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LE PONT D^ARC

Devant cette arche énorme et sa double colline, Dont la masse imposante et sauvage domine Un val qui s'arrondit en forme de croissant Et l'Ardèclie aux flots bleus qui fuit en gémissant, L'esprit, se reportant aux époques antiques, Entrevoit de Babel les immenses portiques, Entasse sur leur front mille étages géants Qui s'abreuvent d'azur par leurs arceaux béants, Et, prolongeant sans fin la sublime spirale, Fait au morne édifice une couronne astrale.

Mais le rêve s'efface et la réalité

Reste seule debout, pleine de majesté.

Tournez votre regard vers ces larges culées,

Dans la montagne à pic pro fondement scellées.

Le roc qui les unit, cintre prodigieux,

Par ses dimensions épouvante les yeux.

Sur son vaste sommet, des blocs de toutes formes

Dressent confusément leurs figures difformes,

Tandis que de leurs joints des arbustes divers

Surgissent, disputant la place aux chênes verts.

Quand la lune répand sa lumière bleuâtre

Sur ce pont redouté, ni bûcheron, ni pâtre

"Ne suivent ce chemin sans ressentir au cœur

Un étrange frisson qui ressemble à la peur.

De ses baisers l'aurore, effleurant leur paupière,

Caresse vainement ces fantômes de pierre,

Et les matins vermeils, ruisselants de clarté,

Ne peuvent adoucir leur aspect irrité.

Nous sommes au désert. - Au lointain, dans l'espace.

Regardez ce point noir qui par instants s'efface :

Le voilà qui s'avance, et, nageant dans l'azur,

Il grossit et devient de moins en moins obscur ;

Bientôt vous distinguez d'un grand oiseau de proie,

Ainsi qu'un éventail, l'aile qui se déploie

Et flamboie au soleil ; s'abaissant vers le sol, Il décrit lentement des cercles dans son vol, Puis, soudain, il s'abat sur un roc dont la cime Fait face aux quatre vents et commande l'abîme : On croirait en ce pic voir un preux chevalier, Portant au front le casque orné de son cimier. Quand l'oiseau s'est posé, le seul bruit de ses ailes A mis en grand émoi les pauvres hirondelles Qui, sous l'arche du pont, dans les trous du rocher. Viennent, chaque printemps, par centaines nicher. Du brigand aérien leur tendresse devine La présence abhorrée, et l'effroi les domine ; On les voit voltiger autour des chers berceaux Mêlant leurs cris d'angoisse au murmure des eaux.

Au pied du monument, une grotte profonde Sans cesse retentit du clapotis de l'onde. C'est l'asile éternel d'un écho peu discret ; Gardez-vous en passant de lui dire un secret ! Sur l'un ou l'autre bord, des grèves sablonneuses S'étendent en regard de berges limoneuses. Plus haut, sur le penchant de ces escarpements, Une vigne sauvage étale ses sarments.

Plus haut encor, verdit une buissière sombre Où le rouvre et l'yeuse entrecroisent leur ombre.

— Gl —

N'apercevez- vous pas un jeune chevriar

Sur cette pente ardue où croît le genévrier ?

En tête du troupeau, voyez la chèvre agile

Se suspendre aux rochers, comme au temps de "Virgile,

Il est bon de venir quelque fois en ce lieu

Oii l'on se sent plus homme, étant plus près de Dieu.

Loin des vains bruits du monde et de la multitude,

Une âme s'y recueille en pleine solitude,

Et, s'ouvrant d'elle-même aux sévères pensers,

Repousse avec mépris les désirs insensés.

D'un art embellisseur la main souvent impure

N'a point encore touché ce désert. La nature.

Sauvage et toujours jeune, y règne seule encor

Et garde immaculé son sublime décor.

Quel sera l'avenir de cette thébaïde ?

Un de ces derniers jours, par un soleil splendide,

J'étais seul dans levai, au pied du monument,

Qui cintrait à mes yeux le quart du firmament.

A l'ombre d'un peuplier, sur l'herbe printanière.

Je rêvais, quand, soudain, s'affaissa ma paupière.

Et dans le paysage abrupte s'opéra

Un changement à vue, ainsi qu'à l'Opéra.

Des villas, des chalets couronnaient la colline

Où nous suivons de l'œil un pâtre qui chemine ;

Non loin d'une maison dorée, au fond du val,

S'ouvrait^ resplendissante, une salle de bal

Où la valse du jour, les fraises au Champagne,

Qui d'aspirations bachiques s'accompagne.

Et les refrains bouffons de Lecocq et d'Hervé,

La fille de Madame Angot et l'Œil Crevée

Se mêlaient au bruit sourd des flots de notre Ardèclie,

Couverte de gommeux en costume de pêche,

Tandis qu'un kursaal, à tout venant ouvert.

Rassemblait les joueurs autour du tapis vert.

Un rail-way. devant moi franchissant la rivière,

Aplatissait le front du colosse de pierre,

Et; pour mieux compléter la profanation,

Un kiosque chinois, servant de station,

Au penchant de l'abîme illuminait son faîte

Et donnait à ce site austère un air de fête.

Il me fut doux de voir, quand je rouvris les yeux, Que rien n'était changé dans l'aspect de ces lieux ; Toutefois ce plaisir ne fut pas sans mélange. Car je croyais ouïr cette parole étrange : « Tout arrive... il est bon de prévoir, en ces jours, Le probable parfois, l'improbable toujours. »

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