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CHAPITRE VII

Les persécutions de 1655 dans les vallées

piémontaises.

Durant tout le xvii« siècle, avec la ténacité que leur famille porta en toutes choses dans le domaine de la politique, les princes de la maison de Savoie ne cessèrent jamais de poursuivre la destruction de la secte vaudoise. Les écrivains protestants les comparent, dans l'œuvre qu'ils cherchent à accomplir, tantôt « au lion rugissant », tantôt « au renard trompeur », tantôt enfm « au serpent qui s'insinue avec autant de subtilité et de ruse que de malice et de rage ».

Douceur, mensonges, violences, promesses trompeuses pour entraîner à Tapostasie, tour à tour ils usèrent de tous les moyens pour arriver à leurs fins, sans se lasser jamais.

Les moines de tous ordres, les jésuites surtout, sont lancés à la conversion des habitants des vallées ; un édit de Charles- Emmanuel, daté de Turin le 5 février 1696, défend sous peine de mort et de confiscation de détourner de son désir quiconque voudrait aller entendre le prêche d'un mission-

naire catholique et promet en outre une prime de cent écus à qui dénoncera l'infraction à l'édit.

A labri de cet édit, moines et jésuites envahirent les vallées piémontaises, mais leurs prédications ne paraissent pas avjir eu un grand succès.

Aussi le conseil établi par les princes de Savoie pour décider des moyens propres à détruire les Vaudois, connu sous le nom de Congresso ou Conseglio de propagande Jîde et extirpandis hœreticis, résolut-il de prendre des mesures énergiques. Dès sa fondation, en i65o, il déclare « rebelles et coupables de contravention aux ordres tous les protestants habitants es communautés de Bubbiane, de Fenils, de Lu cerne, de Brigueras, de Saint- Jean et de la Tour, leur enjoignant de déloger sous peine de la vie et conjiscation de biens, desquelles peines ne pourroient estre exempts que ceux qui voudroient aller à la messe » (i).

Sous peine de mort le conseil défend aux Vaudois d'avoir des écoles ou d'envoyer leurs enfants à des écoles situées en pays étranger. — Dès 1602, on leur avait interdit l'accès de toute fonction publique, si humble fut-elle.

Les missionnaires catholiques enlevaient en foule les enfants des vallées et les transportaient au loin, sans que jamais les parents eussent pu savoir quel avait été leur sort.

Les mesures étant insuffisantes, on résolut de recourir aux massacres en masse pour en finira jamais avec l'hérésie vaudoise.

Le conseil de propagande était présidé par le marquis de Pianesse, dont la femme, catholique fanatique, lui avait, en mourant, consigné des sommes immenses en lui faisant (( saintement promettre de les employer pour mettre à feu et à sang ces hérétiques (les Vaudois) » .

(i) Lkgbr : Histoire des Églises vaudoises^ W partie, p. 63.

Par ses soins le nombre des missions fut augmenté dans les vallées et des capucins s'emparèrent peu à peu de tout le commerce de la région, — ils y pratiquaient aussi la banque et le prêta gage, — dans le but de ruiner les protestants.

Las des persécutions, les Vaudois adressent, en i653, une requête au prince de Savoie faisant ressortir leur misère et leur pauvreté. Au nom du prince, Gastaldo, son a auditeur et délégué », leur répond en confirmant ledit de Charles- Emmanuel et la défense, sous peine de mort, de détourner qui que ce soit d apostasier la religion vaudoise pour se convertir au cathoHcisme et en aggravant l'ordre du conseil de propagande : dans les trois jours de la publication du nouvel édit, tous les habitants des vallées et leurs familles devront^ sous peine de la mort et de la confiscation, abandonner leurs demeures pour se réfugier dans les uniques hmites de Bobbi, de Villar, d'Angrogne, de Roras et des Bonnets à moins que dans les vingt jours ils ne se déclarent catholiques.

L'édit signé par Gastaldo est daté du 26 janvier i655. Un tel ordre tombant en plein hiver dans un pays aussi froid que les hautes vallées piémontaises était un décret de mort pour les pauvres familles chassées impitoyablement de leurs foyers.

Les persécutés adressent en vain des suppliques très humbles au prince, implorant sa pitié ; à Turin, nul ne les écoute. Pour toute réponse, on commença les horribles massacres que nous allons raconter, en suivant absolument le récit de Léger, un des pasteurs des vallées, qui put échapper aux bourreaux après avoir été le témoin des atrocités commises par leurs mains (i). — Ceux-ci, suivant réternelle

(i) LÉGEh. Histoire générale des Églises pauio/s«, II* partie, p. i68 et suivantes.

fable de notre grand fabuliste, prirent pour prétexte de leurs attaques que leurs victimes les avaient provoquées en n'obéissant pas à redit cruel de Gastaldo î

Nul fait historique n'est mieux établi que cette atroce persécution qui ensanglanta le xvii« siècle. Léger revint quand la persécution fut finie ; il recueillit de nombreux témoignages oraux et écrits, témoignages les moins suspects, émanés des bourreaux eux-mêmes. Il a mis dans son livre, à l'appui de son dire, des gravures que, au dire de Mîchelet, dans beaucoup d'exemplaires, des mains intéressées ont arrachées.

Son récit émouvant et lugubre, vrai et sincère par sa naïveté même, le voici :

Ce fut donc le samedi le 17 d'avril i655, pendant que les députés des Évangéliques estoient encore artificieusement et malicieusement amusés à Thurin, après l'audience promise, qu'une armée formidable envahit inopinément les lieux de Saint-Jean et de la Tour déjà destitués d'habitants par l'ordre de Gastaldo; celte armée ayant fait alto dans la plaine de Saint-C.eorge, se jetta encore en partie dans le bourg de la Tour, à l'entrée de la nuict, où elle ne trouva pas un seul des Évangéliques, à la réserve de huict ou dix personnes, qui ne sachans pas qu'il fut rempli de ces nouveaux hostes, estoient retournés des montagnes, pour y venir chercher quelque nourriture pour eux et leurs familles ; mais ils ne furent pas plutôt arrivés à l'endroit du couvenl des Capucins, qu'estans reconnus par quelques papistes du lieu, qui faisans semblans d'être bien joyeux de les revoir, leur allèrent à la rencontre avec un visage riant et des salutations qui semblaient toutes pleines de cordialité, et en même tems se ruèrent sur eux, tuèrent un nommé Jean Combe et blessèrent le sieur Pierre Roslain, de sorte que les autres prirent la fuite, et à la faveur des ténèbres se sauvèrent encore

4ans les collines.

Le lendemain dimanche, le 18, les ennemis fourragèrent et saccagèrent tout à leur aise toutes les communautés et pais de Saint- Jean et de la Tour, sans y rencontrer aucune résistance ; l'armée ^pendant grossissant tous les jours, le lendemain 10, elle setrou-

voit déjà composée d'environ i5.ooo hommes au rapport des adversaires mêmes.

Les pauvres Évangéliques cependant se tenoient au hiuit des collines et des lieux avantageus, d'où ils regardoieni jouer toute la funeste tragédie du ravagement de la plaine, sans opposition aucune ;

Giles de la Tour, fiiîant devant les soldats, fut arrêté au lieu nommé la Combe, par un coup de fusil qu'il recout au col, en suite de quoy 1 ayant saisi, ils luy coupèrent le nez et décharnèrent toute la face, puis le laissèrent mourir de lui-même en cet état. (Gravure extraite du livre de Léger.)

se contentans de tacher de l'empêcher de surprise es lieux de leur retraite, ayant établi pour cela diverses sentinelles, bien à la bonne heure : car dès ce jour-là môme du 19 d'avril, ils furent rudement assaillis en plusieurs endroits de Saint-Jean, de la Tour, d'Angrogne et des colines de Briqueiras tout à la fois. Ce n'estoit plus alors le tems de demeurer les bras croisés, puisqu'on les venoit attaquer jusques dans les lieux que l'ordre de Gastaldo leur avoit assignés pour retraite ; ils se résolurent donc de vendre leur vie le plus

ifi

chèrement qu'ils pourroicnt à ces brigaiis et leur résistèrent si vigoureusement de toutes parts, quoy qu'ils fussent près de cent contr'un, qu'ils furent contraints de prendre honteusement la fuite et de se retirer en désordre, sans qu'aucun les poursuivit : les pauvres Évangéliques se contentans de garder leurs postes.

Le lendemain mardi le 20, les ennemis firent trois efforts pour enlever la cloche de Saint-Jean et brûler leur temple, quoy que situé dans la communauté d'Angrogne, lieu par conséquent qui par le marquis de Pianesse même, par l'ordre de Gastaldo, ni par aucun autre ne fut jamais contesté, ni pour la prédication, ni pour l'habitation : et qui mômes par le dit ordre de Gastaldo (ce qui est fort remarquable) est expressément nommé.

Pour plus facilement venir h bout de l'incendie de ce temple, une escadre de l'armée papale alla précieusement donner l'assaut aux hommes de Saint- Jean, campés à demi-lieue de là sur la colline d'Angrogne, que l'on appelle le Casteliis, du côté de la montagne du Briquairas ; en même tems elle détacha un autre petit corps pour aller assaillir, comme il fit, le quartier de Taillaret es hautes colines de la Tour, afin que tandis que ces Évangéliques accoureraient au secours de l'un et l'autre, ils pussent mieux venir à bout de leur dessein. Toutes-fois, Dieu permit qu'une poignée de ces pauvres païsans bien armés qui s'apperçurent de cette entreprise, y accoururent avec tant de vitesse, et se jetlèrent sur ces boutefeux avec tant de courage, que quoy qu'il y en eût déjà plusieurs dans le Temple, ils furent saisis d'un si grand effroy, qu'ils ne pensèrent plus qu'à fuir en déroute, s'imaginaus sans doute que sur ce qu'on criait : Avance Jayer ce formidable capitaine, qui cependant à l'heure même défendoit le Taillaré, vint fondre sur eux du côté de la Tour, si bien qu'il en demeura cinquante sur les quarreaux, sans que du côté des Évangéliques il y en eût que deux de tués, assavoir un Jean Brocher, de Saint-Jean, et un brave jeune, homme de Rocheplatte, à qui l'on coupa le membre viril qu'on luy mit entre les dents, et puis l'on luy coupa la tête qu'on portoit en cet état en montre sur le bout d'une pique. Il n'y eut non plus qu'un seul blessé, assavoir le sieur Estienne Combe, qui receut un coup de fusil dans un genou tout près de moy.

Le mercrdi le ai, jour funeste et fatal aux pauvres Évangéliques, le marquis de Pianesse, par un stratagème digne de son grand

génie, à deux heures devant le jour, fit appeler les députés des vallées par un trompette, disant qu'ils pourroient aller à luy en toute assurance pour apprendre de sa bouche les volontés de S. A. /?., le tout pour leur bien. Comme on les avoil advertis dès l'entrée de la nuict qu'ils eussent à se tenir prêts pour le moment auquel ils seroient appelles, quoy que diversement agités entre la crainte et l'espérance, ils suivirent tout à l'heure le trompette.

Ce serait une chose superflue de faire en cet endroit toute l'histoire des discours qui se passèrent entre ce marquis et ces députés ou agens de toutes les communautés de la vallée de Lucerne, car il les entretint jusques à midy, et puis ne les remplit pas moins de bonnes viandes, par un dîner somptueux, qu'il les avoit régalés de belles paroles et plausibles promesses par un long discours, fistula dulce canil volucrem dum decipit anceps.

Il les avoit effectivement si bien flattés, amadoués et éblouis par ses protestations, qui leur sembloient toutes pleines de sincérité, disant qu'il n'en vouloit qu'aux habitans de Saint-Jean, de la Tour, et autres lieux défendus par l'ordre de Gastaldo, oii il ne falloil jamais plus qu'ils pensassent de revenir; mais que pour tous les autres, ils n'auroient du tout rien à craindre, si seulement en signe d'obéissance et de fidélité, ils vouloient recevoir et loger en chacune de leurs terres et communautés, seulement pour deux ou trois jours, un régiment d'infanterie et deux compagnies de cavallerie, que les députés d'Angrogne, de Villar et de Bobbi, estans de retour vers leurs peuples, ne pouvans aucunement soupçonner qu'il y eût aucune trahison, le leur persuadèrent si fort qu'il n'y eût pas une communauté qui ne se trouvât disposée à recevoir, et ne receut en effect toutes ces troupes sans résistance.

Aussi certes ce n'est pas de merveille, si les pauvres députés des lieux réservés par l'ordre de Gastaldo, qui dévoient bien avoir sujet de croire qu'on les voulut épargner, se laissèrent beffler et éblouir de la sorte, puis que le sieur Daniel Bianqui, député du lieu de Saint- Jean, défendu et mis à l'interdit, et ayant fait son rapport en ma présence et ayant que j'y trouvois beaucoup de matière de défiance, jettant son chapeau par terre et le foulant aux pieds, protestoit avec toutes les plus fortes asseuerations qu'il pouvoit faire, que si l'on recevoit ces troupes sans résistance, non seulement il n'y avoit rien à craindre pour ces lieux-là, mais que le

témoignage de confiance qu'on faisoil paroUre en cette rencontre porterait S. A. H., en suite, modérer sa rigueur à l'endroit des autres lieux.

Mais hélas ! autant les uns que les autres s'aperceurent bien-tôt de quelle fa^on l'on garde la foy aux prétendus hérétiques : car les ennemis ne ce furent pas plutôt rendus maîtres de tous les passages, par le moyen de ces régiments d'infanterie et de ces compagnies de cavallerie dont on avoit convenu, que toutes les autres troupes les suivirent, et ne se contentans point de loger es bourgs et villages plus bas, et même plus commodes, autant pour l'infanterie que pour la cavallerie, où l'on leur offroit de fournir toutes les choses nécessaires, s'il y en manquoit quelqu'une, ils se poussèrent tout d'une venue tant que le jour le leur permit, jusques au plus haut des lieux habités.

Et ce fut un grand coup du ciel, pour lequel les rechapés des massacres doivent incessamment bénir Dieu, de ce qu'en même tems qu'une partie de l'armée montoit par le chemin ordinaire d'Angrogne, et une autre, par celuy de Villar et de Bobi, une autre troupe se mit à grimper les hautes colines de la Tour, par un chemin abbrégé pour s'aller jetter dans le pré du Tour, dernier dongeon d'Angrogne, et en passant, mit en feu tous les villages et maisons qui se rencontrèrent sur sa route : parce que le spectacle de ces flammes, et l'ouïée des hurlements des pauvres personnes que ces incendiaires égorgeoient là où ils en pouvoient attraper, fit ouvrir les yeux aux pauvres Évangéliques, qui commençans à crier sauve qui pourra, la trahison est découverte, la plupart des hommes eurent encore le tems de se jeter sur les montagnes et de sauver bonne partie de leurs familles et faveur des ténèbres de la nuict, qui les dérobèrent aux massacreurs, se gHssèrent par l'autre pente de la montagne, jusqu'à la vallée de la Pérouse, terre de Roy : si bien que ces hôtes de mauvais augure, trouvans les maisons d'Angrogne toutes remplies des biens, non seulement des propriétaires, mais aussi de ceux de Saint-Jean, de la Tour, de Lucerne, de Fenil' de Bubbiare et de Briqueiras, sur tout de ces trois premiers lieux,' qui déchassés par l'ordre de Gastaldo, y avoient retiré tout ce qu'ils avoient pu, n'y trouvèrent pourtant plus que fort peu des naturels habitans, ni des réfugiés, si ce n'est des femmes, des enfans, des vieillards et des malades.

Ils demeurèrent donc deux jours entiers sans exercer sur eux leur rage, feignans de ne vouloir faire autre chose que de s'y rafraîchir deux ou trois jours selon l'ordre de leur logeade ne manquans pas d'exhorter avec beaucoup d'instance tous ceux qui leur estoient restés entre les mains de rappeler les fugitifs dans l'asseurance qu'ils ne recevroient de tout point de dommage, si bien qu'il y en eût d'assés crédules, pour se rejetter dedans les filets, dont ils estoient heureusement échappés.

Les autres troupes qui s'estoient saisies de tout le reste de la vallée de Lucerne, ayant sans doute aussi le mot du guet, ne manquèrent pas de suivre la même méthode : mais les pauvres habitans, ou réfugiés de ces lieux-là, n'eurent pas si beau moyen de se sauver que ceux qui s'estoient rencontrés du côté d'Angrogne. Ils n'avoient que deux trous pour évader : l'un estoit le col de la Croix, par lequel ils se pouvoient jclter en la vallée de Queiras en Dauphmé, mais hélas! outre qu'il y en avoit à grimper une journée dans la montagne et parmi les neiges, l'ennemi tenoit le fort de Mireboug, qu'ils ne pouvoient éviter sans se jetter d'un précipice en l'autre. L'autre trou pour évader c'estoit le col de Julian d'où décendants aux Prals, la plus haute communauté de la vallée de Saint-Martin et delà remontans encore par le col d'Abries, ils se pouvoient aussi jetter dans la même vallée de Queiras, mais hélas ! le chemin en estoit encore plus long et difficile.

De sorte qu'au troisième jour, qui fut le 2/i avril, le plus fameux jour de sang et de carnage que le soleil ait éclairé, le signal ayant esté donné sur la colHne de la Tour qu'on appelle le Castellus, presque toutes les innocentes créatures qui se trouvèrent en la puissance de ces cannibales ne se virent pas égorgées comme les pauvres brebis à la boucherie, ni mises au fil de l'épée comme des ennemis vaincus auquels on ne donne point de quartier, ni exécutées par les mains des bourreaux comme les plus infâmes de tous les criminels : car les massacres de cette façon n ussent pas assés signalé le zèle catholique qui possédoit leur digne général ; les Bavarois venus de si loin pour cette exécution, moins encore les massacreurs d'Irlande, les bannis, les voleurs et les autres plus infâmes criminels du Piémont, qui par celte exécution dévoient acquérir l'indulgence plénière, n'ùssenl pas suffisamment de mérites. Ayant donc laissé toutes ces voyes ordinaires de faire mourir

des chrétiens, ils se sont voulus signaler par des inventions nouvelles qui leurs acquissent des auréoles dans le ciel, et immortalisassent leur mémoire sur la terre.

Les petits enfans, impitoyablement arrachés des mamelles de leurs tendres mères, estoient empoignés par les pieds, froissés et écrasés contre les rochers et les murailles, où bien souvent leurs cervelles restoient plastrées, et leurs corps jettes à la voirie; ou bien un soldat se saisissant de Tune des jambes de ces innocentes créatures, et l'autre de l'autre, chacun tirant sa pièce, ils le déchiroirent misérablement par le milieu du corps, et s'entrejettoient les cartiers, les uns contre les autres; ou par fois en battoient les pauvres mères, et puis les jettoient par la campagne.

Les malades ou les vieillards, tant hommes que femmes, estoient ou brûlés dans leurs maisons, ou hachés en pièces, ou liés tout nuds en forme de peloton, la tète entre les jambes, et précipités par les rochers, ou roulés par les montagnes.

Aux pauvres femmes et filles violées, on leur farcissoit le ventre de cailloux, d'une manière que j'aurois horreur d'écrire, ou bien l'on les remplissoit de poudre, et l'on y mettoit le feu : comme à plusieurs autres personnes on en a rempli la bouche et les oreilles, et puis y mettant aussi le feu, par cette nouvelle sorte de mine leur fen doit-on les mâchoires et leur faisoit-on sauter les cervelles hors de la tète. D'autres misérables filles ou femmes ont aussi esté empallées toutes vives par la nature, et dans cette effroyable posture dressées toutes niies sur les grands chemins comme des croix ou des piramides. D'autres ont esté diversement mutilées, et ont eu surtout les mamelles coupées par ces Margageas, qui les ont fricassées et les ont mangées.

Des hommes, les uns étaient hachés tous vifs en pièces, ni plus ni moins que la chair à la boucherie, l'un membre après l'autre. Enfin on leur coupoit le membre viril et l'on le mettoit entre les dents de leurs tètes coupées. D'autres ont esté écorchés vifs, etc..

Icy le pauvre Père a veu son enfant que l'on écrasoit entre les rochers, ou que l'on dechiroit par le milieu du corps à force de bras, ses entrailles répandues, et les soldats s'entrebattre de ses pièces ; là le mary a veu sa femme violée en sa présence, et la mère sa fille, et puis éventrée par les soldats ou bien son ventre farci de pierres, ou rempli de poudre. La fille a veu mutiler le pauvre corps vivant

de son père, luy a veu arracher les entrailles ou môme écorcher tout vif. On a veu fendre le ventre des femmes enceintes toutes vivantes, prendre et porter leur fruict au bout des hallebardes.

Que dirai-je? la plume me tombe des mains, et les larmes détrempent mon ancre, à ce qu'il ne noircisse plus le papier des actions de ces enfans de ténèbres plus noires que le Prince des ténèbres même.

Tous les échos des vallées et des Alpes rendoient des réponces si pitoyables aux cris lamentables des pauvres massacrés et aux hurlements effroyables de tant de martyrisés, que vous ùssiés dit que les rochers estoient émeus à l'ouïe des cris de miséricorde et des frapemens de poitrine, pendant que tous ces massacreurs y estoient du tout insensibles.

Et que l'on ne die pas avec l'historien de Savoye Gichenon l'Apostat (qui après avoir menti à Dieu, ne doit plus faire de difficulté de mentir aux hommes, comme nous prouverons en son lieu que tout le rapport qu'il fait de cette tragédie aussi bien que de ma personne n'est qu'un tissu de fausseté) que j'exaggère trop les choses à cause du dépit ou du ressentiment que j'ay des grandes persécutions personnelles que j'ay souffertes : ce que je vous en dis est peu au près de ce qui en est, et je ne demande pas qu'on le croye seulement parce que je le dis comme fait Geichenon, et même parce que j'ay esté contraint d'estre le triste spectateur de partie de cette horrible tragédie, car je ne rapporte que ce que je vérifieraycy-après en détail par les preuves les plus autentiques que les plus injustes critiques du monde pourroient exiger de moy en choses de pareille nature.

Car quoy que ce grand Juge du ciel et de la terre, celuy qui tient les sept étoiles en sa main, et qui chemine au milieu des chandeliers d'or connaît bien les œuvres de ces pauvres Églises comme jadis celles de l'Eglise d'Ephèse, et leur travail, et leur patience et qu'elles ne pourroient supporter les mauvais ; et qu'elles avoient aussi bien souvent éprouvé cens qui se disoient être Apôtres; et ne V estoient point qu'elles avoient eu patience, qu'elles avoient travaillé, et qu'elles ne s'estoient point lassées, ût aussi bien connu qu'elles avoient délaissé leur première charité : à cause de quoy il avoit eu quelque chose contr elles : et pour cela il estoit venu contr' elles, sinon pour leur ôter tout à fait le chandelier, du moins afin qu'elles se repentissent et

fisfient Icfi premières œurres. Ce grand Dieu, dis-je, qui seul, à vray dire, estoit offensé par elles, et seul aussi avoit juste sujet de leur faire sentir les effets de sa colère : luy mèmeapourveuà ce que par les exécuteurs mêmes de ses jugemens, fussent conservés les fidèles témoins dont les naïves et incontestables dépositions, jointes à celles des massacreurs mêmes, pussent estre reçues par toute la terre pour des preuves indubitables, et de Tinnocence, patience et incomparalde constance de tant de mille martyrs, et des nouvelles, non encore jamais viies, ouïes, ni leûes, inventions de supplices, de tourmens, et de bourrellements employés contre ces chrétiens.

Oui, cher lecteur, il n'est que trop vray qu'ils ont massacré de la sorte hommes, femmes, enfans, jeunes et vieux, sains et malades, sans exception de sexe, condition, ni qualité, il est vray de mêmes que plusieurs de ces infâmes massacreurs du Piémont, n'ayans pas des enfans, et voyans ces petites créatures, belles comme des petits Anges, en emportèrent plusieurs par le Piémont ; comme le reconnaîtra même la cour de Thurin dans son manifeste ; mais il est vray de môme que, soit pour l'espérance de la rançon, soit à autre dessein, ils épargnèrent plusieurs personnes des plus qualifiées d'entre celles qui leur tombèrent entre les mains, tant hommes que femmes, comme nous en verrons cy après la liste, dont plusieurs sont malheureusement péris dans les prisons mille fois plus funestes que celles d'Egypte.

Mais enfin, il est aussi constant que ceux qui se sont encore trouvés en vie, au terme de la conclusion de la paix de Pinerol, et qui par conséquent ont esté délivrés de leur captivité, ayans esté les tristes spectateurs de toutes ces horreurs aussi bien que ceux qui se sont miraculeusement sauvés, et d'autres, qui comme le pauvre Jotan du haut des montagnes voyoient écraser leurs frères dans les vallons, tous ceux-là, dis-je, nous en ont bien pu dire des nouvelles indubitables.

Je me suis porté moy même de communauté en communauté, aussitôt la paix faite et les vallées recouvrées, en faisant partout arrêter le peuple après les prédications, je faisois publiquement examiner par deux notaires publics et jurés ceux qui pouvoient suffisamment vérifier quelques-unes de ces barbaries les plus remarquables, et j'en faisois recevoir les dépositions et les actes en forme autentique, que je conserve en bon lieu pour en faire foy au

besoin ; dans cette forme sont réduites les attestations de toutes les horribles cruautés que nous produirons ci-après en exemple, et que nous vous mettons même devant les yeux en tailles douces, quoy qu'il semble que cette manière de vérifier les choses avec tant d'exactitude ne fût nullement nécessaire. Car à quoy tant de formalité des dépositions et d'actes? puisque s'il est vray que le sang d'Abel crioit jusqu'au ciel contre la cruauté de son frère: le sang de tant de milliers d'innocentes créatures (dont nous vîmes nousmêmes que rougissoient encore nos campagnes immédiatement après que les massacreurs ùrent achevé leurs tâches et se furent retirés à la plaine) crioit encore plus haut pour se faire entendre jusqu'au bout de la terre. Les filles qu'on trouvoit encore toutes nues empallées et dressées sur les grands chemins, quartiers d'enfans qu'on trouvoit épars par la campagne, les cervelles qu'on trouvoit plâtrées contre les rochers, les troncs d'hommes qu'on trouvoit sans jambes, bras, nés et oreilles et leurs tètes qu'on trouvoit détachées avec leur membre viril entre les dents, et ceux ([u'on voyoit attachés à des arbres avec la poitrine ouverte sans cœur, sans foye et sans poulmon, les peaux des hommes écorchés vifs, qui paroissoient plâtrées et estenduës contre les grilles des fenêtres du parloir de Lucerne: en somme, mille et mille semblables objets si funestes comme les femmes et les filles qu'on trouvast éventrées par la force de la poudre, les ventres qu'on trouvoit farcis de pierres, les corps qui se trouvoient sans mamelles et tant d'autres semblables spectacles, vous semble-t-il, lecteur, que ce n'étoient pas des preuves assés convainquantes? en faudroit-il demander à des pauvres maris, qui effectivement ont perdu leurs femmes et leurs enfants f à ces femmes et à ces enfans qui sont restés sans maris et sans pères ? faudroit-il demander des preuves à la communauté de Uoras, de la boucherie qu'on y a faite, puisqu'elle est restée presque tout à fait destituée d'habitans, ou de ce qu'on a fait au Taillaret quand on y voit encore les cadavres ou pièces de cadavres de i5o femmes ou enfans étendus par la campagne?

Mais revenons à nos massacreurs : la plus grande boucherie s'estant faite le samedi susdit 24 avril, il ne restoit plus que d'aller à la chasse des réchappes, dont plusieurs estoient encore errans et languissans parmi les bois, les plus hautes montagnes, les cavernes et les trous des rochers, pour ne s'estre pii sauver, tant à cause de

la quantité des neiges que pour leur foiblesse, ou parceque les passages estoient saisis: et c'est ce qu'ils ont encore fait à la suite...

Après ces dignes exploits, et que toutes les habitations des massacrés ou des déchassés ûrent esté suffisamment saccagées, et dévalisées, il ne restoit plus qu'à les réduire en cendre, aussi bien que tous les temples, et tous les autres bâtiments de quelque sorte qu'ils pussent estre : aussi le fit-on de telle sorte que toute cette belle vallée de Lucerne, ou plutôt cette Goçen et cette Sion, ne sembloit plus qu'une montagne d'Ethna, qui ne jette que cendres, feus et flammes. Toute la terre ne sembloit qu'une fournaise, et les airs ne représentoient plus autre chose que les ténèbres palpables d'Egypte, tant épesse estoit la fumée de tous les bourgs, villages, temples, maisons, granges, étables, etc.. allumés aux flammes du Vatican.

Et de fait, ces flammes ont esté bien grandes, et cette fumée bien épaisse, puisqu'en plusieurs communautés entières un seul bâtiment pour si petit qu'il put estre, n'a esté exempt de passer par le feu, jusques là même, comme je l'ay veu de mes propres yeux, aussi bien que plusieurs autres, que là où il restoit quelque coin découvert, un moine franciscain avec un prêtre, qui suivoient l'armée, y accouroient avec leurs carabines, et y déchargeans leurs balles ou boulles de feu d'artifice, achevoient de faire consumer jusques aux pierres, à la réserve seulement du beau bourg et temple du Villar, situé au centre de la vallée ; et de quelques maisons de la plaine que l'on reservoit pour le logement et le service des massacreurs d'Yrlande...

Et, après avoir exhalé ses plaintes douloureuses et avoir affirmé non sans raison que jamais en aucun lieu pareille barbarie n'exista, Léger continue :

Et, de fait, quel crèvecœur à ces pauvres pères et mères, qui rencontroient par cy, par là, parmi les bois et les montagnes, ou ailleurs, quelques-uns de leurs petits enfans déjà demi morts de faim et de froid, sans avoir un seul mourceau de pain pour les sustanter, ou une chemise pour les remuer, sinon autant que se pouvoit étendre la charité de leurs bons frères des vallées de Pérouse,

de Pragela et de Queiras, terre du Roy, déjà fort pauvres d'ellesmêmes, et si remplies d'habitans, que faute d'y pouvoir subsister toute l'année, ils errent toujours la plupart six, sept, voires jusqu'à huit mois de l'an par les païs étrangers, pour y gaigner leur vie à peigner le chanvre, scier des arbres, massonner, charpenter, fouir la terre, etc..

J'en puis juger parceque je l'ai veu de mes yeux, et que je l'ay moy même expérimenté : car après avoir failli mourir de faim et de froid, avec Monsieur Michelin, un de mes chers collègues sur le haut de la montagne de la Vachère, retrouvant enfin ma femme et sept de mes enfants en la vallée de la Pérouse, dépouillé de tous les biens considérables dont il avoit pieu à Dieu de me partager avantageusement, je me trouvois avec eux entièrement destitué de toutes choses et contraint de recevoir, la larme à l'œil, une chemise grossière que m'apporta la veuve du sieur Pierre Gamin pour me reblanchir.

Et, à l'appui de son récit, Léger en arrive à citer les témoignages des bourreaux eux-mêmes, de soldats et d'officiers de l'armée de Piémont, qui furent révoltés par de telles cruautés.

Il commence par donner la déposition de M. du Petitbourg, commandant du régiment de Grancey, qui est contresignée par deux capitaines aux régiments de Sault et d'Auvergne, et est datée de Pignerol le 27 novembre i655. La voici :

Le seigneur du Petitbourg, premier capitaine du régiment de Grancé,le commandant, ayant eu ordre de Monsieur le prince Thomas d'aller rejoindre le marquis dePianesse, et prendre ordre de luy, le marquis estant à la Tour, sur mon départ je fus envoyé quérir par Monsieur l'Ambassadeur, lequel me pria de parler à Monsieur de Pianesse, et m'employer à accomoder les troubles qui estoient arrivés parmy ceux de la Religion des vallées de Piémont, en suite de quoy je me suis adressé au dit marquis, le priant, avec beaucoup d'instance, qu'il agréât que j'entreprisse le dit accomode-

meul, et que je me promeltois d'en venir à boni, et qu'il me refusa à diverses fois, quelques instances que je luy aye sceu faire, et bien loin de cela, ni qu'aucnne autre considération que je luy en aye donnée ait rien peu adoucir les affaires : qu'au contraire, j'ay esté témoin de plusieurs grandes violences et extrêmes cruautez. exercées par les bannis de Piémont, et par les soldats, sur toute sorte d'âge, de sexe, et de condition, que j'ay vîi massacrer, démembrer, pendre, brûler et Aioler; et de plusieurs effroyables incendies.

Tant s'en faut, comme porte faussement une certaine relation, imprimée en françois et italien, que le tout ait esté fait en suite des ordres que j'aye donnés, que je l'ay vu avec regret et liorreur. Est aussi faux ce que porte la dite déclaration, que le marquis de Pianesse m'ait commandé de les traiter paisiblement sans hostilité, et le mieux qu'il me seroit possible. Et révénement a bien montré que les ordres y estoient tout à fait contraires : veu qu'il est constant que sans distinction de ceux qui faisoient résistence ou qui n'en faisoient point, on les a Iraittés avec toute sorte d'inhumanité, brûlé leurs maisons et saccagé leurs biens ; quand on amenoit des prisonniers au marquis de Pianesse, j'ay vii l'ordre qu'il falloit tout tuer, parce que S. A. ne Aouloit point de gens de la religion, dans toutes ses terres.

Quant à ce qu'il proteste dans la même déclaration qu'on n'a jamais touché à aucun, sinon dans le combat, ni fait le moindre outrage aux personnes inhabiles aux armes; je soutiens que cela n'est point, et que j'ay vu de mes yeux meurtrir les hommes de sang froid, et tuer misérablement les femmes, les vieillards et les petits enfans.

Pour ce qui est de la forme en laquelle ils se sont mis en possession de toute la vallée d'Angrogne, pour la piller et brider entièrement, ils n'ont pas û beaucoup de peine, car excepté six ou sept, ((ui firent quelque mine de résistence, voyant qu'il n'y avoit point de merci pour eux, il envahit tout le reste sans aucune résistence, car les païsans pensoient plutôt à fuir qu'à combattre : tellement que je nie formellement, et le proteste devant Dieu, que rien des cruautez que dessus n'a esté exécuté par mon ordre, au contraire voyant que je n'y pouvois apporter aucun remède, je fus contraint de me retirer et d'abandonner la conduite du régiment pour n'assister à de si mauvaises actions.

Et Léger continue par d'autres citations de dépositions des témoins de ces innombrables martyres, en donnant à l'appui de précieuses gravures, que, ainsi que Ta constaté Michelet, des mains inconnues ont enlevées de presque toutes les bibliothèques. Nous reproduisons ces gravures en indiquant sous chacune d'elles le fait qu'elles rappellent, d'après des témoignages authentiques de gens ayant assisté à ces scènes barbares (i). (Les gravures relatives à ces atrocités et qui eussent trouvé leur place normale en ce point du récit sont toutes celles qui figurent dans le livre, à partir de la page 17 et que des nécessités typographiques nous ont obligé à distribuer dans tout l'ouvrage. Nous prions le lecteur de vouloir bien par la pensée remettre ces vingt-six gravures en cet endroit de notre histoire.)

Les persécutés fuyaient les bourreaux à travers les monts

et les vallées, au milieu des glaciers et des imnrKînses névés : la mort en frappa un très grand nombre qui succombèrent sous les neiges ou accablés par la faim.

(( Les relations précédentes, ajoute Léger, résumant les cruautés racontées aux yeux du lecteur par ses gravures, ne sont que les remarques plus signalées des cruautés et des supplices les moins ordinaires qu'on a fait souffrir à ces pauvres Vaudois. »

Et Léger donne la longue nomenclature de femmes violées, d'enfants écartelés, de gens de tout âge et de tout sexe brûlés,, décapités, égorgés. Tous les supplices sont employés, depuis le bûcher jusqu'au lancement des victimes à travers les

(i) A la Bibliothèque Nationale de Paris, on ne trouve aucune autre jçravure, aucun autre document illustré relatif aux Vaudois que ceux contenus dans l'ouvrage de Léger et que nous reproduisons. Ce renseignement nous le tenons de l'obligeance de M. Léopold Delisle, le distingué conservateur de la Bibliothèque Nationale.

rochers, depuis la décollation avec la hache jusqu'au meurtre k coups de fusil, depuis la pendaison jusqu'à la lapidation.

Des petits enfants sont soumis aux plus durs martyres.

Léger cite les noms des victimes et le genre de supplice de chacune : le cœur se soulève d'horreur et les larmes de la pitié viennent aux yeux quand on lit ce long et lugubre martyrologe. Et à cette liste combien d'inconnus, dont les noms sont tombés dans l'oubU, que nul n'a pris soin de recueillir, qui ont péri de la main des bourreaux, devraient être ajoutés à cette énumération déjà si douloureusement

longue !

Saint-Jean, Angrogne, la Tour, Villar, Lucerne, Bobi, Rocheplatte, toutes les communautés des vallées eurent chacune plusieurs centaines de martyrs.

Et Léger termine ainsi son lugubre récit :

C'est là un échantillon de ce que nous avons pu vérifier sur les lieux des massacrés de la vallée de Lucerne de l'an i655... La pluspart des massacrés ayant esté des femmes, des petits enfants, des vieillards et des malades.

De sorte que bien qu'il se soit perdu dans ces funestes désolations un beaucoup plus grand nombre de personnes, qui se peuvent qu'ils ayent aussi esté massacrés, puisqu'on n'en a jamais plus eu nouvelle : néanmoins n'ayant pu sçavoir le temps, le lieu ni la manière de leur mort, nous avons mieux aimé nous en taire que d'en parler douteusement. «

A l'appui de sa thèse Léger reproduit le faclum que rédigea le gouvernement de Turin, qu'il expédia dans toute l'Europe et qui contient tout à la fois le récit des massacres des vallées vaudoises et leur prétendue justification. En fait, c'est, dans la pensée de son auteur, une justification, et c'est

l'aveu otBciel des massacres faits par les bourreaux et de l'abominable prétexte des persécutions invoqué par eux. L'écrit débute en ces termes :

Son Altesse Royale, le 25 janvier i655, enjoignit à ses sujets de la religion prétendue réformée, par le moyen d'un ordre de l'auditeur Gastaldo, de se retirer dans trois jours sous peine de la vie dans la vallée et dans la communauté d'Angrogne et en celles de la Tour, de lloras, du Villar et de Bobi, avec leurs bourgs, abandonnans l'habitation et les biens qu'ils possédoient es autres terres de la dite vallée, avec permission pourtant de les vendre : nonobstant que les dits biens fussent confisqués pour avoir esté acquis contre la disposition expresse des ordres.

Les susdits de la religion prétendue réformée obéirent à cet ordre et se retirèrent, mais en même temps ils envoyèrent recourir à S. A. R., luy remontrant que cet ordre est oit contraire à leurs concessions et le suppliant de le vouloir révoquer.

En 1092, Lesdiguières, au nom de Henri IV, avait accordé aux protestants de ces vallées la pleine liberté de conscience, les autorisant à pratiquer leur rehgion, à tenir publiquement leurs réunions et consistoires, à écouter les prêches de leurs pasteurs. Quand les princes de Savoie étendirent leur domination sur toute cette région, ils confirmèrent cette charte libérale : c'est donc en violation des promesses faites que l'ordre fut donné aux réformés de quitter une partie des vallées.

En les chassant, on proclame qu'ils peuvent vendre leurs biens ; mais, sans raison nouvelle, on confisque aussitôt tous ces biens.

Ils se soumettent : cela n'empêche pas que, de suite, on envoie le marquis de Pianesse et cinq cents hommes, sans doute pour s'assurer que l'ordre de Gastaldo est bien exécuté.

Le factum de la cour de Turin constate que nulle part au début les Vaudois ne résistèrent : on lance cependant contre

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eux des soldats sous prétexte que quelques paysans font mine de défendre leurs habitations, bien que, du propre aveu de l'auteur de l'écrit, la résistance coûtât a fort peu de sang », les soldats du marquis de Pianesse « saccagèrent » les habitations.

La résistance paraît s'être résumée dans le fait par des cultivateurs de chercher à reprendre le bétail que les soldats leur avaient volé.

Les troupes, tlit le factiim, n'ùrent occasion de faire autre chose si ce n'est quelques escarmouches avec les païsans, quand ils tachoient de reprendre quelque nouvelle proye du bestail qu'ils avoient le mieux caché dans les postes abandonnés, se jettans dans quelques maisons ruinées qui leur servoient de retraite pour renouveler toujours davantage leur hostilité : et l'on ne trouve point avec vérité qu'il y ait eu autre chose, et qu'il manque que fort peu d'hommes d'Angrogue, et même de ceux qui porloient les armes.

Des régiments entiers, celui de Livourne, celui de Grange, celui de Ville, celui de Ghablay furent mis en garnison chez les habitants : les habitants fuyant, les soldats allèrent les chercher le mousquet à la main.

Des lieux avaient été assignés par Gastaldo comme refuge aux protestants chassés ; ces bourgs ne furent pas plus respectés que les, autres.

Et le factum continue en cherchant à excuser les bourreaux :

Les terres de Villar et de Bobi ne firent aucune résistance de recevoir le logement, mais elles deshabitèrent presque tout à fait, et les hommes se retirèrent es villages et habitations plus hautes, avec tous leurs vivres, de sorte qu'il falloit que le soldat mourut de faitn, ou que, le mousquet à la main, il allât chercher de quoy

vivre dans ces villages où Jamais il ne fut possible, ni pour toute la patience que l'on ût, ni pour toutes les remontrances que l'on envoya faire, d'y avoir accès à l'amiable, ou à ce défaut, quelques vivres : mais les dits se voulurent faire forcer, saccager et brûler l'un après l'autre.

Au lieu de Garlillane, au bas de la vallée de Lucerne, on a jeté des Vaudois dans de grands fours destinés à cuire le pain, « les contraignant môme de se jeter eux-mêmes l'un après l'autre dans ces flammes. » (Gravure extraite du livre de Léger.)

En ce temps là, il plut extraordinairement en la plaine et neigea démesurément sur le haut de la montagne, si bien que plusieurs de ceux qui avoient perdu les dits bourgs et pensoient se sauver dans la vallée <le Quciras, restèrent misérablement attrapés par les d'autres pensans sauver leurs familles et leurs petits

neiges

enfans, accablés du poids, du travail et du mauvais chemin, les abandonnoient même dans les neiges, où Ton a trouvé quelque^ uns de morts et môme plusieurs hommes et femmes opprimés par les avalanches.

Telles sont les misères des Yaudois avouées par leurs bourreaux dans leur propre défense : la fuite dans les neiges, l'émigration loin de leurs habitations, le sac, le pillage, l'incendie, le meurtre!

Toujours d'après l'écrit de la cour de Turin, deux Naudois, Josué Janavel et Jahier, se seraient mis à la tète de leurs coreligionnaires et auraient pris les armes contre les soldats de Savoie. Jahier aurait brûlé le Périer, tué les catholiques en y ajoutant « des cruautés extraordinaires, continuées même contre les cadavres » ; il aurait, d'autre part, incendié Saint-Segond, égorgé deux pères missionnaires « avec quelques femmes et enfans », tué des officiers études soldats. Quant à Josué Janavel, il aurait saccagé Lucernette et Villar, puis « fait arquebuser quelques-uns qui s'estoient calholisés ». Atrocités nées du fanatisme religieux, qui, si elles sont vraies, — et elles peuvent très bien avoir été commises, étant donné Télat de surexcitation des populations victimes delà persécution, — ne sauraient être excusées, mais qui trouveraient une atténuation dans les barbaries et les massacres auxquels s'étaient livrés les soldats catholiques ! Et, quel que soit le forfait de Jahier et de Janavel, que pèsent dans la balance de l'histoire ces actes isolés d'hommes qui se défendaient ou se vengeaient, à coté des crimes systématiques du marquis de Pianessc faisant égorger tout un' peuple inoffensif, ne demandant que paix, repos et Hberté!

Mais ces actes de persécutés se révoltant contre les bourreaux, Léger les raconte d'une tout autre manière : pour lui Jahier et Janavel sont des héros.

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La petite communauté de Roras se composait de vingtcmq familles : conformément à l'ordre de Gastaldo,'^^ marquis de Pianesse avait promis de la respecter. Malgré cette promesse, le comte Christophe, du conseil de VExtirpation, se mit en route avec cinq cents soldats pour exterminer ces malheureux. Averti de ce projet, un de ces dermers, Josué Janavel, vint s'embusquer avec six pavsans dans un défdé, pour arrêter la bande du comte :

Il les alla attendre e! surprendre [si bien à poini, en un poste fort avantageux, et décharger sur eux avec tant de succès, que s imagmans sans doute qu'il y eût en cet endroit là un beaucoup plus grand nombre de paisans, ils prirent tous la fuite en désordre et se sauvèrent par où ils estoient venus ; ayani laissé six de leurs morts sur la place, outre cinquante-trois ou cinquante-quatre autres qui furent tués en fuïani, sans avoir seulement jamais ù le courage d envisager le petit nombre de ceux qui les poursuivoient.

Les habitants de Roras s'étant plaints humblement au marquis de Pianesse de cette tentative du comte Christophe, qui était une trahison, le marquis déclara que « le comte avoit agi sans ses ordres, que les soldats qui les estoient allés attaquer à Roras n'esloient que des voleurs, des vagabonds, ou des paisans piémontais, et nullement de ses troupes, qu'il estoit heureux delà victoire de Janavel ».

Ces déclarations ne l'empêchèrent pas, le lendemain, de lancer contre Roras une troupe de six cents soldats, que Josué Janavel mil encore en déroute dans les étroits défilés des Alpes avec une i>oignéede seize paysans armés de douze lusils seulement et de frondes.

Nouvelles protestations du marquis de Pianesse, disant qu'il y avait eu là un malentendu, et nouvel envoi de troupes arrêtées encore i)ar Janavel et ses seize compagnons.

Furieux de cette troisième défaite, le généralissime piémontais réunit toutes les troupes qu'il avait sous la main et leur commanda d'aller saccager la communauté de Roras et d'y égorger tous les habitants, y compris les vieillards, les femmes et les enfants. Son armée, divisée en deux corps, envahit la région de Roras : le capitaine Mario, qui commandait l'un d'entre eux, ayant voulu attaquer la petite bande de Janavel sans attendre le reste de l'armée, fut vivement repoussé à Peirocapello, culbuté avec ses soldats dans les ravins et les torrents. Mario lui-même n'échappa qu'à grand' peine et retiré d'un goufTre par quelques-uns de ses hommes, demi-nu, tremblant de froid et de maladie, il vint mourir à Lucerne. Léger ajoute qu'il criait que sa maladie était un châtiment céleste pour les crimes dont il s'était rendu coupable envers les Yaudois.

Quant au second corps de l'armée, Janavel, victorieux de Mario, alla le surprendre et le mit encore en déroute.

Les succès de ces quelques paysans embusqués à l'abri des rochers et mettant ainsi en fuite des centaines de soldats portèrent à son comble la fureur du marquis de Pianesse.

Changeant de tactique, il usa de menaces verbales à l'égard de ceux auxquels jusque-là il avait donné l'assurance de sa non-participation aux attaques dirigées contre eux. Il envoya un exprès aux gens de Roras, chargé « de leur porter, de la part de S. A. R., d aller à la messe dans vingt et quatre heures, après l'intimation de cet ordre, à peine de la vie et de ne voir pas seulement réduire en cendres le reste de leurs bâtiments, mais même couper jusques aux arbres ».

A cette menace, les habitants de Roras répondirent : « Nous aimons cent mille fois mieux la mort que la messe, puisqu'on ne nous a jamais pu montrer que Jésus-Christ, ni ses apôtres, l'ayent célébrée : que si après l'incendie de

nos maisons, on en vient jusqu'à couper nos arbres, notre Père céleste est un bon pourvoyeur. »

Devant cette réponse, le marquis de Pianesse ne pouvait qu'exécuter sa menace. A cette fin, il partagea son armée, forte de 8.000 hommes, en trois corps chargés d'attaquer à la fois la communauté de Roras, par les sentiers de Villar, par les montagnes de Bagnol et par les chemins de Lucerne!

Janavel, avec sa petite troupe, put paralyser les efforts d'un de ces corps, mais, l'attaque ayant été simultanée, les deux autres pénétrèrent dans Roras et « sans aucune miséricorde, mirent tout à feu et à sang ».

On n'y a pas seulement vu les femmes et les filles violées, les vieillards assommés, mais aussi les enfants déchirés par le milieu du corps, écrasés contre les rochers, et jetés par les précipices, ou enfiles au bout des halebardes de ces bourreaux, les filles empalées a des picques, et les hommes tous taillés en pièces et ^morceaux comme la chair à la boucherie. ^ '

Toutes les maisons furent brûlées après avoir été pillées, le bétail fut partagé entre les soldats. Quant aux gens, il y avait vingt-cinq familles à Roras : le nombre des victimes fut de cent vingt-six. Les autres furent emmenés prisonniers, parmi lesquels la femme et les trois filles de Janavel.

Mais Janavel et ses seize compagnons avaient échappé: Pianesse leur envoya sommation de se rendre et de se convertir, à peine de quoi, faisait il dire à Janavel, sa femme et ses filles seraient égorgées, et ses hommes seraient passés au fil de l'épée, « quant à luy, il mettrait aussi grande taille sur sa tête en faveur de qui le luy livrerait vif ou mort, que quand il aurait le Diable au corps, il luy serait impossible de se conserver, et que si l'on le pouvait saisir en vie, il n'y aurait point de tourment dont l'on ne punît sa rébellion ».

Voici la fière réponse de ce partisan, qui, avec une petite poignée d'intrépides paysans, tenait tête à toute une armée :

(( Qu'il n'y pouvait point avoir de tourment si cruel, ni de mort si barbare, qu'il ne la préférât à l'abjuration de sa religion, dont tant s'en faut que toutes ses menaces fussent capables de le détourner ; que tout au contraire, elles l'y fortifiaient encore davantage. Que si le marquis faisait passer sa femme et ses filles par les flammes, elles ne pourraient consumer que leurs pauvres corps, et que pour leurs Ames, il les recommandait entre les mains de Dieu, aussi bien que la sienne, en cas qu'il luy plaît de permettre qu'il tombât entre ses mains ou entre celles de ses bourreaux. »

Pour échapper à Pianesse, Janavel [)assa les monts, et vint dans la vallée dauphinoise de Queirasoii, avec quelques autres proscrits, il put former une petite armée. Cette troupe réunie, il retourna en Piémont, et attaqua Lucernette, village situé entre Bubiane et Lucerne, que défendaient tout à la fois des paysans catholiques et des soldats irlandais engagés par le marquis de Pianesse. L'attaque fut rendue impossible par la venue d'autres troupes venues de Lucerne. Pris entre deux feux, Janavel dut battre en retraite : il le fit avec tant d'habileté que, s'il faut en croire Léger, aucun de ses hommes ne fut tué ni blessé : lui seul, il reçut une balle à la jambe.

Les soldats, ivres de leur victoire, se livrèrent à de tels excès que les paysans catholiques durent se soulever contre eux et, faisant l'oçuvre de Janavel, les chassèrent de la petite ville de Bubiane, où les Irlandais s'étaient cantonnés.

Pendant que Janavel engageait cette lutte héroïque, un autre Vaudois, Jayer, groupait quelques-uns des persécutés dans les vallées de Pérouse et de Pragela. Jayer et Janavel réunirent leur deux armées et attataquèrent d'abord sans succès le bourg de Garsillane.

Mais, le lendemain, 28 mai, ils parvinrent à s'emparer de Saint-Segond, que défendaient les troupes irlandaises du marquis de Pianesse et une forte escouade de soldats piémontais. La ville enlevée, les Vaudois cernèrent les troupes assiégées dans la forteresse et, fous de colère, au souvenir des persécutions endurées, ils amoncelèrent des tonneaux et des fagots autour du bâtiment et y mirent le feu. Huit cents Irlandais et six cents Piémontais moururent dans cette lutte alors que les Vaudois ne perdirent que sept hommes.

Léger défend les Vaudois d'avoir commis d'autres excès et d'avoir touché soit aux femmes, soit aux enfants : une femme seule «, aurait été tuée par mégarde à leur grand regret ».

Dans les maisons ils trouvèrent le butin qu'on leur avait enlevé à eux-mêmes dans les vallées : inutile de dire que, tant par représailles que par le mauvais exemple donné par leurs ennemis, non seulement ils reprirent ce qui leur appartenait, mais s'emparèrent encore du bien d'autrui. Le pillage accompli, dans cette rage de destruction qui est la caractéristique de toutes les guerres civiles et surtout des guerres rehgieuses, les Vaudois mirent le feu à la ville.

Quelques jours après, Jayer et Janavel remportaient, à Saint-Jean, une nouvelle victoire dans un combat au milieu duquel ils ne perdaient qu'un seul des leurs, tandis que les catholiques laissaient cent cinquante morts sur le champ de bataille.

Victorieux, les Vaudois continuèrent leur marche à travers les vallées, pillant les maisons dans lesquelles ils retrouvaient la plupart du temps les propres meubles qui leur avaient été enlevés, brûlant des fermes isolées.

Durant tout le mois de juin les escarmouches continuèrent avec des alternatives de succès et de revers pour les Vaudois

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à Lucerne, à la Tour de Grusol, à Angrogne et dans dix autres localités.

Dans l'une d'elles, livrée le i5 juin, [sous les maisons d'Angrogne, Janavel fut blessé d'une balle dans la poitrine.

Le même jour, à quelques lieues de là, Jayer, tralii par un des siens, fut égorgé avec toute sa troupe dans un guetapens.

La mort d'un de leurs chefs et la blessure de Tautre ne désespérèrent pas les Vaudois. Sous la conduite d'un colonel genevois, Andrion (i), ils continuèrent les hostilités et remportèrent encore une grande victoire à la Vachère, qui coûta la vie à plus de trois cents soldats piémontais, ce qui faisait dire au syndic catholique de Lucerne, jouant sur le nom de Barbet donné aux Vaudois : « Autrefois les loups mangeaient les chiens, mais maintenant le temps est venu que les Barbets mangent les loups. »

Cependant, au mois de juillet, quelques réformés français, entre autres un officier nommé Descombis, étaient venus se joindre aux Vaudois des vallées piémontaises. Descombis, dont la réputation militaire avait pénétré dans les vallées, fut nommé général en chef. De suite, il mena les Vaudois à l'attaque de la Tour, dont il s'empara et qu'il incendia, mais qu'il dut promptement abandonner, des troupes ennemies étant en masse accourues de Lucerne.

Les combats se succédant chaque jour, de plus en plus opiniâtres, de plus en plus sanglants, les deuxpartisse lassèrent des hostilités et la cour de Turin vivement émue de l'échec désastreux de ses troupes consentit à écouter les délégués des vallées vaudoises, parmi lesquels se trouvait Léger.

(i) Léger, qui accompagnait Andrion, a assisté à la bataille de la Vachère.

Du reste, tous les États protestants et le roi de France étaient intervenus en faveur des malheureux persécutés.

Les négociations aboutirent au traité de Pignerol, par lequel le duc de Savoie accorda aux Vaudois le libre exercice de leur culte dans l'étroite limite des hautes vallées, au delà du Pelice, en dehors de Bubiane, Lucernette, Fenil, Campiglon, Garsillane, Lucerne, avec l'obligation pour eux de vendre « avant la Toussaint » tous les biens qu'ils possédaient hors les lieux qui leur étaient assignés. Des missionmaires cathohques étaient établis dans cette région, où l'on parquait en quelque sorte les Vaudois ; mais en résumé, dans les étroites bornes de cette région, on accordait pleine liberté de religion, de propriété et de commerce aux réformés.

Ce n'était qu'un court répit accordé aux Vaudois : dès le mois de décembre i656, les lettres patentes de Pignerol étaient foulées aux pieds par les agents et les soldats du duc de Savoie, pillant les maisons et les champs des protestants, violant leurs femmes, assassinant quelques-uns d'entre eux.

En 1657, ^^ l^ui' ^'^it défense d'exercer leur religion et de tenir des écoles. Léger et d'autres pasteurs ayant prêché leur doctrine furent condamnés, — par contumace, il est vrai, — soit à la mort, soit aux galères.

Les plaintes que les Vaudois adressèrent humblement ne furent pas plus écoutées à cette époque qu'elles ne l'avaient été en i656 : et, en i663, la persécution perdant toute mesure, les exactions devenant intolérables, les soldats se livrant sur leurs biens et sur leurs personnes aux plus déplorables excès, les réformés durent se retirer dans les bois des hautes montagnes.

Le marquis de Fleury, le marquis d' Angrogne et le comte de Bagnols furent lancés à leur poursuite avec des corps de

troupes relativement importants. Enseignés par les événements de i655, les Vaudois résolurent de résister par les armes aux envahisseurs : le 6 juillet i563, à la Vachère, lieu déjà célèbre dans leurs annales, ils mirent leurs persécuteurs en pleine déroute, leur faisant essuyer des pertes sanglantes ; aussi, battu honteusement, le marquis de Fleury jvuait-il « qu'il n'irait jamais plus donner aucune attaque aux hérétiques, à moins qu'il eût dix mille hommes de son côlé ».

Cette importante victoire fut suivie d'une série d'escarmouches, dans lesquelles les Vaudois, commandés comme en i655 par Josué Janavel, eurent généralement le dessus.

Cette fois encore le duc de Savoie crut, devant cette résistance, devoir traiter avec les réformés. Il crut devoir aller lui-même au devant des négociations et par l'intermédiaire de Servient, ambassadeur de France, il chercha à entrer en pourparlers avec Jean Léger, réfugié à Leyde, à la suite de sa condamnation. Et, en février 166/4, Charles-Emmanuel, duc de Savoie, confirmait les lettres patentes de Pignerol de i655, les précisant et déterminant les limites dans lesquelles les pasteurs protestants pourraient exercer leur mission.

Les Vaudois des vallées piémontaises, après ces douloureuses persécutions, allaient enfin, sur cette terre désolée par tant de crimes, ensanglantée par tant de martyres, jouir pendant vingt-cinq ans d'une paix relative; ils allaient en jouir jusqu'au jour où le duc de Savoie, pour plaire à Louis XIV, exécuterait sur le versant oriental des Alpes les ordres rigoureux de la persécution qui, sur le versant occidental, devait, à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, porter de si terribles coups à la grandeur et à la prospérité de la France elle-même.

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