PAYSAN ET PAYSANNE
Fac-similé de la gravure de A. Bansch, d'après Adrien Van de Velde.
travers les arbres de la forêt, poursuivant à toute vitesse la bête qui fuit devant eux.
Mais, à tous ces mérites, l'artiste ajoute ici une hardiesse bien rare à cette époque dans l'École hollandaise : la forêt peinte par Adrien est
as
ioo LES ARTISTES CELEBRES
franchement verte! Alors que les paysagistes ses contemporains semblent obéir à un mot d'ordre pour éliminer le vert de leurs palettes, alors que Van Goyen nous offre ce parti pris de monochromie qui donne un si piquant attrait à ses ouvrages, et que Ruysdael lui-même, pourtant si vrai dans son dessin, adopte invariablement pour ses végétations ces bruns olivâtres, jaunes ou roux, qu'il a su d'ailleurs nuancer si finement, Van de Velde, dans la naïve audace de son entière sincérité, rompt avec la tradition, pour se renseigner directement auprès de la nature seule. C'est avec une conscience et une exactitude qui ne devaient pas trouver d'imitateurs qu'il nous montre, dans leur riche diversité et leur délicatesse, les verdures printanières de cette forêt éclairée par le soleil, les roseaux, les fougères, les prêles, toutes les plantes variées qui se pressent autour d'une mare, et le feuillage découpé des chênes détachant sur l'azur du ciel leur capricieuse dentelure. Non content de dessiner comme le font ses confrères, Adrien, cette fois, a peint d'après nature ; avec un sens tout moderne, il a cherché le ton vrai, et il a su, en le trouvant, rester à la fois très réel et très harmonieux.
Attentif aux incessantes transformations que le cours des saisons apporte dans les aspects de la campagne, Van de Velde s'est appliqué assez souvent à représenter l'hiver et les distractions qu'il ramène en Hollande, alors que sous la vive lumière d'un ciel clair et pur une foule empressée s'ébat gaiement sur la glace des canaux. Si, dans ces sortes de sujets, l'artiste avait été devancé par plusieurs de ses compatriotes, — notamment par son oncle Esaïas, par A. Van de Venne, par Avercamp, Van Goyen et Aart Van der Neer, — il l'emporte de beaucoup sur eux par la justesse de l'effet et le charme de l'exécution. Ses figures ne sont pas simplement, comme les leurs, des taches plus ou moins heureuses semées çà et là, avec des indications de mouvements plus ou moins sommaires. Ces personnages de tout âge, pris dans toutes les classes de la société, sont, au contraire, peints par lui avec un art accompli. Soit qu'ils patinent, ou qu'ils glissent sur la glace portés par de légers traîneaux, soit qu'ils pèchent, qu'ils devisent ou qu'ils s'amusent entre eux à une sorte de jeu de boules fort à la mode en Hollande, leurs attitudes et leurs gestes sont saisis avec une vérité étonnante. Quoique nombreux, ils n'encombrent pas le tableau et laissent bien l'idée des vastes espaces qui s'étendent autour d'eux. Ils concourent même d'une manière très efficace à rendre plus saisissante cette impression de l'espace, car tout en
an
as
conservant, sous la clarté du jour, une grande netteté jusqu'aux plans les plus reculés, ils offrent dans le dessin et la couleur ces atténuations graduelles qu'amène un éloignement croissant. Ce tact exquis à mesurer les formes et les distances, cette habileté à les rendre, en modifiant d'une manière presque insensible les valeurs locales et la touche, sont des qualités propres à Adrien, et aucun peintre ne les a possédées à un degré supérieur. Nous pouvons admirer au Musée d'Anvers, à la National Gallery et à la Galerie de Dresde les œuvres les plus saillantes qu'il ait produites en ce genre, — ■ elles sont datées de 166S et 1669, — et sans avoir leur importance, le petit Canal glacé du Louvre, également daté de 1668, est un vrai bijou.
Mais peut-être ses Marines et ses Plages sont-elles plus remarquables encore. A notre avis, c'est dans ses paysages maritimes que le maître a le plus complètement donné sa mesure. De bonne heure il avait été attiré par la mer. Dès son séjour à Harlem, il avait pu recueillir sur les plages et parmi les dunes qui avoisinent cette ville de nombreuses études. Mais les environs de Scheveningue devaient surtout lui fournir des motifs à son goût, ceux qu'il a reproduits dans quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres. Le tableau du Musée de Casse', daté de i658, est le premier, croyons-nous, où il ait traité cette donnée. Il nous y montre, éclairé par un soleil à demi voilé, la dune avec les plaques d'herbes sèches qui couronnent ses pentes, dominées elles-mêmes par le clocher du village et les toits des cabanes des pêcheurs, blotties contre le revers opposé. Sur la plage qui s'allonge au pied de la dune, à côté de la flottille de bateaux rangés sur le rivage, circulent des chariots, un carrosse à quatre chevaux, des cavaliers, des promeneurs. Des gamins barbotent dans les flaques, des pêcheurs étalent leur capture et, un peu à l'écart, campé sur ses hanches, avec cette carrure propre aux marins, un matelot interroge l'horizon. A droite, tout l'espace est occupé par la mer, une mer d'un gris bleuâtre, dont les flots, gonflés comme par un dernier effort, s'enroulent harmonieusement avant de s'épanouir sur le sable en une longue traînée d'argent. On reste confondu d'admiration quand on songe que l'artiste avait à peine vingt-trois ans lorsqu'il peignit ce bel ouvrage, où la maturité du talent égale la fraîcheur de l'impression.
Adrien devait plus d'une fois, par la suite, revenir à cette donnée : dans un tableau qui fait partie de la collection de la Reine, à Buckingham- Palace; dans le chef-d'œuvre bien connu, la Plage de Scheveningue, de
ta
TJ
ea
notre Louvre, où il a représenté le prince d'Orange se promenant en carrosse avec sa suite (1660) ; dans la Plage hollandaise (i665ï, du Musée de La Haye, animée de matelots, de femmes et d'enfants qui se reposent ou jouent sur le sable; enfin, dans le délicieux petit panneau signé des initiales : A. V. V., que possède M. Six. Jamais Van de Velde n'a mieux manifesté la spontanéité, l'entrain, la sûreté et l'aisance de son exécution que dans cette peinture exquise qui semble enlevée en quelques instants, en face de la nature. On y sent comme le souffle de la brise qui courbe sur le sable les herbes pâles, ou fait flotter les vêtements des personnages qui, du haut de la dune, contemplent ce spectacle. La conservation parfaite de ces divers ouvrages, peints comme du premier coup, atteste l'excellence de la pratique d'ailleurs très simple d'Adrien. Seule, la Plage, du Louvre, fait exception et le vernis jaunâtre dont elle est couverte, les taches nombreuses (provenant d'anciennes retouches devenues très apparentes1, qui déparent le ciel, ne permettent guère de soupçonner la simplicité et la fraîcheur de la peinture primitive et réclament un nettoyage prudent qui lui rendrait tout son éclat.
la brebis (1670).
Fac-similé de l'eau-forte d'Adrien Van de Velie.