SIGNES DU TEMPS
Les choses, en ce temps, sont mauvaises et louches ; La haine emplit les cœurs, le fiel jaillit des bouches ; Le hien n'est plus le bien, le mal n'est plus le mal; L'homme esprit disparaît devant l'homme animal. Si, cédant au penchant d'une âme fraternelle, Quelqu'un de vous étend sur la foule son aile ; S'il devient le tuteur des pauvres, des souffrants; Si, sans distinction, il fait aux ignorants L'aumône d'un conseiL d'une sage parole ; Si, s'oubliant soi-même et fidèle à son rôle , Il se dévoue au point d'être tout à chacun, '
Qu'il s'attende à trouver en son chemin quelqu'un Qui, le bienfait reçu, lui paiera son salaire Par des marques d'orgueil, de haine et de colère.
Le peuple, en ce temps ci, rêve un ordre nouveau. Ce qu'il voudrait c'est qu'un inflexible niveau Abaissât pour jamais jusqu'à lui cette élite , Du monde dont la vue et l'offusque et l'irrite. Il lui plairait que l'aigle, ainsi que l'oisillon, Fût borné, [dans son vol, au creux d'un vil sillon, Et que l'on corrigeât les écarts de fortune En étouffant dans l'œuf toute gloire importune. Jadis on lui disait : « Sois bon, sois résigné. Mets ton espoir en Dieu qui t'a prédestiné A jouir dans le ciel d'un bonheur ineffable ! » On lui dit maintenant que ce n'est qu'une fable ; Que la mort finit tout, et que le froid cercueil Ne rend jamais sa proie^ inexorable écueil.
Aux leçons du néant, attentive et docile^
La foule se repaît du nouvel Evangile :
« Arrière la vertu ! Vive la volupté ! »
Lui criera de sa fange un sophiste éhonté :
< La raison a vaincu. Pour deux hommes qui prient
» Il en est mille qui s'étonnent ou qui rient
» De voir que l'on assigne au monde un Créateur,
» Comme s'il ne pouvait se passer d'un auteur.
» Dieu se meurt, s'il n'est mort : Le fait est hors de doute ;
» Est-il encoi' quelqu'un qui l'aime ou le redoute?
» Des langes de la foi, d'absurdes préjugés
» La science nous a pour toujours dégagés ;
» Sa lumière a fait fuir le sinistre fantôme.
» Il était temps que Dieu cédât la place à l'iiomme !
» Maintenant, affranchis^ les yeux sur l'avenir,
» D'un passé dégradant chassons le souvenir !
» Ame, vertu, devoir... Ineptie ! Imposture !
» Ce qu'on appelle vice est la loi de nature :
» Il faut s'y conformer ; celui-là fait le bien
» Qui jouit sans scrupule et n'a souci de rien ».
Cette basse doctrine, hélas ! n'est point nouvelle.
La semence du mal dans l'humaine cervelle,
— On n'en saurait douter — date des premiers jours
De la création, et fleurira toujours.
Plus que jamais Satan prévaut. La multitude
Qu'il anime et qu'il a réduite en servitude,
Ne garde qu'un mépris insultant et que fiel
A qui l'exhorte au bien en lui montrantle ciel.
Si, l'auréole au front, le cœur brûlant, un ange
Venait, céleste ami, l'arracher à sa fange.
On la verrait, barrant à l'ange le chemin^
Lui cracher à la face et lui mordre la main.
Ce qui prend à ses yeux un caractère auguste
De tout temps lui déplut. Aristide le juste ,
Dans Athène autrefois par les siens fut lionni Et dût à son surnom l'honneur d'être banni. Que d'autres, comme lui, dont la haine et l'envie Ont consacré le nom en attaquant leur vie !
Il en est un surtout qui ne fit que passer
Sur cette terre, et dont rien ne peut effacer
La mémoire adorable et la trace profonde.
Depuis dix-huit cents ans, c'est sur lui que se fonde
L'humanité qui prie et tend les bras vers Dieu.
Il était humble, pauvre et n'avait pas un lieu
Où reposer sa tête. Il faisait des miracles
Qui ravissaient les cœurs et rendait des oracles
Que l'avenir a pris soin de vérifier.
Eh bien ! ce saint, venu pour tout purifier,
Ce juste, ce sauveur une plèbe féroce
Le cloua sur la croix, et son trépas atroce,
Qui nous a rachetés, ne nous rend pas meilleurs.
Ecoutez ! on entend chaque jour des railleurs
Infâmes outrager cette grande]victime,
Et le peuple, qui veut prendre sa part du crime,
Crier comme autrefois : « à bas le Christ ! à bas !
Crucifions Jésus, et vive Barrabas ! »
EXULTATIO.
Lorsque j'entends vibrer sur le clavier sonore Les notes qu'une main savante fait éclore, Promptes à s'envoler comme un essaim joyeux, Je me demande si ce ne sont pas des âmes De poëtes, d'enfants, d'artistes et de femmes Qui prennent la route des ci eux.
Les unes, au sortir de leur prison d'ivoire, Embouchent le clairon et sonnent la victoire. D'autres, tristes encor de leur captivité, Exhalent faiblement des plaintes douloureuses, Et semblent défaillir, recluses langoureuses, Au grand air de la liberté.
Le concert de ces voix joyeuses et plaintives, Mêlant, sans les troubler, leurs ondes fugitives, Émeut et fait vibrer jusqu'en ses profondeurs L'âme bumaine qui cbante et qui pleure et qui prie En tournant ses regards vers une autre patrie Dont elle entrevoit les splendeurs.
0 Musique ineffable ! ô langue universelle ! Fluide, qui de sons harmonieux ruisselle, Que sont auprès de toi le verbe et le discours ? Le livre du penseur, les stances du poëte De frontière en frontière ont besoin d'interprète ; Tu te passes d'un tel secours.
Hé ! qu'importe le verbe à ces hymnes de flamme Qui jaillissent de l'orgue et qui prêtent à l'âme Des ailes pour voler aux champs de l'infini ! Quelle langue parlée a-t-elle, sur la terre, L'art d'aller plus au fond du douloureux mystère De notre être qu'un chant béni ?
Au bal, lorsque les fleurs, la valse, les sourires Dans un cœur de vingt ans, prompt à tous les délires, Éveillent de l'amour les daagereux transports, D'où vient que, par instants^ toute cette magie S'efface, et que ce cœur pleure de nostalgie, Au son des violes et des cors ?
Ah ! c'est que l'harmonie est de source divine, Et que, se rappelant sa sublime origine, Elle prend à devoir de nous montrer le ciel. Et c'est que^ même au sein des voluptés profanes. Elle étend sur nos fronts ses ailes diaphanes Et nous adresse son appel. ■
Voici venir le soir. Le croissant mince et pâle Verse sur la colline une lueur d'opale ; Lasse des bruits dujour^ la nature s'endort. C'est l'heure où, contemplant du ciel le dais immense, Le poëte soupire une ancienne romance Où l'amour survit à la mort.
Ce chant mélancolique a pour lui tant de charme Qu'au bord de sa paupière étincelle une larme. A ce magique appel , dans la nuit du passé Les plus doux souvenirs se réveillent en foule ; Son jeune âge en entier sous ses yeux se déroule, Peinture où rien n'est effacé.
Mais c'est plus qu'un tableau, c'est une renaissance. Vous voilà revenus rêves d'adolescence.
Étapes de bonheur qu'il refait pas à pas. Grâce à la mélodie enchantée et sereine Qui murm>ure à son cœur d'une voix de sirène Ce que le verbe ne dit pas !
0 puissance du chant, prodigieux mystère ! Lorsque, vide d'espoir, une âme solitaire S'affaisse et bat de l'aile aux murs de sa prison, C'est toi qui la relève et l'emporte — ravie De déposer le poids accablant de la vie — Par-delà ce morne horizon.
Qu'augurer de ceci? C'est qu'à l'heure où la tombe Ouvre à l'homme son sein, et que le corps y tombe, L'esprit s'envole au ciel comme un rayon de feu. Et, libre, dominant l'immensité des mondes, D'harmonie et d'amour boit désormais les ondes A leur source éternelle, Dieu.