ACTUALITÉ
Aî(x fortunalos Nimhim.
(Trad. : Aux riches Nimois.)
Un peu d'actualité, n'est-ce pas? Parce que nous en avons assez, des courses de taureaux et des histoires de Cempuis, et de la loi sur la presse dont on nous rebat les oreilles depuis un*an. Donc, je vais vous raconter un fait-divers encore assez récent et dont les journaux se sont peu occupés.
Il n'y a pas bien longtemps (car, qu'est-ce que le temps? Un clin d'œil de Dieu), s'élevait, à la place où se trouve actuellement la rue Paradis, un jardin immense, peuplé d'animaux de toutes sortes que l'on ne songeait pas encore à préserver des agaceries du public par des grilles et des treillages. Il y avait
des éléphants en liberté qui vivaient très heureux, des éléphants gâtés ; il y avait des plantes rares en telle abondance que ce n'étaient plus des plantes rares. Ce jardin était appelé « Paradis », comme je l'ai dit. Pourquoi? Le secret professionnel empêcha seul Je Démiurge de nous le révéler.
Dans ce jardin il y avait encore des arbres merveilleux, des oiseaux splendides....
— Des oiseaux do Paradis?
— Parbleu ! Et des mouches roses, et vertes, et bleues. Il faisait beau tout le temps : tiède en hiver et frais en été. Il y avait encore dans le Jardin un homme et une femme; à cette époque florissail la coéducation des sexes.
— A propos, que pensez-vous de la coéducation des sexes et du système de M. Robin?
... Je reviens à Adam et à madame. Ils vivaient tout nus, comme vous et moi, sans aucune arrière-pensée mauvaise. Adam ne disait pas à sa femme : « Ma chère,
vous êtes trop décolletée ! j et Ève ne disait pas à son homme : « Mon chéri, vous avez une tenue trop négligée. » Après tout, ils étaient chez eux.
Advint qu'au printemps de celle année-là (ça n'est pas d'hier! comme ça nous repousse, hein?) — au printemps tout était frais et joli comme son titre, — Adam et Eve ressentaient un inexprimable malaise, à tel point qu'Adam dit à Ève: « Appelle-moi Daphnis », et Eve répondit: « Appelle-moi Chloé ■». Et ils échangeaient des paroles dénuées de raison.
Leur malaise augmentait toujours; ils se roulaient frénétiquement dans l'herbe et cherchaient en vain le pourquoi de cette aventure.
On sonna : c'était le serpent (à sonnette, bien enlendii; en ce temps-là, les serpents "à sonnette ne s ciaient pas encore fait mettre à l'éloctricité). Laissant Adam vautré à môme le gazon, Ève alla au-devant deTophidien. qui lui dit : — Comme vous avez les mains brûlantes!
— Et vous, comme vous avez les mains froides!
— C'est parce que je me porte bien. Vous, vous devez avoir la fièvre.
— En effet, et je ne sais pas à quoi cela lient. Mon mari est dans le môme état..
— Avez -vous essayé de la pommolhérapie?
— Non. Qu'esl-cc que c'est?
— Ah ! voilà !
Et le serpent entama un cours d'anatomie comparée et de botanique gynécologique. Il lui apprit que le pommier était l'arbre de la science et que l'arbre de la science était l'arbre généalogique de l'humanité. Il lui fit les dernières recommandations et se retira discrètement.
Ève alla, toute pensive, vers l'arbre, tâta les pommes, prit la plus mûre, mordit dedans; elle trouva le fruit si bon qu'elle songea un instant à le manger toute seule. Mais le serpent lui avait dit que c'était mauvais pour la santé; elle porta le fruit à Adam. Ils se mirent à le manger chacun par un côté ; au bout de quelques secondes, leurs lèvres se rencontrèrent. Adam murmura : « Appelle-moi Serge ». Ève soupira • « Appelle-moi Albine ». Et ils se firent subir les premiers outrages. Or les animaux s'étaient mis à les regarder, curieusement; des instincts s'éveillèrent en eux. Adam et Ève leur donnaient le mauvais exemple, et, singes avec guenons, coqs avec poules, porcs avec truies, etc., etc., le Paradis au grand complet se rua dans l'orgie romaine.
Les ânes apprirent leur métier aux ânesses, les taureaux flirtèrent avec les vaches et les demi-vaches.
Ce jeu plut beaucoup à Ève, il plut également à Adam. Chaque jour, Eve entraînait Adam sous l'arbre et cueillait une, deux, trois, quatre, cinq, six pommes, et, quand les pommes à portée de la main furent consommées, Ève secoua l'arbre pour en avoir d'autres, ou monta dessus. Le pommier s'exténua à produire des fruits, et Adam s'exténua aussi à les manger. Seule, Ève prospérait, devenait de plus en plus appétissante. Et, dans tout le Paradis, le même phénomène s'observait : les boucs, béliers, coqs, singes, taureaux, etc., etc., maigrissaient à vue d'œil, tandis que leurs compagnes prenaient de l'embonpoint.
— A propos de taureaux, que pensez-vous des courses de Nîmes? On a mis à mort six animaux. A la Villette, hier, malgré les ordres du gouvernement, on en a abattu mille fois plus.
— Cela ne regarde ni vous, Nîmois.
Chacun son métier : les taureaux seront sauvegardés. Où en étais-je?...
... Et maintenant, Ève, enragée, cueillait les pommes avant qu'elles fussent mûres; elle grimpait au plus haut de l'arbre, et vite dégringolait avec un fruit.
Le jeu amusa d'abord Adam; il mangeait d'autant plus de pommes qu'à cet âge l'estomac n'était pas encore blasé. Chaque soir, comme le Grand Condé, il couchait sur les positions de l'ennemi.
Bientôt, il ressentit les premières inquiétudes, il n'y avait presque plus de pommes; mais il remarqua les petites mouches roses, bleues et vertes; il les mangea. Adam en eut de nouvelles forces.
Mais Ève ne se montrait point satisfaite, et elle soupirait : « Nous sommes trop isolés, ici; ça manque d'hommes. »
Elle en était réduite à tromper son mari avec lui-môme.
Le pauvre Adam commença-ail à en avoir assez. Il arriva qu'ayant mangé trop goulûment, Ève avala un pépin; cela lui tourna sur le cœur. Et elle déclara qu'elle ne
mangerait plus de pommes. Il était temps : le pommier n'avait plus de fruits et Adam toussait beaucoup.
Les semaines suivantes, Ève parut dégoûtée; nouveau malaise. Elle souffrait et se plaignait. Elle dit à Adam : « Faisons-nous des vêtements avec des feuilles de vigne : ce n'est pas joli du tout d'clre ainsi nus. Regarde : les arbres ont des feuilles. Ayons des feuilles comme eux. » Us prirent des feuilles de vigne, qu'ils maintinrent tant bien que mal, grûce à un procédé dont les statues ont gardé le secret. J ai dit que c'étaient des feuilles de vigne demi-vierge. On ignore pourquoi ils avaient divisé la vigne.
A propos de vigne, je vous signale le nouveau livre de Jules Renard, intitulé le Vigneron dans sa vigne. L'avez-vous lu?
— Oui, je l'ai lu : le Jules Renard et les Raisins, fable. C'est un petit bijou d'écriture; il y a une maxime admirable : « C'est l'homme que je suis qui me rend misanthrope ».
— Le major Heitner disait : « Ce sont les femmes que j'ai suivies qui m'ont rendu misogyne ».
... Au bout de neuf mois, Ève fut prise de douleurs épouvantables. Elle se tordait et hurlait devant Adam, qui ne savait où se mettre et se bouchait les oreilles en criant : « Mais elle me tue ! elle me tue ! » En désespoir de cause, il alla trouver le serpent. L'obligeant serpent refusa d'abord de venir : « Voyons, c'est agarant, à la fin! Vous ne pouvez donc rien faire par vous-même? Il faut qu'on vous apprenne les choses les plus élémentaires. Jamais de ma vie je n'ai vu de gens aussi empruntés. Je me demande ce que vous deviendriez si je n'étais pas là. Et puis je n'aime pas rendre service : à secourir autrui, on ne gagne que des désagréments. Je suis sCir que vous médirez de moi dès que j'aurai le dos tourné. »
A force de supplications, Adam finit par fléchir le serpent, (jui se rendit à l'endroit oii Eve se tordait en poussant des cris. Premièrement, il sonna afin de rétablir le silence, puis il dit à >Vdam comment il devait s'y prendre, et ne se retira que quand tout fut fini. Adam était père de deux jumeaux, qu'il nomma Abel et Caïn.
Plus tard, les deux parents s'entretenaient de leurs enfants. Adam disait :
— Abel fera de la littérature, et Gain, de la sculpture. Je leur veux des carrières libérales. Dieu merci, nous n'avons pas besoin de travailler pour vivre; les deux petits seront à leur aise.
Le pommier était devenu florissant et couvert. Adam etÈve en mangèrent encore, mais avec plus de modération. Èvc n'avala plus de pépins : le bon serpent lui avait enseigné les précautions à prendre. Ils vivaient heureux; mais ils avaient un souci : leurs enfants qui ne s'accordaient pas.
îls grandirent, et, chaque fois qu'une querelle les divisait, les parents se reprochaient leur naissance ; à cette heure, la cueillette des pommes ne les intéressait plus, Et ils avaient définitivement recouvert leurs anatomies respectives, les trouvant par trop disgracieuses et fatiguées. Et quand ils en arrivaient aux disputes, Adam disait :
— C'est ta faute : pourquoi as-tu voulu manger des pommes?
— Et toi, pourquoi m'as-tu aidée à les manger?
Ils finissaient par se réconcilier en imputant les torts au serpent, qui les avait débauchés. Aussi, quand ils l'allèrent trouver pour lui demander conseil
au sujet de leurs enfants, il les mit dehors en leur reprochant leur ingratitude : « Je ne veux plus rien savoir de vous et de vos enfants : vous n'avez aucune reconnaissance. Arrangezvous comme vous voudrez. »
Mal élevé. Gain tourna mal et donna un mauvais coup à son frère, dont celui-ci mourut. Adam maudit son dernier fils. Désormais, le Paradis lui rappelait de trop tristes souvenirs. Il quitta le pays avec sa femme; ils allèrent s'établir ailleurs; lui, mangea son pain à la sueur
de son front, ce qui indiquait des goûts peu relevés. Elle, s'adonna au journalisme et fonda la Nouvelle Revue.
Voilà comment la désunion disperse les familles.
Intervieuj Im|)ériale
Depuis quelques années, le journalisme a complètement modifié les habitudes diplomatiques; aujourd'hui nos ambassadeurs sont tous correspondants de journaux, et les reporters — beaucoup plus actifs et beaucoupmoins cérémonieux que nos chargés d'alTaires — traitent les questions internationales, de quelque importance qu'elles soient.
L'interview, grâce à son caractère d'intimité prompte et de concision, est appelé à remplacer le vain formalisme des conférences. On connaît les résultats brillants que des essais de cette sorte ont donnés auprès de S. M. llumbert et de S. S. le pape Léon XIIL
Nous étions tout désignés pour aller interviewer l'empereur d'Allemagne. Depuis notre plus tendre enfance, nous avons travaillé pour le roi de Prusse, et Sa Majesté Guillaume II devait nous en être reconnaissante.
Trente heures de chemin de fer; nous arrivons à Berlin; le temps de chercher l'adresse de l'empereur dans le 7 ou/-Z^('>7/n ; nous hélons un fiacre qui nous conduit au Château. Nous demandons au concierge :
— Sa Majesté Guillaume II, c'est bien ici?
— Oui, messieurs. Vous le Irouverez avec sa cour, au bout du jardin, sous les tilleuls, à main gauche.
Notre voiture s'engage dans l'allée, et nous arrête devant une belle maison. Un groupe d'officiers nous regarde curieusement. Les uns étaient coifTés de la casquette des chefs de gare, en été (l'importance de ces détails historiques n'échappera pas aux bons esprits) ; d'autres portaient des casques en forme de gueule de crocodile; d'autres, des bonnets à poil ; enfin chacun selon sa fantaisie (qui doit être fantaisie de souverain).
Un officier, vèlu d'un superbe costume à brandebourgs, s'avance, la main tendue ; j'interroge :
— L'empereur d'Allemagne, peut-être?
— Lui-même. A qui ai-je le plaisir de parler?
Je nous nomme, et j'énonce le motif de noire visite. L'empereur ne se méprit pas sur l'importance de notre mission et reprit vivement :
— Ah ! enfin, vous vous êtes décidés à venir. Il est étrange que l'on n'ait pas songé plus tôt à m'inlerviewer. Soyez les bienvenus. Je me flatte de vous offrir ici une hospitalité au moins égale à celle que vos confrères ont acceptée de mon collègue le roi Humbert.
Je remarque aussitôt que l'empereur parle l'allemand avec beaucoup de facilité, non sans un certain accent germain qui n'est pas désagréable.
Ainsi il dit « Berlîne » au lieu de « Berlin ». On s'expliquera cette particularité lorsque l'on saura que les occupations et fonctions de Sa Majesté l'obligent à vivre au milieu d'Allemands.
L'empereur nous prend familièrement le bras :
— Vous me restez à déjeuner, n'est-ce pas? Je n'accepte pas d'excuse. Ma foi, vous mangerez ce qu'il y aura.
Il nous présente à l'impératrice, qui nous accueille avec une bonne grâce parfaite.
Elle aussi s'exprime facilement en langue allemande. Du reste, tous les personnages de la cour, à de rares exceptions près, parlent l'allemand couramment.
Sa Majesté manifesle le désir de nous faire faire « le loiir du propriétaire » avant le déjeuner. Intérieur assez luxueux : électricité, gaz, eau, téléphone à tous les étages, bref le dernier mot du confort. Comme nous passions dans le cabinet de toilette, Sa Majesté nous arrêta : « Après une nuit en wagon, on a besoin de se rafraîchir un peu; vous trouverez ici tout ce qu'il vous faut. » Elle fait mine de se retirer discrètement; nous la supplions de rester; elle y consent, et assiste à notre toilette.
I Puis nous passons dans la salle à manger;
on s'attable; voici le menu, simple et frugal :
^'^ f l" 'il
IIors-d'(L'uvic de saison.
Sole au gratin.
Répliques d'agneau à la plénipotentiaire. Salade macédoine.
Desserts variés.
Rudesheimcr, Skidam.
Pendant le repas l'entretien ne chôma pas; avec ce laisser aller de bon ton que les souverains affectent dans leurs rapports avec les journalistes. Sa Majesté nous narra diverses anecdotes de sa vie privée. De notre côté nous étalons une riche collection d'anecdotes facétieuses, qui amènent un
gracieux sourire sur les lèvres de l'empereur. Avec à-propos, je rappelai le séjour de notre compatriote Voltaire en Allemagne et j'ajoutai modestement :
— Toutes proportions gardées, car je ne suis pas encore Voltaire.
— Et moi, répliqua notre auguste amphitryon, je ne suis pas encore le Grand Frédéric.
L'enlrolien se poursuivit donc sur la musique.' A notre grand étonnement Sa Majesté traiiit un vif penchant pour Auber et Gounod. Nous prîmes parti pour
Wagner, afin de n'être pas en retard. Grâce à des concessions réciproques, nous en vînmes à établir la théorie de l'Art « qui n'a pas de patrie », nous dit notre éminent convive, et il ajouta : « dans la mission que le Ciel m'a confiée, je considère comme un devoir d'enrégimenter les beaux-arts ».
A ce moment un gros chien danois fait irruption dans la salle et fête son maître : — Voilà le plus sûr de mes amis et le plus constant : il me fut donné par mon ex-chancelier, en échange d'une cuirasse. Que pensez-vous de ces cadeaux symboliques?
Nous. parlions d'autre chose, lorsqu'une bande d'enfants envahit la salle; c'étaient les héritiers de notre hôte; il nous les nomma, énuméra leurs défauts et leurs qualités, sans partialité. 11 nous donna leurs titres dans l'armée active, puis il les renvoya :
— Laissez-nous, nous avons à causer, ces messieurs et moi Je compris alors toute la grandeur de notre rôle : les
destinées de l'Europe étaient entre nos mains et dépendaient de notre attitude. Sans fausse modestie, je dois avouer que nous fûmes à la hauteur dés circonstances.
Nous allâmes nous asseoir au jardin ; la tiède cordialité de ces premiers beaux jours nous disposait à de mutuelles concessions. Des cigares délicieux — entre parenthèses. Sa Majesté daigna ouvrir une boîte pour nous — des cigares délicieux furent allumés, l'empereur prit sa pipe; nous nous étions trop avancés pour reculer. Je déclarai donc, carrément :
— Sire, serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire pour la paix du vieux monde?
— Il n'y a pas d'indiscrétion. Mes projets sont très clairs et très nets. Je suis partisan de la paix. Pour tranquilliser les craintifs, je vous autorise à affirmer que je réprouve hautement la guerre.
— Si j'interprète congrûment ces paroles, j'aperçois que Votre Majesté ne reculerait pas devant un désarmement général.
— Pourquoi désarmer? Le militarisme est une excellente école de discipline; c'est la plus efficace éducation d'un peuple. Le militarisme utilise les forces dangereuses de la nation; il [assouplit les corps et les vivifie; il éveille les nobles sentiments, et rappelle sans cesse les devoirs envers soi-même et envers autrui; les beaux costumes rendent les cœurs fiers. Bref le militarisme n'a sa justification qu'en temps de paix.
— Que Votre Majesté me permette une question : pourquoi parle-t-elle toujours de luttes éventuelles?
— Ail! c'est le point délicat. Savez-vous que la position de monarque absolu est une des plus difficiles qui soient? Mon peuple est mené par un parti de fanatiques; si je les heurtais, ils ébranleraient mon autorité; pour les maîtriser, je dois hurler avec eux. De vous à moi, je confesse que je suis le plus pacifique de tous les hommes. Mjiis j'occupe les passions de quelcjues exaltés par des parades, des revues et des palabres.
Nous remercions Sa Majesté de ses loyales déclarations. Elle nous conduit dans un jardin d'hiver, où, tandis que l'impératrice et ses dames d'honneur nous versent le café, nous nous asseyons autour d un tapis vert. L'empereur bal les caries et nous explique le jeu de la Ti'iplice; il se joue à trois, avec un mort (l'Italie).
— Je prends le mort; vous, vous êtes l'Aulriche et l'Angleterre; c'est à qui fera le plus de levées de troupes. Ce jeu se joue comme la manille, sans changer d'adversaires.
Ainsi nous comprîmes que l'empereur nous indi(juait ainsi son système d'alliances. Il était temps de prendre congé; nous nous levâmes :
— Avant que vous partiez, nous dit l'empereur, il faut que je vous mène visiter mes arsenaux. Je ne prodigue pas celte faveur; niflisje n'ai rien à refuser à des journalistes.
Visité plusieurs forteresses. Pendant que nous prenions des notes sous sa dictée, Sa Majesté Guillaume II nous énuméra les forces de l'Allemagne et de ses alliés, nous dénombra les vaisseaux de guerre cl les canons, nous donna la formule des poudres et nous permit de prendre les plans des fusils nouveau modèle. Ah! nous n'avons pas perdu notre temps.
A la fin, Sa Majesté poussa la complaisance jusqu'à tirer le canon devant nous. Le temps pressait; nous avions rendez-vous le soir même avec la reine d'Angleterre.
L'exactitude est l'impolitesse des chemins de fer. Nous nous excusûmes auprès de l'empereur.
Il tint à nous conduire lui-même à la station et nous invita à revenir si nous avions besoin d'un supplément d'informations. Il nous chargea de commissions ami-
cales pour différents dignitaires, notamment pour le président de la République : — Ne suis-je pas son cousin germain?
Tandis que le train nous emportait, nous pûmes apercevoir encore la haute stature du souverain se détachant sur le gris de l'horizon.
Tel est le compte rendu exact de l'interview que nous prîmes à l'allié de S. M. Humbert.Tout porte à croire qu'elle aura des conséquences importantes pour l'orientation de notre politique. Sous peu nous publierons des interviews de la reine Victoria, du tsar, de la reine régente d'Espagne, du roi de Grèce et de l'empereur de Chine — si toutefois ces deux derniers souverains sont toujours sur le trône : par ce temps d'abdications, on n'est sûr de rien, avec les monarques.
Lia 1004° de
" Don Jaan "
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Plus une chose est vieille, plus elle est respectable; ceci explique pourquoi tant (le coquins s'obstinent à vieillir et pourquoi l'on entoure d'égards les séniles gredins. L'âge, qui bonifie le vin, bonifie aussi la musique : nous avons tout à coup découvert des qualités à la musique de M. Ambroisc Thomas, après l'avoir entendue mille fois. Faut-il que nous soyons décrépits pour en être arrivés là! Nous ne comptons plus par centenaires, mais par millénaires.
La direction de l'Opéra vient d'organiser aussi une représentation de gal« pour la 1004^ de Don Juan. Nous nous sommes aussitôt transportés au domicile du célèbre compositeur Mozart. On a prétendu que l'auteur de Don Juan était mort depuis longtemps; rien n'est plus erroné : Wolfgang-Amédée Mozart est bien vivant, au moins aussi vivant que M. Ambroisc Thomas. Depuis quelques années, dégoûté du monde en général, et des musiciens en particulier, il s'est retiré à la campagne, près de Paris, dans une jolie maisonnette. 11 y vit de souvenirs et de légumes qu'il cultive lui-môme. Pour occuper les heures
de la journée, il s'amuse à relever les fautes d'harmonie dans les partitions nouvelles, il se joue les œuvi'es des vieux maîtres dont personne ne songe à célébrer le centenaire, il repasse ses œuvres, et prend le temps comme il vient.
L'aimable vieillard vint nous ouvrir et nous fit pénétrer dans un petit salon Louis XVI, où un piano à queue jetait une note très moderne, si j'ose dire. Aussitôt énoncé le but de notre visite, le jovial centenaire s'exclama : « Elle est bien bonne ! Comment! on s'occupe de moi, maintenant? Et moi qui me croyais oublié tout à fait! Vous êtes bien sfirs qu'il s'agit de mon Don Juant C'est extraordinaire! je n'en reviens pas! Au fond, tout ceci m'est fort égal; MM. Bertrand et Gailhard peuvent contremander leur cérémonie ; je n'en vaudrai ni I)lus ni moins, et je laisse ces satisfactions de vanité à vos jeunes compositeurs. Je vous prie d'annoncer que, pour des raisons de modestie, je ne paraîtrai pas à cette représentation de
"ao-a. Voire pays, ainsi qu'il a coutume, ne fut pas hospitalier pour moi; il me fit l'accueil dont le petit Richard eut aussi à souffrir.
Le Petit Richard? Le Petit Sucrier, voulez-vous dire?
— Non, Richard Wagner, vous savez bien, qui a fait si jolies imitations de Mendelssohn ; si seulement il
)ulait être un peu plus sérieux et un peu moins habile ! Enfin, il se corrigera... Qu'est-ce que je disais? Ah ! oui... disais que vos compatriotes manquent de discernement. Ils admirent dans mon œuvre la Flûte enchantée, une bluette; soyez sûrs que ma m.usique de chambre les assomme. Ils n'ont aucun goût musical. Mais revenons à Don Juan, qu'ils viennent de découvrir. J'ai eu la curiosité d'aller deux fois à l'Opéra. La première fois, on donnait mon ouvrage; dans les loges et dans les stalles, des conversations animées distrayaient les spectateurs de l'ennui que leur causait la pièce; à peine si, au moment de la sérénade, il y eut un instant de silence; quand le Commandeur entra, tout le monde était parti; don Juan avait grande envie de s'en aller aussi, et il l'aurait fait si le Commandeur, homme de devoir, ne l'avait retenu par la
main. Je partis, désolé.
« La seconde' fois, lorsque j'entrai dans la salle, on jouait une petite chosette d'un Jules Massenet. Cet homme est bien malin : il a compris que les Français ne vont pas dans un théâtre pour entendre de la musique, et il l'a remplacée par la plus franche cordialité. [Ici, le cher Jtomme fut saisi d'un accès d'hilarité toute qermanique.) Voyez-vous, les essais ont été concluants : les compositeurs étrangers, vous les recevez à coups de pommes cuites; quant à vos compositeurs autochtones, vous leur refusez même ces pommes, qui les empêcheraient de mourir de faim. Alors, ce n'est plus la peine de s'entêter à vous jouer de belles choses, dont on ne recueillera qu'un profit posthume. »
Puis Mozart s'assit au piano et continua de nous parler, en jouant tout bas des motifs de Don Juan :
— Oui, le grand vice de l'opéra, tel qu'on le pratique..., est le manque d'unité dans l'inspiration.... Tenez,
moi qui vous parle, je n'y ai pas
(^chappc! J'avais enlciulu jouer le Do)i Juan de votre Molière. En rentrant chez moi, je me dis : « Tiens! tiens! il y a peut-être à tirer parti de ça; on en ferait quelque chose avec du travail : une pantomime ou un ballet. » J allai trouver Paul Meurice, faute de Louis Gallct. et je le priai de me confectionner un livret le plus tôt possible.... r.a ne traîna pas. allez! Huit jours après, j'avais mon livret, que l'on me traduisait (Ml allemand : vos paroliers sont plus forts que vos musiciens. Vous êtes, vous autres Erançais. un peuple de librettistes. Je me mis à l'ouvrage. Et voilà comment j'ai fait Don Juan.
A ce moment, un municipal entra, porteur d'un écrin. Mozart ouvrit la boîte et
poussa un cri de. surprise :
. — Bah! Le Nicham! Pourquoi donc? Est-ce que je liens à ces futilités !
Nous suppliâmes le vieux maître de nous permettre de lui passer le cordon autour du col; il y consentit de bonne grâce, et se mit en bras de chemise. Ce fut une minute solennelle.
Avant de nous retirer, nous lui-demandâmes ce qu'il pensait de Mignon.
— Mignon? Une femme ...
Oh ! vous savez, moi, les femmes, c'est fini.
Non le pai/s ou fletiril l'homme rangé, l'opéra d'Ambroise. Ce nom le mit en joie : il trépignait, malade à force de rire :
— En ont-ils des noms, vos compositeurs!... Jules..., Thomas.... On dirait qu'ils les ont choisis exprès. Ce n'est pas sérieux, voyons!... On fait de la musique de chambre avec des noms pareils....
Nous comprîmes qu'il n'y avait plus rien à apprendre de lui. Lorsque son accès fut passé, nous nous levâmes. Il nous dit :
Si vous désirez un supplément d'informations, allez donc trouver don Juan lui-même. Il vous renseignera mieux que moi.
Comme nous le quittions, nous l'entendîmes qui répétait entre ses gencives :
— Thomas... Thomas... elle est bien bonne! Ces Allemands ont de fort grossières plaisanteries.