SUR
Le 14 Juillet
Or, en 1789, nous prîmes la Bastille.
Comme on peut le conslaler, ceci s'est passé il y a plus d'un siècle. Néanmoins les Français ne sont pas encore revenus de leur stupeur, et, tous les ans, ils font le simulacre de reprendre la Bastille, histoire de se persuader qu'ils sont une nation libre.
La Bastille était une prison où S. M. le Roy colTrail les nobles; les petites gens n'avaient pas le droit d'y pénétrer. Le premier acte républicain du peuple français fut de détruire cette prison, tout aristocratique. Et, depuis, en signe d'égalité et de fraternité, on enferme pôle-mêle dans les mômes prisons les nobles, le Tiers Klat, le Quart État et ceux non classés, qui se fichent du Tiers comme du Ouarl.
Les desseins du susdit « Peuple Français » lorsqu'il détruisit la Bastille n'apparaissent pas très clairement. Les historiens s'accordent à déclarer qu'elle ne gênait personne; quelques-uns ont prétendu qu'elle n'avait jamais servi qu'à Lalude, qui se créa, grâce à elle, une réputation de mauvais aloi, et à Alexandre Dumas, qui l'aménagea confortablement.
Les cachots étaient inoccupés; en été, on y mettait à rafraîchir le vin du gou- Yorncur. Or la prise de celte forteresse a toujours été considérée chez nous comme le plus beau fait de liberté dont le peuple se soit rendu coupable. On sait pourtant quels en furent les résultats'.
I. Notis provenons obliiïcammcnl nos lecteurs que nous ne garantissons pas l'aulhenticilé de ces détails historiques: quelques-uns ont été volontairement faussés; nous avons agi ainsi pour appuyer plus fortement notre thèse, selon la coutume des historiens impartiau.\.
La Bastille, au moment où on "la détruisit, contenait neuf prison-
niers. Deux devinrent fous de surprise; un troisième, incarcéré depuis trente ans, se trouva si dépaysé qu'il demanda à être réincarcéré ailleurs; d'autres furent massacrés par leurs sauveurs, qui s'aperçurent trop tard de leur erreur (aussi bien, la mort n'est-elle pas une délivrance?). Les derniers ne tardèrent pas à périr : le trop brusque changement dans leurs habitudes les liquida promptement. Ainsi fut démontré que la liberté est un bien dont, il ne faut user qu'avec modération.
La garnison de la forteresse se composait de trente-deux Suisses et de quatrevingt-deux invalides; l'artillerie de la place n'était guère redoutable : les canons ne valaient pas grand'chose, n'ayant pas servi depuis la Grande Mademoiselle. Des pièces de rebut et des invalos, voilà ce qui défendait la Bastille. Le gouverneur, M. de Launay, ne passait pas pour un mauvais homme ; il obéissait fidèlement à sa consigne. Or l'obéissance est une des plus belles vertus militaires.
Le li juillet 1789, le peuple de Paris, qui avait faim, jugea bon de tromper cette faim en faisant un peu d'exercice; il se rua sur la Bastille. On somma le gouverneur de donner les clefs de la prison confiée à ses soins. En soldat digne de ce nom, de Launay refusa de trahir et organisa la résistance. Durant plusieurs heures, avec ses trente-deux Suisses, ses quatre-vingt-deux invalos et ses canons en toc, il tint en échec plusieurs centaines de mille hommes bien armés. Ses Suisses se battirent d'autant plus héroïquement qu'en leur qualité de Suisses ils eussent été excusables de manifester un peu d'égoïsme et de sauver leur peau. Les invalides gagnèrent un surcroît de horions. Les canons ne purent être employés. Dès qu'il vit qu'il ne pouvait tenir, de Launay songea à se faire sauter, avec la forteresse : il avait en cave vingt milliers de poudre. On lui fit observer qu'il était responsable de ses hommes : il ne suivit pas son idée.
Il prit le parti de s'en remettre à la générosité du peuple de Paris, qui a, suivant le proverbe, « mauvaise tète et bon cœur ». Il comptait sauver ainsi les compatriotes d'Edouard Rod et les éclopés. Or le peuple envahit la Bastille, égorgea de Launay, les invalides et les Suisses (il commit pourtant la faute d'épargner Cherbulicz); il pilla la prison, la démolit. Le soir, on dansa sur les ruines, on alluma des feux de joie,
tandis que les courageux magnanimes vainqueurs promenaicnl au bout des piques des tôles coupées et pendaient les fils, de l'Helvétic à la lanterne. Aujourd'hui, en mémoire de ce jour-là, on pend encore des lanternes; mais, depuis les traités de commerce, on économise sur les Suisses.
Tels sont les faits'. Nous fêlons annuellement l'anniversaire de ces faits, et nous avons adopté pour date le l 't juillet, non parce que c'est la veille du terme, mais parce que ça s'est trouvé comme ra. Toutefois, la menace des sommes à débourser le 15 (à midi) empêche nombre de bons Français de se réjouir aussi franchement qu'il conviendrait. Ici, une question importante se pose : Ou'est-ce que nous commémorons ? Car il faut que l'équivoque cesse. Des esprits audacieux ont avancé que l'on glorifiait les vainqueurs de la Bastille. Soit, mais, alors, à cauxe de quoi les glorifie-l-on?
Est-ce : 1" Pour leur courage? — Ils étaient plus de mille contre un, cl ceux qui étaient hors de portée de la mitraille poussaient les premiers rangs afin de les obliger à marcher el à éire héroïques malgré eux.
2" Pour l'acte lui-même? — Est-ce, en somme, accomplir une action sublime que de démolir une vieille prison? Supposez que, demain, le peuple se soulève, aille délivrer les malades qui sont enfermés à Sainte-Anne et rase rétablissement; même s'il a massacré, pour ce faire, plusieurs divisions d'artillerie, aura-t-il accompli un acte digne d'éloges? Non. L'acte scra-l-ii |)his méritoire si, au lieu de Sainte-Anne, on démolit la prison de la Santé? Non. D'abord, ça nous ferait une fête nationale de pins, el puis les prisons sont les endroits où l'on enferme les citoyens qui ont transgressé les lois, et le respect des lois est le premier principe sur lequel se fonde la conception d'un Étal vraiment libre. Donc, quiconque dégrade une prison attente aux lois el, par suite, à la libcrlé, et se rend coupable d'anarchisme.
ô" Pour les conséquences de cet acte? Nous avons dit que la Bastille ne servait qu'aux nobles, et aux aristocratiques mauvais sujets dont la conduite désolait leurs familles. Délivrer des nobles, c'est rendre service à l'aristocratie.
I. \ ce iiropos, j'oltscrvc niic depuis 80 nous félons ch.-uiue ;mnée un cenliMiaire. 11 esl tem|)S do s".irrcHcr: sinon, dans peu (le teiniis, nous fêterons sans nous en a[)erce\ oir l';uini\ ersaire du 18 Brumaire. Ce serait d un £roùt dcplorahle.
Enfin, 4", est-ce pour le lijnch sauvage du malheureux Launay cl de ses soldats, et du brave major de Losme, qui était la consolation des prisonniers? Evidemment non.
Dès lors, nous entrevoyons toute la signification de la Fête Nationale : ce que l'on entend fêter, c'est le courage des défenseurs de la Bastille. La Postérité, qui a pour métier de réhabiliter les mémoires injustement flétries, institua ces réjouissances en l'honneur des mânes des intrépides victimes, des Suisses et des invalos morts à leur poste. En France, nous estimons par-dessus tout le courage militaire; les infortunés garnisaires de la Bastille en ont donné le plus magnifique exemple. Esclaves de la consigne, ils se sont fait tuer sur les remparts.
Aussi, petit-fils respectueux, nous perpétuons le souvenir de leur brillante résistance et de leur admirable trépas en agitant des drapeaux russes et en allumant des veilleuses de couleur et des lampions, sorte de lanternes en forme d'accordéon.
Quel est le menu d'une fête nationale?
Dès le matin, on tire des salves de grosse artillerie, afin d'attirer l'orage, qui crèvera, l'après-midi, sur les feux d'artifice afin de les empêcher de partir le soir. Puis le bon bourgeois accroche à la fenêtre le drapeau
ri
nalional, dont chaque couleur rcprcsenlc une des opinions successives par lesquelles le pays a pnss<'': il y joint le drapeau de la Russie, qui est gouvernée par un autocrate; il enguirlande le tout de banderoles en papier, suspend des lanternes à des fils de fer, ferme sa porte à clef et file darc dare à la campagne pour deux jours.
Par contre, les gens de province accourent à Paris par trains de plaisir. L'aprèsmidi, ils vont voir la revue. En elTct, le gouvernement a la sage habitude de faire défiler les troupes le i i juillet, afin de rappeler aux Parisiens que, désormais, s'il leur prenait fantaisie de dégrader les monuments publics, ils auraient affaire à des forces plus sérieuses que les trente-deux soldats du régiment de Salis-Samade. On fait marcher les troupes sur les pistes où, d'ordinaire, on fait courir les chevaux, et, comme la saison est chaude, le défilé assez long, et I heure choisie, l'heure où le soleil darde à pic, les soldats sont assurés de n'avoir pas froid.
De quatre à six heures, jeux divers, à significations politiques et sociales, tels que le màt de cocagne, symbole du parlementarisme; course en sac, allégorie des élections (celui qui a le sac le plus large arrive le plus facilement), etc.
A six heures, averse torrentielle; cela est si bien passé dans les usages que l'on ne le mentionne môme plus sur les affiches programmes.
A neuf heures, illuminations; on donne aux prolétaires le spéciale de Paris en flammes. Des enfants s'exercent à l'anarchie en tirant des pétards dans les jambes des grandes personnes. Les personnages officiels ne se donnent pas le souci d'allumer eux-mômes les pétards municipaux et laissent ce plaisir à des hommes de peine. Le sujet des feux d'artifices ne varie pas : cascades de feu, le So-penl et la Fleur, soleils, la France florissante à l'inlériew et respectée à l'extérieur, le Char de l'État naviguant sur un volcan; bouquet; on met le feu à la tour Eiffel pour nous donner la passagère illusion de la voir définitivement brûlée; fantaisies lumineuses. Le soir, comme jadis sur les ruines de la Bastille, le peuple danse dans les carrefours. Quelques citoyens égayés chantent des chansons oîi il est parlé de « l'étendard sanglant de la tyrannie », sans^ réfléchir que le drapeau rouge est justement l'étendard delà révolution. Clôture : orage final.
Comme nous l'avons dit, ces réjouissances ne sont que pour les provinciaux; le Parisien les a en horreur. La veille du 14, il pari, prend le dernier train du soir et va coucher chez des amis (pii ont une villa dans la banlieue; il ne rentre chez lui que le lô par le i)remier train du matin. Le désir lui est venu, soudain, de s'étendre au j)icd des saules, au bord de la rivière, cl de communier avec la nature,
tandis que l'on s"agile dans les villes. Co jour do repos champôLre il l'apprécie mieux que tout autre jour férié ; c'est pour lui la Saint-Suave-Mari-Magno, et c'est aussi ce jour qu'il choisit pour réfléchir et s'analyser. Tandis que l'on tire des pétards là-bas, il se recueille, descend en lui-môme, établit son annuel inventaire psychologique : le Doit des chagrins éprouvés, l'Avoir des plaisirs ressentis, l'Actif des bonnes actions, le Passif des canailleries. A ses pieds, la rivière coule sans bruit, image de devenirs sans cesse identiques. Puis, lorsque la nuit arrive, il quitte les saules et rentre dîner, nuancé d'une noble mélancolie.
Ceci vous explique pourquoi, le 14 juillet, vous rencontrez le long des berges tant de gens étendus, silencieux et méditatifs. Après tout, sont-ce des ivrognes qui cuvent leur vin ou des penseurs qui cuvent leur passé? Nul ne le saura jamais....
Le soir, le Parisien grimpe sur le toit de la villa de son hôte et regarde, de loin, monter dans la nuit calme la frêle tige des fu.sées officielles. Et s'il passe dans l'air une petite brise de fraîcheur, il remarque, avec ce contentement égoïste des gens dont le plaisir s'augmente par le malaise d'autrui : « Tout de même, ils doivent avoir rudement chaud à Paris!... »
Cette année, il y eut un peu d'hésitation. On décida de supprimer la fête, puis on la rétablit, pour la supprimer encore, et la rétablir de nouveau. De là, perplexité des sergents de ville. Devaient-ils arrêter les marchands d'emblèmes patriotiques, coffrer les colporteurs de médailles commémoratives? Devaient-ils, au contraire, pavoiser leurs postes et encourager les musiciens des orchestres en plein vent? Les ordres se sont succédé, si bien que les sergents de ville ont fini par se désintéresser de la question, se sont croisé les mains derrière le dos et, figés sur les refuges, ont suivi d'un œil indifférent les embarras de voitures, les écrasements de bicyclistes et les attroupements autour des forains.
Que l'on y prenne garde! Cette attitude est significative. Nous aussi, nous commençons à nous désintéresser des réjouissances publiques. Cette année les provin ciaux sont partis déçus; ils ne reviendront pas. Et nous songeons avec inquiétude qu'à l'avenir le 14 juillet sera le jour où, d'un commun accord, tout le monde désertera Paris.
On a encore déterré Louis XVII.
II est écrit que l'enfant du Temple n'aura jamais la paix. Jadis, le cordonnier Simon venait le secouer brutalement tandis qu'il dormait, et lui criait : « Debout, Capcl! » Aujourd'hui, c'est M. Laguerrc qui trouble son dernier sommeil; mais, cette fois, Louis XVII ne veut plus rien savoir. On a beau le changer de bière, l'examiner à la loupe, le retourner en tous sens et scruter la carie de ses ossements : on n'obtient rien de lui. D'éminenls docteurs ont vainement cherché à lui tirer les vers du nez (c'est une figure) ; comme il estdil dans le Domino noir : « Il dort et n'en saura rien ».
Certes, parmi les gens les plus exhumés, Louis XVII tient la première place. C'est le cadavre Benoîlon : il est toujours sorti. De temps en temps, quand l'actualité chôme et que l'on commence à s'ennuyer, quelque avisé s'écrie : » Tiens! si qu'on déterrerait le Dauphin? » Et tout le monde accepte; le petit jeu est très demandé.
Il se joue à l'aide d'osselets et de papiers retrouvés. 4, 5, G joueurs, môme plus; on le joue avec un mort. Le 1" joueur, appelé le chercheur ou le curieux, ouvre le jeu; le 2', le médecin, pose de sa couleur; le 5<^, le chroniqueur, bal les caries, brouille les os, et joue à son tour; le 4'', le chartixle, intervient alors et pioche au talon, appelé ilwisier sfcrcl . Le jeu se poursuit jusqu'à épuisement d'argent. Quand l'intérêt languit, on lance un faux Louis XVII, qu'il faut faire prendre par un partenaire.
Le faux Louis XVII abonde; il n'est pas, je suis sûr, un de nos lecteurs qui n'ait connu le sien. Pour notre part, nous en avons connu au moins dix. Notre grand plaisir était de les inviter à dùier ensemble. Ils s'entendaient très bien ; nul d'entre eux n'eut le fol orgueil de se prétendre l'unique Louis XVII, au contraire. Ils rappelaient leurs souvenirs du Temple, les années de captivité, les mauvais traitements de Simon, et concluaient : « C'était le bon temps ». Au dessert, par manière de passe-temps, ils se montraient leurs sù/ne.s particuliers. Ils appartenaient à divers coips de métier: l'un était placier en vins; l'autre, monteur en bronze; l'autre, serrurier comme son
auguste père; un quatrième, garçon de bureau; un cinquième, palefrenier ; les cinq autres exerçaient des professions vagues, telle que celle de tondeur de chiens ou marchand de chaînes de sûreté. Hélas! la monarchie est tombée bien bas!!! Tous,
néanmoins, avaient le nez en bec d'oiseau, qui est la marque de la maison royale; tout exemplaire des Capets qui n'est pas revêtu de ce nez sera réputé contrefait, et, comme tel, passible des pénalités les plus sévères.
Chose étrange, ces faux Louis XVII avaient disparu depuis longtemps (sauf un, qui est devenu faux comte de Chambord), et nous ne songions plus du tout à nos dauphins, lorsqu'il prit fantaisie à M. Laguerre d'aller jardiner dans le cimetière Sainte-Marguerite. Ces hommes politiques retraités ont de fâcheuses plaisanteries. Quelle est l'intention de M. Laguerre? Espère-t-il encore ressusciter un prétendant?
Puisque tout est remis en qucslion, nous avons voulu en avoir le cœur net. Nous sommes allés interroger le membre le plus éminenl de la Société d'éludés historiques sur la Révolution : j ai nommé M. Bouvard, cjui, aidé du savant M. Pécuchet, écrivit l'admirable étude que l'on connaît : Cent (jiialre énigmes;, rébus polilkjues, crijptogrconmcs, dépêches chiffrées et jeux d'espnl à dire en société d'épigraphie à l'usage de l'École des chartes et autres.
M. Bouvard est déjà célèbre par ses études si curieuses sur la mort de César. 11 a découvert que César n'était pas mort aux ides de mars, mais que, prévenu à temps, il avait envoyé se faire tuer à sa place un étranger vôlu de noir, qui lui ressemblait comme un frère; quant à lui, fatigué de la vie impériale, il s'était retiré à Paistum, où il mourut d'un anévrisme vers 1828, en cultivant des roses, tel Alphonse Karr. Le savant critique nous reçjul à merveille : il avança, d'abord, deux chaises, puis
une opinion très originale.
Dès les premiers mots sur l'objet de notre visite, il était allé fermer les portes au verrou, avait entassé sur la lourde table de chêne une douzaine de livres, autant de dossiers, et s'était versé un verre d'eau. Ces préparatifs achevés, il débuta :
« l" M. Laguerre et
ses
docteurs s'égarent.
Les ossements déterrés par eux ne sont pas ceux de Louis X\'H, mais ceux de Marat. Vous n'ignorez pas que Marat fut tiré du Panthéon et inhumé on ne savait où jusqu'à présent. Sans le vouloir, M. Laguerre a retrouvé les restes du Sauveur du Peuple. Que l'on rende ces os au Panthéon, et n'en parlons plus.
« 2" Passons à Louis X\'1I, lui-môme. Eh bien, j ai découvert que Louis XVII faisait double emploi avec un autre personnage mystérieux, le Masque de Fer!
« Oui, messieurs, Louis XVll n'est autre que le Masque de Fer, et je vais vous le démontrer.
« On a vainement cherché l'identité du Masque parmi les contemporains du (irand Roi; ces recherches furent vaines, pour la meilleure des raisons : ce Masque de Fer n'était pas contemporain de Louis XIV. Supposez qu'on veuille cacher quelqu'un : on ne le cachera pas dans le Présent, où il serait trop aisé de le découvrir, mais dans le Passé ou dans l'Avenir. Ainsi, l'anachronisme défendra l'incognito dudit personnage. Vous suivez bien mon raisonnement? Si je veux dissimuler un personnage du temps de Louis XVI, je le place sous Louis XIV, et le tour est joué, on n'ira pas le chercher là.
« Mais moi, j'ai éventé In ruse. De l'aveu des soi-disant témoins oculaires, le
Masque de Fer aurait été interné au cimetière Sainte-Marguerite, qui était alors une île, désaflectée depuis. D'ailleurs, le cimetière est encore là ; si vous ne me croyez
pas, vous n'avez qu'à l'aller voir. Ceci est à la fois clair et probant.
« Un autre rapprochement vous convaincra : ces deux personnages ont été enfermés dans une prison. Troisième rap-
prochement : les deux personnages sont
morts sans que l'on puisse désigner au
juste de quelle maladie ni fixer à quel endroit précis on les enterra. Ètes-vous convaincus? J'ai mieux encore à vous offrir : les aveux de Louis XVII lui-même.
{Ici, la surprise nous fit sursauler.) « — Allons donc !
« — Parfaitement : je l'ai fait parler. A mon tour, j'ai ouvert la tombe, mais d'une autre manière. J'ai évoqué l'âme du Dauphin. Avez-vous remarqué que les érudits ne s'avisent jamais de recourir au plus simple? Quoi de plus simple que de convoquer les âmes des personnages historiques en réunion contradictoire et de les questionner? J'ai préparé une brochure sur YUtilité des tables tournantes dans la discussion des problèmes Idstoriques. J'ai obtenu des résultats merveilleux. Tenez, voilà un petit guéridon Louis XV qui m'en a conté long sur le Parc-aux-Cerfs ; cette console empire est très documentée sur les
associations maçonniques au temps du Consulat, Cette ganache ne tarit pas en anecdotes policières sur le coup d'État.
« Or, je soupçonnais déjà la vérité, car il n'est guère probable qu'un souverain tel que Louis XIV ait été assez peu sérieux pour mettre uia masque à une grande personne. J'invitai à dîner un Mage de mes amis, grand occultiste et grand tourneur sur tables. Au dessert, sans se lever, il a questionné Louis XVII, après l'avoir prié poliment de venir si ça ne le dérangeait pas trop.
Il a paru très contraiùé du bruit que l'on faisait autour de lui ; les voisins de caveau se plaignent du tapage produit par les exhumations.
« Puis il a abordé la question qui nous occupe. II nous a affirmé qu'il était bien enterré à Sainte-Marguerite, mais dans l'ile. On s'est trompé en cherchant à Paris : il faut aller à Cannes. Il m'a fait compliment de ma sagacité; en effet, il avoua qu'il était bien le Masque de Fer. Comme nous lui demandions pourquoi on l'affubla de cet instrument, il nous raconta que c'était une fumisterie de Louis XIV.
« Le Grand Roi avait l'esprit naturellement enclin à la plaisanterie (Cf. l'histoire
(les petits vers, rapportée par madame de Sévigné). Longtemps le monarque fut travaillé par l'idée d'en faire « une bien bonne » à la Postérité. Il imagina une de ces charges d'atelier, d'autant plus comiques qu'elles mystifient les personnes graves, adonnées à des études austères, les érudits par exemple, et les gens de la Société des Kludes histori(|ues, les membres de l'Institut, les clients de la Revue. Il conçut le projet de mellrc un masque sur une figure quelconque, afin d'intriguer les curieux des siècles sul)sé(iuonls.
« Sur ces entrefaites, les gardiens du Dauphin, au Temple, furent embarrassés de leur petit prisonnier, (|ui coûtait cher à nourrir. On lui mit sur la tcle le masque inventé par Louis XIV et on le fit passer pour mort.
« Il se promena ainsi à Sainte-Marguerite, à Pignerol, un peu partout, en tournée, afin d'intriguer aussi bien la province que Paris. Quand l'effet fut produit, on rendit la liberté à renfant, (jui en abusa pour ennuyer les monarques successifs durant cinquante ans.
« — Vous faites allusion à Naundorfl"?
« — Non. XaundoriT, c'est une autre afTaire. L'important serait de procéder avec méthode et de ne pas embrouiller les (juestions. Qu'est-ce (jue vous me chantez avec votre Naundorir, qui n'est autre <iue Napoléon I''', d'abord? Reprenons.
« Louis XVII n"a pas pu nous dire à quel endroit il jeta le masque. Il nous a parlé de Kouquet, qu'il a connu: mais il ne s'est pas encore expliqué pourquoi Simon l'avait surnommé Marchialy.
Quant à I hisloiro de l'assiette d'argent couverte