CHAPITRE VIII
La révocation de l'Edit de Nantes. — L'exode des Vaudois. — Le Brandebourg et la Suisse romande. — La liberté de conscience, le catholicisme et la France.
La religion catholique a été le plus effroyable bourreau de l'humanité : c'est elle qui, par fanatisme, a certainement le plus immolé de victimes; elle a plus détruit de vies humaines que les guerres les plus meurtrières : les mers ne suffiraient pas à contenir le sang qu'elle a versé ; quant à ses bûchers , entassés , ils atteindraient le faîte du ciel.
A la fin du vieux monde succombant, aux derniers âges de l'âge féodal et théocratique au déclin, sur le sol de l'Europe occidentale, alors que partout la persécution religieuse s'émoussait, l'Eglise catholique allait trouver en Louis XIV un terrible auxiliaire qui, avant que l'intolérance fut à jamais écrasée par la Révolution, devait préparer sur son tombeau d'épouvantables sacrifices.
Les courtisans de son siècle ont faussement paré Louis XIV d'une gloire qu'il ne méritait pas, d'une gloire qui pouvait appartenir qu'à un seul gouvernement, à celui de Richelieu, et qui, livré à lui-même, débarrassé des disciples du grand cardinal comme Colbert,dansson immenseorgueil,pour la satisfaction desescaprices ruina la France en la jetant dans de folles guerres extérieures et en s'emparant pour payer son faste de tous les trésors de ses sujets;
Louis XIV, malgré les adulations de tous les beaux esprits du xvne siècle, restera aux yeux de l'histoire impartiale comme l'un des despotes les plus odieux qu'ait jamais enfanté l'humanité.
Ce tyran, dont l'immense et fol orgueil parvenait à imposer à un évêque cette stupide et grossière flatterie : « Nous sommes « presque tous mortels », sentait que., malgré ie faste de Versailles, la mort, un jour ou l'autre, l'enlèverait au trône pour le coucher au tombeau, et que, peut-être, il y avait, dans les ténèbres de l'au-delà, des châtiments possibles : et, dans cette peur, il songeait à racheter les fautes de sa vie privée, les seules que lui reprochait sa mesquine conscience de dévot, ses adultères, sa vanité, sa gourmandise, ses manquements à la loi ecclésiastique.
Sur les conseils des Jésuites, des membres de cet ordre qui a concentré en lui toutes les rancunes du fanatisme religieux et qui a pris pour but suprême d'étouffer la liberté, — dignes maîtres d'une âme aussi vile ! — Louis XIV devait chercher à obtenir l'absolution de ses confesseurs en persécutant les ennemis de l'Eglise catholique; il devait chercher à effacer les erreurs coupables, que pouvait excuser la faiblesse humaine, et de stupides délits religieux, en commettant des crimes odieux contre le droit, contre l'immuable justice, contre l'humanité : ce fut un effroyable baptême, où l'eau fut remplacée par le sang versé à flots d'innocentes victimes, que celui dans lequel l'ancien amant de Mlle de la Vallière et de M1"' de Montespan, le goinfre que nous montre Saint-Simon, chercha la purification de sa personne et l'absolution de ses fautes!
Louis XIV fut le dernier des disciples de l'Inquisition ; mais certes les moines de Dominique et de Torquemada purent tressaillir de joie en apprenant les hauts faits d'un tel élève ! L'ordre d'Ignace de Loyola, qui avait inspiré une telle persécution contre les hérétiques, ne devait plus rien à la robe blanche des moines qui avaient égorgé les Albigeois !
Et ce roi était l'héritier de Henri IV, de celui qui devait aux protestants tout à la fois sa victoire sur la Ligue catholique et les Guises, sa couronne et son trône! La révocation de l'Edit de Nantes venait prouver à tous d'une façon éclatante combien l'abjuration du Béarnais entrant dans Paris avait été une faute dangereuse,
combien cette trahison du drapeau calviniste avait été fatale à la nation, combien, en un mot, la messe de Henri IV coûtait cher à la France !
Sceptique, en ce siècle de foi ardente, Henri IV croyait que tous avaient comme lui le mépris des disputes théologiques et l'indifférence des dogmes religieux. Roi par l'épée des protestants, il croyait qu'aller à la messe était une vaine marque de politesse envers les catholiques vaincus, une puérile satisfaction donnée à ses nouveaux sujets ; comptant d'un côté sur les souvenirs de frères d'armes qui le liaient aux protestants, de l'autre sur sa conversion de pure convenance à la religion catholique, Henri IV espérait qu'il serait ainsi le roi de tous, qu'il terminerait l'ère sanglante des guerres civiles par la réconciliation universelle de tous les Français et par la proclamation de la tolérance religieuse. Il prolongeait même son rêve au-delà des frontières de la France, en formant le dessein de constituer une fédération de tous les peuples de l'Europe occidentale, réunis en République chrétienne, fédération qui aurait compris la Papauté, les monarchies électives comme l'Empire, la Pologne, les monarchies héréditaires comme la France et l'Angleterre, les républiques comme Venise, fédération qui aurait maintenu dans tous ces pays le libre exercice des cultes catholique, luthérien et calviniste (1).
Ce rêve était une folie : c'était méconnaître la tendance intolérante du catholicisme; c'était méconnaître l'esprit théocratique de l'Eglise, fidèle à la tradition de Grégoire VII, de l'Eglise voulant dominer le monde; c'était surtout le méconnaître en ce xvie siècle, si imprégné d'idées religieuses, au lendemain de longues et sanglantes guerres engagées pour un dogme, poursuivies pour le triomphe d'un culte.
Quand il reçut le coup de poignard de Ravaillac, Henri IV dut comprendre combien il s'était trompé et entrevoir quelle immense faute il avait commise en laissant le pouvoir royal sous la tutelle de l'Eglise catholique! Ses anciens coreligionnaires, eux, allaient
(1) Voir sur ce point le 'Bulletin de V Académie des Sciences morales et politiques, Année 1860, t. IV, p. 29 et s. Le grand dessein de Henri IV, par Wolowski.
bientôt le comprendre en voyant le cardinal de Richelieu bombarder la Rochelle et plus tard en voyant Louis XIV signer la révocation de l'Edit de Nantes.
Cette révocation détruisait d'un seul trait de plume toute l'œuvre pacifique de Henri IV et ramenait la France au règne de Charles IX, aux horreurs de la Saint-Barthélemy.
Ce fut l'œuvre la plus détestable de cet homme néfaste qui eut nom Louis XIV. Les flatteurs l'ont appelé le Grand Roi: or, il fut, avec Napoléon, l'homme le plus fatal à la patrie française, avec cette différence qu'il ne fut qu'un médiocre orgueilleux, n'ayant d'autre génie que celui que lui prêtaient ses courtisans.
L'ère des persécutions allait sévir sur la France.
La révocation de l'Edit de Nantes enleva aux réformés la liberté du culte, la liberté d'instruction, la liberté de penser, détruisit leur puissance paternelle, brisa entre eux le lien de la famille, dispersa les pierres de leurs foyers, les mit dans l'alternative de quitter leur patrie ou d'abjurer leur foi jusqu'à ce que, par d'atroces supplices, on leur enlevât cette alternative pour leur donner à choisir entre l'abjuration et le gibet!
C'est une douloureuse histoire que celle de ces martyres, de ces millions de Français qui souffrirent, s'exilèrent, moururent dans les prisons, sur les galères royales, sur l'échafaud, pour racheter les amours adultères de l'époux morganatique de la veuve Scarron! C'est un véritable martyrologe qui fait le sinistre pendant à celui des premiers chrétiens tombant pour ne pas rendre hommage à César comme à Dieu.
En ce qui touche les persécutions spécialement dirigées, en ces dernières années du xvne siècle, contre les Vaudois, on ne saurait mieux faire que de citer ces pages émouvantes de Michelet :
Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une Eglise nue. naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine, elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite Eglise, la plus antique de l'Europe, par sa simplicité elle allait se trouver ainsi la plus moderne et la plus près de nous. N'était-ce pas à l'autel des Alpes que la foi, la philosophie s'épouseraient dans la liberté ?
Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait poursuivi les
« Daniel Cardon de Roclieplate. surpris au-dessous du temple a du Chabas, ût d'abord la tête coupée, et les cervelles arra- « chéespar ces cannibales qui les mangèrent. Ils luy arrachèrent « même, et dévorèrent le cœur. »
(Gravure extraite du livre de Léger.)
Vaudois : Elle en semblait troublée plus que de la savante et disputeuse Genève. Toujours elle avait eu à Turin un nonce ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le jésuite Possevino et le doux Saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas ; dans ces mystérieux conciliabules dominaient des dévotes italiennes, plus ardentes que le clergé même, violentes, effrénées Madeleines qui (comme la Pianesse en 1655) se croyaient damnées sans remède si elles ne se lavaient pas dans un bain de sang.
Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires, l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exierminer plutôt. En y portant la dragonnade. on pouvait espérer cela. On travailla l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le fermer, il intima à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était pas pour lui résister.
Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus. Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible ? On accepte le martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux souillures . Résister, ne résister pas, c'était même chose ; la confiance de 5$ eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime. D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement facétieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient tous à ce mot, comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était barbets. Les ministres dans ce dialecte s'appelant barbes, on nommait barbets les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout était permis. Des hommes? Non, ce sont des barbets.
Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et impraticable, de auitter leur pays, de passer les Alpes en janvier. Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un mot, — c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande priait que Dieu attendrît le cœur du roi. Les réfugiés, dans des vers datés de 1686, prient ce grand prince, en qui on admire tant de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un piège pour l'empêcher d'être élu empereur. Au Ier janvier, l'éloquent Saurin, prêchant à la Haye, dans les vœux attendris qu'il fait pour la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis XIV : Et toi, prince redoutable que j'honorai connue mon roi, Dieu veuille effacer de son livre les maux que tu nous a faits, Us pardonner à ceux qui nous les fout souffrir.
Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'empire, la résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste, un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet. En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.
Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes soumises et de faibles gémissements, mélodies du triomphe, douces au triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier
A l'armée de Savoie, Louvois en joignait une de quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux mille paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, au moment même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y riaient pas, voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se croyaient gardés par leur innocence. A la vallée de Saint-Germain, violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en les piquant derrière de la pointe de i'épée.
Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient amicalement audevant des troupes, qui tuent, pillent, violent. Ailleurs, les généraux, le Français Catinat et le Savoyard Gabriel, oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On prit nombre d"enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc) ; mais la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la tète, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il fît le souper des loups. Deux sœurs, les deux Vittoria, martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même paille qui servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans la mare de sang.
Mémento. Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les égoïstes diront : Ecartez ces détails. Peignez-nous cela à grands traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs. — A quoi nous répondrons : Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide, c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux. — Souffre et souviens-toi : Mémento.
Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui représentaient les martyres de 1655? Parce qu'avant profité du crime, on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître. — Je
n'ai pas de gravures (i), niais je mets à la place ces tableaux véridiques des martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre XV les preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire semblant de douter.
Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne. Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million d'hommes faisait croire que la France avait atteint sous ce roi l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée. que n'en pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne refusait pas l'âme et la conscience (2).
« Un grand nombre de réformés français sortirent du royaume, « et l'on vit, durant quarante années, des individus et des familles « déserter les villes et les campagnes, abandonner les fermes, les « châteaux, les fabriques et les comptoirs, délaisser la pratique du « droit, le cabinet du médecin, le presbytère, la salle d'écoleet les « chaires académiques, pour aller sur la terre étrangère, adorer « Dieu selon leur conscience. » (3)
« Ils (les protestants), écrit à cette époque Tévèque Le Camus, « de Grenoble, prirent le chemin de Genève, des Suisses et du « Brandebourg, et, à l'exemple de ceux de Montauban et de « Languedoc, ils passèrent au-dessus des Alpes et par des lieux « qui paraissaient inaccessibles ».
Ce fut l'exode de tout un peuple.
« Des colonnes nombreuses, des communautés presque entières, « dit M. Arnaud, quittèrent leurs foyers. Ce fut le cas de « Freissinières, Besse et Oisans, Villaret et Pragela, etc.. (4).
(1) On a vu que, plus heureux que Michelet, nous avons retrouvé ces précieuses et douloureuses gravures du livre de Léger.
(2) Histoire de France, t. XV, p. 314 et s.
(3) Séances de Y^Académie des sciences morales et politiques. Année 1860, t. IV, p. 92. Les Suisses romands et les réfugiés de l'Edit de rSLau!es, par J. Gaberel.
(4) Histoire des Protestants en Dauphiné, t. III, p. 13. Grassard édit. Paris, année 1870. Aux pages 17 et 18 du même ouvrage, M. Arnaud cherche à établir quel fut le nombre
des hérétiques qui quittèrent le sol de la province à la suite de la révocation de l'Edit de
Louis XIV voulut arrêter cette sortie en foule des protestants : il édicta contre eux les peines les plus sévères et prescrivit de prendre aux frontières les mesures les plus rigoureuses pour arrêter les fugitifs.
Ceux qui sont arrêtés soit par les gens du roi, soit par les paysans catholiques fanatisés par l'appât du gain, s'ils refusent d'abjurer leur foi, sont décapités, pendus ou envoyés aux galères; les femmes sont jetées dans les prisons ou enfermées dans des couvents qui, sauf le nom, étaient de véritables prisons; quelques-unes furent même pendues.
Rien ne put arrêter l'émigration, pas plus la crainte des supplices que le froid, la neige, l'intempérie des saisons, la faim dans les bois : pour conserver leur foi et conquérir leur liberté, rien ne put rebuter l'ardeur des protestants des Alpes, comme du reste leurs
Nantes. L'intendant du Dauphiné, Bouchu, dressa une statistique des réfugiés à la fin de 1687 :
Protestants en janvier
en novembre
fugitifs
( Recette de Briançon..
« Le nombre des protestants qui restèrent en Dauphiné, ajoute M. Arnaud, à la fin « de 1687 s'éleva-t-il seulement à 29.561? Ce même nombre, avant les émigrations k de 1685 à 1687, comprenait-il seulement les 29.561 non émigrés susdits, plus les « 10.300 fugitifs de 1687, auxquels on peut joindre 5.000 autres fugitifs environ pour « les années 1683 à 1686, soit en tout 44 861 protestants pour les derniers temps du « régime de l'Edit de Nantes? C'est ce qu'il est malaisé de dire.
« Un recensement, qui paraît dater de 1744, compte 76.000 protestants en Dauphiné. « Le pasteur Vouland en signale 60.000 en 1747. Les pasteurs du Dauphiné en accusent « 36.000 en 1765, non compris quelques endroits du diocèse de Gap, d'Embrun et de Grenoble, « soit 40.000 environ. Enfin, dans une pétition de 1744, adressée à Marie-Antoinette, « on porte leur nombre à 40.000 ».
Le nombre des fugitifs aurait été de 15.000 environ. Ce chiffre parait de beaucoup inférieur à la réalité, comme on le verra par la suite.
« Marguerite Revel du lieu de la Cartera, village de Saint- « Jean, belle-mère du vaillant capitaine Paul Genolat, et Marie « de Pravillelon, âgée de quatre-vingt-dix ans et aveugle, « aussi de Saint-Jean, lurent brûlées au lieu qu'on appelle les « Vignes, de la façon que vous le représente cette figure.
« De même façon furent traittées les vénérables décrépites c nommées Madonna Lernaet Janne Besson de la Tour, celle-ci « âgée de quatre-vingt-dix ans et celle-là de quatre-vingt »
(Gravure extraite du livre de Léger.)
coreligionnaires des autres provinces, dans leur ferme intention de se soustraire à la tyrannie de Louis XIV.
« C'est en vain que les lois les plus sévères furent édictées contre « les fugitifs; que les hommes étaient condamnés aux galères perpé- <( tuelles, les femmes à la réclusion à vie, les uns et les autres à la «confiscation de leurs biens; ceux qui favorisaient leur évasion « aux mêmes peines et plus tard à la peine de mort; ce fut en vain « que l'on promit aux délateurs une part des dépouilles des fugitifs, « l'émigration s'étendit à toutes les provinces, et le Dauphiné, « grâce à sa proximité de la Suisse et aux chemins détournés de « ses montagnes, lui fournit à lui seul un contingent consi- « dérable ». (i)
Les émigrés arrivaient en foule sur la terre hospitalière de la République de Genève, de la Suisse, du Brandebourg. Ils suivaient les rives du Rhône, en remontant le fleuve, et se précipitaient aux portes de Genève.
M. Arnaud cite le manuscrit de Flournoy, conservé à la bibliothèque de cette ville, qui, en 1687, s'exprime ainsi :
Il arrive tous les jours un nombre surprenant de Français, qui sortent du royaume pour la religion. On a remarqué qu'il n'y a presque pas de semaine où il n'en arrive jusqu'à 300, et cela a duré dès la fin de l'hiver. Il y a des jours où il en arrive jusqu'à 120 en plusieurs troupes. La plupart sont des jeunes gens de métier. Il y a aussi des gens de qualité.... la plupart du Dauphiné... Les 16, 17 et 18 août il en est entré 800 de compte fait.. . L'on dit que dans les cinq semaines, finissant le Ier septembre, il en est arrivé plus de 8.000; de sorte que, quoiqu'il en parte tous les jours par le lac, il y en a toujours ordinairement prés de 3.000 dans Genève.
Ceux-là étaient les heureux, qui avaient réussi à éviter les dangers de la route, les tourments de la faim et du froid, les séïdes de Louis XIV ou les paysans de la Maurienne aidant le roi de France dans son odieuse persécution.
De leurs compagnons de route, les uns avaient jonché de leurs os les épaisses forêts ou les immenses champs des bords du Rhône, les autres avaient été ou bien égorgés en chemin par les catho-
(1) Arnaud. Histoire des protestants en 'Dauphiné. t. III, p. 2.
liques comme David Boyer, ou bien livrés aux bourreaux pour être décapités comme d'Hélis, roués vifs comme Turel, pendus comme une héroïne, Marguerite Palat, comme La Baume et Galéan, jetés pour toujours dans les couvents leur servant de dure prison, comme Mlle de La Châtre, enfermés dans les atroces cachots de Grenoble, de Crest, de Valence (i).
Nous ne voulons point refaire ici la longue et douloureuse histoire de tous ces martyrs, qui, au pied du gibet, meurent avec la ferme vaillance des premiers chrétiens, avec l'extase des saints, en voyant comme eux lescieux s'entr'ouvrir et le Christ leur tendre les bras pour recevoir leur âme, arrachant par la grandeur d'àme des larmes môme aux yeux de leurs bourreaux. Cette histoire a été trop bien écrite, rédigée avec une émotion trop profonde par un coreligionnaire et un héritier de ces martyrs pour que moi, qui ne m'incline devant ces gibets et ces tombes, au seul nom de l'immuable justice et de la liberté de conscience, pour que moi, libre-penseur, j'essaye de suivre la route frayée par l'écrivain protestant (2).
Les enfants eux-mêmes n'échappaient pas aux bourreaux : sauf ceux à la mamelle, on les jetait avec leurs mères dans les prisons, et ces prisons quelles étaient-elles ? Qu'étaient ces prisons, qui n'étaient que le passage traversé par les Jacques Bouillanne, de Châteaudouble (3), et les autres malheureux que l'on conduisait ensuite sur la place du Breuil ou Grenette à Grenoble, surlesplaces de Valence pour les étrangler, les pendre, les jeter sur les bûchers?
Voici celles de Grenoble qui, en 1686, regorgeaient de fugitifs arrêtés avant d'avoir atteint la frontière.
(1) Voir M. Arnaud. Histoire des protestants en Dauphinè, p. 9 et s. — Des guides qui avaient aidé les proscrits sur leurs routes furent condamnés aux galères à perpétuité ou pendus.
(2) Nous renvoyons nos lecteurs à l'histoire si émouvante de M. Arnaud : tout le troisième volume de sa remarquable Histoire des protestants en Dauphinè est consacré à la période de la Révocation de l'Edit de Nantes.
(5) C'était un nouveau converti qui ayant craché l'hostie fut conduit, en chemise, pieds nus, un cierge de deux livres à la main, à la cathédrale de Grenoble pour demander pardon à Dieu, au roi et au parlement, puis ensuite étranglé sur la place du Breuil et jeté au feu ; ses cendres furent dispersées au vent. (Septembre 16S6).
Ces prisons, écrit Antoine Court, étaient si remplies que les malheureux qui y étaient renfermés étaient entassés les uns sur les autres. Dans une seule basse fosse il y avait 80 femmes ou filles et dans une autre 70 hommes. Ces prisons étaient si humides, à cause de l'Isère, qui en baignait les murailles, que les habits se pourrissaient sur le corps des prisonniers. Presque tous y contractaient des maladies dangereuses, et il leur sortait sur la peau des espèces de clous qui les faisaient extrêmement souffrir et qui ressemblaient si fort aux boutons de la peste que le parlement en fut si alarmé qu'il résolut une fois de faire sortir de Grenoble tous les prisonniers. Ceux-ci ne cessaient de glorifier Dieu dans leur martyre. Ils étaient tous les jours en prière et chantaient sans cesse à haute voix les louanges du Seigneur. Le parlement (il tenait ses séances dans le même bâtiment : le palais était construit au-dessus des cachots, qui, il y a quelques années encore, servaient à enfermer les condamnés à mort) souffrait ces choses avec une peine infinie et le faisait défendre avec menaces aux prisonniers; mais ceux-ci répondaient qu'ils ne pouvaient taire la vérité ; qu'ils étaient là pour la témoigner, et que s'ils avaient voulu cesser de prier Dieu et de le louer à leur manière, ils ne seraient point dans ces tristes lieux. Ils se faisaient même une gloire de s'occuper de ces religieux exercices à la vue du parlement (1).
A Valence, c'était un misérable nommé Henri Guichard, qui avait pris le nom d'Hérapine et que l'on avait surnommé La Rapine, qui se chargeait de martyriser les protestantes quand elles refusaient de se convertir au catholicisme.
L'évêque de Valence. Cosnac, « homme intrigant, ambitieux, « peu scrupuleux et hautain », au dire de Saint-Simon, « d'une « humeur cruelle, fourbe et superbe », au dire d'Elie Benoît, avait pris La Rapine en amitié, quoique ce triste personnage eût déjà à son actif un certain nombre de vols et d'escroqueries. Il l'avait fait placer à la tête de l'hôpital de Valence destiné à devenir une prison pour les femmes protestantes : et, dans ces fonctions, aidé par des religieuses, ses dignes satellites, La Rapine ne tarda pas à passer dans toute la France catholique pour un convertisseur hors ligne. Ses moyens de conversion, Jurieu, un écrivain contemporain, nous les fait connaître.
Quand ces dames et demoiselles (les deux filles de M. Ducros, avocat, les quatre filles d'un marchand du nom d'Audemard et une veuve La Farelle, quiavait livrée son propre fils et qui avaient été arrêtées au moment où elles essayaient de franchir la frontière savoisienne) sont arrivées et qu'elles ont été livrées entre ses mains, il les sépare et les met en différents cachots, remplis de boue et d'ordure. Il leur ôte leurs habits et leur
(1) Antoine Court. Histoire des églises réformées, t. I, p. 231.
linge et leur envoie quérir à l'hôpital des chemises qui ont été plusieurs semaines et quelquefois plusieurs mois sur des corps couverts de gale, d'ulcères et charbons, pleins de pus, de ranche et de poux. Ce fut de cette manière qu'on habilla Mlle Ducros. Ce malheureux ne leur faisait donner pour nourriture que du pain que les chiens n'auraient pas voulu manger et un peu d'eau. Plusieurs fois le jour La Rapine leur rendait visite avec ses estafiers, par lesquels il les faisait dépouiller et leur faisait donner des coups de nerf de bœuf, et lui-même leur donnait cent coups de canne par tout le corps et même sur le visage, de sorte qu'elles n'avaient plus de figuie humaine. Il les fît rouer de tant de coups qu'elles ne pouvaient ni mettre un pied devant l'autre, ni remuer les bras. Outre cela, il les faisait plonger plusieurs fois par jour dans un bourbier profond, détrempé avec une eau puante, et il ne les tirait de là que quand elles y avaient perdu la connaissance et le sentiment. Elles ont enfin succombé sous ces tourments, qui n'ont point d'exemple dans la barbarie du paganisme. Après quoi on les a transportées dans un couvent, où elles sont, n'ayant ni force ni figure, couvertes de plaies depuis la tète jusqu'aux pieds. Nous tenons cela d'un honnête homme, qui les a vues dans cet affreux état (t).
Voici quelles étaient les glorieuses conversions opérées par La Rapine ; voilà à quels procédés le catholicisme avait recours pour faire des adeptes dans les dernières années du xvne siècle, alors qu'il se glorifiait d'avoir des évêques comme Bossuet, Fénelon, Massillon, Fléchier ! Les sermons et les homélies de ses prélats, les dragonnades elles-mêmes, la main mise de la soldatesque chez l'habitant protestant n'ayant pas réussi à amener les hérétiques à l'Eglise on avait recours pour les convertir aux enlèvements des enfants en bas âge et aux cachots tenus par un malfaiteur de droit commun, par un voleur, ami et protégé d'un évêque !
Jurieu rapporte également le récit d'une autre victime de La Rapine, une jeune fille, Blanche Gamond, que, le 16 juillet 1686, le parlement avait condamnée à être « rasée et recluse à toujours ».
J'arrivai, raconte-t-elle, le 23 du mois de mai 1687, à midi. Le soir, La Rapine étant venu, on me traîna et on me battit à coups de pied, à coups de bâton et avec des soufflets. Et, voyant que je souffrais tout, on ne laissa pas de me traîner dans leur chapelle, et les coups ne m'étaient rien au prix de cela. Le 9 de juillet (?), à 2 heures de l'après-midi, on m'ôta mes habits et ma chemise depuis la ceinture en haut, on m'attacha
(t) Lettres pastorales, t. I. lettre 20. — Une des filles Ducros mourut de ces mauvais traitements, M"' de La Farelle avait eu toutes les dents cassées d'un coup de bâton ; elle devint paralytique.
« La veuve de Jean Hugon de la Tour, attachée au lict d'in- « firmité depuis trois ans, fut saisie avec une sienne fille, et « mise sur un chariot au lieu même de la Tour, et là ces enfants « de la gehene d'un côté les alloient transperçant avec les « pointes de leurs halebardes, et de l'autre les alloient lapidant, « et puis les jetterent dans la rivière d'Angrogne.
« Plusieurs Papistes de la Tour, ajoute Léger, depuis la paix « faite, nous racontoient aussi cet acte barbare avec témoignage « d'horreur et plusieurs excuses. »
[Gravure extraite du livre de Léger).
« Giles de la Tour, fuiant devant les soldats, fut arrêté au « lieu nommé la Combe, par un coup de fusil qu'il receut au « col, en suite de quoy l'ayant saisi, ils luy coupèrent le nez et u décharnèrent toute la face, puis le laissèrent mourir; de lui- « même en cet état. »
(Gravure extraite [du livre de Léger.)
par les mains au plancher, et six personnes, chacune avec une poignée de verges d'une aune de long et à pleines mains, se lassèrent toutes six sur moi et me mirent noire comme le charbon. Puis on me détacha du plancher, on me fit mettre à genoux au milieu delà cuisine et on continua à me battre jusqu'à ce que le sang coulât de mes épaules. Le grand apôtre ne me reprochera pas que je n'aie pas résisté jusqu'au sang, puisque Dieu m'a fait la grâce de surmonter ce sang tt tout autre chose. Le 19 de juillet, on me traîna par toute la chambre et on me battit de coups de bâton jusqu'à ce que le bâton fut rompu sur moi. Dieu nous avait délivrées de La Rapine et d'une dame Marie, qui était une meurtrière (c'était une religieuse). Les gros bourreaux sont sortis et les petits sont demeurés. On peut dire que je suis ici comme dans l'enfer. Dieu veuille m'en tirer par son bras puissant !
Cette malheureuse ayant essayé de s'échapper de « cet enfer » en sautant par une fenêtre, se cassa une jambe et fut reprise. Et elle écrivit avec la résignation d'une martyre :
J'ai une grosse fièvre et une grande plaie, dont je serai estropiée, puisque Dieu le veut. Mais il vaut mieux entrer dans le ciel boiteuse et meurtrie que d'être jetée tout entière dans l'enfer (1).
Pour finir, citons encore quelques passages d'une autre prisonnière de l'hôpital de Valence :
Il (La Rapine) ne cessait de nous visiter, toujours accompagné de trois ou quatre estafiers et de cinq ou six malvivantes, dont il se servait pour l'aider à nous battre et à nous torturer. Ces satellites avaient toujours leurs mains pleines de paquets de verges, dont ils donnaient les étrivières sur le corps nu à tous ceux que leur barbare maître livrait à leur fureur. Ils ne cessaient de frapper que lorsque le sang ruisselait de tous côtés.
Comme les prisonnières chantaient des psaumes, sœur Marie, la digne adjointe de La Rapine, résolut de les punir d'avoir chanté « ces insolences ». Elle alla chercher La Rapine qui vint avec ses satellites :
Allons donc, dit-il, que l'on me sorte ces chiennes l'une après l'autre, et que je les roue de coups! — L'on commença par l'une de mes chères compagnes, qu'on fit mettre à genoux dans une petite allée qui régnait le long de nos cachots, et là elle fut frappée jusqu'à ce qu'elle tomba presque morte sur les carreaux. En la remettant dans le cachot, on n'en fit sortir pour exercer sur moi le même traitement; ce qui étant fait, on en fit de même aux autres deux qui restaient encore. Je fus ensuite accusée d'avoir dit quelques
(i) Lettres pastorales, t. II, let. 15.
— 2ÔO —
paroles d'encouragement à l'une de celles qui étaient dans les autres cachots, ce qui fit que La Rapine, ranimant sa fureur, me fit sortir de nouveau du cachot et recommença à me frapper derechef avec un bâton, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il ordonna à deux de ses satellites de continuer à me battre chacune avec un bâton; ce qu'elles continuèrent de faire jusque aussi qu'elles en furent lasses et qu'elles eurent mis mon corps aussi noir qu'un charbon.
Un jour que la sœur Marie nous avait fait sortir de nos cachots pour nous traîner à l'église, elle commença par nous battre et nous fit rouler la tête la première cinq ou six degrés à coups de pied et à coups de bâton. Ne pouvant rien obtenir sur nous, elle nous faisait charrier de l'eau, qu'elle répandait ensuite, et nous disait : « Vous voyez bien que c'est pour épuiser votre patience ». Pour en venir plus tôt à bout, elle nous faisait faire un si grand nombre de voyages, nous surchargeait avec tant d'excès et nous faisait aller si vite qu'il était impossible de ne pas succomber à ce travail.
Quelque temps après, étant accusée de nouveau d'avoir parlé à quelqu'une de nos compagnes pour l'encourager (ce qui ne nous était pas permis, pas même de nous regarder, par la raison qu'ils disaient qu'en nous regardant nous nous fortifiions les unes les autres et nous empêchions de changer celles qui le feraient sans cela; et que, pour cet effet, on avait donné à chacune de nous une garde pour observer tout ce que nous faisions, jusqu'au roulement des yeux), quelque temps après, dis-je, étant accusée d'avoir parlé à quelqu'une de mes compagnes, la sœur Marie, qui faisait l'office de bourreau, vint contre moi, me prit par derrière, me frappa de tant de coups de bâton, surtout à la tête, me donna tant de soufflets et de coups de poing au visage qu'il enfla prodigieusement, et, dans ce pitoyable état, il n'est point de menaces qu'elle ne fît. Après quoi elle m'ordonna de m'asseoir, la face tournée vers la muraille, et me défendu de bouger et de changer mon attitude, sous peine d'être assommée, et, pour que ses ordres fussent mieux exécutés, elle mit une garde à mes côtés.
Mais, comme tous ces mauvais traitements n'opéraient rien, La Rapine me dit que j'irais de nouveau dans le cachot et que j'y crèverais dans moins de six semaines ; et aussitôt j'y fus conduite par son ordre. En y entrant, on m'obligea d'en nettoyer deux autres, qui étaient attenants à celui-ci. Je m'aperçus, en les nettoyant, que les clous de l'une des portes étaient fort gros, posés les uns près des autres et que leurs pointes n'étaient point redoublées. J'en demandai la raison, et l'on me dit que La Rapine s'en servait pour tourmenter ceux que bon lui semblait, en les mettant entre les murailles et la porte et en les serrant contre ces clous. Je faillis être dévorée par la vermine dans mon cachot ; je n'y avais aucun repos ni le jour ni la nuit ; et pour en rendre le séjour plus fâcheux et plus épouvantable, et pour le rendre plus semblable à celui de l'enfer, ils plaçaient à côté des chiens qui, par leurs aboiements importuns, achevaient d'y ôter tout le repos qu'on y aurait pu prendre. Non seulement on plaçait ces chiens à côté des cachots, mais on les logeait quelquefois dans les cachots mêmes des prisonniers, ce qui causait à ces infortunés des terreurs mortelles, car ces chiens, surtout deux d'entre eux, du poil et de la grosseur d'un vieux loup, étaient si furieux que peu d'étrangers échappaient à leurs dents.
La Rapine tint longtemps dans le cachot où je fus mise après lui un jeune homme, et il l'y lit mourir à petit feu ; il ne lui donnait que très peu de pain et point du tout à la
fin. Une des satellites de l'hôpital, nommée Suzanne Pourchillon, ayant été un jour visiter ce prisonnier, par ordre de La Rapine, le trouva mort dans son cachot et aida elle-même à l'enterrer dans le jardin.
Une autre victime de La Rapine, la plus illustre, fut l'avocat Menuret, de Montélimar, « qu'il mit dans un trou de chambre, « sous laquelle passaient tous les égouts de l'hôpital et même ceux « du retrait » ; qu'il martyrisa de mille façons, par exemple, l'attachant par les bras à un mûrier, les pieds touchant à peine terre, et, dans cette position, quinze jours de suite, lui déchirant le corps à coups de nerf de bœuf, et faisant couler son sang à flots. Durant son supplice, le martyr priait pour ses bourreaux avec tant de douceur, que des capucins présents en furenttouchés etdemandèrent à ce que le supplice fût interrompu. Quelques jours après, La Rapine le faisait frapper si longtemps et avec une telle violence que Menuret mourait sous les coups.
Un autre protestant, Joachim d'Annonay, La Rapine le faisait mourir de faim et on retrouvait dans le cachot le cadavre de ce malheureux qui, dans l'exaspération de sa souffrance, s'était rongé les doigts.
Et, pendant que ces sombres drames se déroulaient au fond des prisons du Dauphiné, alors que tant d'innocentes victimes mouraient victimes de la volonté du roi, Louis XIV, insouciant, continuait à éblouir le monde de son luxe insolent de Versailles et de Marly, les poètes courtisans vantaient sa sagesse, et le clergé idolâtre célébrait ses vertus en le comparant, dans les chaires des églises catholiques, à Constantin et à Théodose! Ce clergé avait même l'impudence de déclarer, effaçant d'un trait de plume les arrêts des parlements, les pendaisons, les dragonnades et les actes de La Rapine, que le roi avait converti les protestants au catholicisme par le seul raisonnement et par la seule douceur! (i)
(i) Un discours, dans lequel cette impudente allégation se retrouvait, fut même prononcé, à Valence, le 6 août 1693, à quelques pas des cachots de La Rapine par un capucin de Tournon, le père André-François. Quant à La Rapine, ayant commis de nouveaux vols, il dut disparaître et l'on perd sa trace : il échappa ainsi à la justice royale, qui n'avait pas pour les voleurs les rigueurs qu'elle réservait pour les protestants.
Quand ils échappaient aux prisons de La Rapine ou aux cachots de Grenoble, où ils étaient livrés aux risées des malfaiteurs de droit commun, s'ils n'étaient pas envoyés à l'échafaud, les protestants arrêtés étaient conduits sur les galères royales, ou mêlés dans la plus odieuse promiscuité aux bandits, sans cesse exposés auxcoups de nerf de bœuf du bourreau, aux chevaliers de Malte, le comité, ils étaient enchaînés pour le reste de leur vie, assis sur le même banc, immobiles, nus jusqu'à la ceinture, sous le ciel, mouillés à chaque instant par les flots de la lame, la rame à la main, « avec le <( désespoir d'être scellés pour toujours à la même place, de « coucher, manger, dormir, là sous la pluie ou sous les étoiles, de « ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y trembler de fièvre, « d'y languir, d'y mourir, toujours enchaînés et scellés (1) ».
A côté de cela, à côté de ces tortures épouvantables, que sont les dragonnades, que sont ces missions bottées, sur lesquelles le clergé catholique comptait plus que sur ses sermons, et qui permettaient à une soldatesque effrénée non seulement de s'installer chez les protestants, mais encore de piller leurs maisons et d'insulter leur foyer, leurs femmes, leurs filles r
Une seule chose dépassait encore ces tortures, c'était le droit que s'étaient arrogé le roi et ses agents d'enlever leurs enfants aux protestants pour les élever dans la religion catholique et dans la haine, dans le mépris de leurs parents. Et, en décembre 1685, le roi avait décidé que de cinq à seize ans, dans les huit jours, tout enfant protestant serait enleyé à sa mère, et ces jeunes martyrs, dès qu'ils pouvaient comprendre, à douze, à quatorze ans, avaient la force de résister à ces convertisseurs ! De ce jour-là, l'Eglise catholique perdait à jamais le pouvoir de parler des droits du père de famille.
De telles souffrances devaient affoler un peuple : aussi voit-on apparaître ces jeunes prophètes, ces enfants, nés et élevés au milieu du martyre, qui, dans une extase maladive, se mettent à prêcher la foi protestante, « Le ventre de la femme prophétisa; « l'enfant y tressaillait, trépignait decette fureur. On eutee spectacle
(1) Michelet. Histoire de France, t. XV, p. 281 et s.
Au lieu de Gartillane, au bas de la vallée de Lucerne, on a jeté des Vaudois dans de grands fours destinés à cuire le pain, « les contraignant même de se jeter eux-mêmes l'un après « l'autre dans ces flammes. »
{Gravure extraite du livre de Léger).
« effrayant, contre nature et monstrueux de voir le nourrisson, sous
l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau ! Les faits sont « constatés, indubitables, et quoique étonnants, naturels, fort peu « miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par l'horreur d'une « situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu une condition « de race. De là cette précocité étonnante de prédication. » (i)
Tels furent les petits prophètes du Dauphiné et des Cévennes, tels furent dans notre province, sur la rive gauche du Rhône, Bompar, Mazet, Pascalin, Gabriel Astieretle plus célèbre de tous, Isabeau Vincent, la petite bergère de Crest.
Mais si les souffrances pouvaient ainsi exalter les enfants, quel ne devait pas être l'effet de ce long martyre sur les hommes ? Las de souffrir, las de voir mourir leurs frères et leurs pasteurs, n'allaient-ils pas enfin se révolter, prendre les armes, défendre contre le tyran, leur liberté, leurs familles, leurs biens, leur vie? Certes, jamais insurrection n'eût été plus sainte et plus légitime !
Le gouvernement royal craignit un instant une révolte dans les hautes montagnes du Briançonnais. Dans cette pensée, dans la peur que les protestants de cette région ne se livrassent au duc de Savoie, une ordonnance du 18 mai 1689 prescrivit aux nouveaux convertis d'apporter toutes leurs armes au château de Briançon. Une autre ordonnance du 24 juillet leur imposa une contribution de guerre pour payer l'entretien des troupes royales se trouvant à Gap.
C'était une crainte chimérique ; malgré toutes les persécutions dont ils étaient l'objet, malgré les gibets qui se dressaient à tous les carrefours des chemins, malgré les clameurs qui sortaient des prisons, les Vaudois restaient fidèles à leurs principes, à leur doctrine de soumission absolue aux pouvoirs établis.
Aussi, refusèrent-ils, en 1692, de se joindre au duc de Savoie qui venait de s'emparer d'Embrun et de brûler Gap, bien que ce prince eût permis dans ses états et dans son armée le libre exercice de leur religion ; aussi refusèrent-ils encore de se joindre aux Camisards soulevés dans les Cévennes et de réunir deux insurrections qui eussent paralysé à jamais les troupes de Louis XIV.
(1) Michelet. Histoire de France, t. XV, p. 337 et 338.
En 1704, trois prédicants du Vivarais. Jolicam, Jean Pol et Esparon auraient tenté de soulever les Vaudois ; cela servit de prétexte à un lieutenant du roi, le marquis de Chabrillan, d'arrêter quelques protestants du Dauphiné méridional; mais d'insurrection il n'y en eut aucune, de tentative de soulèvement on n'en découvrit point; et le seul attroupement que le marquis de Chabrillan eût à disperser ce fut une de ces assemblées du désert, que les persécutés étaient obligés de tenir dans les bois reculés pour prier Dieu et entendre les paroles de consolation de leurs pasteurs (1).
Leurs temples fermés, leurs maisons surveillées, les hérétiques en étaient nécessairement réduits à se grouper en des lieux déserts et, pendant quatre-vingts ans, ils n'eurent pas d'autres églises que les cavernes des montagnes ou les clairières des forêts (2).
Inutile d'ajouter que le roi défendit rigoureusement ces assemblées qui entretenaient la foi protestante et que ceux qui y prêchaient ou y assistaient furent pendus, décapités, envoyés aux galères, jetés en prison tout comme ceux qui essayaient de sortir de France.
Avant de mourir, entraîné autant par l'orgueil que lui soufflaient ses courtisans que par le fanatisme que lui inspiraient ses confesseurs, Louis XIV allait écrire la dernière ligne de ces édits de persécution et cette dernière ligne allait renfermer tout à la fois une iniquité et un acte insensé.
Le 8 mars 171 5, le jésuite LeTellier arrachait au roi une ordonnance, de laquelle il résultait que tous les protestants étaient réputés convertis, de telle sorte que si quelques-uns d'entre eux continuaient à pratiquer leur religion et à ne pas suivre les préceptes du catholicisme, ils étaient considérés comme relaps, c'est-à-dire qu'il encouraient la peine de mort.
(1) Voir Arnaud. Histoire des protestants du Dauphiné, t. III, p. 93, 94 et 95.
(2) « Les fidèles, privés de leurs pasteurs, qui avaient tous été bannis de France, « s'exhortaient les uns les autres à la persévérance, adressant en commun leurs prières '< au Seigneur, chantant ses louanges et lisant sa Parole avec une sainte ardeur. Les « maisons retirées, les bois, les cavernes, les lieux déserts devinrent leurs lieux de culte. « Telle fut l'origine des assemblées dites du désert, si célèbres dans l'histoire du proteste tantisme et auxquelles ce dernier doit, après Dieu, d'avoir subsisté jusqu'à ce jour >■. Arnaud. Histoire des protestants du Dauphiné, t. III, p. 62.
Louis XIV en était arrivé à croire ce que lui répétaient chaque jour ses panégyristes, à savoir qu'ils avaient définitivement extirpé l'hérésie de son royaume! Tous les protestants désormais ne pouvaient être que des catholiques ayant renié la foi, à laquelle ils avaient précédemment adhéré !
Un point sur lequel nous devons nous arrêter un instant c'est l'histoire des vallées vaudoises de Valcluson et de Pragela de 1685 à 171 3, époque à laquelle elles furent cédées par la Savoie à la France.
C'est à l'excellent livre de M. Arnaud que nous emprunterons ces pages :
Le premier eftet de l'édit de révocation tut de les (les vallées de Valcluson et de Pragela) dépeupler en partie. De la seule vallée de Pragela 600 réformés émigrèrent à la fin de 1685, 600 autres au printemps de 1686, et 800 encore en août 1687. Ceux qui restèrent dans le pays allaient aux exercices religieux de leurs frères des vallées du Piémont, notamment à Pomaret et Massel, dans la vallée de Saint-Martin. Cela les obligeait à des courses considérables, qui leur prenaient du samedi au lundi; mais leur zèle était bien au-dessus de ces sacrifices.
Louis XIV, irrité de ces courses, écrivit le 7 décembre 1685 à son ambassadeur près le duc de Savoie : « C'est la présence des Vaudois de Piémont sur les frontières de mes « états qui motive la désertion de mes sujets, et vous devez représenter à leur prince « que je suis décidé à ne plus le souffrir » . Le duc de Savoie comprit et expulsa en masse ses sujets vaudois pour complaire au roi de France.
Les biens des Vaudois fugitifs de la vallée de Pragela furent adjugés par un arrêt du 24 novembre 1687 aux dames religieuses de Sainte-Marie de Pignerol, à l'hôpital de Saint-Jacques, au chapitre des églises de Saint-Donat et Saint-Maurice, à l'établissement de divers vicaires destinés à l'instruction des nouveaux convertis, au collège des Jésuites de Pignerol. On créa aussi de nouvelles cures en Pragela et on y bâtit de nouvelles églises. On tenait tant, du reste, à la conversion de ses habitants qu'en 1687 on leur envoya jusqu'à cinq docteurs de Sorbonne. Les choses en restèrent là jusqu'en l'année 1692, alors que le duc de Savoie Victor-Amédée envahit le Dauphiné. A la suite d'une excursion, ses troupes incendièrent la vallée de Pragela jusqu'à Fénestrelles (25 juillet 1693). Les habitants en masse se réfugièrent en Savoie, dans le Briançonnais et dans les vallées vaudoises piémontaises de Luzerne et de Saint-Martin. Les réfugiés de ces dernières vallées purent y pratiquer librement leur culte. Ainsi l'avait ordonné le duc de Savoie, pour se ménager l'appui des protestants de ses états et du Dauphiné.
Mais par le traité de Turin (16 août 1696) qui détacha le duc de Savoie de la ligue armée contre Louis XIV, ce dernier exigea que Victor-Amédee cessât de donner asile et protection aux Vaudois du Dauphiné. Ceux de Pragela qui s'étaient réfugiés dans les états du duc furent donc obligés de les quitter, mais, plutôt que de rentrer dans leur pays, ils préférèrent s'expatrier et s'établirent en Suisse. L'émigration ut si considérable que sur 62 familles de Bourcat il n'en resta que 7 ou 8.
Louis XIV n'en continua pas moins à travailler à la conversion des Vaudois qui étaient demeurés dans leur pays. En 1698, il fit bâtir deux églises et assura le traitement de huit curés. On s'occupa également de réparer les anciens presbytères et d'en construire de nouveaux. En 1703, l'archevêque de Turin, auquel ressortissaient spirituellement les églises de Pragela, visita cette vallée, ainsi que celle de la Haute-Doire, qui appartenait également à la France, trouva encore beaucoup de protestants et constata de nombreuses conversions, vraies ou simulées. Les protestants continuèrent à émigrer, et ceux qui demeurèrent dans le pays étaient obligés d'envoyer leurs enfants aux écoles catholiques, car on les menaçait sans cesse de les leur enlever.
Cette même année, la guerre éclata de nouveau entre le Piémont et la France. Victor- Amédée II adressa aux Vaudois de ses états une proclamation qui les invitait à prendre les armes contre Louis XIV et engageait les Vaudois français de Pragela et de la vallée de la Doire à faire de même. Il promit en même temps à l'Angleterre, son alliée, par le traité secret du 4 août 1704, de faire en sorte « que tous ceux de la religion protestante « qui avaient émigré des vallées de Pragela puissent y rentrer réhabilités et jouir des « biens qu'ils y acquerraient désormais, avec le libre exercice de la religion, ainsi qu'ils « l'exerçaient à leur sortie ». Les Vaudois répondirent à l'appel du duc de Savoie et conquirent la vallée de Pragela sur la France. Ils relevèrent leurs autels et rétablirent leur culte. A partir de cette époque (1703). Pragela cessa de fait d'appartenir à la France et fut définitivement cédé en 17 13 aux ducs de Savoie par le traité d'Utrecht, en échange de la vallée de Barcelonnette. Nous n'avons pas à suivre les destinées des Vaudois de Pragela depuis ce moment, puisque leur territoire ne fit plus partie de la France. Disons seulement que les ducs de Savoie ne tinrent pas la promesse qu'ils avaient faite à l'Angleterre, et qu'à la suite de persécutions de toutes sortes et de nombreuses émigrations, le protestantisme disparut presque entièrement de la vallée de Pragela vers 1730 (1).
La prise d'armes par les Vaudois de Pragela, à l'appel du duc de Savoie, contre le roi de France est un fait unique dans l'histoire de nos montagnards hérétiques, qui toujours ont été de fidèles sujets : et certes cette révolte trouve de larges circonstances atténuantes dans les odieuses persécutions qui, durant de si longues années, s'abattirent sur les infortunés habitants de nos hautes vallées. La faute retombe tout entière sur le monarque qui, de Versailles, les poussa à une telle extrémité et, dans les Alpes comme sur tous les autres points du territoire national, sacrifia à sa bigoterie catholique les intérêts les plus sacrés de la France.
Partout, dans nos régions alpestres, durant les dernières années du xvne siècle et les premières du xvme, c'est le même et douloureux
(1) Histoire des protestants en Dauphinè, t. III, p 102, 103, 104 et 105.
« Enfin c'estoit la taçon de ces chasseurs d'hommes après le « gros des massacres, de courir à la chasse des pauvres Vaudois, « comme à la chasse du gibier, et de les poursuivre de la sorte « par les montagnes, les rochers et les bois, de les tuer comme « des bêtes. »
[Gravure extraite du livre de Léger.)
spectacle : les protestants persécutés fuyent devant leurs bourreaux, au milieu des bois, à travers les précipices, à la clarté des étoiles, sans abri, sous le vent, sous la pluie, sous la neige; les éléments les frappent comme les sbires du catholicisme.
Quant à leurs villages, ils sont livrés en pillage à la soldatesque catholique : les maisons une fois pillées sont démolies par ces vandales qui, lorsqu'ils trouvent les protestants dans ces bourgs dévastés, obligent ces malheureux à les aider dans leur oeuvre de destruction sous peine d'être pendus (i).
Les enfants des hérétiques, on les leur enlève pour les enfermer dans des hôpitaux ou dans des couvents qui sont de véritables prisons; mais il y en a un trop grand nombre à saisir, hôpitaux et couvents sont pleins, alors on décide que l'on n'enlèvera plus qu'une fille par village : on tirera la victime au sort : elle sera enfermée dans une des maisons de la Propagation et ses compagnes, celles qui restent dans leurs foyers, devront se cotiser pour verser une dot aux mains de la congrégation au nom de la prisonnière!
Partout on tue, on garde dans les cachots les protestants, alors même qu'ils ont abjuré : c'est la persécution pour la cruauté même, pour la satisfaction des instincts les plus barbares : le roi et ses agents frappent et torturent comme les enfants malfaisants qui martyrisent d'innocentes et faibles victimes, les animaux débiles trouvés sous leurs pas; ils frappent et torturent comme le chat qui joue avec la souris cherchant en vain à échapper à ses griffes.
Sous Louis XV, le mouvement étant donné, la persécution continua aussi violente, aussi odieuse. Durant tout le xviii6 siècle, les prisons du Dauphiné regorgent de protestants que, de là, hommes et femmes, on condamne aux galères ou à la réclusion perpétuelle, ou bien encore à l'échafaud, à la potence, et dont le seul crime était d'avoir assisté aux assemblées du désert ou de s'être mariés devant un pasteur, soit à Genève, soit en France. Les prédicateurs dans les assemblées du désert, Ranc, Roger et d'autres, sont impitoyablement pendus, décapités ou étranglés. Les enfants continuent à être arrachés des bras de leurs parents, à être enfermés dans les
(i) Voir Arnaud. Histoire des ùrotestanls en Dauphiné, t. III, p. 131, 213.
hôpitaux et dans les couvents, où on les martyrise pour les faire entrer dans le giron de l'Eglise catholique, où on leur apprend avant toutes choses la haine et le mépris de leurs pères et de leurs mères. Les protestants sont hors la loi ; mieux, ils sont hors l'humanité ; ils sont assimilés aux loups des forêts et, quand ils sont dans la fumée de l'ivresse, les soldats peuvent les tuer impunément s'ils les rencontrent sur les grands chemins.
Et c'est LouisXV qui règne et Louis XV se vante d'être l'arrièrepetît— fils de Henri IV, qui ne fut roi de France que par la force des lances des huguenots! (1)
Et ce peuple martyr, qui eût dû prendre les armes pour défendre sa vie et sa liberté, qui eût dû se soulever pour briser le joug des bourreaux, ce peuple reste humble, soumis : il a la naïveté qui serait folle, si elle n'était sublime, de croire à la bonté royale, à la sagesse royale. Les Vaudois, tous les protestants du Dauphiné restent sujets fidèles.
En 1748, ils adressent une supplique à Louis XV (2) : ils commencent par constater que le parlement de Grenoble, dans les seules années 1745 et 1746, a condamné plus de six cents des leurs sans les entendre, et qu'il a condamné ces infortunés soit aux galères, soit à la prison, soit à la mort; après avoir dit que la ruine de la province était complète et après avoir assuré le roi de leur absolu dévouement, ils continuent en traçant ce lugubre tableau de leur situation misérable :
Nos ministres ont été frappés et ont subi la peine à la dernière rigueur, de même que nous. De là cette multitude d'arrêts foudroyants : galères à temps et à perpétuité, bannissements, flétrissures, nos femmes rasées et condamnées à languir le reste de leur vie dans l'obscurité des cachots, des enfants enlevés d'entre les bras de leurs pères, des maisons rasées, des amendes qui se porteront à plus de 60.000 livres, des dépens qui excéderont la somme de 100.000 livres; qui plus est, 200 saisies existant sur nos meubles et immeubles. Nos maisons abandonnées, nos familles errantes, dépourvues de toutes ressources, réduites à l'indigence : quel terrible spectacle
Ces châtiments, ces peines, ces effrayantes images que présentent les arrêts rendus par
(î) De 168$ à 1711, le parlement de Grenoble à lui seul prononça de 6 à 700 condamnations à la mort, aux galères, à la prison, contre les protestants.
(2) Voir Arnaud. Histoire des protestants en Dauphiné, t. III, p. 244, 245 et 246.
le parlement de Grenoble en 1745 et 1746 renaissent tous les jours par de nouveaux arrêts encore plus terribles, dont les dépens, qui ne sont pas encore liquidés, se porteront
à plus de 80.000 livres
Le Dauphiné, dont le commerce consiste en manufactures de draperies de toutes les espèces, que les protestants faisaient valoir, fleurissait avant les arrêts. Plus de 1.000 catholiques tiraient de là leur subsistance. Maintenant tout est détruit. Le malheur des uns a tait celui des autres.
Et ces pauvres gens, dans leur simplicité touchante, s'adressaient au cœur de Louis le Bien-Aimé, « à ce cœur dilaté par la charité, « renfermant tous ses peuples », où, eux, « ses sujets », « ses « enfants », ils « devaient trouver place ».
Une pareille requête, si jamais elle parvint au roi, dut bien amuser l'ignoble débauché de Versailles : dans tous les cas, le cœur de Louis XV ne donna pas place aux protestants dauphinois et les persécutions contre ces infortunés continuèrent aussi rigoureuses.
Aussi, en 1758 (1), dans une nouvelle requête, adressée au roi sous forme de «très humblesettrès respectueuses représentations », les protestants dauphinois déclarent que le parlement de Grenoble les poursuit « avec une effrayante sévérité, leur ôtant jusqu'à « l'espoir ». Ce qui les afflige surtout, c'est la persécution dont ils sont l'objet, pour leurs mariages et pour le baptême de leurs enfants : on leur impose de faire consacrer leurs mariages par l'église catholique ou de rompre à jamais avec leurs épouses.
Quel mot d'immense douleur!
Voudrait-on, disent-ils, faire languir nos âmes abattues dans cet état ténébreux où, morts à toute espérance qui nous fuit, nous ne sommes réveillés de notre douleur profonde que par l'exemple continuel des maux qui nous attendent? Nos coeurs brisés
par la douleur ne luttent pas même contre le sentiment de leurs maux.
Ils croient que c'est à l'insu du roi qu'ils sont persécutés — ou, du moins, ils feignent de le croire. — Puis, ils terminent ainsi leur douloureuse requête :
Non, sire, le désespoir d'un peuple entier ne peut être méprisable pour un bon roi; (1) Voir Arnaud. Histoire des protestants du Dauphiné, t. III, p. 271 et 272.
non, la confiance des malheureux, cette confiance qui honore la divinité même, ne saurait lui déplaire !
Au fond, quand même nous serions dans l'erreur, nous n'en sommes pas moins des hommes, des chrétiens, vos sujets, vos emants, des enfants soumis, des sujets fidèles; vous n'en êtes pas moins notre roi, notre père, le meilleur des pères, le plus religieux des rois. Hélas! sire, malgré tant de titres respectables, nous sommes malheureux!
C'est le cri de l'humanité souffrante elle-même qui s'élève, il s'élève émouvant, déchirant, arrachant des larmes à nous qui le lisons cent cinquante ans après. Ce cri ne devait pas toucher le cœur de cet abominable souverain qui, livré aux hontes du Parcaux-Cerfs, sacrifiait la patrie aux caprices d'une Pompadour et d'une Du Barry.
Ce qui peut surprendre c'est que, au milieu de ces souffrances épouvantables, les protestants, nombreux, riches au début, n'aient pas songé à se soulever dans la plus sainte des insurrections contre la tyrannie. Non, ils prenaient exemple sur les chrétiens des premiers âges et, par leur sang versé, ils confessaient qu'ils étaient bien les héritiers des humbles fidèles des catacombes et des infortunés martyrs des arènes.
Moins de trente ans après, pour bien moins, les catholiques de la Vendée, que nul ne persécutait, ni dans leurs biens, ni dans leurs personnes, ni dans leur foi, mais auxquels déplaisait une loi de discipline ecclésiastique, les catholiques de la Vendée suivaient une tout autre conduite, se soulevaient et déchiraient la patrie menacée par l'Europe coalisée pour la livrer à leurs bons amis les Anglais et les Prussiens!
Après de telles persécutions combien dut-il rester de protestants dans les montagnes vaudoises? En 1744, avant les dernières persécutions, qui durent achever de les détruire, un pasteur, Vouland, dressa la liste des églises réformées du Dauphiné : il trouva que « pour le quartier d'au-dessus de Die, le val de Trièves, le « Champsaur jusqu'à la vallée de Freissinières », c'est-à-dire pour la région vaudoise, il y avait 3.000 familles protestantes représentant environ 1 5 .000 personnes. L'état actuel du protestantisme dans la même région, bien que depuis 1789 il se soit relevé en pleine liberté, suffirait pour attester que les rigueurs du parlement de
Grenoble finirent par décimer ces derniers débris de population hérétique.
Ce fut, du reste, dans toute la France la classe la plus vaillante, la plus laborieuse, la plus industrieuse qui fut frappée : elle succomba en grande partie sur le sol natal; le reste alla porter son industrie, ses talents, son génie à nos rivaux, aux ennemis de la patrie : de toutes façons, ce fut un désastre irrémédiable pour notre pays. C'est là la vraie pierre de touche pour l'intolérance religieuse : les effroyables malheurs qu'il entraîne pour l'humanité sont la condamnation du fanatisme des religions d'Etat, malheurs politiques, économiques et sociaux.
L'exode des protestants chassés par les persécutions de la monarchie a fait la fortune et la puissance de tous les peuples rivaux de notre pays. Louis XIV, « en plaçant les réfugiés dans la cruelle « alternative de changer de religion ou de quitter leur patrie (i) », assura la grandeur de la Hollande, de l'Angleterre, de la Suisse et de la Prusse.
En ce qui concerne les réfugiés de notre province, ce sont ces deux derniers pays qui ont profité de leur génie et de leur vitalité.
Les Vaudois et les autres protestants de la région grenobloise et valentinoise ont d'abord dirigé leurs pas vers les rives du lac Léman, sur la côte septentrionale de cette gracieuse mer intérieure aux eaux calmes et profondes (2). 11 est curieux que nos Vaudois dauphinois aient été précisément conduits, par une sorte de prédestination, en leur douloureux exode, dans une région qui portait le même nom qu'eux-mêmes. N'y avait-il pas entre les Vaudois romands et les Vaudois des montagnes dauphinoises une communauté d'origine? Est-ce l'influence de l'émigration des seconds sur la terre des premiers ? Quoiqu'il en soit, on retrouve
(1) Académie des Sciences morales et politiques. Compte rendu, t. 4. 4e année, 1860, p. 92. Les Suisses romands et les réfugiés de l'Edit de 'K.aiiles, par J. Gaberel.
(2) Le nom du canton de Vaitd vient du celtique, peut-être du nom des peuplades IVelches : les Allemands l'appellent Welschland. C'est la même origine que Wale, d'où Galles. (Voir M. Muston. Origine des Vaudois. p 53).
une allure commune, des mœurs identiques dans les villages des deux régions (1).
L'émigration dauphinoise dans la Suisse romande fut considérable : plus de quatre cents familles protestantes venues de Grenoble et de la province vinrent y chercher asile (2). Durant les dernières années du xvne siècle et les premières du xvme, les réformés dauphinois ne cessèrent, chaque jour, de s'y implanter, allant même quelquefois plus au nord, comme en 1710, où une centaine de protestants du Trièvesse réfugia à Neufchâtel (3).
Malgré la défense de Louis XIV, malgré la menace des galères et de l'échafaud, les protestants dauphinois se précipitent en foule vers la frontière et vers les pays romands. Dans cette foule toutes les classes sociales sont représentées. Les apologistesde Louis XIV et de la révocation ont en vain essayé de le nier pour atténuer les effets économiques désastreux dûs à l'édit arraché au roi par Mme de Maintenon et le jésuite Le Tellier. Un auteur moderne leur répond en ces termes :
Les gens qui vivent au jour le jour des ruits de leur travail, étant plus nombreux que les personnes aisées, fournirent sans doute un large contingent aux émigrations du XVIIe siècle. Mais il ne faut pas exagérer leur importance en grossissant leur nombre. La noblesse secondaire, les grands industriels, les agriculteurs, les hommes de professions libérales remplissent les listes des réfugiés, conservées en Allemagne, en Hollande et en Suisse. Plus de la moitié de ceux qui traversèrent la vallée du Léman étaient pourvus de moyens pécuniaires; les colonies agricoles et les villes que les émigrés fondèrent à l'étranger, trouvèrent immédiatement en elles-mêmes les éléments de leur prospérité. Chose impossible, si ces réfugiés avaient été composés en majorité de gens dépourvus de ressources financières (4).
Ils arrivent après avoir été ruinés par la proscription et cependant ils n'ont pas un mot de colère, pas un mot de haine.
Un des caractères les plus frappants des proscrits de la révocation, fut leur soumission résignée. Durant plus de vingt années ils s'abstiennent de toute récrimination contre le souverain qui les frappait. Les ministres dans leurs sermons, les familles dans leur culte
(1) Voir Les Suisses romands et les réfugiés de l'édit de Nantes, par J. Gaberel, p. 109.
(2) Voir Ibid. p. 99.
(3) Voir M. Arnaud. Histoire des protestants du TDauphiné, t. III, p. 101 .
(4) Les Suisses romands et les réfugiés de l'édit de N iules, p. 93.
intérieur, demandent à Dieu de le ramener à des sentiments plus équitables; les gouvernements qui leur donnent asile, imitent cette modération. Daus les lettres intimes du prince d'Orange et du roi de Prusse, nous trouvons d'admirables paroles de compassion pour les misères des exilés; nulle part l'ironie ou la colère contre Louis XIV. Les cantons helvétiques suivent ce noble exemple. Si l'on étudie les délibérations des conseils nationaux et des corps ecclésiastiques, partout se retrouve une touchante sympathie pour eux accompagnée d'une grande retenue envers leur puissant persécuteur, et si parfois un orateur s'emporte en ses discours, il est sévèrement réprimandé et doit s'engager pour l'avenir à ne prononcer que des paroles chrétiennes (t).
N'est-ce pas tout à fait l'esprit évangélique, l'esprit de pardon des martyrs que nous révèle la légende des premiers chrétiens? Et, qu'on veuille le remarquer, l'Europe tout entière menace Louis XIV, qui se l'est aliénée par son orgueil ambitieux, et l'insurrection des Cévennes suffit pour affoler la cour de Versailles !
Les protestants du Dauphiné et des Alpes vaudoises, qui se dirigèrent vers les coteaux du Léman, durent suivre les bords du Rhône sans cesse sous la menace des persécuteurs, avant d'arriver sur le sol de délivrance de la cité génevoise : sur la rive droite du fleuve c'étaient les dragons du roi de France, sur la rive gauche c'étaient les Savoyards, les sectaires fanatiques de François de Salles.
Toutes les routes étaient gardées par des patrouilles sans cesse en éveil, qui fouillaient impitoyablement chaque voyageur ; dans les sentiers écartés, dans les champs et dans les bois, partout les paysans catholiques les pourchassaient, âpres à la curée promise en cas d'arrestation de huguenots — on leur donnait une partie de l'argent trouvé sur les exilés; — aussi les fugitifs avaient-ils recours aux subterfuges les plus divers, aux déguisements les plus bizarres, pour dissimuler leur exode : de riches protestants firent des centaines de kilomètres déguisés en colporteurs : on voyait « des « dames nobles portant le panier ou la bêche des paysans, et les « enfants dressés au rôle de mendiants et de bohémiens (2) ».
M. J. Gaberel cite comme exemple des souffrances endurées
(1) Les Suisses romans et les réfugiés Je YEd.it de Nantes, parj. Gaberel, p. 95 et 94.
(2) Les Suisses romands et les réfugiés de VEdit de Nantes, par J. Gaberel, p. 95 .
par les protestants durant leur fuite et de leur résignation l'histoire d'une famille d'exilés :
Cette f.imille paît du centre de la France; après quelques étapes, les parents et les enfants sont saisis par une escouade de soldats et reconnus pour réformés. On les dirige vers la cité voisine, afin d'attendre le passage d'une chaîne de galériens; le soir, ils arrivent dans un village; on les lie à un poteau sur la place et on les laisse exposés à une pluie glaciale. La grâce et la réintégration dans leurs biens leur sont offertes s'ils veulent abjurer. Un silence obstiné accueille ces propositions. Bientôt les villageois les chargent d'injures et couvrent de boue les tristes captifs. La nuit s'approchait. Le père de famille s'adresse à sa compagne et lui dit : « Voici l'heure du culte du soir; prions Dieu 1 » Ils s'agenouillent et redisant la courte prière des réfugiés : a Bon Dieu! qui vois les injures « auxquelles nous sommes exposés à toute heure; donne-nous de les supporter charita- « blement; affermis nos cœurs dans la profession constante de la vérité et conduis-nous « dans les sentiers du monde par les lumières de ton esprit ».
Puis ils chantent les premiers mots du psaume 116, dans le naïf langage de Clément Marot :
J'aime mon Dieu ; car, lorsque j'ai crié Je sais qu'il a ma clameur entendue; Et, puisqu'il m'a son oreille tendue, En mon dur temps par moi sera prié!
Les villageois écoutent immobiles cette prière et cette douce plainte. Ils sont émus. Ils se rendent auprès du chef des soldats, le supplient de leur permettre d'offrir un abri à ces pauvres prisonniers. On y consent. Ils sont recueillis dans une maison; et le lendemain les cordes et les liens se trouvaient brisés : les protestants avaient disparu. Un paysan les conduisit au loin; ils purent gagner la frontière sans autre accident (i).
Quant aux populations romandes elles donnèrent, en ces temps douloureux, des exemples de généreuse et sublime hospitalité.
Les gouvernements des villes de Berne, de Genève, de Neufchâtel, de toutes les cités du Léman prenaient des mesures pour faciliter l'arrivée des réfugiés.
Quant aux populations, elles furent admirables de dévouement. Dans les forêts du Jura français, c'étaient les bûcherons qui surveillaient les sentiers et guidaient les voyageurs. « Leurs « excursions s'étendaient à plusieurs lieues sur le territoire du « royaume, et de nos jours les plus hardis contrebandiers du Jura
(i) Les Suisses romands et les réfugies de VEdit de 'Niantes, p. 95 et 96.
«. n'ont jamais égalé les ruses et le courage des guides vaudois au « temps du refuge. » ( i )
Au sud, les habitants des villages des bords du Rhône agissaient de même.
Ecoutons encore sur ce point l'auteur, dont en ces pages nous analysons une intéressante étude :
Les habitants des villages voisins du Rhône, Chancy, Avully et Cartigny, se distinguaient par leur charitable intrépidité. Aux pieds de leurs abruptes moraines se trouvaient deux bacs solidement amarrés. Les guides conduisant les réfugiés attendaient la nuit pour franchir les derniers ravins du pays de Gex. A l'approche du grand fleuve, des signaux prévenaient les Genevois ; des flambeaux, un instant allumés sur la rive suisse, annonçaient le départ des embarcations. Bientôt le courant impétueux était franchi, et les fugitifs, désormais en sûreté, entonnaient l'hymne d'action de grâces sur la terre de la liberté de conscience (2).
Mais combien, en ce douloureux exode mouraient, égarés dans les forêts, de froid et de faim. Quelques-uns arrivaient dénudés, tremblant de misère; des enfants étaient recueillis, dont les parents avaient succombé le long du chemin.
Durant les trente-huit années que dura l'émigration, de 1682 à 1720, plus de 60.000 proscrits furent recueillis par les cités romandes : dans ce nombre, les Dauphinois figurent pour 400 sur 1 .000 (}).
Devant ce flot d'émigrants, dont plus des deux tiers se trouvent dénudés de ressources, la charité des hôtes est inépuisable.
En trente-huit ans, la ville de Genève a dépensé pour eux 5. 143 .266 florins, Berne et Vaud plus de 4.000.000 de florins.
En 1692, dans les villes, la charité privée et la charité publique paraissant épuisées — elles ont continué aussi vivaces après, — la cité génevoise s'adresse aux villages : et ceux-ci de répondre :
« Hélas! nos villages sont depuis longtemps pleins de réfugiés. « Mais nous prendrons toujours assez soin de nos pauvres.
(1) Les Suisses romands et les réfugiés de l'Edil de 'Njantes, par J. Gaberel, p. 96.
(2) Ibid., p. 97.
(3) Ibid-, p. 98 et 99.
« Disposez de notre argent, et si tout se dépense, celui qui envoie « l'épreuve y pourvoira. » (i)
Louis XIV menace de ses foudres, d'une attaque à main armée, les cités qui reçoivent les exilés : celles-ci résistent, méprisent la colère royale et continuent à ouvrir toutes larges leurs portes aux infortunés proscrits.
L'œuvre de charité ne fut point perdue : cette immigration des protestants français fut la source féconde de richesses pour la Suisse romande.
A la fin du xvne siècle, cette région était dénudée et ruinée : le pays était sans agriculture, sans industrie, sans commerce : les populations n'avaient ni instruction, ni bien-être. « Les campagnes « du Léman, dépeuplées par les interminables luttes du xvie siècle <( et les misères politiques du xvne, offraient l'aspect de landes â « demi défrichées. » (2)
L'arrivée des protestants français recueillis par les populations romandes donna, comme par un effet magique, à ce pays richesses et prospérité.
Ecoutons encore sur ce point notre auteur :
Qu'on se représente les effets de la concentration soudaine dans ce petit pays, de plusieurs milliers d'hommes unis par les principes les plus fermes et les plus féconds en religion et en politique. Ces hommes étaient d'excellents industriels, des financiers incorruptibles, des personnes avancées dans la culture intellectuelle, des pasteurs et des troupeaux abandonnant tout plutôt que de renier leur foi. Poussés par la dernière, la plus générale et la plus longue des persécutions religieuses vers la Suisse romande qui se les assimile promptement, les Français ne formèrent bientôt qu'une seule famille avec ces populations dépositaires des principes de la Réforme, au milieu desquelles ils trouvèrent une patrie, et en retour exercèrent à divers égards une salutaire influence.
En effet, les dix ou douze mille familles qui s'établirent définitivement dans cette vallée, donnèrent la plus énergique impulsion à tous les ressorts de la société suisse.
L'agriculture manquait de bras. Les réfugiés d'abord entassés dans les villages, construisirent de nouvelles demeures; l'Etat et les communes leur confièrent des terrains qui devinrent promptement des champs fertiles et des vignobles productifs. Ils popularisèrent l'usage de nouveaux outils; ils introduisirent de grands perfectionnements dans la culture des jardins potagers, et, sous l'influence de ces habiles colons, une véritable transformation s'opéra dans ce pays. On peut aisément de nos jours en apprécier
(1) Lts Suisses romands et les réfugiés de l'Édit de Nantes, p. 102.
(2) lbid. , p. 108.
l'étendue et la nature. En effet, lorsqu'on traverse certaines régions du Languedoc et du Dauphiné habitées par des populations protestantes, on trouve une analogie frappante entre l'aspect de ces contrées et les villages des bords du Léman.
La révocation de l'Edit de Nantes ayant principalement frappé les cités commerçantes les réfugiés présentèrent un nombre considérable de négociants et d'industriels. En particulier, l'art de travailler les métaux précieux fut introduit à Genève par les réfugiés de Paris.
Plus de cent horlogers ou orfèvres ouvrirent leurs ateliers dès 1686, et cette puissante industrie devint dès lors la ressource et la richesse d'une notable partie des habitants de la vieille cité protestante.
Les fabriques d'étoffes communes prirent un développement assez considérable pour que les gens plus aisés fussent indépendants des importations étrangères. Genève reçut ainsi une légère compensation pour son commerce de soieries, anéanti depuis plusieurs années par les nouveaux ateliers de Lyon.
Toutefois, les résultats commerciaux les plus importants furent les grands établissements financiers créés dans Genève et dans Neufchâtel par les réfugiés de la révocation. Au xvne siècle, Genève possédait deux ou trois maisons de commerce avantageusement connues à l'étranger. Mais, dès 17 10, les familles d'origine française déjà naturalisées génevoises, donnèrent une telle impulsion aux affaires d'argent, que la richesse, ou plutôt l'opulence, entra, après elles, dans leur nouvelle patrie. Ces négociants réformés, auxquels Colbert rendit ce témoignage : « Je n'en connais pas un capable de fraudes en « ses écritures », réussirent à merveille dans leurs opérations'et leurs calculs. Telles étaient leur finesse et leur prudence, qu'ils évitèrent les catastrophes qui désolèrent plusieurs places commerciales. C'est ainsi qu'ils se tirèrent avantageusement des désastres du système de Law. Trop froids et trop prévoyants pour subir un entraînement irréfléchi, ils réalisèrent leurs bénéfices avant que la hausse des actions eût atteint son dernier degré et ne pût se maintenir dans ce qu'elle avait d'excessif et d'extravagant. Les gains des Français-Génevois furent si considérables, qu'une espèce de crainte, née de l'embarras de la fortune, saisit ces heureux spéculateurs. Ils s'empressèrent de convertir en beaux et solides immeubles l'argent venu de Paris. Ils élevèrent la plupart de ces hôtels et de ces maisons de campagne, qui ornent encore aujourd'hui le haut de la cité génevoise et les plus riantes positions du territoire de la République. Les traditions commerciales les plus honorables se sont conservées dans ces familles, et aujourd'hui l'on compte les Vernes, les Odier, les Pury, les Delessert et les Pourtalès parmi les descendants des réfugiés de l'Edit de Nantes.
La révocation ayant supprimé tous les établissements d'instruction publique, à l'usage des réformés sur la terre française, tous les protestants, voués aux travaux intellectuels et à l'éducation de la jeunesse, durent quitter leur pays. Genève, Lausanne et Neufchâtel accueillirent avec le plus vif empressement les instituteurs et les hommes de lettres du refuge français. Ils furent immédiatement occupés selon leurs capacités, et déjà en 1703 les registres du clergé de Genève portent ce remarquable témoignage : « Notre ville esc « maintenant plus que suffisamment pourvue de régents réfugiés , tous dignes « d'approbation ».
Puis ce mouvement se propagea dans les hautes sphères de l'intelligence ; une sérieuse impulsion lut donnée aux arts libéraux par les descendants des réfugiés de France; ils offrent de nobles représentants dans les sciences et les lettres ; Rousseau, qui appartient
à l'émigration frangaise du xvic siècle, Abauzit, Vernes, Bonnet, Huber, Deluc, B. Constant, Tronchin, Dtimont, Moultou, Mouchon, de Candolle, montrèrent que la famille protestante française, unie à la vieille souche genevoise, tenait un rang distingué dans les grands travaux philosophiques et littéraires du siècle dernier.
Enfin l'alliance intime des réformés de France et des protestants suisses, modifia parfois sérieusement les sentiments politiques des Génevois et des Vaudois. Les protestants français du xvue siècle étaient en général ce qu'on appelle aujourd'hui des hommes avancés en politique. Souvent on a voulu dissimuler cette ace de la question, mais l'histoire doit demeurer étrangère à tous ces ménagements. En fait, les volumes et les brochures de Jurieu et de son école renferment la doctrine de la souveraineté du peuple, déjà fortement développée dans les constitutions de Calvin.
Les réformés de France, s'ils avaient eu le pouvoir en main, auraient exigé la responsabilité personnelle de tous les fonctionnaires et la nécessisé du compte-rendu public par toutes les administrations; aussi, lorsque Rousseau, la dernière et la plus éclatante manifestation de la politique réformée, écrivit dans le Contrat social : « Les rois sont « faits pour les peuples et non les peuples pour les rois », il revêtit de sa parole et développa avec son génie une vérité reconnue depuis un siècle chez ses coreligionnaires et ses ancêtres.
On comprend dès lors que des hommes, chez qui le roi d'Angleterre Jacques II signalait l'esprit républicain, durent influer notablement sur leur nouvelle patrie, en s opposant aux usages qui tendaient à perpétuer le pouvoir dans les mêmes familles. Berne, où la charité et le courage politique fiorissaient, dans un patriciat du reste ombrageux et jaloux de ses droits, vit avec inquiétude cet esprit réformé français. Afin de l'affaiblir, les baillis disséminèrent les réfugiés dans les villages les plus écartés; on isola les communautés établies dans les villes. Un plan magnifique fut un jour présenté par les plus riches et les plus entreprenants des proscrits. Il s'agissait de transformer la petite cité de Morges en une ville de quarante mille âmes. Les auteurs de ce projet montraient que la position de Morges était admirable comme débouché naturel des routes de France et d'Allemagne. Les futurs habitants et les fonds étaient prêts. Berne refusa, craignant l'influence trop libérale des réfugiés. Mais elle ne fit qu'ajourner les périls qu'elle redoutait pour ses doctrines politiques. En 1798, lorsque le pays de Vaud recouvra son autonomie, les hommes qui propagèrent le mouvement national, furent en majorité les arrière-petits-fîls des réfugiés de l'Edit de Nantes.
A Genève, cette action politique s'exerça d'une manière moins tranchée pour la forme, mais aussi décisive en réalité. Les familles d'origine française furent activement mêlées aux luttes politiques et civiles qui, après avoir momentanément compromis la paix de l'Etat, développèrent dans les principes républicains la force de résister aux troubles des révolutions et de survivre aux compressions de l'autorité.
Telle fut l'influence que les réfugiés français exercèrent sur le pays romand. Et si cette heureuse contrée jouit en paix de l'indépendance nationale et du plein exercice de la pensée, elle a été puissamment secondée dans cette grande œuvre en recevant sur son territoire, dès l'aurore de la réformation et durant trois siècles, des hommes élevés à la rude école des persécutions et décidés à maintenir, au prix des plus douloureux sacrifices leur foi religieuse et leurs libertés politiques (1).
(1) Les Suisses romands et les réfugiés de l'Edit de 'bLfliites, p 108 à 1 1 3 .
Voilà quelle fut l'œuvre de nos compatriotes exilés ! Voilà ce que leur génie, se développant au grand air de la liberté, a fait de ia terre vaudoise et de la cité génevoise. C'est cela qu'ils eussent fait de notre France dès le xvne siècle, si Henri IV n'eût pas renié la foi calviniste. C'est ainsi que le caprice d'un seul homme, la fantaisie irraisonnée d'un sceptique, peut transformer le soi t et la destinée des nations !
En 1791, la Constituante rouvrit les portes de la patrie aux réfugiés de l'Edit de Nantes; mais combien peu profitèrent de la loi réparatrice, de la loi de justice ! Le mal était fait, il était irrémédiable : une fois de plus, la France de ses propres mains avait fait à ses flancs une plaie profonde et, par folie religieuse, avait répandu à flots en une inique et inutile persécution le plus pur, le plus riche, le plus fécond de son sang!
Mais, à travers les âges, la Suisse ne devait point élever contre la patrie française une puissance rivale, menaçant sans cesse nos frontières, dont le nom serait attaché à tous nos désastres : sur le sol romand ce n'était point au profit de nos ennemis que la France s'affaiblissait.
Ce malheur — triste châtiment du crime de Louis XIV — nous était réservé sur un autre point de l'Europe, au nord, là où se dirigeait, avec une foule de leurs coreligionnaires, l'autre colonne des protestants dauphinois exilés.
No us l'avons dit, la seconde région où se réfugièrent principalement les réformés du Dauphinéce fut le Brandebourg, ce royaume naissant de Prusse, qui, grâce à la folie de Louis XV voulant plaire à la Pompadour, allait, contre toutes les traditions, devenir notre plus dangereux ennemi, celui qui devait nous infliger le désastre de Rosbach, plus tard conduire contre la France, en 1792, la coalition des rois, donner à Waterloo la victoire à Wellington, plus tard encore rendre tristement célèbres les noms de Reischoffen, de Sedan et de Metz ! Et c'étaient les exilés français de la Révocation de l'Edit de Nantes qui allaient à eux seuls faire la force, la richesse, la grandeur, la puissance de cet inexorable ennemi de la patrie française! Rapprochement douloureux et providentiel, le premier officier allemand qui, dans la campagne de [871, à Paris,
passa sous l'Arc-dc-Triomphe, fut un lieutenant de huss.irds, petitfils des exilés de la Révocation! (1).
Nous ne pouvons que renvoyer au remarquable ouvrage de M. Arnaud (2), qui a relevé la longue nomenclature des protestants dauphinois établis dans le Brandebourg à la suite de la Révocation de l'Edit de Nantes et dont les noms ont pu être officiellement tant relevés que conservés.
Nous nous contenterons de citer quelques lignes de cet ouvrage pour montrer par des exemples combien les exilés dauphinois contribuèrent à la grandeur et à la prospérité du royaume de Prusse naissant :
Les principales manufactures de chapeaux de laine établies à Magdebourg par les réfugiés le furent par Antoine Peloux. de Romans, et celles de Berlin et de Francfort parGrimaudet, de Montélimar, et les cultivateurs dauphinois fixés dans le Brandebourg et dans la Hesse imprimèrent à l'agriculture de ces deux pays un essor nouveau
François Fleureton, de Grenoble, créa à Burg, puis à Prenslow, une papeterie, qui devint prospère avec le secours de l'électeur de Brandebourg. Hérard Dan, Je Grenoble, Arbalétrier, du Dauphiné, David Gabain et Claude Béchier, de Valence, importèrent l'industrie de la ganterie, les deux premiers à Halle, les derniers à Habberstadt, et Roland, du Dauphiné. à Magdebourg.
Grand, de Grenoble, fonda un atelier de teinture à Berlin. Antoine Jercelat, de la même ville, d'abord établi à Genève, introduisit l'horlogerie à Berlin en 1688. Charles et Jean Jordan, fils de Guy Jordan, pasteur à La Motte-Chalançon, créèrent un commerce de quincaillerie à Berlin, qui prospéra beaucoup. Un autre Grand, de Grenoble, y établit un grand commerce de vins; et Pierre Barnouin, du Dauphiné, Charles Richer, de Montélimar, et Antoine Barraud, de Volvent, s'y firent une réputation, le premier comme maître tailleur, les seconds comme maîtres perruquiers. André de Rouvillasc de Veynes planta des mûriers à Peilz, qui existaient encore en 1787 et avaient à cette époque la grosseur d'un chêne
Dans un autre ordre d'idées, Antoine Achard, qui remplaça David Ancillon comme pasteur à Berlin, et l'habile Jean-Guillaume Lombard, qui fut successivement ministre des rois Frédéric II, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume III, descendaient de
familles dauphinoises réfugiées François Baratier, pasteur et inspecteur des églises
françaises de la province de Magdebourg, dont le fils, mort à dix-neuf ans, était un prodige de science, naquit à Romans en 1682.. .. Pierre Royer, de Grenoble, devint capitaine des ingénieurs de Brandebourg; Daniel du Thau, seigneur de Bénivent, conseiller d'ambassade dans le même pays ; André de Roussillasc de Veynes lieutenantgénéral dans l'armée de Frédéric Ier, roi de Prusse (1688-1713); René-Guillaume de l'Homme de Corbières, né en 1733, en Hollande, d'un père dauphinois, général d'infanterie en Prusse en 1758.
(1) M. de Colomb, aujourd'hui (1890), si nous ne nous trompons, général de cavalerie.
(2) Histoire des protestants en 'Dauphiné, t. III. p. 22, 23, 24, 329 et s.
On peut l'affirmer, sans la Révocation de l'Edit de Nantes, la Prusse n'existerait pas; c'est l'immigration de nos protestants qui seule a fait ce pays, lui a donné force et prospérité : si les exilés fussent restés en France, si on leur avait permis de pratiquer leur religion sur le sol de la patrie, notre pays seul eût profité de leur merveilleuse activité et de leur fécond génie : leur influence eût peu à peu assuré le développement pacifique de notre nation et accompli l'œuvre de la Révolution en évitant les orages et les tourmentes que, en 1792 et en 1793, rendirent inévitables les excès des rois, du clergé et des nobles.
Il faut rendre cette justice aux souverains qui régnaient à Berlin, ils comprirent admirablement quel parti merveilleux ils pouvaient tirer de l'immigration française et ils firent tous leurs efforts pour amener les exilés en Brandebourg.
Par son édit ds Potsdam du 29 octobre 1684, qu'il fit répandre en France à cinq cents exemplaires imprimés, le grand électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume promit asile, protection, secours de voyage aux protestants chassés par Louis XIV, qui viendraient dans ses Etats; il leur promit, en outre, la franchise de tous droits sur leurs meubles et marchandises, des maisons, des terres pour s'installer, l'exemption de tout impôt pendant dix ans, l'octroi du droit de bourgeoisie ou l'inscription gratuite dans les corporations.
Sur la foi de ces promesses, qui fureut tenues, vingt mille réfugiés vinrent dans le Brandebourg : c'était plus du dixième de la population de cette province; c'était la fortune pour la Prusse naissante !
Nous avons dit plus haut ce que firent dans ce pays des Dauphinois exilés.
Voici, en résumé, quelle fut l'œuvre complète accomplie dans le Brandebourg par les réfugiés de l'Edit de Nantes (1), dans
(1) Il y a encore à Berlin un collège français fondé par les rois de Prusse pour les fils des exilés : non seulement dans tout le Brandebourg, on rencontre des familles portant des noms français; mais il y a encore des villages entiers où toute la population, fille des proscrits de 16S2, parle la vieille langue du XV110 siècle, celle de Bossuet et de Molière. Mon vénérable ami, M. Ch. Jarrin, savant laborieux et modeste, dont les écrits
laquelle, on le remarquera par les lignes citées de M. Arnaud, les Dauphinois jouèrent le principal rôle.
Les exilés créèrent l'industrie de la laine qui n'existait pas dans le Brandebourg et fondèrent des manufactures à Maçdebourtr, Francfort-sur-l'Oder, Kœnigsberg ; ils rirent les premières plantations de mûriers dans cette province; ils implantèrent l'industrie de la teinture et de l'impression des étoffes, qui, jusqu'alorsy étaient absolument inconnues. Ils y installèrent des fabriques de chandelles. Pierre Babry y construisit la première machine à fabriquer des bas et Fleureton la première fabrique de papier. Ils donnèrent la vie et la prospérité à des industries jusque-là très arriérées, la tannerie, la maroquinerie, la ganterie de peau. la fabrication des vêtements, des articles de mode et de toilette, l'horlogerie, la verrerie, la métallurgie. Ils fondèrent dans le Brandebourg d'importantes maisons de commerce et y créèrent de nombreuses colonies agricoles. Les exilés avaient amené avec eux des savants, des philosophes, des jurisconsultes : le parlement d'Orange venu tout entier fut conservé comme corps distinct par le grand électeur. Dans la suite, leurs descendants illustrèrent les annales de la Prusse dans les arts, dans la science, dans les lettres, dans le droit, et — malheureusement pour nous — dans les armes! (i;
En ce qui concerne spécialement les protestants des montagnes piémontaises, Frédéric-Guillaume, peu de temps avant sa mort,
remplis de notes intéressantes et d'une haute valeur philosophique, méritent grande renommée et qui ne l'ont pas eu uniquement parce que leur auteur n'a jamais quitté sa province et que, en notre pays de centralisation à outrance, toute gloire doit venir de la capitale, raconte dans un de ses beaux livres sur la Bresse et le Bugey (La 'Bresse et le Bugey, t. III, p. 130 Authin, éd. Bourg, 1886) que l'électeur de Brandebourg fit ramasser sur les bords de la Reyssouze, petite rivière qui traverse Bourg-en-Bresse, les protestants persécutés et proscrits, les rit conduire à Berlin. « Un voyageur, ajoute-t-il, « a retrouvé les descendants des protestants de Reyssouze parlant bressan à coté de « Berlin, s'appelant entre eux les Ressontis ». Inutile d'ajouter que ces fils de proscrits ont tous oublié leur ancienne patrie, qui les a chassés pour adopter celle qui les a accueillis et qui leur a donné tout à la fois asile et liberté : lors de nos désastres de 1870, — chose douloureuse à tout cœur français — ils étaient aussi violents dans leur haine contre notre pays que tous les autres Allemands.
(1) Voir sur cette question un intéressant article dans la l^evue des 'Deux-Mondes du I) décembre 1875 : Les princes colonisateurs de la Prusse, par Ernest Lavisse.
ouvrit aux Vaudois chassés des vallées des Alpes, la ville de Stendal et y établit une colonie de ces proscrits.
Charles-Emmanuel de Savoie qui, d'abord avait encouragé une « congrégation pour la propagation de la foi » afin qu'elle convertisse à prix d'argent les Vaudois du versant oriental des Alpes, après la Révocation de l'Edit de Nantes, pour plaire au roi de France, se joignit à Louis XIV pour persécuter ces infortunés hérétiques. 11 lança un édit atroce, en vertu duquel 3.000 Vaudois furent massacrés et 3.000 enfants protestants furent enlevés à leurs familles.
Le grand électeur de Brandebourg, touché des misères de ces malheureux, écrivit tout à la fois au roi de France et au duc de Savoie afin d'intercéder pour eux.
Louis XIV somma le duc de Savoie d'appliquer dans ses Etats les règlementsqu'il venait de tracer en révoquant l'Edit de Nantes : le duc hésitant, le roi de France appuya ses sommations de la menace d'une invasion de quatre mille hommes en armes à la frontière. Le duc de Savoie céda et ordonna aux Vaudois de Piémont de démolir eux-mêmes leurs temples, de faire baptiser leurs enfants conformément au rite catholique, d'abjurer publiquement leur foi et d'assister à la messe.
Les Vaudois du versant oriental des Alpes adressèrent des remontrances au gouvernement de Turin pour implorer sa clémence et sa pitié. Vaines prières! L'ordre rigoureux fut maintenu. Avertis par l'exemple de 1655, les Vaudois prirent les armes pour se défendre. Leduc de Savoie aidé de troupes françaises placées sous les ordres de Catinat vint les attaquer dans leurs montagnes. Les Vaudois repoussèrent successivement leurs adversaires en deux glorieux combats livrés en deux journées à Saint-Germain et à Angrogne ; ils mirent en fuite quatre régiments de ligne et deux de dragons. Mais, le troisième jour, désespérant sans doute de venir à bout d'aussi nombreux adversaires que ceux qui, de toutes parts, les attaquaient, ils se rendirent à discrétion. Ils comptaient sur la clémence du vainqueur : le duc de Savoie les enferma dans treize prisons de Piémont.
Quatorze mille furent ainsi jetés dans les fers; onze mille autres
périrent de froid, de faim, de mauvais traitements; les vallées piémontaises furent entièrement dépeuplées; les terres enlevées aux hérétiques et données à des étrangers.
Les ambassadeurs protestants ayant intercédé pour eux, les prisonniers furent remis en liberté à condition qu'ils s'exileraient pour toujours loin de leur pays. On était au cœur de l'hiver : la foule mise hors des cachots, laissée sans ressources et sans pain sur les grands chemins, chercha, pour subir l'ordre d'exil, à franchir le Mont-Cenis. Un auteur anglais raconte en ces termes leur douloureux exode :
Chaque pas, pour ainsi dire, était marqné par quelque malheur, et de fâcheux accidens venaient diminuer le nombre de ces infortunés, et porter le découragement dans leurs cœurs. Les mères, pour réchauffer leurs enfans, les couvraient de leurs corps amaigris, afin de les mettre à l'abri de la bise glacée, et elles sacrifiaient leur propre vie pour sauver la leur. Les malades et les vieillards, incapables de suivre l'escorte militaire, se couchaient le long de la route, comme s'ils avaient voulu reprendre quelques forces par un léger repos ; mais il y en avait peu qui pussent se relever, et ils rendaient le dernier soupir, les yeux tournés vers la malheureuse Sion . L'édit avait été proclamé le matin même aux portes de la prison, et, à cinq heures du soir, ces malheureux avaient été chassés vers les Alpes. La nuit vint ajouter aux maux qu'ils éprouvaient déjà; et, avant le lever du soleil, plus de cent cinquante avaient péri sur la route. S'étant arrêtés pendant une nuit au pied du Mont-Cenis, le matin s'annonça par ces symptômes qui président ordinairement une tempête. Voyant alors le péril certain auquel allaient être exposés, même les plus forts d'entre eux, s'ils essayaient de franchir le passage en ce moment, les exilés supplièrent instamment l'officier commandant de leur permettre de prolonger encore un peu leur halte, jusqu'à ce que la tempête fût passée. L'officier n'avait pas le pouvoir de leur accorder ce qu'ils demandaient; ses ordres étaient positifs, et on se remit en marche sous les pronostics les plus effrayants. Une tourmente, ou tempête de neige, est, dans tous les temps, fort dangereuse.
Surpris par une tempête de ce genre, les malheureux Vaudois n'avaient ni force pour résister à sa furie, ni abri pour se garantir du froid perçant qui se faisait sentir. Beaucoup d'entre eux étaient sans souliers et presque nus. sans vigueur, sans courage, et accablés par les souffrances physiques. Ce qu'il y avait encore de plus affligeant dans ce spectacle, c'était le tableau déchirant des mères et de leurs enfants, chassés sur une terre inhospitalière dans un moment où le moindre sentiment d'humanité n'aurait pas pu leur refuser ces secours qu'accorde la charité aux malades et aux mourants
La neige avait fait disparaître les traces du sentier par lequel étaient montés les Vaudois. Ils n'avaient maintenant d'autre alternative que de trouver la mort dans les précipices qui les entouraient, ou de l'attendre au milieu des neiges, en s'abandonnant au désespoir '
Sur cette troupe de martyrs et de confesseurs, quatre-vingt-six périrent dans le passage. Après la tempête, et lorsque quelques marchands purent traverser la montagne,
ils virent étendus sur la neige les corps des misérables victimes, les mères, dans les bras de la mort, tenant encore contre leur sein leurs nouveaux-nés morts de faim; et celle qui avait déjà connu la vie partageant le même linceul avec celui qui ne faisait que d'y entrer (1).
En décembre 1 686, les exilés arrivèrent sous les murs de Genève, où ils furent reçus comme leurs coreligionnaires de France l'avaient été, c'est-à- dire avec la plus généreuse hospitalité.
En février 1687, la plupart d'entre eux quittèrent la cité hospitalière pour se répandre soit dans la région de Lausanne, soit dans le canton de Berne. De là, à trois reprises différentes, ils fomentèrent des complots dans le but de forcer les portes de leur patrie, qui leur étaient fermées ; mais trois fois de suite ils échouèrent devant l'hostilité violente des populations catholiques du Valais et du Chablais. Le seul résultat de ces entreprises fut de déterminer les gouvernements de Berne, Bâle, Schafihouse, Neufchâtel et Bâle à leur interdire le séjour de leur territoire, et ce sur la menace du duc de Savoie reprochant aux cantons suisses de fomenter des complots contre lui. Exilés de la terre helvétique, les Vaudois piémontais prirent la route du Brandebourg.
Le grand électeur, du reste, s'empressait de les attirer dans ses états. Huit cents Vaudois piémontais euviron, hommes, femmes et enfants se dirigèrent vers les rives de la Sprée. A Francfort-surle-Mein, ils furent reçus, au nom du grand électeur, par M. Choudans, qui les conduisit à Berlin, où, dit Beattie, « ils furent honorés « de la plus gracieuse réception par son Altesse Sérénissime ».
Cette colonie était la moins nombreuse des colonies vaudoises : les autres exilés piémontais s'établirent soit dans les Grisons, soit dans le duché de Wirtemberg, aux portes de Schafihouse, soit enfin dans le Palatinat (2).
Arnaud, le pasteur qui paraît avoir dirigé tout cet exode de 1686,
(1) Les vallées vaudoises pittoresques, p. 109 et s. W. Beattie, traduction de Rauclas. Londres, 1858.
(2) Ils séjournèrent très peu de temps dans cette dernière région et, devant les querelles existant entre le duc d'Orléans et le prince de Neubourg, dans la crainte d'une invasion française, ils revinrent très promptemcnt en Suisse.
entreprit, à cette époque, un voyage en Hollande afin de déterminer le prince d'Orange très bien disposé pour les Vaudois à agir activement en leur faveur. Sûr de l'appui de ce prince, une fois de retour en Suisse, il résolut, de concert avec ses compatriotes, de tenter un nouveau coup de main pour rentrer en Savoie.
Rendez-vous fut donné à tous les conjurés dans la forêt de Nyon, sur la rive droite du Léman, et, bien que le complot ait été découvert et que, à la suite de cette découverte, bon nombre de Vaudois se dirigeant vers Nyon, aient été arrêtés, pillés et maltraités dans les districts catholiques, entre autres à Fribourg, le 16 août 1687, le pasteur Arnaud et ses compagnons montèrent sur quatorze barques qu'ils avaient pu louer et la petite flottille traversa les eaux bleues du lac.
Débarquée entre Nerssier et Ivoire, abandonnée par leurs bateliers et privée ainsi de tout retour possible en arrière, la petite troupe que dirigeait Henri Arnaud se mit résolument en marche vers les vallées. Elle lut partagée en dix-neuf compagnies, dont six d'étrangers, la plupart Languedociens ou Dauphinois, et treize de Vaudois piémontais.
Cette poignée d'hommes accomplit en trente-et-un jours une campagne aussi habile qu'audacieuse au milieu de populations armées et hostiles, à travers les bois et les neiges, forçant les petites villes telles que Cluses et Sallanches à capituler, livrant bataille aux soldats français et piémontais, envoyés contre eux, luttant héroïquement à Balsille, infligeant même un sanglant échec à une armée française de deux mille cinq cents hommes, qui leur barrait la route (1), enlevant de vive force la ville de Bobi, et après vingt escarmouches, les exilés qui la composaient se réinstallèrent dans les vallées, dont ils avaient été proscrits (2).
Cependant le duc de Savoie s'était brouillé avec Louis XIV et, faisant volte face, s'était ligué avec les coalisés. Les Vaudois ne
(1) Dans ce combat livré près de la montagne de Touliers plus de deux cents soldats français périrent alors que l'armée d'Arnaud n'eut qu'une quinzaine de morts et autant de blessés.
(2) Henri Arnaud a écrit le récit de cette marche hardie. Histoire de la glorieuse rentrée des Vaudois dans leurs vallées. Réédité à Pignerol en 1880 par Chiantore et Mascarelli.
urent donc plus inquiétés par lui et reconnaissants ils prirent les armes en sa faveur contre le roi de France. Ils furent incorporés dans l'armée du prince Eugène et se battirent, disent les historiens d'au-delà des monts, avec vaillance. En récompense de leurs services, le duc leur accorda la pleine liberté de conscience, mais conservant toujours la vieille haine des barbets, il limita cette liberté à un étroit territoire, hors duquel il proscrivit impitoyablement tous les Vaudois.
Quant à Henri Arnaud, fait colonel par le duc de Savoie, grand admirateur de sa belle campagne, il reçut du roi Guillaume III d'Angleterre le commandement d'un régiment. Ce fut lui qui dirigea le corps de soldats vaudois formant l'avant-garde de l'armée du prince Eugène et il participa aux batailles d'Hochstett et de Blenheim. Mais, la paix faite, il tomba promptement en disgrâce aux yeux de la cour de Turin : il dut même s'exiler à nouveau et il mourut, à l'âge de qnatre-vingts ans, près de Schaffhouse, où l'on peut encore voir son tombeau dans l'église du petit village de Schônbrun.
En ce qui concerne plus spécialement les Vaudois qui se réfugièrent dans le Brandebourg, il faut dire que, Frédéric Ier ayant succédé à Frédéric-Guillaume, le nouveau grand-électeur eut la folie d'abandonner la politique tout à la fois si habile et si généreuse de son prédécesseur.
Aussi, quand les Vaudois arrivèrent dans le Brandebourg, si la ville de Spandau les reçut bien, celles de Stendal et de Burg les accueillirent fort mal. « Aucuns préparatifs n'avaient été faits pour « les recevoir. Il fallut les loger chez les habitants, qui les relé- « guèrent au grenier , et , par un hiver rigoureux , refusèrent « l'approche du foyer même aux malades et aux femmes qui « allaitaient leurs enfants. » (1)
Et, quand, en I690, le duc de Savoie brouillé avec Louis XIV, amnistia les Vaudois, Frédéric I" commit la faute de lui renvoyer les exilés en leur remettant une aumône dérisoire de mille pistoles.
(1) 'Revue des 'Deux- Mondes, 15 décembre 1875. Les princes colonisateurs de la Prusie, par M. lirnest Lavisse.
Il se proposait même, à la paix de Ryswick, de rendre tous les protestants réfugiés à Louis XIV, détruisant ainsi d'un seul coup la grande œuvre de son prédécesseur. Ce fut Louis XIV, qui, toujours égaré par son sot orgueil et son fanatisme religieux, sauva la Prusse de cette faute et refusa lui-même une occasion inespérée de réparer le crime commis par lui envers la France : il exigea, en effet, pour rouvrir les portes de la patrie aux exilés, que ceux-ci se convertissent avant de franchir la frontière. C'était refuser de recevoir les protestants, qui ne s'étaient exilés que pour conserver leur foi.
Malgré Frédéric Ier, grâce à l'entêtement de Louis XIV, les protestants français allaient définitivement faire !a grandeur de la Prusse : et, mieux que personne Frédéric II allait tirer parti de leur génie.
La révocation de l'Edit de Nantes, l'exil des protestants, fut le triste couronnement de cette effroyable politique catholique suivie par les rois de France depuis les Valois et qui fut le plus grand des malheurs pour la patrie.
C'est en vain que, à chaque pas, les Valois et leurs successeurs rencontrèrent sur leur route comme ennemis irréconciliables le pape, les évêques, les moines, tout le clergé inféodé — même en France — à la maison d'Autriche, tous persistèrent follement, aveuglément dans leur politique anti-protestante, dans leur vassalité envers le pouvoir pontifical.
Sous François Ier, au temps de la Ligue, sous Henri IV, toujours pour les catholiques la France était l'ennemie : l'allié du pape c'était l'empereur hispano-germanique, c'était son humble satellite, le duc de Savoie, et cela, malgré le zèle que déployait le roi de France pour la religion romaine.
L'ennemi nécessaire pour la France c'était l'empire de Charles- Quint : la situation politique, les intérêts commerciaux et maritimes les tendances populaires d'une part, l'attitude du clergé de l'autre indiquaient d'une façon très nette aux rois de France — et cela dès le règne de François 1er — la voie à suivre. Il fallait se liguer avec l'Angleterre, avec les Pays-Bas, avec le Brandebourg naissant, avec Berne, avec la puissance ottomane, pour démembrer le
colossal empire hispano-germanique, conquérir les rives du Rhin, partager avec la Grande-Bretagne et la Hollande les vastes colonies de l'Espagne. Partout et toujours il fallait soutenir la Réforme contre le catholicisme.
La force des choses, à chaque instant, entraîne bien soit François 1er, soit Henri 11, soit Henri III, en luttes constantes avec le Saint-Empire germanique, le pape et l'Espagne, leurs ennemis naturels, à s'allier avec les Saxons luthériens, avec Berne réformée, avec Genève calviniste ; mais, aveuglés par leur foi catholique, par leur fanatisme religieux, les Valois, à chaque heure aussi, trahissent leurs alliés protestants au profit de leurs ennemis catholiques, Charles-Quint et Philippe II.
En î Ç72, Coligny, le grand chef de la Réforme, essaya de déterminer Charles IX à suivre cette politique protestante si féconde, qui eût préservé la France des guerres de religion, des ruines entassées par la révocation de l'Edit de Nantes, qui eût donné à la France l'empire des mers et ses frontières naturelles du Rhin et des Alpes; mais, Coligny et les protestants, Charles IX les fit égorger dans la nuit de la Saint-Barthélémy pour la plus grande gloire de la religion catholique et le plus grand profit de la puissance espagnole et allemande (1).
Et ces holocaustes sanglants accomplis au nom de la religion apostolique et romaine, ces bûchers élevés sur les places de Paris, Dolet brûlé par la Sorbonne et le Parlement, les villes et les villages hérétiques de la Provence incendiés par ordre royal, ces innombrables Français immolés à la rage fanatique du clergé catholique, ne détermineront même pas le pape à désarmer dans sa lutte acharnée contre la monarchie française !
Continuant la politique du pape Jules II, qui se liguait avec les
(1) Sous les derniers Valois, la royauté parut hésiter un instant entre l'intolérance religieuse représentée par la courtisane, la trop célèbre Diane de Poitiers, liguée avec les Guises, et la politique généreuse, féconde et française de l'amiral Coligny, i de ce « héros du devoir, de la conscience, », de ce grand homme, le seul du XVIe siècle, mais qui, immense, selon le mot de Michelet, « à tout examen, à toute discussion, résiste, « grandit toujours. » {Histoire de France, t. XI, p. 4.) Encore une fois le fanatisme catholique l'emporta, et encore une fois il ruina la France en déchaînant sur elle le lléau des guerres civiles et en la iivrant à la plus insensée des politiques extérieures!
Turcs et les protestants contre notre roi très chrétien Louis XII, le pape Sixte V, en 1558, est le premier à jeter sur la France Philippe II et son fidèle allié, Charles III de Savoie, qui, à sa voix enlève à notre pays Saluées, notre dernière place forte au-delà des Alpes, tout ce qui nous restait en Italie de cent ans de guerres, de luttes et de conquêtes !
C'est ainsi que cette politique contraire au bon sens, à l'intérêt national, sans nous gagner la faveur de nos ennemis nécessaires, le Saint-Empire germanique et l'Espagne, qui nous disputaient tout à la fois l'empire des mers et nos frontières naturelles sur les Pyrénées (la Navarre et le Roussillon), sur le Rhin (la Lorraine, l'Alsace, le Palatinat, les Flandres), sur les Alpes (la Savoie), transforma les peuples protestants, nos alliés naturels, le Brandebourg, la Hollande, l'Angleterre, en nos pires ennemis. Cette politique absurde de l'ancienne monarchie créa l'isolement de la France en Europe : et Louis XIV, Louis XV successivement, bien loin de réparer la faute commise, ne firent que l'aggraver, ne firent que creuser l'abîme séparant la France de ses voisins, par les stupides guerres de Hollande, de la succession d'Espagne, de sept ans !
On put croire un instant que la politique protestante, la vraie politique française, allait être inaugurée à la fin du xvi" siècle : le scepticisme de Henri IV ruina à jamais cette espérance.
« Paris vaut bien une messe », disait le sceptique roi de Navarre en frappant la Ligue d"un coup mortel. La messe a coûté cher. L'abjuration de Henri IV était inutile puisque la Ligue était définitivement vaincue, puisque la France entière était écœurée des crimes du lanatisme catholique, indignée contre les excès des moines et des Guises, puisque les soldats à écharpes blanches du Béarnais étaient les maîtres de presque toutes les forteresses : cette abjuration était une trahison envers toutes ces vaillantes troupes de modérés et de protestants qui, malgré la Saint-Barthélemy, les massacres et les persécutions, étaient parvenues à briser les fers imposés par les Valois et à vaincre les bourreaux. L'abjuration n'empêchera pas le poignard de Ravaillac de frapper Henri IV dans les rues de Paris et elle permettra à son petit-fils,
en 1682, de chasser hors de France les petits-neveux de tous les soldats qui, fidèles au panache blanc de son aïeul, avaient, au prix de leur labeur et de leur sang, conquis la couronne de France pour la maison de Bourbon.
Les protestants avaient triomphé sur les champs de bataille : l'abjuration de leur chefleur enleva le fruit de toutes leurs victoires : l'église catholique, celle de la Ligue, vaincue au grand soleil, reconquit toute la puissance et scella sa victoire sous le règne de Louis XIV par les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes : les Guises victorieux du Béarnais n'auraient pas fait plus pour l'église catholique ! Les Bourbons reniant la foi de Calvin, étaient devenus les adeptes fanatiques de la politique de la maison de Lorraine !
Voilà quelle fut toujours la politique des rois ! L'histoire de la France monarchique n'est que l'histoire de la folie du gouvernement royal, depuis les équipées insensées de Philippe de Valois à Crécy, de Jean-le-Bon à Poitiers, jetant, par un stupide entraînement qu'ils croyaient être un sentiment chevaleresque, d'innombrables armées en proie à une poignée d'archers anglais, jusqu'à Charles IX faisant égorger des milliers de Français en la sanglante nuit de la Saint-Barthélemy, jusqu'à Louis XIV révoquant l'Edit de Nantes et ruinant la patrie pour plaire aux jésuites et à la veuve Scarron, jusqu'à Louis XV combattant contre son alliée de la veille, la Prusse, au profit de son ennemie, l'impératrice Marie-Thérèse, et cela pour plaire à une indigne courtisane, Mme de Pompadour !
Mais toutes les folies royales, celles qui ont eu pour la patrie, les plus effroyables conséquences, ont été dues au fanatisme religieux : le cléricalisme, à travers les âges, a toujours été le grand fléau de la France. C'est à lui que l'on doit toutes les ruines amoncelées sur le sol national : ce que nous avons dit plus haut, c'est l'histoire de la France sacrifiée à l'Eglise catholique. — Et cette triste histoire s'est continuée jusque pendant le xixe siècle, où l'on a vu le gouvernement impérial s'aliéner à jamais le royaume d'Italie, qu'il avait fait, en maintenant contre les aspirations de tout le peuple italien le pouvoir temporel des papes.
Tes flancs ! ô noble terre de France ! tes flancs sont inépuisables !
De tes propres mains, tu t'es fait les plus horribles blessures, tuas fait couler le plus noble, le plus pur de ton sang et cependant tu as toujours enfanté en une éternelle jeunesse!
Au xine siècle, tes enfants du nord se jetant sur tes fils du midi, égorgent les Albigeois, étouffent dans le sang et les flammes « la grande hérésie provençale qui fut l'aînée des sociétés « modernes » ; (i) plus tard ce sont les guerres de religion au milieu desquelles apparaît dans une sanglante auréole la nuit de la Saint- Barthélémy ; c'est Louis XIV révoquant l'Edit de Nantes, chassant de France l'élite du commerce et de l'industrie qui va porter à l'étranger les arts, la science, le génie, l'âme même de la patrie ; plus tard encore, c'est la Convention s'immolant elle-même. Et cependant toujours la France, sur son sol inépuisable, a fait germer de nouvelles gloires, a reconquis une nouvelle jeunesse.
Sous Philippe de Valois, sous Jean le Bon, sous Charles VI , sous Charles VI l , ce sont successivement la peste, la famine, les excès des Anglais victorieux, la révolte des Jacques, la répression épouvantable des nobles, les luttes civiles et meurtrières des Armagnacs et des Bourguignons, qui viennent durant plus d'un siècle transformer la France en un immense désert couvert de ruines et de cadavres, en un charnier épouvantable ; et la France derrière la bannière de la « bonne Lorraine, » se relève grande, forte et puissante sous Louis XI , comme si, à l'exemple de l'oiseau merveilleux de la légende, elle renaissait des cendres du bûcher de Rouen, où avait succombé l'héroïque paysanne. C'est la longue série des guerres insensées et ruineuses au-delà des Alpes de Charles VIII, de Louis XII, de François Ier, ce sont les effroyables guerres dereligion, les massacres des protestants, qui ensanglantent le XVIe siècle, et, sous Henri IV, sous le génie merveilleux de Richelieu, la patrie française, forte et vivante, dicte ses volontés à l'Europe, enfante tous les grands hommes d'un des plus heureux siècles de la littérature humaine. Ce sont les folies Louis XIV. les guerres étrangères les plus extravagantes contre la Hollande, contre l'Europe entière, les persécutions contre les protestants, la révocation de l'Edit de Nantes, ce sont les
(i) Jarrin. La Bresse et le cBugey, t. I. p 277 et 278.
désastres du règne de Louis XV qui ne firent que rendre pires encore les agissements du règne précédent, et, malgré la misère immense, ^la dépopulation du pays, les calamités publiques, la France, dans un effort sublime, crée la génération la plus brillante et la plus vaillante qu'elle enfanta jamais, celle des encyclopédistes, des philosophes, des économistes, des Voltaire, des Montesquieu, des Diderot, celle enfin de la Révolution, de Mirabeau, de Danton, de Vergniaud, de S1 Just, celle qui affranchit l'humanité et, contre l'Europe entière coalisée, proclama la liberté.
Napoléon la ruine à nouveau, l'épuisé d'hommes et d'argent : jamais elle ne se relèvera, disaient les alliés victorieux en 1814, et, un an après, elle balançait dans les champs de Waterloo la fortune et les destinées de l'Europe ! Jamais elle ne se relèvera, répétaientils après ce nouveau désastre, et, dès 1820, elle menait le monde avec ses poètes, Lamartine, Musset, Hugo, avec ses écrivains comme Chateaubriand, avec ses orateurs, Foy, Manuel, Royer-Collard ; en 1827, son drapeau flottait triomphant à Navarin; en 1830, à Alger; en 1832, sur la citadelle d'Anvers.
Jamais la France ne se relèvera, répétaient ses ennemis après les lugubres désastres de 1870, suite fatale des folies de l'Empire, et, la cicatrice encore ouverte, la plaie encore saignante, la République reconstituait les forces nationales, étonnait l'Europe à sa grande fête industrielle de 1878, promenait triomphalement les trois couleurs à Tunis, au Tonkin, à Madagascar, éblouissait le monde à ses grandes assises du Champ-de-Mars de 1889.
La jalousie et l'envie de ses rivaux ne prévaudront jamais contre elle.
Il est éternellement vrai ce mot de Michelet écrivant après avoir tracé l'émouvant tableau de la patrie déchirée, ensanglantée, à la mort du roi Jean-le-Bon :
« La France, toute mutilée et ruinée qu'elle était, se retrouvait « encore, de l'aveu de ses ennemis, la tête de la chrétienté. C'est « son sort, à cette pauvre France, de voir de temps à autre l'Europe « envieuse s'ameuter contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque fois « ils croient l'avoir tuée ; ils s'imaginent qu'il n'y aura plus de « France; ils tirent ses dépouilles au sort; ils arracheraient
« volontiers ses membres sanglants. Elle s'obstine à vivre. Elle « survécut en 1361, mal défendue, trahie par sa noblesse : en 1708, « vieillie de la vieillesse de son roi; en 181 5 encore, quand le
« monde entier l'attaquait Cet accord obstiné du monde contre
« la France prouve sa supériorité mieux que des victoires. Celui « contre lequel tous sont facilement d'accord, c'est qu'apparemment « il est le premier. » (1)
La France, envers et contre tous, malgré les envieux et les jaloux qui bavent sur sa route, continuera son œuvre civilisatrice, jetant à profusion au monde les trésors accumulés par le génie et le labeur de ses enfants.
Aussi cet éternel sacrifice de la France à l'humanité, cette générosité immense payée d'éternelles souffrances arrachaient-ils cet aveu à un homme d'Etat italien :
« La France a expérimenté et expérimente pour nous tous ; elle « porte la peine de ses mécomptes, nous en sommes sauvés par « elle. Nous devons tous de l'admiration et de la pitié à cette Niobé « des nations, qui voit mourir ses fils et ne se putréfie pas elle-même. « C'est en elle, depuis des siècles, que l'histoire de l'humanité se « fait ; c'est par elle, depuis des siècles, que l'humanité marche ; « c'est son cœur qui, le premier, s'est ému et s'émeut pour toutes « les douleurs humaines » (2).
La France, la terre des droits de l'homme, tenant haut le flambeau de la civilisation, marchera toujours la première à la tête des nations dans la voie du progrès vers l'idéal suprême de justice, de liberté, d'égalité et de fraternité.
(1) Histoire de France, t. IV, p. 315.
(2) M. Bonglii. Lettre écrite en 1890.