‹ Les VaudoisChapitre 9 sur 15 · ISA · texte numérisé non relu

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jamais cette région n'avait été le théâtre d'une persécution générale semblable à celle que le légat du pape entreprenait. Or donc, en 1488, Albert de Capitaneis, à la téte de 18,000 hommes de troupe et d'une foule de Piémontais, « qui accouroyent au pillage « de toutes parts, » envahit les vallées d'Angrogne, Lucerne, La Pérouse, Saint-Martin, Pragela. Devant cette invasion, les Vaudois résolurent de se défendre ; ce fut surtout dans la vallée d'Angrogne qu'ils firent résistance victorieusement. Ils s'étaient embusqués dans les étroits défilés, où peu d'hommes pouvaient passer de front, et, après s'être couverts de cuirasses en bois, ils attendirent l'ennemi. Quand celui-ci se présenta, ils le criblèrent de traits avec leurs arcs et leurs arbalètes, pendant que leurs femmes et leurs enfants à genoux invoquaient le ciel. Repoussés, les soldats du légat roulèrent, dans leur fuite, à travers les rochers et les précipices: un épais brouillard de montagne, qui s'éleva subitement et dans lequel les hérétiques virent une intervention divine, acheva de les perdre dans les abîmes (1). « Les Vaudois <( prenans courage donnèrent la chasse aux ennemis, en sorte que '< tous esperdus et ne voyant point où ils s'acheminoyent, la plus « part se précipita, et s'enfuit en route : quittans leurs armes et le « butin qu'ils avoyent fait, entrans en la vallée où ils avoyent <( respandu le vin, les farines, et chargé leurs valets de leurs plus « précieux meubles (2) ».

Le duc de Savoie intervint alors pour empêcher le légat de continuer ses attaques en masses contre ses sujets, laissant aux Inquisiteurs le soin de continuer leurs persécutions individuelles.

Albert de Capitaneis se vengea de sa défaite sur les Vaudois de la Vallouise : de l'autre côté des Alpes la croisade eût, en effet, malheureusement, une autre issue que sur le versant oriental.

Le légat avait demandé et obtenu l'appui du lieutenant du roi en Dauphiné, Hugues comte de Varax, sieur de la Fallu. Celui-ci,

(1) « On montre encore .aujourd'hui, écrit M. de Rochas [Les Vallées Vaudoises p. 69) « dans le torrent d'Angrogne un gouffre où L'on retrouva le cadavre de leur chef, le « capitaine de Saguet, et qu'on nomme le To.umpi de Saguet. »

(2) Perrin, Histoire des Vaudois. p. 154.

assisté d'un conseiller à la cour de Grenoble, Jean Rabot, délégué royal, se mit en campagne.

Ils s'étaient donnés rendez-vous avec Albert de Capitaneis à l' Argentière-sous-Briançon. Le légat arriva le premier à Briançon : il y fît de suite mettre à mort douze Vaudois ; ce fut le signal des massacres.

Tout fuyait, d'autre part, devant Hugues de la Pallu, Jean Rabot et leurs bourreaux : à Fressinicres, ceux-ci surprirent les habitants avant qu'ils aient pu s'enfuir et les massacrèrent tous jusqu'au dernier.

A l'Argentière, les trois complices se trouvèrent au rendez-vous. C'était la Vallouise qu'ils allaient frapper et de laquelle, en effet, grâce à un forfait monstrueux, ils allaient extirper à jamais l'hérésie.

Les habitants de cette vallée s'étaient enfuis et avaient cherché un refuge dans les mêmes cavernes, où. en 1393, Montmaur et Borelli avaient brûlé et étouffé leurs ancêtres. Ils espéraient sans doute que, dans ces sauvages retraites, on les y oublierait. Les bourreaux ne les oublièrent pas.

Le légat du pape, le lieutenant du roi et le conseiller au parlement firent cerner les cavernes et firent périr tous les fugitifs par le feu : hommes, femmes, enfants, il y eut trois mille victimes. Mais laissons la parole à Perrin :

Arrivés (La Pallu et ses complices) en la dite val Loyse, ils ne trouvèrent aucun des habitants d'icelle à qui parler : car ils s'estoyent tous retirés au haut de la montagne dans des cavernes, y ayàt porté leurs petits enfants et tout ce qu'ils avoyent de plus précieux et propre pour s'y alimenter. Ce lieutenant de Roy fit appliquer quantité de bois à l'entrée des dites cavernes et y mettre le feu, tellement que la fumée qui les estouffoit ou le feu qui les brusloit, en contraignit grand quantité de se précipiter du haut des dites cavernes en bas sur des rochers ou ils demeuroyent morts, brisés et en pièces ; et s'il y en avoit quelqu'un qui se remuast, il estoit promptement achevé d'être tué par les soldats du dit Conte de Varax sieur de la Palu. Ceste persécution fut extrême : car on trouva dans les dites cavernes quatre cens petits enfants estouffés en leurs berceaux, ou entre les bras de leurs mères mortes. Cela a esté tenu pour chose certaine entre les Vaudois des vallées circonvoisines, qu'il mourut alors plus de trois mille personnes de la dite vallée, hommes ou femmes. Et de fait ils y furent entièrement exterminés, en sorte que depuis ce temps-là que la dite vallée fut peuplée de nouveaux habitants, il n'y a eu aucune famille des dits

Vaudois qui y ait pris pied : preuve certaine que tous les habitants d'icelle de tout sexe y moururent en mesme temps. ([)

Les bourreaux n'eurent nullement honte de leur crime et, dans ce procès-verbal dressé par eux de la persécution, ils avouent que les hérétiques de la Vallouise « plus opiniâtres , obstinés et « rebelles » que les autres furent livrés au bras séculier et que, s'étant réfugiés dans la colline de l'Allée Freyde, « ils y furent « attaqués et traités comme rebelles à force armée par les dits « commissaires du roi et la cour du Dauphiné, voyant que leurs « exhortations étaient inutiles confisquèrent leurs biens. »

Quant au roi Charles VIII, d'Angers, le 25 juin 1489, il écrivit à son « ami » Hugues de la Fallu pour approuver sa conduite, le meurtre des Vaudois et la confiscation de leurs biens !

Cependant, après le massacre des Vaudois de Vallouise, leurs coreligionnaires de Fraissinières et de Pragela résolurent de se défendre et de vendre chèrement leur vie. Sans doute, sur les conseils du légat qui se rappelait son désastre d'Angrogne, La Pallu, devant cette énergique attitude, crut devoir battre en retraite.

Capitaneis lui-même quitta le Dauphiné et fut remplacé comme inquisiteur par un moine franciscain, François Ploireri (1489). Celui-ci , conformément à la tradition léguée par Borrelli et Veyleti, s'empressa de convoquer à peine d'excommunication tous les hérétiques devant son tribunal siégeant à Embrun ; à cet effet, pour lier à sa cause la justice civile, il se faisait assister d'un conseiller au Parlement de Grenoble, nommé Ponce, « afin que « ce jugement mixte fust sans appel. » Pour justifier son excommunication, ses menaces de confiscation et de bûcher, il publia en trente-deux articles les reproches faits aux Vaudois. C'était, entre autres choses, la répétition des folles calomnies dirigées contre les hérétiques, auxquelles il en avait ajouté de nouvelles, comme celle-ci : la secte vaudoise aurait approuvé l'inceste!

Parmi les nombreuses victimes immolées par le nouvel inquisi-

(1) Histoire des Vaudois, p. 130.

teur, se trouvèrent, en 1492, deux Barbes, Pierre de Jacob et François de Gerondin. Ce dernier aurait dit, dans ses interrogatoires, entre autres choses, d'après Ploireri, que la vie débauchée du clergé catholique était la raison de l'extension de l'hérésie, « que la vie dissolue des prêtres en estoit cause, et que parce que « les cardinaux étaient avares, orgueilleux et luxurieux, estait <( chose notoire à un chacun qu'il n'y avoit Pape, cardinal et « évesque qui n'eust des putains, peu ou point qui n'eust son « bardache, avec lesquels ils exercent leurs bougreries; » et, par une étrange contradiction, l'inquisiteur fait dire au martyr qu'il approuve la luxure! Sans doute, Ploireri suivait les conseils de l'archevêque d'Embrun et faisait tout à la fois les demandes et les réponses, en les arrangeant suivant les besoins de sa cause.

Ploireri et ses deux assesseurs, le conseiller Ponce et le juge Oronce, en des décisions sans appel, envoyèrent au bûcher une foule d'hérétiques, « et ce qui plus augmenta le nombre des persé- « cutés, fut que quiconque se mesloit d'intercéder pour eux, « quoi que ce fust l'enfant pour le père ou au contraire, estoit « promptement emprisonné et son procès formé comme (auteur « d'hérétiques. »

En 1494, ces bourreaux furent remplacés dans leur tâche par Antoyne Fabri, docteur et chanoine d'Embrun, et Christophe de Saillens, chanoine et vicaire de l'évêque de Valence, qui «eurent « commission du pape pour agir contre les Vaudois du Dauphiné, « autrement dits Chagnards. » En 1497, un nommé Rostain fut élevé à l'archevêché d'Embrun.

Ce prélat fit tous ses efforts pour que le roi Louis XII ne rendît pas justice aux Vaudois, qui s'étaient adressés à lui (1498).

Malgré cette intervention, le roi Louis XII soumit l'affaire à son grand conseil et chargea des commissaires royaux de faire une enquête sur la situation des Vallées (1499).

L'archevêque Rostain usa de tous les moyens pour faire échouer cette enquête menée pourtant par des prêtres, mais ce fut en vain; le 12 octobre 1501, Louis XII expédia de Lyon des lettres patentes, par lesquelles il ordonnait la restitution aux Vaudois de leurs biens confisqués. Le roi de France était si bien convaincu

que les hérétiques des Alpes étaient d'innocentes victimes qu'il obtint pour eux du pape Alexandre VI une bulle les absolvant de toutes leurs fautes , simonie , larcin , vol , meurtre , cusure, adultère, etc., une bulle absolvant « quiconque aurait commis « crimes pour énormes qu'ils fussent. » — « Les pieux chrétiens « des Alpes, dit à ce sujet Al. Muston, durent être bien étonnés « de la munificence du Saint-Père, qui croyait apparemment qu'on « vivait partout comme à Rome (i) ».

Rostain, le clergé, les seigneurs résistèrent obstinément aux ordres du roi, bien qu'ils eussent été renouvelés en 1506; jamais aucun d eux ne restitua aux Vaudois aucun des biens confisqués (2).

Le seul résultat de l'intervention de Louis XII et de la bulle d'Alexandre VI fut de ralentir le zèle des inquisiteurs. La persécution, à laquelle les officiers royaux ne prêtaient plus leur appui, ne fit plus que de rares victimes.

Du reste, l'heure devait bientôt sonner, où las du joug de la Rome pontificale, écœuré de la scandaleuse conduite, des débauches et de la cupidité du clergé catholique, l'esprit humain, dans tous les pays, allait sortir de sa longue léthargie et plus heureux que, dans sa révolte des xneet xmesiècles, parviendrait, malgré de longues persécutions, à faire triompher dans la moitié

(1) Histoire des Vaudois, t. I, p. 77. Qu'on ne l'oublie pas, Alexandre VI était cet infâme Borgia, qui avait fait de Rome une monstrueuse Sodome, dégoûtante de sang et de luxure, ce pape incestueux qui livra la chrétienté a ses fils, à César Borgia, a sa fille et maîtresse, Lucrezia, laquelle tenait les sceaux de l'Eglise, ce pape qui ne fit que voler, piller, assassiner, tout en se plongeant dans d'infâmes débauches ; qu"on ne l'oublie pas, Alexandre VI succédait sur le trône pontifical à un Paul II qui torturait et faisait mourir de ses mains les platoniciens et ne nommait aucun évêque afin de garder pour lui-même tous les revenus des évêchés, à un Sixte IV, dont la vie dépasse tous les récits de Suétone, aux mœurs contre nature, doté de tous les vices, qui, le fer à la main, conquit des principautés à ses bâtards, menaça de vendre les évêques rebelles à ses caprices comme esclaves aux Turcs, à un Innocent VIII qui avait livré Rome aux brigands, leur permettant tous les crimes moyennant finances : qu'on ne l'oublie pas, en le nommant, les cardinaux avoient cru élire le plus honnête de tous les prélats !

(2) Las de souffrir, en 1488 et 1489, les Vaudois de Freissinières allèrent chercher un asile en Italie; en 1500, une autre colonie de Vaudois français s'établit à Valturata. de l'autre côté des monts.

de l'Europe le principe de la liberté de conscience. Les Vaudois, qui, seuls, à travers les siècles, avaient lutté pour cette cause glorieuse, eurent la joie de voir partout surgir d'innombrables prosélytes pour défendre ces droits sacrés de la liberté humaine, dont ils avaient été, dans l'ère moderne, les premiers et héroïques apôtres.

Le 22 avril, le capitaine Paul de Pancalier fait saisir deux femmes, leur fait fendre le ventre et, les entrailles pendantes, les laisse ainsi étendues dans la neige.

(Gravure extraite du livre de Léger).

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