LE SITE ET LA MAISON
Une large vallée, ombreuse et verdoyante,
Qu'entoure de coteaux une ligne ondoyante,
Et qu'entr'ouvre à l'aurore aussi bien qu'au couchant,
Une brusque écliancrure où roule, eu se cachant
Entre des bords ardus et des roches perfides,
Une rivière aux flots murmuranis et limpides ;
Un gros bourg, qui s'étale à l'angle du vallon,
Et de ses toits épars couronne un mamelon ;
Dépassant les sommets voisins, une colline
Ensoleillée et qui le long du val incline
Ses larges flancs creusés en forme de ravin,
D'où l'on tire la soie et l'olive et le vin ;
Tel est le cadre du tableau.
Dans la vallée, Au point central, se cache une maison voilée D'un rideau de mûriers formant de toute part A ses murs effrités un verdoyant rempart. Cet agreste manoir, dont la tuile moussue Marque la vétusté, n'a qu'une seule issue. Une galerie haute, en regard du midi, Se récrée au soleil, et d'un air attiédi. Même au temps des frimas, hume la douce haleine ; A travers la feuillée elle a jour sur la plaine. C'estle salon d'hiver aux champs. — Un escalier Massif et soutenu par un double pilier. Rend facile l'accès d'une cour encadrée De murs dont une porte en bois masque l'entrée. Plane et vide aux beaux jours, quand l'automne jaunit, Par des soins prévoyants cette cour se garnit D'un tapis de buis vert dont plus tard les ramées Serviront d'aliment aux terres affamées.
Dans un angle du mur, abrité d'un arceau, Un puits, haut de margelle, avec son double seau, Verse fous les matins dans une auge profonde, Ouverte à ses côtés, le tribut de son onde. Un mûrier centenaire, à quelques pas plus loin, De l'enceinte rustique ombrage l'autre coin. Vénérable, il étale au regard son feuillage Et, quoique mutilé, reste vainqueur de l'âge.
Son tronc large et noueux se divise en deux parts Et forme deux faisceaux de ses membres épars. Ce Nestor des mûriers, bien que son diadème Ait perdu sa splendeur, a l'attrait d'un poëme. Quand les hôtes ailés de la cour, chaque soir, Gagnent les branches qui leur servent de perchoir, Des passereaux rageurs la bruyante volée, Qu'irrite leur aspect, tourbillonne affolée. Parfois un chat pervers, dégoûté des souris, Y vient en tapinois guetter un lézard gris. Ou le tendre oisillon, qui, dès son premier âge, S'essaie à voleter à travers le branchage. Que de drames sanglants^ que de scènes d'amour Cet arbre n'a-t-il pas vus jouer tour à tour ! Que de tendres soupirs, de langoureux murmures N'a-t-il pas entendus sous ses vertes ramures !