Les Vaudois de Provence
faire suite à l'histoire des Vaudois en général f nous présenterons le tableau des principaux faits qui établissent l'antiquité et la 'perpétuité de leur foi apostolique , et un aperçu rapide des doctrines qu'ils professaient.
Sous Décius et Valérien , dans le nie siècle , les chrétiens que dispersa la persécution cherchèrent un refuge contre la tyrannie païenne dans le midi de la France et dans le nord de l'Italie.
En 817, Claude, évéque de Turin, favorisa de son autorité épiscopale une opposition qui existait déjà forte et puissante , et qui se fortifia de son vivant , et encore après lui , dans les montagnes de son diocèse.
Lanobla Leyçon, poème vaudois, daté de 1 100, renferme l'exposition précise des doctrines qui avaient cours chez ce peuple dès les temps les plus reculés.
Dans le xip siècle , Pierre Valdo , de Lyon , donna tous ses biens aux pauvres , et , par sa foi vivante et l'exemple de ses vertus , contribua à
propager en France et sur plusieurs autres points de l'Europe le livre de Dieu, et sa doctrine si long-temps confinée dans les Alpes du Piémont.
Dans le xvic siècle , les Vaudois et celles de leurs colonies qui avaient échappé à la persécution incessante qui les détruisait ou les dispersait, se trouvèrent naturellement compris dans le mouvement religieux qui ramena le christianisme à sa pureté primitive.
On admet comme démontré que les doctrines des Vaudois ont de tous temps été puisées dans la Bible , comme seule autorité en matière de foi. Il résulte des nombreux documens qu'ils ont laissés qu'ils croyaient au mystère de la Trinité ; ils disaient de Jésus-Christ: il est vrai Dieu et vrai homme; ils reconnaissaient en lui l'unique intercesseur auprès du Père. En conséquence de celle déclaration de l'Évangile , ils rejetaient le culte de la Vierge et l'intercession des Saints. Ils croyaient au péché originel , à la justification par la foi en Christ , à l'illumination du St-Esprit et à la régénération ; ils avaient le baptême par l'aspersion de l'eau, et la communion sous les deux espèces.
Leurs temples netaient ornés ni de croix , ni d'images ; ils rejetaient tout le système fiscal de l'Église romaine, les expiations, le purgatoire, les indulgences , les messes. Leurs livres étaient la Bible traduite en langue vulgaire et des traités d'édification. Ils avaient leurs écoles pour les enfans. Leurs ministres étaient instruits dans des écoles spéciales : la Lombardie en possédait plusieurs célèbres. La consécration avait lieu par l'imposition des mains. Enfin, dit un de leurs historiens : « Il semblait que les croyances des premiers chrétiens eussent survécu tout entières dans ces vallées. 1 » Quant à leurs mœurs , malgré de honteuses et absurdes calomnies, les historiens les plus célèbres parmi leurs ennemis même n'ont pu s'empêcher d'en rendre un bon témoignage , et Bossuet disait deux : « On me demandera ce que je crois de la vie des Vaudois. Il ne faut pas s'étonner de la régularité apparente de leurs mœurs puisque c'était une partie de la séduction contre laquelle nous avons été prémunis par tant d'aver-
i Muston. Jlisl. des Vaudois. 1854.
tissemens de l'Évangile. 1 » L'Évangile, qui no subtilise pas, dit : Un bon arbre ne peut porter de mauvats fruits , ni un mauvais arbre ne peut porter de bons fruits. 2
1 Mst. des Fariatîoné. I— XI.
2 Math, vu— 18.
Les Vandois de Provence.
Dieu a rlwisi le* choses faibles de et monde pour confondre les fortes.
rlup. !— !7.
Les auteurs n'ont pas parfaitement déterminé 1 époque où les premières familles vaudoises ont eommeneé à s'établir en Provence. Selon Nicolaï, d'Arles , de l'académie des Inscriptions , dont nous possédons plusieurs manuscrits , il faudrait supposer que les Vaudois des vallées du Piémont ont
en voyé, bien plus anciennement qu'on ne croit, une de leurs colonies en Provence. Indépendamment , dit-il , des traditions historiques qui tendent à le démontrer , la langue dont se servent nos Vaudois dans leurs prières , est en partie piémontaise et en partie provençale , avec ceci de remarquable que^ la dernière domine et fait comme le fond de la langue. 1 Néanmoins , on ne peut contester qu'une grande opposition à l'Église romaine n'ait existé long-temps avant eux dans le midi de la France , où elle se faisait déjà remarquer puissante et nombreuse dès Tan 1228. On voit en effet, par les lettres que les archevêques d'Aix , d'Arles et de Narbonne écrivirent aux inquisiteurs nouvellement établis , que les dissidens , malgré les arrêts de mort exécutés contre eux, se multipliaient tellement dans ces divers diocèses , qu'il était impossible de trouver des prisons assez vastes poulies renfermer. C'étaient des sectaires de toute opinion , des disciples de Pierre Bruys , d'Arnold , d'Esperon, de Joseph, etc., qui firent souvent dégénérer leur zèle religieux en de turbulentes
1 liisl, à* C Académie des Inscriptions , T. xvill.
exagérations ; mais notre humble colonie ne doit être confondue ni avec eux , ni avec les partisans politiques que les comtes de Toulouse trouvèrent en Provence et dans le Comtat-Venaissin lors des croisades contre ces malheureux albigeois qui n ont régné qu'un moment , et dont nous ne connaissons les croyances que par leur constance à souffrir et par les calomnies de leurs adversaires qui furent leurs juges et leurs bourreaux.
Les historiens admettent généralement qu'en 1495 on vit descendre des Alpes un peuple nouveau , aguerri aux pénibles travaux des champs , habile à planter la vigne et l'olivier ; honnête , joignant ses mains calleuses pour prier Dieu après le travail : ce sont des Vaudois excommuniés de l'autre côté des Alpes , appelés de ce côté-ci à cause de leur activité et de leurs vertus, préférés aux hommes paresseux du Midi qui se couchent et dorment au soleil. Ils avaient été amenés des hautes montagnes du marquisat de Saluées par les seigneurs de Boulier-Cental et de Rocca Sparv icra, qui avaient acquis en Provence la possession d'un district désert au nord de la Durance. La eonfrée
occupée par les nouveaux colons s'étendait à une dislance de six ou sept lieues le long de la montagne du Léberon , ' dernier rameau des Alpes qui séparait la Provence du Comtat-Venaissin. C'est sur le revers méridional et du coté de la Durance, dans la vallée d' Algues et dans la région vraiment provençale, que s établit la majeure partie de ces Vaudois. Là , se trouvent les villages de Mérindol , de Lourmarin , de Villelaure , de Cabrières-d' Aiguës , de Lamotte , de St-Martin , de Peypin et plusieurs autres. Sur le revers septentrional du Léberon , les autres Vaudois se fixèrent surtout à Lacoste et , plus loin , à Cabrières du Comtat, près de la fontaine de Vauclusc. 2 Ce
1 Léberon , en langue du pays lou Liberoun , appelé parles Romains Montes Albecerii, chaîne de montagnes (jui s'étend dans la partie occidentale depuis Manosquc jusqu'à Cavaillon.
2 Bèzc , liv. i, p. 35. — Bouche. Tlist. de Provence, r. u , p. 610. — Roman. Essai hisl. sur les Faudois de Provence, ouvrage intéressant, mais trop court, dont nous empruntons quelques frngmcns.
sont ces agriculteurs qui repeuplèrent un pays privé de ses travailleurs que l'arbitraire et la tyrannie des seigneurs avaient fait fuir dans les cités , et que Raymond de Turenne avait ruinés, quand, au xiv« siècle , il avait ravagé la Haute et Basse- Provence. Ce sont ces prétendus hérétiques qui , en se mêlant aux indigènes dont ils adoucirent les mœurs, changèrent subitement l'aspect d'un pays désert et couvert de forêts. Il est probable qu'ils trouvèrent quelques resles de la dispersion des albigeois dans la Provence , et qu'ils éprouvèrent moins de préjugés et des dispositions moins hostiles dans une contrée peuplée d'hommes pleins d'esprit et de pénétration , et dont la civilisation romane , la langue et quelques libertés traditionnelles faisaient une nation distincte, au moins plus avancée dans ces temps de féodalité et d'oppression. Ils avaient mérité, par une fidélité scrupuleuse et un travail intelligent , la protection des seigneurs qui voulaient bien passer sur l'hérésie de ceux qui se distinguaient autant par la piété que par l'activité et l'économie, et dont ils reliraient de si grands avantages. Ils amenèrent avec eux leurs femmes et leurs enfans ; ils se
firent aussi accompagner de leurs ministres qu'ils saluaient du nom de Barbes , mot qui , dans le langage lombard , signifie oncle , ancien , et qu'on donne par respect aux personnes que 1 âge et le mérite rendent vénérables. Grâce aux mœurs et aux habitudes laborieuses de ces étrangers , le sol stérile et abandonné se transforma bientôt en un jardin des plus fertiles ; ils y recueillirent en abondance le blé , le vin , l'huile , le miel , les amandes , tandis qu'ils élevèrent dans les montagnes du Léberon d'innombrables troupeaux. 1 C'est ainsi que Dieu bénit , même dès cette vie , le travail honnête et persévérant de ceux qui vivaient dans sa crainte et dans son amour.
i Bouche, t. il , p. 610. — Papon , t. vi, p. 90 et 91. — Rcmcrvillc. flist. tVJpt, mss. p. 406. Bibliothèque de Carpentras. — De Thou et autres.
Le Père do Peuple.
Que Dieu donne ses juge mens ao roi et sa justice au fils du roi.
de fcmd 7*
Les seuls documens que nous possédions sur la colonie dont nous écrivons l'histoire ont été révélés par la persécution du xvi* siècle; jusqu'à cette époque les Vaudois de Provence ont été confondus avec tous ceux qui étaient compris sous la même dénomination, celle d'hérétiques, et si, jusqu'en
1506 il n'est fait mention d'aucune persécution systématique contre eux , le silence des historiens est d'autant plus significatif qu'ils entrent dans beaucoup de détails sur les schismes des siècles précédons et sur les cruautés dont ils furent le prétexte.
Sous les papes Jean xxii et Urbain v , les bégards et les fratricellcs sont condamnés ; les prisons de Vienne , d'Embrun , d'Avignon sont encombrées d'hérétiques , il n'est pas fait mention des Vaudois. Un concile national s'assemble à Apt en 1365, au sein du pays qu'ils habitent; on y traite de la corruption dans laquelle était tombé le clergé et de ses concussions, du grand nombre d'hérétiques qui pullulent. Des mesures rigoureuses sont décrétées à l'effet de les forcer à rentrer dans le sein de l'Église ; même silence sur les Vaudois ; plusieurs missions sanglantes sont accomplies à Aix , Arles et Salcn. Nous apprenons qu'en 1447 le nommé Jean Féraud, convaincu d'avoir enseigné la doctrine des Vaudois , fut brûlé à Apt n'ayant pas voulu se rétracter; 1 qu'en 1514 le
' Bosc. Ifist. à'Jpt , p. 234.
pape envoya dans cette ville Pierre Ebrard , de l'ordre des Frères Mineurs , inquisiteur de la foi , et qu'il se qualifie : fferclica pruvitalis inquisitor aucloritale apostolicâ deputatis Apia. Partout les victimes furent nombreuses ; elles doivent avoir compris plusieurs de nos Vaudois ; mais nous ne trouvons aucune preuve suffisante d'où l'on puisse conclure d'une persécution générale dans le lieu même de leur séjour. On peut supposer qu'à celte époque il n'en existait pas; que ce peuple rustique et pauvre, par quelques actes de soumission apparente au culte dominant , par le mystère de ses assemblées religieuses, échappait en grande partie aux soupçons ; (pie les seigneurs , intéressés à conserver des sujets dévoués , les couvraient de leur protection, et qu'ils étaient oubliés par le haut clergé presque toujours absent et assez insouciant pourvu qu'il touchât ses dîmes et ses prébendes , et par le bas clergé très-ignorant ou partisan secret. Craindrons-nous d'ajouter que, par la simplicité de ses mœurs, l'ascendant des doctrines évangéliques qu'il professait, il inspira la confiance et sut gagner l'affection générale. Nous n'en concluons pas cependant (pie les Vaudois de Provence aient été à
l'abri de toute persécution partielle; ils témoignent eux-mêmes de leurs souffrances causées par les ennemis de leur foi ; mais enfin ils jouissaient d une sorte de tolérance , et cultivaient en paix leurs collines , épargnés par les plus ardens persécuteurs, et oubliés dans la proscription générale tant ils étaient humbles et petits. Cependant , vers Tan 150G, cette tranquillité parut devoir être troublée. Des esprits jaloux et inquiets soufflèrent à l'oreille de Louis xn que ces Vaudois étaient dangereux , et qu'il serait temps d'exterminer à tout jamais l'hérésie en anéantissant les hérétiques. Le père du peuple répondit : « Je suis roi sur mon peuple pour lui faire justice , ce que je ne puis faire sans ouïr avant de les condamner , quand ce seraient des Turcs ou des diables. »> Il envoya les sieurs Fumet , maître des requêtes , et Parvi , son confesseur , qui visitèrent les lieux et * ne trouvèrent aucunes images , ni vestiges ou ornemens de messe et cérémonies papales ; trouvèrent qu'il n'était rien des sorcelleries, paillardises ou autres crimes dont on les accusait , qu'ils gardaient les dimanches, faisaient baptiser leurs enfans selon la primitive f^lise, leur enseignaient les commnndemens de Dieu , ele. »
I,c roi ayant ouï le rapport des commissaires , dit avec grand serment qu'ils étaient plus gens de bien que lui et le reste de son peuple. Il fit retirer son armée et leur accorda sa protection jusqu'à la fin de son régne.
i Dumoulin. Hist, de la Monarchie française , édit. de 1561 , p. 64 et 65. — Fesembecius in orat. de Faldensibus , donne la même relation : Ifis auditis , rex , jurejurando addito, me, inquil , et cœtcro populo meo catholico , meliores Mi viri sunt.
La Grande Fraternité.
lu seul Seigneur , une seule fui , an seul bapléme.
Ép. de St Put mi Epbfeie», chp. 1Y — 5.
Cependant un grand mouvement réformateur s'opérait en Allemagne , et avec lui un progrès immense et sympathique des principes de l'Évangile dans les diverses parties de la chrétienté. Les Vaudois ne devaient pas seulement approuver ce mouvement religieux qui leur annonçait de nou-
veaux frères et une ère de liberté , ils devaient entrer eux-mêmes dans ee mouvement. Il leur manquait beaucoup sous le rapport de l'organisation du culte , de la discipline , du dogme même. Leur religion, essentiellement pratique, laissait dans le symbole beaucoup à déterminer. Présenter dans ses détails le tableau des doctrines professées par les Yaudois de Provence serait très-difficile : leur croyance était écrite plutôt dans la pratique que
dans les livres. Néanmoins , les documens directs que nous recueillons ici confirment ce que nous pourrions à la rigueur déduire de leur origine vaudoise en général , d'autant plus que les relations fréquentes établies entre nos Yaudois et ceux du Piémont, si rapprochés d ailleurs, devaient contribuer à conserver les traditions religieuses puisées dans une commune patrie , à rendre fréquentes les visites des ministres , à faciliter les moyens de se procurer les livres qui leur étaient indispensables. Nous verrons qu'à part quelques préjugés qu'il faut attribuer à la différence des temps , les doctrines des Yaudois , en remontant jusqu'au moyen-âge, c est-à-dire pendant les xiv« et xv<* siècles, ne devaient pas différer essentiellement de
celles des réformateurs avec lesquelles ils s'empressèrent de se fondre.
En effet, les principes de Luther commençaient à peine à se faire jour en France que nos chrétiens de Prov ence voulurent conférer avec quelques-uns des chefs de la réforme; ils envoyèrent dans ce but deux de leurs ministres , Georges Maurel de Fraissinièrc en Dauphinc , et Pierre Masson , de Bourgogne , à Ecolampade , ministre à Bàle ; à Capiton et Martin Bucer de Strasbourg , à Berthaud Haller de Berne , et aux frères de Moral et de Neuchàtcl, pour s'instruire avec eux sur les vérités de l'Évangile , et leur demander des éelaireissemens sur quelques points difficiles. Ces députés portèrent à Ecolampade un épitre latine où ils lui exposèrent l'état dogmatique et disciplinaire de leur Église. Cette lettre est un modèle touchant d'humilité et de simplicité : « Les chrétiens de Provence à Ecolampade, salut, disaient-ils, ayant appris que le Dieu tout-puissant vous a rempli de son Saint-Esprit, comme cela parait par vos œuvres, nous avons recours à vous avec
l'assurance que l'esprit divin nous éclairera par vos conseils, et nous instruira de plusieurs choses que nous ne connaissons qu'imparfaitement et qui sont cachées pour nous t à cause de notre ignorance et de notre relâchement , au grand détriment du troupeau dont nous sommes les conducteurs indignes, afin que vous connaissiez notre position : vous saurez que nous, pauvres pasteurs de ce petit troupeau , nous avons éprouvé pendant plus do quatre cents ans de cruelles persécutions, mais non sans avoir des marques signalées de la faveur de Christ ; car souvent il nous a délivrés quand nous gémissions sous le poids de la tribulation. Dans cet état de faiblesse nous venons vous demander des avis et des consolations. »
Cette lettre décrit ensuite le mode d'admission des ministres , et les règles de leur conduite pastorale, sur lesquelles on demandait l'opinion et l'avis des réformateurs ; elle énumère leurs articles de foi sur la trinité , l'incarnation , la divinité de Jésus-Christ et la rédemption. Scion eux, les sacremens sont les symboles visibles d'une grâce invisible ; ils sont utiles aux fidèles , mais non
indispensables -au salut. Ils ne connaissent d'autre intercesseur que Christ ; ils considèrent le purgatoire comme une fable de l'Antéchrist; ils énumèrent plusieurs points importons sur lesquels ils réprouvaient des doutes, de l'hésitation. Ils parlent des tourmens et des épines dont ils avaient fréquemment à souffrir. Ils déclarent que de faux frères allaient quelquefois les dénoncer , qu'à l'instigation du clergé la force armée venait les surprendre et les arrêter , qu'ils étaient frappés d'amendes arbitraires et leurs Barbes livrés au supplice.
« Dans tous les points importans , continuentils , nous sommes d'accord avec vous , et depuis le temps des Apôtres notre foi a été conforme à la vôtre; mais nous différons de vous en ce que, par notre faute et par la faiblesse de notre intelligence, nous ne comprenons pas l'Écriture Sainte aussi bien que vous. Nous venons donc à vous pour être guidés , édifiés. >»
C'est d'après le récit que les délégués des Vaudois firent à Krolampadc que nous pouvons donner
des détails sur l'éducation et la discipline de leurs ministres.
Ceux qui se sentaient une vocation déterminée pouvaient à vingt-cinq ans se présenter aux pasteurs du pays pour obtenir, après un bon témoignage , d'être instruits et préparés pour la charge importante à laquelle ils aspiraient. Nous apprenons qu après un noviciat de trois ou quatre ans, pendant lequel ils apprenaient par cœur des portions considérables du Nouveau Testament, ils faisaient une retraite dans une maison spéciale , ils recevaient après la consécration par l'eucharistie et l'imposition des mains. Les Anciens recevaient les dons en argent fournis par le peuple , pour en réserver une part aux pauvres et l'autre aux Barbes. Pour l'observation de la discipline , il y avait chaque année une assemblée générale des pasteurs et des frères. Les pasteurs changeaient de résidence, tous les trois ans , leur grand âge seul pouvait les dispenser de cette règle. Ils devaient se distinguer par l'esprit de prière ; leurs fonctions consistaient dans la prédication, les visites pastorales fréquentes dans les villages où ils donnaient aux fidèles
dispersés des instructions , des consolations , et distribuaient les aumônes. Pour ce qui concerne leur culte , les Vaudois confessèrent avec franchise et humilité que , par une faiblesse coupable , il leur arrivait de recevoir les sacremens des mains des prêtres de l'Église romaine , et d assister à des cérémonies qu'ils croyaient anti-chrétiennes. Que d'ailleurs, quand ils pouvaient, ils se réunissaient dans les bois , ou dans des cavernes appelées baumes , et le plus souvent de nuit , pour célébrer le culte que présidaient ordinairement deux ministres qui parlaient tour-à-tour.
Nous retrouvons deux réponses d'Ecolampade pleines d'affections et de fraternité : elles sont datées de 1530; elles commencent ainsi:
« Ecolampade désire la |gràcc de Dieu le père par son fils Jésus-Christ , au St-Esprit , à tous les bien-aimés frères en Christ , lesquels on appelle Vaudois.
» Nous ne voudrions point qu'on prit ce que nous écrivons , dit-il , dans sa première lettre ,
comme si par orgueil nous nous attribuions quelque supériorité , mais comme des propos tenus à nos frères en charité et en fraternelle amitié. * Dans sa seconde lettre , il réprimande néanmoins quelques-uns d'entr eux de ce qu'ils assistaient à la messe et s inclinaient devant les images. Il leur démontre que les prétendues satisfactions pour les péchés des vivans et des morts impliquaient que Jésus-Christ n'aurait pas fait expiation suffisante , et qu'il serait mort en vain. Il blâme aussi leurs ministres de se livrer à diverses professions étrangères à leur état qui pouvaient nuire à leur considération et prendre sur leurs travaux.
La réponse de Martin Bucer se retrouve aussi ; elle respire comme celle d'Ecolampade l'affection fraternelle la plus vive. 1 Georges Maurcl et Pierre Masson , après avoir fidèlement rempli les diverses commissions dont ils étaient chargés et recueilli tous les renseignemens nécessaires sur les doctrines
1 Le discours des députés et la réponse d'Ecnlampadc sont rapportés tout au long dans les annales de Scultctus : ifistnrïn rr forma' fouis. Franrforl et Leipzig, 1717.
des nouveaux réformés, se remirent en route pour la Provence; mais Pierre Masson qui était de Bourgogne , ayant été reconnu à son passage à Dijon, probablement pendant quelque visite aux frères , fut arrêté et mis à mort comme luthérien. Georges Maurel arriva seul à Mérindol , dont il réuni les notables ainsi que ceux de Cabrières et des lieux les plus voisins. Il leur rendit compte de sa mission ; il insista sur ce qu avait dit Ecolampade relativement à leurs erreurs et aux abus qui s'étaient introduits parmi eux. Profondément touchés des reproches du pasteur de Bàlc , ils voulurent comparer la doctrine qu enseignaient les Barbes avec celle des Vaudois du Piémont , et surtout avec celles de la Bible , et pour répondre aux sages avis qui leur étaient donnés , et arriver plus sûrement à la réforme qu'ils désiraient, il fut décidé qu'une assemblée générale, à laquelle seraient invités les plus éclairés d entre les frères des confins de l'Italie , ' probablement aussi du Piémont, serait convoquée
1 Les Vaudois de la Calabrc. Ils furent par ordre du pape exterminés jusqu'au dernier, en 1560, malgré l'offre qu'ils firent d'abandonner tout ce qu'ils possédaient , si on leur permettait fie se retirer avec leurs femmes el leurs enfans.
dans le plus bref délai possible. Robert Olivebm fut chargé de publier en français une traduction complète des Saintes Écritures. Cette traduction à laquelle a coopéré Lefèvrc, d'Etaple, fut imprimée aux frais des Vaudois à Serrière , prés de Neuchàtel, en 1535. Perrin nous apprend qu'ils envoyèrent à l'imprimeur 1 ,500 écus d'or. 1
Nous venons de voir que Mérindol était devenu le chef-lieu de réunion des Vaudois. Nous lisons, relativement à l'origine de cette ville , que le lieu sur lequel elle a été bâtie et où passait le grand chemin , était autrefois couvert de forets infestées de brigands qui assaillaient les voyageurs et pillaient les châteaux environnans. Les seigneurs , pour la sûreté du pays , firent couper les forets , et moyennant certaine redevance , autorisèrent la construction d'un village. Les Vaudois qui l'occupèrent plus tard lui donnèrent le nom de Mérindol d'une petite ville qu'ils possédaient en Piémont. Ce village devenu gros bourg et centre religieux de la colonie fut appelé la ville bénie. 2
1 Voir encore Bèze , liv. i , p. 36.
2 l'apon, T. iv, p. 120. — Gaufridi. Hist. de Provence, T. I, p. 46G.
Les Colporteurs.
Toule l'Écriture esl divinement inspirée , et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger et ponr instruire dans la justice.
«• Ép. de Si Paul à îimothfe, ebap. III —
Voici comment un ennemi raconte la manière dont s'y prennent les évangélistes vaudois pour propager leur croyance. « Ils offrent, dit Reynerus, aux messieurs et aux dames quelques agréables marchandises , comme des bagues et des voiles à vendre. Si, les ayant vendus , on leur demande :
avez-vons encore d'autres choses à nous offrir ? quelqu'un «Tenir eux répond : « J'ai des pierres plus précieuses que celles-ci , et je vous les donnerai , si vous me promettez de ne pas me livrer au clergé. » Quand il en a reçu Tassurance , il reprend : « J ai une pierre si éclatante , que par elle Thomme peut connaître son Dieu, j'en ai une autre qui resplendit tellement qu elle allume Tamour de Dieu dans le cœur de celui qui la possède , et ainsi des autres. » Cest métaphori- «jucment qu'il parle de pierres précieuses. Après cela il leur récite queltmcs pieux chapitres comme celui de Saint Luc : L'ange Gabriel fut envoyé avant le jour de la fète, etc. , et lorsqu'il commence à intéresser ses auditeurs , il passe au chapitre xxm de Saint Mathieu et au xiie de Saint Marc : Malheur à vous qui dévorez les maisons des veuves, et ce qui suit. Interrogé pour savoir à qui ces anathèmes doivent s'appliquer , il répond : « Aux religieux et aux ecclésiastiques. »
» Après cela l'hérétique fait une comparaison entre TÉglisc de Rome et sa propre Église, disant: « Les docteurs catholiques sont pleins de fastes
dans leurs mœurs et leurs vètemcns, Main., xxui; ils aiment les premières places , et désirent être appelés maîtres par les hommes. Or, ce ne sont pas de ces maîtres-là que nous cherchons. De plus , ils sont incontinens ; mais chacun de nous a son épouse et vit chastement avec elle. Outre cela, ils sont riches et avares, auxquels il est dit: Malheur à vous, riches , qui mettez là votre consolation ! Mais nous , ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir , nous sommes contens. Ils sont sensuels, et c'est à eux qu'il est dit : Malheur à vous qui dévorez les maisons des veuves , etc. Nous au contraire , nous nous secourons les uns les autres. Enfin , ceux-ci combattent et suscitent des guerres et envoient incendier et massacrer les pauvres; à ceuxlà il est dit : Quiconque aura saisi 1 cpée , périra par l'épée. Mais nous, nous souffrons persécution par eux pour la justice. Ils mangent le pain d'oisiveté et ne travaillent pas-, nous vivons du travail de nos mains. Ils veulent enseigner eux seuls ; et il est dit , Math, xxm : Malheur à vous qui portez la clé de la science , etc. Mais chacun de nous , les femmes aussi bien que les hommes peuvent enseigner ; et le disciple de sept jours
commence à en instruire un autre. De même il est rare parmi eux de trouver un docteur qui sache par cœur , sans se tromper y trois chapitres du- Nouveau Testament; il est rare chez nous de trouver un homme ou une femme qui ne le récite aisément tout entier. Et par ce que nous avons la vraie foi du Christ , et que nous enseignons sa pure doctrine , nous sommes persécutés à mort par les scribes et les pharisiens, comme le fut Jésus-Christ.
» Outre cela , ils disent et ne font rien, ils lient de lourds fardeaux sur les épaules des hommes , mais ils ne les meuvent pas du doigt , tandis que nous , nous faisons ce que nous enseignons. De même ceux-ci ont plus à cœur d observer les traditions humaines que les commandemens de Dieu; telles que les jeûnes , les fêtes , aller à l'église , et beaucoup d autres choses semblables, qui sont des institutions humaines. Mais nous , nous n'enseignons d'observer que la doctrine de Christ et des Apôtres. Ils chargent les pénitens de peines accablantes , qu'eux ils ne touchent pas du doigt; mais nous, à l'exemple de Jésus-Christ, nous disons air pécheur : Va maintenant et ne pèche plus h l'avez
iiir ; et par l'imposition des mains riotfs le soulageons de ses fautes , et à la mort nous envoyons les ames dans le ciel. Pour eux, ils envoient presque toutes les ames en enfer.
» Après ces choses et d autres semblables , pensez , dit l'hérétique , quel état et quelle doctrine vaut mieux , la nôtre ou celle de l'Église romaine? puis choisissez. » C'est ainsi que par leurs erreurs , continue Reynerus , ils détournent celui qui les écoute de la foi catholique; il devient leur adhérent , il les reçoit , il les défend et les protège ; et pendant plusieurs mois les cachent dans la maison , il €fct instruit par elix dans tout ce qui regarde leur secte. >»
Jean de Roma.
Vous mn qu'aucun meurtrier n'a la vie éternelle demeurante en lui.
in Ép. Je St Jean], ekap. ni— 45.
Cependant l'intérêt que les Vaudois de Provence naguère si obscurs , si paisibles , commençait à inspirer aux réformés des contrées les plus éloignées , la résolution ferm<? et courageuse qu'ils avaient prise de renoncer à toute concession avec
l'Église de Rome ; enfin l'attitude nouvelle de ce peuple qui réunissait ses notables et ses ministres en assemblées publiques , et qui envoyait et recevait des délégués, attira plus que jamais l'attention du clergé. Cest, en effet, vers Tan 1530 que s'ouvrit cette série de persécutions qui aboutirent à la grande persécution de 1545. Il fut ordonné aux nobles d appuyer de leur autorité les officiaux et les inquisiteurs de la Foi, et bientôt on vit succéder , aux confiscations et aux poursuites , de fréquentes arrestations pour crimes d'hérésie et les actes les plus cruels et les plus arbitraires.
Parmi les persécuteurs les plus zélés , il faut distinguer le sanguinaire Jean de Roma, jacobin, dont les raflinemens de barbarie ont excité l'indignation des catholiques les moins toléraijg. Dans la mission qu'il avait entreprise avec Jean Grossi, juge à Apt, et de Sade, co-seigneur d'Agout, son parent, il faisait chausser aux patiens des bottines remplies de graisse bouillante. Dénoncé par le cri public , ce cruel convertisseur fut expulsé du pays; il se retira à Avignon où il trouva des
prolecteurs et un asile -, peu de temps après il fut atteint d une horrible maladie dont il mourut. 1
Mais cette manifestation isolée de la justice contre des actes dont l'atrocité ^dépassait toutes bornes, n'arrêta pas le cours des persécutions dirigées contre les habitans de Cabrières et de Mérindol; au contraire, si dans leur commencement elles semblaient se borner à quelques localités , et provoquées par les légats ou par des seigneurs avides , à mesure que nous avancerons , nous les verrons devenir plus générales , et prendre une nouvelle consistance sous l'influence d'une organisation et d'un système suivi.
i Hist. de t exécution de Cabrières et de Mérindol, et d'autres lieux de Provence , particulièrement décrite dans le plaidoyer qu'en fit , Tan 1551, Jacq. Aubéry, lieutenant civil au Chastelet de Paris. 1645. p. 45. — Remerville, Jlist. tTJpt, p. 416 , 421 , mss. Carpentras.
François l tr .
Donuex-vous de garde des buœaifr car ils tous livreront aux tribunaux , rl ils vous feront fouetter dans les synagognes ; et vous serez menés devant les gouverneurs, et devant les rois, à car* de moi ponr me rendre témoignage devant rui et devant les nations.
twi. uIoq Si lalbiea, ebap. X — 17 — 1t
François 1er dès son accession au tronc songea à sa gloire , puis à ses plaisirs , et tant qu'il eut de la gloire et des plaisirs , il n écouta point les plaintes que le clergé jaloux exprimait contre les paisibles
habitons du Léberon ; mais lorsque le plaisir passé eut laissé après lui des regrets et des stigmates honteuses, l'homme qui avait mis sa gloire à encourager les lumières en France, songea à les éteindre dans les pauvres vallées de la Provence.
En 1533, la réforme de Luther embrassait dans son mouvement la moitié de l'Europe , f et ce qu'on appelait Fhérésie vaudoise en avait reçu une impulsion nouvelle. L'Église flt intervenir le parlement en Provence; impuissante par elle-même et fidèle aux traditions que lui avaient léguées ses papes exterminateurs, comme au xii* siècle , comme à toutes les époques de danger pour ses dogmes , elle renonça aux moyens de persuasion, les seuls approuvés par la conscience et par l'Évangile , pour recourir à la puissance séculière. Nous transcrivons les faits :
« J^es nouvelles doctrines débordaient , ce fut un prétexte pour les juges d'Église de porter plainte au parlement d'Aix et de faire suivre cette plainte d'un certain nombre de prisonniers pour qu'il fût procédé contre eux selon les ordonnances civiles.
Sur les seules sentences de ces juges, le parlement résidant à Aix, les condamna et les fit exécuter. i Après cette exécution , le même parlement enjoignit aux nobles du pays de prêter main-forte aux inquisiteurs et aux officiaux , et de les aider dans leurs recherches. Le vice-légat d'Avignon se distingua dans son enquête des hérétiques. Après avoir fait informer, il ordonna des taxes contre eux, et selon les cas , de vendre leurs biens au profit de la chambre apostolique. 2 » Quant aux seigneurs, dont plusieurs à ce qu'il parait ne manifestaient pas assez d'intolérance et permettaient aux sectaires de se multiplier, un second arrêt leur enjoignit de sévir avec rigueur, sous peine de perdre leurs fiefs. 3 Cependant ceux qu'on spoliait , et souvent sur de simples soupçons et sans forme de procès , adressèrent a plusieurs reprises des plaintes au roi. Les «excès contre lesquels ils réclamaient étaient ignorés
1 Aubéry, p. 18.
2 Bouche , T. il , p. 610.
3 Giberti. ffist. de la ville de Pernes , msi. T. i, p. 106. Carpcnlras.
à Paris. Inquiets sur les suites que ces plaintes pouvaient avoir , le parlement d'Àix et quelques intéressés firent agir les intermédiaires puissans qu'ils possédaient à la cour, en particulier le pape Clément vu, qui s adressa directement au roi pour la répression des doctrines luthériennes en Provence. « Attendu , écrivait-il , que les hérétiques se trouvant au voisinage de son Comtat , il avait particulièrement à en craindre la contagion. 1 »
Les Yaudois spoliés et persécutés, se plaignaient depuis deux ans , quand des lettres royales leur apprirent que, pour tout droit à leur requête : « il y avait grâce pour tous ceux d'entre eux qui abjureraient dans le délai de six mois.... Il était mandé d élargir les prisonniers , de restituer les biens confisqués , en exceptant seulement les sacramentaires et les relaps. » Quelque temps après, le roi se ravisant sur celte restriction , déclarait par d'autres lettres : « Qu'il pardonnait à tout hérétique emprisonné ou condamné par contumace, sans
1 Gibcrli, déjà cite, p. 107. — Gaufridi et autre*.
excepter les sacramentaires , ni les relaps , pourvu que dans six mois au plus ils eussent abjuré. 1 »
Par ces lettres patentes , il y avait grâce pour ceux qui renonceraient à leur religion ; mais il n était pas fait mention des peines qu'encourraient ceux qui ne le feraient pas , ce qui était loin de satisfaire le parti qui désirait avec tant d'instance la perte des hommes dont il craignait les doctrines, non parce qu'il les croyait contraires au Christianisme , mais parce qu'elles attaquaient les privilèges et les abus, et qu'elles rétablissaient le texte sacré. Ce parti demandait une condamnation et des ordres décisifs contre les dissidens en masse. Les accusations d'hérésie , d'impiété , d'athéisme n'avaient pas suffi pour obtenir du roi qu'il sévit contre eux ; on leur imputa de nouveaux crimes : la calomnie est un des grands moyens employés par l'intolérance de tous les siècles. Les païens avaient usé de cette méthode contre les premiers chrétiens qu'ils accusaient d'outrages et de révolte contre les empereurs ; les albigeois
1 Aubcry , p. 20. — Bouche et autres.
avaient aussi été accusés des blasphèmes les plus horribles et des doctrines les plus antisociales ; on avait prêté aux luthériens le projet d'abolir toutes les distinctions de rang et d état , et s ils avaient succombé dans la lutte comme les albigeois , comme les templiers , les réformateurs avant la réforme , ils seraient restés sous le poids de ces imputations mensongères. De même , on devait s attendre à voir les Vaudois de Provence exposés à de semblables calomnies. Ils furent en effet accusés de se livrer à des saturnales nocturnes , de fabriquer de la fausse monnaie, 1 de s'adonner à la magie ; cette dernière inculpation une fois accréditée , il ne restait aucun moyen de justification. Quand on parlait d'un sorcier à cette époque on l'appelait Vaudois , et l'une des contrées qu'ils habitaient était désignée sous le nom de la Valmasque, qui veut dire Vallée des
1 Nous avons cherché ce qui avait pu donner lieu à cette accusation , sur laquelle les auteurs les plus partiaux n'insistent pas. Nous trouvons que les Vaudois faisaient usage entre eux de monnaies piémontaises, qu'ils avaient aussi des médailles , ce qui a pu fournir un prétexte à leurs ennemis.
Sorciers. 1 Aussi toutes les calamités qui survenaient au pays : le débordement des fleuves , les ravages de la grêle, les disettes, ne manquaient pas d'être attribuées à leurs maléfices. Le roi ne les condamnait que comme hérétiques, maintenant il les condamne comme hérétiques et comme séditieux.
Par ses lettres patentes données à Fontainebleau , le 2 mars 1538, le roi déclare que « son procureur général de Provence lui a fait entendre que nonobstant les dites grâces précédentes l'erreur se multiplie tant , qu'il y a danger que tout le pays n'en soit infecté. Se mettent les hérétiques en armes et assemblées, se rebellent contre la justice, se retirant en places et châteaux limitrophes es montagnes et en font lieux malaisés à avoir, où publiquement tiennent leurs hérésies. Le roi mande à messieurs du parlement punir à toute rigueur les dits hérétiques et ceux qui leur auraient adhéré ou donné secours ; décerner contre^eux prise de
1 Perrin, l ro partie, ebap. m, p. 10. — Gaufridi, déjà cité. — La Valmasque entre Apt et Cavaillon. De vni f ¥allù et tnnsen . sorcière.
corps et bannissement , s'ils ne peuvent être appréhendés ; procéder par confiscation de leurs biens et jusques à abolition et mine des dits lieux, où ils se feraient forts si besoin est , et par telle provision et rigueur qu'il appartient pour extirper et abolir les dites sectes et erreurs. 1 »
En mai 1 540, le roi décerna de nouvelles lettres patentes renfermant que « les juges inférieurs n ont pas fait leur entier devoir comme il lui est rapporté ; mande et donne puissance à la cour du parlement d'en prendre connaissance en première instance, leur permet d'envoyer tel contre eux qu'ils jugeront pour aller instruire sur les lieux et les mettre en état de juger. »
A l'instance du procureur du roi au parlement , les habitans de Mérindol furent ajournés « en la personne de certains dénommés dans un arrêt pour comparaître personnellement. Conformément à cet ajournement , plusieurs des dénommés se trouvèrent à Aix pour se présenter à la cour au jour assigné. Ils s'adressèrent d'abord aux avocats les
1 Aulicry , p. 21. — Bouche, T. II T p. 610 , etc.
plus renommés pour savoir comment ils devaient se conduire dans cette affaire. Les avocats et les procureurs répondirent qu'il n'était pas permis à aucun homme de loi de donner conseil aux suspects de secte luthérienne ; néanmoins l'un d eux les prévint secrètement de bien se garder de comparaître à la cour , s'ils n'étaient décidés par avance à se faire brûler sans forme de procès. Déjà trèseiïrayés de cet avis , les assignés le furent bien davantage quand ils virent tourmenter et meurtrir dans la ville , plusieurs personnes accusées de luthéranisme. Ils se retirèrent le plus promptement possible , bien déterminés à ne pas comparaître. 1 » La cour d'Àix ne les voyant pas comparaître envoya à Mérindol dans le mois d'août de la même année , un huissier muni d'un décret et accompagné d'un greffier. * Arrivé sur les lieux , il ne trouva que quelques paysans , auxquels il demanda où étaient allés les autres, notamment les Meinards et tous ceux nommés sur son rôle. On lui répondit qu'ils s'étaient retirés de peur d'être pris, sur le bruit répandu qu'il venait des gens d'armes, et que l'armée
» II Ut. des Martyrs , f. 141. — Aubéry , p. 28. — Bourbe , etc.
du comte de Tende allait arriver. L'huissier donna ordre d'aller chercher les dits Meinards et autres nommés. Il survint quantité d'habitans , sans bâtons, dit l'huissier dans son procès- verbal. Après avoir parcourt! les logis tous vides , l'huissier s'enquit des biens , et trouva qu'André Meinard , bailli , et Philippe Meinard étaient les seuls qui eussent quelques bieffls. Il fit exploit d'ajournement à ban , attacha son placard à un pilier sur la place devant la maison du dit Meinard, fit prise de possession de leurs biens immeubles , et publia à son de trompe à la porte du château vieux et de l'église. L'huissier a déclaré qu'il avait vu venir plusieurs hommes étrangers armés d'arquebuse dont deux habillés en lansquenets. 1 »
Le défaut des assignés ainsi constaté , le parlement d'Aix conclut contre eux et plusieurs autres ajoutés à la liste, un arrêt appelé X Arrêt deMérindol, qui fut prononcé le 18 novembre 1540. Les historiens, Aubéry lui-même dans son plaidoyer, ne donne que des fragmens de cet arrêt. Nous le copions en entier sur pièce authentique.
> Aobëry , p. M.
LArnM.
Leur* pieds sont légers pour répandre le san?.
Ép. de St Pjb! sot Romii.ii. rhsp. III— 1"».
ARRÊT DE DÉFAUT DONNÉ AL PARLEMENT DAIX CONTRB CEli DE MÉRINDOL.
« Sur la demande du profil et utilité des défauts obtenu par le procureur général du roi , de mander en cas de crime de lez-majesté divine et knmahie
contre.... (Suit une liste de dix-neuf condamnés , parmi lesquels on remarque des noms de familles encore existantes, comme les Meinard et les Pallenq). Retirés et demeurant au dit Mérindol de dit cas et crimes ajournés à trois briefs jours, non comparus ains défaillants. Vu les charges et informations faites à la requête du procureur général du roi , ordonnance de prise de corps , et à faute de ce ajournement à trois briefs jours dévoués contre les accusés et défaillons , du parlement et exploit du dit ajournement à trois briefs jours, les défauts obtenus par le procureur général contre les accusés , les lettres patentes du roi adressantes à la cour pour prendre contre Vaudois et Luthériens et autres sectes contraires et dérogatoires à la foi et religion chrétienne y et vu lettres patentes du dit seigneur du 1 0° jour de juillet mdxxxx et du dernier mai muxxxvi , par lesquels il faisait pardon et grâce aux chargés , accusés et suspects d'erreurs, hérétiques se désistant des dites erreurs et les abjurant dans six mois après la publication des dites lettres. Le recollement des témoins examinés et des susdites informations , autres charges et informations et procès produits par le susdit procureur général pour
faire apparoir que notoirement ceux de Mérindol tiennent sectes vaudoises et luthériennes réprouvées et contraires à la sainte foi et religion chrétienne ; scellent et retirent gens étrangers et fugitifs chargés et diffamés d'être de telle secte et iceux entretiennent et favorisent; qu'en lieu il y a écoles d'erreurs et fausses doctrines des dites sectes : gens qui dogmatisent les dites erreurs et fausses doctrines et ont imprimé et vendent livres pleins de telles fausses doctrines. Et aussi que ceux de Mérindol au terroir ou ont rocher ont bâti dis cavernes et spelonques, où ils retirent et cachent eux , leurs complices et leurs biens , et se font forts. Autres informations prises par le juge d'Apt pour faire apparoir qu'après que Collin Pallenq, dit du plan d'Apt, comme sectateur des dites sectes fut ces jours passés condamné et brûlé, et ses biens confisqués au roi , en haine de ce plusieurs gens du dit Mérindol, leurs complices et adhérens , en grande assemblée comme de six à sept vingt hommes armés d'arquebuses , hallebardes , épées et autres harnais , ont rompu le moulin qui était audit feu Collin Pallenq et Thomas Pallenq frères , battu, outragé le meunier, et icclui menacé et tous ceux qui prenaient les biens de ceux de leurs séries. Le tout
considéré, la cour a dit et déclaré, dil et déclare les dits défauts avoir été obtenus et pour le profit d'iceux, que tous les dessus dits accusés et ajournés sont vrais défaillans et contumaces, déchus de toute défense et attenuemenl, et convaincus des cas et crimes à eux imputés de servir, maintenir et suivre sectes et rfoctrines hérétiques improuvées et contraires à la foi et religion chrétienne et aux saintes prohibitions du roi, et d'être retireurs , réceptateurs , receleurs et fauteurs , des gens chargés et diffamés de tenir telles doctrines et sectes damnées et repoussées et réprouvées, pour la réparation desquels cas a condamné et condamne les dits, etc., habitans de Mérindol à estre brûlés et ards tous vifs ; à savoir , quant aux Barbaroux et Favier en la place publique du dit Tourves, quant au dit Thomas Pallcnq, en la place publique d' Apt, et quant aux autres en la place des jacobins de cette ville d'Aix, et à faute de les avoir seront tous exécutés en figure et en peinture, el au regard des femmes, enfans, serviteurs ou famille de tous ces dessus défaillans et condamnés; la dite cour les a défiés et abandonnés à tous pour les prendre et représenter à justice afin de procéder contre eux à l'exécution des rigueurs et peines de
droit , ainsi qu'il appartiendra , et au vas qu'ils ne puissent être pris ou appréhendés dis maintenant les à tous bannis et bannies, du royaume, terre et seigneurie du roi avec interdiction et prohibition d'y entrer ni venir sous peine de la hard et du feu , et déclare tous et chacun, les biens des dessus dits condamnés et bannis, de leurs femmes, enfans, serviteurs et familles , être acquis et confisqués au dit seigneur, qu'ils n'aient à recevoir ni receler les dits condamnés, les femmes, enfans, serviteurs et familles ni leur bailler aucune faveur, aide ou confort en manière que ce soit, sous peine à ceux qui feraient le contraire de confiscation de leurs biens et autres peines arbitraires , et au surplus attendu que notoirement tout le dit lieu de 3/érindol est la retraite, spélonque , refuge ou forts de gens tenant telle secte damnée et réprouvée , la cour a ordonné et ordonne que toutes les maisons et bastides du lieu seront abattues, démolies et abrasées, et le dit lieu rendu inhabitable , sans que personne y puisse réédifier , ni bâtir , si ce n'est par le vouloir et permission du roi; semblablement que le château , spélonque, repaire et fort étant es rochers et lois du terroir du dit 3/érindol, seront ruinés et mis en telle sorte que l'on n'y puisse faire résidence et que les
lieux soient découverts , et tes bois où sont les dits forts coupés et abattus deux cents pas à Ventour, et davantage fait prohibition et défense de bailler à ferme ou arrentement , ni autrement , les héritages du dit lieu à aucun du surnom et lignées des susdits condamnés.
Publié en jugement au parlement de Provence séant à Aix , le 1 8 m ^ jour de novembre mdxxxx.
« Du dit jour fut enjoint par la cour au juge ordinaire d'Aix de faire exécuter le dit arrêt en ce que faut à exécuter en cette ville d'Aix , et ce que faut à exécuter à Tourves au juge de St-Maxirain, et ce que faut a exécuter à Apt au juge ordinaire du dit Apt. Signé Boissony , sénéchal criminel. *»
Cet arrêt eut un grand retentissement en Provence , et le cœur se serre devant un pareil monument [d'injustice et de cruauté. L'on a peine à croire aujourd'hui qu'une cour de parlement ait pu condamner dix-neuf prétendus hérétiques, et avec
i Pièces sur le parlement d'Aix. T. I, n° 929. Mss. autographes. Bibl. d'Aix.
eux tout un village, et les entons, les femmes et les vieillards , sur les insuffisantes dépositions de deux témoins, ainsi que nous le verrons en détail; on est encore étonné de trouver tant d'ardeur pour la persécution dans un corps éclairé et si souvent opposé à la cour de Rome ; il est vrai que la moitié de ses membres étaient clercs , c'est-à-dire appartenant au clergé , que ce conseil , très-savant en jurisprudence, était très-ignorant en théologie, et qu'il se réglait tout simplement en matière de religion sur les principes du concile de Constance, impitoyable défenseur des dogmes catholiques. Il tout noter encore que la présidence exclusive des étals avait été conférée à l'archevêque d'Aix par un édit du mois de septembre lf>35.
Mais comment expliquer cette susceptibilité du parlement à l'endroit de l'hérésie de quelques montagnards vaudois , à une époque où il y avait tant à faire pour arrêter les progrès du vice , et détruire quelques-uns des abus dont on se plaignait partout ? A Aix, le peuple était victime des exactions les plus intolérables de la part des ecclésiastiques , des juges et de leurs officiers ,