‹ Les Veber's, les Veber's, les Veber'sChapitre 21 sur 32 · Du grec )>£Yto, je dis · texte numérisé non relu

Du grec )>£Yto, je dis

-iu-

les sculpleurs d'images, dont les mains noueuses manient le ciseau et l'ébauchoir : Injalbcrt, émule de Praxitèle, Truphème, rival de Biais-aîné ; le peintre Konstûn, et Perret, aimé des dieux. Puis les jeunes débauchés, conduits par l'Intrépide Vide- Amphore et le Vieux Cratère ; les pédagogues, que dominait Linlilhax le Sage, (jui redoute la morl d'Eschyle et fut décoré de la Phalange d'Honneur parce qu'il

boit bien dans les festins." Enfin, les poètes : Paul, surnommé Arrèn ou le Mâle, le bouillant Marin, Clovis-à-la-chevelurebien-peignée, Ivan-pasteur-de-bœufs; j'en oublie; mais ils se pressaient nombreux comme les moutons aux portes de l'établc lorsque le soir a précipite Hélios dans les bras de Thalatta.

La trirème descendit le Rhône aux eaux ccumanles. Parfois, elle s'arrêtait ; alors les voyageurs descendaient, sacrifiaient des génisses et posaient la première pierre d'un monument d'utilité publique; ainsi furent fondés le temple du demi-dieu Montalivè et la colonne votive eu l'honneur du héros Émilios Augier. Le soir du premier jour, la trirème accosta une ville, Avignon riche-en-papes. Les Anciens de la ville, Stratège en tête, vinrent accueillir leurs hôtes. Le Taxiarque des pompiers leur rendit les honneurs militaires, et des joueurs de trompettes sonores les conduisirent au festin. Lorsque l'on eut mangé et bu, le vieillard inspiré Clovis se leva, se peigna les cheveux do la main droite, puis, empoignant de la gauche une coupe pleine, il déclama des vers harmonieux. Lorsqu'il eut fini, les archontes parlèrent, puis les logographcs, puis les histrions, puis les pédagogues. On fit venir des joueuses de flûte, et des danseuses asiatiques mimèrent des danses voluptueuses. Des hétaïres couronnèrent de fleurs les convives, et, lorsque l'Aube vint moucher les lampes de ses doigts pâles, les joueuses de flflle, les danseuses et les hétaircs furent dormir avec les archontes et les philosophes. On s'était amusé comme des Ésopes.

Le lendemain, les voyageurs allèrent voir la fontaine de Vaucluse. Ce fut une nouvelle occasion de boire; ils burent tant que le Polémarque de la gendarmerie se vit obligé d'en fourrer quelques-uns dans l'Ergaslulc pour tapage nocturne. Cependant, au festin, l'aède Clovis leva sa coupe en l'honneur de la fontaine de Vaucluse; il chanta les mérites de l'eau et les vertus des nymphes de la source. Mais il but du vin,

et les nymphes qui étaient présentes ne se targuaient d'aucune vertu spéciale. Comme

la veille, les joueuses de flûte et les danseuses réjouirent les assistants et menèrent

dormir les archontes ainsi que les philosophes.

Le tiers jours, Sarkè et ses compagnons fêtèrent le buste du Félibre Roumanilos. Selon la coutume, chacun parla devant le buste ; puis, sous la tente, un festin fut servi. Il y eut des estomac farcis, des ventres de truie, des gâteaux au miel, des congres, des anguilles du lac Copaïs et de la viande frottée d'ail. C'est alors que l'archonte Leygues prononça un discours en langue catalane, qui émut jusqu'aux ilotes chargés du service; les logographes pleuraient. Aussitôt, le délégué du Japon lui répondit en tartare-mandchou, et l'aède Mistral les remercia en pur provençal. Or les assistants, qui n'avaient pas compris un traître mot, confessèrent que nulle harangue ne les avait autant touchés. Ce que voyant, le poète Clovis Hugues ne put se contenir plus longtemps : il sauta sur la table et commença à déclamer. Il ne

paraissait point fatigué : de là l'épithète de Clialcostome ou Bouche d'airain qui lui fut décernée.

Le sixième jour, Sarkè commença à démêler l'âme grecque; il comprit pourquoi les musées sont encombrés de bustes et de statues : jadis, les Hellènes passaient ainsi leur temps à inaugurer des effigies d'hommes célèbres et à boire, parler et manger autour. Et il regretta ces temps héroïques où l'homme n'avait pas de feuilleton à écrire, et il fut triste dans son cœur.

Mais déjà les derniers jours des Tutupanpanathénées approchaient. Les voyageurs se rendirent en longues théories à Orange. Les prêtres de Dionusos les avaient précédés ; ils s'étaient enfermés dans le théâtre avec Klaretios et célébraient les mystères secrets. Nul ne pouvait entrer; on entendait seulement des rugissements, des cris stridents et des plaintes derrière le mur du temple.

Sarkè chercha un hôtel. Ils étaient tous pleins. Il descendit à l'hôtel de Londres et dit ces simples paroles : « Je suis Francisque, prêtre de Kronos. Le Temps c'est de l'argent. As-tu une chambre? » L'aubergiste lui donna la sienne propre et quatre esclaves pour le servir, plus un esclave grammairien pour l'aider dans ses travaux. Le soir même, après avoir retenu une place parmi les Chevaliers, Sarkè se rendit au théâtre. Mais il convient de le laisser parler lui-même : « Sarkè, fils d'About, à Adrien, fils d'Hébrard, salut.

« Je suis allé, sur tes conseils, à la recherche de l'âme grecque. Je crois l'avoir trouvée, et je l'éluciderai un de ces jours dans la feuille que tu diriges. Fils des Muses et des Rhéteurs, j'ai compris la douceur de vivre parmi les vers aux rimes ailées et

les banquets plantureux. J'ai vécu les tiques étaient écoutés, où les écrivains étaient classiques sans le savoir. J'ai assisté aux représentations; j'en donnerai une vague idée dans cette lettre.

« D'abord, on nous a servi une pièce d'un jeune, nommé Sophocle. Je ne suis pas l'ennemi des jeunes, quoique la grammaire prétende que la jeunesse est chose vaine. Le litre n'est pas mal trouvé : Œdipe roi. Le sujet est un peu mélo; mais le mélodrame a du bon : d'Ennery a fait fortune avec le mélo.

« Par exemple, le sujet est mal exposé. Par Zeus! il y a des règles; avant tout, il faut charpenter. OEdipe est un fils naturel abandonné; ce n'est pas mal trouvé. On reconnaît à ce trait un dramaturge qui a su s'inspirer de Richard Darlinglon. Le hasard a fait que ce jeune homme, s'étant pris de querelle avec un cocher, l'a tué d'un coup de fouet; cela arrive. Puis il

olympiades échues, au temps où les cri-

a épousé la reine du pays qu'il traversait. C'est ici que cela se gâte. Il n'est pas vraisemblable qu'une reine épouse comme ça le premier venu. Enfin, il vit assez heureux, lorsqu'une prédiction lui annonce de grands malheurs; le voici pris d'inquiétude. Vous direz ce que vous voudrez, mais cela n'est pas du tréâtre !

Est-ce qu'un homme sensé s'occupe de somnambules? 11 commence à ci'oire que le cocher inconnu pourrait bien être son père. Sa femme, Jocaste, essaie de le distraire; elle lui dit : « Ne te fais donc pas de bile, elmclc-toi de ce qui te regarde. » Comme elle a raison! En voilà une qui ne donne pas dans le symbolisme et autres fadaises ! La scène est assez émouvante, et je crois qu'elle aurait du succès à l'Ambigu. J'oublie de vous parler d'un vieux berger qui ne veut rien dire ; c'est lui qui a enlevé

jadis le petit OEdipe, sur l'ordre de ses maîtres, mais a omis de le tuer. Ça se complique aussi d'une épidémie; je trouve que l'auteur a eu tort d'accumuler tous ces détails et de faire intervenir les dieux, absolument inutiles. C'est la manie de la jeune école de fourrer du mysticisme partout. Enfin, OEdipe découvre le pot aux roses : sa femme est sa mère, et ses enfants sont ses sœurs. Par exemple, voilà

de la pure folie! jamais on ne me fera accepter ces énormités. Quel besoin de mettre l'inceste en scène! Vous devinez le reste : Jocaste se pend avec son bandeau. Moi, j'aurais mieux aimé le poison, qui est plus propre et plus dramatique.

« OEdipe se crève les yeux pour se punir de son crime involontaire. Là, l'auteur a manqué la scène à faire ; il pouvait mettre un tableau de cour d'assises : ça impressionne toujours le spectateur. A la fin, OEdipe, acquitté, se fût tué d'un coup de revolver; Antigone épousait le berger. Telle quelle, avec ses imperfections, la pièce

— as —

n'esl pas mauvaise, el je crois qu'elle fera de l'argent, pourvu que Sophocle consente

à remanier un peu son dernier acte el à élaguer le premier, qui est trop touffu. El puis il devra jeter çà et là quelques épisodes comiques pour reposer un peu son auditoire; du drame tout le temps, c'est fatigant : je vais au théâtre pour m'amuser.

« Quant à Anligone, du même auteur, j'avoue que je n'y ai rien compris. Il y a là-dedans un mic-raac de cadavres enterrés, de gens enfermés dans des cavernes et une invocation à la « douce lumière du soleil », qui, s'adressant aux lampes électriques, m'a paru très ridicule. Ce doit être encore du symbolisme.

« De jolies femme jouent celle ineptie : aussi j'ai mis trois oboles dans un étui de jumelles Flammarion; je vous assure que je ne les regelle pas. On m'avait demandé de faire une conférence; j'ai refusé, parce que, voyez-vous, toutes ces machines-là ne valent pas la peine qu'on parle dessus. « J'avoue néanmoins que Sophocle (retenez ce nom) a de l'avenir el qu'il fera un bon Sardou quand il aura « jeté sa gourme ».

{Ici finissent les pages retrouvées de l'ouvrage attribué faussement à Barthélémy

E sentiment qui eut l'honneur de donner son nom à un général et à un hospice est un de ceux dont se glorifie l'homme et surtout le journaliste.

On ne saurait croire combien on est sensible à la pitié dans notre corporation : nous n'hésiterons pas à accabler d'injures le confrère qui ne nous aura pas reconnu du génie ; mais, par contre, pour peu qu'un pauvre toutou ait la patte prise dans une roue de bicyclette, nous ne manquerons pas de nous attendrir sur son sort. Parmi nous, quelques-uns se sont fait une spécialité de la pitié, et chaque journal possède ainsi sa pleureuse à gages.

La pitié a ceci de particulier qu'elle fait consommer un nombre inouï d'exclamants (!) pour ce qu'elle comporte l'indignation, le commandement, la menace, un tas d'actions et de paroles violentes dont seules sont capables les personnes charitables. Ainsi mise à la mode, la pitié est devenue un sport auquel on s'entraîne, soit par la lecture des articles des fournisseurs spéciaux, soit par quelques exercices de socia-

lisme platonique, soit enfin par la défense et la protection des animaux domestiques et la méditation approfondie de la loi Grammonl.

Or, parmi les animaux domestiques, il en est un (juc l'on s'accorde à déclarer excellent pour l'attendrissement : c'est le taureau.

Le taureau se définit : un bœuf intransigeant, un bœuf qui n'a rien abandonné de ses droits et qui peut prétendre à toutes les fonctions, notamment les fonctions de reproduction. Le bœuf lui-môme est un animal plus eflacé, qui n'inspire aucune pitié

et que l'on peut tuer sans remords. S'il faut en croire la légende, des gens cruels auraient poussé l'inhumanité jusqu'à en manger; ce fait se serait produit récemment dans un grand restaurant du boulevard; mais on n'a pu vérifier.

Ordinairement, les vieux chevaux deviennent bœufs comestibles après leur mort; c'est là un des curieux cas de transformisme que la science constate sans pouvoir les expliquer.

Outre son sacerdoce génésique, le taureau remplit d'autres fonctions, dont la principale est de jouer à chat perché avec des bouchers bien habillés que l'on nomme toréadors. A cet effet, on l'enferme dans un cirque avec ces grands enfants

qui lui font mille niches, lui tii'enl la queue, lui picotent le dos, lui plantent de longues épingles enrubannées dans les omoplates, lui allument des mèches de papier sur la tête. Comme tous les caractères entiers, le taureau est susceptible. Il se fâche et en vient aux voies de fait; il voit rouge : on sait que le rouge excite tous les représentants de la race bovine et même quelques représentants du peuple, tels que M. Baudry d'Asson. Il (le taureau, pas M. Baudry d'Asson) se précipite sur le premier qui passe, et fonce dessus, tête baissée, cornes tendues.

Parfois, il rencontre un ventre de cheval ; il éventre ce ventre. Or, comme on désire épargner des frais de pensions aux veuves des picadors, pour éviter que le taureau n'abîme ceux-ci on lui agite devant les yeux un petit drapeau de gardebarrière signifiant que la voie (de fait) n'est pas libre. Enfin, arrive un gentilhomme plus miroitant que les autres, qui tue l'animal en combat singulier.

Les courses de taureaux, comme on le voit, ne sont pas autrement cruelles. Les peintres affirment qu'elles sont très, jolies de couleur; les sociologues les encouragent, parce qu'elles entretiennent dans le peuple le goût du massacre, sans lequel il n'est pas de révolution possible. Seules, les réprouvent les personnes qui sont tendres par profession ou par goût. Encore cette pitié est-elle assez peu déterminée : ainsi on n'a jamais su si elle s'appliquait aux chevaux que l'on fait éventrer, aux toréadors que la bête démolit, aux taureaux que le « prima spada » trucide, ou à. tous ces animaux ensemble. Sachez que tout le monde n'a pas la même pitié; il y en a dont la pitié s'arrête aux chevaux. Il y en a dont la pitié comprend même les spectateurs, qui doivent tant souffrir à voir répandre le sang. Il y en a dont la pitié ne dépasse pas la banlieue de Paris; d'autres dont la pitié va jusqu'à Orléans; d'autres dont la pitié s'arrête à la frontière ; d'autres enfin dont la pitié est à longue portée et se mêle des affaires de l'Espagne.

Quelques-uns de mes confrères ont signé une pétition humide de larmes : ils réclamaient que l'on fît cesser les courses de taureaux qui ont lieu dans le Midi. Nous avons refusé d'apposer nos griffes au bas du placet. Nous aussi, nous sommes sensibles à la pitié et nous ne voulons pas nuire aux toréadors en demandant la suppression de leur industrie. Il faut que tout le monde vive; mais, si tout le monde ne peut pas

vivre dans le môme temps el sous le même rapport, ne vaut-il pas mieux laisser tuer des taureaux et des chevaux fourbus, que de réduire les toréadors à mourir de faim ?

Notre pitié s'adresse à des animaux plus parisiens, el nous avons rédigé une pétition aux fins de supprimer le tir aux pigeons. *

Ce jeu sinistre et ridicule, quand va-t-il finir? Il rappelle le massacre des otages de la rue Haxo. On enferme des pigeons, de pauvres petits malheureux pigeons, dans des boîtes où ils n onl pas assez d'air pour respirer. Puis on ouvre à l'improvisle une de ces boîtes ; le pigeon, qui étoulTait là dedans, voit soudain la porte de sa prison ' s'écarter ; tout heureux d'ôtre délivré, il s'élance droit dans l'espace ; il est sauf : il va regagner son pigeonnier, sa couvée, sa femelle, ses amis; il est satisfait de vivre, d'ôtre au monde.... (Ici, nous abrégeons; mais on peut continuer ce développement durant une colonne.) Alors, un être horrible, un être à face humaine, un barbare qui guettait, un fusil à la main, ajuste rapidement, tire et tue net la pauvre bestiole; un affreux chien se précipite sur l'oiseau, qui se débat dans les dernières convulsions, et l'achève d'un coup de dents.

Il se peut que le pigeon ait échappe aux coups de feu; il regagne son colombier : le voilà sauvé! Non pas : on vient le chercher, pour, de nouveau, le fourrer dans la boîte à supplice, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'un bourreau plus adroit l'ait atteint.

Ce sport est stupide, bestial, cruel, sanguinaire, el ce sont des gens riches, des nobles, des êtres réputés civilisés qui s'y adonnent. Que faut-il penser de ces hommes? (Ici un autre développement sur la cruauté de ces hommes : nous nous contentons de l'indiquer.) Le pigeon est pourtant un bien joh petit oiseau; il accompagne Vénus sur les pendules, et les petits pois sur les menus, les femmes nues dans les tableaux de Bouguereau, et les ballons montés. Il symbolise l'Amour, la Fidélité, rinnocence et la Lubricité; il appelle l'amitié de l'homme aux heures où il n'appelle pas la sauce madère. Sa douceur et ses propriétés astringentes devraient le faire épargner. Or, à Monte-Carlo et au bois de Boulogne, on tue, chaque jour, par centaines ces symboles de l'amour.

Que penser d'une société où l'on admet de tels massacres? (Ici, terminer en laissant entrevoir le châtiment de la bourgeoisie et la colère du peuple vengeur.)

Notre seconde pétition fut pour demander la suppression de la chasse à courre. Voilà un malheureux cerf qui ne demandait rien à personne et qui vivait paisible gardien du silence des grands bois. Un matin, la foret est envahie par une horde de gens à cheval et vêtus d'habils grotesques, accompagnée d'une meute de chiens. Ces gens commencent par jouer du cor, comme en carnaval; puis, dès qu'ils ont aperçu le cerf, au lieu de le tuer à coups de fusil sans le faire trop souffrir, ils le pourchassent au petit galop durant des heures.

A la fin de la journée, la pauvre bête, épuisée, ahurie, rendue, se laisse acculer au fond de quelque impasse marécageuse. Les chiens se jettent sur elle et la déchirent. Alors, alors seulement, on se décide à tuer le cerf à coups de couteau. Et c'est le signal d'une immonde boucherie : devant ces messieurs et ces dames, on ouvre le

ventre du cerf pantelant, on tire à pleins bras les intestins, les entrailles, les boyaux, toute une tripaille sanguinolente. (Insister sur ce tableau, au besoin nommer une à une toutes les parties dont se compose le tube digestif.)

Les chiens se ruent sur ces débris fumants, les dispersent en tous sens, se les disputent en hurlant. (Description du grouillement des chiens sur la charogne.) Et c'est pour assister à ce spectacle que des ôtres civilisés se sont costumés en carême-prenant! C'est à la fois hideux et lâche. Le cerf est un animal poétique dont la seule mission, en ce bas monde, est de créer des portemanteaux et des manches de couteaux. Que faut-il penser d'une société qui.., etc., etc. (Voir plus haut : châtiment de la bourgeoisie repue et

colère du peuple vengeur.) La chasse à courre n'est pas plus excusable lorsqu'elle force un sanglier ou un simple renard. On l'a si bien compris que l'on a inventé l'expression « chasser le renard j pour désigner le pire état d'abjection où l'homme puisse tomber. Supprimez la chasse à courre.

Pendant que l'on y est, on pourrait supprimer les autres chasses; la chasse au chien d'arrêt, qui est une variété de l'exécution militaire. On pourrait aussi supprimer

chasse au chien

qui représentait un chasseur. La pauvre Conty! » Avec ou pour, a près sa mort,

l'exécution militaire, qui est une variété de la d'arrêt.

Souvenez-vous de cette émouvante affiche lièvre implorant grâce devant le fusil d'un bote offrait comme excuse : « J'ai un guide sans guide, le lièvre est destiné à la boucherie, caresser de la patte l'épiderme de nos belles mondaines. Que penser d'une société qui... (Voir plus haut.)

Notre troisième pétition fut pour demander la suppression des courses de chevaux. Comment? voilà de pauvres bôtes que l'on crève en une journée, en une course, on les cravache, on leur enfonce les éperons dans le ventre, on les esquinte pour le plaisir de trois mille énergumènes qui hurlent autour des barrières. Parfois, afin de causer des émotions, on plante, de place en place, des obstacles : les chevaux qui n'ont pas pris assez d'élan se brisent les genoux, écrasent leur jockey (mais ceci n'a pas d'importance), se couronnent, se rompent le col. Ces jeux barbares plaisent aux gens riches! Que penser d'une société qui.., etc., etc.

Notre quatrième pétition fut pour demander la suppression des combats dç coqs, tels qu'ils se pratiquent en Belgique et dans le nord de la France.

On prend deux coqs, on les arme d'une pointe d'acier attachée aux ergots et ou les lance l'un contre l'autre. Les deux oiseaux, excités par les cris, s'affolent, se déchirent à coups de bec; les lames pénètrent dans les chairs; au bout de quelques instants, on ne voit plus que deux choses innomables, rouges de sang, déplumées.

Le public applaudit, injurie le vaincu, acclame le vainqueur. Ce sont là jeux de décadence! Que penser, etc., etc.

Notre pitié était déchaînée, rien ne pouvait l'arrêter. Des prolecteurs attitrés s'occupaient des chiens : .donc, rien à faire de ce côté. Mais nous rédigeâmes une pétition pour demander que l'on supprimât les fiacres.

De tout temps, Paris a été surnommé 1' « enfer des chevaux ». Ces pauvres bôtes

ont à subir parfois dix heures de grand trot à travers les rues mal pavées. N'est-ce pas une honte que l'on souffre cela? On fouaille, on surmène les malheureux animaux. Et pourquoi? Pour favoriser la paresse des bourgeois obèses, etc., etc.

Nous avons en projet d'autres pétitions; par exemple, en faveur des chats. On prive ces pauvres bètes de leurs emblèmes masculins, on leur fait subir une horrible mutilation qui n'a comme fin que de les empêcher de courir la chatte. On fait subir le même sort aux cobayes, afin de fournir au vieillard vicieux de quoi « faire le jeune homme ». Nous pétitionnerons pour les cobayes et pour les chats.

Nous pétitionnerons pour les homards, que l'on coupe en morceaux tout vivants; pour l'anguille, que l'on assomme sur la pierre d'évier; nous pétitionnerons même pour la puce, une petite bête si travailleuse !

La pitié envers les animaux a ceci de précieux qu'elle dispense de la pitié

envers les hommes. La journée de huit heures nous laisse indifférents si on ne l'applique pas aux caniches tournebroches, et le sort de la femme dans les usines ne nous émeut pas autant que la destruction des hirondelles par les fils télégraphiques.

Donc, il faut encourager la pitié. Déjà, nous en avons constaté les effets bienfaisants parmi nous autres journalistes : nous avons renoncé à nous déshonorer mutuellement; l'air est saturé de poignées de mains virtuelles. L'accord se fera sur le terrain de la^ loi Grammont, et voici venir les temps où les plus durs seront amollis par la Saint- Médard de l'attendrissement.

Chronique Binancière

Quelques lecteurs nous ont priés de leur donner notre avis sur les placements. Nous leur répondrons, en premier lieu : «■ N'accordez aucune confiance aux chroniqueurs financiers : ils passent, pour la plupart, pour d'honnôtes gens, sans doute, mais ce ne sont que des poètes, de vils et négligeables poètes. »

En effet, le public s'imagine que rien n'est plus facile que de rendre compte des affaires de Bourse, de conseiller les achats, d'aligner les chiffres, de noter les cotes et d'annoncer les émissions, et que tout le reste est littérature. Mais les malheureux chargés de ce soin finissent tous par être frappés d'aliénation mentale ; à force de dénombrer les obligations et les actions et les parts de fondateur, ils perdent la raison; l'imagination se développe chez eux d'une manière insolite. Ils en arrivent à réaliser des abstractions : ainsi font les déments.

Ils prêtent une existence aux choses inanimées, supposent des conflits entre des bouts de papier, racontent les faits et gestes des coupons, ou, mieux encore, annoncent le bulletin de santé des idées générales. Ainsi, selon eux, la Spéculation est un

être animé : tantôt « elle s'affole », tantôt elle est « calme, tranquille, se repose ».

Et le Marché! Quel être sensible et d'une santé combien délicate! « Le Marché a été très impressionné par les mauvaises réponses des primes; après quelques heures d'inquiélude, sur une légère réaction, il a retrouvé son entrain; aujourd'hui, il était très animé. » Et il faut voir comme il traite les valeurs : « Les Marocaines, après avoir été délaissées, sont de nouveau recherchées. Comme Berlin s'en désaffectionnait, le Marché, toujours inconstant, a recommencé ses opérations sur elles. » Tu parles! un être si impressionnable!

Parfois, le chroniqueur soupèse les valeurs : « Le Gaz est lourd » : c'est le moment « d'alléger sa position ». A d'autres moments, il porte une main hardie sur ces mêmes valeurs et déclare « qu'elles sont fermes » et qu'on peut « travailler dessus à découvert ». Hé! hé!

Parfois, il suppose une bacchanale effrénée : « L'Extérieure, entraînée par l'Italien, monte avec lui; puis elle recule. Les autres fonds sont aussi mouvementés. » Mais rassurez-vous : « Ils finissent en bonne tendance ». Pourtant le Crédit lyonnais « continue son mouvement ascensionnel » . Et allez donc !

Seulement, tout cela n'est pas sérieux. Il est temps que nous donnions le modèle

de la Chronique Financière lelle qu'elle doit ôlre farte, c'est-à-dire illustrée, afin que le lecteur comprenne plus facilement, à l'aide des images explicatives. Ainsi, ceci

veut dire que « le Trois-pour-cent est au-dessus du Pair ». Ou bien, si nous voulons exprimer le « travail des primes » , nous plaçons aussitôt la petite image que voilà :

Un seul placement s'indique : Si vous avez de l'argent, placez-le dans un tiroir qui ferme bien, donnez deux tours de clef. Et, si la serrure est solide, si la maison est sûre et si vos serviteurs sont dignes de confiance, vous pouvez être certains de retrouver vos sommes. Si vous achetez du papier, il vous restera :

Parlons d'abord des OpéraUons en coulisse. A notre avis, il ne faut aller qu'avec

une exlrôme prudence sur ce terrain, où tout est praticable, mais où rien n'est solide ;

ces papiers représentent des terrains, des châteaux, des biens ; il n'y a derrière que le vide, et l'on est exposé à voir les plus grands écarts; pourtant, les vieux rentiers ne dédaignent pas les petites valeurs non encore cotées.

En antithèse, nous placerons les valeurs de père de famille. Le premier vrai « placement de père de famille » fut effectué par J.-J. Rousseau, qui plaça sa progéniture aux Enfants-Trouvés.

Parmi ces valeurs, nous remarquerons « les valeurs à terme », dont le poupon

est à détacher très prochainement. Nous croyons que l'on n'aura qu'à se louer si l'on se place sur cette position, en somme intéressante; si l'on craint qu'une telle position n'ait des inconvénients, on n'aura qu'à la retourner avant la réalisation ou l'entrée en jouissance.

Parlons un peu des valeurs de tout repos, qu il ne faut pas confondre avec r .1 argent qui dort «.Parmi ces valeurs, nous citerons, naturellement, les Ottomanes, un peu molles, sur lesquelles je m'étendrai à loisir plus lard.

Puis encore, parmi les valeurs de tout repos, les Lits Militaires, bien qu'ils soient sujets à des mouvements de bascule inattendus.

On pense que nous n'irons pas recommander les valeurs à lots. On sait comme ça finit : on les négocie, au bout de peu de temps, aux Pieds-Humides. Et qu'est-ce

qui arrive? II arrive que la Petite Épargne est compromise par les agissements des gros spéculateurs.

Nous recommanderons le Russe Consolidé. Il y a là une question de patriotisme

facile à comprendre. Des mailres chanteurs onl répandu de mauvais bruits afin

d'obliger les Russes « à l'aire de lamoujick » ; ils ont prétendu qu « ils lléchissaicnt ». Puisqu'on les a consolidés, ils ne doivent plus fléchir.

Parlons un peu des transports. Ici, nous sortons un peu des valeurs de tout repos,

tout en restant un peu dans les valeurs à lots, car nous avons les Messageries maritimes, qui sont soumises à des fluctuations de peu d'importance. Admettez un instant que les vaisseau.K sombrent corps et biens (c'est une simple supposition!). Les passagers se sauvent à la nage, gagnent une île déserte et deviennent

des Robinsons. Or on sait comme les Robinsons sont cotés en ce moment. (Ce sont des gens dignes de Toc (jui me l'ont affirmé.)

Par contre, il ne faut pas se placer à la hausse sur les Omnibus : c'est une valeur

très lente à monter et très difficile à retenir quand elle descend. Je n'accorderai plus d'attention aux Grandes Compagnies, qui font autant de victimes qu'au te

de Du Guesclin, avant d'être enrégimentées. Donc, les Chemins de Fer ne sont pas sûrs. Il faut craindre des catastrophes si l'on n'a pas pris la précaution de les quitter

Une position est enviable assurément : c'est la position du Comptant, qui est

toujours satisfait et qui n'a pas à attendre la réponse des primes. On perd beaucoup de temps à attendre les réponses.

Parlons un peu des mines d'or. Je crois qu'il n'y a qu'un placement en ce genre : c'est le chantage; mais il y a on ce moment une forte baisse sur celte valeur; il faut attendre. Quant aux mines d'or proprement dites, que les vieux messieurs promettent aux petites fdles, la « mine aux mineures », il faut agir avec beaucoup de réserve.

Un de mes amis perdit beaucoup d'argent dans l'une de ces mines; il lisait toutes les réclames que les directeurs de l'entreprise répandaient à foison ; il y découvrit cette faute d'impression admirable : « Les quatre filons sont en pleine activité; on vient encore de découvrir un cinquième jilou. » Il murmura doucement : « Un cinquième filou? Il n'y en avait donc pas assez dans l'afl'aire? » Et ce mot lui fut une consolation.

Ce qui vaut mieux que l'or, ce sont les aciions de la Compagnie Richer. L'argent n'a pas d'odeur, el, si notre Marché dedans, cela lui portera bonheur.

Terminons ce bref exposé par la phrase consacrée : « Les Andalous sont en bonne allure. »

J'estime qu'après celte chronique nos lecteurs ne seront plus embarrassés pour le placement de leurs fonds. Mais j'ai gardé en dernière ligne la plus belle affaire que l'on puisse monter.

Je connais deux jeunes gens, l'un âgé de vingt-cinq ans, l'autre âgé de trente ans.

L'un est artiste peintre, l'autre écrivailleur. Ils ont tous deux beaucoup de talent. Pour donner les œuvres merveilleuses dont ils sont capables, il leur faut la tranquillité, la vie assurée, le temps de travailler

et de l'argent de poche. Donc, ils ont résolu de se mettre en action.

Il sera donc formé une Société anonyme pour l'exploitation des au capital de quatre millions de francs (je vous assure que c'est donné).

MM. {à remplir) apportent leur vil métal.

MM. apportent leurs dispositions natu-

relles, etc., etc.

Qui en veut?... Envoyez!!

Vous connaissez la légende des Cloches : chaque année, le jeudi de Paques,^ les cloches s'en vont à Rome, et là, dans une salle spéciale, elles défilent devant saint Pierre, qui les examine avec le plus grand soin. Il y en a d'énormes, d'autres de moyenne grosseur, cloches d'usines ou de lycées, enfin de toutes petites, timhres électriques, sonnailles de vaches, grelots de colliers. Chacune a un son spécial, grave, clair, aigrelet, et saint Pierre les frappe à leur tour, les loue si le son est franc, ou les blâme si le son est douteux. Car les cloches fêlées sont des cloches pécheresses et qui portent malheur.

Or il en est des reporters comme de ces cloches : les reporters des grands journaux sonnent les matines ou l'Angélus de l'actualité, et, dès qu'ils ont fini, voici s'éveiller la multitude de petites clochettes des journaux secondaires. Et de là est venu le proverbe : « Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son », signifiant

qu'il faut lire plusieurs journaux avant de se former une opinion. On voit, dès lors, quelle est l'importance de la mission confiée au reporter : il est le maître de l'opinion publique et le dispensateur de la réputation; de lui dépendent l'admiration ou la haine de plusieurs milliers de citoyens. Il leur fera, s'il veut, dresser les cheveux; les bras leur en tomberont, ils écumeront, ils exulteront, selon son caprice. Il peut être, à son gré, le génie malfaisant ou le bon enchanteur, changer les hommes en bêtes ou rendre leur forme humaine aux compagnons d'Ulysse.

Aucun citoyen qui puisse se flatter d'échapper à l'interview, car, sachez-le, le reporter est le Témoin du Siècle; mieux encore : il est le Greffier de l'Histoire; il enregistre, sans partialité (du moins, on le voudrait), les dépositions des intéressés; le chiffonnier lui confie ses impressions, et le souverain le prie de révéler ses intentions à l'égard du socialisme. Or, paroles de biffin ou paroles d'empereur, c'est toujours

quatre sous la ligne, et ceci explique la philosophie hautaine qui guide le reporter à travers les événements.

Le reporter force les consignes les plus complètes, franchit les obstacles les plus ardus ; il pénètre dans les alcôves, ouvre les portes des souterrains, renverse les gardes

les mieux armés. Écoutez ce que dit à la Tisbé Angelo, tyran de Padoue : « Oh ! l'interview! Parlons-en bas, Tisbé! C'est l'Inquisition d'État, c'est le Conseil des Dix. Des hommes que pas un de nous ne connaît et qui nous connaissent tous; des hommes qui sont visibles dans toutes les cérémonies et dans tous les échafauds; des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes.... Voyez-vous, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à l'insu de celui qui l'habite, il y a un couloir secret, une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des reporters qui prennent des notes. Souvent, la nuit, je me dresse sur mon séant, j'écoute, et j'entends des pas dans mon mur : c'est Chincholle! Voilà sous quelle pression je vis, Tisbé. Madame, le valet qui me sert m'interviewe, l'ami qui me salue m'interviewe, la femme qui me dit : « Je t'aime » m'interviewe, le prêtre qui me confesse m'interviewe. Oui, je suis tout ici, je suis seigneur et despote de cette ville; mais, tout absoluque je suis, au-dessus de moi, voyez-vous, Tisbé, il y a une chose grande et terrible et pleine de ténèbres : il y a l'interview! n

Or, si le tyran de PadoUese plaignait déjà des reporters, on comprend que les plus célèbres de nos

contemporains se refusent à subir plus longtemps leurs exigences. Car, en vérité, le reporter est un homme terrible : au milieu des douleurs, des lamentations, des crimes, des suicides, des exécutions, il

passe impassible, son carnel à la main. Il noie les cris d'agonie, les lâches de sang, les plaies épouvanlables. Un homme vienl d'avaler, par mégarde, une balle de revolver : le reporter arrive, poursuit la veuve jusque dans la chambre mortuaire et la questionne curieusement sur les causes du suicide. Son mari était-il gêné? ou doit-on attribuer sa mort à des déterminations suspectes? N'y aurait-il pas là-dessous une affaire de mœurs? ou peut-être la faillite imminente?...

Il se poste en face de la guillotine et sténographie le dernier mot, le mot de la fin, échappe au supplicié; il tûle le pendu voisin pour s'assurer s'il est encore chaud, et va chercher dans les décombres de l'incendie les vestiges des vagues humanités qui s'y consumèrent; il s'assure que l'enfant a bien reçu deux balles dans la tôle, et non trois.

L'importance politique de l'interview n'échappe pas aux esprits clairvoyants. Ainsi, voilà M. Dupuy qui a mal au ventre. Les portes de son hôtel sont consignées;

deux cents agents campent aux alentours; quiconque traverse la zone de protection est aussitôt fouillé et passé à tabac, par provision. Un homme se

présente, tend une carte avec Chincholle, Figaro. Les portes s'ouvrent, magie! Les sbires s'écarlent, les valets se prosternent, tant il est vrai que l'interview est au-dessus des lois et que la garde-malade qui veille

aux barrières de Vernet n'en défend pas M. Dupuy. M. ChinclioUe entre, s'assied au pied du lit et dit au vice-roi de France : «; Comment ça va, ce matin?» Il lui demande où ça le tient, comment ça l'a pris, s'il est bien soigné, s'il pense que ça durera encore longtemps; comme Thomas, il touche les plaies, analyse les résultats et se retire, car il n'a que deux minutes à consacrer au Président : un condamné l'attend dans sa cellule.

Parfois, la mission du reporter est plus haute encore. On annonce que Sa Sainteté Léon XIII a l'intention de modifier les rapports de l'Église et de l'Etat; aucun souverain n'a encore osé protester; les ambassadeurs des grandes puissances allend(Mil une audience, et, si les diplomates ressentent quelque inquiétude, ils s'en entre-

liennenl avec myslcre, de peur de déplaire au yicaire de Dieu. Alors Mine Séverine, arrivée par le premier train, débarque à Rome : « Le chemin du Vatican, .s. v. p. ? — C'est là-bas, à main droite. Bien merci. » Mme Séverine frappe à la porte : on lui ouvre, on l'introduit. Elle va droit au Pape, se nomme.

« Asseyez-vous donc, et quel bon vent vous amène? J'ai souvent entendu parler de vous. » La conversation s'engage, comme entre' vieux camarades. « Dites donc, il paraît que vous voulez tout chambarder. — Oh! on a exagéré. Je devrais garder le silence là-dessus, mais, pour vous, je n'ai rien de caché. Oui, il y a ceci et ceci qui ne marche pas; j'oblique vers la démocratie. Mais vous prendrez bien quelque chose, hein? — Merci. — Voyons, un biscuit et un doigt de vin pur! — Non, vraiment : on m'attend à Paris; je n'avais que deux mots à vous dire. Sans adieu, hé? »

Le lendemain, Mme Séverine raconte qu'elle a vu le Pape, que c'est un brave homme, pas du tout rabat-monté, et qu'il lui a conté ses petites afTaires....

Parfois, l'interview exige beaucoup de délicatesse et de tact; le reporter doit tirer la vérité de son puits (ou de Cempuis?), mais il a soin de la couvrir aussitôt

d'un peignoir pour qu'on ne la voie pas toute nue. De quelle subtilité et de quelle diplomatie ne doit-on pas user pour laisser entendre les choses sans les affirmer? 11 s'agit de ménager l'opinion; on ne sait jamais si tel coupable ne sera pas reconnu innocent demain; donc, ne rien dire et tout insinuer.

Le métier a ses petits profils. Ainsi le reporter mange souvent à la table de sa |L //C^ \^ \ \ \ victime ; mais, môme au cours du repas, il

J \^ ~// \ -f^ prend des notes, sur la nourriture trop

somptueuse, sur l'argenterie évidemment mal acquise, sur la petite bonne, qui est trop familière avec le maître de la maison. Chez les peintres, il fait une razzia d'esquisses ; chez les littérateurs, il se fait dédicacer des volumes; chez les musiciens, il rafle des partitions ; chez les industriels, il emporte des spécimens. Il se compose de la sorte, et à peu de frais, un intérieur agréable, plein de souvenirs, où il aura plaisir à passer ses vieux jours.

Si le reporter est jeune, il peut aussi, et gratis également, contenter ses pires instincts.

Pour cela, il n'a qu'à porter l'interview chez les jeunes femmes dont on dit, à tort, qu'elles « vivent de leur corps », puisqu'elles vivent, au contraire, du corps d'au- Irui. Le reporter entre en maître ; pour lui, l'horizontale a toutes les amabilités; il est mieux traité que les meilleurs clients. Il visite l'appartement de fond en comble, inspecte la lingerie, et, comme il a besoin d'un supplément d'informations, l'interview se termine immanquablement dans la chambre à coucher. No faut-il pas se docu-

menter? Mais le métier est fatigant ; on ne peut guère effectuer par jour plus de deux interviews de ce genre.

Il est des reporters qui, fourbus au bout de trois ans, ont dû exiger de leur journal une pension alimentaire : ils s'étaient tués de travail.

Les citoyens les plus ouverts à l'interview sont d'abord les criminels ; leur position les oblige à des ménagements envers la presse. L'interviewer s'assied aux côtés du commissaire de police et suit l'interrogatoire; sa vieille expérience lui permet de donner d'utiles conseils, parfois. Mais l'inculpé a plus de déférence pour le journaliste que pour le magistrat : celui-ci ne dispose que de la force armée, l'autre dispose de l'opinion.

Après les criminels, les hommes politiques (ce rapprochement est fortuit). L'interview leur permet de répandre leurs idées, leur programme et leur biographie, sans frais (le publicité; quelques-uns en sont friands et choient leur reporter, le comblent de gâteries, espérant que, s'il s'est trouvé bien chez eux, il reviendra. L'amitié de

M. Chincholle est un bienfait des dieux; si nos honorables le rencontrent, ils le grondent aimablement : « Comme il y a longtemps qu'on ne vous a vu ! Ce n'est pas gentil, vous me négligez. Venez donc un de ces matins, je vous dirai des choses qui vous intéresseront. »

Après les hommes politiques, il y a les comédiens. Ils raffolent des journalistes

et les tutoient aussitôt, les ayant reconnus un peu cabotins : ils sont de la partie. On échange des billets de théâtre contre de la réclame, et des potins contre des épithétes élogieuses. Quelques artistes attirent les publicistes comme le miel attire les mouches; dès qu'il y a du bruit dans le Landcrneau théâtral, Mme Sarah Bernhardt fait enlever les housses du salon ; on nettoie le lion, on polit les têtes de mort, on met tout en état, et, à deux heures, ces messieurs défilent devant la grande tragédienne. On attend qu'ils soient en nombre ; à trois heures, l'interview commence ; tant pis pour les retardataires : ils copieront le début sur les carnets de leurs camarades. Mme Sarah Bernhardt émet diverses considérations touchant l'art dramatique, les directeurs et les acteurs ; elle effleure la sociologie, côtoie la politique, frise la métaphysique et s'étend à la fois sur son lion favori et sur son passé artistique. A cinq heures, on prend le thé et l'on se sépare. C'est le five odock interview.

M. Constant Coquelin et M. Febvre protègent les reporters, mais ils ne se laissent pas approcher de trop près ; ils écrivent cela, cela suffit pour la postérité.

Après les comédiens, les artistes. Or, par une singulière anomalie, aucun ne veut parler de ce qu'il connaît ; les peintres s'obstinent à parler littérature, et les musi-

cions scrfoiTont de parler peinluro. Si on les ramène à Icnr spécialité, ils deviennent aussitôt ombrageux.

Les littérateurs ont pour l'inlcrview une horreur mêlée de respect. Ils estiment la réclame qu'elle leur fait ; mais, comme elle ne va pas sans un certain ridicule, ils la

craignent. Aussi, tout dernièrement, ils partaient en guerre contre elle. M.Jules Simon déclara qu'à maintes reprises on avait dénaturé sa pensée. C'est ainsi que les gens apprirent que l'éminent sénateur pensait. Penser, à cet âge ! — M. Dumas fils annonça qu'il se soustrairait à toute interview désormais. L'éminent dramatiste est

vraiment folâtre : si un homme lage à faire, ce fut, certes, formé une sorte de cours de des journalistes, où il décri- Presse, ses dernières nécologie Sentimentale. Au besoin, il eût grondé tel informa-

au monde guetta jamais le repor- M. Dumas. A tel point qu'il avait psychologie théorique à l'usage vait, devant les délégués de la tes dans la Gy-

leur et lui ei>t dit : « Monsieur, vous avez séclié le cours hier après midi; j'ai traité de l'Adultère Rationnel ; il faudra vous mettre au courant. Vous me ferez deux cents lignes sur le scénario de la Roitte de Tlièbe^ ». Il avait même institué un prix au meilleur élève, celui dont le cahier serait le mieux au net. Aujourd'hui, il estime qu'on l'a assez vu, et ne veut plus disséquer ses cœurs en public ; la Clinique est fermiée. Nous n'irons plus au bois de Marly, les lauriers de M. Dumas sont coupés, la belle que voici ira les ramasser. En valent-ils la peine ?

Au demeurant, qu'importe? On n'arrivera pas à supprimer l'interview; les maîtres qui la veulent détruire ont fait venir chez eux des reporters à seule fin de leur déclarer qu'ils blâmaient le reportage. Or, le jour où M. Dumas aura mis à la porte lesdits reporters, il se sentira bien seul. Je crois plutôt qu'il a voulu en dégoûter les autres, afin d'être désormais le seul interviewé.

LE

Page 1