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CONCLUSION

On voit par l'étude qui précède que, dès l’aube la plus lointaine de la civilisation dans les pays grecs jusqu’cù son extrême déclin, depuis les premiers tâtonnements néolithiques jusqu’aux barbares produits de l’Egypte à demicopte, le procédé du relief a persisté dans la décoration céramique. Né avant le procédé de la peinture, il lui a survécu de longs siècles encore. Et il n’est pas une époque dans l’art préhellénique, dans l’art hellénique, dans l’art hellénistique, où il n’ait caractérisé des séries originales de poterie.

Cette originalité de la céramique à reliefs était en quelque sorte déterminée par la technique elle-même, qui, si elle ne limitait pas plus que la technique peinte la diversité des formes de vases, limitait du moins dans une certaine mesure la fantaisie décorative : une bande plastique est singulièrement moins souple que le pinceau ; le modelage d'un motif est d’une lenteur décourageante ; et l'impression dans des matrices engage à la production mécanique et réduit le potier à n’être qu’un copiste sans initiative. Ainsi le premier caractère qui différencie la céramique à reliefs de la céramique peinte est précisément la pauvreté de l’invention et, pour chaque époque, la fixité un peu monotone du décor.

Mais ceci n’explique pas des différences plus essentielles ; les raisons tirées de la technique ne sont pas suffisantes pour rendre compte de la séparation presque toujours si nettement marquée entre l’un et l’autre domaine. Et c’est à des causes d’ordre historique qu’il faut, pour chaque époque, rapporter ce fait.

Pendant toute la longue période préhellénique, ce sont, nous l’avons vu, des traditions lointaines et immuablement respectées qui ont figé la céramique à reliefs dans les formes et le décor des époques primitives ; tandis que se déve-

loppait, avec la variété et la richesse que l’on sait, la peinture de vases, le décor plastique restait à peu près fixe ; le potier qui mettait en œuvre ce procédé demeurait cantonné dans son domaine, et tout son effort d’invention n’allait pas au delà de certaines pauvres combinaisons d’éléments simples ; pour lui, les motifs animés, les motifs végétaux, et même les motifs géométriques n’existaient pas ; bien plus, il restait attaché à la même forme de vases. La jarre du type crétois, troyen, thessalien, la cruche du type chypriote, et l’une et l’autre avec leurs bandelettes, ponctuées ou plates, horizontales ou ondulées, telles sont les deux formes schématiques auxquelles on peut, en fin de compte, ramener une production dont le domaine comprend tous les pays bordés par la mer Egée et dont la durée s’étend sur vingt siècles. Une seule fois, à l’époque du « Style du Palais », on a pu signaler un effort heureux pour combiner la peinture et le relief sur un même vase ; cet effort a été sans lendemain. En somme l’originalité de la céramique à reliefs, pendant la période préhellénique est celle d’une forme d’art extrêmement pauvre, extrêmement monotone, extrêmement traditionnelle, persistant dans une civilisation riche, variée et, curieuse.

Avec l’invasion dorienne, les deux domaines de la céramique allaient, momentanément et dans certaines régions, se rapprocher, sans que toutefois le vase à reliefs perdît rien de son caractère original. Et tout d’abord, pendant la longue période archaïque, on voit le relief presque exclusivement réservé aux grandes jarres ; aucune des formes nouvelles de vases que crée l’industrie grecque ne reçoit ce type de décor ; il semble donc que quelque chose persiste du traditionalisme des âges égéens. Mais, par ailleurs, un changement très grand s’est, opéré ; la céramique à reliefs participe du mouvement de curiosité nouvelle ; elle suit, elle aussi, les courants orientalisant, géométrique, naturaliste ; par endroits elle coïncide avec la céramique peinte ; parfois elle en subit l’influence ; parfois, plus rarement, elle n’en est qu’un fac-similé. Mais ce n’est pas à dire qu’elle

ait perdu tout caractère propre. Au contraire ; bien qu’emportée dans les grandes tendances successives de l’art con temporain, elle conserve son aspect très particulier et qui ne tient pas uniquement à la technique. Plus pauvre que celui de la céramique peinte, le répertoire décoratif à reliefs reste limité à certains sujets qui se transmettent d’une école à l’autre ; la composition et l’arrangement se conforment à des règles consacrées ; le dessin y témoigne d’une inexpérience dont la peinture n’offre plus d’exemples. En somme, on a l'impression d’un art retardataire, routinier et qui n’arrive pas à se tenir au niveau de l’art contemporain, mais d’un art qui doit à d’autres éléments aussi, une originalité incontestable ; et cette originalité, comme on l’a vu, s’accentue vigoureusement dans les jarres béotiennes.

Vient l’époque classique, et avec elle, le déclin momentané de la céramique à reliefs. Durant tout le ve siècle, le procédé n’apparaît plus que çà et là, dans tels vases de potiers attiques, dans telle kélébé de Corinthe, mais c’en est assez pour qu’il se soit maintenu dans la tradition des ateliers ; et les fantaisies isolées qui se répartissent entre l’an 500 et l’an 425 constituent la chaîne qui relie les fabriques archaïques à ces fabriques si originales auxquelles on doit les lécythes à reliefs polychromes ; ces lécythes, et les petites oenochoés de même technique, sont sans doute ce cju ’ i 1 y a de plus singulier dans la céramique grecque ; elles ne se rattachent qu’ imperceptiblement, et par l’unique fait qu’elles mettent en usage le relief, aux séries antérieures ; elles ne se rattachent que par le caractère général des sujets et du dessin à l’art contemporain. Par ailleurs, c’est-à-dire pour l’essentiel, elles constituent une création spontanée, aussi soudainement née que soudainement disparue.

Ainsi, tant qu’a duré la prédominance de la céramique peinte, on peut dire que la céramique à reliefs est restée à part, vivant d’une existence plus restreinte, ne jouissant que d’une faveur médiocre, disparaissant ici pour apparaî-

tre ailleurs, poursuivant ses destinées particulières et tantôt ne devant rien, tantôt ne devant que peu de choses à la céramique rivale.

Il fallait que disparût la vogue de la céramique peinte pour que le procédé du relief prît un essor qu’il n’avait jamais connu, et dont la durée, pendant plus de quatre siècles, ne devait plus connaître d’éclipse. C’est que ce procédé allait profiter de l’orientation nouvelle qui transforma, à partir du milieu du ive siècle, les arts mineurs en Grèce, et qui mit *au premier plan les ouvrages des orfèvres et des toreutes.

Jusqu’alors, le vase à reliefs n’avait présenté avec les divers ouvrages de métal que des rapports lointains, restreints, intermittents. Si, tout naturellement, à l’époque archaïque, le potier était amené à copier de temps à autre un motif sur un bijou ou sur un vase de métal, il n’est jamais arrivé que ce potier ait songé à reproduire en argile quelque vase précieux d’or, d’argent ou de bronze. Nous pensons avoir donné la preuve, le cas échéant, et de ces emprunts sporadiques et sans conséquence, et de l’indépendance que garda la poterie en argile par rapport à la vaisselle de métal. Cela dura jusqu’à la veille de l’art hellénistique. A ce moment, la transformation est complète, et la céramique à reliefs, accompagnant plus ou moins fidèlement la toreutique, tantôt produisant des copies exactes jusqu’au surmoulage, tantôt se contentant d’une imitation plus lointaine où la part du potier n’est pas médiocre, a connu un succès tel qu’il faut remonter jusqu’aux ateliers attiques du ve siècle pour en retrouver un semblable. Dans les arts mineurs, les vases à reliefs, succédanés des deux grandes classes, alexandrine et pergaménienne, de vases métalliques, caractérisent essentiellement la période hellénistique.

Au cours des diverses phases dont nous venons de résumer les traits d’ensemble, il va sans dire que certaines régions ont joué soit dans la création, soit dans la diffusion des diverses séries un rôle prépondérant.

Au sortir de la période originelle où s’est constitué le type du décor à bandes, la Crète, comme il fallait s’y attendre, a exercé, dans la mesure où la technique était capable d’évolution, une action incontestable. Tandis que les vases thessaliens et chypriotes restaient confinés dans leur pays d’origine, ceux de Crète, qui, pourtant, étaient constitués d’éléments venus du dehors, ont élaboré un art qui a rayonné dans les diverses régions de la mer Egée et auquel il faut rattacher les spécimens recueillis dans les Cyclades et en Argolide.

L’invasion dorienne, bien qu’elle n’ait pas détruit l’industrie crétoise, bien qu’elle ait au contraire contribué à renouveler entièrement cette industrie, a déplacé vers la côte méridionale d’Asie Mineure, vers Rhodes et la Carie, le centre d’activité et d’influence. C’est dans cette région très restreinte, qui comprend l’île de Rhodes et la côte voisine, qu’a repris vie la technique du relief sous une forme féconde et capable de progrès ; rien, jusqu’ici, n’autorise à élargir cette région jusqu’aux limites où l’on tend aujourd’hui à reporter la zone des vases peints du style « rhodien ». 11 a donc suffi, semble-t-il, à quelques potiers de Rhodes et de Carie d’avoir eu l’idée de créer, conformément à la technique renaissante du relief, une industrie mêlée d’éléments indigènes très simples et d’éléments orientaux d’un art plus avancé, pour remettre en train, sous un aspect neuf, ce procédé du relief, dont la disparition de l’art crétois avait risqué de marquer la fin.

Le branle était donné. D’île en île, créant dans chacune des ateliers d’un aspect relativement original, la mode nouvelle allait se propager jusque sur le continent ; et de même qu’il y eut alors des « écoles » locales de céramique peinte se rattachant à certaines grandes tendances générales, de même se constituèrent un peu partout des « écoles » de céramique à relief sous la dépendance plus ou moins directe de 1’ « école » rhodienne. Au vie siècle les ateliers béotiens, attiques et laconiens représentaient les dernières phases de

ce style qui, lorsqu’il disparut, avait fini par rejoindre le style de la peinture à figures noires.

A cette période de diffusion allait succéder, nous l’avons vu, une période de stérilité relative. Il est étrange de constater que Corinthe, dont les potiers paraissent avoir eu à la fin du ve siècle l’idée de ce que pouvait produire d’original la mode des copies en terre cuite de vases métalliques, que Chalcis dont la toreutique gardait sa réputation, que la Béotie avec ses tendances conservatrices, n’aient pas contribué à maintenir, sinon à renouveler, le procédé du décor en relief. C’est à Athènes, contre toute attente, que cet honneur revient.

C’est d’Athènes en effet que sont sortis ces quelques vases à décor plastique, qui constituent pour les trois premiers quarts du ve siècle tout ce que nous connaissons en ce genre ; c’est à Athènes qu’est apparue pour la première fois l’idée de reproduire en argile le galbe précis d’un vase de bronze, ou l’élasticité d’une anse de métal ; c’est Athènes enfin qui, avec les lécythes polychromes, a remis définitivement en honneur le procédé du relief.

Et pendant plus d’un siècle, les ateliers athéniens ont gardé en cette matière la prééminence qu’aurait pu leur faire perdre la disparition du décor peint ; nous avons insisté sur le rôle original de ces ateliers, sur l’ importance qu'ils ont eue ou semblent avoir eue dans la création et dans la diffusion, pendant tout le ive siècle, de la céramique imitée du métal. Athènes, de la sorte, préparait, dans un dernier ressaut de vitalité, la céramique hellénistique.

La Béotie également eut sa part, et une part prépondérante, si tant est qu’on puisse lui attribuer, avec les curieux bols <( homériques », la création d’un type de vases et celle de certains motifs décoratifs.

Le rôle de la Béotie et d’Athènes allait s’arrêter aux débuts du me siècle, pour faire place à celui des capitales nouvelles, Alexandrie et Pergame. Alexandrie la première recueillit l’héritage de la Grèce continentale, puisque, dès les premières années du me siècle, les ateliers de toreutes alexan-

drins, utilisant des formes purement -grecques, les parant de motifs empruntés a la Grèce ou dérivés du vieil art égyptien, créaient cette importante industrie de vaisselle métallique dont un centre commercial comme Délos allait indirectement, et par ses imitations en argile, se faire l’agent prépondérant de diffusion.

Pergame ne vint que plus tard ; en pleine vogue de la toreutique et de la céramique alexandrines, les ateliers de cette ville eurent le mérite de créer un style original où l'influence d’Alexandrie n’a aucune part et qui semble à la fois avoir recueilli l’esprit du vieil art attique et avoir rafraîchi les procédés ornementaux par l’imitation plus fidèle du végétal. Ce double mérite allait valoir à l’industrie pergamé- Wenne une influence plus durable et un rayonnement plus lointain que n’en eut jamais l'industrie d’Alexandrie.

Tels sont les grands traits qui caractérisent la céramique à reliefs dans les pays grecs. Cette forme d’art, du point de vue purement historique, a, comme on le voit, une importance dont on ne se rend pas toujours assez compte. C’est là, pour nous, que doit résider son véritable intérêt. Car il n’y faut point chercher, sinon trop rarement, des satisfactions d’ordre esthétique. On peut, comme nous l’avons fait, manier bien des spécimens de cette vaisselle, sans être tenté de remplacer l’examen archéologique par une contemplation plus désintéressée ; l’œil n'a pas souvent l’occasion d’admirer le profil ferme ou gracieux d’un vase, un heureux arrangement de décor, un motif neuf, ou d’une exécution aimable, ou d’un dessin élégant et précis. D’autre part on est, non moins rarement, rebuté par une incorrection excessive ou par la laideur. En somme, du point de vue de la beauté, dans leur ensemble, ces vases sont bien inférieurs aux vases peints.

Toutefois, il serait injuste d’étendre ce jugement sévère à toutes ces œuvres indistinctement, et les occasions qu on peut avoir d’admirer certaines d’entre elles sont d autant plus précieuses qu’elles sont plus rares. Qu’on se rappelle

certain vase crétois d’époque archaïque à l’ample profil, aux beaux dessins géométriques d’un tracé sûr et vigoureux, les belles amphores béotiennes aux formes robustes et harmonieuses, les jarres laconiennes où vit quelque chose de la frise du trésor de Siphnos à Delphes, certains lécythes à reliefs polychromes où les scènes sont rendues avec un sentiment très juste et dans des lignes agréables et souples. Mais surtout, quand il s’agit des copies d’ouvrages métalliques, on peut évoquer parfois à travers certaines d’entre elles, des modèles que le potier a reproduits avec une fidélité scrupuleuse. Il est telle coupe à médaillon, tel bol homérique, tel skyphos pergaménien, tel vase émaillé qu’il est facile de transposer en métal, tant l’œuvre des toreutes qui leur a donné naissance, a été reproduite avec conscience et avec sentiment. En ce genre, l’hydrie de Cumes reste la merveille. Pour le reste, pour la menue production, il faut tout au moins lui savoir gré de sa parenté avec les beaux vases d’argent et de bronze que l’on connaîtrait si mal si d’innombrables copies d’argile, vaisselle précieuse des petites gens, ne nous en avait transmis le pâle et lointain reflet.

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