle...
— Est-ce qu’il t’a joué depuis hier quelque mauvais tour?.;
— Je le crois bien !... — reprit Léonard.
Et il raconta l’épisode delà nuit précédente, en ajoutant qu'il ne remettrait jamais les pieds dans le logis du père dénaturé.
Plus d’une fois, pendant le récit de l’enfant, Fortunatus avait secoué la tête.
— Ainsi, — demanda-t-il quand ce récit fut achevé, ton parti est pris 7
— Oui, monsieur.
— Ta détermination est sérieuse et irrévocable ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, tant pis...
— Tant pis ! — répéta Léonard avec étonnement, — pourquoi tant pis?
— Parce que je ne saurais approuver cette résoluüou.
— Mais, monsieur, n’est-ce pas vous-mênie qui avez demandé 2i mou père de me laisser devenir artiste ?
— Sans doute.
— Eh bien ?
— Eh bien, s’il avait accédé à ma demande, tu n’aurais eu qu’h piocher courageusement sans t'inquiéter de rien, et tout serait allé pour le mieux...
— Qu’y a t-il de changé ?.. .
— Tu le demandes?... mais, mon enfant, songe donc que, d’ici à trois ou quatre ans, tu ne gagneras pas un sou... et que, ce laps de temps écoulé, ce que tu gagneras sera bien minime.
Léonard baissa la tête sans répondre.
Fortunatus poursuivit :
— D’ici là, comment vivras-tu?...
Léonard continua à garder le silence.
— Réfléchis bien, — continua l’artiste, — tu affrontes la misère à coup sûr, et peut-être la faim...
Léonard releva la tête.
— Eh bien, — répondit-il avec assurance, — je mourrai de faim s’il le faut, mais je ne retournerai pas chez mon père!... — Plutôt l’hôpital que l’épicerie.
L’expression de la physionomie de Fortunatus changea aussitôt.
Elle redevint, comme d’habitude, insouciante et joyeuse.
— Bon, — dit-il, — je voulais voir si ta décision était aussi ferme que tu le croyais. — Maintenant que je suis bien convaincu que tu ne reculeras devant rien, je ne t’abandonnerai pas sur celte pente dangereuse où tu te trouves placé, un peu par ma faute... — Compte sur moi, mon pauvre enfant, je te soutiendrai démon mieux.’.. — Je te mettrai le pied à l’étrier, — ce sera à toi, en.suile, de
LES VALETS DE COEUIl.
te tenir ferme et d’éperonner ta bôte, pour arriver un des premiers dans ce steeple-chase sublime et grotesque ou tant de coureurs se cassent le cou dès le début, — où tant d’autrea n’arrivent que fourbus, boiteux, couronnés, aon point sur la tête, mais aux deux genoux, — où quelquesuns enfin parviennent, au grand détriment de toute justice, non point sur leurs jambes impuissantes, mais portés à grand renfort de camaraderie et de charlatanisme sur les civières de la réclame... — Hélas ! et c’est le plus souvent à ceux-là que le public, ce grand tout composé de tant d’idiots, décerne le prix de la renommée et de la fortune. — A ces invalides sans chevrons, à ces coursiers poussifs, éclopés sans avoir couru, on offre les picotins honorifiques des boxes de l'Institut !... — Il ne faut ni les envier ni les imiter... il faut les plaindre, prendre /a corde, galoper et atteindre le but... — Encore une fois, je t’ aiderai
Fortunatus tint parole.
Il s’occupa de Léonard autant qu’un père l’aurait fait pour un enfant bien-aimé.
11 loua pour lui une mansarde, rue de Fleurus, tout auprès de son atelier qui se trouvait situé rue de Madame.
Il lui donna l’argent nécessaire à la vie de chaque jour.
Enfin, il le fit piocher, comme on dit vulgairement, lui prodiguant tout à la fois les critiques justes et sévères et les encouragements mérités.
Trois ou quatre ans se passèrent ainsi.
Léonard, devenu un jeune homme, commençait à justifier, oar le mérite de ses œuvres, les espérances que ses troquis d’autrefois avaient fait concevoir à son protecteur.
L’époque des concours arriva*
Léonard entra en loge.
11 obtint le grand prix de Rome;
LES VALETS DE CflEUR.
Son bonheur était au comble.
Il dit adieu à Forlunatus, qui ne se sépara de lui qu’avec peine, et il partit pour l’Italie, en qualité de pensionnaire du gouverneinent.
L’ardeur de Léonard ne se ralentit point dans la vieille cité qui fut jadis la capitale du monde.
Parmi ces tableaux qu’expédient chaque année à Paris les élèves de l’école française, et qu’on appelle les envois de Rome, ses tableaux furent remarqués.
Léonard entrevoyait avec ivresse tout un avenir de gloire et de bonheur.
Trois nouvelles années s’écoulèrent.
Le jeune homme revint, riche d’études et surtout riche d’espérances.
En arrivant à Paris, sa première pensée, son premier mouvement, furent de courir chez Fortunatus.
Une cruelle déception l’attendait.
L’artiste venait de s’embarquer pour un voyage au long cours qui devait durer plusieurs années.
Ainsi, Léonard se retrouvait isolé, et pour ainsi dire perdu dans ce grand Paris où il n’avait d’autres amis que les quelques jeunes gens avec lesquels il venait de travailler à Rome.
Mais, d’aucune façon ces jeunes gens ne pouvaient lui venir en aide. — Ils avaient bien assez à faire de se pousser eux-mêmes dans le monde artistique.
Léonard était sans argent.
Du moment où il avait touché le sol français, la pension qu’il recevait du gouvernement s’était trouvé supprimée de droit.
Il ne se découragea pas, cependant.
U résolut de se tirer d’affaire, tout seul et sans aide,
Il commença par louer, au septième étage d’une maison de la rue de l’Ouest, cet atelier dont nous avons déjà parlé.
11 le meubla de deux chevalets, d’une boîte de couleurs, d’une paillasse et d'une petite table de bois blanc, achetée d’occasion.
Une cuvette de faïence, — un pot à l’eau notablement ébréché et un autre vase qui dans notre langue n’a pas de nom honnête, complétèrent ce mobilier peu luxueux.
En face d’une semblable installation , le portier de la maison, prévoyant qu’il aurait avec son locataire des difficultés trimestrielles , poussa les clapissements les plus farouches.
Léonard le calma en lui promettant de faire son portrait, celui de sa femme et celui de ses deux enfants.
Une fois dans ses meubles (et nous savons quels meU' blés!...} lejeune homme songea à battre monnaie avec ses pinceaux.
Il fallait avant tout se faire connaître.
Pour arriver à ce résultat, il ne s’agissait que d’envoyer à l’exposition prochaine un tableau assez remarquable pour fixer l’attention et conquérir d’un seul coup la célébrité.
Mais une œuvre comme celle-là ne s’improvise point.
Il faut payer la toile, — payer les couleurs, — payer les modèles, — payer la location des costumes et des étoffes.
Or, tout cela est fort cher.
II faut de plus avoir la possibilité de vivre six mois sans g.ngner un sou.
Léonard employa six semaines à peindre une demi-douzaine de petites toiles qu’il alla colporter chez les brocanteurs d’objets d’art et chez les marchands de tableaux.
Ces derniers comprirent qu'ils avaient, affaire à un artiste de talent, mais complètement inconnu et sans ressources.
En conséquence ils l’exploitèrent abominablement.
: js tableaux lui furent achetés vingt-cinq francs pièce. - tin prix dérisoire!,..
Riche de cinquante écus , Léonard , qui avait trouvé moyen de se Mre ouvrir un crédit chez un Juif qui ache> t ::it des toiles peintes et vendait des toiles blanches et des Cvj . leurs, — Léonard, — disons-nous, se mit à l’œuvie.
Il commença son grand tableau.
Pendant quatre mois il vécut de pain dur, de noix sèches et d'eau non filtrée.
Le sujet choisi par Léonard était celui-ci : Intérieur d’un marché d’esclaves à Constantinople.
Ce sujet, exploité cent fois déjà, n’avait d’autre mérite que celui de servir de prétexte à une brillante mise en scène de femmes nues, d’étoffes somptueuses, de costumes constellés d'or, de types caractérisés et de tous les pays.
Au bout de trois mois, le tableau n’était pas à moitié de son exécution et léonard n’avait plus, d’argent.
Il interrompit l’œuvre commencée, et il se remit pendant deux mois à des travaux de pacotille.
Ces tableaux lui rapportèrent deux cents francs.
Pourvu de cette somme, Léonard retourna à son grand tableau.
Au bout de six semaines, il lui fallut s’interrompre de nouveau.
Les modèles et les locations d'étoffes avaient tout absorbé.
Enfin, au bout d’un an de labeur acharné et de priva-
fions continuas, Léonard put inellre la dernière main au Marché d’esclaves.
A force de rouerie transcendante et de diplomatie persuasive, il obtint d’un doreur de la rue Giiénégaut un assez beau cadre, — payable après la vente du tableau.
L’époque de rexi)Osition approchait.
Léonard envoya son tableau au jury d’examen.
Le Marché d’esclaves fut admis.
Certes, le jeune artiste devait se trouver au comble de ses vœux.
Il allait, plein de confiance, paraître devant ses juges et savourer ses premiers triomphes, qui se traduisent un peu plus lard en rubans rouges et en pièces d’or.
Sans être précisément un cltef-d’œuvre, le tableau de Léonard renfermait de grandes qualités de dessin et de coloris, de composition et d’exécution.
U y avait en outre, dans le sujet choisi, une sorte d’intérêt tout à la fois dramatique et voluptueux, bien propre à plaire à celte portion de la foule qui ne va au salon que par curiosité, et que la question purement artistique laisse tout à fait indifférente.
Aussi le succès ne manqua point 11 Léonard.
Artistes et bourgeois rendirentjiisticeau mérite du Ifarché d’esclaves.
Quelques journaux en parlèrent avec éloge.
Enfin, ce qui est tout dire, le tableau trouva un acheteur.
On en offrit à Léonard un prix qui doit paraître considérable si l’on considère qu’à notre époque les amateurs ne paient pas les œuvres, mais les noms, et que celui du jeune artiste était encore complètement inconnu.
Léonard donna son tableau et toucha mille francs.
LÏS VALETS DK COEUR.
Il se hâta de solder l’encadreur .et le marchand de couleurs, qui, nous le savons, avâîent ouvert un crédit.
Ensuite il établit son bilan.
Les frais de toile, de couleurs, de modèles, de location de costumes et d’encadrement, montaient è une somme ronde de huit cent cinquante francs.
Ainsi, pendant une année tout entière, Léonard avait travaillé douze heures par jour et vécu, comme nous l’avons dit, de pain dur, de noix sèches et d’eau non filtrée, • pour arriver à gagner cent cinquante francs !.. .
Ce résultat éljait dur.
Pour la première fois, le découragement entra dans l’âme du jeune homme.
Pour la première fois, depuis qu’il maniait la palclto et l’appuie-main, il se souvint de ces paroles prononcées devant lui par Fortunatus , bien longtemps auparavant :
, — L’art est un calvaire, souvent ensanglanté par des martyres inconnus. — L’épicerie est un lit de plumes...
Et qui sait si dans l’amertume de son cœur il ne regrettait pas le lit de plumes?...
Mais il était trop tard...
Trop tard pour regarder en arrière..'?
Trop lard pour changer de roule...
Il fallait, comme le juif errant, marcher, toqjours mar« cher, sans trêve et sans repos.
— Allons !... — se dit Léonard, — allons I...
Seulement édifié par ce calcul, si simple et si significatif, dont nous avons formulé, un peu plus haut, les résultats, Léonard dut renoncer aux travaux artistiques qui demandent de longues et coûteuses études et qui laissent mourir de faim, pour s’adonner tout entier à la produc-
us TÜUTS DE C(BÜR.
lion de ces œuvres frivoles et lâchées qui sont sans valeur réelle, mais qui, du moins, ^nnent du pain.
« Dès ce moment, son avenir fut perdu.
11 se trouva tombé au niveau de celte myriade de jeu* ncs gens, talents ignorés qui végètent dans la misère, — troupe infortunée, taillable et corvéable à merci, — bétail humain, mis en coupe réglée par l’exploitation honteuse de tous les brocanteurs juifs, de tous les usuriers artistiques.
Une fois descendu dans les bas-fonds de cette bohème,
^ il est bien dilBcile, sinon même tout à fait^impossible d’en sortir, et même de ne pas tomber cbaque’jour un peu plus bas dans le bourbier de la misère.
Voici pourquoi : ^
Les pauvres artistes dont il s’agit, ont affaire à une douzaine d'exploiteurs éhontés, toujours les mêmes, car les moyens leur manquent de s’adresser au public sans inter- , roédiaires.
Les exploiteurs en question obtiennent des tableaux pour un morceau de pain.
Si l’artiste veut vivre, n’étant pour ainsi dire pas payé,
« il doit produire beaucoup.
'■ Dix toiles, à dix francs l’une, font cent francs. — Si
l'artiste n’en vendait que cinq, il faudrait réduirq.de moitié son misérable gain.
Donc, l’artiste produit, ou plutôt gâche immensément.
Qu’en résulte-t-il ?
C’est que, au bout d’un temps donné, le brocanteur se trouve encombré de produits, toujours de plus en plus faibles, et, n’ayant plus d’écoulement pour sa marchandise, n’achète plus. •
Quel parti resle-t-il alors à prendre à l’artiste î
LES VALETS DE CdEDB.
Il lai en reste trois :
Le premier est de solliciter une médaille de chiffonnier.
Le second, de se jeter à la Seine, — si toutefois il ne suit pas nager.
Enfin, le dernier et le plus simple : — de se laisser mourir tout bonnement de faim.
Léonard, nous devons le dire à sa louange, s'y prit avec une certaine habileté pour louvoyer le mieux possible entre tous ces écueils.
Il travailla tout autant que ses collègues en bohème et en misère, mais il soigna davantage et produisit moins.
En revanche, il vendit un peu plus cher.
11 évitait ainsi de se trouver un jour sans travail, et par conséquent sans pain.
Peu à peu Léonard s’habitua à l’existence misérable qu’il lui fallait mener.
A force d’économie et de régularité, il finit par la rendre supportable.
Le jeune artiste était un garçon de mœurs simples et douces.
Les rares instants qu’il pouvait dérober à son travail, il les employait, comme dans son enfance, à se plonger dans une muette et religieuse extase, en face des chefs-d’œuvre des grands maîtres.
C’étaient ses seuls instants de réel bonheur.
Mais, presque toujours, à cette contemplation extatique succédait une pensée amère.
— Et moi aussi, — se disait Léonard, en se frappant le front comme André Chénier sur l’échafaud, — et moi aussi, j’avais là quelque chose !...
' Et, parfois, une larme muette coulait sur sa joue pâlie.
— Moi aussi, — ajoutait-il, — j’aurais été un artiste, et
je ne suis qu’un artisan... — mon nom, peut-être, aurait pu rayonner au firmament de l’immortalité, à cêlé de ceux des Raphaël, des Titien, des Véronèse, des Le Sueur... et mon nom s’éteindra, obscur et inconnu de tous, sans avoir jamais brillél..»
Léonard se disait cela.
Puis il se remettait avec une rage fébrile à faire, qoq pas de l’art mais du métier.
Quoiqu’appartenant par sa position à la bohème, notre personnage vivait très-isolé et en dehors de toute camaraderie.
L’allure bruyante et dévergondée de certains ateliers l’effrayait plus que nous ne saurions le dire.
Il fuyait à l’égal de la peste, ces saturnales flamboyan* tes dans lesquelles se plongent volontiers les rapins, quand ils possèdent quelques écus.
Pour tout dire, en un mot, Léonard n’avait pas de mat' tresse.
Son âme était tendre, cependant, — son cœur avait besoin d’amour, — mais les seules femmes avec lesquelles il se trouvât habituellement en rapport étaient des modèles d’atelier, et ces femmes ne le séduisaient guère.
A l’époque où se passent les faits dont nous sommes riiistorien, Léonard occupait toujours son atelier de lame de l’Ouest.
Seulement cet atelier avait complètement changé d’apparence depuis le jour de l’installation du jeune homme.
line sorte d’aisance s’y manifestait maintenant.
A l’une des extrémités, une cloison vitrée formait mie chambre à coucher, meublée d’un vieux lit de chêne sculpté enveloppé de lourds rideaux de lampas dont le temps avait à demi effacé les couleurs.
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LES VALETS DE CCEÜft.
Les murs de l’atelier, jadis simplement blanchis à la chaux, étaient maintenant tendus d’un papier grisâtre.
Des études peintes, des plâtres, quelques armes, s’accrochaient le long de ces murs.
Un petit poêle occupait le centre de la pièce.
Un divan bas et trois ou quatre sièges, recouverts en toile perse à grandes fleurs, composaient le mobilier, avec une table de chêne à pieds tournés.
Sur cette table il y avait plusieurs pipes et un pot à tabac en fayence blanche à fleurs bleues.
Tout cela était bien simple, bien mesquin si l’on veut, mais, enfin, ce n’était plus la misère.
Léonard avait vingt-six ans.
Son visage, doux et régulier, exprimait une sorte de tristesse résignée.
Il était vêtu d’un pantalon large de flanelle grise et d’une de ces vareuses rouges, comme en portent les canotiers d’Asnières et de Bercy.
UaDuel.
Au moment où nous introduisons nos lecteurs dans l'atelier de Léonard, il était dix heures du matin.
Quelques gouttes de lait, restées au fond d’un bol de faïence posé sur la table de chêne, et la moitié d’un petit pain, décelaient le déjeuner frugal de l’artiste.
Léonard, dans le costume que nous avons décrit â la fln
du chapitre précédent, achevait de fumer une pipe de terre amplement culottée. ' «
Il était assis devant son chevalet, sur lequel se voyait une petite toile encore vierge.
A côté de lui se voyaient des fusins, un canif, de la mie de pain.
Évidemment il allait se mettre au travail.
Un pas lourd retentit soudainement dans l’escalier.
(',e pas s’approchait du septième étage.
On frappa à la porte deux ou trois petits coups secs.
Beaucoup peut-être, à la place de Léonard, se fussent dit en travaillant:
— C’est un créancier!..."
Mais Léonard n'avait pas de créanciers.
Aussi cria-t-il, très-allégrement :
— Eutrez... la clef est à la porte.
La porte s’ouvrit en effet, et un nouveau venu parut sur le seuil.
C’était un gros petit homme, d’allure commune, mais de raine joviale.
Sa figure était large et vigoureusement enluminée.
Ses yeux, ronds et clairs, semblaient prêts à sortir de leur orbite.
Ses lèvres, très-épaisses, souriaient perpétuellement en laissant voir des dents fort blanches.
Ses cheveux, crépus à outrance, commençaient à grisonner sur les tempes, — partout ailleurs ils restaient noirs comme l’aile d’un corbeau.
Des anneaux d’or, assez semblables à ceux que portent les matelots, s’attachaient à de grandes oreilles rouges.
" Ses sourcils en broussailles formaient un accent circonflexe au-dessus de ces gros yeux que n«us avons signalés.
LES VALETS DE COEl'R.
Le nez afTectait la forme réjouie d’un pied de marmite.
Tout ce visage, au premier abord, exprimait, nous le répétons, la jovialité la plus franche.
Mais, au bout d’une demi-minute d’examen, on découvrait sous cette apparente bonhomie, le triple et terrible type du Juif, du brocanteur et de l’oiseau de proie.
Le petit homme était mal vêtu.
Il portait un vieux chapeau gras et rougi.
Son paletot, d’une étoile jadis plucheuse, montrait la corde par des endroits. — Ce vêtement, de plus, avait passé par des tons indescriptibles, pour arriver à une nuance indéfinissable.
Son pantalon était boueux.
Ses gros souliers ignoraient le cirage.
Et, quant à ses larges mains noires, il est vraisemblable qu’elles n’avaient jamais connu la tyrannie du gant, — fût-il en poil de lapin ou en filoselle.
— Tiens, c’est vous, père Manuel I — dit Léonard au nouveau venu, tout en frappant avec l’ongle du doigt annulaire de sa main droite sur le fourneau de sa pipe pour en faire tomber les cendres.
— Ma foi, oui, m’sieu Léonard, — c’est moi; — comment ça vous va, ce matin?...
— Comme vous voyez. — Par quel hasard si matin dans ce quartier ci?...
— Dame !... je me suis dit comme ça: — Si j’allais souhaiter le bonjour à in’sieu Léonard?... — et me voilà...
— Et vous avez bien fait... — Asseyez-vous donc, père Manuel...
— Faites pas attention.
— Si vous voulez fumer, il y a sur la table des pipes et du tabac.
— Merci bien... j’ai dans ma poche ma bouffarde, — je prendrai seulement un peu de caporal frais, car le mica est d’un sec, mais d’un sec à faire frémir...
Le visiteur tira de sa poche un étui de bois nuir qu’il ouvrit.
Dans cet étui, il prit une pipe.
Il bourra cette pipe et il se mit à fumer avec la gravité (l’un pacha ou d’un Hollandais.
— Ah çà ! — dit-il ensuite, — vous travailles. *3
— J’allais ni’y mettre.
— Pour moi T
— Toujours.
— Bon, — nous causerons tout à l’heure, — j’ai jostement quelque chose à vous dire...
— Quand vous voudrez, — répondit Léonard.
Le petit homme, gros et court, que nous venons d’entendre nommer le père Manuel, était tout bonnement un des exploiteurs privilégiés de notre artiste.
Manuel Olombares, juif espagnol venu à Paris pour y faire fortune, avait commencé avec cent écus, en 1825, le commerce de bric-à-brac.
11 possédait maintenant, sur le quai Malaqnais, de vasta magasins, riches de curiosités de toutes sortes, qui, certa, valaient bien six ou sept cent mille francs tout au moins.
Gomment s’y était-il pris pour faire subir à ses maigres cent écus une transformation aussi éclatante 7
Peut-être pourrions-nous le dire, mais nous ne l’osons pas.
Pour chanter une semblable épopée, il faudrait un poêle.
Pénétré d’un saint respect en face des splendeurs du bric-à-brac, nous avouons notre impuissance.
D'ailleurs, que dirions-nous qui n’ait pas été dit par cet immortel génie que la postérité comprendra mieux errorc
LES VALETS D£ COEOE. 331
que De l’a compris notre époque, — par cet bomme, le plus grand, le plus infini, le plus créateur de toute notre moderne littérature f...
Balzac, le divin Balzac, n’a-t-il pas ébauché, dans le Cousin Pons, à propos de la bricabracologia et de ses fanatiques, des figures dignes de Rembrandt?...
Contentons-nous de constater les résultats, sans nouo inquiéter des causes.
Manuel Olombares avaitdonc fait sa fortune, — peu importe par quels moyens.
D’ailleurs, Manuel était un habile bomme.
Personne au monde, mieux que lui, ne savait le grand art d’empaumer sa pratique.
L’antiquaire le plus rusé n’était qu’un enfant auprès de lui.
11 possédait au suprême degré toutes les roueries et toutes les ficelles du métier.
U inventait des histoires, — il forgeait des légendes.
Une vieille rapière, dévorée par la rouille, devenait entre ses mains l’épée de Gbarlemagne.
Un bouclier de pacotille se transformait en i’écu de Renaud de Montauban.
Or, vous comprenez à merveille de quel prix se doivent payer l’écu de Renaud de Montauban et l’épée de Charlemagne.
Personne enfin, personne au monde, n’a jamais su et ne saura jamais acheter et vendre comme Manuel.
Deux anecdotes donneront en quelques lignes une idée plus juste du génie de notre personnage, que ne pourraient le faii e toutes nos phrases.
Un jour, dans une deces tournées que les brocanteurs fout
232 LES VALETS DE COEim.
en province pour y récolter des curiosités , Manuel arrive dans une maison de campagne d’antique apparence.
' Il demande si on n’a pas de vieilles friperies à lui vendre.
Manuel se servait volontiers de cette expression, pour déprécier d’avance les choses qu’il avait envie d’acheter.
On le mène au grenier.
Ce grenier était encombré de bois sculptés du temps de Henri III, de faïences de Bernard de Palissy, de porcelaines du Japon, etc. , etc. , le tout en fort bon état, mais couvert d’une couche tellement épaisse de poussière et de toiles d'araignées qu’il fallait l’œil de Manuel pour comprendre toutes ces richesses.
Manuel affiche un si profond dédain...
Il démontre d’une façon si claire l’inutilité absolue de toutes ces choses encombrantes qui privent la maison d’uii grenier fort convenable pour y mettre sécher du linge et pour une foule d’autres usages. — 11 prouve d’une façon tellement irrécusable que s’il consent à débarrasser la maison de toutes ces loques, ce ne sera que par pure obligeance, que, non seulement on le prie de les accepter pour rien, mais encore on les lui fait conduire par le cheval du logis jusqu’à la ville la plus proche.
Dans un moment de générosité inouïe et qu’il n’a jamais bien compris lui-même. Manuel donna vingt francs au domestique qui venait de lui amener ce trésor conquis à la pointe de la parole.
Le tout fut revendu par lui, en détail, pour pne somme de vingt-deux mille francs, — plus vingt francs, que Manuel fit payer au dernier acquéreur, en sus du prix convenu. ••
— Pourquoi ces vingt francs?,.. — demandera t-on.
-Ltay C-nonlt
— Eh mon Dieu ! tout bonnement parce que le brocanteur était un homme d’ordre.
Il tenait à rentrer dans ses déboursés!..;;
Voilà comment Manuel achetait.
Voyons maintenant comment il savait vendre.
le vase du Japon.
Tout le monde, ou du moins presque tout le monde à Paris connaît de réputation le marquis de V.... célèbre amateur de curiosités, qui fut l’émule et le rival de M. Collot, dont la collection, vendue après décès, a fait tant de bruit cet hiver dans les salles de la rue des Jeûneurs.
Le marquis de V... à qui sa grande fortune permet de satisfaire amplement sa passion d’antiquités, de tableaux, d’objets d’art et de fantaisie, etc., etc., affirmait souvent, , et bien haut, qu’il n’avait jamais été et ne serait jamais refait (c’est le mot technique) par aucun marchand de bric-à-brac.
Il prétendait connaître sur le bout du doigt toutes les roueries de ces Arabes de Paris, et les déjouer par-dessous jambes, grâce à un machiavélisme supérieur à leurs ruses de Mohicans.
Un jour le marquis, flânant selon sa coutume sur le quai Ualaquais, s’arrêta devant les magasins de Manuel et poussa une exclamation sourde de surprise et d’admiration.
11 vènait d’apercevoir, derrière les vitrages, un vase du Japon digne de fixer toute l’attention d'un amateur.
Ce n’était point une de ces modernes imitations dont la Compagnie des Indes rapporte des pacotilles et qui trouh peut les yeux inexpérimentés.
C’était un vase de Japon mandarin du plus grand format.
Rien n’égalait l’originale beauté de sa forme, l’éclat de scs couleurs et la profusion des dessins fantastiques qui se détachaient en relief sur son gros ventre émaillé.
Chimères écarlates, dragons d’or, fleurs de pourpre et d’azur, procession de Chinois burlesques, pagodes et magots, se poui-suivaient, se mêlaient, se heurtaient, comme font fantassins et cavaliers, artilleries et drapeaux aux flancs de la colonne Vendôme.
La fantaisie triomphait dans son plus splendide dévergondage.
Un mandarin, debout sur le couvercle du vase merveilleux, avait la mine fiëre et l’attitude altière d’un Jupiter tonnant au sommet d’un Panthéon.
Le marquis de V... admira d’abord, et longuement, puis U entra.
A travers les carreaux poudreux de l’arrière-boutique, ’ Manuel le guettait comme un chat guette une souris.
Aussitôt que le marquis eut franchi le seuil du magasin. Manuel se montra et courut à lui, en le saluant avec la plus servile obséquiosité.
— Ah 1 monsieur le marquis, — dit-il, — mon Dieu, que je suis donc content de vous voir... — J’ai beaucoup de choses nouvelles à vous montrer... et qui ne sont pas piquées des vers, vous pouvez m’en croire...
— Quoi donc, Manuel? — demanda curieusement le marquis.
— Des émaux de Limoges.
— Ail ! ah !
• — Un paravent peint par Walleau.
— Original?
— Vous en jugerez,
— Ensuite ?
— La montre que madame Dubarry donna h Zaraore.
— Bien.
— Un reliquaire bizantin.
— En bon état ?
— Magnifique I... — - J’ai des médailles fort curieuse.*», •— j’ai des verreries de Venise, des ivoires travaillés, des miniatures chinoises, des tableaux, des pastels el bien d’autres choses.
— Nous verrons tout cela, ~ répondit le marquis, — mais d’abord occupons-nous de ce vase qui me plaît assez...
— Ah I — s’écria Manuel, — monsieur le marquis l’a remarqué ?...
— Mais, oui.
— On voit que monsieur le marquis est connaisseur!,., — reprit le Juif eu clignant de l’œil ; — c’est intact , ■— c’est sain comme mon œil, — pas une fente, — pas une cassure, — pas une craquelure... — Ah 1 monsieur le marquis, c’est une pièce unique...
— Unique?... — répéta le marquis.
— Ça, j’en réponds.
— Gomment, vous n’avez donc pas la paire?..'?
— Hélas, non.
Le marquis fit un geste de désappointement.
— Il me faudrait les deux, — dit-il ensuite, — un vase dépareillé, que voulez vous que j’en fasse ?...
LfS VALETS DE COEDll.
— J'aarai l’honneur de faire observer à monsieur le marquis que cela se place très-bien sur un socle, même tout seul...
— Non, non, je o’en'veux pas.
— Fort bien... — voyons autre chose...
— Enfin, — et si je vous demande cela c’est curiosité pure, — combien le vendriez-vous?
— Combien?
— Oui.
— Je vais vous dire mon dernier prix, — il n’y a pas à marchander, — pas un sou à rabattre, — je ne surfais pas monsieur le marquis d’un centime... parce que c’est lui...
— Eh bien ?..7
— Eh bien, ce sera mille écus.
— Que mille diables vous enlèvent, maître Manuel, vous êtes fou!...
— Je crois mes prétentions très-raisonnables et trèsmodestes...
— Un vase dépareillé!...
— Monsieur le marquis sait aussi bien que moi que, si la paire existait, elle vaudrait vingt-cinq mille francs...
— Peut-être ; mais puisqu’elle n’existe pas , abaissez votre prix... — Je vous offre quinze cent francs...
— Impossible.
— Seize cents.
— Pas davantage.
— Dix-huits cents, alors?
Manuel secoua la tête. ’
— Allons, — reprit le marquis, — je ferai une folle, — j’irai jusqu’à deux mille, — seulement ne me laissez
pas le temps de réfléchir, dépéchez-vous de me prendre au mot.
Le brocanteur se montra intraitable.
Vainement le marquis marchanda pendant plus d’un quart d’heure, Manuel sembla parfaitement décidé à ne pas faire 1a moindre concession sur le prix qu’il avait demandé d’abord.
Voyant que le juif s’entêtait, le marquis s’entêta de son côté.
Bref, le vendeur et l’acheteur se séparèrent sans qu’il y eût rien de conclu entre eux. - •
M. V... piqué, refusa même de voir les autres objets dont Manuel lui avait parlé, et il s’eflbrça de chasser de sa pensée et de son souvenir le vase de Japon-Mandarin.
La passion du bric-à-brac a plus d’un rapport avec l’amour.
L’antiquaire, comme l’amant, convoite l’objet aimé avec des transports infinis.
Et, pour l’un comme pour l’autre, bien souvent la possession enlève la moitié de son prix à l’objet désiré.
M. de V..«, avons-nous dit, s’efforça de ne plus penser au vase mandarin.
Mais il ne put en venir à bout.
Pendant tout le reste du jour il se sentit distrait, préoccupé, soucieux.
Les passants lui faisaient l’effet de Chinois.
11 trouvait aux maisons des formes de pagodes.;
La nuit vint.
Le marquis se coucha et s’endormit.
Hélas ! avec le sommeil arriva le cauchemar.
Il sembla à M. de V... que le vase gigantesque reposait sur sa poitrinp et l’étoufifait de son poids immense.
LES VALETS DE CCEUa.
Il cherchait à se débarrasser de cet intolérable fardeau, mais il ne pouvait en venir à bout.
Soudain la fantastique procession qui défilait aux flancs du vase s’anima et su mit en marche.
Les chimères et les dragons bourdonnèrent et sifflèrent autour des oreilles du marquis.
' Il entendit tintinnabuler les clochettes de tous les palanquins et de toutes les pagodes.
Les petits Chinois lui firent la grimace en secouant éternellement la tête de droite è gauche et degauche à droite, comme les magots de porcelaine.
Les petites Chinoises se prirent par la main et exécutèrent sur sa poitrine une ronde autour du vase.
Le marquis sentait à merveille leurs pieds-bols frapper en cadence l’endroit où battait son cœur.
Et pendant ce temps, dragons et chimères continuaient à voltiger, è siffler, à bourdonner.
Et du calice en tr’ ou vert des fleurs d’azur et de pourpre s’exhalaient des parfums étranges et pénétrants qui ressemblaient à la vapeur de l’opium, brûlé sur les champignons de porcelaine des pipes japonaises.
Cet étrange cauchemar dura jusqu’au matin.
Le marquis se réveilla, baigné de sueur, aux premiers rayons du jour. ^
Il s’habilla et s’en alla au quai Malaquais.
Le vase mandarin était toujours à la môme place.
Rien n’était plus simple que d’entrer et de dire à Manuel ;
— Je donne les mille écus, — le vase est à moi.
Mais, nous le répétons, le marquis s’entêtait.
Il ne voulait payer que deux raille francs, et il avait la conviction que, en n’ayant point l’air trop désireux ui
trop pressé, le brocanteur finirait par accepter ce prix.
Trois jours se passèrent.
Le marquis ne mangeait plus guère et ne dormait plus du tout.
Quatre fois par jour il venait contempler son idole à travers le vitrage.
Le matin du quatrième jour, il entra dans la boutique.
— Manuel... — dit-il.
— Monsieur le marquis?...
— Je vous donne deux mille cinq cents...
— Non, monsieur le marquis, — trois mille ou vous ne l’aurez pas...
M. de y... frappa du pied et sortit en se jurant de ne <
plus penser au vase.
Quand il rentra chez lui, vers midi, son valet de chambre lui annonça qu’un individu, se disant marchand de curiosités, était venu un instant auparavant et avait dit qu’il reviendrait dans une heure.
Le marquis sentit son cœur battre.
— Ah I — se dit-il, — il s’agit peut-être du vase mandarin. 1
Et il attendit avec impatience.
li’exploltenr et l’exploité.
An bout d’une demî-hrure, le valet de chambre vint annoncer à M. de V... que l’homme attendu était là.
lÆS VALETS DE COELR.
— Faites entrer, — répondit le marquis.
L’instant d’après il se trouvait en présence d'un marcliand de curiosités de la rue des Martyrs, chez lequel il avait fait d’assez fréquents achats.
— Ah ! c’est vous, mon ami, — lui dit-il, — qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
— Monsieur le marquis, comme je vous sais amateur des belles choses, j’ai pensé devoir vous prévenir...
— De quoi, mon ami ?...
— D’un envoi qui vient de m’être fait et que j’ai déballé ce malin...
— Qu’est-ce que c’est que cet envoi î '’l
>- Des porcelaines de la Chine et du Japon;
— Des fabriques de la compagnie des Indes, sans doute 7 . — Non pas, monsieur le marquis, vieux Chine et Japon
mandarin....
— En vérité?...
— Ah ! monsieur le marquis, cela vaut la peine d’étre vu, — il y a entre autres choses un vase...
— Un vase?... — répéta M. de V...
— Haut comme ça, — répondit le brocanteur en faisant un geste, — une merveille!...
Le marquis dressait l'oreille.
— Décrivez-raoi donc un peu ce vase.'.’. — fit-il d’un air qui s’etforçait de paraître indifférent.
Le brocanteur se lança dans une description longue et diffuse, b laquelle un indifférent n’aurait rien compris.
Mais le marquis comprenait, lui.
A mesure que parlait le marchand, il voyait se compléter son idéal.
Il devinait qu’un miracle se faisait pour lui, — qu’un hasard inouï, phénoménal, providenüel, lui envoyait du
LES VAtETS DE CŒUR. 21!
fond de la Chine te frère jumeau du vase mandarin du quai Malaquais !
* — Allons chez vous... — dit M. de V... quand le brocanteur eut achevé.
Et, prenant son chapeau, il suivit le marchand.
Disons en passant que M. de V... demeurait rue Saint- Lazare.
Cinq minutes suffirent pour le trajet.
La boutique dans laquelle il arriva était encore encombrée de papier d’emballage et de caisses à demi défaites. — Où est le vase? — demanda le marquis.
Le brocanteur souleva une toile.
M. de V... poussa un cri.
Ses pressentiments ne l’avaient point trompé 1...
La paire existait.
Le vase unique et inimitable avait trouvé son pareil !
— O mon étoile ! — murmura le marquis, — merci !... Puis tout haut, il dit :
— Combien ?
— Six mille.
— C’est trop cher, j’en offre trois.
Le marchand haussa les épaules.
— Ah I — fit M. de V... — si vous aviez la paire...
— Si j’avais la paire, — interrompit le brocanteur, — ' elle vaudrait cinquante mille francs...
— Eh bien I quatre mille.
— Tenez, monsieur le marquis, vous êtes un client...
pour vous ce sera cinq mille, mais ne marchandez plus... ça ne servirait à rien. •
M. de V.. . calcula rapidement que cinq et (rois font huify et que pour huit mille francs il allait avoir une paire de vases qui en valait vingt-cinq ou trente.
— Marché fait... — dit-il.
Et, déchirant une page de son portefeuille sur laquelle il traça quelques mots, il la tendit au brocanteur en ajoutant:
— Voilà un bon de cinq mille francs sur mon agent de change...
— Je vais faire porter le vase chez monsieur le marquis, — dit le brocanteur.
— Appelez deux commissionnaires, je vous prie, je veux que ce transport s’effectue devant moi...
Une demi-heure après ce moment, le précieux vase, bien entortillé dans une demi-douzaine de couvertures, faisait son entrée dans l’appartement du marquis.
Ce dernier, aussitôt après, prenait une voilure et se faisait mener grand train au quai Malaquais.
— Tenez, Manuel, — dit-il en entrant dans la boutique et en présentant au Juif trois billets de banque, — voilà mille écus, j’emporte le vase.
— Ah ! monsieur le marquis, — s’écria le brocanteur, — j’en suis désespéré, mais il n’est plus temps...
M. de V... se sentit pâlir.
— Plus temps !... — répéta-t-il.
— Mon Dieu, non...
— Comment?... que voulez-vous dire?...
— Le vase est vendu.
— Vendu!...
— Oui, monsieur le marquis.
— Depuis quand ?
— Depuis une heure.
— A qui î
— A un Anglai.:.
— Combien î
Di. .‘ized L
30sk
— Trois mille francs.
— Mais, malheureux, je l’aurais payé, moi, trois raille cinq, quatre raille, cinq mille!...
— Alors, monsieur le marquis, il ne fallait pas marchander comme vous l’avez fait !... Que diable, je ne vous en demandais que mille écus, moi!...
Le marquis comprit qu’il était dans son tort.
11 fît le geste de s’arracher une poignée de cheveux, et se laissa tomber, désespéré, sur une chaise.
Manuel lui prodiguait, mais en vain, les consolations les plus délicates.
Enfin, M. de V... parut prendre un peu sur lui-mérae.
11 se leva silencieusement.
Il sortit de la boutique en chancelant..
Il remonta dans la voiture qui l’avait amené et se fît reconduire chez lui, maudissant la fatalité qui venait de se montrer si cruelle à son endroit.
Pendant ce temps. Manuel revêtait son vieux paletot, se coiffait de son vieux chapeau, et gagnait pédestreiiient la rue des Martyrs.
— Le tour est joué ! — lui dit son collègue.
— Je le sais, — répondit le Juif.
— Voici un mandat de cinq mille francs.
— Voici un billet de deux cents.
— Merci.
— Il n’y a pas de quoi. — A charge de revanche.
— La poule s’est laissé plumer que c’était merveille...
— Et n’a pas crié, — riposta Manuel, — c’est unevraic poule aux œufs d’or l
— Enfoncé le jobard!...
— Ça lui apprendra à marchanderî
— Allons boire un petit verre «i la santé du marquis...
— Ça va!...
El les deux filous, après s’étre regardés en riant, sortirent ensemble pour aller au cabaret.
Maintenant nos lecteurs connaissent, aussi bien que nous le connaissons nous-méme, le personnage que nous venons d’introduire dans l’atelier de Léonard.
Nous avons assisté au début de sa conversation avec l’artiste.
Tous deux fumaient.
Léonard regardait sa toile blanche.
r y eut un instant de silence.
— Donc, — reprit Manuel,' — > vous dites que vous allez vous mettre ü la besogne?
— Comme vous voyez.
— Et qu’est-ce que vous allez me faire?,..
— Je pensais à un intérieur de chaumière.
— Un vieux grand-père qui lit la Bible, — une vieille grand’ mère qui tricotle, — une jeune maman qui donne à téter au petit dernier, et trois ou quatre moutards barbouillés qui Jcuent avec un chien, n’est-ce pas?...
— Dame ! à peu près.
— Genre Creuse et Chardin..?
— Cela plaît.
— Hum ! plus beaucoup..? — Vous m'en avez déjà fait cinq à six, de ces pastiches... il m’en reste deux.
— Aimeriez-vous mieux autre chose ?...
— Oui, si c'était possible...
— Que diriez -vous de l’incendie d’une ferme?...
Digitizeo by Gnpgle
•— Nuit noire, — flammes rouges, — un toit qui s’effondre, — une famille en pleurs, — une vache et des chevaux effrayés qui se sauvent, — un chien qui lèche les mains de son maître blessé, — est-ce là votre idée î
— On ne peut guère traiter ce sujet différemment.
— C’est commun, — c’est usé, — c’est fait et refait, — c’est lithographie de 1835.
Léonard laissa tomber ses bras le long de son corps.
— Mais enfin, — demanda-t-il, — que voulez-vous?
— Je n’en sais rien, — diles-raoi vos idées, — vous finirez bien par en trouver une bonne...
— Vous faut-il des paysages?...
— Non, pour le quart d’heure je suis encombré.
~ Des marines T
<— La marine n’est pas demandée du tout.
— Des natures mortes 7
— En fait de natures mortes, aujourd’hui, on n’aime que le vieux.
— Père Manuel, — dit alors Léonard en regardant son interlocuteur, — est-ce que vous êtes venu ici pour me dire que vous ne voulez plus de mes tableaux? — Si c’est ça, dites-le moi tout de suite, je vous en prie, et sans me faire languir.
Manuel haussa les épaules.
■— Nous ne nous entendons pas, — lit-il.
— Je le vois.
~ Mais nous pouvons nous entendre.
— Gomment?...
— Je vais vais vous expliquer mon idée.
— Eh ! père Manuel, expliquez-la donc! — s’écria Léonard avec impatience, — expliquez-Ia tout de suite, puisque vous voyez que je ne la devine pas...
— M’sieu Léonard, — fit le juif d'un ton sentencieux, » au jour d’aujourd’hui, voyez-vous, l’art est malade.
— Ça se dit aux Variétés, dans les Saltimbanques^ — interrompit le jeune peintre. •
— Possible, mais ça n’en est pas moins vrai...
— Après 7
— Savez-vous qui est-ce qui achète encore des tableaux, à l’hem e qu’il est, — je dis, des jolis petits tableaux coiuire les vôtres î
— Les amateurs probablement.
— Oui, mais de ces amateurs il n’y en a plus guère, et ceux qui survivent ne s’y connaissent pas plus qu’Azor... Azor, c’est mon chien...
— Alors, pourquoi achètent-ils ?...
— Ah voilé ! c’est par genfe pour se donner un petit chic. — L’est tous agents de change, courtiers marrons, des gens qui gagnent de l’argent à la Bourse, ou bien des actrices, des demoiselles entretenues qui en gagnent ailleurs....
— Pourvu qu’ils paient, c’est l’essentiel.
— Mais savez-vous ce qui leur pMi li ces praüques-làt
— Ma foi non.
— C’est des choses galantes, un petit peu lestes même,
c’est du Louis XV, du Porapadour. — Si on veut les einpaumer, il faut leur faire des Watteau, des Boucher, des Lancret, des Fragonard, et ne pas sortir de là... ‘
— C’est bon, — on en fera. — Je vais aller au musée étudier pendant deux jours les Boucher et les Watteau...
— Pas de copies, surtout, — des imitations adroites, des pastiches bien déguisés.
— Je ferai de mon mieux, vous wrez content.
LES VALETS DE CœUR. 247
— C’est certain, — dit Manuel en se grattant l’oieille avec une hésitation mal déguisée.
fjéonard s’en aperçut et demanda;
— Voyons, qu’y a-t-il encore?
— Il y a, — dit le juif, — qu’il ne reste plus qu’à nous entendre pour le prix...
— Le prix?... — n’est-il pas fixé depuis longtemps?.,.
— Sans doute, mais...
— Je ne vous demandais pas d’augmentation, — votre conscience vous impose sans doute la loi de m’en offrir une... — Offrez, père Manuel, offrez, je ne vous humilierai point par un refus...
— 11 ne s’agit pas d’une augmentation, m’sieu Léonard.
— Comment?... comment?...
— 11 s’agit d’une diminution, au contraire...
— Plaisantez-vous?...
— Jamais.
— Alors, père Manuel , je ne travaillerai plus pour vous...
— Que si !... que si!...'
— Prétendre me rogner encore le maigre morceau de pain que vous medonnez, voyez-vous, ça, c’est trop fort!...
— M’sieu Léonard, les temps sont durs, — le client est devenu rat, — on marchande à n’en plus finir... — ajoutez à ceci qu’on fait tous les jours des ventes énormes rue Drouot et rue des Jeûneurs, — qu’on a pour cinquante francs et même moins des petits tableaux anciens ou modernes au choix, jolis, mais très-jolis... — Nous ne pouvons pas lutter contre ces prix-là... et puis, enfin, je suis encombré, et, si je continue à vous acheter c’e?‘ plutôt pour vous rendre service que dans l’espoir d’un bénifice, mais je ne veux pas risquer de perdre...
— Pftrdreau prix quevousmepayezjevousen défie bien.
— Ah ! ni’sieu Léonard, si vous voyiez mes livres, vous ne diriez pas cela... — D'ailleurs, ce prix, vous le toucherez toujours...
— Que parlez-vous donc de diminution?...
— Oui, vous le toucherez, mais pas de la même manière...
— Expliquez-vous ?. . .
— Je vous donnerai une partie en argent, une partie en objets d’art...
— Des objets d’arts !... que voulez-vous que j’en fasse?..,
— Vous les vendrez si ça vous convient, et vous gagnerez dessus, — si, au contraire, vous aimez mieux les garder, vous en ferez une petite galerie. — C’est très-bon genre, pour un artiste, d’avoir une petite galerie... — Je vous céderai d’ailleurs les objets au prix coûtant, sans un centime de bénifice...
Léonard secoua la tête.
— Ça vous va-t-il ?... — demanda Manuel.
— Non.
— Tant pis, mais vous réfléchirez.
— Mes réflexions sont faites,
— Vous en ferez des nouvelles..,
— J’en doute.
— Vous verrez, — vous comprendrez mes raisons et vous viendrez me faire une petite visite, — histoire de me prévenir que nous sommes d’accord. — Au revoir, m’sieu JLéonard...
— Adieu, vieux Shilock !..’.
Manuel ignorait complètement qu’il y eût eu jadis dans le monde un poète qui s’appelait Shakespeare et un drame qui se nommait le Marchand de Venise.
LES VALETS DE COBDR. 2i0
Celle qualification de Shilock glissa donc sur son épiderme.
Nous prenons d’ailleurs sur nous d’affirmer que s’il en avait compris le sens il u’auralt fait qu’en rire.
Cependant la visite du juif plongeait Léonard dans le plus réel et le plus grand embarras.
Il ne voulait point accepter les nouvelles conditions do Manuel.
11 ne voulait point courber la tête sous les fourches caudines de cette exploitation éhontée.
L’unique débouché ouvert à ses productions se trouvait fermé par conséquent, et il ne savait plus de quel côté se , tourner pour trouver son pain quotidien.
Pendant deux ou trois jours, Léonard fit quelques démarches auprès des marchands de tableaux et des principaux brocanteurs de curiosités artistiques.
11 fut éconduit par quelques-uns.
Les autres lui firent des propositions bien moins acceptables encore que celles de Manuel.
Léonard voulut risquer une tentative.
Il avait dans son atelier quatre études à peu près finies.
11 f mit la dernière main, — il leur acheta des cadres et il tes envoya eux enchères de la rue des Jeûneurs.
Le tout se vendit soixante francs.
Les cadres avaient coûté quarante francs au jeune homme.
Restaient vingt francs pour les quatre éludes, et encore, de ces vingt francs il fallait déduire une somme de trois francs trente centimes, montant du droit de six pour cent
LES VALETS DE CCEl'R.
que le vendeur doit payer au commissaire-priseur et àlViininistration.
Ce résiillat n’était point satisfaisant, on en conviendra,
Léonard , prodigieusement inquiet, ne put en fermer l’œil de toute la nuit.
Le lendemain matin il prît son pai'ti et se dirigea vers le quai Malaquais.
11 allait dire à Manuel qu’il consentait à subir les conditions qu’il lui plairait de lui imposer, si dures qu’elle fussent.
— Tiens 1 — dit le juif en voyant entrer le jeune homme,
— tiens ! vous voilà, m’sieu Léonard.
— Comme vous dites, me voilà, vieil Arabe!... vieux brigand !... abominable détrousseur de gens !...
— Toujours le petit mot pour rire !...
— Je vous assure que je ne ris pas le moins du monde.'
— Vous avez réfléchi î
— Vous acceptez mes pi opositions?
' — Il le faut bien.
— Et vous avez raison... vous ne trouverez pas mieux ailleurs, voyez-vous, — sans cela, je vous dirais, in’sieu Léonard: allez-y!.. — Vous êtes-vous mis à l’ouvrage?...
— Pas encore.
— Eh bien ! ne perdez pas de temps et piochez... — Si vous pouvez me faire d’ici à dix jours deux petits tableaux, deux pendants, j’en ai le placement. — Je voudrais du joli, du gracieux, — des baigneuses dans un parc louis XV, — des charmilles, — des statues, — sur le gazon des robes dè brocart étalées, gardées par un bichon blanc...
— derrière un piédestal un petit abbé et un mousquetaire qui regardent. •— Vous voyez ça d’ici, n’est-ce pas?,..
ogle
LES VALEÏS DK COEUR.
2ol
— A peu près.
— C’est du Boucher tout pur, mélanîçéd’un peu de Watteau. — Teaez, j’ai là toute une pacotille de gravures du temps... — • je vais vous eu choisir une vingtaine qui vous aideront beaucoup...
— Faites.
Tandis que Manuel fouillait dans les profondeurs d’un immense carton qui contenait pour le moins trois ou quatre cents gravures, Léonard s’ocupait à examiner lés mille et et une curiosités entassées sur les consoles, sur les dressoirs et sur les rayons du magasin.
Dans un coin obscur se trouvaient quelques tableaux, sans doute de peu de valeur, car ils étaient appuyés les uns sur les autres et tournés contre la muraille.
Léonard se mit à les retourner l’un après l’autre et à les examiner.
Les premiers étaient plus que médiocres.
Il y avait des intérieurs de guinguettes flamandes, serviles et maladroites imitations de la manière de Téniers.
Il y avait de prétendus Wouverraans, ornés de ce cheval à large croupe blanche qui se retrouve dans tous les tableaux du maître et qui pourrait presque remplacer la signature.
Un Huysmans de Malines apocryphe.'
Un Lantara plus que douteux.
Un des dix ou douze mille effets de neige de Mallebranche qui sont dans la circulation.
Et d’autres richesses du même genre.
Léonard allait interrompre cet examen insignifiant, quand il rencontra sous sa main un cadre ovale d’une certaine grandeur.
Dans ce cadre se trouvait un pastel.
Une cnnrhe de poussière tellement épaisse couvrait le verre, qu’il élaii impossible de se rendre compte de ce qu’il y axait sous ce verre et sous celte poussière.
Lé mai d emporta le cadre dans la partie mieux éclab rée du magasin, et machinalement il se mil à enlever la poussière avec sou mouchoir.
Gn Fastel.
Lorsque Léonard eut restitué sa transparence primitive au verre qui couvrait le pastel dont nous avons parlé, il demeura comme ébloui pendant une ou deux secondes.
La tête de femme qui s’offrait à ses regards n’était ce* pendant point un chef-d'œuvre d’exécution.
Elle ne pouvait soutenir la comparaison avec les mer* veilleux pastels que nms a laissés Latour.
Ce n’était donc poi nt l’œuvre d’art qui causait l’éblouis* sement de Léonard, c’était le modèle dont l’artiste avait reproduit les traits.
Nous disons le modèle car, évidemment, il ne s’agissait point d’une tête de fantaisie et de pure invention.
Certains détails offraient ce cachet d’inimitable vciité que le génie lui-même ne saurait inventer.
C’était, nous l’avons dit, une tôle de femme et de jeune femme.
Celte jeune femme, pûle et blonde, était vue ü mi-corps.
tJa bouquet de violettes ornait le corsage de sa robe blandie un peu décolletée.
Les bandeaux de ses cheveux, d’un blond cendré, for> maient une auréole autour de sa télé.
Quelques violettes, semblables à celles du bouquel, se mêlaient b ces beaux cheveux et semblaient les parfumer.
L’ovale du visage avait une délicatesse toute raphaëlesque.
Les yeux, trës>grands et d’un bleu profond, semblaient vivants, tant leur regard exprimait de douceur infinie et de mélancolie rêveuse.
La bouche, petite et d’une incroyable pureté de lignes, souriait doucement.
Tout ce visage, si beau qu’il en était éblouissant, exprimait la sereine chasteté d’une vierge dont un premier amour fait battre le cœur.
Cette tête charmante se rattachait à des épaules d’une blaucheur nacrée par un cou dont les lignes pures et fluides rappelaient la grâce serpentine du cou de la malheuf reuse princesse de Lamballe.
Les yeux de Léonard ne pouvaient se détacher de ce pastel.
Il le contemplait avidement; et plus cette contemplation se prolongeait, plus il se sentait remué profondément et agité par un trouble inconnu.
Celte émotion était d’une nature étrange et ne ressemblait nullement à celle que lui faisait éprouver la vue d’un beau tableau de Raphaël.
Encore une fois, ce n’était point l’œuvre d’art qui agissait ainsi sur Léonard.
C’éîait cette tête de femme, — c’étaient surtout ces yeux
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LtS VALETS 0£ COBÜH.
bleus dont le regard limpide et profond lui semblait fixé sur lui.
Peu à peu son esprit en vint à subir nne sorte d’hallucination bizarre.
Il s’attendait à voir ces lèvres souriantes s’entr’onvrir et à les entendre lui adresser la parole.
En ce moment, Manuel, qui en avait fini avec lesgra< vures, s’approcha de Léonard et lui dit :
— Tiens 1... tiens I... qu’est-ce que vous regardez doue là 7...
L’artiste tressaillit connue quelqu’un qu’on éveille brusquement et dont on interrompt ainsi le rêve commencé.
11 ne répondit pas d’abord.
Le juif reprit :
— Ab! c’est ce pastel que j’ai acheté l’autre jour..'; — comment le trouvez-vous?...
— Fort beau, — fit Léonard.
T- Ça ne me paraissait pas à moi bien fameux. — J’ai là des Boqcher et des Latour qui sont toute autre chose...
— Je ne parlais que de la tête, — répondit Léonard.
— . Oui, la tète est drêlelte... — c’est moderne.
— Je le vois bien. — Où avez-vous eu cela ?
— A la rue Drouot, — dans une vente de meubles... — l’ai acheté en même temps des potiches et deux bahuts, imitation de Boule.
— Savez-vous de qui est ce pastel ?
— Ma foi non, et je n’y tiens pas. — Du reste, c’est de défaite, le cadre n’est pas laid.
— Pensez-vous que celle tôle soit d’après nature î
— . Je n’en sais rien et ne in’en inquiète guère.
— L’expression de ce visage est divine I — murmura Léonard à demi-voix.
I^S VALBTS D£ CffiüR.
Manuel l’entendit, ou plutôt le devina.
— Il me semble que cela vous plaît?... — fit-il.
— Oui, — » fit l’artiste, — je l’avoue.
Ëb bien, arrangez-vous-ieo.
-T- Qenbipn yeodrea-vous ce pastel ?
— Le prix coûtant, — je vous l’ai dit l’autre jour, — je ne yeu^ rien gagner aven vous, foi de Manuel, je h’ ai qp’unp parpje qt je suis bonnôte I
Léonard sourit.
— Eh bien, — demanda-t-il ensuite, — combien vous a-Wil coûté ?
— Il faut que je consulte mon livre d’achats... — J’ai tant 4e choses dans la tète que je ne peux pas me souvenir comme cela de tous les prix, au pied levé...
— Ëb bien, consulte?...
Manuel passa dans son arrière-boutique, afin d’y compulser ses livres de commerce.
Pendant ce temps, Léonard se replongea dans une muette et ardente contemplation.
Au bout d’un instant le juif revint.
— C’est fait, — dit-il.
— Combien?...
rr* Avec les frais, cinquante et un francs.
—r Cinquante et un francs 1.,, — répéta Léonard, ne pouvant comprendre qu’on attribuât à cette merveille un prix si misérable.
Manuel se méprit au sens de cette exclamation.
Il crut que Léonard trouvait le pastel beaucoup trop cher.
— Daniel — fit-il vivement, — je vous jure que c’est CO que j’ai payé; — songez qu’il y a un cadre de quarante francs.
256 lïS VALETS DK CŒUR.
En réalité, le pastel, tout encadré, revenait au juif & vingt franc» !
Léonard n’écoutait pas et regardait toujours.
— Voyons, — dit Manuel, — U n’y a qu’un mot qui serve, — prenez-vous l’objet pour cinquante et un francs?
— Oui.
~ C’est bon, je vous retiendrai la somme sur votre premier tableau, — vous voyez que nous nous arrangerons à merveille...
— Oui, — fit Léonard.
— Voulez-vous que je vous l’envoie?
— Je l’emporte.
— A votre aise, — ça m’évite une course de commissionnaire... — Ah çà, voilà les gravures,.. — je pense que vous allez vous melUe tout de suite à la besogne...
— Soyez tranquille.
— Songez que si vous ne me donniez pas ça dans dix jours, vous me feriez peut-être manquer une affaire... et, par le temps qui court, les affaires sont rares...
— Dix jours î — c’est trop peu.
— Combien vous faut-il?...
— Quinze jours.
— Va pour quinze, mais pas un de plus. — Je sais que vous êtes exact, m’sieu Léonard ; d’ailleurs, j’irai vous voir de temps en temps pour vous activer... et pour prendre la mesure des châssis, afin que les cadres soient tout prêts quand j’aurai les toiles...
— Demain, je commence...
— Pourquoi pas aujourd’hui?
— Aujourd’hui, je vais au Musée.
— Allez, mais demain levez-vous de bonne heure ; voyez-vous, il n’y a rien de bon comme de se lever de
^'-jOOgle
LES VALETS DE C-XtR. '
giiind malin, — et, surtout, n’oubliez pas ce que je vous ai dit l’antre jour... — Faites-moi quelque chose de coquet, de galant, de joli, — d’un peu leste même, mais pas trop...
Manuel aurait pu continuer ses recommandations pen< dant une heure entière sans risquer de fatiguer son interlocuteur.
Léonard ne l'écoutait plus, et, tandis que le juif parlait encore, il sortit du magasin, emportant son trésor.
Aussitôt que l'artiste fut rentré chez lui, il commença par nettoyer, avec beaucoup plus de soin qu’il n’aurait pu le faire jusqu’alors, le verre qui couvrait le pastel.
Fiiisuite, il chercha la meilleure place de l’alelier afin d’y suspendre le cadre et d’avoir sans cesse sous les yeux le céleste visage qu’il renfermait.
Ceci fait, il sembla à Léonard qu’une lumière vive et pure, comparable à celle du soleil levant, rayonnait de cette jeune tôle et éclairait toute la pièce d’une lueur inaccoutumée.
L’artiste ne se trompait pas.
Seulement, ce n’était point du pastel que s’échappait ce rayonnement.
C’était de son cœur, envahi tout à coup par tin sentiment bizarre et indéfinissable.
Léonard se replongea de nouveau dans cette contemplation extatique, que Manuel avait interrompue deux fois dans le magasin du quai Malaquais.
Quand l’artiste parvint à s’en arracher, il se souvint qu'il devait aller au Musée et il se dirigea vers le Louvre.
LES VALETS DE CflEDR.
Mais les deux tiers de la journée s’étaient écoutés, et il arriva trop tard.
On ne le laissa point entrer;
Il reprit aussitôt le chemin de la rue de l’Ouest.
A mesure qu’il se rapprochait de sa maison, il sentait son cœur battre plus vite^ et, quand il s’engagea danSTéScalier qui conduisait à l’atelier, il était en prbie h èelte toute puissante émotion qui s'empare â’uiî ainaht bien épris, au moment où il va revoir une maîtresse adorée.
Il ouvrit la porte.
Sur le seuil, ses genoux fléchirent.
Ses yeux cherchèrent la tête radieuse suspendue en face de lui, et il murmura én joignadt ses dëUx ihMns hne ivresse véritable :
— Elle me sourit I..; elle me sourit I..é
Vn amour impossible.
Tout le reste du jour s’écoula danS uhé Ivreâsê extatique qui ne permit à Léonard ni de réfléchir, ni d’ànalysér ce qui se passait en lui.
' Mais, quand la nuit fut venue, — quand l'artiste se flit jeté sur son lit, et qu’il se fut mis non pas h dormir, le sommeil était bien loin de lui, mais & penser, il fut bien forcé de s’avouer une chose étrange, phénoménale, désolante, c’est qu’il était amoureux.
Oui, amoureux !...
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anu
Amoureux, non pas d’une femme, non pas d’un être vivant et animée mais d’une image vaine! — amoureux de quelques couleurs étendues avec le doigt sur Un canevas!
Et qu’on n’aille pas ici crier à l’impossibilité, ni mémo A l’invraisemblance^
Si nous voulions citer^ ft l’appui de ce que nous racontons, des exemples de passions Semblables, ces exemples ne nous manqueraient pas. ‘
Toute l’Europe a retenti du suicide de oe jeune Anglais, mort d’amour pour la Vénus Gallypige du musée du roi de Naples.
Le premier mouvement de Léonard j quand il sn fut rendu compte de la dévorante passion qui s’emparait de tout son être, fut de s’écrier :
— Je suis fou!...
(* Qui me dit que ce portrait soit reSseiüblanl?. ..
« Qui me dit même que ce soit un portrait t^c.
U Peut*^ire n’existo-t-ii aucune femme en ce monde ~ dont le visage offre les traits reproduits par ce pastel ?
i Et si cette femme existe, où est-elle ?.< .
« Habite-t-elle Paris?
« Habite-t-elle seulement la France ?>.,
h Peut-être est-elle morte?... »
Et à cette pensée Léonard senUt son cœur se serrer, — mais il ne s’y arrêta pas.
— Non, — reprit-il vivement, — elle doit vivre... elle vit sans doute...
« Mais où la chercher T...
« Où la ♦rOuvei’T...
a Je vais perdre des années peut-être ù la poursuilc d’iine chimère... — Je vais usér ma vie dans une tôclic impossible...
LES VALETS DE €<EUa.
Soudain Léonard devint pâle.
Une pensée nouvelle et plus désespérante que toutes celles qui l’avaient assailli jusque-là, venait de se présenter à lui.
— A coup sûr, — dit41, — ce pastel est moderne, mais rien ne m’affirme, cependant, qu’il n’ait pas été peint il y a quinze ans, il y a vingt ans...
<1 Mais alors, la femme dont l’image est là, aurait quarante ans, plus peut-être...
« Et quand, à force de recherches , je serais parvenu à la découvrir, à la rencontrer, je me trouverais en présence d’une vieille femme!...
« Non I... non !... j’aurai du courage, — il le faut pour le repos de mon avenir... — Dès demain je rendrai à Manuel ce pastel malencontreux, — je m’efforcerai de n’y plus penser, — j’oublierai ce divin visage... je saurai reconquérir ia liberté de mou cœur...
Toutes les réflexions que nous venons d’écrire le plus brièvement que nous avons pu, s’étaient paraphrasées longuement et de cent façons dansl’esprit troublé de Léonard.
Une bonne partie de la nuit s’était écoulée, tandis qu’il s’abandonnait ainsi aux rêveries de son fiévreux délire.
Cependant, aussitôt qu’il eut pris la ferme résolution de SC séparer dès le lendemain du pastel, il se sentit un peu calmé et il vint à bout de s’endormir.
Il se réveilla tard.
Quand il ouvrit les yeux, un joyeux rayon de soleil inondait l’atelier de sa lueur matinale.
L’ai iiste sauta en bas de son lit et se souvenant de ce qu’il s’était promis pendant la nuit, il voulut décrocher sans retard le tableau fatal, cause de sa longue insomniCk
ftîalhoiircusoinent, pour le décrocher il fallait le regarder.
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LES VALETS DE COBtm.
A peine Léonard venait-il d’attacher ses yenx snr la tète souriante et pure, qu’il se sentit de nouveau vaincu et qu’il se dit qn’on lui arracherait plutôt le cœur que de le séparer de son idole.
Ses résolutions furent oubliées.
Ses terreurs lui semblèrent cbimériqnes.'
Il ploya le genou et adora ce qu’il avait maudit.
— Certes, — rourroura-t-il, — elle est vivante, celle que j’aime ! — elle est jeune et belle comme son image me la montre ! — Cette coiffnre, la coupe de celte robe, tout cela n’a pas deux ans de date, — tout cela est l’indice d’une élégance parisienne. — Cette femme habite Paris, tout près de moi peut-être, — Je chercherai... je trouverai.
La première démarche à faire, la plus simple de tontes, — était de questionner Manuel.
Le juif avait acheté le pastel en question dans une des .salle8Consacrées,rueDrouot, aux ventes faites par MM. les commissaires priseurs.
Sans doute il serait facile, par l’acheteur, de remonter jusqu’au vendeur et d’arriver en suivant une filière plus ou moins longue, jusqu’au premier propriétaire et, par conséquent, jusqu'à l’original du portrait.
Seulement Léonard ne comprenait point qu’un motif, quel qu’il fût, ait pû pousser quelqu’un à se dessaisir d’nn trésor pareil.
— Mais, — se disait-il ensuite, — peut-être des circonstances que j’ignore, m’expliqueront-elles ce que je ne comprends pas.
Le cœur partagé entre l’espoir et l’inquiétude, le jeune artiste quitta la rue de l’Ouest et se dirigea vers le quai Malaquais.
Le marchand de curiosités était debout devaut la porte
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USS VAIÆTS OB CORtm.
de son magasin, regardant les passants, ôt 'attendant les acheteurs qui rarement venaient si matin.
■ — Tiens I... tiens U m’sieu Léonard, fiMlj ^ comme vous voilà dehors de bonne heure 1^.. Gomment vous va T. .. ' ■
— Bien, père Manuel, merci.
— Vous êtes allé hier au Musée, )’imaglne1*..,
Léonard comprit qu’il ne fallait point indisposer, par
l’aveu de sa négligence, celui de qui il attendait un renseignement aussi important, et il répondit :
— Si j’y suis allé?... parbleu I
— Alors vous allez commencer aujourd’hui?..,
— Sans aucun doute.
— A la bonne heure. -» Est-ce que vous avez quelque chose à me demander?...
— Oui.
— Quoi donc ? — tout ce que vOùs voudrez, pourvu que ce ne soit pas de l’argent... — C’est aujourd’hui jour d’échéance, et c’est tout an plus si j’ai en caisse ce qu’il me faut pour faire honneur à ma signature.
— Soyez tranquille... ce n’est pas de l’aient...
Le sourire revint aux lèvres de Manuel.
Léonard reprit :
— Il s’agit tout simplement d’une question à laquelle Je vous prierai de répondre...
— Ah ! ah ! — Ëh bien, cette question t
— Voici: — vous m’avez vendu hier uh pastel..,
*— Est-ce que vous êtes mécontent?
— Je ne dis pas cela.
— Eh ! bien...
— Eh bien, je voudrais savoir de vous quel JOür et à quelle vente vous avez acheté ce pastel.
— Vous voules savoir cela ?
— ]’y tiens plus que je ne saurais vous le dire.
— Bah ! et pourquoi donc ?...
— Ne m’interrbgea pas ft ce sujet» je vous en prie, et donnez-moi purement et simplement les renseignements que j’attends de vous..;
— Diable !... diable!., mais c’est qu’il s’agit de se rap“ peler...
— C’est bien facile,
— Vous croyez celaî
— J’en suis sûr.
— Et comment?...
— Consultez votre livre d’âchats, ainsi que vous l’avez fut hier ; — il doit porter une date certaine» D’ailleurs vous avez sans doute le bordereau de l’hôtel des ventes, qui vous a été délivré avec les objets», »
— Oh ! quant aux bordereaux, je ne lès conserve jamais; — mais, vous avez raison, la date est sur le livre.
— Alors je vous en prie, consultez-^leu.
Manuel passa dans l’arrière-boutique.
Le rusé compère ne devinait point le but de la question de Léonard.
Seulement , comme il avait fait payer à l’artiste cinquante-et-un francs un objel qui ne lui en avait pas coûté vingt (tout en jurant qu’il ne voudrait pas gagner un centime sur lui), on comprend qu’il n’avait garde de lui donner une note exacte poiivantnüi fairê découvrir cette petite supercherie.
Il consulta son registre.
ÎÆ pastel avait été acheté le 19.
Il revint trouver Léonard et lui dit;
Mes livres indiquent le 23, — basez-vous là-dessiis.
— Vous souveoez-vous du numéro delà salle?
— Ma foi non, — il y avait trois ou quatre , ventes co jour-là.
— Et le nom du commissaire-priseur?
— Je n’en sais plus rien... — C’était peut-être M. Boulouze, à moins que ce ne fût M. Déodor, ou M. Vautier, on quelque autre...
— Mais, au moins, vous êtes certain de la date...
— Le 23. — Ob ! çà. Je vous en réponds.
— Merci.
— Encore une fois , ra’sieu Léonard, dites-moi donc pourquoi vous me demandez cela?
— Encore une fois, père Manuel, n’insistez pas...'
— Gomme vous voudrez... — Puisque vous y tenez tant, on ne vous soufflera plus un mot...
— Allons, an revoir.
— Vous rentrez?
— Oui.
— Travaillez, au moins.
■— Soyez tranquille.
Léonard sortit du magasini?
le Itiir et l’ArlIste.
Au lieu de se rendre chez lui, ainsi qu’il venait de le dire à Manuel, i’artiste, comme on le pense, courut à l’hôtel des commissaires-priseurs.
Onze heures du matin sonnaient.
Tout était encore fermé, — personne ne se trouvait ih pour lui répondre.
Le concierge et on inspecteur rengagèrent à revenir après-midi.
Gomme il n'y avait pas moyen de faire autrement, Léonard attendit, avec la fièvre de l’impatience.
A midi et demi, il revint.
Il questionna Tun après l’autre les commissionnaires attachés à l’administration.
Aucun ne put lui donner on renseignement satisfaisant.
Plusieurs d’entre eux se souvenaient à merveille d’avoir porté des meubles et des tableaux chez Manuel, à peu près à l’époque indiquée, mais il leur était impossible de dire d’une façon positive de quelle vente provenaient ces tableaux et ces meubles.
La seule indication utile que put recueillir Léonard, ce fut le nom et l’adresse de tous les commissaires-priseurs qui avaient fait des ventes h la date du 23.
L’artiste courut chez chacun d’eux.
Il fut reçu avec la plus grande politesse, — ces messieurs répondirent à ses questions avec une infatigable bienveillance, mais ils ne savaient de quoi voulait parler Léonard.
L’un avait fait mettre aux enchères des dentelles et des blondes.
L’autre des objets d’histoire naturelle.
Celui-ci une bibliothèque.
Ceux-lh d’horribles mobiliers vendus par autorité de Justice.
Un seul avait prêté son ministère ce jour-là à une vente de tableaux et d’objets de curiosité.
Parmi les tableaux, se trouvaient trois pastels» mais aucun des trois, — les livres des commissaires en faisaient foi, — n’avait été adjugé à Manuel.
Ceci n’ empêcha point Léonard de s’enquérir du nom de ces acheteurs présumés, croyant qu’il découvrirait ainsi quelque erreur qui le mettrait sur la trace de la vérité;
Il alla chez eux<
Les indications du commissaire-priseur se trouvaient parfaitement exactes et les brocanteurs désignés représentèrent à l’artiste d’affreux pastels, bons, tout au plus, à décorer des chambres d’hôtel garni.
Pendant trois jours, Léonard s’épuisa en démarches de toute nature.
Elles furent complètement inutiles.
Parmi les ténèbres opaques qui enveloppaient le jeune homme, aucune lueur ne brilla.
Rien ne vint mettre entre ses mains le bout du fil conducteur.
Léonard en était réduit désormais à compter sur le hasard, et le hasard, dans une semblable occurrence, est d’un bien faible secours quand on ne peut venir à son aide>
Le jeune homme, cependant, ne désespérait point complètement d’en arriver au but qu’il se proposait.
Mais il était bien triste et bien découragé.
Au demeurant, plus amoureux que jamais, <— plus que jamais valet de cœur esclave d’une maîtresse fantastique.
Avons-nous besoin d’ajouter que l’amour et le travail vont rarement de compagnie, — surtout lorsqu’il s’agit, chose assez rare, non point de conquérir, mais de découvrir celle qu’on aime.
Léonard s’occupait donc fort peu des tableaux commandés par Manuel et il ne s'inquiétait point des fôcbeuses
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LES VALETS DE CflBDR.
conséquences qui pouvaient résulter pour lui du mécontentement du juif, Tunique acheteur de ses œuvres, le dispensateur, par conséquent, de son pain quotidien.
Manuel, ainsi qu’il Tavait annoncé, vlnl à Tatelier prendre la mesure des toiles afin de commander les cadres.
Il trouva la porte fermée et Léonard sorti.
Il en fut de même trois jours de suite.
Le juif, furieux, écrivit à Tartiste une lettre à cheval, que Léonard ne se donna pas môme la peine de lire jusqu’au bout.
Le quinzième jour. Manuel arriva rue de l’Ouest de si grand matin qu’il trouva Léonard encore couché.
Le juif frappa, de cette façon brutale et impérative dont frappent les créanciers farouches.
L’artiste vint ouvrir.
— Ah çà, m’sieu Léonard, — s’écria Manuel en faisant irruption dans Tatelier comme une bombe, — je voudrais bien savoir pourquoi vous me faites aller depuis quinze jours î...
— Moi, père Manuel, — répliqua le jeune homme stupéfait de cette sortie, — moi, je vous fais aller?...
— Parbleu !
— Et, comment?...
— Comment?... — Pardine, en me laissant monter trois fols de suite vos sept étages Tour trouver visagé de bois...
— Est-ce ma faute?
— Et la faute à qui donc, alors, s’il vous plaît?.'.. — . La mienne peut-être?...
— Père Manuel, j’étais sorti.
— En voilà une raison !...
— Elle me semble bonne.
•— Vous vous trompez, m’sieu Léonard I elle est raau-
vüise!... très-mauvaise!... Quand on a à faire un traviûl - pressé on ne sort pas... on reste chez soi et on pioche 1... — Môme quand on a affaire dehors...
— Aucune affaire ne doit pa.sser avant le travail quand il est promis... — Où sont mes tableaux ?...
— Père Manuel...
— Où sont mes tableaux ?...
— Mais, père Manuel, écoutez-moi donc...
— Je n’écoute rien!... encore une foi.s, où sont mes tableaux?... sont-ils finis, oui ou non?. .
— Iis ne le sont pas encore tout à fait, mais bientôt... — Montrez-les moi...
— Demain.
— Non, — aujourd’hui.
— Eh bien, ce soir.
— Non, — tout de suite.
Et, comme Léonard ne répondait pas, le juif se mit à fureter ù travers l'atelier.
Il ne tarda guère à découvrir, sur deux chcvalet.s, les esquisses à peine ébauchées des deux scènes champêtres cl galantes qu’il croyait trouver achevées.
— Ah! — s’écria-t-il furibond, — voilà où vous en êtes!...
— Père Manuel, c’est plus avancé que vous ne croyez...
— en deux jours de travail, cela prendra une tournure... — Oui, vraiment!... et ça sera de la belle ouvrage...
— Dans tons les cas, ce n’est pas moi qui m’arrangerai d’une semblable caraelolte!...
— Eh ! pourvu que ce soit joli, que vous importe le temps que j’aurai passé à le faire ?...
— 11 m’importe si bien que si vous voulez vous mettre
sur ce pied là, il vaut mieux me le dire tout de suite... — Ça nous évitera de continuer des affaires ensemble...
L’impatience commençait à s’emparer de Léonard.
— Eb bien I nous n’eu ferons pas, — répondit-il brusquement.
— Ab I c’est comme ça que vous le prenez ?...
— Mon Dieu, oui.
— M’sieu Léonard... m’sieu Léonard, prenez garde 1...*
— ■ A quoi T
— Vous avez besoin de moi...
— Bab ! je trouverai bien moyen de m’en pa^r...
— Ça n’est pas sûr.
— Eb bien ! alors, tant pis pour moi... — J’aime mieux me passer des gens que de les voir me venir faire des scènes, chez moi, sans savoir à quel propos...
— M’sieu Léonard, — dit le Juif en se radoucissant à mesure que l’arüste s’irritait, — c’est à propos des deux tableaux...
— Eb bien f allez vous promener avec vos tableaux...
— Vous les finirez, cependant?
— Non.
— Si.
— Non f... non!...
— Mais je les ai promis...
— Tant pis pour vous!...
— Presque vendus...
— Ça ne me regarde pas !...
ÿoaa me mettez dans l’embarras. 7. dans un grand embarras...
— Il fallait me laisser tranquille.
— Ainsi, vous ne travaillerez plus pour moi?...
— Jamais.
DioiiizL;d ( , CjOO^Iv'
LES VALETS DE CfEt’R.
— Coimae vous voudreE, ni’fllcu Lédnard ; niàl!i au moins je compte sur votre bonne fol pour l^trefdanS mes avarices...
Vos avances, — mnrmnra Léonard étonné^ -—quelles avances?...
— Un pàstel superbe que je vous ai dOmié pour cinquante francs , et dont j’ai trouvé cent éotiè dé|>uis ce temps-là. .‘i
L’artiste demeura tout étourdi de ce coup duquel il ne s’attendait pas.
— Bien, — dit-îl, jevous paierai vosdoqtldnte (hmes...
— Cinquante francs... — Je n’en Veu* pas,;.
— GoiUment?
— Je veux le pastel.
— II m'appartient I
— Nullement, nous faisions un éohdrige, ^ dàns cet échange j’attribuais à un ebjéi ttbe Vàléttr de cinquante francs, — l’échange n’a plus lieu, j’ai le droit de rentrer dans mon objet qui représente polir tnoi tin pHx de beaucoup supérieur à celui que je lui al attribué éll VobS le cédant...
Léonard réfléchit pendant un instant.
— Père Manuel, — dit-il ensuite, — ^ e'éStbiefij je vous finirai vos tableaux...
— Parole d’honneur?
— Oui.
— Quand?
— Tout de duite*
— Alors, je les aurai dans huit jours?
— Vous pouvez y compter.. ^
— Cher m’sieu Léonard, je n’en demande pas davantage.. . et je suis tout à votre service...
LES VALETS DE COEÜft. 27l
Et, après avoir , pris la iaesuré des toiles, Manuel sortit de l’atelier.
le nom.
Léonard tint parole à Mantiel.
Au bout de huit jours, il lui livra ses deux tableaux, façon Waiteàti.
Seulement, hàlons-nous de le diré, la talent trés-r^èl du Jeune hoimne ne se reconnaissait pas ië moins du monde dans ces toiles barbouillées à la h&te, sans conscience, sans grâce, sans harmonie.
Manuel, eh les voyant, fit la grimace.
Puis, comme ces tableaux étaient commandés, ii les prit, U les {iàÿa, •— mais il eut grand soin de ne );)oint demander à Léonard de lui faire autre chose.
L’artiste ne s’en inquiéta guère.
n avait désormais l’absolue propriété du pastel que personne en ce monde ne pouvait lui disputer. ^
De plus, le juif venait de lui mettre quelques pièces de cent sous dans la bourse, ce qui lui procurait le droit et le moyen de ne rien faire pendant un certain temps, et de se consacrer corps et âme à la recherche de sa chimère.
Les ravages causés dans le cœur et dans la tète de Léonard par son étrange amour, étaient inouïs, incalculables.
Le malheureux jeune homme se trouvait placé sur les
conGns des dernières limites posées par la divine sagesse entre la passion et la folie.
Sa vie, désormais, n’avait qu’un but unique : — trouver son inconnue.
La destinée de Léonard était d’avance écrite : — s’il ne la trouvait pas dans un temps donné, — et ce temps serait court, — il deviendrait fou.
Or, l’artiste ne se décourageait point dans ses recherches, — mais comme elles n’amenaient aucun résultat, si minime fût-il, — la folie, sans doute, était proche.
Passons, sans nous arrêter, sur une série de jours qui se succédèrent et se ressemblèrent sans amener un seul incident de quelque intérêt qui puisse trouver place en ce récit.
Arrivons sans transition h un fait qui, quoique bien simple en lui-même, prouve une fois de plus que, dans la vie réelle comme dans les romans, le hasard est un grand maître.
Léonard, un matin, tristement étendu sur son lit, rêvait tout éveillé.
Il entendit tout à coup un grand bruit dans son atelier.
Ce bruit, provenant de la chute d’un corps assez lourd, était accompagné du cliquetis cristallin d’un verre qui sc brisait en mille morceaux.
L’artiste crut d’abord qu’on venait de jeter un caillou h travers ses vitres.
Mais il réfléchit bien vite que la situation plus qu’élevc'î de son atelier rendait la chose impossible et il alla voir.
Qn ’on juge de ce qu’il devint en apercevant le planciicr ' couvert des débris du cadre cl. du voi re de son pastel.
Le clou, enfoocé dans le plâtre de la cloison, avait cédé peu il peu et avait fini par se détacher tout à fait.
Léonard devint pâle et le cœur lui manqua.
— Je vais mourir, — pensa-t-il, — oui, mourir, si ce visage, qui est ma vie, n’existe plus... *
11 s’agenouilla auprès des débris, et ses mains tremblâmes relevèrent le cadre disloqué.
Oh! bonheur!...
L’image radieuse était intacte et souriait de son adorable sourire un peu mélancolique.
Léonard resta à genoux et remercia Dieu.
Cependant il fallait remplacer le cadre biisé.
Pour rien au monde l’artiste n’aurait consenti à ce que le pastel sortit de son atelier.
il alla donc chercher un doreur, lui fit prendre toutes les mesures et lui dit d’apporter, en même temps que le cadre, les objets nécessaires pour remettre des gardes neuves au pastel, — l’ovale de papier blanc au milieu duquel étincelait la tête ayant été sali dans la chute.
Au jour dit, l’encadreur arriva et se mit à l’œuvre.
Léonard, penché sur lui, et redoutant toujours un accident imaginaire, suivait de l’œil avec anxiété ses moindres mouvements.
Au moment où II venait d’enlever les gardes fanées, Léonard poussa un cri de surprise et de joie.
L’encadreur stupéfait se retourna et le regarda, ne comprenant rien à cette exclamation dont il ne pouvait deviner le motif.
Nos lecteurs, eux, seront moins surpris quand ils snitront que sur cette partie du pastel que cachait le papier
blanc, Léooar4 venait de découvrir un nom et une date.
Le nom (ét^t celui-ci :
Jacques
La date était celle-là :
Donc le pprtrait avai( été pejp| par JpçtlMéa Heripapn, jeune artiste allemand qup l^éonard connaissait partaite- . ment et qu’il s’afpssait tout bonnement d’interr^er pour avoir la solution de ce problème qui dévorait sa vie.
Aussi Léonard congédia-t-il l’encadreur, sans inêine lui donner le temps 4’^bevqf son travaji, et bpndit chez Hermann.
— Venez, — lui dit Léonard séop reprendre baleine, — venesM* non amj.... venpZf..
-T- Où?
— Chez moi,
— Quand î
— A l’instant môme.
— Pourquoi faire ?
— Vous le verrez... -rr C’est un immense service que vous allez me rendre,,, -t? Venejt,,,
— Allons... — dit Hermann, qui secopa la tète tout en murmurant à part lui :
— Ce pauvre Léonard est fou
Et il le suivit.
Arrivés à l’atelier de la rue de l’Ouest, le maître du logis prit Hermann par la main et le conduisit auprès du pastel.
— C’est bien vous qui avez peint cela n’est -ce pas? — lui demanda-t-il d’une voix tremblante d’émotion.
LBS ¥ÀL»TS DE COECft. 275
— Oui, •— répondit l’AUeinaDd on niêltant le doigt sur la sigaature.
rr- O’^i bien un portrait, n’esta past... — poursuivit Léouard.
<»Oui.
— < J1 est ress^blant ?
— On croirait qu’il va parler...
«9 Bien vrai?
— Oui, bieo vrai...
— Et, celle que vous avez peinte vit-elle encoret
»je n’en sais riaa t raaû eela est plus que probable...
Il sembla à Léonard que son cœur et sa tête allaient
éclater, tant la jœe y déitordait.
O- 6oq nom ?... irrt Buu-fflara-t-il, son nom ?...
■— Suzanne.
av Suzanne... nr- répéta Léonard, son autre
nom!,., son nom de famille?...
»? Je rigamre...
— Comment, vous l’ignorez ?...
— Oui. — Cette fille est bieo connue, et tout te monde ne la eoonait que sous le nom de Suzanne...
Léonard devint livide.
r-j (kUe (Uk... tsr- balbidia-ttil d’une voii rauque, — vous avez dit : cette fille, je crois?...
— Oui.
nn Qu’estree done que Suzanne ?...
es- Une péfiberesse, une lorette, une fille entretenue.T. — il est étrange que vous n’ayez jamais entendu parler d’elle... -» charmante tâte, pas de cœur...
Léonard tomba sur un siège, comme foudroyé.
— Oh ! mes rêves !... — munnura-t-il, — mes rêves!
— Si vous êtes curieux de comparer l’original au por-
trait, — poursuivit HeriuanD, qui ne remarquait pointl’é> tat de prostration absolue dans lequel se trouvait Léonard, — > rien n’est plus facile. — Suzanne demeure me de La* bruyère, n* — Nous sommes bien ensemble , quoique je ne l’aie pas vue depuis quelques mois, allez-y de ma part, ou, si vous le voulez, je vous y mènerai...
Léonard ne répondit pas.
— Allons, — pensa l’Allemand, — il est encore plus fou que je ne le croyais I...
Et il s’en alla.
Léonard, resté seul, entra contre lui-mème dans une épouvantable colère.
11 eut des accès de vertueuse indignation.
Il se jura d’étouffer ce honteux amour qui risquait de faire de lui le valet de cœur d’une femme perdue.
Il maudit la pureté séraphique de ce visage si trompeur cl de ce front immaculé !...
11 songea sérieusement à jeter au feu le pastel, cause de tout ce mal i...
Et enfin...
Enfin, il sortit de chez lui, et, sans peut-être savoir où il allait, il gagna la me de Labruyère, il chercha le numéro indiqué, il entra dans la maison et il questionna le concierge. . '
Sa réponse fut désolante.
Le 19 du mois précédent, mademoiselle Suzanne avait fait vendre tous ses meuble^ et, non-seulement ses meubles, mais ses bijoux et jusqu’à son linge.
Ensuite elle avait disparu, — et l’on ne savait pas ce qu'elle était devenue.