I. C'est-à-dire pas encore fondues
effectuer un las de menues escroqueries aux dépens dudit artiste. Comme l'indique l'allégorie ci-conlre, on l'encense, on l'applaudit, on le divinise, mais on le paie en monnaie de singe. Il est admis qu'on peut demander à un artiste, peintre ou sculp-
teur, ou graveur, ou illustrateur, un tas de petits cadeaux en nature que l'on reconnaît par une affectueuse poignée de main; ça lui coûte si peu et ça nous fait tant de plaisir!
Supposez que j'aille trouver M. Félix Potin et que je lui dise : « Faites-moi donc hommage d'un kilo de ces gâteaux secs que vous réussissez si bien ! Vous me met. trez un petit mot de dédicace sur le sac. » M. Polin me répondra : « Oui, oui, mais passez d'abord à la caisse; c'est à droite en entrant. » Et, si je ne paie pas, on trouvera tout naturel que M. Potin aille chercher les gendarmes.
Mais on trouve également tout naturel que M. Unlel, journaliste ou musicien, ou Mécène, ou rentier, aille visiter l'atelier de M. Autretel, peintre, et emporte un dessin, une esquisse, une toile, toi petit rien (son portrait, par exemple), et lui laisse en échange également un petit rien. Sans doute, l'artiste est un être privilégié ; on ne doit pas le traiter comme un commerçant : c'est pourquoi on le laisse pourrir sur la paille, comme les nèfles. En France, nous aimons beaucoup les artistes et les nèfles.
Autre face de la question : Il y a des peintres qui vivent de leur art; par exemple, M. Bouguereau, le Petit-Sucrier de la peinture, amassa une assez belle fortune dans la raffinerie des nymphes. Il y a des peintres qui vivent péniblement, mais qui vivent
tout de même. Or, il se produit un curieux phénomène : l'amateur, le riche amateur, arrive dans l'atelier du maître, choisit une toile, l'estime, la prend et l'emporte, disant : « Nous réglerons au premier jour. » L'artiste, qui n'est pas un commerçant, se garde de réclamer son dû ; pensez-donc! Il se ravalerait au rang du simple commerçant! — Oui, mais le boucher, l'infâme bourgeois de boucher, l'être ténébreux et roturier, envoie sa note avec la viande, parce que la viande a une valeur marchande, tandis que l'effigie de la viande, fût-ce de la viande humaine, n'a pas de prix. L'artiste n'a pas le droit d'en appeler aux lois, ou, s'il envoie l'huissier, on le blâme et on le méprise.
Aussi, finissons-en avec cette funèbre plaisanterie. Tous les deux mois, le bon M. Fabérot tape à coups de poing sur la tribune de la Chambre en réclamant l'amélioration du sort des ouvriers. Que M. Fabérot, cette fois, demande l'amélioration
du sort des artistes, des malheureux artistes hors la loi, ou plutôt que les artistes effectuent leur Nuit-du-4 août et renoncent à leurs privilèges, à ces privilèges qui leur ôtent le droit à l'existence sociale et à la protection des lois.
Assurément, si pareille chose arrivait, on ne jugerait plus extraordinaire la réclamation de la Société des G. D. L.
L'artiste, assimilé à un. commerçant, devra être exact; mais, d'un autre côté, que d'avantages! Il ne sera plus tapé de petits cadeaux involontaires, il pourra exiger la rétribution de son travail et rentrer dans ses Trais de substance grise, ou de couleur et de toile.
Dès lors, nous cesserons de nous apitoyer sur les infortunes célèbres, sur les morts tragiques des grands artistes méconnus et décédés dans la plus affreuse misère; Chintreuil, Millet, Meissonier, etc., etc. Les vaincus de l'art seront assi-
milés aux industriels qui font faillite, et qui, eux, n'inspirent qu'une relative commisération. Les chers maîtres auront toutes libertés de se mettre en actions, comme la Morale, ou de s'offrir en commandite ; ils enverront, eux aussi, leurs noies. Mon éminent confrère et ami Anatole France prétendait avoir découvert les notes de la maison Van Dyck : Senoneverine ben Irovato. Imaginez la note de la :