CHAPITRE II
Les hérétiques des Alpes avant le XIIe siècle. — Les Vaudois existaient-ils avant Pierre Valdo ? — Le mouvement religieux du XII0 siècle.
Quand, à notre époque de patientes recherches, de savante critique et d'impartiale philosophie, l'histoire fouille les vieux documents laissés par les âges antérieurs, elle arrive peu à peu à dégager les causes qui ont longuement préparé les événements capitaux de la vie des peuples et leur origine lointaine, alors que jusqu'à ce jour, on avait cru à leur éclosion subite, à leurs uniques causes immédiates. 11 se passe pour l'existence sociale, morale, politique et économique de l'humanité ce qui s'est passé pour la formation même du monde que, sur la foi de la Bible et de toutes les légendes religieuses, les hommes ont longtemps cru avoir été formé spontanément par la Divinité, alors que les lentes recherches de la sciences ont fini par démontrer le long travail qui, à travers des milliers de siècles, a semé l'immensité des astres innombrables qui la peuplent, a jeté dans la solitude de l'infini comme une pluie de poudre d'or les soleils et les planètes, a formé chacun de ces mondes et, sur sa surface lentement constituée, fait germer la vie en ses multiples manifestations.
La Réforme du xvic siècle n'est point née spontanément de la prédication et de la vente des indulgences; Luther avait eu des
précurseurs et, sur le sol de la vieille Allemagne, il devait trouver un vieux levain hérétique, qu'il n'avait qu'à remuer pour faire fermenter en germes féconds.
L'hérésie vaudoise, l'hérésie prêchée et développée par Pierre Valdo, au xne siècle, avait, durant quatre siècles de persécutions, laissé dans toute l'Europe occidentale une semence puissante: Pierre Valdo et ses disciples avaient jeté dans l'esprit des peuples les notions premières de la liberté de penser, de la révolte contre l'omnipotence du clergé romain, et ces notions, rien n'avait pu les détruire, ni les ténèbres des cachots les étouffer, ni les flammes des bûchers les consumer.
L'antique hérésie aussi vieille que la papauté triomphante avec Constantin, continuant l'oeuvre et le rôle de l'Eglise des catacombes, n'avait jamais cessé de protester au nom de la liberté de l'esprit humain, de la raison et de la justice contre le despotisme de la théocratie et la tyrannie du clergé mettant au service de la foi les fers et les hâches du bras séculier.
Le massif des Alpes qui s'étend au sud du Pelvoux, les défilés du Briançonnais renfermèrent, dans tous les siècles, les passages entre la Gaule et l'Halie : ce fut là que, dès la plus haute antiquité, les peuples cherchèrent et trouvèrent la route, qui des immenses forêts de chênes celtiques devait les conduire au doux pays des fruits d'or que rêvait leur imagination ; ce fut là, que, dès les temps fabuleux, passèrent les hardis explorateurs qui, des plaines cisalpines, osèrent, au grand effroi de leurs contemporains, en audacieux pionniers, s'élancer à la conquête de terres inconnues. La fable mythologique nous montre Hercule se précipitant, sur ce chemin, vers les portes du monde, « en brisant les cîmes glacées des « Alpes; «l'histoire, sinon la tradition ou la légende historique, nous dit que c'est là qu'Annibal conduisit ses éléphants et ses archers pour les guider vers le Capitole.
Ces hautes vallées des Alpes, depuis de très longs siècles, ont donc vu s'établir sur leur sol un vaste courant entraînant les peuples soit vers l'Italie, soit vers la France; elles ont donc dû être toujours la route suivie, de l'orient à l'occident et de l'ouest à l'est, par tous les exilés, par tous les proscrits, par tous
ceux qui fuyaient la persécution et le martyre et qui cherchaient la liberté (i).
Placés sur les flancs de la grande voie, qui mène de France en Italie, le long de la Durance, et qui redescend la Doire après avoir traversé le mont Genèvre, les indigènes ont dû chercher de tout temps, dans l'émigration annuelle, ce moyen de contrebalancer l'accroissement de leur nombre ; de tout temps aussi ils ont dû voir les persécutés des puissances religieuses et politiques venir chercher dans leurs montagnes un asile ignoré. Vivant en présence de la nature alpestre dont la sublimité réduit à néant les inégalités sociales ; assistant, mais de loin et en spectateurs désintéressés, aux luttes des grands, dont ils ne connaissaient que les victimes ; sans besoins comme sans ambition, ils ont traversé les civilisations diverses, en conservant, même aux temps les plus ténébreux de l'histoire, la tradition de l'existence patriarchale des âges bibliques (2).
Aussi, entraîné par cette pensée, un auteur protestant, M. Muston a-t-il affirmé que, dès les premiers temps du christianisme, les vallées vaudoises ont servi de refuge aux disciples des Apôtres, qui fuyaient les arènes de Rome et la hache des Césars. Les premiers Vaudois auraient été des chrétiens d'Italie et de la Gaule, cherchant un abri contre les persécutions de Néron et de Dioclétien, des chrétiens, qui auraient préféré comme asiles de leur foi les glaciers éclatants desAlpes aux noires murailles des catacombes.
Les persécutions qui, au 111e siècle, sous les empereurs Décius etValérien, auraient chassé les fidèles du sud de la Gaule et du nord de l'Italie, les auraient poussés à chercher un asile dans la région des Alpes Cottiennes (3).
Dès le temps même de Marc-Aurèle, les chrétiens persécutés à Lyon par les proconsuls, suivant la même route que devaient plus tard suivre Pierre Valdo et ses disciples, se seraient réfugiés dans les Alpes dauphinoises et piémontaises, comme, selon le mot de
(1) Les vallées des deux côtés des Alpes paraissent avoir toujours été réunies par des liens étroits : la séparation était faite non par la grande chaîne de montagnes, mais par les contreforts des hauts plateaux. Ainsi, dès le premier siècle avant J.-C, nous voyons le roi Cottius réunir sous son sceptre tous les pays, qui devaient plus tard devenir terres vaudoises, des deux côtés des Alpes.
(2) M. de Rochas. Les Vallées vaudoises, p. 61 et 62,
(3) Voir sur ce point la thèse fort savante de M. Muston. Origine et nom des Vaudois, p. 13, 14, 220, 221, 222. Levrault édit. Strasbourg, année 1834.
Richini, « dans un asile certain et assuré, se trouvant défendus « par ces lieux de difficile accès. Là, le sol désert et stérile, rendu « fécond par ce travail opiniâtre, suffit d'autant plus par la suite à « nourrir plusieurs milliers de Vaudois, qu'étant presque affranchis « de toute charge et de tout tribut, ils étaient négligés de tout le <( monde, et que personne ne s'enquit plus exactement de leur « religion et de leur foi ».
M. Muston cite à l'appui de sa thèse la situation même des lieux, qui devait exciter les proscrits à venir s'y cacher. Son opinion serait partagée par Brez, un auteur Vaudois, dont il rapporte ces lignes :
Il se peut que la connaissance de l'Evangile ait été apportée dans nos vallées par ceux des chrétiens qui cherchaient à se soustraire aux cruelles persécutions de Néron, de Domitien et des empereurs qui leur succédèrent. Aucun lieu n'était plus propre à leur servir de refuge que les montagnes de notre patrie, où ils pouvaient facilement se mettre à couvert de toutes les poursuites de leurs ennemis.
Bien que M. Muston estime « qu'il serait ridicule d'insister sur « la démonstration d'un fait aussi naturel que celui d'une fuite dans « les montagnes où l'on est en sûreté, depuis les plaines où l'on vous « persécute, lorsque l'on n'a rien pour se protéger, 'et surtout delà « part des chrétiens, qui préféraient fuir devant l'injustice que « répandre le sang humain, » nous ne sommes nullement convaincus et la théorie présentée, ne reposant sur aucune preuve précise, nous paraît demeurer à l'état de pure hypothèse, (i)
Antoine Albert, curé de Seynes, prétend que le christianisme a été prêché dans la région vaudoise dès le premier siècle après J. C. et que, en 353, Marcellin, premier évêque d'Embrun, affirmait que, à cette époque, il ne restait plus de païens dans cette ville.
« Des auteurs, ajoute un écrivain protestant, font remonter « l'origine des chrétiens de nos Alpes jusqu'au temps de l'apôtre a Paul. Ils disent que cet apôtre, en se rendant de Rome en
(1) Gilli, cité par Muston, dit que la terre des Vaudois a dû servir de passage aux chrétiens de Rome et de Milan allant dans les Gaules, qui ont pu ainsi, en chemin, évangéliser les montagnards des Alpes.
« Espagne, comme il en avait exprimé le désir, prit nécessairement « la môme route que suivaient les légions romaines lorsqu'elles se « rendaient de la ville éternelle dans les Gaules et de là en Espagne. « Ils pensent, et non sans raison, qu'il a suivi, lui aussi, la rive « droite de la Durance depuis le mont Janus jusqu'à Briançon. a Rome et Freissinières, et qu'après y avoir annoncé le message « du salut qui est en Jésus-Christ, il prit dans le sein de ces mon- « tagnes quelques frères qui l'accompagnèrent dans ses tournées « missionnaires chez les Allobroges.
« Telle est l'opinion de Jean Charlier, de Boyer, de Robert « Olivétan et de bien d'autres. Chorier nous assure que, suivant « l'opinion d'un grand nombre de pères de l'Eglise grecque et de « l'Eglise latine, nous devons à Saint-Paul l'introduction du chris- « tianisme dans les Alpes, à raison de son passage per Alpis « cozziœ, pour se rendre en Espagne, l'an 19 de J. C. sous c< l'empire de Tibère. Cet apôtre, disent ces nombreux historiens, « aurait donné à cette partie des Gaules queles Romains nommaient « Caturiges, Cottiennes, les premières notions des saints évan- « giles, en passant par le mont Genèvre, le Montis-Janis, laCivita « Prima de la Gaule. » (M. Louis Brunei. Les Vaudois des Alpes françaises, p. 12 et 13. Fischbacher, édit. Paris, année 1888).
Quoiqu'il en soit, dès la première partie du ive siècle, les hérétiques s'élevant déjà au milieu de l'Eglise, qui des catacombes venait de monter sur le trône avec Constantin, fuyant devant les pontifes romains, devenus persécuteurs à leur tour, cherchèrent un abri dans les Alpes cottiennes.
Le christianisme, à son apparition dans le monde, au pied du gibet du Golgotha, fut la contradiction éclatante de toutes les idées de l'ancien monde païen ; non seulement, au milieu des peuples confondant les dieux et la patrie, les dieux et les pouvoirs publics, il proclama l'universalité humaine de la Divinité, en disant que Dieu était unique, que Dieu était celui de tous les hommes, la séparation de l'idée religieuse et du pouvoir temporel en disant qu'il fallait rendre à Dieu ce qui était à Dieu et à César ce qui était à César, mais encore, dans le vieux monde reposant tout entier sur l'esclavage, il prêcha l'égalité de tous les hommes, la fraternité de tous.
Religion des faibles et des esclaves, religion de l'individualité humaine, il fut persécuté par ceux qui avaient enchaîné les peuples à leur char de triomphe, par les Césars, des épaules desquels il arrachait les manteaux des demi-dieux.
Mais du jour où, au milieu des arènes arrosées par le sang des martyrs, sur ce glorieux champ de bataille, la cause du christianisme eût triomphé, du jour, où les prêtres chrétiens furent avec Constantin les maîtres du Capitoleet de l'empire, la religion chrétienne perdit subitement son caractère démocratique et libéral : en devenant religion d'Etat, du jour au lendemain, de persécutée elle devint bourreau : du jour au lendemain, la religion fraternelle, humble, pauvre, charitable, devint le moyen de domination des riches et des puissants, l'instrument de la plus monstrueuse tyranie qui ait jamais écrasé le monde : aussi le rêve de tous les hérésiarques, de Valdo à Calvin, comme avant et après eux, a-t-il été de revenir aux traditions de la primitive Eglise.
Et, par une conséquence forcée, quand la religion persécutée voit non seulement l'ère des tourmentes finie, mais, comme dans un rêve fabuleux, passe ainsi que le christianisme, des fers des cachots aux splendeurs de la pourpre impériale, l'esprit de ses chefs en quelque sorte grisé par cette soudaine fortune est presque fatalement entraîné aux plus déplorables excès : il semble que, parune des tristes réactions de la nature humaine, après avoir enduré les plus pénibles souffrances, l'être cherche à se gaver des jouissances dont il a été si longtemps et si doulouresement privé.
Quand les religions arrivent au pouvoir, quand la lutte n'épure plus les âmes, quand la souffrance n'est plus la compagne de la foi, les prêtres qui dirigent les sectes religieuses arrivent presque nécessairement à perdre le haut sentiment de la vertu, pour ne voir que l'esprit de domination, de puissance, de richesse.
C'était bien l'état de l'Église romaine, au lendemain de la conversion de Constantin: comment s'étonner dès lors que, immédiatement,froissés dans leurs plus intimes convictions, des chrétiens de la veille, des chrétiens qui avaient souffert pour leur foi, qui avaient confesséle Christ, aient songé à s'élever contre lesprêtres,qui oubliaient si vite les leçons, les préceptes, les luttes, les souffrances d'hier.
Louis Pascal, pasteur de la vallée de Saint-Martin, est brûlé à Rome devant le pape Pie IV et ses cardinaux. (Gravure extraite du livre de Léger : Histoire des églises vaudoises.)
Les hérétiques, ils surgirent, partout. Le pape Silvestre, qui régna de 314 à 335, dut, dès 325, réunir contre les Ariens le concile de Nicée.
Au même moment, s'il faut en croire la tradition vaudoise, apparurent les premiers hérétiques des Alpes.
Quelques fomentateurs Je cette hérésie (l'hérésie vaudoise), pour la mettre en faveur auprès du peuple et de ceux qui ignorent l'histoire, racontent qu'elle a pris son commencement d'un certain Léon, homme très-religieux, qui, détestant l'avarice de Sylvestre, alors pontife de la ville de Rome, et les largesses immodérées de Constantin, préféra suivre la voie de la pauvreté, en simplicité de foi, que se souiller avec Sylvestre d'un gras et riche bénéfice ; et tous ceux qui avaient des sentiments droits pour la religion chrétienne s'étant unis à lui, ils suivirent l'exemple des Apôtres et transmirent de main en main à leur postérité le code de la vraie religion (i).
Au ive siècle également — et c'est là un fait plus certain, — un hérésiarque, du nom de Vigilance, qui rejetait la suprématie de l'évêque de Rome, qui condamnait comme pratiques pharisaïques les jeûnes, les abstinences, les macérations et la vie monastiques, qui paraît ainsi être, par ses doctrines, un des précurseurs de Valdo et de la Réforme, vint s'établir dans nos pays vaudois. C'est Saint-Jérôme qui nous l'apprend, en le maudissant : « Il s'en est allé, dit ce Père de l'Eglise parlant de Vigilance, « il a fui dans le pays où règne Cottius : de là il a crié jusqu'à moi « et, ô crime, il a trouvé des évêques complices de sa scélé- « ratesse » (2).
Quoiqu'il en soit, les Vaudois, dans leur tradition, — et la tradition est si forte qu'elle paraît bien avoir de grandes chances de vérité, — ont toujours fait remonter au ive siècle l'hérésie des montagnards habitant leurs hautes vallées.
(1) Claudii Seysselli, archkpiscopi Tauritiensis, advenus Vaïdenses disputatioms, 15 ij, cité par M. Muston. Origine des Faudois, p. 267 et 268. — Ne nous trouvons-nous pas en présence d'une simple confusion de mots ? Les Vaudois, comme nous le verrons plus tard, ont été, à l'origine, appelés Lèonides dans certaines régions ; ce nom de Léonides paraît leur avoir été donné à cause de l'origine lyonnaise de Valdo et de ses disciples. Dès lors, le personnage de Léon ne serait-il pas purement fabuleux ?
(2) Voir sur ce point M. de Rochas, les Vallées Vaudoises, p. 64.
Ils (les Vaudois) disent que leur secte dure depuis le temps de Sylvestre, que l'Eglise commença à avoir des possessions en propre (i).
Et cette déclaration des Vaudois de la vallée de Méane, de Mathias et du marquisat de Saluées, faite en l'an 1603 :
D'autant que nos prédécesseurs, de tous temps et de père en fils, ont été enseignés en la doctrine et religion, de laquelle nous avons toujours fait ouverte profession dès notre enfance, et y avons instruit nos familles, comme nous l'avons apprise de nos pères, et dont nous faisons profession, ainsi que nos frères des vallées de Luserne, etc.. . .
An xvie siècle, les deux envoyés des Vaudois auprès des réformateurs d'Allemagne, Georges Morel et Masson, déclarent : « Nos aïeux nous ont souvent raconté que nous existions depuis le « temps des Apôtres ».
C'est du reste la prétention des Vaudois de rester strictement fidèles à travers de longs âges à l'antique foi chrétienne. En 1 597, ils le répètent à Emmanuel-Philibert, duc de Savoie :
Que Voire Altesse considère, s'il lui plaît, que cette religion en laquelle nous vivons, n'est pas seulement notre, ou controuvée depuis peu de jours, comme on lui impute faussement, mais que c'est la religion de nos pères et de nos aïeux, et des aïeux de nos aïeux, et autres plus anciens, nos prédécesseurs; et des saints martyrs, Confesseurs, Apôtres et Prophètes ; et s'il y en a qui puissent montrer le contraire, nous sommes prêts. (2)
Cette opinion est aussi celle d'un des inquisiteurs, de Reinerus :
Les pauvres de Lyon ou les Vaudois sont depuis le temps du pontificat de Sylvestre ou même des temps apostoliques. (3)
Cette haute antiquité des Vaudois c'est elle encore qu'atteste Léger, un de leurs pasteurs du xvne siècle, qui a été le témoin douloureux des persécutions de 1655 :
(1) Petrus de Philichdorf, Adversus Valdenscs, cité par M. Muston : Origine des Vaudois, p. 268.
(2) Ces citations sont toutes tirées de l'Histoire des églises vaudoises de Léger, reproduites par M. Muston. Origine des Vaudois, p. 269, 270 et 271.
(3) Voir Léger, Histoire des églises Vaudoises, p. 170. — Reinerus donne ainsi à nos hérétiques le nom de "Pauvres de Lyon en parlant d'eux à une époque antérieure à Pierre Valdo : c'est une erreur de terminologie, ce nom ne leur ayant certainement été donné qu'à l'époque de la prédication de Valdo.
Certainement ils (les V.iudois) furent bien connus, voire condamnés sous le nom de Vaudois devant Valdo, puisque Nicolas Vigner, en son Histoire ecclésiastique, rapporte sur l'an 1214 qu'eu cette année-là furent brûle\ sept Vaudois de Provence, outre plusieurs du pais d'Agenois, Périgueux, Limosin, Ouercy, Rouergue, etc. Déquels cent ans auparavant était sortie l'hérésie albigeoise . Il faut donc bien de toute nécessité que, déjà dès l'or.zièlne siècle, la doctrine des Vaudois, eût été en grande vogue et ses sectateurs bien connus sous le nom de Vaudois, veu que, dès le commencement du douzième, à sçavoir l'an 11 14, en étoit déjà sortie et s'estoit étendue en tant de lieux, non seulement de Provence, mais de Périgueux, etc.. la prétendue hérésie albigeoise. (1)
Petrus Monachas Vallis Sernensès, en sa préface sur son histoire, confirme évidemment la même remarque et enchérit encore d'un siècle par dessus, lorsque voulant étaler les éloges de Simon comte de Montfort, le grand Archi-persécuteur des Vaudois ou Albigeois de Provence, après l'avoir fait descendre d'Almaric, fils naturel de Robert, roy de France, il ajoute que son lèle se signala surtout en ce qu'il eut voix d'opprimer et d'exterminer cette pernicieuse secte et hérésie qui déjà dès Van 10 ty levait la tète à Orléans. Car ne voilà pas selon l'aveu de ce fameux moyne, la doctrine des Vaudois bien plantée dès le Xe siècle et bien connue sous ce nom, puisque dès le xie, à savoir l'an 1017, elle estoit établie et enracinée jusque dans le cœur de la France, quasi plus de cent cinquante ans devant le tems de Valdo de Lyon.
La même chose est encore confirmée par Glaber Rodulphus, au chapitre VIII du livre III de son histoire ; et par d'autres : et de fait, il serait bien difficile de comprendre que ce fut de Valdo de Lyon, que sont venus les Vaudois, dont parle Johannes Forbesius à Cone, prêtre théologien et professeur en l'Académie d'Aberdon en Ecosse, en ses instructions historico-théologiques liv. 7 c. 14, qu'il dit s'être puissamment opposé à l'adoration des images dès aussitôt qu'on l'a voulu introduire dans l'Eglise, c'est-à-dire dans le VIIIe siècle.
Léger cite parmi les hérésiarques qui développèrent la secte Vaudoise du vme siècle au xe siècle l'archevêque Claude de Turin, <( qui le premier commença à les (les Vaudois) détacher de la « commission de Rome, sur la fin du hvitième siècle, » et un Valdo antérieur de trois siècles au grand réformateur lyonnais.
Puis Léger invoque à l'appui de sa thèse les auteurs catholiques eux-mêmes qui viennent confesser l'antiquité de la secte Vaudoise.
Un fameux inquisiteur nommé Reynerus Saccone, qui dit que les Vaudois ou Albigeois sont du tems de Sylvestreou même dés le tems des Apôtres, et un Claude Seissel, archevêque de Turin et des Vallées, qui asseure que la secte des Vaudois a commencé par un certain
(1) Tous les auteurs du Moyen-âge, tous ceux des xvi<= et XVII* siècles ont tenu l'hérésie albigeoise pour une branche de l'hérésie vaudoise.
Léon, homme très-religieux du tems de Constantin le Grand,, c'est-à-dire au commencement du ive siècle ; un Samuel Cassini, religieux italien, qui ose faire les Vaudois aussi anciens que l'Église chrétienne, (i)
De ces citations et d'autres faites par Léger, il semble bien résulter que de temps immémorial il s'est trouvé dans les vallées des Alpes tout au moins des hérétiques qui ont toujours refusé de suivre les errements de l'Église romaine.
Si les hérétiques des vallées des Alpes sont antérieurs à Pierre Valdo, leur nom de Vaudois ne leur viendrait-il pas non plus, comme on le prétend communément, du grand réformateur du xne siècle ?
Leur nom, il viendrait des lieux topographiques qu'ils occupaient. C'est bien là l'opinion de tous les vieux auteurs et, à leur suite, de plusieurs modernes.
C'est d'abord Théodore de Bèze qui écrit:
Les Vaudois ont esté ainsi appelés à cause de leur demeure ès vallées, ès détroits des Alpes.
Chaix et M. Brunei estiment que « la dénomination de Vaudois « ne peut provenir que de Valdese, de Valdensis, de Valls, Vallis, « ce qui veut dire vallées ou gens des vallées. » (2)
En 1 160, au temps même de Valdo, Eberard de Béthune disait que certains hérétiques s'appelaient Veilleuses parce qu'ils habitaient dans une vallée de douleurs ou de larmes.
Un autre écrivain, Bernard, abbé de Foucald, se rallie à la même étymologie :
Pendant que le pape Lucius était le chef de l'Église romaine, de nouveaux hérétiques levèrent subitement la tète. lis reçurent un nom qui était le présage de leur avenir. Ils furent appelés Valdenses, d'une vallée sombre et touffue.
(1) Voir Léger. Histoiredes églises Vaudoises . p. 12, 13. 14 et 15. Leyde . 1669.
(2) M. Brunei. Les Vaudois des Alpes françaises, p. 19.
C'est encore l'opinion de Mosheim. Rorenco, Drelincourt, de Bost, de Boyer, (i) que cite M. Muston et qu'il résume ainsi :
Ils ont émigré dans ces vallées, plus retirées encore autrefois qu'aujourd'hui, et desquelles ils ont pris le nom de Valdenses, parcequ'en latin on dit Vallès densa pour les vallées profondes et boisées, telles que l'était alors l'asile des Vaudois. Valdenses a changé, de même que tant d'autres mots latins, et s'est contracté en Vaudès, ainsi qu'on le trouve dans la nobla Levçon, dont nous avons fait le Vaudois de nos jours. (2).
De son côté, M. Brunei [Les Vaudois des vallées françaises, p. 3. et 3 1) dit queles chroniquesdu monastère de Saint-Thron (Belgique) écrit par l'abbé Rodolphe de l'an 1 108 à 11 36, mentionne une contrée dans les Alpes qui serait souillée d'une hérésie invétérée. C'est évidemmentauxVaudois que le chroniqueur ecclésiastique fait allusion.
Contrairement à tous ces auteurs, Perrin croit tout à la fois que
(r) Le concile de La Vaux, lui-même, tenu dans le xiii" siècle, déclare que la secte des Vaudois existait depuis les temps les plus anciens ; et Peyran, ancien modérateur des vallées, dit, dans une lettre écrite au cardinal Pacca : Je puis affirmer sans crainte d'être démenti par les personnes lien informées, que les Vaudois sont le seul peuple qui ait opposé dans tous les temps la même résistance au pontife romain... » M. Muston. Origine des Vaudois. p. 284 et 285.
(2) M. Muston. Origine des Vaudois, p. 20. — S'il en est ainsi, Pierre de Vaux, le réformateur du xn" siècle, au lieu de donner son nom aux hérétiques des Alpes, ne leur aurait-il pas emprunté le nom de Valdo} Ç'est l'opinion de AI. Brunei. (Les Vaudois des Alpes françaises, p. 19).
C'est, avant lui, avec autorité, Théodore de Bèze, dont Léger rapporte l'opinion : « Bien loin que les Vaudois des vallées eussent pris leur nom de Valdo de Lyon; lui « tout au contraire, a premièrement été nommé Valdo, parce qu'il avait reçu sa doctrine « des Vaudois. »
Il est à remarquer que la Nobla Leyçon, un poème, qui remonte à l'an 1100 et est par conséquent antérieur à Pierre Valdo, appelle Vaudès les habitants de nos vallées alpines (voir l'ouvrage de M. Muston, p. 280). Valdo est aussi appelé par certains auteurs d'un nom qui se rapproche du nom allemand du canton suisse de Vaud, IVelschland, vieux nom des Welches, pays des Welches — dans le Wurtemberg, les derniers Vaudois s'appellent encore Welches. — Les anciens écrivains appellent la secte secla Waldensium et Valdo est quelquefois nommé Vahlês, Valdus, Valdesius ou Waldisius.
De Thou les nomme convàilenses, c'est-à-dire ceux qui habitent ensemble les vallées.
S'il faut en croire M. Muston (p. 28), après tous les écrivains du xvne siècle, ce ne sont pas les hérétiques qui ont pris le nom de Vaudois, mais que ce nom leur a été imposé tant par leur situation topographique que par l'habitude et la force des choses.
Pierre Valdo est le fondateur de la secte et que c'est de son propre nom que vient le nom de Vaudois. (i)
La thèse de Perrin, pour ainsi dire isolée, ne nous paraît pas admissible : le développement considérable des Vaudois sur le flanc oriental des Alpes, en tenant même compte dans la plus large mesure possible des perpétuelles communications entre les vallées orientales et occidentales, développement plus considérable que dans la région ouest et cela dès le xne siècle, rend improbable la création de la secte par le réformateur lyonnais. Non, les Vaudois devaient exister bien avant Pierre Valdo ; mais Pierre Valdo, après avoir levé à Lyon l'étendard de l'affranchissement de l'esprit humain, fuyant les persécutions, dut venir avec ses disciples chercher un asile dans les hautes vallées des Alpes, où d'autres victimes de l'intolérance religieuse étaient, elles aussi, bien avant lui, venues chercher un refuge.
La fusion dut se faire promptement entre les nouveaux arrivants et les hérétiques irréconciliables établis depuis des siècles en ces hautes vallées inaccessibles au glaive des bourreaux. Pierre de Vaux dut y apporter les théories démocratiques et à allure socialiste, qui avaient fait donner à lui et aux siens le nom de Pauvres de Lyon. Il ne fut pas le créateur de la secte vaudoise ; il en fut peut-être le rénovateur : dans tous les cas, il lui donna vie et activité puisque c'est, après son apostolat, que tant de disciples se répandirent dans l' Europe entière pour y propager l'hérésie vaudoise.
C'est, du reste, ce que nous dit un ancien adversaire de nos hérésiarques :
Troiscents ans environ après Constantin se leva un habitant de Waldis, nommé Pierre, qui enseigna la voie de la pauvreté, et par qui la secte des Vaudois a été répandue (2).
(1) Perrin. Histoire des Vaudois, p. 2, 3, 5, 64.
(2) Philicdorfus, Tractatus contra pauperes de Lugduno, cité par M. Muston, p. 278. — %épandue et non fondée, dit-il. — Basnage (Histoire de l'Eglise t. II, p. 2^) appuie encore cette opinion par cette très-juste remarque: « Quand on voit que leshistoriens qui vivaient « au commencement du treizième siècle, ont regardé les Vaudois comme fort anciens, il c< est impossible de s'imaginer qu'ils n'aient commencé à paraître que l'an 1170, leur « origine eût été nouvelle, et les auteurs qui l'auraient connue, l'auraient infailliblement « remarquée ».
Cette doctrine môme que Pierre Valdo prêcha, ne Favart-il pas empruntée à nos hérétiques des Alpes ? Après Théodore de Bèze, M. Muston est tout disposé à le croire, bien que pour lui ce soit une pure hypothèse :
Ses affaires (de Valdo) de commerce l'ayant appelé dans nos contrées, il s'y serait pénétré d'une doctrine plus pure, pour laquelle il avait déjà des dispositions de cœur : ce qui se trouverait confirmé par l'habitude qu'avaient les Vaudois de prendre même leurs ventes et acquisitions pour sujets d'entretiens sur la parole de Dieu : et que, de retour d.ms sa famille, comme il parlait souvent de ces Vahîenses, on lui aurait donné le surnom de raliius, pour se moquer de lui (i).
Au xvi° siècle, Duplessis-Mornay avait, en même temps que Théodore de Bèze, exprimé la môme opinion :
Il est bien plus vraisemblable que, sérieusement occupé de son salut (Valdo), il s'éloignait du monde et reçut cette doctrine des habitants des Alpes ; laquelle, plus tard, il enseigna à Lyon; d'où, à cause de la célébrité de la ville, ceux qui adhéraient à ses opinions, ou se rapprochaient de sa foi, furent appelés Vaudois; ainsi que ceux qui
tenaient leurs assemblées à Albi, Albigeois Qu'une si grande multitude, répandue
depuis les Alpes jusqu'aux Pyrénées, ait été en un jour comme sortie d'un œuf, par l'instruction de Pierre Valdo, c'est ce qui est contre toute apparence et dépasse la raison (2).
Quelle que soit la source à laquelle Pierre Valdo ait puisé ses doctrines, quelqu'ait été avant lui le nombre des réfugiés séparés de l'Eglise romaine qui, avant lui, vivaient dans les hautes vallées alpines, il est certain, d'une part, qu'il eut comme prédécesseurs toute une série d'hérésiarques, qui, aux xie et xne siècles, déterminèrent dans toute l'Europe occidentale un formidable mouvement de réforme religieuse, et, de l'autre, qu'il fut le plus grand parmi ces hérésiarques, celui dont le nom et la doctrine absorbèrent le nom et la doctrine des autres, celui dont la prédication souleva les foules les plus innombrables, celui, dont la voix fit trembler le trône de Saint-Pierre et toute la vieille hiérarchie catholique.
Au xie siècle, au lendemaindel'an 1 ,000, l'Eglise toute puissante, superbe, dominait le monde • elle faisait trembler les rois sur leurs
(1) Origine des Vaudois, p. 29.
(2) VvCysterium iniqnitalis, p. 303.
trônes et elle disposait des couronnes : sa voix souveraine dictait ses caprices comme lois à l'univers Grégoire VII, le plus grand des papes, promulguait les dogmes suprêmes de la théocratie universelle : à ses yeux, le pouvoir séculier ne devait être que le bras obéissant aveuglément au pouvoir ecclésiastique. L'Eglise était la puissance unique, universelle; « Grégoire VII en était « venu à dire ou faire dire par ses canonistes que l'Empire avait
« été fondé par le diable et le sacerdoce par Dieu A Rome,
« résidait l'Eglise elle-même, le trésor des miséricordes et des « vengeances ; le pape, seul juge du juste et du vrai, disposait « du crime et de l'innocence, défaisait les rois et faisait les « saints, (i) »
C'était le summum de la gloire et de la puissance : il semblait que rien désormais ne pouvait ébranler un aussi prodigieux édifice et cependant la décadence allait commencer et, moins de deux siècles après, un roi de France, Philippe-le-Bel, pourra impunément faire souffleter, en sa propre ville d'Anagni, le successeur de Grégoire VII, Boniface VIII !
C'est que de toutes parts le danger menaçait l'Eglise triomphante des rois barbares, riche des dépouilles de ladislocation de l'empire carolingien, gorgée des trésors que la superstition religieuse de l'an 1,000 avait jetés dans son escarcelle; c'est que de partout l'esprit humain se réveillait d'un long sommeil et, au milieu des ténèbres du Moyen-Age, allait s'efforcer de reconquérir la liberté, le droit et la justice, dont la toute puissance ecclésiastique et la hiérarchie féodale étaient la dure négation.
Notre grand poète-historien, Michelet, paraît s'être inspiré d'une miniature du xve siècle représentant une forteresse défendue par le pape, les évèques, les docteurs de l'Eglise contre les tentatives de destruction deshérésiarques, (2) quand il atracé cetableau saisissant de l'Eglise à la fin du xie siècle :
Ce prodigieux édifice du christianisme au Moyen-Age, cette cathédrale du genre
(1) Michelet. Histoire de France, t. III, p. 25. Marpon et Flammarion, édit. Paris 1879.
(2) Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), La Vie religieuse et militaire au Moyen-^Age, p. 44. Firniin Didot, édit Paris, An. 1873.
humain, le pape en occupait la flèche, il y siégeait dans la nue à la pointe de la croix. Position glissante, et d'un vertige effroyable ! Il voyait de là je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main ;\ la destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par génération. La niasse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage, (i)
Après la consternation de l'an iooo, au sortir de cette formidable compression de l'esprit humain, sous cette écrasante domination du monde par le joug pontifical, il était tout naturel que les ressorts pliés se détendissent, que la vapeur enfermée fasse éclater la chaudière, que le torrent endigué brisât tous les obstacles.
De partout des sectes hérétiques surgissent, toutes, devant les scandaleuses richesses des papes et des évêques, prennent pour premier principe le retour à la simplicité de l'Eglise primitive.
Nulle région ne devait être mieux le berceau d'une hérésie que cette pauvre terre des Alpes, où l'hérésie semble avoir toujours existé à l'état endémique où suivant le mot d'un écrivain, « de « temps immémorial, il y a eu des fidèles, qui n'ont jamais reçu des « traditions de Rome » (2).
Du reste, ce n'était certes pas l'exemple de leurs prélats, qui aurait pu donner, aux populations primitives de ces montagnes, le culte de la religion catholique et le respect du clergé, qui la prêchait. Dès le vie siècle, Salonius, évêque d'Embrun, et Sagittarius, évêque de Gap, qui, en 558 ou 565, aidèrent le patrice Ennius Mummol à repousser une invasion des Lombards au-dessous de Mont-Dauphin, et qui, au dire de Grégoire de Tours, furent les premiers évêques de France à endosser le casque et la cuirasse, donnèrent à tous l'exemple de honteuses orgies et de scandaleuses débauches.
Plus tard, quand au vme siècle, les Sarrazins eurent mis cà sac Ggp et Embrun, les successeurs de ces évêques débauchés s'en-
(1) Histoire de France, t. III, p. 25.
(2) Drelincourt. Cité par M. Muston. Origine des Vaudois p. 285.
fuirent loin de leurs troupeaux, (i) Quand, vers le commencement du xi° siècle, Bérold de Saxe eut chassé les Sarrazins des Alpes, les évèques rentrèrent derrière les cohortes victorieuses dans les villes jadis abandonnées; mais les habitants, qui n'avaient pas fui devant les Sarrazins, se refusèrent à franchir de nouveau le seuil des églises : « Le plus grand nombre d'entre eux refusa de ployer « le genou sous le joug des tyrans de la conscience humaine. Ni « promesses, ni menaces, ni prières ne produisirent aucun effet. « Ils demeurèrent fermes et aussi inébranlables que les assises de « leurs gigantesques montagnes... » (2)
Dès cette époque, l'église hérétique semble si bien installée que des pasteurs prêchent ses dogmes dans la Vallouise, à l'Argentière et dans les vallées de Queyras. (3)
Il paraît probable par les documents que nous possédons sur l'histoire des Vaudois dans les siècles suivants et par les habitudes durant de si longs âges de ces populations que les pauvres
(1) La fuite des évêq'ues seuls devant l'invasion Sarrazine, alors que les populations restaient dans leurs foyers, semble être un argument de plus en faveur de la thèse que, après d'autres auteurs, j'ai soutenue ailleurs (L'invasion arabe dans la Bresse, les Dombes etleBugey, Bourg, 1889), à savoir que, aux vme et IXe siècles, soit après leur défaite de Poitiers, soit quand, à l'appel des populations elles-mêmes lasses des déprédations des leudes de Karl Martel, les Arabes vinrent de Septimanie sous la conduite d'Althim, en envahissant la vallée du Rhône, les Sarrazins ont bien fait la guerre au clergé et détruit les abbayes, mais ont scrupuleusement respecté les biens et les personnes des habitants laïques. Grâce aux mensonges intéressés des chroniques ecclésiastiques, la légende populaire leur a prêté des forfaits commis soit par d'autres hordes païennes, celles des Hongres par exemple, qui foulèrent notre région au Xe siècle, soit même par les nobles francs de Karl Martel. Cependant, on me fait remarquer que ma thèse peut, par exception, ne pas s'appliquer à l'invasion Sarrazine dans la région briançonnaise ; là, en effet, ce ne furent point les Arabes très civilisés de l'Espagne et de la Septimanie qui se présentèrent, mais des Maures pillards venus des monts de l'Esterel.
(2) M. Brunei, Origines des Vaudois, p. 21.
(3) M. Brunei. Les Vaudois des Alpes françaises, p. 22 et 23. La Vallouise entre autres vallées paraît être une des premières qui aient appartenu sans partage aux hérétiques de nos montagnes. L'abbé Rossignol dans ses lettres sur la Vallouise (cité par M. Albert. Le pays briançonuais, p. 114 et s.) donne l'étymologie suivante: « Notre vallée a été c appelée anciennement Valpuy, à cause des torrents des montagnes qui y descendent « comme dans un puits; elle a été ensuite appelée par Saint Vincent Ferrier Valpute, « ensuite Valpure par le même Saint, enfin, par Louis XI, Vallouise. »
hérétiques avaient tout à la fois une vie misérable et austère : la misère en cette époque de foi, n'était-elle pas la règle générale pour le peuple de France?
A côté de lui. au contraire, le haut clergé catholique continuait à vivre dans la débauche. ( i) Un exemple de ses moeurs dissolues : Grégoire VII, alors qu'il n'était encore que le moine Hildebrand et que légat du pape, vint à Embrun, trouva l'archevêque de cette ville, Hugues, tellement livré à la simonie et à la luxure qu'il l'entraîna à Lyon et le fit déposer par un concile. C'était un châtiment, qui pouvait être un exemple salutaire; mais Embrun était très éloigné de Rome, les légats du pape ne franchissaient pas tous les jours les Alpes et tous les légats étaient loin d'avoir la fermeté et la haute vertu du fils du charpentier de Soane devenu prieur de Cluny.
Dès 1056, le pape Victor II signale le diocèse d' Embrun comme infesté d'hérésie (2).
Il semble que c'est de là, du pied du Pelvoux, que partent, à chaque instant, les appels cà la révolte religieuse qui ébranlent l'Europe féodale. En 1 144, une lettre adressée au pape Lucius II constate qu'il y a, dans le Dauphiné, une secte ayant sa hiérarchie, ses -néophytes, ses prêtres et ses évèques comme l'Eglise catholique, niant l'efficacité du baptême et la mission du clergé romain et, ajoute la lettre, « chaque partie de la France est souillée par le « poison qui sort de cette contrée (3) ».
De 11 20 à 1134, Pierre de Cluny exhorte, en une série de lettres, les prélats de Gap, d'Embrun et de Die d'écraser cette secte d'hérétiques, qui se répandait dans tout le midi de la Gaule.
« Il y avait, écrit un auteur protestant, une société religieuse « séparée de l'Eglise romaine, laquelle, sous l'humble habit de
(t) Voir l'Histoire du diocèse d'Embrun par M. le curé Albert, t. ï, p, 56.
(2) M. Mustou (Origine des Validais, p. 85 et s.) qui, étudiant eu théologie protestante, s'est plus spécialement tenu sur le terrain dogmatique pur, cite toute une série de documents établissant que, aux vin", ix" et Xe siècles et même dans les âges antérieurs, le clergé des Alpes cottiennes, tant sur le versant ouest que sur le versant est, était en majeure partie en désaccord absolu avec l'Eglise de Rome
(3) Lettre citée par M. Mustorf. Origiriedes Vaudois, p. 79 et 80.
<( colporteur, travaillait avec foi, avec zèle et à ses frais, à l'évan- « gélisation de l'Europe. Ces pâtres, ces bergers des montagnes, (( à l'exemple de leur maître, allaient de lieu en lieu, en faisant « l'œuvre d'ambassadeurs du Christ, portant de ville en ville, de « village en village, la perle de grand prix et prêchant le retour à « l'église primitive. De 741 à 752, des réveils se produisent en « Allemagne ; à Varceil en 945 ; à Agen l'an 1000 à 101 2 ; à Tou- « louse une première fois en 10 10; à Orléans en 1017; une « seconde fois à Toulouse en 1019 et 1020; àArrasen 1025 ; à « Asti en 1028; à Turin en 1030, à Reims en 1 049 ; à Châlons-sur- « Marne en 1 046 ; à Goslar dans le Hanovre en 10^2(1) ».
C'est contre ces hérétiques, ces récusans, comme il les appelle contre cette hérésie, « qui depuis fort longtemps a surgi », que, en 1 1 19, le concile de Toulouse jette ses foudres.
Cette hérésie venait-elle d'Italie, où, au dire d'un vieil écrivain « dès avant 1 076, on trouvait déjà un corps d'Evangéliques séparés « de l'Eglise romaine, qui en blâmaient les abus et envoyaient « de tous côtés prêcher la vérité? » Cette hérésie, était-ce celle des Palares de Lombardier
Patares et Vaudois devaient se confondre et nos hautes vallées des Alpes devaient être tout à la fois le sanctuaire commun et le lieu de rencontre de tous ces hérétiques qui, au xie siècle, soulevaient les cités et enflammaient les foules en leur parlant tout à la fois du retour aux errements de la primitive Eglise et de l'affranchissement de l'esprit humain.
Le mouvement est donné : rien ne peut l'arrêter. C'est en vain que, en 1017, le pieux roi Robert fit brûler, à Orléans, un certain nombre d'hérésiarques ayant des rapports avec ceux du Piémont, des Vaudois probablement; c'est en vain que, en 1029, dans la même viile, on fait monter sur le bûcher dix chanoines, dont les mœurs étaient sévères, mais dont les doctrines se distinguaient de celles de l'Eglise romaine ; c'est en vain que partout le bras séculier vient au secours du pouvoir spirituel, l'hérésie surgit de partout.
Mais où elle surgit surtout ce fut sur la terre vaudoise : « Il est
(1) M. Brunei. Les Vaudois des *Alpes françaises, p. 27.
« remarquable que ce soit toujours chaque côté des Alpes, en « Provence et en Lombardie, tout autour de ces vallées pro- « fondes, que nous avons indiquées comme étant le centre du « mouvement religieux à cette époque, que nous les (les prédica- « teurs del'hérésie) retrouvons (i) ».
Sur le versant français, c'est d'abord Pierre de Bruys, le Précurseur de Valdo, qui descend des plateaux d'Embrun pour porter la doctrine vaudoise dans toute la France méridionale, dans le Languedoc et dans l'Aquitaine (2), « toujours prêchant le peuple avec « un succès immense », et pour conquérir les palmes du martyre sur un bûcher à Saint-Gilles; c'est ensuite son disciple Henricus, que, en 1 1 16, on trouve prêchant au Mans, qui, banni, se réfugia dans les Alpes, porta la parole aux Toulousains, et, poursuivi par Alberic, évêque d'Ostie, et par Saint Bernard, fut arrêté, traduit devant le concile de Reims, en 1 148, condamné au bûcher, jeté en prison où il mourut. « Partout la foule les suivait, laissant là le « clergé, brisant les croix, ne voulant plus de culte que la « parole (3) ».
Sur le versant oriental où, du temps même de Charlemagne, Claude de Turin prêchait la réforme, où, à Turin, dès 1030, on trouvait une secte de discipline austère, fondée sur l'interprétation des Livres saints et sur la négation du culteextérieur :c'est Speron, c'est Bérenger, c'est Arnauld de Brescia, qui protestent contre l'omnipotence de Rome et proclament hautement la liberté de conscience.
C'est à cette époque qu'apparut Valdo et que le grand hérésiarque lyonnais donne une prodigieuse impulsion au vaste mouvement de réforme religieuse du xne siècle.
C'est dans la France méridionale surtout que se répandirent les doctrines hérétiques, qui, en ces siècles barbares, étaient tout à la fois les doctrines de liberté et de civilisation.
(1) M. Muston. Origine des Vaudois, p. 83.
(2) Michelet. Histoire de France, t. III, p. 8. « Ces sectaires, ajoute-t-i!, réprimés un a instant, reparaissent à Lyon sous le marchand Vaud ou Valdus; en Italie, à la suite « d'Arnaldo, de Brixia », p 9.
(3) Ibidem.
Dans notre vieille histoire française, le Midi a toujours, en effet, représenté la eivilisation, le droit, la justice et la liberté, et, cependant, sur les champs de bataille, il a toujours été vaincu par les guerriers plus rudes, par les guerriers barbares du Nord : sans doute, après ses défaites, il a réagi et peu à peu a imposé à ses vainqueurs ses mœurs, sa langue, sa littérature, ses idées, comme, dans l'antiquité, la Grèce vaincue imposa ses dieux et son génie à Rome victorieuse; mais la défaite de ses soldats a retardé, àchaque bataille, durant plusieurs siècles, la marche de l'humanité et le triomphe de la civilisation.
Aux ive et ve siècles, la vieille société gallo-romaine, dominant en souveraine au sud de la Loire et dans le bassin du Rhône, était la seule dépositaire de l'antique savoir de l'empire romain, du christianisme naissant, de la littérature et des arts du paganisme : la société gallo-romaine fut écrasée sous l'invasion germanique, sous les hordes des Francs, des Goths etdes Burgondes descendus du nord.
Vaincue, elle fut assez puissante cependant pour imposer ses lois et son organisation sociale aux Visigoths compris entre la Loire et les Pyrénées, et aux Burgondes maîtres des deux rives du Rhône: la civilisation latine refleurit tout entière dans les cours ariennes d'Aire et de Saint-Germain-d' Ambérieu, le Bréviaire d'Alaric et la loi Gombetie furent la résurrection des Pandectes ; les Francs catholiques et barbares, à l'appel des évêques, franchirent la Loire, traversèrent la Saône et, une première fois, sous Clovis, une seconde sous Karl Martel, anéantirent, en d'épouvantables massacres, en lugubres incendies, cette civilisation renaissante.
Et cependant, au lendemain même de sa défaite, le Midi latin s'impose victorieusement à la cour de Charlemagne ; écrasé sous le joug brutal de la féodalité laïque et sacerdotale, il a cependant assez d'énergie pour se réveiller avec les grandes hérésies vaudoise et albigeoise, avec les révoltes des communes imbues de l'idée municipale romaine.
Simon de Montfort, au milieu des plus effroyables holocaustes qui furent jamais, étouffe dans le sang la fière hérésie languedocienne,
« Un Vaudois (en Italie) fut mené au haut d'une tour, où l'on « lui présenta le choix ou du précipice ou d'un crucifix à baiser, « niais il choisit le premier. » (Gravure extraite du livre de Léger.)
mais, au xvie siècle, elle renaît avec Calvin, et tout le Midi proclame, sous le ciel de la Gascogne, aux sommets des noires Cévennes, au pied des glaciers des Alpes, la liberté de la pensée ; malgré la Saint-Barthélemy et un siècle de luttes, il est sur le point de triompher, quand la trahison de Henri IV le livre aux Dragonnades de Louis XiV. Ses populations sont décimées, mais il enfante éternellement et, en 1789, c'est lui qui, à Romans et à Vizille, déchaîne la tourmente libératrice, c'est lui qui jette Mirabeau contre la vieille Bastille royale, féodale et ecclésiastique.
En cette terre du Midi, des Alpes au golfe de Gascogne, comme de l'autre côté des Alpes, sur les rives du Pô et du Mincio, au xne siècle, c'est un véritable mouvement semblable, à celui qui au xvic siècle devait éclater avec Luther et Calvin, qui entraîna les populations à rompre avec l'Eglise romaine. Ce fut, au xne siècle, un véritable réveil de l'esprit humain, qui paraissait engourdi depuis l'invasion des Barbares. Ce fut une véritable Réforme, mais, au milieu de ces époques barbares du Moyen-Age, elle éclatait trop tôt pour parvenir à s'implanter solidement envers et contre le despotisme féodal ; cependant elle eut au moins pour résultat d'affirmer et de conserver le dépôt précieux de la liberté de conscience et du libre examen.
« Un immense mouvement religieux, écrit Michelet, éclatait dans « le peuple sur deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans « les Alpes, le mysticisme allemand sur le Rhin et aux Paysce Bas. » ( 1 )
Plus tard, ce furent bien aussi ces deux régions qui furent le foyer delà Réforme du xviesiècle,de la Réforme plus mystique avec Luther sur les rives du Rhin, plus rationaliste avec Calvin aux pieds des grandes Alpes.
Au xne siècle, le mouvement fut absolument mystique en Allemagne.
« Bien loin de là, ajoute Michelet, au fond des Alpes, un principe a différent amenait des révolutions analogues. De bonne heure, « les montagnards piémontais, dauphinois, gens raisonneurs et
(1) Histoire de France, t. III. p. 8.
« froids, sous le vent des glaciers, avaient commencé à repousser <( les symboles, les images, les croix, les mystères, toute la « poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en Allemagne, « point d'illuminisme comme aux Pays-Bas ; pur bon sens, raison « simple, solide et forte, sansforme populaire. » (i)
Un instant écrasé dans les bûchers et les prisons avec le martyre de Pierre de Bruys et d'Henricus, le mouvement reparaît plus puissant avec Arnauld de Brescia en Italie, avec Pierre Valdo en France.
« Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est plus dangereuse que « celle-ci, parce qu'aucune n'est plus durable. » — « Ce domi- « nicain a raison, ajoute Michelet qui le cite, ce n'est pas autre « chose que la révolte du raisonnement contre l'autorité. (2) »
(1) Histoire de France, t. III. p. 8.
(2) Histoire de France t. III. p. 5.