A LA FONTAINE DE CHIROL
Au désert et loin de la foule, Sous l'ombre mouvante des bois, Dans l'étroit vallon où tu coule, Le monde n'entend pas ta voix.
Tu n'as point de vasque sonore Pour charmer ton onde qui fuit Et ne baigne en venant d'éclore, Que l'humble gazon de ton lit.
Ta naïade plaintive et douce, Enchaînée au val d'où tu sors, Yoit dans sa ceinture de mousse Frissonner le jonc de tes bords.
Un arbuste éploré, qui penche
Sur ton sein ses pâles rameaux,
Quand vient l'automne, branche à branche,
Répand ses feuilles sur tes eaux.
Parfois, quand novembre dépare Les cimes qui bornent ton ciel, On entend un bruit de fanfare Qu'entrecoupe un long cri d'appel
C'est une meute qui promène Ses clameurs à travers les bois, Et qui, féroce, se démène Pour forcer un lièvre aux abois.
Souvent aussi, sur ces collines Résonnela voix d'un berger Mêlée aux notes argentines Du troupeau qu'il fait pacager.
L'hiver est venu : les ramures Des arbres qu'il a dépouillés Gémissent, et de sourds murmures S'élèvent du fond des lialliers.
Parfois, à l'heure où la nuit tombe, Un couple d'oiseaux engourdis Vient s'abattre au sein de la combe Où frileuse, tu te blottis.
Sais-tu quelle rive lointaine Ils cherchent, fuyant les frimas ?
Leur as-tu demandé, fontaine, S'ils reviendront dans nos climats ?
Comme trace de leur passage, Ils te laissent en souvenir Une plume de leur corsage Dieu sait ce qu'ils vont devenir !
Le ciel est noii^ la terre est blanche; La neige met sur les coteaux Des diamants à chaque branche, Un bâillon à tous les échos.
Un immense tapis d'hermine Couvre le sol, mais ton flot pur.
Si quelque rayon liilumine, Se teinte de rose et d'azur.
Tout est silence en ta vallée Où le givre étale ses fleurs.
Et de ta naïade esseulée, Goutte à goutte, glace les pleurs.
L'hiver s'enfuit, la violette Déjà parfume les sentiers, La pauvre mésange volette, Joyeuse, au front des noisettiers.
Sur le gazon de ta pelouse, Pour charmer son isolement, Une primevère jalouse Se mire dans ton flot dormant.
Bientôt, sous ses arcs de verdure, La forêt, ivre de printemps, Se prend à nier la froidure Et met en doute les autans.
A ses pieds, dès l'aube, le merle, S'envolant du buisson natal.
Vient en chantant boire une perle Qu'il ravit à ton frais cristal.
A l'heure où finit sa journée.
Souvent un pauvre bûcheron Dépose à ton bord sa cognée.
Et ton onde baigne son front.
Parfois un mendiant nocturne, Qu'attire le bruit de ton eau , Emplit sa gourde dans ton urne Et part en quête'd'un hameau.
Parfois encor... Mais, ô fontaine 1 Pourquoi parler des amoureux Qui viennent te conter leur peine ?
Tu sais aussi couler pour eux.
De l'été les chaudes haleines
Ont mûri les blondes moissons,
Et la faucille dans les plaines
Fait son œuvre au bruit des chansons.
Voici thermidor qui t'amène, Chirol ! quelques amis discrets, S'acheminant Vers ton domaine Pour y goûter l'ombre et le frais.
Souvent des bandes matineuses, - Fuyant le sommeil estivah Viennent, aux aubes lumineuses, Fouler les sentiers de ton val.
Tu les vois autour de ta source, Le verre en main , le front joyeux, Qui se délassent de leur course Par des rondes et par des jeux.
Il en est qui, sans nul mystère, Sur l'herbe, au pied d'un chêne vert, En quelque recoin solitaire, Prestement mettent le couvert.
Est-ce donc pour te faire injure Qu'ils sont venus dans ton ravin, Où, loin de boire ton eau pure.
Ils boivent sans elle le vin ?
C'est mal ! on doit le reconnaître ; Mais pardonne-leur cet affront I Demain tu les verras, peut-êlre.
Vers ta source incliner leur front.
Plus d'un qui niait ta puissance Et tenait tes dons en mépris.
Pressé par la reconnaissance, Plus tard a confessé leur prix.
Pour moi, pauvre chère ignorée !
Quand, atteint d'un dégoût fatal, J'abreuve ma lèvre altérée Des ondes de ton pur cristal,
A mon incroyance hautaine Ta voix répond comme un écho :
« Il ne faut pas dire : fontaine, Je ne boirai pas de ton eau ! »
JACINTHOU.
Front fuyant col de bœuf, mâchoire redoutable, Yeux inquiets, hagards, défroque lamentable, Tête basse, pied ferme et le buste en avant, Trottant par les sentiers, dès le soleil levant ; Un panier sous le bras, la besace à l'épaule, De porte en porte allant quémander rne obole ; Ameutant sur ses pas les roc^uets, les gamins Qui lui font un cortège à l'angle des chemins. Et les apostrophant d'une voix de crécelle. Lorsque quelqu'un d'entre eux de trop près le harcèle, Comme fait dans la nue un triste oiseau de nuit Qu'un essaim d'oisillons en piallant poursuit, Voilà l'homme ! — Les mains hautes, il gesticule ; Par saccade il avance et tantôt il recule ;
Puis soudain s'emportant, s'effarant, s'affolant, Il s'élance, et, sur le pavé cabriolante Il s'enfuit, poursuivi par les éclats de rire D'une troupe d'enfants joyeux jusqu'au délire.
Au sein de ce tumulte, une femme, parfois,
S'en vient jeter sa note aiguë, et d'une voix
Vibrante de pitié : (la femme est maternelle,
Et sur l'homme orphelin aime étendre son aile.)
— « Que vous a-t-il donc fait et que lui voulez-vous ?
Est-ce qu'il est permis de tourmenter les fous ? »
Dit-elle. Cependant, lui, court, à perdre haleine,
Et, tout courant, il mord et mange à bouChe pleine
Un rogaton quelconque extrait de son panier.
Ce vulgaire détail suffît pour témoigner
Qu'il ne se souvient plus de cette chaude alarme.
Vous chercheriez en vain dans ses yeux une larme ;
Jacinthou n'a jamais ni souri, ni pleuré.
On le peindrait du mot : C'est un être effaré.
Il s'éloigne et bientôt il atteint la campagne. Parfois un pauvre chien, vagabond, l'accompagne, Mélancolique, au dos pelé, mourant de faim Et soupirant après quelque bribe de pain.
Jacintliou le regarde, entr'ouvre sa besace,
L'aumône d'un croûton, et d'un geste le chasse.
Le Yoilà, tout songeur, qui poursuit son chemin.
S' élevant pas à pas vers un sommet voisin,
Il atteint à mi-côte une obscure chaumière
Dont l'aspect fait rêver de loup et de tanière.
Il pousse l'huis branlant, il entre, il mange, il dort^
Il rêve... puis, suivant son caprice, il ressort.
Un outil à la main, pour façonner sa vigne.
Large comme un linceul, dont une double ligne
De ceps marque la borne autour de ce réduit.
Ainsi passe le jour. — Au tomber de la nuit,
Il rentre sous son toit qu'une mousse grisâtre
Tapisse de sa lèpre, et s'assied devant l'âtre.
Est-il seul ? On ne sait : peut-être qu'un grillon.
Déserteur de la vigne ou du prochain sillon,
Lui redit sa chanson, lui conte son histoire,
Tandis que le coteau baigne dans l'ombre noire,
Et qu'à ses flancs déserts la bruyère et le buis
Frissonnent, caressés par le souffle des nuits.
Quelques instants plus tard, quand le Ciel est sans' voiles,
Du profond de l'azur, les pensives étoiles
Regardent à travers son pauvre toit fendu
Cet étrange dormeur sur sa couche étendu,
Et Phébé, qui descend sur la colHne verte.
Collant son front d'albâtre à la tuile entr'ouverte,
Au lieu d'Endymion qu'elle cherche partout, Découvre, en tressaillant de stupeur, Jacinthou.
Quel site merveilleux, quand la plaine sonore S'éveille, rayonnante, aux baisers de l'aurore , Et que mai resplendit sous les feux du soleil Dont le disque étincelle à l'orient vermeil ! Au pied de la hauteur dort un lac de verdure Qui déborde au printemps, que tarit la froidure, Lac immense, dont l'œil mesure en vain les flots, Et d'où l'on voit surgir, pareils à des îlots, Parmi les sillons roux et les grasses prairies, Des granges, des hameaux, de blanches métairies^ Saint-Martin et le Gors, Masneuf, le Colombier. De Pracoutiel au Fesc, des Mases à Jonchier, Le regard enchanté s'étend sur la vallée ; H suit, dans ses détours à travers la saulaie, L'Ardèche dont l'espace éteint le vaste bruit Et qui par intervalle étincelle ou bleuit.
Devant ce paysage à ravir uii poëte Et d'un peintre en renom à tenter la palette, Jacinthou l'afiFamé songe à la soupe au Jard Dont aux fermes parfois on lui donne une part.
Du radieux tableau le charme poétique
Ne saurait émouvoir ce mendiant rustique
Aux yeux de qui le beau du laid n'est pas distinct,
Et qui n'a jamais eu qu'un guide, son instinct.
Pourtant, quand de Sampzon la cloche solitaire,
Habitante du ciel, bien plus que de la terre,
Sentinelle qui veille au faîte du saint lieu,
Disperse dans les airs le qui- vive de Dieu,
Jacinthou s'agenouille au seuil de sa masure,
Et, le front découvert, l'infortuné murmure
Une vague prière. — Instinct religieux
Que garde en son exil l'homme tombé des cieux,
Obscurs tressaillements d'une âme qui s'ignore
Dans la prison de chair où tout le déshonore,
Qui saurait vous comprendre, et quel œil descendrait
Jusqu'au fond de l'abîme où dort votre secret !...
La démence native, autrefois vénérée Comme un arrêt du ciel, était chose sacrée. Du droit à la pitié naît le droit au respect : Voilà de Jacinthou ce que nous dit l'aspect.
GATTINE ET FLAOHERIE.
Vous rappelez-Yous, ô maguanarelle !
Ces temps fortunés où de l'arbre d'or La feuille soyeuse en valeur réelle Nous représentait un riche trésor ?
Voyez-vous encor ces belles chambrées Où les cocons roux se pressaient, nombreux Comme les épis qui, dans nos te^Tées, Font une couronne aux blés plantureux ?
Vous chantiez alors jusqu'à perdre haleine, Au front des mûriers, toute la saison, Avant de rentrer, la sachette T^\QmQ, Et le cœur content dans votre maison.
Les joyeux propos, les éclats de rire, S' envolant ainsi qu'un rapide essaim, Sur vos lëvres ne cessaient de bruire, Tandis que d'espoir battait votre sein.
Pourtant, disons-le, vous étiez bien lasse ; Le travail sans trêve enfiévrait vos traits, Déprimait vos flancs et, de place en place. Faisait un tort grave à vos francs attraits.
Certes, vous n'aviez rien d'une coquette ; Corsage en désordre et coiffure au vent, Vous ne songiez guère à votre toilette ; Le seul ver à soie était votre amant.
Amour fructueux ! vous étiez certaine D'obtenir beau prix de vos longs travaux, Lorsque finissait cette quarantaine Si radeaux humains, ainsi qu'aux chevaux.
C'était un bon temps, ô magnanarelle !
Le reverrons-nous ? on l'espère bien, Mais en attendant, épreuve cruelle, Plus d'un magnanier voit fondre son bien.
L'insecte sojeux, atteint dans son germe, Est soumis aux lois de l'hérédité, Et les éléments impurs qu'il renferme Se retrouvent dans sa postérité.
Il meurt en naissant, il meurt sur les claies ; Il se rapetisse, au lieu de grandir ; D'autres fois son corps se couvre de plaies, Sans que rien parvienne à l'en garantir.
Parfois, au moment d'accomplir sa tâche
Et de s'enfermer au sein du tombeau,
On le voit suspendre au fil qu'il attache
Son corps flasque et mou qui tombe en lambeau.
La contagion gagne les chambrées ; Tous efforts sont vains, l'échec est fatal ; Le magnan succombe en files serrées, Et la coconnière est un hôpital.
Quand reviendront-ils, ô magnanarelle !
Ces temps fortunés où de l'arbre d'or La feuille soyeuse en valeur réelle Nous représentait un riche trésor ?
LE PHILLOXERA.
Hélas ! il est donc vrai que la vigne est perdue ! Le doute est impossible : à mon œil attristé Nos coteaux défeuillés n'ont partout présenté Que le deuil et la mort dans leur vaste étendue.
La coupe des malheurs, sur nos fronts répandue, Contenait donc aussi ce fléau détesté Dent le ravage affreux m'est trop bien attesté. Mon âme s'inquiète et se trouble éperdue.
Seigneur, ayez pitié!.... faites que vers les cieux Nous élevions ensemble et nos cœurs et nos yeux ! — Car la miséricorde aux cieux est infinie. —
A l'heure où tous les maux viennent fondre sur nous, Apprenez-nous comm-ont on prie à vos genoux ; Sans vous nous périssons et la France est finie !