QUATRE DISCOURS
prononcés
par Alexandre BÉRARD
Discours prononcé, le 14 juillet 1889, à un banquet donné dans les ruines du Château féodal de Saint-Germaind'Ambérieu (Ain).
Mes chers Concitoyens,
Au milieu de ces ruines féodales, au milieu de ces vieilles murailles qui furent jadis le château redoutable des rois burgundes, des comtes de Savoie, des Dauphins, en ce jour du 1 4 juillet 1 889, qui est l'anniversaire d'une des dates les plus glorieuses non seulement de l'histoire française, mais encore des annales de l'humanité, au milieu des libres citoyens du canton d'Ambérieu, mes amis, je lève mon verre à la République, fille de la Révolution, à son avenir, à son indestructibilité!
Ce que nous venons fêter ici, c'est l'œuvre de la Révolution, son oeuvre dans le passé, son œuvre dans l'avenir par la République, qui continue ses traditions, qui réalise ses principes.
Et, certes, en aucun lieu, pareil toast ne saurait être porté; en aucun lieu, on ne saurait plus légitimement fêter les conquêtes libérales et glorieuses de la démocratie française sur le despotisme et l'aristocratie.
Ici, en effet, se dressent tous les témoins du passé, les fiers donjons aujourd'hui ruinés, Saint-Denis, les Allymes, Saint-Germain, la despotique abbaye d'Ambronay aujourd'hui croulante. Orgueilleux débris du despotisme théocratique , féodal et royal, vous ne restez plus que pour attester la servitude d'autrefois et la victoire du peuple de France!
Et là, au milieu de ces murailles démantelées de l'antique donjon des rois burgundes, des seigneurs savoisiens, qui firent trembler nos ancêtres, nous, fils de la Révolution, nous sommes fiers de célébrer la conquête de ces paysans bugistes qui, pied à pied, la pioche à la main, ont gravi la montagne que jadis ils ne regardaient qu'en tremblant, ont jusqu'au milieu de la cour du vieux manoir planté les ceps de leurs vignobles, suspendu jusque dans les salles d'armes des rois et des comtes les pacifiques et glorieux outils de leur labeur quotidien, établi dans les chambres mêmes, où jadis les hauts-barons soulevaient leurs coupes après la bataille ou après le pillage des voyageurs sur les routes et des villages dans la vallée, ces granjons où ils reposent leurs membres fatigués par le travail et où ils lèvent leurs verres à leurs amis, à la patrie, à la liberté !
Ici, tous nous avons au cœur la reconnaissance profonde pour nos ancêtres qui ont brisé les fers de la nation en l'année glorieuse de 1789, comme tous nous avons le culte de la patrie, l'amour de la République, la loi en la liberté.
Et comment ne serait-il pas ainsi, mes chers concitoyens du canton d'Ambérieu, quand, sans cesse sous nos yeux, est retracée par les lieux mêmes où nous vivons l'histoire du passé? Pour juger la Révolution de 1789, nous n'avons qu'à lever les yeux vers les ruines de Saint-Germain, de Saint-Denis, des Allymes, d'Ambronay, représentant l'Ancien Régime, le despotisme, la servitude et la
mort, et à regarder, d'autre part, ces brillants villages de la plaine, où la démocratie libre et affranchie travaille pacifiquement, vit, se développe au grand soleil.
Pour aimer la République, nous n'avons qu'à nous rappeler avec la France entière l'histoire de ce siècle : et avec elle, nous pourrons affirmer que, seule la République, en assurant la grandeur et la prospérité de la patrie, peut conserver la liberté, maintenir l'égalité, permettre la réalisation de nos rêves de fraternité. Qui donc pourrait oublier l'époque héroïque des annales républicaines, oublier la Convention, aux prises avec d'innombrables ennemis, sauvant l'indépendance nationale et portant les frontières françaises jusqu'aux rives du Rhin ?
Qui donc pourrait oublier aujourd'hui aussi que cette œuvre immense a été perdue quand la France, dans un moment d'égarement, eut sacrifié sa liberté à un César et que Napoléon eut pu, dans son effroyable despotisme, ensanglanter l'Europe entière, entraîner sur la France ruinée par lui l'invasion étrangère et permettre à l'ennemi de démembrer la Patrie?
Qui donc, parmi vous, ouvriers et cultivateurs de France, ne se souviendrait pas de la seconde République qui, en 1848, remit à tous les enfants de la Patrie le bulletin de vote et qui, en fondant le suffrage universel, permit à tous les citoyens d'être les maîtres des destinées du pays? Qui donc, parmi vous, oublierait que cette seconde République, qui avait ajouté à la devise de 1792 le mot de fraternité, après avoir péri dans le guet-apens de décembre, aboutit, grâce à un fatal aveuglement de la nation, à l'odieux régime du second empire, au césarisme, qui, pour conserver le pouvoir, n'hésita pas, dans une dernière folie, d'entreprendre cette guerre dynastique de 1870, qui elle aussi amenait la ruine de la Patrie, les
désastres de Sedan, la perte de l'Alsace et de la Lorraine, qui fêtent dans le deuil et dans l'exil la glorieuse date du 14 juillet?
Ah! certes, après ces douloureuses expériences du césarisme, la démocratie française peut bien dire avec un auteur moderne que « la République est le couronnement de la sagesse ».
Pour la troisième fois, la République est établie sur le sol de France et, pour la troisième fois, elle a victorieusement démontré ce que pouvait faire la liberté.
Après avoir affranchi le territoire, reconstitué notre armée, rétabli nos finances, la troisième République a voté ces lois salutaires sur l'enseignement, qui sont la force et la richesse des jeunes générations, ces lois sur les libertés de réunion, de presse, qui, allant presque jusqu'à la licence sous un régime monarchique, n'eussent pas permis à un souverain de rester vingt-quatre heures sur son trône et que seul pouvait supporter le régime démocratique. Enfin, la troisième République, en cette fête merveilleuse du Champ-de-Mars, à laquelle elle a convié l'univers, démontre en une éclatante et lumineuse manifestation, que, sous ses lois bienfaisantes et libérales, cette vaillante démocratie, qui, aux jours héroïques, a su lutter les armes à la main pour la conquête de ses libertés, qui saura, s'il le faut, voler à la frontière pour défendre ses foyers, a victorieusement engagé, avec une invincible énergie et une merveilleuse activité, la grande bataille du commerce, de l'industrie, des sciences et des arts, et a assuré l'éclatant triomphe du génie français sur ses rivaux de l'ancien et du nouveau monde.
Et c'est dans cette année de 1889 que les partisans du passé groupés autour du drapeau du césarisme s'efforcent dans un suprême assaut de renverser la République! Ces ennemis de la
liberté veulent recommencer les agissements de l'an VIII et de 185 1 , veulent pour la troisième fois livrer la France à César.
Et, comme en l'an VIII, comme en 18$ 1, ils essayentde tromper la démocratie en prenant un masque républicain.
Ils se disent révisionnistes comme Louis-Napoléon Bonaparte se disait socialiste à la veille du 2 décembre.
Soit, la constitution qui nous régit n'est point parfaite; mais cette constitution est certainement la meilleure qu'ait jamais eue la France; cette constitution a assuré au pays la plus absolue liberté, elle a assuré la sécurité des citoyens, la paix et la grandeur de la patrie. Mais, soit, il est des points à modifier : dans l'édifice, il y a des améliorations à introduire ; soit, une révision, les républicains peuvent la désirer; mais cette révision, il faut la faire entre républicains ; cette révision, il faut la faire pour consolider la République et non pour la détruire. Et quels singuliers révisionnistes que ceux qui, pour accomplir cette réforme, s'unissent aux monarchistes et aux impérialistes qui veulent renverser la République! Quels singuliers républicains que ceux qui, sous prétexte d'améliorer la République, demandent aide et concours à ceux qui veulent la détruire! Quand on est dans une maison et que l'on veut, soit la réparer, soit l'embellir, on n'a pas l'habitude de orendre pour ouvriers ceux qui veulent la ruiner de fond en comble!
Et puis, ce n'est pas quand l'ennemi est à ses portes ou quand le feu est à l'édifice qu'on s'occupe de l'embellir, il faut d'abord le sauver.
Mais, j'en ai la ferme conviction, la République nous la sauverons : malgré toutes les calomnies, tous les mensonges, toutes les injures, la démocratie française restera inébranlablement attachée à la République, qui seule lui permettra de grandir par la pratique
constante de la liberté, par le développement incessant et progressif des principes de 1789, par la volonté du seul souverain le suffrage universel.
Ce n'est pas en vain que la France aura durement souffert des terribles leçons du passé; ce n'est pas en vain qu'elle aura vu, à deux reprises, ses foyers envahis, ses frontières démembrées, ses champs arrosés du sang de ses enfants; ce n'est pas en vain qu'elle aura deux fois subi l'invasion étrangère; ce n'est pas en vain qu'elle aura perdu les frontières du Rhin, l'Alsace et la Lorraine; elle sait désormais quel bien précieux est la liberté; elle sait désormais où le césarisme conduit la patrie. Elle le sait, la dictature commence par la proscription, continue par la guerre et finit par l'invasion étrangère.
En terminant, mes chers concitoyens, permettez-moi de vous rappeler un souvenir : ici même, au milieu de ces ruines croulantes, en 1848, — les anciens parmi vous en ont gardé le souvenir! — les républicains d'Ambérieu, guidés par la même pensée que celle qui nous anime aujourd'hui, avaient organisé un banquet auquel assistaient Edgar Quinet et Baudin, le penseur et le martyr, deux hommes qui luttèrent jusqu'à la mort contre le despotisme de César. Que leur mémoire soit en ce jour saluée par nous avec un pieux respect !
Et en nous rappelant les conseils de Quinet, la mort héroïque de Baudin, mes chers concitoyens, nous qui en avons au cœur la foi en la liberté, qui sommes et resterons toujours républicains, levons nos verres à la mémoire de tous ceux qui ont lutté pour l'avènement de la République et levons-les aussi, sous ce grand soleil de Messidor, à l'affermissement de la République sur le sol de la patrie française!
Discours prononcé au Comice agricole de Belley, le 9 septembre 1889.
Mes chers concitoyens,
La vaillante démocratie du Bugey a depuis longtemps pris pour devise ces mots glorieux : « Travail et liberté ! » Depuis longtemps sa merveilleuse activité a démontré sa puissante vitalité.
Cette démocratie a le culte de la liberté : elle ne demande qu'à se développer librement par un labeur opiniâtre et quotidien.
A côté de ses étroites vallées où elle a fait montre de son sénie industriel, où elle a fait grandir et prospérer des usines qui sont venues s'accrocher aux bords de ses torrents, elle n'a pas hésité à gravir les flancs les plus escarpés de ses montagnes pour exiger de la terre moissons et récoltes.
Depuis les champs de la plaine de l'Ain et les bords riants du Rhône jusqu'aux cîmes boisées du Colombier, à travers ses champs aux riches moissons, ses coteaux chargés de vignobles, ses vastes prairies et ses forêts de sapins, la démocratie bugeysiennc n'a pas laissé un pouce de terre sans chercher à lui arracher les trésors que la nature lui a confiés pour la vie de l'humanité.
Rien ne rebute son robuste travail, ni la pente rapide des montagnes, ni les fléaux qui en un jour viennent emporter le labeur de tout un siècle. Elle sait que le sol sur lequel elle vit est merveilleux de richesse et c'est par son travail opiniâtre qu'elle montre sa reconnaissance à la nature bienfaisante.
Mais elle le sait aussi, le travail ne peut être productif que lorsque le travailleur est libre, que lorsqu'il est le maître absolu de sa destinée. Aussi a-t-elle toujours été profondément attachée à la cause de la liberté, à la cause de la République, sans laquelle la liberté ne saurait exister.
Cette terre du Bugey a toujours enfanté à travers les âges des apôtres et des martyrs de l'affranchissement de l'humanité depuis Pierre de Vaux, le chef des révoltés de Lyon, depuis Bonnivard, le prisonnier de Chillon, jusqu'à Baudin, l'héroïque victime du césarisme ! Nos Bugistes ont toujours été les meilleurs disciples de la Révolution de 1789 et les plus ardents défenseurs de la République.
Et puisque nous parlons de 1789, puisque nous célébrons en cette année ce glorieux anniversaire, mes amis les cultivateurs du Bugey, jetons donc les yeux vers les siècles passés, et rappelonsnous la servitude d'autrefois, ne serait-ce que pour bénir la mémoire des martyrs qui ont souffert pour nous conquérir tout à la fois bienêtre et liberté.
Avant cette grande date du 14 juillet 1789, qui vit crouler la Bastille et avec elle tout l'ancien régime, ses privilèges honteux et son despotisme, avant la nuit immortelle du 4 août qui consacra le triomphe de l'indépendance humaine, la terre et le cultivateur étaient esclaves l'un et l'autre, c'est dire que la terre rapportait seulement ce que la nature faisait germer de ses propres forces, presque
malgré les hommes, c'est-à-dire que le cultivateur était dans la plus épouvantable misère.
Avec la dîme, les droits seigneuriaux, la corvée, la taille, qui à eux seuls formaient un total annuel de 188,000,000 de livres, les cultivateurs, qui supportaient seuls ce fardeau, — les nobles et le clergé, possesseurs de la plus grande partie du territoire, étant exempts de presque tout impôt, — se voyaient entravés dans leur culture parles droits de chasse des seigneurs, dans la vente de leurs denrées par les innombrables droits de douane et de péage intérieurs qui faisaient pourrir sur place les denrées là où les récoltes avaient été abondantes pendant que la famine sévissait dans la province voisine.
Aussi ce peuple qui, proportionnellement, payait plus d'impôts qu'aujourd'hui, étant donnés tout à la fois l'accroissement qu'a subi la valeur des choses et l'exemption des privilégiés d'alors, ce peuple qui, en 1786, payait, d'après Bailly, inspecteur général des finances, 880,016,000 livres, ce peuple mourait de faim et voyait à chaque instant la famine faucher à grands coups dans ses rangs : de 1690a 171 5, 6 millions de Français sur 22 succombent delà seule privation de nourriture !
C'est de cette terre que La Bruyère a tracé, parlant des paysans du xvne et du xvinc siècle, l'effroyable tableau de leur misère : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, « répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, « attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté « invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se « lèvent sur leurs pieds ils montrent une face humaine ; et, en effet, « ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tannières où « ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux
a autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir « pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils « ont semé. »
Et pendant que ces paysans mouraient de faim, Louis XIV engouffrait l'or arraché au labeur, à la misère, au sang de ses sujets dans les fastueuses constructions de Versailles, de Saint-Cloud, de Marly, achevant de ruiner le peuple de France pour la satisfaction de ses appétits et de son orgueil.
Et ce peuple ruiné, ce peuple misérable, « ce peuple martyr auquel « selon le mot d'un homme peu suspect, la Fare, évêque de Nancy, <( la vie semblait n'avoir été laissée que pour le faire souffrir plus « longtemps », eut le courage et la force de forger, au milieu de ses douleurs, les armes avec lesquelles il devait conquérir sa liberté.
En cette année de 1889, les paysans de France doivent plus que tous les autres citoyens de la patrie célébrer l'anniversaire glorieux de la délivrance, car eux plus que tous les autres ont souffert du despotisme de l'Ancien Régime — et eux moins que tous les autres doivent oublier le passé, eux qui, alors qu'ils conduisent la charrue à travers les sillons ou qu'ils frappent de leur pioche le flanc des coteaux, ont sans cesse sous les yeux quelque donjon en ruines témoin éternel de l'esclavage d'autrefois !
A l'heure actuelle, la terre est libre, le cultivateur est libre. Et la terre affranchie, sous le joyeux labeur du paysan qui sait que c'est pour lui, pour sa famille qu'il fait germer les moissons, la terre, malgré des fléaux passagers, inévitables obstacles élevés par la nature devant l'activité humaine, répand à flots ses trésors,
Mes amis du Bugey, vénérons la mémoire de ceux qui sont morts pour donner à la terre et au cultivateur leur liberté !
Aujourd'hui, après un siècle de luttes et de combats, grâce aux efforts de la démocratie française, à l'avant-garde de laquelle ont toujours marché les enfants du Bugey, la République est définitivement fondée sur le sol de la patrie française : rien ne saurait prévaloir désormais contre elle : la liberté et l'égalité conquises sont désormais à l'abri de toutes les tentatives des coalitions même les plus monstrueuses. Tous ses ennemis dans leur rage effrénée peuvent se coaliser, la République vivra.
Mais l'œuvre n'est point achevée : la République ne doit pas vivre seulement, elle doit encore grandir et se développer ; elle doit sans cesse avancer dans la voie du progrès ; elle doit accomplir toutes les réformes que réclament légitimement les masses populaires et pour la réalisation desquelles elle existe.
Elle n'est même que le moyen de les réaliser.
La République c'est le régime des travailleurs, des ouvriers des villes et des ouvriers des champs : elle doit donc consacrer tous ses efforts à rendre leur sort meilleur.
Sans doute, elle a déjà beaucoup fait depuis 1875 5 e^'e eu* ^a'1 plus encore si, depuis quinze ans, elle n'avait pas eu à lutter pour défendre sa propre existence contre les appétits et les manœuvres criminelles des vieux partis monarchiques.
Ce qu'elle a fait pour l'agriculture et l'industrie, faut-il le rappeler ? En 1869, il y avait sur notre territoire 16,920 kilomètres de voies ferrées; aujourd'hui il y en a 52,000; de 7,300 kilomètres, ses rivières navigables ont été étendues à 1 1,855 kilomètres et les canaux de 3,369 kilomètres à 4,780. La vicinalité a laquelle l'Empire consacrait 841,000,000 a vu son budget sous la République s'élever à 1,444.000,000.
Faut-il parler des lois supprimant les droits du Trésor sur les
ventes judiciaires au-dessous de 2,000 francs, sur l'enregistrement sans frais des immeubles ruraux parcellaires, sur le dégrèvement de moitié des impôts sur les chevaux et les voitures des cultivateurs, sur la création d'un service sanitaire contre les épizooties, sur l'exonération pendant quatre ans de l'impôt foncier des terrains nouvellement plantés de vignes ?
Faut-il vous dire que l'enseignement professionnel tant industriel qu'agricole a été répandu à profusion ? Et, à ce propos, mes amis, laissez-moi vous dire que bientôt, grâce à la noble initiative du Comice agricole et du Conseil municipal de Belley, vous aurez, j'espère, ici même, une nouvelle preuve de ce zèle de la République à encourager l'enseignement agricole.
La République a donc beaucoup fait pour les ouvriers des campagnes, et c'est pour cela que ces ouvriers lui sont inébranlablement attachés; mais il lui reste beaucoup à faire, et, le progrès étant indéfini, il lui restera toujours à faire pour l'amélioration matérielle, intellectuelle et morale de la nation tout entière.
Débarrassée définitivement, grâce au scrutin du 22 septembre prochain, des attaques de nos ennemis de toutes sortes, la République pourra consacrer tousses efforts, tousses soins aux réformes économiques et sociales, au développement du bien-être des travailleurs.
Cette tâche sera celle du second siècle de l'ère révolutionnaire : la première aura été consacrée à la conquête de la République et de la Liberté, la seconde sera celle du perfectionnement social et économique de la démocratie.
Dès demain, à l'occasion du renouvellement des traités de commerce avec les autres nations, la République devra déployer tous ses soins, tout son zèle pour le développement de l'industrie
nationale, sans oublier que la politique économique suivie depuis trente ans a permis à la France d'éblouir le monde, en cette année de 1M89, par cette merveilleuse Exposition, résultat grandiose des labeurs de la démocratie républicaine, vivante et triomphante, malgré la jalousie des envieux et malgré les désastres que, il y a dix-huit ans, le césarisme a lait fondre sur elle.
A cette œuvre, certes, la démocratie bugeysienne ne se désintéressera pas ; elle sera la première à lutter pour la réalisation des réformes ; elle sera la plus vaillante à travailler pour accroître encore le trésor des richesses nationales.
Aussi, je salue avec espérance le glorieux avenir de la démocratie bu geysienne : en effet, pour conquérir richesses et prospérité, elle n'a qu'à rester fidèle à sa devise : « Travail et Liberté ».
Discours prononcé à Bourg le 10 novembre 1889
A la suite des élections législatives de septembre et octobre 1889, le parti républicain de l'Ain avait organisé, pour célébrer sa victoire, un grand banquet à Bourg. Divers toasts avaient été portés par les sénateurs et les députés. M. Gustave Mignon rédacteur en chef du Courrier de l'Ain, ajoutait dans le numéro du 1 novembre :
« La série des toasts serait close ; mais un grand nombre de nos amis sollicitent « M. Bérard, le distingué conseiller général d'Ambérieu, de prendre la parole. M. Bérard « se rend à leur désir et nous nous en félicitons, car jamais l'élégant orateur n'a été « mieux inspiré, je dirai même plus pathétique ; nos lecteurs en jugeront en lisant la « remarquable improvisation qui a éiectrisé l'assistance et que nous avons réussi à « reconstituer à peu près complètement. »
Mes chers amis,
Je lève mon verre à l'union indissoluble de la démocratie de nos quatre provinces, la Bresse, la Dombes, le Bugey et le Pays de Gex !
Cette démocratie a toujours été unie à travers les âges ; son histoire est la même; les cœurs de ses enfants ont toujours battu à l'unisson. Dès que l'indépendance leur a été rendue, tous d'un commun accord ont poussé le même cri : Vive la République! Vive la liberté !
Sur ie sol de nos quatre provinces, la démocratie libérale et progressiste ne reniera jamais ses principes et son passé. Et, si, dans cette dernière tourmente de laquelle la République vient de sortir triomphante, le sulFrage universel, dans un moment de fol égarement, eût livré la majorité du Parlement aux ennemis réactionnaires, j'en suis certain, notre région de l'Est, tous ces départements du Rhône et de la Saône, l'Ain en tête, n'eussent pas cessé eux d'affirmer leur foi républicaine.
Mais ce n'est pas seulement pour avoir une République de nom, n'ayant de républicain que l'étiquette, que la démocratie a triomphé — il y a des républiques aristocratiques, il y a des républiques cléricales ; — ce que veut la démocratie française, c'est une République nettement progressiste, tendant de plus en plus à réaliser les rêves de justice et de fraternité.
Les Républiques ont trois ennemis : le cléricalisme, qui n'est pas une secte religieuse, mais l'asservissement de l'Etat à l'Eglise, et que nous avons vaincu en 1876 et en 1877, alors qu'il résumait toutes les réactions ; le césarisme que la France vient de repousser avec dégoût ; et enfin la ploutocratie qui tend à remettre à une caste de millionnaires les biens, les destinées et le gouvernement de la patrie.
C'est sous cette troisième forme que la réaction, qui ne désarme jamais, va recommencer la lutte. Eh bien ! elle succombera : jamais la démocratie de l'Ain ne se laissera séduire, égarer, asservir par la ploutocratie.
Non ! jamais la patrie de Quinet ne deviendra la proie de la ploutocratie, pas plus que la patrie de Baudin ne pouvait devenir la servante du césarisme !
Mais, pour triompher, la démocratie doit rester unie, mettant de
côté les personnalités, les coteries et les groupes. Cette union seule lui donnera la victoire sur ses ennemis.
(Montrant un tableau suspendu au mur, qui représente la mort des derniers Montagnards, Romieu, Goujon, Soubrany, etc...)
Tenez, souvenez-vous du passé : eux, les grands martyrs de la liberté, ils sont tombés sous les coups de leurs frères d'armes, et quand la Gironde eut péri parla Montagne, la Montagne succomba à son tour et ce fut César qui recueillit l'héritage de la Révolution !
Le sang de ces grands martyrs ne sera pas infécond ; l'enseignement de l'histoire ne sera pas oublié ; la démocratie restera indissolublement unie pour le triomphe de la liberté, pour la grandeur de la Patrie et de la République !
De son côté, le 12 novembre 1889, Y Alliance Républicaine de Bourg, citant le même discours, disait :
« Répondant à l'appel de nombreux convives, M. Bérard, conseiller général du canton « d'Ambérieu, dans une chaleureuse improvisation, a soulevé des tonnerres d'applaudis- « sements. Sa parole inspirée et éloquente s'est élevée jusqu'au sublime >.
Discours prononcé à Ambérieu-en-Bugey (Ain), le 14 juillet 1891
Mes chers concitoyens.
C'est avec une joie profonde que, au milieu de vous, en cette vivante et démocratique cité d'Ambérieu, je lève mon verre à la France, à la République, à la démocratie, à ces trois grandes figures, dont la cause se confond et que, ici, tous nous aimons d'un même amour.
Depuis un siècle, la cause sainte de la patrie n'est-elle pas étroitement solidarisée à celle de la République, de la liberté et de la démocratie? Depuis un siècle, n'avons-nous pas vu la France sans cesse trahie et livrée à ses ennemis par les gouvernements monarchiques et sans cesse relevée, fortifiée, grandie par la République? Il y aura un siècle demain que pour la première fois la convention républicaine, à la voix puissante de Danton, dans les champs de Valmy, sauvait la patrie des hordes prussiennes, auxquelles la livrait le roi Louis XVI; il y aura un siècle demain que les armées républicaines, aux accents sublimes de la Marseillaise, non seulement sauvaient la patrie de la coalition des rois étrangers.
des aristocrates émigrés enrôlés dans les cohortes des Pitt et des Cobourg, de l'insurrection royaliste de la Vendée qui traîtreusement, quand la France faisait face à l'Europe entière, essayait de la poignarder par derrière, non seulement ces armées héroïques la sauvaient, mais encore, en leur marche triomphale, partout renversant les trônes et proclamant la fraternité des peuples, elles portaient jusqu'au Rhin et jusqu'aux Alpes les bornes de la patrie, lui assurant ses frontières naturelles, fondant sa liberté et lui donnant en même temps force et grandeur. Et cette œuvre ne fut détruite qu'après que Bonaparte eut fait dévoyer la Révolution de sa route et eut enchaîné la liberté : ses frontières naturelles conquises par la République, la France les perdit, malgré les héroïques efforts de son peuple démocratique luttant sous les murs de Paris comme dans nos défilés de l'Albarine, quand Napoléon l'eut épuisée en ses folles campagnes et quand les Bourbons purent restaurer leur trône avec l'aide des baïonnettes étrangères!
11 y a vingt ans, la France était livrée presque sans défense par l'incurie du régime impérial à l'ennemi teuton, qui, grâce à cette trahison, arrachait de sa chair palpitante l'Alsace et la Lorraine. Et la France, au grand souvenir de i 792, se jetait dans les bras de la République qui, héroïquement, sur les champs de bataille, sauvait son honneur et qui, la paix conclue, relevait ses finances, refaisait son armée, étendait victorieusement son empire à Tunis, à Madagascar, au Tonkin, la faisait si grande et si prospère qu'elle triomphait magnifiquement dans le domaine des arts, des sciences, des lettres, de l'industrie et du commerce aux grandes assises pacifiques du Champ-de-Mars de 1878 et de 1889!
Aussi, depuis un siècle, les ruines et les désastres de la patrie sont intimément unis à l'empire et à la monarchie; depuis un
siècle, sa gloire et sa prospérité sont intimement liées à la République.
Et la République a fait la France si forte, si grande, qu'elle a soulevé la jalousie et la crainte de ses rivaux et que nous voyons son éternel ennemi d'au-delà du Rhin chercher sans cesse de nouvelles alliances, essayer de grouper contre elle tous les gouvernements monarchiques. Qu'importe! la France républicaine, forte de son bon droit, sait qu'elle a pour elle les peuples, qui font des vœux pour son triomphe, sa cause étant la leur; elle sait qu'elle a pour elle l'éternelle justice! Or, les gouvernements passent, les peuples restent ; les droits de la justice sont imprescriptibles et, tôt ou tard, ils s'imposent toujours.
Mais la République qui, depuis un siècle, a fait la grandeur et la force de la patrie, alors que les rois et les empereurs la trahissaient, alors que l'aristocratie combattait contre elle dans les rangs des Prussiens et des Autrichiens, cette République c'est celle du peuple de France, c'est celle de la démocratie tout entière; aussi en notre pays de France, ne peut-on comprendre la République sans la démocratie, sans la devise Liberté, Egalité, Fraternité.
Depuis un siècle, les classes aristocratiques, celles qui ont lutté sans cesse contre la démocratie, n'ont cessé de lutter aussi contre la République, confondant absolument leur cause avec celle du trône.
Depuis vingt ans surtout elles ont fait des efforts inouïs pour empêcher la République de jeter des bases indestructibles sur le sol de la patrie : le 1 6 mai, le 24 mai, l'aventure boulangiste sont d hier, et, dans toutes ces luttes violentes, où nos adversaires n'hésitaient pas a employer le mensonge, la calomnie, c'était
toujours la République que l'on voulait détruire, la gueuse que l'on voulait étrangler. Vains efforts, la démocratie triomphante a maintenu la République malgré toutes les coalitions des cléricaux, des royalistes, des impérialistes.
Et alors ceux-ci, définitivement vaincus, voyant qu'il fallait renoncer à jamais à leurs illusions monarchiques, qui ont roulé dans la boue avec le cheval noir du brav' général, ces hommes, qui sont et resteront toujours les ennemis de la démocratie, se déclarent républicains et on a pu voir solennellement adhérer à la République des gens qui jusque-là avaient combattu la République avec le plus de violence : selon le mot de Paul Bert, « les jésuites « se sont faits républicains ».
Nouvelle manœuvre, nouvelle tactique, qui ne tromperont point le peuple de France : la République que les nouveaux convertis veulent donner à la patrie c'est une République copiée sur celle de Y ordre moral, une République cléricale et aristocratique.
C'est la ploutocratie cléricale qu'ils veulent implanter à la place de la démocratie libérale. C'est le règne des classes dirigeantes, d'une caste de millionnaires qu'ils veulent inaugurer.
Certes, nous ne voulons pas mettre hors la loi les millionnaires ; nous ne voulons qu'une chose, leur donner dans la République une place égale à celle des autres citoyens, ni au-dessus, ni audessous, tandis que les ploutocrates veulent constituer, en leur faveur, une aristocratie. Mais, puisque l'immense majorité de la nation est formée de paysans, d'ouvriers, de négociants, de travailleurs de la pensée ou de l'outil, nous voulons une République de pnysans et d'ouvriers, nous voulons une République de travailleurs, une République démocratique.
Il faut que la République, suivant son beau titre, soit la chose
de tous les citoyens et non le patrimoine d'une caste. Il faut que la République, fondée sur la liberté et l'égalité, tende de plus en plus à réaliser les rêves généreux de fraternité humaine.
La démocratie a trois ennemis éternels : le cléricalisme, qui n'est point une doctrine religieuse, mais qui est l'asservissement de l'Etat à l'Eglise; le césarisme, qui est l'assujettissement d'un peuple à un homme ; la ploutocratie, qui est l'asservissement de la nation à une caste d'homme riches, et qui est à la fortune ce que le cléricalisme est à la religion.
La réaction sur notre sol de France, depuis vingt ans, a successivement pris la bannière de ces trois ennemis pour anéantir la démocratie : c'est sous la bannière cléricale que, de 187 1 à 1885, tous les vieux partis monarchiques ligués se sont précipités à l'assaut de la République; hier, en 1888 et en 1889, la réaction a tenté un violent effort à la suite d'un aventurier; aujourd'hui, vaincue avec le cléricalisme et le césarisme, elle lutte pour livrer le peuple de France à une caste ploutocratique, qui serait tout à la fois la détentrice de la fortune publique et la maîtresse des destinées nationales.
Eh bien! non, elle sera encore une fois vaincue : la démocratie qui a vaincu l'hydre réactionnaire et autocratique, quand elle portait les couleurs de la théocratie et de César, triomphera encore de son éternelle ennemie, malgré sa nouvelle tactique. Non, la démocratie française ne s'est pas affranchie du joug du clergé et des chaînes de la dictature pour se courber devant le veau d'or : la démocratie française, jalouse de ses droits, restera la souveraine maîtresse de ses destinées, n'ayant que le culte de la justice, n'ayant d'autre idéal que le progrès de l'humanité, réalisant chaque jour davantage sa glorieuse devise de liberié et d'égalité, tendant de plus en plus à réaliser son rêve sublime de fraternité.
Eh bien ! en ce jour du 14 juillet, qui rappelle l'immortel souvenir du premier soulèvement de la démocratie française renversant, à la voix de Camille Desmoulins, la Bastille, symbole lugubre et trop réel de tout l'Ancien Régime, au milieu de cette population d'Ambérieu qui toujours fut et toujours restera inébranlablement attachée à la République, auprès de ce défilé des Balmettes, où, en 1814, tombèrent nos pères pour la défense du sol de la patrie envahie, nous pouvons, mieux que partout ailleurs, lever nos verres à ces trois choses indisi vibles : A la France! A la République! A la Démocratie !