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PRÉFACE

Lorsque les feuilles commencent à tomber, c'est le moment pour les littérateurs de réunir en volume colles de leurs pages qu'ils considèrent comme définitives. Car la Postérité en personne est là, à nos portes, qui attend, et, à considérer le nombre de livres que l'on soumet à son futur jugement, il est probable qu'elle aura pour principale occupation la lecture des romans et nouvelles. Et même il faut croire que, n'ayant pas le temps de tout lire, elle devra réserver une partie de sa besogne à la Postérité suivante. Forcément, il y a des noms qui s'égarent dans le désordre de ce comité de lecture; ainsi s'explique que tant d'écrivains attendent encore leur tour de célébrité.

Afin de ne point courir un tel risque, nous avons résolu de mettre notre part de gloire en viager : c'est plus sûr. Après examen de nos œuvres complètes, notre éditeur nous dit :

— De qui sera la préface?

— Il faut une préface?

— Assurément : c'est de première nécessité. D'abord, c'est joli à l'œil : du caractère elzévir au début engage l'acheteur. Et puis la préface est la meilleure des présentations : jamais on ne supposera que M. X... (de l'Académie française) recommanderait une chose sans valeur. J'ai vu écouler de la sorte des inepties monstrueuses; ce n'est pas pour vous que je dis ça.

En outre, sur la couverture, on met en grosses lettres le nom du préfacier, tandis que l'on met en lettres minuscules le nom de l'auteur. Le passant, trompé par cet ingénieux stratagème, emporte le livre; rentré chez lui, il s'aperçoit de son erreur. Mais il est trop tard. Les myopes s'y font tous prendre.

— Avez-vous un préfacier attitré, le préfacier de la maison?

— Non. Cherchez, cela vous regarde. Prenez dans le Botlin la liste des fournisseurs spéciaux.

Le premier nom que nous trouvâmes fut celui de M. Zola. Médan n'est pas loin de Paris : nous primes le train.

Au moment où nous l'abordions, M. Zola était en train de labourer son champ. D'un revers de main il s'essuya le front, s'appuya sur sa houe et nous demanda le but de notre visite :

— Une préface? Mes chers enfants, je vous approuve; il est bon d'avoir recours à un maître lorsque l'on va publier son premier livre. Le préfacier est la sage-femme

ne me vanlc pas trop. Je ne demande pas mieux que de vous assister. De quoi traite votre livre? Quelle est son importance?

— Il comprend deux cenls pages.

— Allons donc! vous vous moquez de moi! Je n'accorde pas mes services pour moins de quatre cenls pages.

— Deux cents pages grand in-octavo, représentant plus de trois cent soixante pages.

— C'est déjà mieux. Vous auriez pu parfaire le compte. Enfin! Et vous agitez une grande question sociale, n'est-il pas vrai? Vous remuez les foules et vous les menez, ainsi que des bataillons, dans la boue et dans le sang, jusqu'à l'assaut de la conclusion? Ce sont de sombres pages où crient la misère du prolétaire, l'abjection de la bourgeoisie, l'angoisse de la chair, le mysticisme de l'amour; de larges peintures à fresque où déborde en teintes crues l'imagination d'un voyant de lettres; une luxuriante forêt vierge d'idées et d'images, embroussaillée, inculte et néanmoins grandiose? Car l'écrivain, selon moi, est une force de la nature, qui ne se discipline pas. L'Art est dans le mépris de l'Art, comme « la véritable éloquence se moque de l'éloquence », suivant l'expression de... Chose... Machin.. .

— Pascal, cher maître.

— Vous croyez? Soit: suivant l'expression de Pascal. Vous peignez les hommes à bras raccourcis; vous domptez l'œuvre, sans mettre de gants, comme les écuyers domptent les chevaux sauvages....

— Non, cher maître. Tantôt nous avons raconté de menues historiettes sans conséquence, tantôt nous avons montré dans la lanterne magique les figures des gens connus. Nous avons griffonné nos réflexions sur les faits de la vie ordinaire et, en marge, nous avons crayonné des bonshommes, pour l'amusement des grands et petits enfants. Nous avons cultivé notre parterre, et, avec le fumier que nous ont fourni nos contemporains, nous avons fait pousser des fleurettes de rhétorique.

— Bref, votre livre, c'est un recueil d'articles... de Paris.

— Cher maître, il y^a môme de la gaieté facile, des méchancetés pas méchantes et des à peu près ...

— Bien. Dans ce cas, messieurs, je me refuse à crier le boniment à la porte de votre bazar.

Et M. Zola cracha dans ses mains, les frotta l'une contre l'autre et, saisissant sa houe, recommença à labourer le champ des Rougon-Macquart.

M. Alexandre Dumas nous fit un meilleur accueil.

— Une préface? Mais comment donc! Enchanté! Il y avait longtemps que je n'avais écrit une préface. On se rouille- dans l'inaction. Je vous l'avouerai, je n'écris mes pièces que pour la préface dont j'orne le volume, et il m'est arrivé souvent de composer la préface avant la pièce. Au demeurant, la préface seule importe : le livre en est tout au plus l'illuslralion ou, si vous voulez, la démonstration. La Bible est un livre dont la Genèse est la préface. On aurait pu s'en tenir à

je ne sais pas pourquoi riiumanilé. d'accord avec Dieu, a cru devoir pousser plus loin. J'ai une grosse commande de préfaces pour Buéftos-Ayres, où I on édite mon théâtre; il paraît que, là-bas, on exige des remaniements. D'ailleurs, moi-même, je conçois la nécessité de certaines modifications, et au légendaire Tue-la! je vais substituer la maxime Bats-la! plus humaine et plus opportuniste (moins radicale). Vous comprenez, ces gens de terre chaude n'auraient qu'à prendre la maxime au pied de la lettre, et vous voyez d'ici l'hécatombe de femmes adultères. Il ne faut pas jeter le pavé de l'ours à la femme adultère. Expliquez-moi d'abord votre livre.

Traitez-vous l'importante question des rapports légitimes entre les sexes? Non? Alors, vous présentez une solution nouvelle en faveur des enfants naturels? Non plus? Et la fillemère, que faites-vous pour elle? Rien? Vous m'étonnez et m'attristez, vraiment. A part ces thèmes à discussion, la vie n'a pas d'intérêt.

— Cher maître, on ne nous a pas confié ces idées générales, dont vous êtes seul dépositaire pour la France et l'étranger. Il n'y a donc point de notre faute si nous ne sommes pas de profonds penseurs. D'ailleurs, à cette heure, il y a trop de profonds penseurs, et nous nous sommes bornés à nous établir une petite spécialité au rez-de-chaussée du Gil Blas, où, dimanches et fêles, nous débitons de l'ironie courante.

— Alors, je regrette, messieurs, mais la préface que vous me demandez n'est pas de ma compétence. Hormis les malentendus sexuels et les irrégularités matrimoniales, je ne saurais discuter. Allez donc voir, de ma part, mon confrère François Coppée ; il a toujours quelque chose à dire sur quelque sujet que ce soit.

La Dernière Griselte, à notre entrée, sourit doucement : M. François Coppée aime les Jeunes et tout ce qui lui rappelle la jeunesse qu'il s'imagine avoir eue.

— Entrez donc et soyez les bienvenus dans mon vieux Quartier Latin. Ah! vous me reportez à trente ans en arrière, lorsque je promenais mon premier livre. Comme c'est loin, tout cela! Je me vois encore! C'était en 1860 et quelques..., j'avais....

— Pardon, monsieur, nous venons pour une préface. En avez-vous une bonne, une solide, qui dure un an ou deux, quelque chose de joli et bien fait pour garçonnets de vingt-cinq à trente ans?

— Oui, oui, j'ai votre affaire. Je ne suis plus un débutant : je vous donnerai une belle préface, avec souvenirs. Les souvenirs font bien dans une préface. Tenez, j'y songe, j'ai en réserve une petite anecdote. C'était au beau temps du Parnasse; j'allais, à cette époque, au café des Mille-Colonnes, où je rencontrais le pauvre Glatigny, mon vieil ami Mendès, alors dans tout l'éclat de la jeunesse, el Dierx, qui a fait son chemin et qui est aujourd'hui bibliothécaire. Un jour du mois de janvier 1858 (mon Dieu!

je vois cela comme si j'y étais), Baudelaire me dit : « Mon cher Francis (car, à cette époque, je m'appelais Francis, et Sarcey s'appelait François ; depuis , nous avons troqué nos prénoms, et il a ajouté au mien une conjonction pour lui donner plus de poids), Baudelaire me dit: « Francis... »

— Pardon, monsieur, vous vous égarez : nous ne désii'ons pas un chapitre de paléontologie, mais une petite préface.

— J'entends bien. Ce qu'il vous faut, c'est, tout posé, un rappel de ma chère jeunesse, de mon temps d'études, alors qu'en compagnie de plusieurs camarades, dont quelques-uns sont morts aujourd'hui, j'élablissais déjà les bases de....

Il n'y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Nous le laissâmes.

M. Bourget préfacie volontiers. Il nous reçut. Selon l'ordinaire, il était très las ; de temps à autre, comme son monocle, image instable de sa non moins stable psychologie, glissait de son arcade sourcilière, il le rattrapait au vol, d'un geste de doute résigné; et je pense que ce geste, d'abord adopté pour déguiser sa maladresse à porter le monocle, dut induire le Maître au scepticisme qui l'a illustré.

Il nous déclara qu'il ne pouvait rien pour nous..., accablé de travail..., une grande commande de roman d'analyse pour une importante maison d'ameublements anglaise.... Et lui crispait la face une douleur intérieure due à l'amertume de ses cogitations, due peut-être à la migraine causée par ses efforts à maintenir sa lentille de verre. Aussi bien, il nous demanda si nous avions pénétré profondément dans l'àme de la mondaine moderne ; sur notre réponse négative, il nous éconduisit.

M. Marcel Prévost, quand nous l'abordâmes, était en train de sectionner des vierges. Il les découpait en morceaux et ne laissait intacte que la partie médiane de leur individu, la seule digne d'attirer l'attention du romancier. Il nous posa quelques brèves questions :

« Pourrai-je émettre des considérations inédites sur le roman romanesque? Vous êtes-

vous occupés de rAmour-Gcste, le seul geste qui soit beau? » Nous nous taisions; il se remit à son prochain roman : les Quarteronnes.

M. Clarelie fut exquis de courtoisie. Il nous affirma qu'il se trouvait honoré par notre démarche, et que sa gratitude ne s'éteindrait qu'avec sa vie. Certes, nous pouvions compter parmi les jeunes gens les plus lalenteux qu'il eût lus, mais nous comprenions que dans sa situation..., les fonctions qu'il remplissait..., la responsabilité et les charges.... Bref, à son immense regret, il se voyait contraint de décliner la distinction que nous lui offrions.

M. Marcel Schwob, le Roi des Épouvantcments, préfacie, lui aussi.

Nous frappons à sa porte; un ogre , vient nous ouvrir, un ogre améri- /( cain. Il nous demande, froidement :

Préface? » Qu'est-ce?

— Vous savez bien, ce que l'on met en tête du livre.

— Ah! oui, j'y suis. Cela vient du latin prœ, avant, et fari, parler.

Messieurs, je suis trop bien élevé pour parler le premier. Je ne

dirai pas un mol : vous pouvez me hacher menu et ensuite me plonger une dogue dans le cœur, je ne parlerai pas avant mon tour. Quand f on veut une préface, on l'exécute soi-môme, et on ne va pas déranger les gens chez eux pour leur demander des choses dé-

nuées de sens. Voilà ce que j'ai à vous répondre. Et je vous conseille de prendre la porte et de vous sauver à toutes jambes: sinon, je lâche contre vous cinq vipères cornues de l'espèce la plus maligne, deux molosses sauvages, un essaim de mouches de charnier et des spectres, cmpuses, lamies, chauves-souris, vampires, larves, gnomes, djinns, en telle quantité que l'air sera obscurci.

Rentrés chez nous, nous avons réfléchi : le Roi des Épouvanlements nous avait donné le meilleur conseil. En somme, on n'est jamais si bien servi que par soi-même. Et, puisqu'il nous faut une préface, nous mettons à la ICtc de notre livre le récit que voilà.

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