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CHAPITRE III

Pierre Valdo et les pauvres de Lyon. — La Réforme

aux XIP et XIIP siècles.

Nous l'avons dit, sur notre sol national, c'est la France méridionale qui a toujours eu la plus large part dans l'œuvre du progrès et de la liberté.

Terre de la civilisation, cette région qui s'étend des Alpes à l'est aux rives de l'Océan à l'ouest, des montagnes de l'Auvergne au nord aux cimes des Pyrénées et aux flots bleus de la Méditerranée, terre du progrès, terre de la liberté de l'esprit, cette région devait être nécessairement aussi la terre de l'hérésie.

Elle le fut avec les Burgondes et les Visigoths, qui embras. sèrent les doctrines d'Arius, dont la défaite par les Francs barbares et catholiques, guidés par les évoques, retarda de deux cents ans le réveil de la civilisation gallo-romaine; elle le fut avec les Albigeois et les Vaudois, et il fallut la persécution de Simon de Montfort et les sectaires du Nord armés par l'Eglise, les bûchers amoncelés, les ruines fumantes, le sang versé à flots pour étouffer ce nouvel essor de la pensée

huniain(3, de la liberté et du progrès; elle le fut, au xvi'^ siècle, aux i)rédications dp Calvin, et, malgré la Saintliarthélemy, malgré la Ligue et ses excès, elle triompha avec le Béarnais pour ne succomber que sous la trahison, qui, à [la révocation de TÉdit de ^antes, Tempécha de faire la prospérité de la France et condamna ses enfants à porter leur génie aux éternels rivaux de la patrie !

Les peuples de cette région, quia subi tant d'invasions, ont dans leurs veines le sang de vingt nations, de vingt races, lesquelles successivement ont planté leurs tentes au sud de la Loire, sur les rives de la Garonne et du Rhône. Celles, Ibères, Giud:)res. Golhs, Burgondes, Francs, Romains, Sarrasins, tous ont laissé des fds sur cette terre qui profondément gauloise, après César devint promptement latine, pour accepter facilement, quatre siècles après, la domination visigothe et burgonde, et qui eut sans peine agréé la civilisation arabe, si la masse d'armes de Karl .Martel n'eut arrêté dans les champs de l*oi tiers la uiarche conquérante des disciples de l'Islam.

De ce mélange de races, qui, même au xix^ siècle, se continue par la fusion ininterrompue d'éléments nouveaux, est sorti un peuple à l'esprit délié, à l'imagination vive, qui porte en lui le culte inné de la liberté.

La cité qui, à travers tous les siècles de l'époque féodale, eut le suprême bonheur d'être tout à la fois, sur le sol de France, le berceau de la liberté de l'esprit et le refuge des hérétiques, ce fut l'antique capitale des Gaules, Lyon.

Durant tout le moyen âge, Lyon fut regardée comme le lieu d'asile naturel de tous ceux qui parlaient au nom de la liberté de la pensée et de tous ceux qui était persécutés pour elle.

Aussi, quand, au xiv« siècle, Philippe le Bel détruisit, à la

suite du plus inique des procès qu'ait enregistré Thisloire ordre fameux du Temple, les persécutés allèrent sans hesiler chercher un refuge à Lyon : c'est là que le roi vint les chercher, violant les portes de Tasilo où ils se croyaient en sûreté (i).

Lyon était prédestinée par la nature pour jouer un rôle prépondérant dans l'Europe occidentale et pour exercer une uifluence décisive sur le mouvement ,1e l'esprit humain

Lyon con,pto au nomhre de ces cités qui falaloment devaient être fondées par les peuples en vertu même de la situation topographiquc où elles s'élèvent, comme Carlha^e commandant les deux bassins de la Méditerranée, comme Conslanimople maîtresse de l'Archipel e. de la mer Noire I lacée a la jonction de deux grands fleuves, siluée sur la rou^ que devait nécessairement suivre le négoce, entre le Mid. et le Nord, enire l'Anglelerre et les Flandres d'une par! I Ilahe et l'Orient de l'autre, merveilleusement servie pour son transit commercial par les deux grandes rivières qui haignent ses pieds, la Saône anv eaux bleues et (ranquilles arlere de la plantureuse Bourgogne, roule naturelle vers les bassins de la Seine, de la Meuse et du Rhin, le Hhône aux flots grandioses et torrentueux, arlère vivante du Languedoc et du Dauplimé. chemin rapide et facile vers la Provence et vers la Méditerranée, une >ille devait nécessairement s'élever sur les deux collines qui voient les deux fleuves mêler autour d elles leurs ondes, au milieu de ce tableau magique dont les cimes boisées des Cévennes, les monts verdoyants-du Bugey.

(!) « Le roi mit la main sur Lyon. Cette vin,. i„i convenait ir.>„ i ■ tout ' ""'^ déroute vers les Alpes ou la Provence miis ^„^

les rochers élincelants des neiges éternelles des Alpes forment lin cadre merveilleux et éblouissant : Lugdun des Gaulois, Lugdunum des Latins, Lyon des Burgondes et des Francs, belle et fière cité, c'est la nature elle-même qui avait préparé ton berceau et tracé ta glorieuse destinée I

Fatalement un grande cité devait croître là où le Rhône et la Saône unissent leurs eaux, aux pieds de la colline que successivement, en vui élan de foi spontané, comme pour honorer la Divinité en un lieu prédestiné par elle. Gaulois et Latins, païens et chrétiens, consacrèrent à leurs dieux.

Du reste, il seud^le que partout les hommes ont été d'instinct poussés à établir leurs tentes en des lieux prédestinés : sans hésiter, ils ont, dès l'origine des peuples, choisi l'emplacement de leurs cités, de leurs Aillages, de leurs hameaux et, depuis, à travers les Ages, ils sont restés fidèles à leur première demeure. En France, malgré toutes les guerres, les pestes, les invasions, les famines, aucun village n'a disparu depuis le moyen âge et aucun nouveau ne s'est fondé. Quelquefois les fléaux ont détruit tous les habitants d'un hameau, ruiné toutes les maisons ; quelques années après, le hameau était habité de nouveau, les cultivateurs préférant relever de ses ruines le village détruit que d'en fonder un nouveau. Parmi ces agglomérations, sous l'influence des révolutions économiques et du développement de l'industrie, les unes ont grandi, les autres ont décliné; mais nulle parmi celles-ci n'a encore disparu ; nulle parmi celles-là ne peut renier l'antiquité de son origine. Et, quand, dans une région, on examine avec soin la disposition topographique des cités et des hameaux, on acquiert promptement la persuasion que nul emplacement ne pouvait être mieux choisi.

Parmi tous ces emplacements, nul ne s'imposait plus aux

peuples que celui sur lequel s'est élevée la cité lyonnaise. Là devait nécessairement être fondée la capitale de toute la région dont les eaux sont tributaires du Rhône.

Aussi, sur notre sol de France, nulle cité n'eut-elle, depuis dix-neuf siècles, une histoire plus glorieuse dans les arts, dans la science, dans les lettres, dans le domaine de la pensée comme dans celui de l'industrie et du commerce.

De son climat même devait sortir Tesprit de son peuple comme de sa situation topographique devait naître sa prospérité commerciale.

G est ce que remarquait un écrivain lyonnais, M. Éd. Aynard :

Pour ce qui regarde Lyon, on peut dire que sa nature est à l'unisson de son pays. Lyon vit sous un ciel très sombre ou très radieux; son climat est dans les exirèmes. Assis à la porte du Midi, il est enveloppé de ses brouillards légendaires pendant une partie de l'année; lorsque le soleil brille, c'est avec une ardeur plus intense que dans beaucoup de régions méridionales. La cité proprement dite se trouve resserrée dans une étroite presqu'île, entre deux cours d'eau qui sont d'allure contraire ; la Saône fainéante. mollir Arar, semble à peine trouver la force de s'unir au i{hône. fleuve de vertige et de désordre qui resie jusciu'au bout de sa course un torrent agrandi... Le Lyonnais est un mystique Jntermiltent, secoué par le rude travail. C'est un inachevé. Rien ne se conqdéte ici, ni les monuments, ni les idées. C'est la cité du rèv<' et du réel, du chrélien austère, du visionnaire et du sectaire, de la folie soudaine et de la raison coutumière... C'est la ville couverte d'institutions de bienfaisance qui semble allier dans la charité la douceur infinie du chancelier Cerson qui a enseigné et est mort chez nous, au socialisme pieux de Valdo et des « Pauvres de Lyon », aux méthodes pratiques de saint VineenI de Paul ( i).

(0 Lron a r/'Jxposilion unwerselle de 1S89, p. 5, 6 et :, Storck, éditeur, Lvon, i8yo. '

Et M. Aynard d'ajouter :

Michelet seul, par sa divinalion propliétique, a pénéiré en partie noire secret, en résumant Lyon dans la grande opposition de ses deux montagnes: la montagne mystique et la montagne qui travaille: Fourvièreet la Croix-Uousse (i).

Oui, le caractère lyonnais est formé d'un étrange niélan"*e de mysticisme ardent, de froide raison et de vaillant courante au labeur. Au milieu des brumes de ses fleuves, il réllécliit, peut-être lentement, mais quand une conviction a pénétré dans son Ame, il s'y dévoue jusqu'à la frénésie. Aussi, au milieu de sa population profondément honnête et profondément laborieuse, à travers tous les siècles, Lyon a-t-elle enfanté d'innombrables martyrs de la liberté de penser depuis les compagnons des Pothin, des Irénée. des Blandine, qui mouraient pour l'idée chrétienne dans les arènes de l'antique colline de Fourvières, jusqu'aux tisseurs de la Croix-Rousse qui tombèrent dans les rues de la cité pour leur travail et leur pain aux douloureuses journées de i834.

Et nul, en eflet, n'a mieux dépeint le caractère Ivonnais que Michèle^ écrivant :

C'est une chose l>i/,.irre et contradictoire en apparence que le mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme aujourd'hui Lyon et Strasl)ourg. Mais c'est que nulle part le corps de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières sont à portée, la nausée vient hientùt. La vie sédentaire aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise celte fermentation ntérieure de l'àme. L'ouvrier en soie, dans Ihimiide obscurité des rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis

(i) Lyon à l'Exposition iiniK^erselle de iSSf), p. 5.

moral de doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus do victimes les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceu.x-ci, disciples du marchand Vaido, Vaudois ou Pauvres

Sara lioslagnol, de Lucernc. 4gée de soixante ans, ayant refusé d nvoquer le nom de Marie, « un soldat lui ayant enlevé une faÛeile quelle porta, , et la lu, ayant plantée au bas du ventre, la fendi tou e

«tr^^Z^rë deTgr.;;- ''" '"'^ ^''"^ '"' ^"^^ '« '^'^ («--

de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir au.x premiers jours de l'Kvangile. Ils donnaient l'exemple d'une louchante fraternité ; et cette union des cœnrs ne tenait pas uniquement à ta communauté des opinions religieuses. Longtemps aprc.s les Vau, dois nous trouvons à Lyon des contrats ou deux amis s'adoptent i un I autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie (.).

Quelle ville mieux que Lyon pouvait donc être, dans les ténèbres du moyen âge, le berceau du mouvement hérétique qui, des le xii*^ siècle, allait s'efforcer d'affianchir et de fonder la liberté des peuples?

La prédication de Pierre Valdo devait être religieuse : sa doctrine devait prendre ses racines dans les arcanes de la théologie ; en apparence, il devait être seulement un réformateur hérétique ; mais, au fond, le mouvement qu'il allait déterminer n'en devait pas moins être social et économique.

Tous les mouvements politiques du moyen âge se présentent, en effet, avec un caractère essentiellement religieux : cela était fatal à cette époque où la religion dominait tout, absorbait tout, à cette époque où la religion était intimement liée à tous les événements de la vie des individus, des familles, des cités et des nations, à cette époque enfin où la papauté, suivant le rêve d'Hildebrand, s'élevait en une toute-puissante théocratie dominant les peuples et les rois.

La religion ayant absolument délaissé le domaine spéculatif pour s'emparer de la vie politique et économique de l'humanité, tout mouvement social devait nécessairement être rehgieux, toucher aux dogmes de l'Église, comme tout soulèvement hérétique, en niant la suprématie absolue de la papauté et son omniscience, devait avoir son contre-coup nécessaire dans le domaine politique.

Ajoutez à cela l'effroyable misère du temps : les guerres, les pestes, les famines, venant s'unir aux épouvantables vexations des nobles et du clergé pour ruiner les peuples, les accabler, les torturer et vous comprendrez pourquoi tous les mouvements populaires du moyen âge présentent à la fois le caractère de l'hérésie et le caractère socialiste.

Le clergé est tout-puissant, c'est TÉglise qui règne en souveraine ; la misère est si lourde qu'il est impossible aux

peuples affamés de la supporter ; ce sont les prêtres qui, par leurs crimes, leurs exactions et leur tyrannie, sont la cause première de la misère publique ; et ouvriers et paysans se révoltent à la fin contre ce joug odieux, ils se soulèvent ayant au cœur la haine aussi profonde que justifiée du clergé catholique, et ayant au cœur la foi en celte réforme, qui créera un état social nouveau, qui les aflranchira enfin de la tyrannie féodale et ecclésiastique, qui leur donnera le bonheur, qui apaisera leur faim en les débarrassant des maîtres qui les font souffrir en exploitant leur sang et leur labeur.

Tous les soulèvements populaires en France jusqu'en 1789 présentent cette marque de haine profonde contre le clergé inspirée par sa tyrannie et cette foi dans un socialisme réparateur inspirée par la misère et la faim.

Le christianisme, du reste, dans la théorie primitive de l'Evangile que ses prêtres continuaient à prêcher en lui donnant un démenti absolu par leur vie et leurs agissements quotidiens, poussait les réformateurs et les peuples tout à la fois à rêver cet état socialiste et à réclamer un retour aux principes de TÉglise des premiers jours. Par son esprit de fraternité et de solidarité, le christianisme, dont le clergé catholique invoquait les belles maximes et ne les pratiquait pas, verse facilement, quand on exagère ces doctrines, dans le socialisme : aussi tous les novateurs chrétiens se sont-ils plus ou moins recommandés de principes qui réglaient la vie économique des peuples en dehors de la hberté, qui faisaient vivre et agir l'État à la place des individus et aujourd'hui encore l'école catholique a inventé le socialisme chrétien, socialisme bizarre qui joint à la négation de la liberté la négation de Tégalité et divise les hommes en deux classes, la classe dirigeante et privilégiée qui gouverne, la classe obéissante qui sert et qui travaille : jolie théorie pour ceux qui se

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prétendent les disciples d'un Dieu charpentier, d'un Dieu né dans une étable !

Au moyen âge, alors que l'humanité n'avait pas encore pu élever son esprit aux sublimes révélations de la liberté, qui, un jour, détermineraient le mouvement de 1789, ce caractère socialiste devait être avec la haine du clergé la marque dominante de tout soulèvement populaire comme de toute réforme religieuse.

Aussi, dès le xu*" siècle, les hérétiques s'appellent-ils les Bonshommes y c'est-à-dire les défenseurs des paysans, des petits et des humbles ; aussi plus tard, aux xiir et xiv"" siècles, le double caractère socialiste de gens afîamés et ennemis du tyran, le clergé, se retrouve-t-il dans les Jacques^ ces terribles paysans soulevés par la faim qui faillirent s'emparer de Paris ; dans les Pastoureaux, qui, recrutés parmi les plus pauvres habitants des campagnes, sous Louis XI, parcoururent le nord de la France en égorgeant les prêtres.

Telle fut aussi, sous Charles VI, la double pensée qui animait, en Languedoc, 0 ces paysans, qui, furieux de misère, faisaient main basse sur les nobles et sur les prêtres, tuant sans pitié tous ceux qui n'avaient pas les mains dures et calleuses comme eux » (i). Tel fut aussi, au delà du Rhin, le double caractère du soulèvement des paysans en i525 et des anabaptistes en i538.

Au xu* siècle, mieux encore qu'aux xiv% xv« et xvi% le mouvement qu'allait créer Pierre Yaldo devait s'inspirer tout à la fois d'idées religieuses et de principes socialistes : il devait vouloir remonter aux temps et aux doctrines de la primitive Eglise, protester contre les agissements scandaleux et tyranniques de Rome et du clergé cathohque, chercher un

(i) MicHELET : Histoire de France, t. IV, 3, 91. Le chef de ces paysans s'appelait Pierre de la Bruyère.

remède à la souffrance du temps, tenter d'affranchir en les rendant plus heureux, en leur créant un état social nouveau, les pauvres, les petits et les humbles. Gela était si vrai que! dès le premier jour, ces hérétiques devaient être appelés par tous les Pauvres de Lyon.

Ce mouvement réformateur inauguré par Pierre Valdo et qui, durant les xiii» et iiv» siècles, eut un retentissement immense dans l'Europe occidentale, devait nécessairement sortir dune ville, dune cité industrielle et commerçante. La terre était trop lourdement asservie pour rien produire de fécond : l'âme des paysans était trop profondément endolorie par la servitude, trop inculte dans sa noire misère, pour que la pensée y trouvât une place, pour qu'un sentiment y régnât aulreque la colère et la haine ; aussi toutes les Jacqueries ne produisirent-elles rien et furent-elles de simples orages, terribles comme les cyclones qui balayent tout sur' leur roule meurtrière, mais qui ne créent ni la vie, ni la richesse. L'hérésie de Valdo devait s'inspirer de la raison elN de la pensée, et pour cela elle ne pouvait que sortir d'une cite, où l'esprit des artisans était parvenu à se développer au milieu des nécessités du négoce, malgré le joug féodal et théocratique : aussi l'hérésie de Valdo ayant un but raisonné une pensée, partant une idée, devait-elle être féconde et préparer, quatre siècles avant, le terrain pour la Réform.libératrice de Luther et de Calvin. Comme le disait Pelle gnno Kossi, « la liberté, n'ayant rien à espérer, ni du château, qui, fier de ses privilèges, la repoussait, ni de la chaumière qui ne la comprenait point encore, se renferma dans les villes, dans les bourgs ....

« La nouvelle cité fut le véritable berceau' des ' so'ciétés modernes et de notre civilisation (i) ».

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Au xii" siècle, par le soulèvement communal et par le mouvement hérésiarque et socialiste de Pierre Yaldo, Lyon et les autres cités allaient commencer l'œuvre de l'allranchissement de la patrie, de la libération de l'esprit humain, l'œuvre de la civilisation.

Fils du mysticisme lyonnais, les Vaudois devaient conserver au milieu des longues persécutions qu'ils allaient endurer la marque originelle, la foi ardente et l'inébranlable fatalisme, comme ils allaient être, durant près de huit siècles, les plus héroïques martyrs, les plus vaillants confesseurs de la liberté de la pensée.

Abeilard, à Paris, Arnauld de Brescia, dans la Haute- Italie, avaient tous deux, au début du xu® siècle, jeté le cri d'indépendance ; tous deux avaient distingué la raison de la foi et proclamé ainsi raffranchissement de l'esprit ; Arnauld de Brescia, en avance de huit siècles sur son époque, avait même prêché la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel et, à ses doctrines, les Bomains avaient chassé pour dix ans les papes de leur ville. Mais ni Abeilard, ni Arnauld de Brescia ne devaient réussir à fonder une secte : ils devaient passer comme de brillants météores dans le siècle, étincelantes lumières au milieu des ténèbres du moyen âge ; il n'appartenait ni à Paris, ni à Milan de déterminer le mouvement réformateur du xu'' siècle ; ce rôle était réservé à Lyon, ce rôle était réservé à Pierre Yaldo, qui, placé entre les deux régions extrêmes où Abeilard et Arnauld de Brescia faisaient entendre leurs voix éloquentes, allait puiser à ces deux enseignements pour fonder la grande secte hérétique qui ne cessa de protester contre l'omnipotence des papes, contre la tyrannie de la théocratie catholique, qui resta, en de longs siècles de silence et de servitude, comme l'unique revendication de la liberté de la pensée.

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Imbus des doctrines de l'Évangile, Pierre Valdo et ses disciples prétendaient ramener la chrétienté aux errements de la primitive Église, en détruisant les abus auxquels se livrait le clergé du temps. Aussi les docteurs protestants, du xvi« siècle jusqu'à nos jours, n'ont-ils cessé de prétendre que les Vaudois, à travers les âges, avaient conservé le dépôt de la vraie foi chrétienne, à laquelle la Béforme de Luther aurait donné un puissant es«or. C'est que, en effet, deimis

nus jusqu a notre époque, tous les sectateurs nouveaux,

tous les hérésiarques ont eu la prétention de remonter aux sources, aux habitudes, aux principes de l'Église des premiers siècles, de l'Église des catacombes. Pénétrés des beautés de l'enseignement évangélique, séduits par les héroïques exploits des martyrs, par l'esprit d'égalité, de charité et de fraternité des premiers chrétiens, alors qu'ils étaient persécutés, alors qu'ils n'étaient point encore devenus bomreaux à leur tour, alors que leurs pasteurs étaient proscrits et n'étaient encore point montés aux côtés de César sur le trône impérial, tous les apôtres de l'hérésie se sont réclamés de celte religion de pauvreté, de fraternité et de liberté, dont les principes (iusaient un si singulier contraste avec les errements de l'Église romaine, la richesse du pape et de son clergé, les atroces persécutions des tribunaux ecclésiastiques. Ce fut la pensée de Pierre Yaldo comme ce fut celle de Luther et de Calvin ; de nos jours, ce fut celle des vieux catholiques, ce fut celle des Grundtvig, cet évêque danois mort en 1878, qui, au milieu de notre siècle de scepticisme, a pourtant réussi à créer dans son pays une secte tout à la fois politique et religieuse. — Seuls, les Yaudois, parmi toutes les sectes chrétiennes, ont réussi à rappeler dans leur pureté les mœurs et les idées de la primitive Église.

Au moment même où l'esprit humain, que les tyrans ne peuvent jamais étouffer entièrement, se réveillait en un mouvement d'hérésie mystique sans lendemain sur les bords du Rhin et dans les villes populeuses des Flandres, il affirmait sa vitalité et son indestructible puissance, à Lyon, en une hérésie qui, malgré son incessant martyre, ne faillirait jamais à braver la Rome pontificale, demeurerait, au haut des Alpes, comme l'éternel effroi de la tyrannie catholique, comme l'invincible protestation du droit, de la justice et de la liberté.

Les partisans de Valdus, les Vaudois, écrit Michelet, s'annonçaient d'abord comme voulant seulement reproduire l'Église des premiers temps dans la pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les Pauvres de Lyon. L'Église de Lyon avait toujours eu Ja prétention d'être restée fidèle aux traditions du christianisme primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander la permission de se séparer de l'Église. Uepoussés, poursuivis, proscrits, ils ne subsistèrent pas moins dans les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cabrières, sous François I", jusqu'à la naissance du zwinglianisme et du calvinisme, qui les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent en eux, pour leur Église récente, une sorte de perpétuité secrète pendant le moyen âge, contre la perpétuité catholique (i).

Quelle est l'origine de Pierre Valdo? Il semble bien résulter de tous les écrits laissés par les historiens que ce fut un riche marchand de Lyon qui, frappé de la grâce divine, abandonna les biens de la terre pour se consacrer à la réforme des abus, à la défense des malheureux, à une grande et sainte œuvre de rénovation religieuse et sociale ; mais quel est le lieu de

(i) Histoire de France, t. III, p. 9.

un iMiiiinii MiifT r n;r^— ^^'r^ifirt—ijfTj

naissance du grand hérésiarque du xii^ siècle. Cela est absolument obscur. Gomme les écrivains anciens l'ont appelé tout à la fois Pierre Valdo et Pierre de Vaux, beaucoup, à

« Martiia Gonstantina. de Saint-Jean, femme de Jacques Barrai, fut attrapée et saisie par les massacreurs, après en avoir vu cruellement massacrer plusieurs autres devant ses yeux; ils lui coupèrent ce qu'ils purent des parties honteuses, et hiy fendirent le ventre; ils lui coupèrent aussi les mammelles qui leur paraissoient, disoient-iis, exlraordinairement belles : c'est pourquoy ils les portèrent jusques à Macel en Piémont, où ds les firent fricasser, et les ayant mises dans un plat à table, d'autres soldats y fut venus à l'impourveue, comme on leur faisoit accroire que c'estoient des emph*ires, ils en mangèrent avidemment une partie, et comme les autres leur dirent que c'estoient les mammelles des femmes des Barbets qu'ils mangeoient, l'un d'eux prenant mal de cœur alla rendre gorge, et les autres querelloient ceux qui les leur avoient présentées. »

l'époque moderne, sinon tous, ont supposé qu'il avait tiré ce nom du village où il était né. Or, comme nous l'avons montré dans un chapitre précédent, le nom de Valdo avait

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été donné à Pierre des Vaudois au lieu que lui-même ait donné le sien aux montagnards hérétiques des Alpes, « ce qui a donné sujet, dit Léger, au grand et judicieux de Bèze de nous assurer dans son livre des Hommes illustres, p. 985, que bien loin que les Yaudois des vallées eussent pris leur nom de Valdo de Lyon, lui, tout au contraire, a premièrement été nommé Valdo, parce qu'il avait reçu sa doctrine des Vaudois ; voici ses mots : Quelques-uns ont tenu qu'ils avoient eu pour chef un marchand de Lyon, nommé Jean, et surnommé Valdo : en quoi ils sabuseat^ vu quau contraire ce Jean a été ainsi surnommé, parce quil étoit des premiers entre les Vaudois. Et de fait, c'est ce qu'ont entendu ceux qui l'ont surnommé lui-même Valdensis » (i). Les auteurs de la basse latinité appelaient donc notre hérésiarque Valdensis ; ceux qui ont les premiers écrit en Irançais ont traduit Valdensis par de Vaux. Et alors ceux qui sont venus après ont cherché dans cette dernière dénomination un nom d'origine et, sans l'ombre d'une raison, sans preuve aucune, ils ont affirmé que Pierre était né à Vaulx-en-Velin, petit village du Viennois sis aux portes de Lyon. Marchand et artisan, cela est certain, il est plus que probable que Pierre, qui appartenait à la classe riche, en ce temps de corporation étroitement fermée, était fils lui-même de marchands et d'artisans et par conséquent citadin et Lyonnais ; il devait l'être si l'on considère qu'il était déjà riche dès sa jeunesse, puisqu'il était jeune encore quand il abandonna les biens de ce monde pour prêcher sa réforme ; il devait l'être, surtout enfin, si l'on considère qu'il était instruit : au xu^ siècle, un fils de paysan n'avait nulle culture intellectuelle ; au xii*^ siècle, un fils de paysan ne pouvait, jeune, avoir acquis la fortune commer-

(1) MusTON : Origine des Vaudois, p. 296 et 297.

ciale ; quant à la fortune territoriale, la terre appartenait aux seuls seigneurs, cette fortune, Pierre ne pouvait l'avoir puisqu'il était certainement roturier : il était roturier puisqu'il étaife commerçant et que, au xii^ siècle, sévèrement fidèle aux préjugés du temps, nul noble ne dérogeait à sa naissance en se livrant au négoce. Riche, commerçant, instruit, Pierre Valdo ne pouvait donc être noble en un siècle 011 les nobles n'étaient point instruits, où ils ne se seraient jamais occupés de commerce ; riche et instruit, il ne pouvait être fils de paysans en un siècle où tous les paysans étaient d'une pauvreté immense et d'une ignorance profonde ; riche dès sa jeunesse et commerçant, en un siècle où les jurandes, les corporations et les maîtrises emprisonnaient tous les travailleurs en d'étroites barrières, empêchant les fils de simples ouvriers de s'élever au patronat et s'opposant à ce que des étrangers vinssent s'établir dans les cités, il était fils de riches artisans et d'artisans lyonnais; Pierre Valdo n'était point fils de cultivateurs, il n'était donc point né en un petit village ; Pierre Valdo était donc citadin, enfant de riches artisans lyonnais. Lyon est donc nécessairement et fatalement la patrie de Pierre Valdo.

Quoi qu'il en soit, deux villages se sont disputé Thonneur d'avoir donné la naissance au grand hérésiarque du xii^ siècle. Doux villages se sont disputé est une vaine formule de rhétorique : car, en ces villages, bien peu de personnes connaissent le nom de Pierre Valdo ; mais enfin les écrivains ont attribué à deux villages le mérite d'avoir été le berceau du célèbre réformateur, Vaulx-cn-Velin aux portes de Lyon et Vaux, dans le Bugey, aux pieds des grandes montagnes sébusiennes..

Vaulx-en-Velin, c'est l'opinion générale qui le désigne. Pourquoi? Uniquement parce que c'est un village situé à

cinq ou six kilomètres de Lyon, baigné par les flots du Khone, noyé presque dans les lônes et les marécages formés par le grand fleuve. Son nom et sa proximité de Lyon l'ont seul mdiqué aux auteurs qui ont écrit sur Pierre Valdo et qui d âge en Age. ont répété la môme affirmation sans même la discuter ou la raisonner.

Un seul aute.ir a songé à Vaux-en-Bugev et encore est-ce une simple allégation. Dans son remarquable livre sur 1 lusloirede la Bresse et du Bugey, mon vénéré ami Cbarics Jarnn écrit: « Pierre Valdo élail-il né à Vaux, petit village du Bugey, entouré et comme cerné par trois grandes abbayes, Sau,l-Hand.ert, And,ronay. Portes? Est-ce en voyant de si près ces maisons un peu décimes déjà de l'austérité primitive que Pierre conçut pour les clercs une si forte aversion > — Aujourd-bui encore de petites villes qui se souviennent d'avoir été sujettes des bénédiclins, il y a quatre-vingt-dix ans. ont pour la domination du clergé une répugnance particulière. Qu en elait-d du joug présent et pesant si son seul souvenir agit ainsi .^ (i) »

Jarrin ajoute que ,< Pierreémigra de sa montagne à Lyon », selon un usage qui existe encore souvent dans le Bugev et qu'il y fit fortune. ~

C'est une pure allégation ne reposant sur aucune donnée historique et contraire en fait à toutes les habitudes des pauvres cultivateurs du xi.» siècle comme à tous les us commerciaux de cette époque.

Quant au voisinage des antiques abbayes bénédictines et cisterciennes, quelle que soit la redoutable terreur qu'il inspirât, il ne saurait sullire à déterminer le lieu de nais

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sance du réformateur ennemi du clergé alors que, en tous heux a cette époque, sur le sol de rKurope occidentale élevaient des couvents aux mœurs aussi dissolues, J Ijranme aussi lourde, au despotisme aussi cruel q^e le mœurs la lyraimie et le despotisme desmonastères d'Ambronay, de Saint-Mambert et de Portes

Le coquet village de Vaux, qui repose doucement au pied des derniers contreforts des montagnes du Bugev d vra donc renoncer à la gloire d'avoir donîié naissancefun g.and l'erelique et se contentera, avec ses vaillants ^ign..l.o„s d t "e une démocratique petite cité vivante alors q. e ses a^t q oppresseurs, les abbayes de Saint-Hambert 1 d'Ainbr n ^ on, e nunesot que cellede P...,es, absolument déchue,

"T '""^^«"-' "■-' P'- "ne voisine redoulable. ni niemc gcnanle.

Ce fini osl vrai ot r'nci \ rM.« i i •

mérite de I.,. • i - ''''' ''"'''■"' 'i''" '«^ient leu

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