‹ Les Van de VeldeChapitre 16 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Adrien Van de Velde. — Sa précocité. — Il entre dans l'atelier de Wynants, à Harlem. — Relations avec Ph. Wouwerman. — Tableaux religieux. — Pastiches italiens. — Sujets champêtres. — Etudes d'animaux. — Œuvre grave' d'Adrien. — Ses premiers tableaux. — Chasses et cavalcades. — Sincérité du talent d'Adrien. — Effets d'hiver et plages.

Adrien, le plus jeune des fils de Willem le Vieux, celui qui devait être la dernière et la plus haute illustration de la famille, était né à Amsterdam en i635 ou 1 636. Dans la maison paternelle, comme chez ses proches, il ne voyait autour de lui que des peintres et il semble vraiment qu'avec les aptitudes d'une vocation héréditaire, il allait en quelque sorte réunir et concentrer en lui les qualités précieuses de la longue suite d'artistes qu'il comptait parmi les siens. Son frère et ses oncles encouragèrent sans doute ses premiers essais et l'on s'accorde à dire que sa précocité fut extrême; non pas telle cependant qu'on pouvait le croire autrefois, alors que la date de 1639 était acceptée pour celle de sa naissance '. A l'école, ses cahiers et ses livres de classe étaient couverts par lui de croquis, et l'on rapporte qu'il avait peint sur les panneaux de son lit, avec les couleurs de son frère Willem, une Laitière, que l'on conserva pendant assez longtemps.

Son père, absorbé par les devoirs de la charge que lui avait confiée l'Amirauté et ne pouvant, par conséquent, pas plus s'occuper de lui qu'il ne l'avait l'ait de son frère, le mit en apprentissage à Harlem, chez Jan Wynants, qui jouissait alors d'une grande célébrité. Peut-être Adrien avait-il déjà reçu à Amsterdam les leçons de quelque autre

1. C'est la publication faite par M. H. Havard de l'acte de mariage du peintre qui a permis de connaître approximativement la date de sa naissance. Les heureuses recherches de M. Havard dans les archives hollandaises nous ont d'ailleurs valu plusieurs autres informations exactes concernant les Van de Vcldç.

peintre, car il était dès lors assez habile dans son art pour que, à la vue des études qu'il avait apportées avec lui, la femme de Wvnants prédit à son mari que « ce disciple aurait bientôt dépassé son maître ». Cependant, loin de concevoir contre lui aucune jalousie, ce dernier se montra toujours heureux de ses progrès et ne cessa pas d'entretenir avec son élève des relations qui devaient durer jusqu'à la mort d'Adrien. Nous verrons plus tard qu'il trouva en lui le collaborateur le plus fidèle et le plus précieux.

TORTRAIT D'ADRIEN VAN DE VELDE. Réduction de la gravure de Houbraken.

Wvnants a exercé une influence considérable sur le développement du paysage dans l'école de Harlem ; mais, au lieu d'être placée vers 1600, ainsi qu'on le croyait autrefois, l'époque de sa naissance doit être reculée jusque vers 1620 et ses premiers tableaux sont datés de 1641. Sans avoir été un ouvrier de la première heure comme Esa'ias Van de Velde, Pieter de Molyn et Van Goyen, il a pourtant découvert des voies inexplorées et tandis que ses devanciers s'étaient appliqués surtout à rendre les aspects des cours d'eau et les vastes horizons des plaines ou de la mer. il se sentit attiré de préférence par les bois et la campagne. Avec

plus de conscience et de vérité qu'on n'avait fait jusque-là, il avait étudié et reproduit fidèlement, dans la diversité de leurs essences, les plantes ou les arbres qu'il introduisait dans ses tableaux. Sans doute, ces détails pittoresques y apparaissent un peu isolés et s'étalent avec une évidente complaisance; ils ne font point assez corps avec le paysage et semblent comme rapportés après coup Tantôt c'est ce grand hêtre mort, décharné et rugueux, dont l'artiste a tant abusé, qui élève au centre de ses compositions son tronc blanchâtre, tout couvert de cicatrices; tantôt des végétations au large feuillage, groupées d'une façon un peu arbitraire, garnissent ses premiers plans, sans que leur présence y soit suffisamment motivée. Malgré la gaucherie ou le peu d'à-propos de ces détails, le soin avec lequel ils sont exécutés et les études qu'ils supposent étaient à ce moment une nouveauté. Les successeurs de Wynants, J. Van Ruysdael surtout, allaient bientôt, avec plus d'art et de discrétion, tirer parti de ces éléments pittoresques qui, plus sobrement employés, ajoutaient aux ressources dont disposait déjà le paysage de nouveaux moyens d'expression. A raison de sa longue et laborieuse existence, — il vivait encore en 1682, — Wynants, du reste, profita lui-même des progrès qui s'accomplirent à cet égard durant sa vie. Ses premiers tableaux, en effet, sont d'une couleur assez foncée, et d'une facture lourde ; les derniers, au contraire, traités d'une touche plus légère et plus habile, ont un aspect plus clair et plus limpide. Moins encombrés de détails, ils sont aussi plus poétiques, ainsi que l'attestent les grands paysages de Munich : le Matin et le Soir, ou ces Dunes, comme celles de la National Gallery (n° 884 et 973) et de l'Ermitage (n° 1 16), dont il a si bien exprimé le mélancolique abandon et la solitude.

Adrien était donc à bonne école chez un pareil maître. Il rencontrait d'ailleurs dans son atelier un ancien élève de Wynants, Philippe Wouwerman, plus âgé que lui de seize ou dix-sept ans, mais avec lequel il s'était très étroitement lié. Comme Van de Velde, et plus encore que lui, Wouwerman devait tenir de leur maître commun sa manière de peindre, cette façon d'étendre et de manier la pâte, cette touche moelleuse et fondue qui, malgré la distinction de son talent, ne laisse pas de donner quelque monotonie à l'ensemble de son œuvre. L'âge et la supériorité déjà acquise par Wouwerman lui assuraient un ascendant légitime sur son jeune compagnon, qui devint en quelque sorte aussi son élève. A son exemple, au lieu de se borner, comme Wynants, au seul paysage, Adrien,

curieux de s'instruire, étendit le champ de ses études. Très épris de la nature, il ne se lassait pas de la consulter et, dans ces belles campagnes des environs de Harlem, bien des sujets divers le sollicitaient. La mer et ses plages, les cours d'eau ombragés de saules ou de frênes, les dunes désertes, les prairies ou les bois séculaires, les fermes et les villages, avec la population de paysans, de pâtres ou de matelots et le bétail varié qui anime cet admirable pays, tous ces sujets, il les avait sous la main. Tous le tentaient également et, avec une sincérité pareille, il les abordait tour à tour. Travailleur infatigable, il ne cessait pas de profiter des ressources inépuisables que ce milieu privilégié lui < (Trait pour accroître et fortifier son talent.

On serait en droit de penser qu'avec un amour aussi vif pour la nature, la carrière du peintre fut dès ses débuts nettement tracée et qu'il n'eut aucune incertitude sur la direction qu'il devait suivre. Il semble cependant qu'il ait pendant quelque temps cherché sa voie. Houbraken nous apprend, en effet, qu'il avait commencé par peindre des tableaux religieux, une Déposition de croix pour l'église romaine d'Amsterdam et un autre tableau du même genre pour l'église de l'Appelmarckt. Nous relevons encore dans son œuvre d'autres épisodes également inspirés par les livres saints : la Sainte Famille dans un bac, chez M. Perkins, — la collection du Louvre possède un dessin fait en vue de cette composition, et dont nous donnons ici un fac-similé, — l'Annonciation de la Vierge, une Agonie du Christ, un Saint Jérôme dans le désert, etc. Le choix et le nombre de ces sujets indiquent chez l'artiste des préoccupations d'un ordre particulier et confirment un fait assez imprévu qui, d'autre part, nous est révélé par des documents irrécusables, c'est qu'Adrien n'avait pas conservé la religion de sa famille et qu'il s'était fait catholique. D'après les notes biographiques recueillies sur lui et que nous trouvons consignées dans le répertoire de M. de Vries1, nous voyons, en effet, que le baptême des enfants d'Adrien Van de Velde, ainsi que l'inhumation de ceux qu'il perdit en bas âge et même la sienne propre, ont eu lieu dans des églises, des chapelles ou des cimetières consacrés au culte catholique.

Plusieurs ouvrages d'Adrien ou certains détails des fabriques introduites par lui, dans plusieurs de ses tableaux ou de ses eaux-fortes, pourraient aussi nous faire croire qu'il était allé en Italie. Mais, outre qu'aucun

i. Biografîsche Anteekeningeii. Binger frères, Amsterdam, 1886. 1 vol. in-4".

HOLLANDE. PEINTRES

g2 LES ARTISTES CÉLÈBRES

de ses biographes ne mentionne un pareil voyage, i! nous parait que Ces motifs empruntes à la nature italienne restent toujours chez lui assez vagues, assez indétermine's pour qu'on n'y voie, en somme, qu'un tribut payé à la mode de cette époque, des manières de pastiches inspirés par Berchem ou du Jardin. C'est dans ce même courant d'idées que l'on peut également constater chez lui la trace de certaines préoccupations académiques; par exemple, le goût qu'il partage avec la plupart de ses contemporains, pour les ruines, pour les sujets bibliques, comme dans le grand tableau de l'Emigration de Jacob (aujourd'hui chez Sir Richard Wallace), où l'on ne compte pas moinsde vingt-cinq figures avec d'innombrables animaux ; ou pour les sujets mythologiques, comme dans le Mercure et Argus de la collection de M. Dutuit. Mais si prisés que soient ces ouvrages, si haut qu'ils soient cotés, ce n'est pas là, à notre avis, le meilleur du talent d'Adrien. Il aimait trop la nature, il avait trop besoin de chercher et de trouver en elle son appui, pour s'accommoder souvent de pareilles données. Si, avec la souplesse de son tempérament et la facilité de son pinceau, il s'en tire toujours à son honneur, nous leur préférons de beaucoup, pour notre part, ces sujets plus simples dans lesquels il s'inspire directement de ce qu'il voit et trouve autour de lui ses modèles. C'est alors qu'il montre le mieux tout ce qu'il vaut et si, jusque dans ces simples sujets, il lui arrive de mêler quelque idylle, ce n'est point par affectation, ni maniérisme. En nous peignant les côtés aimables de la vie pastorale, il ne fait que suivre la pente de son talent et de ses goûts. C'est avec la poésie sans effort, mais non sans grâce, d'un Théocrite hollandais qu'il nous représente, sous d'épais ombrages, des bergers et des bergères devisant entre eux au bord des sources et des ruisseaux, ou se récréant à quelque musique champêtre, pendant que, à côté d'eux, leurs troupeaux broutent ou s'abreuvent à l'eau vive.

Au surplus, dans ces pastorales, les personnages ne sont qu'accessoires; ils s'effacent devant les animaux. L'artiste connaissait bien leur structure et il ne négligeait aucun moyen d'information afin de mieux se renseigner à leur égard. Nous croyons même que, désireux de les étudier d'une manière plus complète, il en avait modelé quelques-uns pour son propre usage. Nous avons, en effet, trouvé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, dans un dossier renfermant des gravures par ou d'après Adrien, trois photographies qui représentent, sous des aspects divers, la statuette d'une vache couchée, une de ses

jambes étendue, les trois autres replie'es sous elle. L'exécution, ainsi qu'on en peut juger par la reproduction que nous plaçons ici sous les yeux de nos lecteurs, est à la fois large, précise et vivante; la pose naïvement prise, rendue très sincèrement avec une vérité parfaite. Le socle rectangulaire porte, sur deux de ses faces, l'inscription en caractères hollandais de ce temps : Adriaan van den Veîde fecit i65g. M. Bredius me dit, à ce propos, avoir vu figurer dans d'anciens catalogues de ventes une ou plusieurs de ces statuettes d'animaux. Malgré mon désir d'en retrouver la trace, je n'ai pu y parvenir et les recherches que M. Franken a bien voulu faire pour moi n'ont pas non plus abouti '. On comprend, en tout cas, de quel secours devaient être ces petits modèles, non seulement pour le peintre lui-même, mais pour ses confrères, qui pouvaient ainsi, en les disposant et les éclairant à leur gré, les introduire dans leurs compositions. Il nous a paru intéressant de constater, déjà à cette époque, le premier emploi d'un procédé de travail qui s'est continué jusqu'à nos jours.

Si dans le dessin de ses animaux Van de Velde n'atteint pas la précision scrupuleuse et savante de Paul Potter, il a certainement, avec une sincérité égale, plus d'abandon, plus d'aisance, un sentiment de la vie, sinon plus pénétrant, du moins plus riche et plus varié. Avec les chèvres, les moutons, les chiens, les chevaux et les vaches qu'il excelle à grouper, il sait peindre tout ce qui vit et donner à chaque L'été sa physionomie. C'est un don chez lui que cette facilité à saisir les allures caractéristiques de l'animal agissant ou au repos; mais il a singulièrement développé ce don par l'étude et il n'a jamais cessé d'entretenir ainsi et de renouveler son talent. Les nombreux croquis faits par lui, à la pierre noire ou à la sanguine, en face de la nature, sont pleins de justesse et charmants d'élégance. La décision, l'entrain, l'étonnante sûreté qu'il y montre les font reconnaître entre tous. On y sent l'artiste épris de la réalité, habile à y démêler ses traits essentiels et significatifs.

Ce charme de grâce et d'aisance magistrales, nous le retrouvons dans les eaux-fortes d'Adrien, dont nous donnons ici de nombreuses reproductions. Bartsch en compte environ 22, de 1 653 à 1670; les numéros

1. Le nom du photographe, M. Naudé Green, est bien, il est vrai, porté sur les épreuves du Cabinet des Estampes avec son adresse; mais la rue mémo qu'il habitait alors (rue d'Orléans, a Batignolles) a maintenant disparu.

17 à 21, exécutés « d'une pointe fine et un peu maigre », en i653, à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans par conséquent, et non pas de quatorze ans, comme le croyait Bartsch. Les numéros 1 à 10 sont datés de 1657 à 1659 et l'artiste avait dès lors acquis toute sa supériorité. « On ne voit rien à mettre au-dessus pour la correction du dessin, la vérité des caractères des animaux, leurs attitudes, la justesse des muscles et la perfection soignée des plus petits détails. La pointe décèle la fermeté d'un maître exercé; elle est plus libre que dans les pièces de l'an i653, et les traits moins serrés sont plus expressifs '. » Les numéros 11 à 16 portent la date 1670, et, suivant la remarque de Bartsch : « Le dessin y est admirable, les hachures sont encore plus larges. . .; les terrains et les herbes sont faits d'une pointe nourrie, à peu de frais et d'un goût excellent. »

Qui avait appris à Adrien le métier de graveur? Nous l'ignorons; ni l'oncle Jan, ni Esaïas n'étaient plus là pour le lui enseigner. Mais l'apprentissage avait dû être facile, car le travail chez lui n'est jamais bien compliqué ; il se réduit au strict nécessaire et la science accomplie du dessinateur en fait tous les frais. Dans ces eaux-fortes, tout est net, lisible; les silhouettes sont indiquées avec une justesse parfaite et l'effet s'accuse très franchement en quelques traits. La première planche, datée de 1 653 : le Berger, la Bergère et leur troupeau (B., n° 17), dénote encore quelque inexpérience; la vache est trop haute sur pattes, sa tête manque de vie et le paysage est dessiné gauchement, non sans quelque raideur. Mais, dès l'année suivante, avec le Taurillon et le Pâtre (B., n° 1), le voilà maître. Cette fois la correction est irréprochable et à très peu de frais, l'estampe est pleine de soleil et de couleur. Les animaux se montrent à nous surpris dans leurs poses familières, placés dans leur vrai milieu, avec leurs bonnes et honnêtes physionomies et la nonchalance béate de bêtes libres et repues.

Les études peintes à l'huile sont peut-être plus remarquables encore. Dans le Paysage et Animaux du Musée de Rotterdam (n° 275I, signé et daté de 1 658, le petit bœuf gris jaunâtre est, comme souplesse de facture et justesse parfaite des intonations, un véritable prodige, et avec sa tête intelligente et fine le cheval gris pommelé du Maréchal ferrant qui, dans ce même Musée (n° 274}, porte la même date, n'est pas moins merveilleux. Cette année i658 compte d'ailleurs parmi les plus fécondes de l'artiste, et marque sa précoce maturité, car, à la National Gallery, 1. Bartsch, le Peintre-Graveur, I" vol. Vienne, 1800.

sa

Tl

Tï

c'est encore la même date que nous relevons sur deux àulres tableaux, excellents tous deux : l'un, la Ferme, qui nous offre comme un résumé de la vie rustique, avec des vaches, une femme occupée à les traire, des

LE TAURILLON ET LE PATRE (iODQj Fac-similé de l'eau-fone d'Adrien Van de Velie.

cochons qui se vautrent voluptueusement dans la fange, un coq et des poulets picorant alentour; et près de là, dans la Clairière, un coin de prairie où, sous le ciel bleu, des moutons, admirablement dessinés, broutent ou se reposent dans l'herbe, tandis que le petit pâtre qui les garde dort étendu à l'ombre, sur le gazon. Enfin, toujours à cette même date, nous trouvons au Stœdel's-Institut de Francfort un motif plus

Tï

rt

CJ

qo LES ARTISTES CELEBRES

solitaire et plus sauvage : un Intérieur de foret, avec une harde de cerfs suivant un sentier qui les conduit à une mare.

En pleine possession de ses moyens, Adrien abordera des tableaux

Page 1