‹ Les Veber's, les Veber's, les Veber'sChapitre 12 sur 32 · AS · texte numérisé non relu

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lettres gravées, jetée par la fenêtre de la prison et ramassée par un pêcheur, il l'a niée avec véhémence : jamais les Capétiens n'ont jeté l'argent par les fenêtres.

« Enfin il a corroboré ma théorie des énigmes historiques, qui ont toutes pour cause une blague méditée par un souverain joyeux. Ainsi il n'y a qu'à examiner le procès de Jeanne Darc : le rapprochement avec la chevalière d'Éon s'impose. Il se pourrait que Jeanne ne fût pas morte sur le bûcher. Les dépêches chiffrées, indéchiffrables, encore une fumisterie royale ; les correspondances secrètes, toujours des passe-temps placés à la fin de chaque chapitre de nos annales, comme des rébus à la fin d'un illustré. C'est excellent : ça occupe les gens et les détourne d'aller au café.

« — Quels sont vos projets actuels?

« — Oh ! je vais m'occuper un peu de la question du Faux Smerdis, que l'on délaisse, à ce qu'il me semble. »

Ainsi l'incident est clos pour six mois au moins. Passé ce temps, on en reviendra de nouveau au Masque de Fer, et puis encore à Louis XVII, et ainsi de suite, tant qu'il y aura des éruditsetdes revues sérieuses.

lies Concoati^s da Conservatoire

(Ces noies rapides ont été prises au fond d'une baignoire . Ceci suffit à expliquer leur peu de clarté.)

Neuf heures du malin. — Nous allons reconnaître nos places. Déjà deux jeunes personnes d'agréable apparence se sont emparées des deux fauteuils de premier rang, et, comme elles ont eu la délicate attention de se coiffer d'énormes chapeaux, il est probable que « nous entendrons sans les voir le doux bruit des sources » (Coppée: sérénade de Severo). Les journalistes causaient avec animation. Quelques jeunes gens, en habit, rôdent autour d eux : ce sont des concurrents ; des anciens lauréats, engagés à l'Odéon, pensionnaires du Français, promènent des faces sereines de gens arrivés. On a déjà fait cette remarque : Les gens arrivés ont des figures de parvenus.

Neuf heures un quart. — Entrée solennelle des membres du jury, M. Ambroise Thomas en tête. Il ne paraît pas trop fatigué par les concours précédents; il est encore vert, ou plutôt vcrdâlre. Derrière lui passe M. Alexandre Dumas fils. Je me place dans l'axe pour surprendre au passage ce fameux regard d'acier dont parlent tous les portraits de M. Dumas. Il faut croire que ce n'est pas l'heure • le regard reste

dans sa gaine. M. Roujon, directeur des beaux-arts, est aussitôt happé par quarante solliciteurs. M. Mounet-Sully passe ensuite, hagard comme si la Fatalité lui suggérait par hypnotisme d'aller juger les apprentis cabots. M. Deschapelles, qui est comme les peuples heureux : il n'a pas d'histoires et il a toujours peur qu'on lui en fasse. M. Claretie, venu pour les « prix à réclamer », toujours souriant, lance à M. Fouquier un regard qui signifie clairement : « Petit bonhomme vit encore! » Paraît ensuite M. Marck, le solitaire de l'Odéon, qui se contentera des restes de M. Claretie. On prétend que M. Jules Lemaître est de la fête. On enferme ces messieurs dans leur tourelle, afin qu'ils ne puissent pas céder à l'envie de se sauver.

Neuf heures vingt-cinq. — Le public se précipite dans la salle. La séance commence par un concours d'ouvreuses. Il s'agit de placer mille personnes dans une pièce qui en contient au plus cinq cents. Les élèves qui se sont tirées avec honneur de cette première série d'épreuves sont admises à l'épreuve finale, dont voici le sujet : On supposera que h critique du Temps est arrivé en relard. Il s'agit de placer Sarcey. C'est, comme toujours, Willy qui remporte le prix. M. Claretie l'engage aussitôt.

Neuf heures et demie. — Le concours de tragédie commence. Le président du jury secoue sa cloche. Mlle Roskilde commence. Elle incite M. Ravet à tuer son bienfaiteur: M. Ravel hésite, il a peur que ça ne lui nuise dans l'esprit de Sarcey.

Dix heures. — Mlle Page est venue faire des remontrances à M. Froment; elle le blâme de la quitter et de céder aux volontés du peuple romain; cela ne se suit pas : nous en étions restés à l'assassinat. De temps à autre, un vieux grenadier en civil s'avance sur le devant de la scène, prononce à voix basse un court monologue, où l'on distingue : « Mlle M... m... m... m... concourt dans le rôle de....; réplique M. M... m... m... » Aussitôt, M. Monteux, en habit, mais armé d'une épée, tue un de ses concurrents; le jury, désapprouvant ces violences inutiles, ne lui accorde qu'un second accessit. Le

vieux soldai revient encore et jette des brochures dans le trou du souffleur. Il se nomme Lescaut, et n'a que des liens de parenté très éloignée avec la Manon qui fit tant parler d'elle.

Dix lieures el demie. — L'ennui, un ennui dense commence à suinter; les alexandrins continuent à pleuvoir à verse et la pièce ne se suit toujours pas. Mlle Bouchetal, vêtue de longues gazes, ofl're avec insistance à M. Monteux un amour adultère compliqué d'inceste; elle s'écrie, en désignant du doigt le jury : « Les vieux m'en sont témoins, ces vieux qui dans mon flanc ont allumé le feu fatal à tout mon sang! » Aurait-on cru capables de telles lubricités des gens âgés et d'apparence paisible, tels que MM. Ilalévy, Dumas et Thomas! M. Monteux, jeune homme qui semble un tzigane en bourgeois, a déjà dit tout à l'heure son fait à sa mère, femme de Laërte; il rive encore son clou à Phèdre; il n'a pas de chance avec ses mères.

Mlle Camm-Roxane offre à son tour sa main et les accessoires à M. Mitrecey, qui refuse également. Qui donc avait prétendu que le Conservatoire fût des mœurs dissolues? Au contraire, les jeunes gens repoussent toutes les avances qui leur sont faites par de jeunes personnes plutôt jolies. Aussi, Mlle Camm appelle ses gardes, des eunuques en habit, et leur ordonne de clore le sérail.

Onze heures. — Les jurés tiennent bon: il paraît que, pour les retenir, on ne leur paie le jeton de présence qu'à la fin de la journée. M. Mitrecey se disculpe, devant M. Froment, du reproche d'inceste. 11 a un peu l'air d'un ouvrier zingueur, tandis

qu'Hippolyte, le Joseph du paganisme, était avant tout palefrenier. M. Froment occupe l'entracte par des imitations très réussies de M. Maubant. Il blâme M. Magnier-Abner de n'avoir pas la foi; c'est, d'ailleurs, le blâme que l'on a coutume d'adresser à tous les élèves du Conservatoire. A ce moment, je regarde le banc des critiques : tous crayonnent fiévreiisement sur les marges de leurs programmes. Comme c'est rassurant pour les malheureux qui se démènent sur le fond étrusque du décor immuable!

Onze heures un quart. — M. Magnier entre, s'assied sur une chaise et parle dans le nez de Worms, qu'il a préalablement caché au creux de sa main. Quand ce petit jeu a assez duré, M. Thomas l'interrompt en sonnant la cloche d'alarme.

Onze heures et demie. — Le public va déjeuner; j assiste à la sortie des membres du jury; ils paraissent très déprimés; INI. Claretie seul est toujours guilleret et fredonne allègrement des alexandrins de Racine. M. Sarcey, tel un taureau environné de mouches, marche assailli par les jeunes gens en habit. D'ailleurs la tragédie ne l'amuse pas; c'est môme cette considération qui lui a fait jadis quitter l'Université : on donnait trop de Corneille et de Racine et pas assez de Gandillot dans les programmes.

Midi. — Au restaurant. Got déjeune près de nous, avec deux dames : le chaste vieillard et les deux Suzanne. On se retourne pour considérer le doyen de la Comédie, ainsi qu'un cas inouï de vieillesse robuste, une curiosité quasi scientifique de verdeur et de santé. M. Got se rengorge. Deux patriarches se seront illustrés parleur tempérament — Lui et Booz.

Une heure. — Il faut rentrer : des groupes de critiques discutent encore avec animation ; ils s'informent de leurs opinions, se montrent de petits bouts de papier où ils les ont consignées pour ne pas les perdre, ce qui serait assurément fâcheux. Dans un autre groupe de critiques, on discute la nécessité des concours du Conservatoire. On parle d'une épreuve publique de lecture à première vue; les élèves, durant six mois, s'acharnent sur une seule scène d'un seul auteur; à part leur morceau de concours, qu'ils ressassent, ils ignorent toute littérature, etc., etc. Dire que voilà vingt ans que l'on se repasse les mêmes réclamations !

Les membres du jury regagnent leur chaire; ils sont, c'est visible, très émouslillés; ils se poussent du coude et se chuchotent des histoires raides. En bas, le public est houleux; il y a encore plus de monde que ce matin.

Une heure et demie'. — Le concours de comédie : les mêmes jeunes gens qui ce matin étaient rois et reines ne sont plus que marquis, princes et ducs; mais ça suffit encore pour produire des effets assez comiques. Il faut voir comme on comprend la distinction au Conservatoire! Il suffit d'écouter Mlle Lestât et M. Magnier marivaudant ensemble.

Deux heures. — Voilà l'Alexandre Dumas fils qui commence; ça n'est pas fini : M. Dumas va voir défiler tout son théâtre; on lui jouera le mauvais tour de placer

ses tirades en sandwich entre du Molière et du Musset. D'abord, Denise, de l'étude sociale pour feuilleton du Petit Jownial. On commence à regretter les alexandrins de ce malin. Une personne rondelette remplace Mlle Salmon et vient pour le rôle de Marine dans la Sérénade. Déjà, depuis quchiues minutes, nos deux voisines de baignoire ont commencé à nous donner à haute voix des détails biographiques sur les concurrentes. Ces détails sont d'une nature tellement intime que je ne puis les reproduire ici.

Passons vite. M. Jahyer, Fourberies de Scapin. M. Sarcey rit de tout son cœur; voilà dix ans au moins qu'il entend la môme scène à la môme époque, et — c'est plus fort que lui — il ne peut pas s'empêcher de rire. Au moins, il n'est pas blasé, lui : un rien l'amuse. — Le jury donne des signes d'inquiétude. Un jeune homme a eu la malencontreuse idée de prendre un rôle où l'acteur tire sa montre et dit : « Je prendrai peut-être mon train ce soir! » Allons-nous rester ici jusqu'à la nuit?

Trois heures et demie. — L'Alexandre Dumas continue à se dévider; tout nous paraît nuancé d'Alexandre Dumas, môme Mademoiselle de la Seiylière. Le théâtre à la cuiller ainsi dosé devient agaçant. Passons M. Noizeux; mais une petite jeune fille jolie comme un cœur lui donne la réplique d'Agnès ; tous les messieurs d'un certain âge et d'un âge incertain la dévorent des yeux; pour sûr, il va se produire un scandale. Aussi la petite jeune fille rentre dans la coulisse. Tant pis : elle était bien jolie à écouter. Encore M. Magnier, qui ne veut pas lâcher le nez de Worms. Puis Mlle Triolet, dans le Demi-Monde : je n'aurais jamais supposé que Dumas ait fait tant de pièces de théâtre. Grinfjoire, ça, c'est de Banville ; Dumas fait un instant relâche; M. Monrose interprète la « Ballade des Pauvres Gens ». De nouveau, la jolie petite personne fait une courte apparition ; celle-là, elle est sûre de

son prix l'an prochain, môme si elle joue comme une pioche.

Arrive Mlle Poncin, qui interprète la Suzanne du Mo)ide où l'o)i s'ennuie en joviale ribaude.

Alors le besoin d'un petit entracte se fait sentir; on mène boire les jurés, qui rentrent dans un état d'ébriété manifeste. Le public est de plus en plus nerveux; il désire autre chose; tout le monde s'accorde à dire que si M. Dumas venait interpréter lui-môme son répertoire la séance prendrait infiniment plus d'intérôt.

Quatre heures. — Un incident scandaleux se produit. iM. Jules Lemaître, qui s'ennuie, essaye de s'évader; trompant la surveillance de ses gardiens, il parvient à s'échapper; mais il est reconnu à la barrière; on le rattrape, on le ramène de force dans sa cellule

de juré et on l'attache sur sa chaise pour qu'il ne soit pas tenté de réitérer cette escapade.

M. Siblot est le jeune homme qui s'est fait remarquer, l'an dernier, par le concours où il n'a pas concouru : il s'est attiré des voles de félicitations; c'était bien joué; c'était surtout mieux joué que cette année. M. Rozenberg fait des tours d'acrobatie dans une chaise ; c'est tout récemment que l'on a ouvert au Conservatoire une classe de dislocation, dont le besoin s'était vivement fait sentir.

Et puis Coppée! Oui, le Passant. Comme, par décision du règlement, il est interdit de jouer en costume, Mlle Lara a adopté un vêtement de bicycliste qui se rapproche sans doute du costume de Zanetto. Le Passant est, à coup sûr, la plus curieuse production dramatique qui soit : ça réconforte comme un dessus de pendule. Mais l'attrait du numéro était surtout Mlle de Boncza. On l'attendait depuis trois heures ; il y avait des gens que l'on n'avait pu faire tenir tranquilles qu'en leur promettant la merveille des merveilles : « Mlle de Boncza, y a que ça de bon. » Elle s'est

laissé regarder, tandis que Mile Lara parlait.

Et puis ç'a été à son tour de parler. Elle concourait dans... dans du Dumas, parbleu! Dans quoi voulez-vous que l'on concoure? Elle était vêtue de noir, comme il sied à une femme fatale : cheveux noirs, robe noire, jais noir, yeux noirs et chagrin noir comme ceux du corbeau.

Pour finir, du Musset, \L Monteux n'a pas eu de prix; ça lui apprendra à ne pas choisir du Dumas, comme ses petits camarades.

Six Iteures. — Le jury est emporté sur des civières; on ranime ces malheureux en les exposant à l'air libre. Dès qu'ils peuvent parler, ils murmurent quelques noms, dont l'huissier Lescaut s'empare; aussitôt, nous assistons à une scène inoubliable, un petit concours d'attaques de nerfs. Le premier des concurrents, violemment ému, faillit se trouver mal sur la scène, et, à la suite, avec ce naturel et cette spontanéité qui sont les qualités essentielles du vrai comédien, tous les lauréats ont exécuté, chacun à son tour, la- pantomime de l'émotion.

Six heures et demie. — Tout le monde va boire.

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