HENRI LAURENS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON (VIe)
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Eyck
LES VAN EYGK
HUBERT ET JEAN VAN EYCK j LEUR ORIGINE j LEUR PLACE DANS l'aRT.
L'apparition des frères van Eyck, à l'aurore du xve siècle, constitue, dans l'histoire de l'art, un événement dont l'importance ne saurait être exagérée. Pour remarquable que soit, à des litres divers, le rôle de leurs précurseurs, force est de se convaincre qu'il se trouve dépassé par ces nouveaux venus dans une telle mesure que de ces maîtres date en fait l'éclosion de la peinture moderne.
« Nulle part, dans aucune école, a pu dire un juge compétent, un art national ne s'est trouvé formé si vite et si complètement que dans la peinture aux Pays-Bas, entre les mains des frères Hubert et Jean van Eyck. Leur génie, encore mal expliqué, pose et résout du premier coup d'œil tous les problèmes techniques, définit le but de la peinture, en mesure, indique, éprouve les ressources. Les aînés
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dans le temps, ils resteront toujours les premiers dans la gloire (!,). »
Pourtant la «question van Eyck » demeure Ouverte; elle n'a point cessé de passionner les historiens. Mais, avouons-le, si ingénieuses que soient les déductions de plusieurs d'entre eux, nul n'est encore arrivé à proposer une solution satisfaisante ; l'obscurité plane toujours sur les commencements des deux frères et c'est aux œuvres, presque exclusivement, qu'il appartient de renseigner sur les van Eyck et sur leurs attaches.
Notre contribution personnelle touchant ces surprenants artistes sera donc forcément restreinte. Les anciens récits relatifs à l'introduction de la peinture à l'huile, à ses premières applications, doivent être relégués dans le domaine dé la fable. Sous peine d'égarer le lecteur, on a dû faire table rase de la légende accréditée par les auteurs d'antan. Si l'attrait du livre y perd, on voudra bien considérer qu'à défaut de beaucoup de neuf, voire de beaucoup de certitudes, il apporte du moins une appréciation dégagée de parti pris sur deux des plus merveilleux maîtres dont l'art se puisse enorgueillir et dont le temps n'a en rien altéré la gloire.
La recherche des débuts de la peinture à l'huile n'a point lieu de retenir longuement ici. Deux siècles avant les van Eyck, le moine Théophile, d'origine incertaine, écrivant son Essai sur divers arts {Diversaru/u
(1) Georges Laf'enestre, Les primitifs à Bruges el à Paris. Paris, 1905, 2° édition, p. <J3.
artium Scâedula), définissait le procédé avec une précision absolue. Son texte a été vingt fois rappelé : il semble avoir servi de guide aux historiens des van Eyck. Les deux artistes n'en passèrent pas moins, aux yeux de leurs contemporains, pour opérer dans l'art de peindre une révolution. La chose, au regard de ce qui précède, peut sembler de petite importance. Le caractère approfondi des productions nées du pinceau des extraordinaires artistes et leur degré merveilleux de conservation obligent à convenir que dès les débuts du xve siècle, la peinture entre en possession de moyens nouveaux et absolument définitifs. Les frères van Eyck peuvent être tenus pour les initiateurs de ce progrès.
A coup sur, c'est un témoignage singulièrement probant que nul effort de la science moderne, si féconde en ressources, n'ait pu réussir à découvrir un procédé meilleur.
Michel- Ange, est-il besoin de le rappeler, en faisait un cas médiocre. « La peinture flamande, disait-il, semblera belle aux femmes, surtout aux plus âgées, ou bien aux plus jeunes, ainsi qu'aux moines, aux religieuses... C'est seulement aux ouvrages qui se font en Italie que Ton peut donner le nom de vraie peinture. » Paroles d'un fils de la Renaissance, d'un Italien abreuvé aux sources de l'antiquité ! Mais la venue des van Eyck est antérieure d'un siècle, et déjà leur renom avait franchi les limites de leur contrée. Bien avant les historiens de son pays, ceux de l'Italie avaient salué en Jean van Eyck un peintre exceptionnel. Dès l'année 1455, Barthélémy Fazio, de la Spczzia,
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parlait de lui comme du prince des peintres de son temps : « Nostri sœculi pictorum princeps judicatus est. » De même Giovianni Sànti, le père de Raphaël, dans un poème sur la peinture, le louait en des termes à peine moins enthousiastes que ceux dont la postérité devait se servir pour célébrer son illustre fils. — Avant la fin du xvie siècle, toutes les écoles avaient éprouvé l'excellence de la nouvelle technique.
Si peu renseigné que l'on soit sur les débuts des frères van Eyck, on ne s'aventure pas en disant qu'avant eux l'art néerlandais ne compta point de représentants qui leur pussent être comparés. Le grand intérêt d'art et la puissante expression de la sculpture française et bourguignonne du xive siècle n'ont plus besoin d'être démontrés. Personne ne s'étonnera que la sculpture ait eu quelque avance sur la peinture : la sculpture imite où la peinture simule; de plus, grâce à la polychromie, la sculpture assumait, comme dans l'antiquité, une importance décorative attribuant à sa sœur un rôle presque subordonné, sinon en mérite, du moins en importance.
L'on avait parfois recours à de sérieux artistes, pour des travaux infimes en apparence : mise en couleurs de statues, décorations de bannières et de housses. Le nom des van Eyck est associé à des travaux de ce genre. Une des rares mentions anciennes recueillies sur Hubert concerne une statue de saint Antoine, qui, au mois de mars 1426, se trouvait à Gand, dans son atelier, pour être polychromie. Les archives de la cathédrale de Cambrai citent le
nom de Jean van Eyck dès 1422, à propos de la décoration d'un cierge pascal. En 1435, le môme Jean revêtait de couleurs plusieurs statues de la façade de l'hôtel de ville de Bruges.
Les plus persévérants efforts de la critique ne sont point parvenus à rattacher d'une manière directe les van Eyck soit à une école, soit à un groupe d'artistes, soit à un maître ayant illustré leur milieu natal. Hubert, dont un texte vénérable (peut-être contemporain de l'unique ouvrage où l'on puisse avec certitude rechercher la trace de son pinceau) exalte les titres à l'admiration de la postérité, fut longtemps un inconnu ; maintenant même, il reste un indéterminé.
Né, selon la version des écrivains du xvie siècle, en 1366, et de vingt ans plus âgé que Jean, on ne peut guère admettre qu'Hubert ait formulé des principes à ce point arrêtés que, la pratique mise à part, l'art du cadet n'offre dans la suite qu'un reflet affaibli des œuvres de l'aîné. C'est pourtant la théorie de quelques critiques récents, particulièrement de M. James Weale, savant archéologue anglais bien connu par ses remarquables recherches sur l'ancienne école flamande.
Nés sur les bords de la Meuse, à Maeseyck, peut-être à Alden Eyck, dans le Limbourg, les van Eyck ont néanmoins illustré la Flandre. C'est à Grand que travailla et mourut l'aîné, le 22 septembre 1426; c'est à Bruges que vécut et produisit principalement le cadet ; il y est mort au mois de juin 1441, d'où le surnom fréquent de « Jean de Bruges ».
Outre la communauté d'origine, le lien qui unit les
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deux frères devant la postérité est exclusivement établi par une vaste production picturale : le retable de 1 Adoration de V agneau mystique, appartenant, en partie, à la cathédrale de Saint-Bavon à Gand, œuvre terminée et mise en place le 6 mai 1432. A cette date, Hubert, l'aîné, avait, nous l'avons vu, cessé de vivre. La tâche de parfaire la grande œuvre devait échoir à son cadet, commissionné par un patricien gantois, Josse Yyt, seigneur de Pamele. Cette précieuse information nous est fournie par quatre vers léonins, inscrits sur le cadre des volets du retable, que possède aujourd'hui le Musée de Berlin. Hubert van Eyck y est désigné comme « le plus grand des peintres connus » : major quo nemo repertus; il a commencé l'omvre; Jean, son frère, second en l'art, l'a terminée, à la demande de Josse Vyt.
Jusqu'en 1823, époque de la découverte de cet ancien texte, dissimulé sous une couche de peinture, l'histoire assignait à Hubert van Eyck un rôle subordonné. Cette affirmation rencontre aujourd'hui d'énergiques contradicteurs. Si Hubert était réputé le plus grand des peintres, si son frère n'occupait que le second rang, quoi de plus légitime que de rétablir les choses au gré de cette découverte ? L'on a exalté Jean, niais dans l'ignorance de Hubert. Le devoir consisterait à restituer à celui-ci la place d'honneur d'où jamais il n'aurait dû déchoir. Inutile d'insister sur ce qu'offre d'aléatoire l'étude d'un maître, entreprise dans des conditions si peu conformes aux principes d'un examen judicieux.
HUBERT ET JEAN VAN EYCK. l'aDORATIOH
(Cathédrale de Sainl-Bavon, à Gand. Musée Empereur!
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Une circonstance profondément fâcheuse a d'ailleurs contrarié la critique raisonnée du chef-d'œuvre des van Eyck : la dispersion de ses parties.
Le retable de V Adoration de V Agneau mystique se composait de douze panneaux, répartis en deux zones. Sept formaient la zone supérieure, ne comprenant que des figures de grandeur naturelle. L'empereur Joseph II, pendant son mémorable séjour aux Pays-Bas, en 1781, ayant jugé choquante l'exhibition, dans une église, des figures nues d'Adam et Ève, ces derniers panneaux furent relégués dans les magasins de la cathédrale.
En 1794, toute la partie centrale du relable prit le chemin du Louvre. Les volets, devenus sans emploi, furent à leur tour envoyés aux oubliettes, et l'ensemble ne fut point reconstitué quand, après 1815, Y Adoration reprit sa place primitive. Peu après, un marchand bruxellois vint faire, sous main, au chapitre, des offres d'achat. Six des panneaux mobiles (les figures d'Adam et Ève, n'étaient point comprises dans le marché) passèrent donc aux mains du spéculateur.
Cédés d'abord à un collectionneur anglais, pour cent mille francs, les précieux morceaux, payés originairement mille francs pièce, devinrent, au bout de peu d'années, la propriété du roi de Prusse. Ils avaient été, dit-on, payés cent mille thalers. Le Musée de Berlin les possède depuis 1821.
Les figures à' Adam et Ève étaient réputées perdues. Remises au jour en 1868, elles sont, actuellement, la propriété du gouvernement belge.
En dehors de ce morcellement, a jamais déplorable, l'étude comparée des diverses parties du retable est encore entravée par ceci que le retable, commencé par l'un des frères, a été achevé par l'autre.
Un résultat particulièrement heureux de la découverte du texte révélateur, fut d'acquérir à la postérité les noms des donateurs du retable. D'après van Mander la commande avait été faite par Philippe le Bon, représenté luimême dans la peinture, chose deux fois inexacte. Depuis, le xxe siècle a apporté aux illustres peintres un nouveau tribut d'admiration : je veux parler de la reproduction intégrale et parfaite du gigantesque ensemble auquel s'attache leur nom. La louable entreprise de la Société photographique a permis à quantité d'observations de se produire sur les fragments épars du chef-d'œuvre.
Les frères van Eyck s'isolent non moins de leurs contemporains que de leurs prédécesseurs immédiats. Tel est le sort des hommes de génie dont l'action se mesure dans ses résultats plutôt qu'elle ne s'explique dans ses origines. Au vrai, si le « problème des van Eyck » demeure irrésolu, c'est autant par ce que la critique met chaque jour en relief des influences encore ignorées, qu'en raison de la difficulté de préciser la part qui revient à chaque frère dans l'ensemble où se confond leur génie. A l'avis de certains critiques, Jean n'aurait concouru que d'une manière secondaire à l'exécution du retable, les parties principales en étant terminées, au moment de la mort de Hubert. D'autres écrivains estiment qu'à l'invention près, tout est de lui.
Ciiche de la Société piioto^i aptnuue.