CHAPITRE V
Les Vaudois avant la Réforme du XVIe siècle.
Dans leur tranquille repos des hautes cimes alpestres, au milieu de cette nature sublime, dont les âpres rochers et les neiges éternelles se dorent en merveilleuses apothéoses des plus riches couleurs aux rayons du soleil, séparés du reste du monde par leurs profonds ravins et leurs sombres torrents aux eaux glacées, ne songeant à attaquer aucun de leurs voisins, ne demandant qu'à vivre en paix dans leurs vallées ombragées des immenses forêts de sapins noirs, trop pauvres pour tenter la cupidité des rapaces seigneurs de la plaine, les Vaudois paraissaient devoir obscurément couler leurs jours sans laisser de traces dans l'histoire, dans un heureux et paisible oubli : nul peuple mieux que le leur méritait d'avoir un calme repos, éloigné des atteintes de tout ennemi. C'était compter sans le fanatisme sanglant de l'Eglise du Moyen- Age, sans l'avidité du clergé catholique, sans la rage d'apostolat des moines portant d'une main une torche et de l'autre un poignard, sans l'effroyable génie de l'Inquisition étendant, pieuvre immonde, ses tentacules dans les coins les plus ignorés du monde pour y semer le sang et les larmes ! Les Vaudois devaient passer inconnus et obscurs; grâce à l'Eglise, ils allaient laisser un sillon profond et douloureux. Ils devaient vivre tranquilles en leurs étroites vallées ; grâce à l'Inquisition leurs bûchers allaient
éclairer de sinistres et lugubres lueurs, que rien ne devaient effacer de l'esprit de l'humanité, les gorges étroites des Alpes et les rochers perdus des grandes montagnes. Aucun peuple ne méritait plus que le leur la paix et le bonheur ; grâce au fanatisme du clergé catholique, nul peuple ne devait plus que le leur connaître les douleurs, les tortures, le deuil, le martyre !
L'histoire des Vaudois c'est l'histoire des persécutions qu'ils ont souffertes : chaque siècle est marqué, dans leurs annales, de longs ruisseaux de sang et du haut entassement des bûchers: leur vie n'est qu'un long et ininterrompu martyrologe. Aussi, combien est vrai ce mot d'Henri Arnaud, un héros Vaudois : « On n'a « connu les Vaudois ou Albigeois que par les cruautés et barbaries <> qu'on leur a fait souffrir par tout le monde. » (i)
L'Eglise catholique n'a jamais persécuté les païens avec la rage qu'elle a déployée contre les hérétiques. Les raisons sont bien simples : les païens ne discutaient pas ; ensuite ils ne menaçaient point le clergé dans ses biens et dans sa domination temporelle ; enfin la marque distinctive de l'intolérance religieuse n'est-elle pas d'être d'autant plus violente que ses victimes ont des doctrines plus rapprochées de celles des persécuteurs ?
Les plus grands crimes de l'humanité ont été commis par les religions : et parmi les religions qui ont persécuté, qui ont versé le sang à flots, la palme appartient sans conteste au catholicisme ; (2)
(1) Histoire de la glorieuse rentrée des Vaudois dans leurs vallées, p. 17. (Réédition). Pignerol, 1880.
(2) Quand on a vu le fanatisme religieux de l'Eglise catholique, durant de longs siècles, chercher à étouffer toute manifestation de l'esprit humain ; quand on a vu l'Eglise, avec les hordes de Çlovis détruire sur le sol des Gaules la civilisation naissante des peuples ariens, les Visigoths et les Burgondes, quand on l'a vue noyer dans le sang des Albigeois la civilisation si florissante du Languedoc et avec elle la liberté communale naissante, quand on l'a vue jeter dans les fers ou faire monter sur le bûcher, proscrire ou faire mourir tous les libres esprits, les Abailard, les Arnauld de Brescia, les Bacon, tous les grands noms de l'humanité depuis Jeanne d'Arc jusqu'à Savonarole, quand on l'a vue allumer sur des fagots amoncelés d'un bout à l'autre de l'Europe tous les sectaires de l'hérésie vaudoise, quand on l'a vue détruire les bibliothèques de l'antiquité, brûler les Juifs seuls dépositaires de la science médicale aux âges du xe au xvi" siècle, brûler les rhétoriciens, c'est-à-dire les penseurs, massacrer les Juifs et,les Maures d'Espagne qui avaient été les plus brillants apôtres de la science moderne, quand
et, parmi ses victimes, les plus douloureuses, celles sur lesquelles il s'est acharné avec le plus de rage, ce sont sans contredit les Vaudois : durant six siècles et demi, du début du xne au milieu du xvme, il n'a cessé de les poursuivre, de les égorger, de les étouffer sous les supplices.
Dès le début du xne siècle, alors que l'esprit humain longtemps engourdi s'éveille, aux premiers mots des apôtres vaudois, Pierre de Bruys et Henri de Bruys ou de Lausanne, son disciple, les persécutions commencent contre nos hérétiques : elles ne cesseront qu'à la veille de la Révolution française.
Nous l'avons dit, même avant Pierre Valdo, l'hérésie vaudoise avait pénétré dans un grand nombre de provinces de l'Europe occidentale et, dès 1140, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, s'écriait désolé : « Toutes les parties de la France sont souillées « par le poison que répandent ces pétrobrusiens ! »
En fait, seuls, ils luttaient contre l'hégémonie toute puissante de la Rome pontificale, seuls, ils existaient comme l'immuable protestation de l'éternelle et imprescriptible liberté de la pensée. Aussi, au xiie siècle, toute la rage persécutrice de l'Eglise se concentra-t-elle sur leurs têtes.
De 1 1 156 à 1 190, cinq bulles d'extermination sontlancées contre les Vaudois, entre autres par les conciles de Toulouse en 1 1 19, de Latran en 1 1 39, de Reims en 1 148. Le concile de Toulouse, dès le début du xne siècle, invoquait contre eux l'appui du bras séculier, pour les faire périr. « Dès ce moment-là, remarque un auteur « protestant, leur sentence de mort est prononcée et il n'y a plus « pour eux sur la terre de lieu de sûreté (1) ».
on l'a vue avec l'Inquisition, avec la Saint-Barthélémy, avec les bourreaux du duc J'Albe, avec les sicaires de Borgia et des autres papes, faire mourir dans les flammes des foules innombrables en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, quand on l'a vue enfermer Galilée et brûler Giordano Bruno, quand on l'a vue, avec la révocation de l'Edit de Nantes, ruiner notre patrie après avoir ruiné la presqu'île ibérique et la péninsule italique, on peut s'écrier que tous les progrès de l'humanité ont été faits contre l'Eglise catholique, par ses ennemis, par ses victimes !
(1) M. Louis Brunei. Les Vaudois des lAlpes françaises, p. 46. Fischbacher édit. Paris 1888.
Les conciles ne cessent pas de jeter l'anathème contre eux, ainsi celui d'Arles en i 2 1 1 , celui de la Vaux, etc..
Injures, violences, menaces, tout est bon contre ces pauvres hérétiques. « Voleur, brigand, loup, loir, chauve-souris, renard a artificieux, » leur crie Phlilichdorfius, dans son livre Adversus Val de uses (1).
Voilà pour les injures ; quant aux violences et aux menaces, elles abondent et il serait trop long de tout citer. Il faut choisir : choisissons.
Voici d'abord un édit du concile de Latran :
Nous ordonnons à tous les fidèles, et sur la rémission de leurs péchés, qu'ils aient à s'opposer avec énergie à un tel fléau, qu'ils défendent contre eux par les armes le peuple chrétien. Que leurs biens soient confisqués ; et qu'il soit permis aux princes de réduire en servitude tous les hommes de cette classe là.
Les princes n'avaient pas besoin de se le faire répéter : nous avons déjà dit plus haut que Philippe-Auguste dirigea une atroce persécution contre les Vaudois de Picardie ; quant à Alphonse II d'Aragon, en 1 194, il faisait proclamer dans ses états :
Si quelqu'un, dès maintenant et désormais, se hasarde à recevoir dans sa maison les susdits Vaudois et Zappatati, ou autres hérétiques, quelle que soit leur profession ; ou à écouter dans quelque lieu que ce soit leurs funestes prédications, ou à leur accorder de la nourriture, ou quelque autre avantage que ce soit ; qu'il sache qu'il encourt l'indignation du Dieu tout-puissant et la nôtre, que ses biens seront confisqués sans appel, et qu'il sera puni comme coupable de lèse-majesté.
Offrir l'hospitalité à un Vaudois, lui donner un morceau de pain, crime de lèse-majesté, peine capitale ! Le pape Grégoire IX va encore plus loin et, par une bulle de 123 1, il ne punit pas seulement ceux qui donneraient asile aux Vaudois, mais encore leurs enfants, qu'il déclare infâmes jusqu'à la seconde génération. Grégoire IX permet aux évêques de faire grâce de la vie aux Vaudois qui abjureraient leurs erreurs, mais sous condition qu'ils leur feraient couper la langue, afin qu'ils ne puissent plus blasphémer à l'avenir !
(1) Cité par Muston. Origine des Vaudois. p. 227.
« Pierre Simon d'Angrogne, âgé de 8$ ans, tut attaché en « forme de pelotton, la tête entre les jambes, et roulé par des « précipices; en tombant d'un précipice à l'autre, il demeura « accroché et pendu par une cuisse à une branche d'arbre, « sortant d'une fente d'un rocher, où trois jours après il fut « encore vû vivant, sans pouvoir estre secouru, quoyque l'ennemi « se fut retiré de ces lieux-là, ce précipice étant inacessible.
« Il me souvient, ajoute Léger, que fuiantavec ce bon homme « et sa femme, et lui demandant son âge, il me dit qu'il avojt « 85 et sa femme 80 ans, et que ni l'un ni l'autre n'avoient « jamais esté malades, ni tenu le lit, si ce n'est la femme « deux ou trois jours à chacune de ses couches. »
(Gravure extraite du livre de Léger.)
En 1207, le pape Innocent III exhorte à Viterbe le peuple à prendre les armes contre les Patares ou Vaudois : c'est à une véritable chasse, à une curée, qu'il convie tous les catholiques. Des biens des Patares, un tiers serait donné à la ville, un tiers serait destiné à relever les fortifications, un tiers appartiendrait au dénonciateur.
Qu'ils prennent les armes contre les susdits Vaudois et autres hérétiques, s'écrie-t-il s'adressant aux princes, et que d'un commun accord ils les écrasent comme des aspics venimeux ; et pour une si sainte et si nécessaire extermination et dissipation de ces mêmes hérétiques, qu'ils appliquent généreusement tous leurs efforts, et y mettent tous leurs soins comme ils y sont obligés, et ne négligent rien de ce qui peut servir à ce dessein. Que ceux qui se croiseront OU combattront contre ces mêmes hérétiques, ou contribueront à leur perte de quelque autre manière que ce soit obtiennent indulgence plénière et rémission de tous leurs péchés, une fois en leur vie, et pareillement à l'article de la mort.
Que tous les prédicateurs qui prêchent la parole de Dieu, séculiers et réguliers, de quelque ordre qu'ils soient, même des mendiants, exempts ou non exempts de règles, sous peine d'excommunication majeure, aient à animer et à exciter les fidèles contre cette peste par la violence et les armes, afin que de toutes leurs forces et facultés ils concourent à repousser ce péril commun. Qu'on absolve outre cela tous ceux qui se croiseront, combattront, etc.. — De concéder à un chacun la permission de s'emparer licitement des biens quelconques, meubles et immeubles, des hérétiques, et de donner en proie tout ce qu'ils mèneront ou feront mener aux terres des catholiques, ou ce qu'ils en sortiront (1).
Ces menaces et ces violences n'arrêtèrent pas, paraît-il, la propagation de l'hérésie : et, en effet, nous voyons que, en 1 240, le même pontife écrit à l'évèque d'Auxonne et à l'archévêque d'Aix des lettres dans lesquelles il constate avec douleur que « certains (c hérétiques nommés Vaudois, Cathares et Patarins s'étaient « tellement multipliés qu'ils retenaient une foule innombrable de « peuple dans les lacs de leur erreur, et le corrompaient par le « ferment de leur imposture. »
Les anathèmes des papes et des conciles parviennent si peu à entraver l'hérésie que, dans l'ardeur de la persécution, comme la flamme grandit agitée par le vent, la secte vaudoise s'est tellement développée que le concile de Latran avoue que leurs prédications
( 1) Voir Muston. Origine des Vaudois. p. 229 et 230.
s'étalent partout au grand jour, surtout dans le midi de la France, et que l'apôtre vaudois « commençant à prêcher non dans les « chambres en secret, mais sur les toits, sermoniquait en plein « champ à une vaste multitude ; et comme un roi devant l'assemblée » du peuple, accompagné de ses gardes et précédé de la bannière « et des faisceaux, on avait coutume de l'escorter avec une pompe « royale, après la fin de son discours. »
Il ne faut point croire que les menaces épiscopales et pontificales fussent vaines : bien au contraire, elles recevaient une redoutable application : les Milanais, par exemple, pour gagner les bonnes grâces de l'Eglise, « plutôt, dit un auteur catholique, pour <( l'exemple que par amour véritable de la vertu, » firent brûler un certain nombre d'hérétiques, (i)
En ce qui concerne les Vaudois des Alpes dauphinoises, les persécutions paraissent avoir commencé, pour durer pendant six cents ans, vers l'an 1135.
Ils étaient devenus si nombreux que, trop à l'étroit dans leurs vallées, ils avaient envoyé en Provence les colonies qui fondèrent, entre autres bourgs, Mérindol et Cabrières. De 1135 à 1 1 68, l'archevêque d'Embrun Guillaume III de Champsaur; de 1169 à 1 177, son successeur Reymond II ; de 1 177 à 1 184, l'archevêque Pierre III dit Romain ; de 1 184 à 1 207, l'archevêque Guillaume IV ; de 1 208 à 1213, l'archevêque Reymond 1 1 1 ne cessèrent d'exercer de cruelles persécutions contre les Vaudois du Gapençais et de l'Embrunais. L'un d'eux, Pierre, assista au concile de Latran, où les délégués vaudois essayèrent de plaider leur cause, mais où ils ne furent pas même écoutés.
En 1 2 10, les archevêques de Vienne, d'Arles, d'Aix et d'Embrun
(1) Il y avait à Milan une secte appelée les Humilies de Milan ou les Pauvres de Lombardie, qui était ou fille des Vaudois ou plutôt une secte rivale laquelle se fondit peu à peu dans celle des Pauvres de Lyon. C'étaient selon la chronique de Laon, « des citoyens qui, « sans quitter leurs foyers, observaient une règle qu'ils s'étaient choisie. Vêtus simplement, « ils s'abstenaient de mentir, de jurer et de tout procès, s'opposant à la foi catholique. » Malgré la demande qu'ils lui en avaient faite, le pape leur avait interdit le prêche en public. « Ils s'appelèrent Humiliés parce qu'ils se contentaient de vêtements simples, non « teints. » — Les Vaudois étaient venus en foule à Milan : le terrain, du reste, ensemencé par Arnauld de Brescia était propre à la réforme.
convoquèrent successivement deux conciles dans le but d'en finir avec l'hérésie vaudoise. Dans le premier, il fut décidé que « les « évêques se serviraient de toutes les censures de l'Eglise pour « forcer les seigneurs et autres personnes de jurer qu'ils s'aideraient « à exterminer tous les hérétiques. » Dans le second, nécessité parles excès mêmes de la persécution, il fut ordonné aux inquisiteurs de « surseoir à l'emprisonnement des Vaudois attendu qu'on ne « sait plus où trouver assez de pierres et de mortier pour construire « des prisons. » (i)
Le successeur de Reymond 1 1 1 au siège archiépiscopal d'Embrun, Bernard Chabert (i 2 1 3-1 23 5), fut aussi un ardent persécuteur des hérétiques. Son zèle l'entraîna même hors de son diocèse, puisqu'il fut l'un des plus violents parmi les bourreaux des Albigeois.
Ce fut lui qui fit construire à Embrun un couvent, détruit, on ne sait au juste par qui, en 1300, pour les moines Cordeliers chargés du rôle d'inquisiteurs.
Son successeur, Eymar, poussa si loin la barbarie que le peuple se souleva et obligea son archevêque à un traité qui fut bientôt violé.
En effet, Henri de Suze, successeur d' Eymar, convoqua, le 3. novembre 1267, à la Seyne, un concile, auquel assistèrent les évêques de Digne, de Gênez, de Glandèves, de Grasse, de Vence et de Nice, et dans lequel furent prises des 'mesures contre les Vaudois dans le but de les anéantir.
Un auteur nous apprend, dit M. Brunei, qu'on reconnaissait l'hérésie au moyen d'un fer rouge appliqué sur la main. S'il la brûlait, le patient était convaincu du crime d'hérésîe ; dans le os contraire, l'innocence était proclamée. En employant un semblable movcn il en était peu qui le fussent. Il est parfaitement certain que les archevêques, les inquisiteurs et le souverain pontife lui-même, soumis à cette épreuve, eussent été déclarés coupables. (2)
Sous l'épiscopat de Melchior de 127 1 à 1275, sous ceux de Jacques II de Géréna de 1 275 à 1 286, de Guillaume V, de Raymond de Mévouillon, les persécutions ne firent que s'activer par suite de l'arrivée de Valdo et de ses disciples ainsi que de celle d'hérétiques
(1) Voir le livre de M. Brunei : les Vaudois des Alpes françaises, p. 54.
(2) Les Vaudois des Alpes françaises, p. 61.
chassés de Languedoc et de Provence par les bûchers des inquisiteurs et qui ne fuyaient une flamme que pour tomber dans une autre fournaise. Trois conciles tenus à Embrun en 1278, 1289 et 1 290 eurent pour objet l'extermination des Vaudois.
A partir de cette époque, les infortunés hérétiques paraissent avoir eu quelques années de répit, mais pour voir, en 1322, les persécutions recommencer plus rigoureusement avec l'archevêque Jacques de Dreux, les inquisiteurs Catalan Fabri, Pascal, Jacques Bernard et Jean de Baudis.
Tout était prétexte pour les immoler : une peste noire surgit-elle, comme en 1346, ce sont eux qu'on accuse de la répandre en empoisonnant les fontaines et, dans le seul bourg de Veynes sur Buëeh, sur cette absurde calomnie, on en égorge quatre-vingt-treize !
Quelques seigneurs laïques se refusant à prêter la main à la persécution, entre autres le Dauphin Humbert II, (1) le pape obtint en 1 340 du Dauphin la cession de ses droits comme protecteur des habitants des hautes vallées dauphinoises, et, le 7 mars 13^2, il lança une bulle ordonnant à tous les seigneurs de prêter main forte à l'archevêque d'Embrun et à l'inquisiteur Pierre des Monts, frère mineur, « pour purger les Vaudois de l'hérésie dont « ils sont infectés. »
Les malheureux persécutés cherchent à fuir : ils ne quittent des bourreaux que pour en retrouver d'autres : les Vaudois de la vallée de Freissinières, en 1337, croient trouver un refuge en Piémont et cet asile ils doivent l'abandonner ; ceux de Barcelonnette,dans l'hiver de 1365 (24 décembre), franchissant le col de Vars, où de nombreux enfants trouvèrent la mort dans la neige, cherchent à leur tour un abri contre les inquisiteurs à Freissinières, que ses habitants fuyaient eux-mêmes !
Quant aux biens des victimes, ils étaient confisqués : c'était l'Eglise, c'étaient les inquisiteurs qui s'en enrichissaient. Cela a été, du reste, la règle dans toute l'Europe.
Durant tout le Moyen-Age. au milieu des misères du temps, à
(1) Son zèle ne paraissait point suffisant au pape bien que, en 1334 et 1335, il ait fait construire un couvent pour les Cordeliers dans Embrun même.
travers les guerres meurtrières, les pestes, les famines, une seule personne est riche et s'enrichit toujours davantage, l'Eglise (i). La superstition des uns lui apporte spontanément des trésors innombrables — et les dons affluent aux jours de désolation comme à l'approche de l'an iooo; la spoliation des autres lui en donne de plus grands encore. Tous les princes cherchent à gagner ses faveurs : durant la néfaste guerre de Cent ans, qui ruine la France, Anglais et Français se disputent son appui, tous l'enrichissent à l'envi et elle prend cyniquement des deux mains.
Nulle opération ne l'enrichit davantage que l'Inquisition : elle trouva des richesses immenses aux pieds des bûchers, dans les cendres et dans le sang de ses victimes.
Et les seuls frais qu'elle avait à faire pour spolier les martyrs, les frais de fagots et de corde, elle les imposait aux seigneurs et aux populations. Dans les comptes du baillage d'Embrun, on trouve des articles de dépenses tels que celui-ci : « Item pour « persécuter les Vaudois, huit sols et trente deniers d'or. » M. de Rochas raconte dans ses Val/ces vaudoises qu'il a trouvé dans les archives du Dauphiné des articles tels que ceux-ci :
« 6 novembre 13 15. — Comptes du châtelain Delphinal de la « vallée du Cluson : — Item, pro expensis. inquïsitorum reddit litteras
(1) Sur ce sujet, il faudrait tout citer : contentons-nous de parler des deux papes qui tous deux lancèrent l'anathème contre les Vaudois et les firent persécuter, Jean XXII qui les anathématisa en 1532 et Clément VI en 1380. Or, pendant que les Vaudois vivaient austères dans leurs montagnes ces papes continuaient à donner au monde le triste spectacle de l'accumulation de scandaleux trésors, de vente des bénéfices ecclésiastiques, de trafic des choses saintes : Jean XXII, qui s'était cyniquement réservé pour lui-même tous les bénéfices vacants durant la première année de son pontificat, mourait en laissant un trésor — fabuleux au xivc siècle, — de vingt-cinq millions de ducats, ce qui fit croire aux gens de l'époque qu'il avait trouvé la pierre philosophale : quant à Clément VI, il avait acheté Avignon à la reine Jeanne en l'absolvant du crime d'assassinat de son mari.
« Enrichissez-vous, 0 disait à cette époque, les clercs au peuple malheureux, et c'était l'Eglise seule qui profitait du conseil. Du reste, en ce XIVe siècle, un avocat du clergé, Pierre de Royer, qui plus tard devint pape, ne ramenait-il pas les devoirs du chrétien à ces quatre préceptes : « Servir Dieu dévotement ; lui donner largement ; honorer sa « gent dûment ; lui rendre le sien entièrement. » (Michelet. Histoire de Fiance t. v. p. 50).
« XXVIII, turn. VII den. — Item, pr 0 expensis eorumdem XXIV, .( turn. IX den. »
« 1335. — Comptes du bailli d'Embrun: — Item pro perse- « quendis valsendibus et aliis expensis, VIII sol. XXX den. »
L'Inquisition fondée en 1200 fonctionna en France vers l'année 1 208 et en Italie en 1 224 : les Vaudois furent ses premiers martyrs.
L'Inquisition, qui fut l'invention la plus abominable de tous les siècles, et les inquisiteurs, qui furent les êtres les plus odieux qu'ait jamais produits l'humanité, semblent avoir pris pour règles ces principes de la Bible, un livre des âges barbares, qui contenait la justification de tous les forfaits politiques et religieux, ces conseils du livre des Nombres (XXXIII. v. 52, 53, 154) :
« Exterminez tous les habitants de ce pays-là: brisez les pierres « érigées en l'honneur des fausses divinités, rompez leurs statues, « renversez tous leurs hauts lieux pour purifier ainsi la terre, afin « que vous y habitiez ; car je vous l'ai donnée afin que vous la pos- « sédiez, et vous les partagerez entre vous par le sort ; » et ces maximes du Deutéronome (XIII. v. 12, 13, 14,1$, 16): «Vous « ferez passer aussitôt au fil de l'épée les habitants de cette ville, « et vous la détruirez avec tout ce qui s'y rencontrera jusqu'aux « bêtes. Vous amasserez aussi tous les meubles qui s'y trouveront, .< et vous les brûlerez avec la ville en l'honneur du Seigneur votre « Dieu, en sorte que cette ville demeure éternellement ensevelie « sous ses ruines, et qu'elle ne soit jamais rebâtie. »
Telles ont bien toujours et partout été — quand elle a eu le pouvoir de les appliquer — les barbares devises de l'Eglise catholique.
Quant aux rois et aux princes, souvent dans un but de lucre, pour partager les dépouilles des victimes, le plus souvent par terreur et superstition, ils ont aidé l'Eglise à accomplir ses forfaits, lui obéissant, se soumettant à elle, suivant le conseil du poète :
Le roi n'attaque pas le prêtre, s'il est sage, (i)
<\) V. Hugo. Torquemada Acte IV. Se. 2.
Et puis la mort des hérétiques est un moyen si simple de racheter ses fautes et d'apaiser le ciel !
Les rois ont toujours fait couler le sang des hérétiques en réparation de leurs propres (autes : Philippe-Auguste incestueux conquiert l'absolution en faisant égorger les Vaudois ; François Ier rachète par le même procédé sa conduite débauchée; Louis XIV croit effacer ses nombreux adultères en signant la révocation de l'Edit de Nantes. Les hérétiques payent de leur sang le repentir des rois ! La persécution de ceux-là rachète les crimes de ceux-ci !
Et l'univers va se couvrir de bûchers, des' torrents de sang vont monder la terre !
C'est le cri du moine inquisiteur en sa sanglante folie :
J'arrive.
Me voici. Je ranime avec moi les ferveurs.
Pensif, je viens souffler sur les bûchers sauveurs.
Terre, au prix de la chair je viens racheter l'âme.
J'apporte le salut, j'apporte le dictame.
Gloire à Dieu ! joie à tous ! Les cœurs, ces durs rochers,
Fondront. Je couvrirai l'univers de bûchers,
Je jetterai le cri profond de la Genèse.
Lumière ! Et l'on verra resplendir la fournaise !
Je sèmerai les feux, les brandons, les clartés,
Les braises, et, partout, au-dessus des cités,
Je ferai flamboyer l'autodafé suprême,
Joyeux, vivant, céleste. — Oh ! genre humain, je t'aime ! (i).
Du rôle des Inquisiteurs sur les deux versants des Alpes, voici en quels termes Léger en parle :
La puissance de ces Inquisiteurs était si générale et illimitée, comme l'on apprend par les bulles dont ils étoient munis, aussi bien que par leurs pratiques, et qu'ils avoient au.ssi le crédit d'amasser le peuple au son des cloches toutes et quante-fois qu'il leur en prenoit envie, et ce qui est bien plus étrange, de procéder même contre les Evêques qui leur sembloient avoir laissé échapper la moindre occasion de surprendre, et faire périr quelques-uns de ces prétendus hérétiques, et qu'ils avoient puissance de les emprisonner eus mêmes, et de les punir à leur caprice, il n'est point d'extrémité à laquelle ils ne
(i) V. Hugo. Torquemada. Acte I. Se. 6.
les obligeassent de se porter, sans qu'ils y osassent faire la moindre résistance du monde.
Toutes sortes d'accusations étoient de mise contre ces pauvres gens, un meurtrier, une putain publique, et toute personne infâme pouvoit servir de témoin plus que suffisant pour faire perdre biens et vie à un pauvre Vaudois, sans même (chose horrible) qu'il fut nécessaire de faire la moindre confrontation de témoins, ni de former des Enquêtes, ni faire des examens ; il suffisoit qu'une personne inconnue ût donné un billet, quoyque sans signature ou signé de même d'une façon inconnue, (i)
Que s'il se rencontroit quelcun d'entre les Vaudois qui eut quelque peu de biens, il ne faloit que cela pour le faire convaincre d'hérésie, et son bien ne manquent jamais de le faire périr, puisqu'il devenoit le prix et la récompense de l'accusateur : nul advocat n'osoit entreprendre de plaider leur cause, ni aucun notaire recevoir aucun acte en leur faveur, pour ne se rendre suspect d'hérésie, et se voir condamné luy même comme hérétique. Celuy qui se trouvoit une tois dans les pièges de cette Inquisition pouvoit être asseuré de n'en pouvoir jamais échapper, ou que s'il en étoit délivré, ce n'étoit que pour être bientôt repris par ceus qui s'étant joués de luy. comme le chat de la souris, luy brisoient enfin les os, et en faisoient leur proye, et comme si ce'ût été trop peu de leuroster la vie, nous pourrions encore produire plusieurs de ces sentences que ces inquisiteurs sanguinaires prononçoient contre les cadavres, et même les os déjà tout secs de ces pauvres Vaudois, en ayans fait déterrer plusieurs, 25 et 30 ans après leur mort, et les ayans fait brûler ès places publiques seulement pour avoir quelque prétexte de confisquer leurs biens, que leurs enfants, en tel cas, quoyque devenus papistes n'osoient plus posséder pour ne se rendre suspects d'hérésie.
Et pour tenir encore le peuple dans une plus grande frayeur, ces bons Pères avoient de coutume de mener en triomphe quelques-uns de ces pauvres captifs en toutes les processions qu'ils faisoient, contraignans les uns à se flageller eus-mêmes, et les autres à porter des robes rouges avec des grosses croix, prenans le nom de 'Bénédictins convertis, afin qu'on crût par ce moien qu'ils se sentoient convaincus en leur conscience de l'hérésie dont on les avoit accusée, et qu'ils reconnoissoient qu'ils étoient justement châtiés pour les fautes qu'ils avoient commises : d'autres encore étoient obligés d'y aller en chemise, testes et pieds nuds, portans la corde au col et des rameaux entre leurs mains : en cette misérable posture étoient contraintes de se produire toutes sortes de personnes de quelque
(ij Brez {Histoire des Vaudois, IIe partie, p. 7 et 8) ajoute de son côté : « Un père « étoit obligé de déposer contre son fils, une épouse contre son époux, un frère contre sa « sœur, un ami contre son ami. Les liens de la nature, du sang, de l'amitié, n'étoient « rien aux yeux de l'inquisition.
« Celui qui avoit le malheur d'être soupçonné d'hérésie devoit produire sept témoins de « son innocence. Si l'un d'entr'eux refusoit de prêter serment en sa faveur, son supplice « étoit presque inévitable.
« On n'indiquoit jamais à l'accusé les témoins qui déposoient contre lui ; et il importoit « peu que des témoins s'accordassent, ou que leurs dépositions fussent contradictoires : « un seul suffisoit pour ordonner la torture. L'accusé n'avoit pas même la liberté de se « choisir un avocat; c'était l'Inquisition qui le lui donnoit. Quoiqu'on ne pût lui prouver « son crime, il n'étoit jamais absous, il restoit noté d'infamie, et son nom étoit conservé « sur les registres de cet horrible tribunal. »
qualité qu'elles pûssent être, au grand étonnement des spectateurs (i) : encore ne leur étoit-il pas permis d'entrer dans les églises pendant que le service s'y faisoit : et ce qui n'estoit pas moins cruel, plusieurs étoient condamnés au pélérinage en Terre Sainte, où ils dévoient aller à leurs frais et dépens, et ce précisément dans le terme qui leur étoit prescrit, pendant lequel il est souvent arrivé que les Inquisiteurs mêmes, les prêtres et autres bons frères, abusoient vilainement de leurs femmes, comme on en pourroit produire plusieurs exemples. Outre toutes ces pratiques, les mêmes inquisiteurs avoient encore des instructions secrètes et des formulaires exacts des stratagèmes, dont ils se dévoient servir en toutes les procédures, comme il se peut voir dans les maximes et règles suivantes tirées de l'archevêché d'Ambrun, que la divine Providence nous a mises en main, qui font voir de quelle façon ces enfans de ténèbres forgeaient premièrement en secret les instruments de la ruine de ces pauvres fidèles, devant que d'entreprendre l'exécution de ce pernicieux dessein.
I. Qu'il ne faut point disputer des points de la religion en présence du peuple.
II. Que nul ne peut-être admis comme pénitent, ni recevoir l'absolution sacramentale, si directement ou indirectement il recèle quelque hérétique.
III. Que celuy qui ne les révèle, doit être retranché de l'Eglise comme un membre pourri, suspect et infecté d'hérésie, de peur qu'il n'infecte et corrompe les autres.
IV. Dès que quelcun a été remis ès mains du bras séculier, il ne luy faut pas permettre de se justifier devant le peuple, de peur que, par ses justifications, il ne donne de grandes impressions aus simples qu'on luy fait tort, et que, s'il échappe, la religion catholique n'en reçoive du préjudice.
.V. Il se faut bien garder de jamais faire grâce à un homme condamné par devant le peuple, quand même il se retracteroit de son hérésie, et promettroit de se convertir : car on ne pourroit jamais brûler grand nombre de ces hérétiques, si on les laissoit évader sous ces belles promesses, qui ne leur étans arrachées que par la frayeur du supplice, ne sont jamais bien observés : et cependant s'ils promettent devant le peuple de se convertir, et qu'on ne laisse point pour cela de les faire mourir, le peuple croit qu'on leur fait tort : et ainsi le meilleur est qu'ils ne puissent jamais parler devant le peuple.
VI. Il faut toujours que l'Inquisiteur suppose le fait comme tout avéré, se contentant seulement d'en examiner les circonstances en cette manière : puisque tu es convaincu d'hérésie dis moy en quelle chambre de ta maison est-ce que se retiraient les 'Barbes ou les ministres, quand ils venaient te visiter ; et semblables questions.
(i) Perrin. Histoire des Vaudois, p. 102 et 103, raconte les mêmes faits. Léger l'a évidemment copié. Parlant des héritiers de ceux, dont on exhumait les cadavres pour les brûler comme cadavres d'hérétiques et pour confisquer leurs biens, Perrin dit qu'ils ne réclamaient point de crainte d'être accusés « d'avoir plus hérité la mauvaise croyance que « les biens. » Il ajoute, montrant quelle puissance la terreur qu'ils inspiraient, donnait aux inquisiteurs : « Les peuples, voire mesmes les plus puissans et riches, estoyent « contraint d'adorer presque ces moynes inquisiteurs et de leur faire de grands présents « pour la construction de leurs couvents, et dotations de leurs maisons, de peur d'estre « prévenus en fait d'hérésie et de n'estre estimés zélés à la foy par les Saincts Pères, a
VII. L'Inquisiteur doit toujours avoir un livre ouvert en présence de l'accusé, faisant semblant d'y avoir régistrée toute sa vie, et quantité de dépositions convaincantes contre luy.
VIII. Il le faut incessamment menacer de mort inévitable, s'il ne confesse ingénument toutes choses et ne renonce à son hérésie. Que s'il répond, s'il faut que je meure, j'ayme mieux mourir en ceUe profession qu'en celle de l'Eglise romaine, certainement alors il ne reste plus de grâce pour un tel homme, mais il le faut incontinent livrer à la justice, et en presser l'exécution.
IX. 11 ne faut jamais penser de convaincre ces hérétiques par les écritures : car ils en abusent avec tant de dextérité qu'ils contondent bien souvent par là tous ceux qui les entreprennent, d'où vient aussi que souvent ils prennent occasion de se rendre encore plus opiniâtres, voyans sur tout que des personnes doctes ne sçavent que leur répondre.
X. Il ne faut jamais répondre catégoriquement à un hérétique et en l'interrogeant il luy faut accumuler plusieurs interrogats à la fois, afin que de quelle façon qu'il réponde on ait toujours moyen de répliquer à sa confusion.
XI. S'il s'en trouve qui semblent disposer à protester qu'on leur fait tort, et qu'ils n'ont jamais embrassé l'hérésie des Vaudois, il faut que l'Inquisiteur les prévienne, leur disant qu'ils n'avanceront rien à jurer le faux, et qu'il a des preuves en main plus que suffisantes pour les convaincre : car par ce moyen voyant qu'il n'y a point d'apparence d'éviter la mort, ils confesseront d'autant plus aisément qu'il leur faut prometue en termes ambigus, que s'ils avouent franchement leur crime, ils doivent espérer grâce, de cette façon plusieurs y en a qui confesseront dans l'espérance de pouvoir avoir la vie sauve, (i)
Telles étaient les règles judiciaires monstrueuses en vertu desquelles d'innombrables bûchers s'élevèrent dans les vallées des Alpes. Mélange odieux de fourberie, d'astuce, d'aveu d'ignorance par le clergé catholique, d'épouvantable cruauté de gens qui non seulement n'essayaient pas de convertir, mais se refusaient encore à accepter les conversions et qui ne songeaient, en leur atroce barbarie, en leur épouvantable férocité, qu'à verser le sang !
Et, en songeant à ces affreux holocaustes, combien l'on comprend le cri d'un historien Vaudois, qui les raconte : « Qu'on me « donne à choisir de vivre parmi des fanatiques ou des bêtes « féroces, je n'hésiterai pas un instant ; je me croirai trop heureux « de pouvoir me reléguer au fond des bois ! » (2).
Devant ces monstruosités de l'Inquisition on comprend quelle
(1) Histoire Générale des églises vaudoises. II' Partie, p 4. 5 et 6.
(2) Brez, Histoire des Vaudois. II* Partie, p. 4.
superstitieuse terreur les martyrs entouraient les moines qui allumaient les épouvantables bûchers ; devant ces lugubres lueurs, on comprend comment l'imagination affolée a pu entourer la figure de Saint-Dominique de ce moine qui personnifia l'Inquisition, de ce bourreau qui, au dire de Perrin « fit si bien ses affaires et de « ses frères qu'avant qu'il mourust il avoit déjà fait bastir grand « quantité de belles maisons en Languedoc, Provence, Dauphiné, « Espagne et ailleurs pour lesquelles il avoit obtenu de grands « revenus, ou des libéralités de ceux qui affectionnoyent son ordre, « ou des confiscations des Vaudois. » : — « Il est dit de ce Moyne, « ajoute Perrin, narrant la légende, que sa mère l'ayant dans son <( ventre, elle songea qu'elle y avoit un chien qui jettoit des flammes « de feu de sa gueule. Ces sectateurs interpretoyent cela à son « advantage, comme estant dénoté qu'il serait le mastin qui vomi- « roit le feu qui consumeroit les hérétiques : mais au contraire ceux « qu'il livroit tous les jours à la mort, pouvoyent dire qu'il estoit « le chien qui avoit embrazé la Chestienté, et que les flammes qui « sortoyent de sa gueule estoyent pour dénoter les sentences « ardentes et infernales qu'il prononcoit contre les Chrétiens. » (i) 11 semble bien que, jusqu'au xve siècle, la rage des persécuteurs s'exerça surtout sur le versant occidental des Alpes. Les Vaudois du Piémont paraissent, à cette époque, avoir joui d'une tranquillité relative. La fureur des Inquisiteurs et les préceptes de l'archevêché d'Embrun sévirent surtout dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc ; mais dans ces provinces les persécutions furent telles que, en 1 228, les archevêques d'Arles et de Narbonne, à Avignon , « meus de compassion envers ces pauvres misérables (les Vaudois) <( représentèrent aux inquisiteurs, qui leur estoit impossible de «trouver asssés de chaux, de' pierres et de sable, pour bastir « autant de prisons qu'il en faloit pour contenir un si grand nombre « captifs : de sorte qu'ils les prioient de n'en plus saisir jusqu'à ce « qu'ils en eussent informé le pape, et appris sur ce subjet l'inten- « tion de sa Sainteté (2). »
(1) Perrin. Histoire des Vaudois. p. loi.
(2) Léger. Histoire générale des Eglises Vaudoises IIe Partie, p. 6.
Vaine et inutile demande, quelle que fût l'autorité des demandeurs : aux xme et xivc siècles, les inquisiteurs continuèrent à arrêter en foule lesVaudois. Et vers la fin du xive siècle, entre autres, l'inquisiteur qui avait remplacé Pierre des Monts, Borelli, lequel s'était établi à Embrun « comme étant le lieu, disait-il, où les « Vaudois étaient le plus nombreux et le plus obstinés, » (1) voyant que, à son époque, comme au siècle précédent, les prisons étaient insuffisantes pour contenir tous les captifs, consacre son activité à en construire de nouvelles à Embrun, à Vienne, à Avignon.
C'était du reste, aux habitants de la province que Borelli imposait la charge de ces constructions : le pape du reste, lui en avait donné l'exemple et l'ordre en faisant prélever pour le service de l'Inquisition des sommes considérables en Provence et en Dauphiné (2).
Borelli cita à comparaître devant lui, à Toulouse, « tous les « habitans de Fraissinière, l'Argentière et Val Pute, à peine « d'excommunication (3). » Les habitants ne comparaissant par
(ï) Bruel. Histoire des Vaudois des ^Alpes françaises, p. 74 et 75. « François Borelli, « dit Perrin (Histoire des Vaudois. p. 113) ayât commission en l'année 1380 pour faire « enquête et informer touchant la secte des Vaudois, es diocèses d'Aix, Arles, Ambrun, « Vienne, Genève, Aubonne, Savoye, Comté Venecin, Dyois, Forests, principauté « d'Orenge, cité d'Avignon et Salon : ainsi que le portoit sa bulle, eue de Clément « septième (c'est sixième; Perrin se trompe et .après lui, Léger, II .p . 22, commet la même « erreur) lequel lors présidoit en Avignon. » — Le 8 juillet 1332, un autre pape d'Avignon, Jean XXII, avait également lancé une bulle d'anathème contre les Vaudois, en particulier contre ceux des Vallées de Luceme, d'Angrogne et de Pérouse, dans lesquelles le pape se plaignait de ce que la secte s'était extraordinairement multipliée.
(2) De 1369 à 1380, les papes Urbain VI. Grégoire XI et Clément VI, à diverses reprises ordonnèrent de détruire les Vaudois.
(3) Perrin. Histoire des Vaudois. p. 114. Cette région était celle, où il y avait le plus d'hérétiques. Perrin le déclare à une page précédente, p. 110 : après avoir dit que les Vaudois s'étaient établis aux Fauques, à Beauregard en Valentinois, à la Baulme près Crest. il ajoute : « Mais les plus célèbres églises de la dite Province, sont celles de la « vallée de Fraissinière proche d'Embrun, de l'Argentière. de la val Loyse, laquelle à « cause des dits Vaudois, fut appelée Val Pute, comme s'il n'y eut eu en ladite vallée « qu'un bordeau et réceptacle de toute dissolution et vilenie... Au delà des Alpes il y a « une vallée nommée la vallée de Pragela, laquelle ils ont habité de temps immemoré. « C'est de cette vallée, selon Perrin, que seraient sortis tous les Vaudois des vallées piérnontaises.
crainte de se jeter dans la gueule du loup, les bûchers s'élevèrent. Cent cinquante Vaudois de la Vallouise, sans compter les femmes et les enfants, furent arrêtés, conduits à Grenoble et brûlés vifs : quatre-vingts de l' Argentière et de Fraissinière subirent le même sort, « tellement que, lorsque quelqu'un d'iceux estoit appréhendé, « il estoit promptement conduit à Grenoble, et là sans autre figure « de procès, bruslé vif (i). »
La sentence, qui condamna ces malheureux, fut rendue, en 1393, en l'église cathédrale d'Embrun. Les inquisiteurs partagèrent les dépouilles des victimes avec les seigneurs temporels. Défense fut faite aux habitants d'assister les Vaudois « en façon quelconque, « de les retirer, visiter, deflendre, donner à manger ni à boire, « faveur, conseil ni aide, à peine d'estre atteint et convaincu d'es- « tre fauteur d'hérétiques. » Les Vaudois furent déclarés incapables d'occuper toute charge, de tester, de témoigner, d'hériter. Les Vaudois n'avaient plus qu'une faculté, celle de monter sur le bûcher.
La rage de Borelli était doublée par son âpre curée de la fortune : pour voler les biens de quelques-uns, ils les déclara hérétiques et les fit brûler, bien qu'il fût « notoire qu'ils n'avoyent jamais eu « coignoissance de la croyance des Vaudois (2). »
L'Inquisiteur était aidé dans sa persécution par le gouverneur Montmaur. A eux deux, durant quinze ans, ils couvrirent la province de sang : il n'y eut pas un village, pas un hameau, qui échappât aux bourreaux. Les infortunés Vaudois s'enfuirent dans les bois : ceux de Freissinières ayant pu s'abriter dans une caverne et Montmaur ne pouvant y pénétrer, ce bourreau innovant un atroce supplice qui, dans les Alpes, fut depuis lui renouvelé souvent contre les Vaudois, amoncela du bois et de la paille à l'entrée de la caverne et y mit le feu : cent-vingt infortunés, y compris quarante enfants, moururent ainsi étouffés, (1390).
La peste de 1 346, comme le remarque un écrivain, n'avait point fait autant de victimes que n'en firent Borelli et Montmaur.
(1) Perrin. Histoire des Vaudois. p. 114.
(2) Perrin. Histoire des Vaudois p. 116.
En 1390, on avait adjoint à Borelli l'évêque de Masse : ils se signalèrent l'un et l'autre par un auto-da-fé suprême : le 22 mai 1393, à Embrun, aux carillons des cloches, les églises pavoisées, devant la foule terrifiée et le clergé revêtu de ses habits sacerdotaux, ils firent brûler sur un seul bûcher deux-cent-trente Vaudois ! (1)
Cet auto-da-fé immense paraît avoir apaisé pour un temps la fureur des bourreaux et les persécutions ne paraissent avoir été reprises contre les Vaudois des Alpes dauphinoises que vers le milieu du xve siècle.
A cette époque (1460), un Inquisiteur de l'ordre des Franciscains, Jean Veyleti (2), reprit l'œuvre épouvantable.
A l'exemple de son digne prédécesseur Borelli, en 1461, il cita à comparaître devant lui tous les Vaudois individuellement quand il savait leurs noms, collectivement quand il les ignorait. Nul ne répondant à cet appel qui n'était, bien entendu, qu'un moyen pour s'en saisir facilement, il les excommunia en masse.
En vertu de cette décision, les biens furent confisqués et les personnes conduites au bûcher : le clergé prenait les deux tiers des biens des victimes, l'autre tiers revenait aux seigneurs. Les catholiques étant réputés fauteurs d'hérétiques n'échappèrent pas plus aux bourreaux que les Vaudois.
Les victimes se décidèrent, en 1477, à porter plainte au roi Louis XL Celui-ci envoya dans les Alpes l'archidiacre d'Orléans et son propre confesseur, et, sur leur rapport, il délivra aux populations de la région d'Embrun des lettres patentes qui avaient pour but de leur rendre justice et de condamner les agissements des Inquisiteurs.
Ces lettres datées d'Arras , que Perrin entre autres nous a transmises, les voici :
Louis, par la grâce de Dieu, roi de France, Dauphin du Viennois, comte du Valentinois et Diois, à notre ami et féal gouverneur du Dauphiné salut et dilection. De la
(1) En l'année 1400, aux environs de la Noël, les Vaudois de la vallée de Pragela furent attaqués du côté de Suse : épouvantés, ils s'enfuirent dans les montagnes (dans l'Albergam), où la pluspart, hommes, femmes, enfants furent tués par les bourreaux qui les atteignirent, où les autres moururent de faim et de froid.
(2) Certains auteurs l'appellent Veytali.
Esaù Grand d'Angrogne et la femme de Daniel Armand de la Tour eurent les membres coupés et « parsemés le long du « grand chemin. »
Gravure extraite du livre de Léger.)
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part des manans et habitants de la Vallouise, Freissinières, l'Argentière et autres de notre pays du Dauphiné, nous a été exposé que combien qu'ils aient vécu et veuillent vivre comme bons catholiques chrétiens, sans vouloir tenir, croire ni soutenir chose superstitieuse qui suivant l'observance et discipline de notre mère la sainte Eglise ; ce néanmoins aucuns religieux mendiants se disant inquisiteurs de la loi et autres pour cuider (croire, penser,) par vexations et travaux, extorquer indûment leurs biens, et autrement les travailler en leurs personnes, ont voulu et veulent faussement leur imposer qu'ils tiennent et croyent certaines hérésies superstitions contre la foi catholique ; et sous ombre de ce, les ont mises et mettent en grande involution de procès, tant en notre cour de parlement du Dauphiné qu'en autres diverses contrées et juridictions. Et pour parvenir à la confiscation des biens de ceux qu'ils chargent des dits inquisiteurs de la foi, qui commencèrent sont religieux mendiants sous ombre de l'office d'Inquisiteur, ont mis et mettent chaque jour en procès plusieurs pauvres gens sans cause raisonnable ; d'autres ont été mis en géhenne sans informations précédentes et les ont condamnés de choses dont ils ne lurent jamais coupables, ainsi que depuis il a été trouvé. Quant à ceux que les inquisiteurs ont relâchés, ce n'a été qu'en leur extorquant de fortes sommes et par divers moyens. On les a injustement vexés et travaillés au grand dommage et préjudice, non-seulement desdits suppléants, mais de nous et de toute la chose publique de notre pays du Dauphiné.
Par quoi, nous voulant à ce pourvoir, et ne souffrir que par telles voies indues ou rixe, on tourmente notre pauvre peuple et particulièrement les habitants des dits lieux, car ils disent qu'ils ont toujours vécu et veulent vivre comme bons chrétiens et bons catholiques, sans avoir jamais ni tenu aucune croyance, fors celle de notre mère la sainte Eglise, ni soutenu ni voulu soutenir quelque chose de contraire, et que par raison nul ne doit être condamné du crime d'hérésie, sauf ceux qui par obstination, voudraient volontairement soutenir et affirmer choses contraires à la sincérité de notre foi, avons, par grande mesure de délibération, et pour obvenir à de telles fraudes, abus, vexations et exactions indues aux dits suppléants, octroyé et octroyons, de notre certaine science, gré spécial, pleine puissance et autorité royale et Delphinale voulu et ordonné, voulons et ordonnons par ces présentes qu'iceux suppléants et tous autres de nôtre pays de Dauphiné soient mis hors de cours et de procès ; et tous les procès esquels les aucuns d'eux pourraient avoir été mis à cause des choses sus-dites, avons, de nôtre certaine science, pleine puissance et autorité royale et Delphinale, aboli et abolissons, mis et mettons au néant par ces présentes, et voulons que jamais, de tout le temps passé jusques aujourd'hui aucune chose ne puisse leur être imputée ni demandée en corps ni en biens, ni reprochée, sinon qu'il y en eut certains qui voulussent obstinément maintenir et affirmer quelque chose contre la sainte foi catholique.
Avec ce ; avons voulu et ordonné, voulons et ordonnons que tous les biens des sus dits habitants suppléants et tous autres de notre pays de Dauphiné qui, à cause des choses susdites avaient été pris et exigés sur quelques personnes, en quelque manière que ce soit, par exécutions ou autrement, soit par l'ordonnance ou commandement de notre cour de Parlement de Dauphiné ou d'autres quelconques, ensemble toutes les cédules et obligations qu'ils avaient baillés à cause des choses sus-dites, soit pour le payement des salaires et dépens des dits procès, ou autrement, leurs soient rendus et restitués ; et de ce soient contraints, tous ceux qui en auraient eu quelque chose par vente et spoliation de leurs biens meubles et immeubles, par détention et emprisonnement de leur
personne jusqu'à ce qu'ils aient restitué les biens et choses sus dites, et autrement par toutes voies et manières dues et raisonnables en tel cas requises, nonobstant appellations quelconques par lesquelles voulons à ce être déféré en aucune manière.
Et pour ce qu'à cause des confiscations qu'on a paru devant prétendues sur les biens d'iceux qu'on a chargés des dits, plusieurs, par convoitise et désir des dites confiscations ou parties d'icelles que, pour le bien de justice, ont mis et fait mettre maintes gens en procès ; et pour venir à la fin des dites confiscations tenues par plusieurs termes contre justice, nous avons déclaré et déclarons par ces présentes, que nous ne voulons plus que, pour les dits cas, soient prises, levées, exigées pour nous ni pour nos officiers, pour temps à venir, aucunes confiscations, avons quitté et remis aux enfants et héritiers de ceux contre lesquels on voudrait prétendre icelles confiscations, avec ceux pour obvier aux fraudes et abus faits par les dits inquisiteurs de la foi ; avons défendu et défendons que l'on ne souffre plus aucun inquisiteur de la foi contre aucun des dits habitants du Dauphiné, ni iceux de tenir une cause pour les cas dessus dits ou semblables, sans avoir sur ces lettres expresses de nous, avons en outre défendu et défendons qu'à cause des dits cas ou des semblables, aucun de nos juges et officiers de nos sujets n'entreprennent aucune juridiction ou connaissance, mais toutes les causes et procès de notre grand Conseil, à nous auxquels et non autres, nous avons retenu et retenons la connaissance ; si vous commandons et expressément vous enjoignons que vos dites lettres vous mettiez en exécution de point en point selon la forme et teneur des sus dites et autres voyes et manières en ce cas requises. Car ainsi nous plaît, et être fait de ce faire, nous vous donnons plein pouvoir et autorité, et commission et mandement spécial. Mandons et commandons à tous nos justiciers, officiers et sujets, commis et députés qu'ils se fassent obéir.
Donné à Arras, le 18 mai 1478.
L'archevêque d'Embrun refusa de se soumettre : il écrivit au roi que les plaignants étaient des Vaudois, que leurs réclamations ne sauraient être écoutées, et, invoquant contre eux les abominables calomnies que déjà les païens portaient contre les premiers chrétiens, il ajoutait que les hérétiques se livraient entre eux aux plus épouvantables débauches. Sous le prétexte que les lettres-patentes du roi disaient : « A moins qu'il s'en trouvât qui fussent rebelles et & s'obstinassent à persévérer dans leurs opinions, » il continua les persécutions.
Les martyrs furent innombrables et parmi eux les deux consuls de Freissinnières, Michel Ruffi et Jean Giraud, qui furent brûlés vifs à Embrun en 1478.
Jean Veyleti usait tout à la fois de fourberie et de cruauté à l'égard de ses victimes : Perrin en rapporte la preuve en ces termes :
Or avons remarqué une insigne meschauceté ès procès formés par ce moyne Veileti: car ayans les dits procès en main, nous avons trouvé des petits billets, esquels le dit commissaire
prenoit les responses des prévenus simplement comme elles partoyent de leur bouche : mais nous les avons trouvé par asprès estendues au procès, et souvent tout au contraire que ne portoit le sumptum qu'ils appeloyent, y renversans l'intention dudit prévenu, et lui faisant dire chose à quoi il n'avoit jamais pensé; comme pour exemple; enquis s'il ne croyoit pas qu'après les paroles sacrementales prononcées par le prestre en la messe le corps de Christ fust en l'hostie, gros et grand comme il estoit en l'arbre de la croix : si le Vaudois respondoit que non, Veileti couchait sa réponse ainsi qu'il avoit confesse qu'il ne croyoit point en Dieu, ou du moins son scribe sous son dictât. Item, enquis s'il ne faut pas invoquer les saincts ; s'il respondoit que non : ils couchoyent par escrit qu'il avoit mesdit et mal parlé des saincts. Enquis s'il faut saluer la Vierge Marie et la prier en nos nécessités ; s'il respondoit que non : ils escrivoyent qu'il avoit blasphémé contre la Vierge Marie (i).
Veyleti mourut en 1487 ; mais la mort de cet Inquisiteur n'arrêta point la fureur des bourreaux: l'année 1488 fut au contraire le témoin d'une croisade générale contre les Vaudois des Alpes.
Les Vaudois, pour fuir les persécutions de Veyleti, s'étaient retirés sur les sommets les plus inaccessibles des Alpes, ceux de Freissinières, aux Clots, au Parc, à Valhaute, à Lagout, à Allibrand, à la Jaline, ceux de Pallons et de Champcella à Valhaute, au Fanjas (2). Le clergé catholique résolut d'en finir avec cette poignée misérable de fugitifs. Dans ce but, en 1487, le pape Innocent VIII donna à Albert de Capitaneis (3), archidiacre de Crémone, son légat et commissaire général, une bulle ayant pour objet l'extermination des Vaudois. Cette bulle importante, témoignasse indiscutable et indiscuté de l'acharnement et de la férocité du clergé catholique, mérite d'être rapportée.
Innocent Evèque, Serviteur des Serviteurs de Dieu, à nostre Fils bien aymé Albert de Capitaneis, Archi-Diacre de l'Eglise de Crémone, nostre Nonce, et Commissaire du Siège Apostolique, ès Seigneuries de nostre cher Fils le noble homme Charles, Duc de Savoye,
(1) Histoire des Vaudois p. 127 et 1 28. Perrin, à ce sujet, raconte que tous les documents qu'il donne, que tous les écrits contant les persécutions qu'il fait connaître, proviennent de l'archevêché d'Embrun, d'où, lors d'un incendie, ils furent, au temps de Lesdiguières, jetés dans la rue, puis recueillis par Calignon, chancelier de Novarre et de Vulçon, conseiller au parlement de Grenoble. C'est l'authenticité même établie du récit des effroyables persécutions qu'eurent à souffrir les infortunés Vaudois.
(2) De 1483 à i486, l'archevêque d'Embrun, profitant de la complaisance coupable du roi Charles VIII, poussa les persécutions jusqu'à la dernière rigueur.
(3) Certains auteurs, francisant son nom l'appellent Catanée.
tant de çà que de là les Monts, et ès Villes de Vienne au Dauphiné, et de Sedun, y compris le diocèse et lieus circonvoisins, salut et Apostolique bénédiction.
Les principaux souhaits de nôtre cœur sont de nous efforcer d'une étude assiduelle, de retirer du précipice des erreurs ceus, pour le salut déquels le Souverain créateur de toutes choses a voulu luy même souffrir les dernières misères de la nature humaine, et de prendre soigneusement garde à leur salut : Nous à qui il a commis la charge et gouvernement de son troupeau, et qui désirons avec ardeur que la Foy Catholique triomphe sous nôtre Règne, et que la malice de l'hérésie soit extirpée des terres des fidèles.
Nous avons entendu avec un déplaisir très grand, que certains Fils d'Iniquité, habitans de la Province d'Ambrun, etc, Sectateurs de cette très-pernicieuse et abominable Secte d'hommes malins, appellés Pauvres de Lyon ou Vaudois '^laquelle s'est malheureusement depuis longtemps élevée dans le Piémont, et lieus circonvoisins, par la malice du Diable, qui d'une industrie mortelle s*efforce d'enlaçer en des facheus détours, et dangereux précipices les brebis dédiées au Seigneur, et finalement les conduire à la perdition de leurs âmes) qui sous une fausse apparence de sainteté, et abandonnés à un sens réprouvé, ont une très-grande aversion de suivre le chemin de la Vérité, et que pratiquant certaines cérémonies superstitieuses et hérétiques, ils disent, font, et commettens beaucoup de choses contraires à la Foy Orthodoxe, déplaisantes aux yeus de sa Majesté Divine, et très dangereuses en soy au salut des ames
Nous donc par le devoir de nôtre Charge pastorale, qui nous y oblige, désirans arracher et déraciner absolument de l'Eglise Catholique cette maudite Secte, et ses Erreurs exécrables cy-dessus mentionnées, de peur qu'ils ne s'étendent plus outre; et que par eux les cœurs des fidèles ne soient mortellement corrompus ; et pour reprimer telle hardiesse téméraire ; Avons résolu d'y faire tous nos efforts, et d'y emploier tous nos soins, et nous confians spécialement en Dieu, touchant vôtre Doctrine, vôtre maturité de Jugement, votre zèle pour la Foy, et expérience ès affaires, et semblablement espérans que vous mettrez en exécution avec probité et prudence, tout ce que nous avons jugé à propos de vous commettre pour extirper telles Erreurs, Nous avons trouvé bon de vous destiner par ces présentes nôtre Nonce et Commissaire du Siège Apostolique, pour cette affaire de Dieu, et de la Foy, ès Seigneuries de nôtre cher Fils Charles le Duc de Savoye, et en la Ville de Vienne au Dauphiné, en la Ville et Diocèse de Sedun, et en toutes les Villes, Cités, Terres, et Lieus qui en dépendent, afin que vous fassiez en sorte que le même Inquisiteur soit reçû et admis à l'exercice libre de son Office, et que par vos remèdes oportuns vous induisiez les Sectateurs très-abominables de la Secte des Vaudois, et autres entachés de telle hérésie quelconque, à abjurer leurs Erreurs, et obéir aux Commandemens du même Inquisiteur. Et afin que vous puissiez d'autant plus facilement effectuer cecy, que vous aurez receû de nous plus de puissance et d'authorité ; par la teneur des présentes nous vous concédons une pleine et entière licence et authorité d'advertir et instamment requérir par vous, par un autre, ou par d'autres, tous les Archevêques constitués au Duché, au Dauphiné, et ès lieus circonvoisins (lesquels le très-haut a appelé pour travailler avec nous) et en vertu de la sainte obédience leur commander qu'unanimement, avec vos vénérables Frères les ordinaires des lieus, ou leurs Vicaires, ou Officiaux généraux ès Villes déquels vous trouverez bon de procéder à ce que dessus, et exercer l'Office que nous vous avons enjoint, et qu'avec le susmentioné Inquisiteur, homme très-docte, d'une ferme foy, et d'un zèle aidant pour le
salut des âmes, ils avait à vous assister es choses cy-dessus dites, et tous ensemble avec vous, à procéder à leur exécution, à prendre les armes contre les sus-dits Vaudois, et autres hérétiques, et d'une commune intelligence à les écraser comme Aspics venimeux : à procurer soigneusement que les peuples à eus commis persistent, et le fortifient dans la confession de la vraye Foy ; et pour une si sainte, et si nécessaire Extermination et dissipation de ces mêmes hérétiques, à appliquer généreusement tous leurs efforts, à y apporter tous leurs soins comme ils y sont obligés, et finalement à ne rien omettre de ce qui peut servir à ce dessein.
. De plus de suplier nostre très-cher Fils en Christ Charles le très-Illustre Roy de France* et nos bien-aimés Fils les Nobles hommes Charles le Duc de Savoye, les Ducs, Princes, Comtes et Seigneurs Temporels des Villes, Terres, et Universités des sus-dits lieus et autres, les Confédérés de la haute Allemagne, et généralement tous les autres fidèles de Christ, en ces Païs-là, qu'ils ayent à prendre en main le bouclier de la Foy Orthodoxe, laquelle ils ont professée en la réception du Sacré Baptême, et la cause de nôtre Seigneur Jésus Christ, par qui les Rois régnent, et les Seigneurs dominent : et à prêter secours aux mêmes sus-dits Archevêques, Evèques, à vous, et à leurs Vicaires ou Officiaux généraux, et à l'Inquisiteur, par faveurs opportunes, et leur bras séculier, selon qu'ils connoitront estre expédient pour l'exécution d'une si nécessaire et salutaire perquisition ; et à s'opposer courageusement à l'encontre de ces mêmes très-pernicieus hérétiques, pour la deffense de la Foy, le salut de leur Patrie, leur propre Conservation et celle de leurs sujets ; et finalement qu'ils facent en sorte qu'ils les exterminent et abolissent entièrement de dessus la face de la terre.
Et si vous jugez à propos que tous les fidèles des dites contrées portent dans leur cœur et sur leurs habits le signe de la Croix salutaire pour les encourager, à combattre constamment contre ces mêmes hérétiques, de faire prêcher et annoncer la Croisade par Prédicateurs propres de la parole de Dieu, et de concéder que ceux qui se croiseront et combatront contre ces mêmes hérétiques, ou y contribueront, puissent gaigner indulgence plénière et rémission de tous leurs péchés une fois en leur vie et pareillemment à l'article de la mort, en vertu de vôtre commission cy-dessus. De commander en vertu de sainte obédience et sous peine d'excommunication majeure à tous prédicateurs capables de la parole de Dieu, séculiers et réguliers, de quel ordre que ce soit (même des mendians), exemts et non exemts, qu'ils ayent à animer et inciter les mêmes fidèles à exterminer sans resource par force et par armes cette peste, afin que de toutes leurs forces et facultés, ils s'assemblent pour repousser ce péril commun. De plus, d'absoudre ceus qui se croiseront, combatront, ou à ce contribueront, de toutes sentences, censures et peines ecclésiastiques tant générales que particulières, par léquelles ils pourroient être liés, en quelque manière que ce soit (exceptées celles qui auront esté spécialement données depuis ce jour, ausquelles il faudra premièrement satisfaire, ou pour le moins, avoir le consentement de la partie). Comme aussi de leur donner dispense sur le fait de l'irrégularité contractée ès choses divines, ou par apostasie quelconque, et d'accorder et composer avec eus touchant les biens qu'ils auroient furtivement amassés, mal acquis, ou tiendroient douteus, les convertissant ès frais de l'extirpation des hérétiques. Pareillement de commuer tous vœux quelconques faits, même avec jurement, de pèlerinage, d'abstinence et autres (exceptés ceus de chasteté, d'entrée en religion, de visiter les saints lieus, les sépulchres des apostres, et l'Eglise de S. -Jacques en Compostelle) à ceus, qui viendront pour combatre. ou à ce contribueront, et qui donneront viaysembla-
blement ce qu'ils auroient dépensé pour accomplir leurs pèlerinages, ayant égard aux éloignemans des lieux et conditions des personnes selon que sur ce il vous semblera bon, et aux confesseurs idoines députés par vous à cet effet, cependant d'élire, députer et confirmer en nôtre nom, et de celuy de l'Eglise Romaine, un, ou plusieurs braves chefs de guerre sur ces croisés, et cette armée assemblée, de leur enjoindre et commander qu'ils ayent à prendre cette charge, et de s'en acquitter fidèlement pour la gloire et deffense de la Foy, et pareillement que tous les autres ayent à obéir à luy, ou à eux. De concéder à un chacun la permission de s'emparer licitement des biens quelconques meubles et immeubles des hérétiques, et de donner en proye tout ce que les hérétiques mèneront ou fairont mener aux Terres des catholiques, ou ce qu'ils en retireront. De commander aussi à tous ceus qui sont au service des mêmes hérétiques, en quels lieus que ce soit, qu'ils ayent à s'en retirer dans le terme par vous à eus assigné, sous les peines qu'il vous semblera bon. De les admonester et les requérir, et les ecclésiastiques, et séculiers quelconques, de telle dignité, âge, sexe ou ordre qu'ils soient, que sous les peines de l'écommunication, suspension et interdit, ils aient à obéir avec respect aux mandemens apostoliques, et à s'abstenir de tout commerce avec les sus-dits hérétiques. Et par la même authorité, de déclarer qu'eux et tous autres quelconques, qui seroient tenus et obligés par contrat, ou autre manière quelconque, de leur constituer, ou payer quelque cliose, n'y sont pour l'advenir aucunement obligés, et qu'à ce ne peuvent estre contrains en façon que ce soit. Et de priver tous ceux qui n'obéiront à vos admonitions et commandemens, de telle dignité, estât, degré, ordre et prééminence qu'ils soient, à sçavoir les ecclésiastiques de leurs dignités, offices et bénéfices, et les séculiers de leurs honneurs, titres, fiefs et privilèges, s'ils persistent dans leur inobédience et rébellion : et de conférer leurs bénéfices à d'autres personnes qui en soient dignes, telles que vous jugerez à propos : même à ceus qui sont déjà en possession de bénéfices ecclésiastiques quelconques, ou en attendent sans avoir égard au nombre et qualité des dits bénéfices. Et de déclarer les sus-dits privés, pour jamais infâmes et inhabiles à l'advenir d'en obtenir de semblables ou d'autres. Et de fulminer toutes sortes censures, selon qu'à vôtre advis la justice, la rébellion, et inobédience, l'exigeront. D'infliger, l'interdit, et de l'oster, ou pour jamais, ou le suspendre pour un tems, selon que par bonnes causes et respects il fera expédient : et connoître estre utile ou nécessaire, principalement aux jours esquels il faudrait peut-estre publier les indulgences, ou prêcher la Croisade. Et de procéder simplement et d'abord sans bruit et forme de justice, ayant égard seulement à la vérité, contre ceux qui en public, ou en cachette portent à ces mêmes hérétiques et à leurs complices, des vivres, des armes et autres choses prohibées, et les assistent, et protègent, conseillent et reçoivent, et qui en façon quelconque empêchent ou troublent l'exécution d'une salutaire entreprise. Et aussi de déclarer tous et chàques transgresseurs faisans telles choses avoir encouru les censures et peines tant spiritueles que temporeles infligées de droit.
D'absoudre et rétablir ceus qui se repentiront et voudront retourner au premier gyron de l'Eglise, encor bien qu'ils auroient prêté serment aux hérétiques de les favoriser, auroient esté à leur solde, et auroient administré aus mêmes hérétiques des armes la passade, les choses nécessaires au vivre et autres choses, prohibées, pourveu que prêtans serment tout contraire ils promettent de s'en abstenir soigneusement, et d'obéir à nos commandemens, à ceux de l'Eglise, et aux vôtres, quoy que ce fussent communautés, Universités et personnes particulières, de tel estât, ordre, ou prééminence
qu'ils soient, et en telle dignité ecclésiastique ou civile qu'ils puissent estre élevés; et de les rétablir et remettre en leurs honneurs, dignités, offices, bénéfices, fiefs, biens et tous autres droits qu'ils possédoient auparavant. Et de concéder, disposer, exercer, faire établir, ordonner, commander, et exécuter toutes autres et chàques choses nécessaires, ou en façon quelconque oportunes à cette affaire salutaire, encor qu'elles seroient telles qu'elles exigeroient un commandement spécial, et ne seroient comprise en vôtre commission générale. Et de repousser par censures ecclésiastiques, et autres remèdes oportuns du droit, sans égard à appel quelconque, tous ceus qui y contrediront, et en cas de besoin d'appeler à vous le secours du bras séculier. Et nous voulons que tous privilèges, lettres et induits apostoliques quelconques par nous concédés en général ou en particulier, ou en la manière que dessus, sous telle forme et expression de mots que ce soit, soient tenus pour lettres non faites et concédées, entant qu'elles pourroient empêcher ou retarder l'effect des présentes. Et les déclarons sans vigueur, comme aussi toutes autres choses quelconques contraires, ou s'il avoit esté accordé du siège sus-dit à quelques-uns généralement, ou en particulier, qu'ils ne puissent être interdits, suspendus, ou excommuniés, ou privés de leurs dignités et bénéfices, ou chastiés de telle autre peine quelconque, si par les lettres apostoliques n'est fait une pleine et entière mention mot à mot d'un tel induit ■
Quand à l'absolution de tous et un chacun de ceus qui ont encouru, ou encoureront en manière quelconque nôtre dite sentence d'Ecommunication, nous la réservons seulement à nous, ou au supérieur par nous député.
En 1488, la croisade ordonnée par Innocent VIII commença et elle exerça ses ravages sur les deux versants des Alpes.
Depuis longtemps, la persécution avait sévi dans les vallées du Piémont et, suivant le mot de Perrin, il n'y avait pas de ville dans cette province qui n'ait vu le supplice d'un Vaudois (1); mais
(1) Perrin. Histoire des Vaudois, p. 151 et 152, raconte entre autres le supplice d'un nommé Catelan Girard, lequel « estât sur le bûcher à Reuel, au marquisat de Saluces, « demanda deux cailloux : les assistants refusoyent de les lui bailler, estimans qu'il vouloit « en offenser quelqu'un : mais ayans protesté du contraire, enfin on les lui bailla, et les « tenant entre ses mains leur dit : Voye\ vous ces deux cailloux, quand je les aurai mangés, 1 lors vous viendris à bout de la RAigion pour laquelle vous me faites mourir ; puis il jetta les « dits cailloux en terre. »
Brez {Histoire des Vaudois, IIe P. p. 30, 31 et 32) raconte que le clergé avait persuadé au duc Philippe VII de Savoie que les enfants des Vaudois naissaient avec un signe diabolique, à savoir « un seul œil au milieu du front et quatre rangées de dents noires et « velues. » Il fallut lui montrer ces enfants pour le convaincre de l'absurdité de cette fable : il est vrai qu'il déclara alors n'en avoir jamais vu « de plus beaux, ni de mieux faits. »
En 1500, Marguerite de Foix, veuve du marquis de Saluces. ayant, à l'instigation du clergé, exercé de violentes persécutions contre les Vaudois de ses états, ceux-ci se retirèrent pendant cinq ans dans la vallée de Luzerne. Après avoir vainement supplié la marquise de lui rouvrir les portes de leur pays, ils les forcèrent à main armée et rentrèrent ainsi s'imposant par la crainte.