CHAPITRE PREMIER
Les vallées Vaudoises
Avant d'écrire un drame il est nécessaire de tracer le cadre, dans lequel il doit se mouvoir: avant de jeter sur la scène les personnages qui doivent parler et agir, il faut bâtir le théâtre sur lequel ils parleront et agiront.
Quand le voyageur prend la route de Gap, en quittant Grenoble, gracieuse cité, qui repose comme un riche diamant au milieu d'un superbe écrin formé de monts étincelants, au pied du Moucherotte, s'étalant comme un éventail de pierre contre les rayons du soleil couchant, il suit les rives tourmentées du Drac et, très vite, il s'élève sur les flancs escarpés de hautes montagnes, la voie ferrée suspendue au-dessus de pittoresques abîmes et dominée elle-mêmepar les hautes cîmes des Alpes.
C'est encore le nord, la région septentrionale de la France avec sa nature verdoyante, ses immenses champs de culture, ses noires forêts. Tout à coup, après le passage d'un tunnel, au col du Fau, changement subit : les montagnes deviennent arides, le sol est desséché, le soleil est celui de la Provence : là commence la terre vaudoise.
La première fois que, par une superbe journée d'automne, j'arrivais sur ces hauts plateaux, je fus frappé de ce changement subit, de cette brusque délimitation de zônes.
A deux kilomètres du col, un point central, duquel on embrasse un immense cercle de montagnes (i) : au fond, le massif de la Chartreuse, avec la Dent de Crolle, la Grande-Sure, le Grand- Som, puis, après la coupure du cours de l'Isère, la chaîne du Moucherotte, le Grand-Veymond, le Mont-Aiguille, à la curieuse structure, les montagnes de Luz-la-Croix-Haute, les Alpes gapensaises, le Mont- Ferrand, l'Obiou, le Châtel, au fond, dans le lointain, le Pelvoux, la Medje, puis terminant le cercle les cîmes de Belledonne.
L'immense plateau s'étendait entre ces chaînes arides avec son sol fait de couches schisteuses, striées par des torrents profondément encaissés dans des ravins aux noires parois .
Sur la chaîne du Mont-Ferrand et de l'Obiou, le soleil à son déclin dorait la couche de sable argentifère qui les cache du haut en bas des multiples couleurs de l'arc-en-ciel, revêtant les monts d'un manteau passant du rouge au rose, du rose au bleu cendré, du bleu cendré au gris argent : — et, dans tout ce grandiose paysage, aux vastes et silencieuses étendues, se répandait une immense poésie, mélancolique et sublime.
Et il me semblait que revivait en cette région tout ce peuple vaudois, pour lequel on avait dénudé les montagnes, accumulant les arbres arrachés en hauts bûchers, en cette région dans les ruisseaux de laquelle les cadavres avaient été précipités par les persécuteurs, en cette région, où la dure arête des rochers, les abîmes [profonds suffisaient à eux seuls pour expliquer la longue résistance de ces montagnards gardant leur foi avec une inébranlable persévérance.
Et, devant ce passé qui revivait à mes yeux, en ce cadre superbe, la pensée venait à mon esprit d'écrire l'histoire de ces héroïques martyrs, qui, dans les montagnes des Alpes, durant de longs siècles de despotisme et d'intolérance, ont conservé et sauvé le dépôt précieux de la liberté de conscience.
Le pays vaudois sur le versant français embrasse les cantons de
(i) Le point unique, d'où se découvre ce merveilleux horizon, se nomme Toucherousse et est situé à quelques cents mètres de la gare de Saint-Michel-les-Portes.
Clelles, de Mens et de Corps dans le département de l'Isère, ieè arrondissements d'Embrun, de Briançon et de Barcellonnette.
Ce pays tout entier est formé de hautes vallées séparées entre elles par des montagnes abruptes, d'où roulent d'étroits et rapides torrents, aux eaux grises et mugissantes et, toujours le dominant, « au fond du tableau surgit dans les airs et jusqu'au dôme étin- « celant du ciel, le gigantesque Pelvoux, sans riva! parmi les plus « hautes montagnes de France (i) ».
Une rare végétation sans cesse exposée aux vents froids et violents qui descendent des glaciers : ces pays sont désolés et pauvres au milieu de leur sauvage grandeur.
Les habitants mal nourris et mal vêtus, arrachant à force d'énergie et de travail une maigre alimentation à une terre ingrate, voient souvent leurs villages jusqu'à la dernière chaumière consumés par l'incendie. (2)
Et certes combien l'on comprend que, à la vue de ce pays, un souvenir attristé des misères et des durs labeurs de ces habitants, un enfant des montagnes Briançonnaises jette ce cri éloquent et douloureux : « Ah ! vous êtes belles à contempler et d'une divine « grandeur, ô montagnes de ma patrie ! Vous faites naître à l'âme « des pensées qui montent plus haut que vos crêtes sublimes et « s'étendent dans l'espace infini ; votre vue donne d'ineffables verb tiges à l'âme en proie à l'aspiration d'une existence plus haute,
« plus pure, plus glorieuse Au touriste, au voyageur, au pen-
«< seur, vous versez avec abondance de saines et viriles émotions... « Oui, mais qu'il a besoin de résignation, de patience stoïque et « aussi de courage et de forte opiniâtreté, celui qui veut arracher « le pain de chaque jour à vos flancs durs et inhospitaliers !
« La femme attelée avec la vache et faisant l'office de bête de
(1) M. Aristide Albert. Le pays 'Briançonnais, p. 52. Allier père et fils édit. Grenoble, 1887.
(2) En 1 8 1 6, un sous-préfet de Briançon, M. Chaix, affirmait que sur 6,000 maisons en cent ans, 4.200 avaient été la proie des flammes. Depuis lors, les maisons mieux construites ont résisté plus heureusement au fléau : cela n'empêcha pas que, en 1 89 1 1 deux bourgs, le Monestier-de-Briançon et Auris ont été détruits par un seul incendie. Voir sur cette région l'intéressante monographie de M. Albert, Le pays Briançonnais
« trait, l'homme condamné au labeur du cheval, courbant l'échiné « sous le poids de l'engrais à transporter au loin, de la récolte à « remiser au logis ! quels côtés amers et désolés dans cette bataille a de la vie ! Quel état d'abaissement et combien cette existence est <( disputée à d'âpres destins ! » (i)
Tel est ce pays au xix° siècle, alors que les routes, les voies ferrées le sillonnent : quel était-il aux âges précédents et quelle force n'a-t-il pas fallu aux Vaudois pour y vivre, pour y grandir, pour y défendre leur loir En cette terre désolée, où les c< loups « tenaient la campagne, et, bandits féroces, entraient dans les vil- <( lages, dans les maisons, assaillant bêtes et gens (2) » en cette contrée sans cesse traversée et pillée par les armées royales qui allaient guerroyer en Italie; au milieu de cette rude nature, qui, à elle seule, constituait déjà un élément de persécution, comment les persécutés ont-ils pu, au milieu de cinq siècles de tortures, résister au martyre, aux arbalétriers des archevêques d'Embrun, aux lansquenets de François Ier, aux dragons de Louis XIV ?
Les anthropologistes ont remarqué combien sur tous les points du globe était grande la force de vitalité et de résistance des peuples habitant les montagnes, combien puissant ot fécond a été leur amour de la liberté. C'est avec raison entre autres que Lombroso a noté que « les principaux efforts pour défendre la liberté -v et les dernières résistances à la servitude se rencontrent toujours a chez les habitants des montagnes (3).»
(1) M. Aristide Albert, Le pays Briançonnais, p. 33 et 34. — M. Albert, qui aime passionnément son pays, a consacré d'utiles ouvrages à en retracer les sévères beautés et les âpres grandeurs. M. Albert appartient à Cette pléiade d'auteurs locaux, qui ont borné leur ambition à écrire les mœurs de leur région et l'histoire de leurs provinces, écrivains, dont les œuvres point assez répandues, malgré leur très grand mérite, jettent, par l'étude même des détails, de lumineux rayons sur l'histoire de la patrie tout entière, et avec moins de scrupuleuse conscience des faits historiques, était Raverat, à Lyon, qui, la canne à la main, a parcouru tous nos départements du Rhône, de l'Ain, de l'Isère, de la Savoie, et qui a été à la fois guide intéressant et conteur charmant. Tel est, avec une grande hauteur philosophique, une laborieuse recherche des textes, mou vénéré ami M. Charles Jarrin, qui, à Bourg, a élevé à la Bresse et au Bugey un impérissable ouvrage.
(21) M. Aristide Albert. Le pays Briançonnais, p. 35 et 36.
(î) Influences àes métiers et du climat sur les Révolutions . Archives de l'anthropologie criminelle, n° 32. p. 112. Storck, édit. Lyon i8yo.
Les Vaudois ont été le type peut-être le plus caractéristique de ces montagnards inébranlables dans leur foi et défenseurs quand même de la liberté.
Du reste, leurs hautes vallées, les cîmes élevées des Alpes, si elles étaient pour eux la cause de nombreuses souffrances physiques, favorisaient par là même leur résistance : le froid, les neiges, les glaciers escarpés, les forêts abruptes qui leur rendaient la vie si difficile, les mettaient par contre plus que tous autres à l'abri des attaques de leurs ennemis ou de leurs persécuteurs.
Les Vaudois avaient fixé leurs tentes des deux côtés des Alpes, tout à la fois sur le versant italien et sur le versant français.
Pour étudier l'histoire du peuple martyr, il est donc nécessaire de jeter les yeux tout à la fois sur les hautes vallées où le Pô et ses affluents prennent leurs sources et sur les côtes bordées de précipices du versant occidental des Alpes.
En ce qui concerne ce dernier formé des massifs élevés aux glaces éternelles du Viso et du Pelvoux, nous emprunterons sa description à Elisée Reclus.
Dans leur ensemble, les Alpes du Viso diffèrent de tous les autres groupes alpins par le petit nombre de roches primitives qui s'y trouvent. Il n'y a point de protogine ni de syénite comme dans les Alpes pennines, le gneis et les micaschistes n'y sont représentés non plus que par des masses peu considérables. Par contre, les roches serpentineuses se sont fait jour sur beaucoup de points des deux côtés de la crête, et le Viso lui-même est en grande partie composé de serpentine. Les granits ne'se développent en masses continues que sur le versant italien, où ils forment comme les parois d'un immense amphithéâtre allant rejoindre au nord les montagnes de la Suisse ; mais du côté de la France les roches sont toutes schisteuses ou calcaires jusqu'à la vallée de la Durance. Cette contrée effroyablement ravinée par les eaux, mérite bien le nom de Queyras ou de « Pays des Pierres » que lui ont donné ses habitants; un très grand nombre de montagnes y sont justement désignées par l'appellation de « Ruines » : ce sont d'immenses débris croulants.
Les Alpes du Queyras et du Viso ont été très fréquentées de toute antiquité par les populations limitrophes, à cause des passages qui traversent leur crête. C'est là que se trouvent les chemins naturels qui font communiquer la vallée de la Durance et les régions provençales avec les hauts bassins du Pô, de la Doire et de la Stura, c'est à dire avec toutes les plaines qui entourent le massif du Montferrat ,
Du côté de la France, Embrun, Mont-Dauphin, Briançon surtout sont des places de guerre qui jadis eurent une grande valeur stratégique, mais qui ne se trouvent plus sur le passage des armées. Si la contrée n'avait pas été tant de fois parcourue par les houuues de guerre, les habitants des hautes vallées du Viso auraient peut-être réussi à garder
l'autonomie que semblaient leur promettre l'isolement et le climat spécial de leur patrie. Longtemps, en effet, les populations de l'un et l'autre versant formèrent un groupe distinct, ayant les mêmes traditions et parlant le même dialecte de souche française. Si d'implacables persécutions n'y avaient mis bon ordre, les montagnards du Queyras et des vallées italiennes se seraient également distingués des gens de la plaine par une autre forme de culte religieux, car bien avant la Réforme leur évolution propre les avait éloignés du catholicisme latin : même en dépit des massacres et des exterminations en masse, il reste encore, des deux côtés de l'arête, des « Vaudois » rattachés au protestantisme. Le village de Saint-Véran, le plus haut perché delà Fiance entière, puisqu'il est à plus de 2,000 mètres, est une des communes dont ies habitants ont en partie gardé l'ancienne foi. Ils se distinguent aussi, dit-on, par une instruction supérieure, qu'explique la longue lutte qu'ils ont eu à soutenir
Grande masse de granit, de contour à peu près circulaire, et limitée de tous les côtés par des roches jurassiques et crétacées, les monts de l'Oisans sont peut-être le plus compact et le plus homogène de tous les massifs alpins.
Les monts de l'Oisans sont plus fréquemment désignés sous le nom de massif de Pelvoux, à cause de la superbe cîme qu'on aperçoit de la vallée de la Durance et qui parait si belle avec ses deux cornes de rochers séparées par un long couloir de glace ; mais ce haut sommet cache une pyramide plus élevée, la pointe desAisines ou Barre des Ecrins. Une autre cîme à peine moins haute, l'Aiguille de Medje, se dresse immédiatement au sud de la vallée delà Romanche au-dessus d'énormes éboulis et de champs de glace de plusieuis kilomètres de largeur. En France, il est peu de spectacles comparables à celu; qu'offrent cette montagne et les sommets rivaux, contemplés des hauts pâturages de la Maurieune , ,
De même que les Alpes du Viso, celles de Pelvoux abritaient autrefois des populations libres, et la présence de quelques groupes de protestants épars dans les liantes vallées rappelle encore les temps de l'ancienne indépendance. Mais le gros des Vaudois qui habitaient la Vallouise, la plus belle vallée du massif, a complètement péri. On montre à la base orientale du Pelvoux, la. profonde « balme » Chapelu qui servit longtemps d'asile aux Vaudois persécutés, et où, pendant une nuit d'orage on les égorgea tous, (i)
Quant au versant italien, nous demanderons leur physionomie à l'ouvrage d'un officier du génie français, M. de Rochas d'Aiglun, qui a écrit une intéressante histoire militaire des Vaudois et a décritavec soin l'aspect topographique des vallées orientales. (2)
(1) 'Nouvelle géographie universelle, t. II. p. 1 86, 187 , 188, 189, 194. Hachette, édit., Paris. 1877.
(2) Les Vallées Vaudoises. Etude de topographie et d'histoires militaires. Paris i88i,p. 9 et suivantes. M. de Rochas, qui nous paraît être peu hostile aux idées monarchiques et théocratiques dont les Vaudois furent les victimes, rend (p. 62) ce témoignage peu suspect aux persécutés : c'étaient « des citoyens vertueux, mais des sujets souvent « incommodes et qui, au temps où l'unité de foi paraissait essentielle à la constitution « des Etats, ont provoqué la persécution de ceux-là même qui les estimaient ».
On désigne généralement, écrit-il, sous le nom de Vallées de Piémont, Vallées Vaudoises, Vallées des "Barbets ou simplement Vallées, un certain nombre de vallées situées au revers oriental des Alpes entre le mont Tabor et le mont Viso, qui ont été le foyer de la secte des Vaudois ou Barbets. Ces vallées dont la population est d'environ 2$,ooo âmes, sont constituées par le bassin du Pellice et une partie de celui du Cluson, tous deux affluents du Pô; leur ensemble présente la forme d'un quadrilatère nettement délimité par des crêtes d'un accès difficile. L'usage leur a imposé des noms qui ne correspondent point toujours aux divisions qu'on a coutume d'employer en géographie; en voici le dénombrement :
On appelle Vallée de Luserne, la vallée qu'arrose le Pallice depuis sa source jusqu'à sa sortie des montagnes. Le célèbre vallon à' Angrogne dépend de cette vallée ; quelques autres des vallons latéraux portent également des noms particuliers.
Le vallon de Tramol eu de Saint-Germain et la vallée de Saint-Mai tin sont formées par les bassins du Roussigliardo et de la Germanasque, affluents du Cluson. La vallée du Cluson prend différents noms : elle s'appelle Val Tronchée, de son origine aux Traverses; Vallée de Pragela ou de Haut-Tragela des Traverses à Fénestrelle ; Vallée de Fénestrelle ou du Has-Tragela de Fénestrelle à Bec-Dauphin, et Vallée de Térouse de Bec-Dauphin à la plaine. Le Bec- Dauphin est un promontoire rocheux situé sur la rive gauche du Cluson ayant servi de limite au Dauphiné avant le traité d'Utrecht en 17/3. La partie de la vallée, qui jusqu'à cette époque appartenait à la France, n'est habituellement pas comprise parmi les vallées vaudoises bien que ses habitants aient professé pour la plupart la même religion que leurs voisins.
Toutes ces vallées ont des pentes extrêmement rapides et sont séparées par des contreforts courts et abrupts dont les extrémités, formées de roches granitiques, se rapprochent et donnent aux Alpes, vues de Turin, l'aspect d'un mur immense fermant un jardin ; cette partie de la chaîne présente en effet depuis la crête jusqu'aux plaines du Pô cette zone montagneuse de vingt à vingt-cinq kilomètres seulement d'étendue, tandis que le versant français n'a pas moins de cent-soixante et quinze kilomètres jusqu'au Rhône.
Elles offrent quatre zones habitables superposées et bien distinctes par leurs produits. La plaine et les coteaux qui l'avoisinent sont couverts d'arbres fruitiers, de cerisiers, ou de vignes disposées en treilles entre lesquelles on cultive les céréales. Plus haut les châtaigniers se groupent en touffes épaisses séparées par quelques champs de blé ; c'est dans cette zone que les habitants de la montagne puisent leur alimentation . Plus haut encore, apparaissent au milieu des arbres résineux et des hêtres les premiers chalets, où s'établissent les troupeaux au printemps et à l'automne. Au-dessus les arbres disparaissent; les flancs des montagnes ne sont plus recouverts que d'un gazon fin et parfumé, qui sert pendant l'été à l'élevage d'un nombreux bétail. Ces pâturages sont connus sous le nom générique d' Alpes ; des sentiers muletiers permettent de conduire à la plupart d'entre elles des troupeaux de vaches et les bêtes de somme nécessaires pour porter le léger bagage des pâtres ; d'autres ne sont accessibles qu'aux chèvres ou aux brebis. Toutes celles qui sont desservies par le même chemin muletier sont désignées sous un même nom ; ce nom s'applique également au groupe de chalets qui sert d'habitation aux pâtres pendant la saison de l'alpage.
Les pâturages ne s'élèvent guère au-dessus de 2,600 mètres, plus haut se dressent les 41'ides éboulis (clapiers), et les escarpements abrupts.
Depuis le sommet des pâturages à travers les mélèzes, les pins, descendant plus bas au milieu des hêtres et des châtaigniers, les torrents creusent des lits profonds qui, dans les vallées, forment à chaque pas, sur la route du voyageurdes obstacles infranchissables.
Ces profondes et étroites déchirures sont pratiquées entre des rochers schisteux, que les eaux effeuillent et affritent sans cesse, que dominent des aiguilles hautes, élancées, dardant vers le ciel leurs pointes comme les flèches d'une cathédrale gothique.
Cà et là, les versants sont découpés par des coupes profondes dont les parois décomposées s'éboulent au moindre effort et dont les têtes forment un cirque sans issu, que la langue imagée du pays désigne sous le nom caractéristique de niait (coffre) (i).
Et maintenant quelle est la population qui vit au fond de ces vallées, au bord de ces torrents, au pied de ces hautes cimes glacées ?
M. de Rochas cite dans son ouvrage un mémoire d'un ingénieur français, M. de la Blottière, qui, en 1721, faisant un rapport sur la frontière du Piémont et du Dauphiné, trace un intéressant portrait des habitants des hautes montagnes alpestres (2).
Les habitants de cette contrée sont sobres et laborieux ; comme ils ne peuvent être occupés dans les montagnes que pendant six mois de la belle saison, à cause de la neige qui couvre la surface de la terre pendant les six autres mois, ils s'en vont dans tout le royaume travailler de leur métier ; il n'y a que les vieillards, les femmes et les enfants qui restent dans les villages, et lorsque la terre commence à se découvrir, ils reviennent dans leurs maisons. Ils suivent à peu près la règle des hirondelles que nous voyons partir et arriver chaque année . Ces habitants épargnent les vivres dans leurs familles pendant leur absence et rapportent de l'argent pour payer la taille et pour leurs besoins ; cela fait qu'il y a peu de pauvres demandant l'aumône. Il est vrai qu'ils font peu de dépense et se contentent de peu pour leur nourriture. Ils sont en coutume de faire cuire du pain pour un an, et pour empêcher qu'il ne moisisse, on y met beaucoup de levain . Ils mangent beaucoup de laitage et quelque peu de viande salée de brebis et de chèvre. Ils poussent l'économie si loin qu'ils se tiennent tout l'hiver dans des écuries avec les bestiaux pour économiser le bois, et ne font du feu que pour faire la soupe où il n'y a pas grand façon.
(1) M. de Rochas. LesVallèes Vaudoises, p. 14. Dans les Vallées, les châtaigniers s'élèvent nsqu'à 1,200 mètres, les hêtres ou bayards jusqu'à 1,600, les pins jusqu'à i,8oo et les mélèzes jusqu'à 1,900.
(2) Voir les Vallées Vaudoises, p. 62 et 63.
Tout ce peuple sait lire et écrire ; il y a dans chaque communauté un maître d'école pour les six mois d'hiver que chacun paye à raison du bien fonds qu'il a. Il est permis aux pauvres comme aux riches d'y aller étudier. i
11 y a plusieurs paysans de ce pays qui font fortune dans le commerce , j'en ai vu en Espagne en Italie qui étaient fort à leur aise, qui presque tous ont commencé par porter la balle sur le dos, après quoi ils ont eu un cheval pour porter la marchandise, ensuite ils ont élevé une petite boutique et après un magasin.
J'ai remarqué que presque tous ces habitants qui ont gagné du bien chez les étrangers viennent se marier dans leur pays, où ils achètent une maison et quelque fonds de terre pour y passer le reste de leurs jours. Je leur ai ouï dire qu'il n'y avait que le profit qui les obligeait à quitter leurs montagnes où ils jouissent d'une grande liberté et d'une paifaite santé. Il n'y a pas un gentilhomme; ni aucun seigneur dans tout le Briançonnais ; les habitants sont eux-mêmes les seigneurs de paroisse. Le climat y étant extrêmement froid, l'air y est très purifié et rarement on y voit des maladies. On y vit longtemps < t j'ai vu plusieurs vieillards qui passaient cent ans.
Ces montagnards sont assez bons soldats, résistants à la fatigue. Les plus valeureux sont ceux qui habitent au delà du Mont-Genèvre et particulièrement dans les vallées de Saint-Martin et de Luzerne, oui sont les Barbets autrement appelés Vaudois.
Beaucoup de ces traits vieux de bientôt deux siècles sont encore vrais pour les populations du Haut-Dauphiné ; les fils du Briançonnais et surtout ceux de l'Oisans vont encore, aujourd'hui, chercher à l'autre bout du monde, jusqu'au delà de l'Atlantique, aventure et fortune. La Blottière écrivait sous le Régent; mais nous doutons fort que, au temps des persécutions, même sous Louis XIV, — ou plutôt surtout sous Louis XIV, — ceux de nos montagnards qui, étaient hérétiques, quittassent facilement leurs vallées pour tenter les hasards du négoce et s'exposer en même temps au glaive îles persécuteurs. Les montagnards hérétiques durent, pendant de lo ngs siècles, faire le sacrifice de leur humeur nomade pour garder leur foi et leur vie sur les rives inabordables de leurs torrents.
Mais que dire de ces populations qui, perdues dans leurs montagnes égarées, hors des grands chemins, en plein xvme siècle, ont fondé de leurs deniers des écoles publiques ouvertes indistinctement à tous les enfants ? Comment ne pas être rempli d'admiration pour ces paysans qui, alors que dans la France entière nul n'avait même l'idée de créer des écoles primaires, avaient, sous Louis XIV, sous Louis XV, sans doute depuis de longues années, mis àla portée de tous, dans les hameaux les plus reculés, les premières notions de l'enseignement humain r