CHAPITRE XXI
LES BOLS A VERNIS MAT
Dans cette série \ comme dans les précédentes, la forme dominante est celle des bols, lesquels sont, le plus souvent, caractérisés ici par le rebord droit ou incliné vers l’intérieur et par le profil tendu de la panse (fig. 47, -). Les variantes (fig. 62, I-IY) sont relativement rares.
A cette forme fondamentale se rattachent des vases de diverses sortes, beaucoup plus rares, figurés en V-XV (fig. 62 et pl. XIY), parmi lesquels on fera une place à part au lagynos (fig. 62, XI, XII et pl. XIV, 3. 4) qui représente un emprunt à la céramique peinte.
1. Les vases étudiés dans ce chapitre proviennent en grande majorité de la très importante collection de Délos qui comprenait, en 1914, plus de 550 vases complets ou fragmentaires ; encore n’a-t-on fait entrer dans l’inventaire que les spécimens offrant quelque intérêt.
A ces spécimens, il faut ajouter :
Musée d’Athènes, Inv. nos 2116 (Dumont, Céram. Grèce propre, pl. XXX, I), 2122 (Benndorf, Gr. u. Sicil. Vasenbild., pl. LIX, I = Dumont, Ibid., pl. XXX, 8), 2132, 2154, 5415 (Mon. Piot, VI, p. 56, fig. 16), 12475, 12620, 12623 ; 2130, 2131, 12612 ; 2124 ; plus un fragment trouvé dans le chargement d’Anticythère.
Musée de Delphes, Perdrizet, Delphes, V, n° 435.
Musée de Tchinily-Kiosk à Constantinople : Inv. nos 2014, 2089-2091, 2094, 2095, 2111, 2120, 2127, 2130, 2143, 2156, 2159, 2160, 2166-2168, 2200, 2206, 2212, 2226, 2230, 2238, 2292, 2298.
Musée d’Alexandrie : bol signé de Ménémaehos (Pagenstecher, Samml. Sieglin, pl. XX).
Muisée du Caire : Edgar, Greek Vases, n° 26.295, pl. XXVI.
Musée du Louvre : H 379, 381-383, 385 (Mon. Piot, VI, p. 50, fig. 14), 386-389, CA 2362.
Antiquarium de Berlin : Furtwangler, Vasensamml., nos 2892, 2896.
Musée de Dresde : Arch. Anz., 1889, p. 166.
Museo Civico de Bologne : Pellegrini, Catal. Pas. dipinti, nos 897-899.
Les dimensions moyennes des bols sont de 11 à 13 cm. de diamètre supérieur, et de 6 à 7 cm. de hauteur, soit sensiblement les mêmes que celles des bols à glaçure. Des exemplaires plus petits (par ex. à Délos bol de 8 cm. de diamètre et de 4 cm. de hauteur) ou plus grands (par ex. à Délos, bol de 19 cm. de diamètre et de 12 cm. de hauteur), représentent des exceptions.
Les vases de cette série sont revêtus d’un vernis mat, mieux incorporé à l’argile que la couverte des vases étudiés aux deux chapitres précédents, et par conséquent plus résistant. La couleur du vernis et celle de l’argile varient beaucoup, non seulement d’une région à l’autre, mais dans les produits sortis des mêmes ateliers.
C’est à tort qu’on a voulu tirer de cette variété de tons, des conclusions chronologiques. On a prétendu que le vernis d’abord noir ou gris, n’était devenu rougeâtre que par suite d’accidents dans la cuisson, et que, peu à peu, après des tâtonnements, les potiers avaient obtenu un beau rouge uniforme, le rouge qui sera la teinte unique de la « terra sigillata », des vases à appliques d’Asie Mineure et des vases d’Arezzo. Cette supposition n’est pas conforme aux faits. La preuve en est donnée par les vases suivants, de la fabrique de Ménémachos, trouvés à Délos ; on verra en
Museo Gregoriano, ed. 1842, pl. XXXV, 1, 2, 3, et XXXVI, 2 ; Rom. Mitt., 1807, p. 42 et 48.
Musée de l'Ermitage : Steplxani, Catal. Vas. Ei-mitage, nos 1815 [Ant. Bosph. Cimm., pl. XLVI1, 1, 2, 3), 2217 (Ant. Bosph., pl. XLVII, 7, 8), 2214 a (Ant. Bosph., pl. XLVIII, 10, 11), 2221, 2222.
l'ottier-Reinach, Catal. t. c. Nécrop. Myrina, nos 591-593, et Bull. Corr. Bell., IX, 1885, p. 196-197.
W i egan d-Schrader, Priene, p. 401-409 (nos 20-52).
Conze, Pergamon, I, p. 274, et Beibl., 41, 42 43.
Th. Schreiber, Exp. Ernst Sieglin, I, fig. 7 et fig. 219 a, b, c.
H. von Gartringen, Thera, II, p. 270.
C.-R. 1876, p. 184 et pl. VI, 11, 12 ; Ant. Bosph. Cimm., pl. XLVIII, 8 et 9 ; Reo. Arch., III, 1904, p. 8.
Arch. Anz., XXV, 1910, p. 232; XXXIII, 1918, p. o sqq ; Arcli. lahrb., XXIII, 1908, p. 50 sqq.
Ath. Mitt., XXXVII, 1912, p. 341.
LES BOLS A VERNIS MAT
même temps quelles teintes variées peuvent présenter la terre et le vernis des bols.
Catal. vas. rel. n° 493. — Terre grise, vernis noir mat, d’un aspect de cirage.
N° 489 et 492. — Terre grise, vernis noir à reflets légèrement bleutés.
N° 60. — Terre grise, vernis noir tourné au brun jaunâtre.
N° 488. — Terre brun jaunâtre clair. Vernis noir, qui a coulé sur les saillies, laissant transparaître l’argile.
Nos 139 et 134. - — Terre rouge clair, vernis noir qui a coulé aux saillies, laissant transparaître l’argile ; le rebord du n° 134 est mat et l’argile en est jaunâtre. Mais sur la panse le vernis est brûlé, et il a parfois des apparences métalliques.
N° 225. — Terre brun rouge et vernis brun rouge sombre. Sur le rebord, la terre est restée gris jaunâtre et le vernis noir mat. Mais à la séparation des deux tons, apparaît un liseré brûlé à reflets de métal.
Nos 238 et 490. — Terre et vernis rouge sombre.
N° 491. — Terre et vernis orangé vif.
Ces vases, issus de la même fabrique, sont évidemment contemporains ; aussi ne peut-on dire qu’ils représentent les stades d’une évolution dont le n° 493 serait le point de départ et le n° 491 le point d’aboutissement. Sans doute, dès les premiers essais de celte nouvelle couverte \ les potiers ont été avertis des accidents que pouvait provoquer une cuisson prolongée ou irrégulière ; mais, impuissants qu’ils étaient à régulariser les effets de la flamme, ils ont dû se contenter de voir sortir de leurs fours les vases des tons les plus dispaxates. Entre des vases rouges et des vases noirs, il n’y avait que des différences fortuites. L’exemple des vases de Ménémachos prouve qu’il ne faut pas établir sur les divers aspects de la couverte ou de l’ar-
1. Pour les vases attiques, voir Furtwângler- Reiclih., p. 153 sqq et 286.
gile le fondement d'une classification chronologique même approximative.
C’est sans doute à la suite d’une action chimique du terrain ou de h humidité, que le vernis rouge s’est transformé parfois en une pellicule blanc jaunâtre très fragile et que le vernis noir a repris un ton d’argile crue.
Il nous reste à signaler un cas tout à fait rare ; je ne l’ai constaté que pour deux cruches de Délos (PL XIY, 3, 4 = nos 650, 651) ; on aperçoit encore dans les contours des reliefs, une couleur jaune mate qui servait évidemment de support à une dorure. Peut-être en était-il de même sur un vase-clochette de Myrina (Musée de Constantinople, n° 2226), revêtu d’une couverte blanche, rayée de bandes jaunes ; on peut se demander si ce vase n’était pas argenté et doré.
Les bols à vernis mat étaient confectionnés dans des moules, moins le rebord, appliqué séparément avant ou après cette opération. Le décor était imprimé dans le moule au moyen de poinçons isolés ; on utilisait parfois des rouleaux ; ce retour à un procédé archaïque est démontré grâce à un bol de Délos (n° 341 a), où l’on voit une rangée d’oves recoupée d’une autre rangée identique ; cette seconde rangée a été évidemment obtenue en promenant deux fois de suite le même rouleau.
Une fois séchés et revêtus de leur couverte, les bols étaient placés dans le four et empilés ; il en résultait que la surface èxposée de chacun d’eux prenait d’ordinaire, sous l’action de la flamme ou de la fumée, une teinte différente de celle dont se revêtait la surface cachée ; si bien que nos vases présentent presque toujours deux tons séparés nettement par une ligne circulaire ; cette ligne de démarcation était produite par le contact avec le vase placé au-dessous dans la pile.
La forme du vase, la qualité du vernis, la dualité des tons de chaque vase, ne sont pas les seuls caractères qui séparent
LES BOLS A VERNIS MAT
les bols à vernis mat, des bols à glaçure. Il en est d’autres, plus importants, qui tiennent au décor et dont la différence s’explique, nous le verrons, par une différence dans les prototypes métalliques.
Tandis que sur les bols à glaçure, la bande décorative du haut empiète sur le rebord, celui-ci, dans les bols mats, est toujours nu et nettement séparé du reste de la panse. Le décor de la panse, quand il n’est pas uniforme, s’ordonne en zones de hauteurs différentes, séparées les unes des autres par un listel saillant ; chaque zone ne comprend dans ce cas que des motifs de même sorte, et répétés un à un, ou de deux en deux. Enfin, ce qui caractérise plus particulièrement encore cette série, c’est que la corolle de folioles qui rayonnait à la base a fait place d’ordinaire à un calice de hautes feuilles (acanthe, lotus, feuilles-d’eau).
En règle générale, l’arrangement de ces divers registres se fait d’après les règles suivantes : en haut, une ou plusieurs bandes étroites comportant de petits motifs, le plus souvent de type géométrique ; au-dessous', une ou plusieurs bandes plus larges, qui constituent les zones décoratives principales ; enfin, dans la partie inférieure de 1a. panse, le calice végétal (pl. XI, XII, XIII).
Sur le caractère de ce décor, nous pouvons répéter ce que nous avons déjà dit pour les bols à glaçure. Aucune préoccupation de logique ou de vraisemblance n’a arrêté les potiers ; si, d’une manière générale (on n’y trouvera des exceptions que dans les bols de Crimée et d’Asie Mineure), ils évitent la surcharge et la dispersion, ce n’est qu’en vue d’un ordre apparent : dans une bande comprise entre deux filets parallèles, leur œil trouverait désagréable que les motifs ne soient pas tous à la même hauteur ; par exemple, si un motif est plus haut que le suivant, ils en rognent le surplus ; s’ils veulent représenter un combat d’Arimaspes et de Griffons, une Amazone minuscule tiendra lieu d’Arimaspe, parce que le poinçon en est de même hauteur que celui des griffons. En somme, moins encore que sur les bols à glaçure, on ne trouve ici de scènes suivies, reliées à la
même action ; un seul vase fait exception ; il représente un jugement de Paris (fig. 80) ; mais les divinités placées côte à côte ne prennent un sens que par la présence de Paris ; c’est une Héra, une Athéna, une Aphrodite quelconques, indifférentes à ce qui se passe près d’elles.
Tels sont les caractères communs aux bols à vernis mat et aux vases qui s’y rattachent ; il forment un groupe parfaitement limité, présentant des liens de parenté très étroits. Nous aurons à revenir tout à l’heure sur les classes que l’on peut distinguer dans cet ensemble ; ces classes, nous le verrons, constituent des variantes, sur un thème original que nous devons rechercher et que nous trouvons dans une série de vases métalliques.
Mais, auparavant, il y a lieu de noter ce que les fabricants de ces bols ont emprunté à leurs prédécesseurs ; car l’influence des coupes «homériques», des bols à godrons, des bols à décor varié est ici indéniable : on y retrouve en effet des personnages qui semblent détachés d’une scène épique ou dramatique, des motifs divers empruntés aux bols à glaçure, des godrons, des enroulements et des fleurons, des corolles de petites feuilles, et, bien entendu aussi, des rosaces ou des médaillons sur le fond. Mais ces vestiges ne constituent plus que l’exception. C’est ailleurs qu’il faut chercher les modèles véritables de nos vases, et ici plus encore que pour la classe précédente, nous allons retrouver la toreutique alexandrine.
Le décor des bols à vernis mat présente, avons-nous vu, deux caractères essentiels, à savoir la présence d’un calice de hautes feuilles, et l’ordonnance des motifs en registres, délimités ou non par des listels. Or ces deux particularités s’appliquent exactement à une vaisselle métallique que nous connaissons bien grâce à quelques spécimens et grâce à un moulage antique, et qui fait songer à ce vers de Théocrite (I, 55) :
iravxa osxraç 'üspresîCTaxai u ypbç a/.avOoç.
Fig. 75. — Vases métalliques a calices végétaux
L’exemplaire le plus proche nous est donné par la figure 75 a. Elle représente un fragment de surmoulage en plâtre d’un bol en argent 1 ; ce bol était, comme on le voit, divisé en zones délimitées par des listels : à la base, autour de la rosette du fond, des feuilles d’acantjie et de lotus (nymphaea nelumbo) ; dans un registre supérieur, des sujets animés, boucs ou satyres chèvre-pied ; et, sans aucun doute, il faut supposer ce registre couronné lui-même par une ou plusieurs bandes plus étroites décorées de petits motifs.
De ce bol, on peut en rapprocher quatre autres (fig. 75 b, c, d, e ) provenant d’Italie 2 dont le décor est réduit à un calice : feuilles d’acanthe, feuilles d’eau, fleurons, feuilles à bord arrondi dérivées du lotus, qui forment un cadre à de petits motifs (folioles, dauphins).
La disposition en registres analogues à ceux de nos bols de terre cuite se retrouve sur un balsamaire d’argent (fig. 75 /) provenant d’Ancône 3, décoré d’une bande de grecques, de deux bandes dont le motif est effacé et d’un calice de feuilles d’acanthe, de feuilles lisses et de fleurs. Sur un alabastre d’argent trouvé en Thessalie 4, le décor est groupé suivant le même principe ; dans la partie supérieure une frise d’Eros enfants, dans la zone principale une scène figurée (famille de Silènes), autour du fond des feuilles d’acanthe et de lotus.
Le décor à calice se retrouve également sur d’autres vases des formes les plus diverses : un flacon en argent de Béotie (fig. 75 g) 5, deux canthares en argent de Crimée (fig. 75 h) 6, un canthare d’Ithaque (fig. 75 i) 7. La fortune
d. Rubensohn, iïell. Silberger., pi. VII, 20.
2. Arch. Anz., XII, 1897, p. 128-129, fig. 15, 16, 17 (Musée de Naples) ; Notiz. scavi, 1910, p. 349, fig. 16.