LA FAMILLE
Mais il est temps enfin de gravir l'escalier
Et de nous présenter au seuil hospitalier,
La porte est grande ouverte. Entrons. — Une cuisine
Pauvre mais spacieuse et décente, où domine
L'ordre et la propreté, s'offre à nous. Son aspect,
Dès le premier abord, commande le respect
Et dénonce les soins d'une main attentive.
Au milieu de la pièce une table massive
Reluit, devant laquelle une femme est debout,
Portant de ses deux mains une soupe qui bout
Et fume en exhalant de pénétrants arômes.
C'est l'heure du repas. — Voici venir trois hommes
Qui, sans cérémonie et sans aucun retard,
Du potage fumant prennent chacun leur part.
Deux brillent de jeunesse et la vingtième année
N'est pas pour ces beaux gars depuis longtemps sonnée.
Le troisième, dont l'âge excède cinquante 'ans,
Commence à ressentir les injures du temps.
Et sa taille fléchit. Celui-là c'est le père.
Les autres sont ses fils, la femme c'est leur mère.
Grave et silencieuse, elle ne s'assied point,
Assidue à remplir toujours, de point en point,
L'office de servante et de matrone antique.
Des femmes de son rang fidèle h la pratique,
Elle mange debout, son assiette à la main,
S'occupant d'aujourd'hui, sans oublier demain.
Le repas est succinct, un dîner de ménage ;
La soupe en fait le fond, puis vient, selon l'usage,
En guise de hors-d'œuvre, une tranche de lard
Que la femme dépose au-devant du vieillard.
Rien de plus. Pour boisson la piquette nouvelle
Qui, bue avec excès, troublerait la cervelle.
Aux cliamps tous les repas sont des temps de repos :
On mange avec lenteur, tandis que les propos
S'échangent à l'entour de la table frugale.
Conformant leur pratique à la mode rurale,
Le père et ses deux fils conversent en dînant,
Et de leur entretien l'ordinaire aliment
C'est l'ordre des travaux que la saison ramène ;
C'est l'emploi discuté des jours de la semaine ;
Les pronostics du temps ; puis, important détail,
Le prix courant des grains, des foins et du bétail ;
En un mot, ce qui fait et la joie et la peine
Des pauvres campagnards. — Ne se mêlant qu'à peine
A ces divers propos, affairée et debout,
Sansjam.ais se lasser, la femme veille à tout.
Le repas terminé, chacun reprend sa tâche.
Le chien de la maison, qui suit leurs pas, s'attache,
Fidèle compagnon, au plus jeune des fils,
L'industrieux Germain, dont il reçut jadis
Les meilleurs soins, un jour qu'une mule en furie
L'avait laissé pour mort au seuil de l'écurie.
Les terres du domaine, entourant la maison, Offraient de part en part, au gré delà saison,
Des produits variés, merveilles de culture, Dont l'honneur revenait bien moins à la nature Qu'à l'application constante et qu'aux efforts De ces vaillants garçons aux bras souples et forts. De moyenne étendue, et sans être bien riche, Le sol, qu'ils amendaient, ne restait point friche. Le père à ces travaux donnait l'impulsion, Et tout s'accomplissait sous sa direction.
Vous vous dites sans doute : — « Ah ! l'heureuse famille,
Où l'union des cœurs la plus étroite brille,
Que la simplicité native de ses goûts
Arme contre l'envie et les lâches dégoûts ! »
Hélas ! vous savez bien qu'il n'est sur cette terre
Point de félicité qu'on puisse dire entière !
Ce père avait l'amour de la propriété ;
Comptant sur l'avenir, il. s'était endetté
Pour arrondir d'un champ son modeste domaine :
Or toute dette est lourde à qui vit dans la gêne.
Il ne tenait pas moins à transmettre en entier
Ses biens au fils aîné, son futur héritier,
Qui, le cas échéant, paîrait en numéraire
La réserve légale afférente à son frère.
(0 vous qui m'entendez. Muse, pardonnez-moi
Ce style de basoche et ces termes de loi !)
Cheminant vers son but avec persévérance, Le vieillard sur ce fils fondait son espérance. Sensible, sérieux et le cœur sur la main, De bon conseil à coux qui suivaient son chemin, Tous disaient de Marcel (c'est ainsi qu'il se nomme) Qu'il serait, avant l'âge ordinaire, un maître homme Et qu'il saurait, jaloux de l'honneur de son nom, Agrandir sa fortune autant que son renom. L'enfant justifiait par un mérite rare Ces éloges dont nul ne se montrait avare, Et que 'l'on reportait avec même raison Sur tous les habitants de l'honnête maison.
Un vice dégradant, une passion vile Et funeste, au village aussi bien qu'à la \ille, A pour le campagnard un redoutable attrait. On peut la signaler d'un mot : le cabaret. Ce mot qui sous-entend le jeu, le vin, l'ivresse, L'oubli de la famille et les goûts de paresse. Aux yeux du paysan brille comme un flambeau. Voyez-le tressaillir à l'aspect d'un rameau Étalant son panache au front d'une boutique Où s'ébat trop souvent la débauche rustique, A l'heure où les buveurs, ignobles échansons. S'étourdissent au bruit des brocs et des chansons.
Dieu juste ! se peut-il que de pareils infâmes
Aient charge de vieillards et d'enfants et de femmes,
Et qu'au foyer privé de tendresse et de pain
Ces lâches déserteurs ne laissent que la faim !
Êtres perdus d'honneur, sans remords, sans vergogne,
Et blasés à ce nom d'affreux mépris : ivrogne ;
Vous en rencontrerez chaque jour deux ou trois
Face à face attablés dans ces bouges étroits
Où tout, jusques à l'hôte, exhale un goût de lie,
Où l'ivresse chronique enfante la folie.
D'une lèvre idiote avalant le poison,
Ils n'ont d'autre souci qu'éteindre leur raison.
Suicide continu, la funeste habitude
Imprime sur leurs traits le sceau de l'hébétude.
Suivez-les du regard sortant du cabaret ;
Ils perdent l'équilibre à chaque temps d'arrêt,
Escortés des enfants dont ils sont la risée.
Le front bas, l'œil éteint, la paupière affaissée,
Objets d'aversion profonde et de dégoût.
Immondes à ce point de souiller un égoût.
Qui donc reconnaîtrait ton chef-d'œuvre^ ô nature !
Dans cette repoussante et sale créature ?
Je me hâte, lecteur, de vous certifier Qu'à ce vice honteux loin de sacrifier.
Marcel et tous les siens ne se contraignaient guère Pour le honnir tout haut et lui faire la guerre, Lorsque, étalant sans frein sa basse passion, Un ivrogne excitait leur indignation.