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CHAPITRE VIII

La révocation de Tédit de Nantes. — L'exode des Vaudois. — Le Brandebourg et la Suisse romande. — La liberté de conscience, le catholicisme et la France.

La religion catholique a été le plus effroyable bourreau de l'humanité : c'est elle qui, par fanatisme, a certainement le plus immolé de victimes ; elle a plus détruit de vies humaines que les guerres les plus meurtrières ; les mers ne suffiraient pas à contenir le sang qu'elle a versé; quant à ses bûchers, entassés, ils atteindraient le faîte du ciel.

A la fin du vieux monde succombant, aux derniers âges de l'âge féodal et théocra tique au déclin, sur le sol de l'Europe occidentale, alors que partout la persécution religieuse s'émoussait, l'Eglise catholique allait trouver en Louis XIV un terrible auxiliaire qui, avant que l'intolérance fût à jamais écrasée par la Révolution, devait préparer sur son tombeau d'épouvantables sacrifices.

Les courtisans de son siècle ont faussement paré Louis XIV d'une gloire qu'il ne méritait pas, d'une gloire qui ne pouvait

appartenir qu'à un seul gouvernement, à celui de Richelieu, et qui, livré à lui-même, débarrassé des disciples du grand cardinal comme Golbert, dans son immense orgueil, pour la satisfaction de ses caprices, ruina la France en la jetant dans de folles guerres extérieures et en s'emparant pour payer son faste de tous les trésors de ses sujets ; Louis XIV, malgré les adulations de tous les beaux esprits du xvii® siècle, restera aux yeux de l'histoire impartiale comme l'un des despostes les plus odieux qu'ait jamais enfantés l'humanité.

Ce tyran, dont l'immense et fol orgueil parvenait à imposer à un évêque cette stupide et grossière flatterie : « Nous sommes presque tous mortels », sentait que, malgré le faste de Versailles, la mort, un jour ou l'autre, l'enlèverait au trône pour le coucher au tombeau, et que, peut-être, il y avait, dans les ténèbres de l'au-delà, des châtiments possibles ; et, dans cette peur, il songeait à racheter les fautes de sa vie privée, les seules que lui reprochait sa mesquine conscience de dévot, ses adultères, sa vanité, sa gourmandise, ses manquements à la loi ecclésiatique.

Sur les conseils des jésuites, des membres de cet ordre qui a concentré en lui toutes les rancunes du fanatisme religieux et qui a pris pour but d'étouffer la liberté, — dignes maîtres d'une âme aussi vile ! — Louis XIV devait chercher à obtenir l'absolution de ses confesseurs en persécutant les ennemis de l'Église catholique ; il devait chercher à effacer les erreurs coupables, que pouvait excuser la faiblesse humaine, et de stupides délits rehgieux, en commettant des crimes odieux contre le droit, contre l'immuable justice, contre l'humanité; ce fut un effroyable baptême, où l'eau fut remplacée par le sang versé à flots d'innocentes victimes, que celui dans lequel l'ancien amant de M"" de la Vallière et de M'"" de Montespan, le goinfre que nous montre Saint-Simon,

chercha la purification de sa personne et l'absolution de ses fautes !

Louis XIV fut le dernier des disciples de Tlnquisition, mais certes les mânes de Dominique et de Torquemada purent tressaillir de joie en apprenant les hauts faits d'un tel élève ! L'ordre d'Ignace de Loyola, qui avait inspiré une telle persécution contre les hérétiques, ne devait plus rien à la robe blanche des moines qui avaient égorgé les Albigeois !

Et ce roi était l'héritier de Henri IV, de celui qui devait aux protestants tout à la fois sa victoire sur la Ligue catholique et les Guises, sa couronne et son trône ! La révocation de l'édit de Nantes venait prouver à tous d'une façon éclatante combien l'abjuration du Béarnais entrant dans Paris avait été une faute dangereuse, combien cette trahison du drapeau calviniste avait été fatale à la nation, combien, en un mot, la messe de Henri IV coûtait cher à la France !

Sceptique, en ce siècle de foi ardente, Henri IV croyait que tous avaient comme lui le mépris des disputes théologiques et l'indifférence des dogmes religieux. Roi par l'épée des protestants, il croyait qu'aller à la messe était une vaine marque de politese envers les catholiques vaincus, une puérile satisfaction donnée à ses nouveaux sujets ; comptant d'un côté sur les souvenirs de frères d'armes qui le liaient aux protestants, de l'autre sur sa conversion de pure convenance à la religion catholique, Henri IV espérait qu'il serait ainsi le roi de tous, qu'il terminerait l'ère sanglante des guerres civiles par la réconciliation universelle de tous les Français et par la proclamation de la tolérance religieuse. Il prolongeait même son rêve au delà des frontières de la France, en formant le dessein de constituer une fédération de tous les peuples de l'Europe occidentale, réunis en République chrétienne, fédération qui aurait compris la Papauté, les

monarchies électives comme TEmpiie et la Pologne, les monarchies héréditaires comme la France et l'Angleterre, les répuhliques comme Venise, fédération qui aurait maintenu dans tous ces pa;ys le libre exercice des cultes catholique, luthérien et calviniste (1).

Ce rêve était une folie : c'était méconnaître la tendance intolérante du catholicisme ; c'était méconnaître l'esprit théocratique de l'Église, fidèle à la tradition de Grégoire YII, de TEglise voulant dominer le monde ; c'était surtout le méconnaître en ce xvi® siècle, si imprégné d'idées religieuses, au lendemain de longues et sanglantes guerres engagées pour un dogme, poursuivies pour le triomphe d'un culte.

Quand il reçut le coup de poignard de Ravaillac, Henri IV dut comprendre combien il s'était trompé et entrevoir quelle immense faute il avait commise en laissant le pouvoir royal sous la tutelle de l'Eglise catholique ! Ses anciens coreligionnaires, eux, allaient bientôt le comprendre en voyant le cardinal de Richelieu bombarder la Rochelle et plus tard en voyant Louis XIV signer la révocation de l'édit de Nantes.

Cette révocation détruisait d'un seul trait de plume toute l'œuvre pacifique de Henri IV et ramenait la France au règne de Charles IX, aux horreurs de la Saint- Barthélémy.

Ce fut l'œuvre la plus détestable de cet homme néfastequi eut nom Louis XIV. Les flatteurs l'ont appelé le Grand Roi; or, il fut, avec Napoléon, l'homme le plus fatal à la patrie française, avec cette différence qu'il ne fut qu'un médiocre orgueilleux, n'ayant d'autre génie que celui que lui prêtaient ses courtisans.

L'ère des persécutions allait sévir sur la France.

(i) Voir sur ce point le Bulletin de V Académie des sciences morales et politiques, année 1860, t. IV, p. 29 et s. Le grand dessein de Henri IV, par

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