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VIII. La petite vicomtesse. — (Ilum!) Attend son mari depuis

trois semaines; il doit venir d'un jour à l'autre. En attendant cet hypothétique mari, elle s'égaie en compagnie de plusieurs ; le séjour se passera sans que le mari se soit décidé à sortir de la virtualité!

IX. Le petit comte de Cad.vver. — Encore un comte à dormir debout. Une menue momie jaune, sautillante, gesticulante, étriquée. Vient du Pérou et passe ses soirées au cercle : aussi on l'a surnommé VIncas de nuit.

Après eux, la foule de dames et seigneurs sans importance; les anciennes farceuses à mine de douairière, les pèches à quinze sous... le las. En somme, le personnel complet des villes d'eaux, car les portraits qui précèdent sont plutô! synthétiques !

5 aoùl. — L'ennui, sans phrase. Pour passer le temps, on cherche à deviner les maladies du voisin. Éclosion de cancans.

Les conversations de table d'hôte sont bien instructives : elles donnent une idée de l'état mental des baigneurs. Voici plusieurs lambeaux de conversation saisis de-ci, de-là :

« ... Mais, monsieur ! l'agriculture est une industrie comme une autre!... » «... L Université? Je vous dis qu'elle abrutit nos enfants... » « ... Car les jésuites sont plus puissants que jamais. » « ... En somme, la génération qui nous suit a le culte du sport. » « ... Le coutil, on dira ce qu'on voudra, mais c'est plus affectueux que le piqué. » « ... J'ai une femme de chambre française très adroite, qui me fait tout ce que je veux. »

« ... J'ai remarqué que, dans les hôtels fréquentés par les Anglais, les cabinets sont toujours propres. »

« ... Paris, si vous en ôlez les faubourgs, n'est qu'une petite ville.... »

« ... II nous faut une poigne, voyez-vous... »

« ... Je ne sais si vous ôles comme moi : je ne peux pas garder le poisson... « «... Moi, j'adore cueillir des fleurs, le matin, dans la montagne... » Tas de mufles!...

4 août. — Visité l'établissement de bains, qui lient du casino, du temple protestant et du palais de justice. On regarde les malades boire de l'eau ou se tremper les

pieds. Devant le mur des gargarisoires, les malades, le col renversé, ont l'air d'extatiques en prière.

De la salle d'inhalation, on ramène les malades chez eux en chaise à porteurs. Quel malheur que les porteurs ne soient pas en bas de soie et coifîés d'une perruque poudrée !

Un singe est en traitement, paraît-il ; ses propriétaires sont venus exprès pour le soigner. ■ Voilà un beau trait de darwinique piété envers les ancêtres.

5 août. — Cueilli au passage ce Jules Renard La vieille grand'mère est paralytique, goitreuse et inutile; les petits-enfants ont trouvé moyen de l'employer. Tous les matins, ils l'installent au bord de la route la plus fréquentée. Ils placent sur ses genoux une tirelire cadenassée et ils s'en vont mendier dans d'autres chemins, laissant la grand'mère toute seule. Sûr qu'elle ne s'en ira pas. Quelque temps qu'il fasse, la grand'mère reste là, les yeux mornes; on lui donne; elle ne s'en aperçoit pas. Le soleil la cuit chaque jour un peu plus; la pluie la lessive ainsi qu'une vieille borne; la grand'mère ne sent rien. Enfin, quand arrive la nuit, les petits-enfants viennent enlever la grand'mère automatique et sa tirelire.

6 août. — J'ai fait toutes les promenades; j'ai vu dix fois' la môme cascade dans des endroits différents; j'ai crié pour entendre l'écho célèbre, mais il n'a pas voulu répondre. Il y a là-dessus une charmante légende. Il y a deux ans, la jolie Mme X... s'était éprise de l'Écho; elle le faisait entendre à tout le monde. Chaque nouveau venu devait l'accompagner jusqu'à la roche ; quand elle l'avait mené là, Mme X... se mettait à poser des questions indiscrètes à l'Écho : « Écho, fera-t-il beau? » Et l'Écho, docile, répondait « ... beau ». « Écho, suis-je jolie? » Et l'Écho,

après une minute d'hésilalion, répondait « ... jolie », pour être poli. Et, tous les matins, la môme scène recommençait.

Alors, un jour que Mme X... recommençait ses petites simagrées pour le plaisir d'un prince russe, l'Echo s'impatienta, et, lorsque Mme X... lui demanda : « Écho..., suis-je jolie? » il répondit très distinctement : « Zut! » Et, depuis, il n'y a plus eu moyen de le faire parler.

7 aoill. — Non, décidément, nous avons assez vu les montagnes et les rastas. Nous rentrons.

La Société des gens de lettres avait commandé à M. Rodin, sculpteur en tous genres, le buste du regretté Balzac, littérateur; M. Rodin, statuaire, prend les commandes; mais il ne livre pas le Balzac à l'heure dite. Or vous pensez si c'était pressé! Nous avions pu vivre vingt-quatre ans sans statue de Balzac, mais il nous était impossible d'attendre deux jours de plus : notre patience se trouvait épuisée ; Balzac urgeait. Alors la S. D. G. D. L. télégraphia à Rodin : « Envoyez Balzac retour du courrier. » M. Rodin répondit (réponse payée) : « Inspiration rétive; attends révélation d'En-Haut. »

Le comité de la S. D. G. D. L. connaît ses devoirs. Il sait qu'on ne l'a pas nommé pour faire du sentiment; les gens qui le composent sont, avant tout, d'excellents administrateurs : c'est vous dire qu'ils ne sont aucunement gens de lettres, ou artistes, ou littérateurs.

Les artistes et les littérateurs sont des caractères brouillons, désordonnés, sans soin et sans souci des intérêts matériels de la vie; ils n'ont, à aucun degré, le sens pratique, et ils le comprennent si bien qu'ils ont fondé une Société aux seules fins de s'occuper, à leur lieu et place, de ces intérêts qu'ils négligent.

Donc, le comité administrateur est composé d hommes intègres, réfléchis cl sensés, qui ont pour mission de compter, de calculer, d'économiser et de régler les procès, différends, traités, commandes de leurs électeurs.

Donc, la S. D. G. D. L. ayant volé une statue à Balzac, inaugurable à telle date, le comité devait veiller à ce que la statue fût livrée à temps, donc le comité eut raison de s'émouvoir dès qu'il apprit que Rodin n'était pas prêt.

Les membres du susdit comité allèrent trouver M. Rodin, artiste sculpteur (bustes d'hommes célèbres, statues de génies nationaux, fournitures pour la Postérité, etc.). M. Rodin taillait en plein marbre des muscles inédits; il venait de découvrir un tendon personnel dans la fesse gauche de Balzac et il s'occupait à le faire saillir. Les membres du comité se signèrent silencieusement; au bout d'une demi-heure, le président demanda timidement à M. Rodin : « Vous nous aviez promis Balzac pour le mois dernier; mais je vois que vous n'êtes pas tout à fait prêt, que vous n'avez

taillé que le torse et les deux pieds; il vous reste à faire les deux bras, la tête et les cuisses : une misère! Quand nous livrerez-vous notre génie? »

M. Rodin s'arrêta de violenter la matière et laissa tomber un « f...tez-moi la paix! » Tout ce que dit M. Rodin est lapidaire et comme taillé à grands coups de ciseau. Les membres du comité furent si stupéfaits qu'ils ne trouvèrent pas la force de répondre et se retirèrent. Mais, aussitôt dehors, ils reprirent leurs sens : ils allèrent chez le papetier de la Société et commandèrent deux mille convocations livrables le soir môme. Le soir même, les deux mille convocations étaient livrées. Alors le président dit à ses assesseurs : « Pourquoi M. Rodin, à qui nous avons commandé une statue de Balzac, ne nous la livre-t-il pas, tandis que M. X..., papetier, nous livre à l'heure dite les imprimés que nous attendions? j> Il lui fut répondu : « M. Rodin met son point d'honneur à n'être pas exact. L'U. C. D. ^A. D. [Union centrale des Arts décoratifs) pria jadis M. Rodin de confectionner des portes pour l'Enfer. M. Rodin a donné le projet de ces portes ; mais elles sont comme le boulet qui devait tuer Napoléon '. Et les damnés sont exposés aux courants d'air, si malsains dans un endroit où il fait perpétuellement chaud.

— Certes, c'est plus pressé qu'une statue à Balzac.

— Je vous écoute! Depuis que les damnés attendent....

Le président n'hésita plus : puisque ^I. Rodin avait plus d'ouvrage qu'il n'en pouvait terminer, il n'avait qu'à embaucher des ouvriers. Dieu merci! il ne manque pas de petits sculpteurs qui font déjà du Rodin comme père et mère. Le Tailleur-depierres-à-coups-de-poing (voir Lamartine) reçut une lettre par laquelle on l'avisait que, faute de remise du Balzac dans les vingt-quatre heures, le marché se trouvait annulé.

Là-dessus, mon ami Ajalberl, justement indigné, écrit un article : « Rodin à l'heure », et, derrière lui, tous les chroniqueurs, également indignés, trahient la S. D. G. D. L. dans la boue. On méconnaît le Génie, on méconnaît l'Art! On traite l'artiste comme un épicier : quelle honte ! Qu'il ne soit pas question d'argent entre nous! L'Art est au-dessus des questions de gros sous!

C'est, en vérité, particulièrement savoui'eux à constater. Voilà de braves littérateurs qui chroniquent à tant par mois et qui pousseraient des cris de putois malade si, au jour d'échéance, le caissier leur répondait : « Vous savez, je ne vous paie pas aujourd'hui : l'inspiration ne vient pas ; je rêve ! Laissez-moi rêver. Demain, si je suis en forme, je vous allongerai des effigies de souverains; à cette heure, je suis tout à mes songes! »

Une des plus belles hypocrisies de cette époque-ci consiste à faire de l'artiste un être à part, en dehors des lois, au-dessus de l'opinion ; la République a créé la noblesse de l'Art. C'est très beau si vous voulez; mais, par malheur, on en profite pour

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