LES VISITES
DE
Monsieur Jules Leraaître
Horace. — Odes, livre 1, ode xvi.
Voici rarlicle qui paraîtra ce soir dans les Débals, sous la signature de M. Jules Lemaître :
Laissez-moi vous avouer que j'ai eu l'intention de me présenter à l'Académie française, le tout homme bien né un moment où il est pris de la folie des grandeurs. Je n'ai pas su résister, et, d'ailleurs, pourquoi n'aurais-je pas prétendu à l'honneur de m'asseoir entre M. de Freycinet et M. Pasquier, ces deux gloires de la littérature française?
Le digne évôque d'Autun, Mgr Perraud, m'avait (le croirait-on d'un prélat?) soufflé la première idée d'ambition : « Mon cher enfant, m'avait-il dit, ne soyez pas si timide! De quoi s'agit-il, en somme? D'une lettre et de trente-neuf visites. Au total trois sous de timbre, soi.Kante-quinzc francs de redingote et deux francs de gants. »
Je suivis les coupables conseils de Mgr Perraud. Fort de son approbation, j'allai chercher trente-neuf exemplaires de mes œuvres, que je portai chez mes électeurs. Aujourd'hui, je reviens de cette expédition avec la volonté de ne plus me présenter; mais, par contre, j'en rapporte deux certitudes, et c'est bien quelque chose de gagné pour qui, comme moi, n'est jamais sûr de rien. Je veux vous faire bénéficier de mon gain.
Première certitude. — Il est faux que les vieillards, je dis les plus gâteux, aient perdu la mémoire : ils se souviennent, au contraire, des moindres mots dirigés contre eux.
Deuxième certitude. — On ne saurait imaginer le nombre de « rosseries » que l'on sème le long de ses chroniques, sans se douter qu'à la longue ça finit par faire un joli total.
Ah! oui, ils m'ont lu, les terribles vieillards, et ils se souviennent! J'avais pris pourtant la précaution de pratiquer des coupures dans mes œuvres. Ainsi, dans l'exemplaire réserve à M- Pailleron, j'avais coupé tout ce t^ui a
rapport à M. Pailleron. La voilà, la Précaution inutile. Tous, ils me savaient par cœur.
J'avais donc mis mes gants et je commençai ma tournée. Ma visite de début fut pour le perpétuel et éminent secrétaire de l'Académie, M. Camille Doucet. Je n'eus même pas besoin de dire mon nom à la bonne : je fus reçu tout de suite, et, devant que j'eusse ouvert la bouche, M. Doucet m'apostropha :
— C'est vous le garde-côte qui a sauvé une famille de naufragés ? Asseyez-vous.
— Non, monsieur, je ne suis pas le garde-côte. Je suis...
— Oui, oui, je vois : vous êtes le fidèle serviteur qui a soigné la vieille dame, durant trente ans, sans exiger de gages, reprit le pétulant vieillard.
— Pas précisément. Vous vous trompez.
Je ne viens pas pour les prix de vertu : je viens vous demander votre voix, cher maître. Je suis M. Jules Lemaître.
— Ah! ah! [El soudain il se refroidit.) C'est vous le critique des Déhatsi Enchanté!... Oui, vous avez dit que j'étais gentil, poli, aimable.... Un Collin d'Harleville plus Collin qu'Harleville.
— J'ai dit cela?
— Oui: voyez vos Impressions de théâtre., lll" série.... Et, après, vous me demandez ma voix? Vous avez une manière à vous de pratiquer l'oubli des injures. »
Le début n'était guère encourageant. Je me présentai chez Alexandre Dumas; là je me croyais en pays de connaissance. Mais j'ai trouvé un Dumas fds que j'ignorais, un Dumas fils académique, rogue, compassé : « Mon cher, ce serait avec grand plaisir que je vous donnerais ma voix si elle n'était couverte par celle du sang, qui parle en mon cœur. J'oublierai que vous m'avez traité de « frère prêcheur », de « dominicain », un peu phraseur et raseur; j'oublierai que vous avez pris un facile plaisir à discréditer mon théâtre, à prouver l'inconséquence de mes personnages ; mais ce que je ne puis oublier, c'est la façon dont vous avez parlé de mon vénéré père et de son œuvre dramatique ! Non seulement vous ne l'avezpas pris au sérieux, son œuvre dramatique, mais lui, vous l'avez traité de demi-nègre ! Voyez vos Impressions.
« Si mon père est un demi-nègre, que suis-je moi? Un quart de nègre"! »
Et M. Dumas me congédia.
M. Pailleron se contint à grand'peine quand j'affrontai son accueil : « Vous avez donc toutes les audaces ! (Toutes les audaces, moi !) Mais après l'article que vous avez fait sur Cabotins ! — J'ai pardonné l'article que vous ecrivites à propos de la Souris et où vous découvriez l'immoralité de la pièce. — Après l'article sur Cabotins.\
vous osez vous présenter ici ! Nous ne mangeons pas au m(^me râtelier, monsieur. »
M. Boissier, lui, fut ironique et dédaigneux : « Je ne me suis point offensé monsieur, des méchancetés que vous m'avez dédiées ; vous me représentiez comme un parvenu de l'enseignement, un méridional inconscient et pompeux, je crois. Bref, vous m'avez traite aussi mal que vous avez traité Renan. Je suis certain que Renan ne volera pas pour vous; j'imiterai sa réserve comme j'ai imité son indulgence à votre égard. » Ah! de ce monsieur Boissier, tout de même! il a trouvé ce moyen de s'assimiler à Renan !
Je me suis présenté chez M. le duc d'Audiffret-Pasquier; notre entrevue ne fut qu'une courte pantomime ; et, d'ailleurs, comment demander sa voix à un homme qui n'a jamais parlé, ou fait parler de lui! Ah! comme je plains celui qui aura à prononcer l éloge de cet immortel!
J'allai chez M. Legouvé. Il m'écoula, tandis qu'un pli d'anxiété lui ridait le front. Quand j'eus fini, il s'écria : « Quelle pitié! Vous voulez être académicien! Mais vous ne savez pan parler^ mon cher monsieur! vous incurvez la poitrine et rentrez la téte dans les épaules, comme de peur des coups; d'où mauvaise émission de la voix. Il faut bomber la poitrine et rejeter le chef en arrière. Et vos gestes! On dirait que vous soupesez, toutle temps, deux balles de papiers. Ah! vous l'aviez belle à m'appeler dans vos hnpressiom « pédagogue passionné » et à railler mes leçons de lecture! Mais, si l'on commettait la sottise de vous admettre, vous seriez incapable de lire votre discours! »
M. Sardou m'intimida un peu. Quand j'eus achevé d cxposcr ma requête, il lira ses œuvres complètes et me les lut d'un bout à l'autre, s'interronqianl seulement pour me demander : « Suis-je tout au plus un amuseur?... Est-ce que je manque de psychologie'!... Ne vaul-jc pas mieux qu'un simple vaudevilliste'? » Le sinistre dramaturge me relut deux fois la Tosca : « Est-ce que je ne sens plus l'âme humaine?.. Suis-je un acat/cmicien rféca(/en< M'appellerez-vous le Caligula du drame?* El
quand il me reconduisit, il me dit : — Je vous donnerai ma voix lorsque vous m'aurez placé au-dessus de Dumas fils.
Le duc d'Aumale, vieux soldat glorieux, me reçut avec une franchise toute militaire ;
— C'est vous le... chose... des Débals... Compliments... V'f'tez de moi, me d'mander ma voix!... avez pas de toupet, n... d... D...! M'avez (dans vos... choses, machins... Contemporains...) donné des leçons de stratégie, avec votre Gassion de mon sac. El v'n'avez s'ment pas fait votre service, b... de réformé qu'v's'êtes! Tirez au flanc, hein? V's inlitulez Tourangeau, et v's'êtes de Taver, dans l'Orléanais! Essayez de passer avant les autres; passerez à l'ancienneté, comme les camarades. Voyez ï Annuaire. Et puis v's avez écrit sur les princes :
« S'ils sont d'une société, ils ne savent jamais au juste si c'est pour leurs livres ou leurs noms! » et v'nez après m'postuler ma... chose. Ma parole, n'manquez pas d'toupet!
M. le comte d'Haussonville me répondit qu'il se ralliait aux opinions de son prince et de son chef.
M. Pasteur ne pouvait donner sa voix à l'homme qui avait « si durement bafoué son prédécesseur Renan ».
M. de Heredia me déclara :
— Vous avez... mm... étrillé la poésie parnassienne, et la mienne en... mmra...
particulier. Vous m'avez reproché d'ôtrc... mmm... vide..., de n'avoir pas d'idées. .. de composer des... mmm... catalogues d'armures. Vous n'aurez pas ma... mm... voi.v.
M. de Bornier me répondit en me lisant des passages du tome V de mes Impressions; il avait corné les pages!
— Je suis un Moiisicur bien sage, un poète par le désir, mais inégal à ses rêves..., un lettré laborieux. Eh bien, vous, soyez académicien par le désir et conlentez-vous du rêve.... »
M. Bertrand m'accueillit comme si j'étais venu lui demander à dîner :
— Ah ! vous avez blagué les chimistes centenaires. (Voyez Impressions, 1. III.) Je le suis aussi chimiste, et j'espère bien devenir centenaire! Vous n'aurez pas ma voix. D'ailleurs, c'est Berthelot qui guide mon choix.
J'ose à peine esquisser le récit de
^^<"\ ma visite à M. Loti. J'espérais une bonne
entrevue : il avait tant dit qu'il ne lisait point! Il fut très correct :
— Comme je suis habillé en Turc, je vous prie de revôlir ce costume d'ànier du Caire; puis fumez ce chibouk. Maintenant, causons. Ox m'a l.u un article de vous sur moi dans VEdair, où vous trouviez comique la nomination à l'Académie d'un homme qui se costume, et qui ne réside pas. Bien. Vous m'avez, en outre, traité de « machine à sensations ». Parfait. Je vais vous montrer si j'en suis une.
La narration de ce qui se passa ensuite changerait en pur ponceau le léger incarnat de ce journal. Le métier de candidat a parfois de dures exigences!
M. Coppée m'accusa de l'avoir surnommé « le Béranger de la troisième Bcpublique..., le poète officiel des inaugurations..., le versificateur modèle ».
M. Brunelière me refusa sa voix parce que j'avais dit de lui : « C'est un grincheux, c'est un Nisard moins aimable, moins élégant, moins délicat! » et parce que j'étais l'apôtre cl le martyr de l'impressionnisme.
M. S.-Prudhomme me refusa sa voix parce que je l'avais baptisé Xlngénimr poète et que je l'avais cru capable de mettre en vers les trois premiers livres de la Géométrie de Legendre.
M. de Vogué m'en voulait encore de certaine Figurine publiée par le Temps, où je le représentais comme l'éternel exilé, le champion du rococo.
M. Léon Say me dit :
— Vous avez cassé du sucre, et du sucre très raffiné; je ne vote pas pour la concurrence.
M. Challcmel-Lacour hurla :
— Vous un ancien séminariste, le protégé du citoyen Perraud, siéger près de moi! Comme s'il n'y avait pas assez de calotins et de ci-devants à l'Académie! Allez voir Veuillol !
M. Paul Bourget, très las, soupira sur un ton de doute, — un doute qui aurait l'accent anglais :
— Vous m'avez dhit que j'étais un... thapissier..., un dilelthanthe de dhéca-
dhance, plein d'arlhifice et d'haffecthécheune..., le psychologue errant!... C'est très dur... / am sorry wilh you!
M. Claretie, toujours onctueux et souriant, me dit :
— Vous avez demandé jadis pourquoi j'avais repris Henri III ; vous ne l'ignoriez
pas, cher monsieur, c'était parce que je voulais devenir académicien. Vous avez parlé des relations de la Comédie avec l'Académie, et des reprises inattendues de pièces signées par les académiciens vivants. C'est que l'on fait bien des choses pour être de l'Institut..., bien des sacrifices....
Et il me laissa entendre que je n'avais encore pas assez sacrifié.
M. lîalévy me tendit, pour toute réponse, la Figurine qui peignait comme l'éternel bénisseur..., le clérical optimiste.
M. Meilhac me rétorqua d'un ton sec :
— Je suis désordonné, confus..., je manque d'unité!... M. Jules Simon :
— Désolé, chèr monsieur : j'ai mes pauvres! Je donne toujours ma voix à Eugène Manuel, qui protège les ouvriers et les engage à lire. Vous avez plaisanté Manuel : tant pis pour vous.
C'est la première fois que M. Simon n'ait pas promis sa voix! lui qui ne sait pas plus refuser que tenir!
La dernière aventure m'attendait chez M. Cherbuliez. Sans doute, je montai un étage de trop; je ne distinguai pas d'abord qui m'ouvrit la porte; un petit homme contrefait se tenait sur le seuil.
— M. Chcrbuliez, s'il vous plaîl ! Je suis M. Jules Lemaitre.
— M. Cherbuliez, dit l'homme après un court silence, c'est au-dessous; ici, c'est M. Ohnet.
MM. Rousse (à qui M'= Pelletier m'avait recommandé), de Broglie, Ollivier et Mézières étaient absents, ainsi que MM. Dangin, Freycinct et Thureau, M. Gréard refusa de voler pour son ancien subordonné. Aussi j'ai décide de retirer une candidature qui offrait si peu de chances de succès. L'important n'est-il pas de muernos mécomptes en littérature? Celui-ci m'a rapporté au moins un sujet d'article.
Après tout, peut-être que moi-môme je me serais refusé ma propre voix : j'ai dit tant de mal du dernier acte de Révoltée \ JuLiis Lemaitre.