CONTE UN PEU VRAI
Les femmes ! les femmes I oui , ce sont des êtres charmants: nos espérances, nos projets, nos désirs, tout ce qui nous occupe , tout ce qui nous affiige , tout ce qui nous plaît , tout nous ramène à elles. Ce qui les intéresse, oui, jusqu'au mal même que nous en disons, est encore un plaisir : car, si notre méchanceté fait quelquefois la critique de leurs torts, notre cœur en secret fait toujours l'éloge de leurs
grâces ; le sentiment rapproche toutes les nuances, quand c'est lui qui les inspire.
Je veux d^abord vous faire connaître un peu M"^ le Voile, Ismène et Robert. Les peindre, ce serait les nommer, et l'indiscrétion est coupable quand elle afflige. La gaieté du plaisir doit encore avoir la délicatesse de la décence.
Le sujet de ce conte est un peu embarrassant; mais je n'oublierai pas que nos mœurs, trop indulgentes sur les actions, ne permettent pas encore de tout dire. On ferme les yeux, mais on écoute ; et l'expression doit être sévère sur les choses mêmes qui ne le sont pas.
Commençons par M"* le Voile. Je ne sais quel était son vrai nom ; on la nommait partout ainsi parce qu'elle avait l'habitude de' dire toujours : Oui, mais le voile.,. On verra qu'elle avait ses raisons pour employer souvent ce mot. Il est vrai qu'elle s'en servait quelquefois d'une * manière qui pouvait paraître ridicule , mais l'habitude... M*"' le Voile vendait des porcelaines, et toutes ces figures, tous ces groupes dont on garnit nos cheminées : les femmes les aiment; elles allaient en acheter chez M"' le Voile , et souvent elles se' plaigiwiient. « Vos tasses, lui disaient-elles, sont manquées; vos amours sont trop chers; vos magots sont trop
^ '^w II ■
LA FEMME SAVANTE li
laids; yous n'avez de jolis hommes qu'en buste. — Mais le voile... » répondait la marchande, et elle répondait bien, on en conviendra... quand on saura tout.
M°* le Voile était très vieille; elle avait été galante, et elle était devenue... confidente: oui , elle avait la confiance de tout le monde et ne trompait que les hommes. Elle aimait l'intrigue , et n'avait pas assez d'esprit pour en pré« voir les dangers; elle ne voyait que le plaisir de rassurer l'amour, ne pouvant plus le faire naître. Les maris la nommaient aussi M"^^ le Voile , mais sans savoir ce qu'ils disaient : on ignore la valeur du mot, quand on est trompé par la chose.
La maison de M"« le Voile était l'asile de l'amour, du plaisir et du mystère; les apparences étaient sauvées : le public n'avait rien à dire, et la décence même souriait en voyant les soins qu'on se donnait pour la tromper.
M"« le Voile avait la réputation la plus sévère et l'indulgence la plus discrète ; elle^rotégeait le bonheur, consolait l'amour, et donnait des occasions au plaisir. Les amants séparés par les contrariétés se retrouvaient chez elle, et l'attentive M™« le Voile leur ôtait alors le masque gênant de la décence, pour le leur rendre quand
aa PREMIÈRE VEILLÉE
ils sortaient. « Sojez heureux, leur disait-elle, mais le voile. . . *
Elle avait un petit appartement proprement meublé, sans luxe, mais avec goût : un sopha, un lit, quelques fauteuils, deux glaces, des rideaux toujours tirés, voilà tout.
Toi que l'amour amène dans ce charmant boudoir, amant heureux! tu viens y attendre une maîtresse adorée. Ah ! n'oublie pas que tout ce que tu vois en cet instant est consacré au plaisir. Ici, la volupté a laissé partout ses souvenirs délicieux.
Ce fauteuil déplacé et qui touche presque au sopha , laisse-le : approche , regarde , vois sur son coussin indiscret l'empreinte fugitive d'une jambe charmante; tout atteste ici le bonheur et doit ajouter au tien.
Vois cette glace? non... celle-ci. Tu n'aperçois plus ces tableaux heureux dont l'expression fugitive l'avait embellie ; l'amour les fit naître , le mystère les efface. De nos plaisirs image trop vraie, un souffle les détruit, mais un instant les renouvelle.
Le désordre qui règne ici..., cette rose effeuillée que tu vois à terre, ce silence même... qui a été si souvent interrompu par les doux accents du plaisir, tout doit porter dans ton
LA FEMME SAVANTE a3
âme les souvenirs de Tamour et l'agitation de la volupté. Tes yeux sont mouillés, ton imagination brûlante s'arrête partout... Tu vois ici les séduisants prestiges du bonheur...
Mais parle-t-on du bonheur quand on fait un conte ?
£h ! sûrement, c'est le temps, ou jamais.
En vous disant quels étaient les meubles de cet appartement, j'ai gauchement oublié une toilette ; c'était celle de l'amour : il y trouvait , après quelques heures d'agitation et de délire , l'air doux et calme de la tendre modestie; et, sous des doigts charmants et encore bien émus, le désordre de la volupté y reprenait bientôt les grâces de la décence.
Je ne sais comment j'oubliais cette toilette, car elle était aussi le prétexte de l'amour. Y avait-il du monde dans la boutique de Mi°®ie Voile ? « Ma chère le Voile , disait-on d'une voix toujours un peu tremblante, mon rouge est tombé, je monte là-haut. » En vérité, je ne conçois pas cet oubli. Les prétextes ! ah ! ils sont en politique , en intrigue , et surtout en amour, ce que les nuances sont en*peinture; sans cela, point d'accord , et l'univers ne serait qu'un sot et sublime ouvrage, dirait Ismène...
— Ah 1 nous y voilà ; il est temps.
— Elle était galante et bel esprit ; son imagination errante et jamais fixée lui montrait toujours l'ennui à côté du plaisir : pour varier les moyens de fuir l'un et de chercher l'autre, elle quittait ses amants sans scrupules, les reprenait sans rougir, achetait des livres, ne lisait pas, se promenait le matin , attendait le soir, et visitait souvent M^^^ le Voile, qui en était fatiguée : car les femmes les plus indulgentes sur les faiblesses de leur sexe pardonnent l'inconstance du sentiment et non pas celle du caprice.
Ismène était savante ou croyait l'être, ses bons amis l'en assuraient ; ils la flattaient : comment ne pas les croire? Quand l'orgueil est tranquille, la confiance est aveugle.
On la trouvait souvent endormie près d'une table sur laquelle étaient des livres, des papiers, beaucoup de désordre. Les maladroits l'éveillaient , et comme elle était humiliée I Eh bien , Robert ne l'éveillait jamais ; c'était un valet assez bête, que l'amour forma très vite; il aimait Ismène... et...
— Ah! Dieu! que dites-vous? Cela n'est pas possible. .
— Mais attendez donc; vous avez raison, vous qui m'interrompez; vous \ivez des préjugés, des grâces, des principes et des vertus,
LA FEMME SAVANTE a5
VOUS les rendez aimables : Ismène ne savait que s'en plaindre, et c'est ainsi qa'on les oublie.
« Indépendance t liberté ! » s'écriait-elle dans ses crises scientifiques. Enfin c'était un esprit fort et une femme faible. Cela se voit. Convenez au moins, Mesdames, que cela se voit partout où l'on ne vous voit pas.
Robert écoutait toujours sa maîtresse avec l'attention^ avec l'air du plaisir. La vanité ne choisit pas les hommages ; elle veut les réunir, et Ismène souriait. Robert ne perdait jamais une occasion de la flatter : « Laissons-lui croire qu'elle me trompe, disait-il, elle en sera plus facile à séduire. » Ne trouvez-vous pas que l'éducation de Robert n'avance pas mal? Ce sera bientôt un homme du monde.
Ismène avait son jour d^esprit ; les savants se rassemblaient chez elle une fois par semaine. Robert approchait les fauteuils, écoutait, apprenait quelques mots, oubliait le reste, et commençait à pouvoir parler de tout. Quelquefois on le chassait un peu durement : les beaux esprits sont si rarement d'accord ! Le désir d'être admiré ne donne pas toujours celui de plaire.
Robert sortait en disant tout bas : « Je crois que la bonté est fille de la paresse )», et il s'endormait dans l'antichambre.
a6 PREMIERE VEILLÉE
Les savants se querellent , les sots dorment ; je vais profiter de ce moment pour (aire une réflexion : elle ne sera pas longue.
Il est des femmes aimables qui réunissent les grâces de leur sexe aux avantages de l'érudition dont le nôtre est si fier ; elles séduisent toujours, et n'en ont jamais le projet; onlesre*^ cherche dans la société, on les redouterait si elles n^emplojaient pas tout leur esprit à n'en pas montrer sans cesse : car il est à peu près prouvé que l'esprit plaît rarement; il exige de Tattention, et on ne l'aime pas.
Ces femmes ont peut-être trop d'amourpropre, mais on ne l'aperçoit pas; l'esprit sert à cacher les- défauts et même l'indifférence dont quelquefois il est la cause , car il faut convenir que la sensibilité de l'esprit empêche souvent celte du cœur ; on est peu sensible au bonheur d'être aimé, quand on l'est trop au désir d'être aimable.
Souvent aussi elles ne saisissent avec tant d'empressement les occasions de s'instruire que parce que celle d'aimer n'est pas venue; Tesprit a besoin d'agitations quand le cœur est trop calme: quoi qu'il en soit, j'espère qu'il est inutile de dire que ce n'est pas ces femmes-là que je peins dans la savante à Kobtrt, Ismène
avait tous les ridicules , comme les autres ont toutes les grâces.
On commence un peu à connaître mes personnages, et je puis, je crois, les remettre en scène.
a Vous direz tout ce que vous voudrez , disait Robert à M^ le Voile, mais j'aime ma maîtresse, et, si vous vouliez, je serais ce M. de Valmont qu'elle attend tous les jours. Il est savant, brutal et boiteux, voilà tout ce que je sais, et vous n'ignorez pas qu'Ismène ne Ta jamais vu.
— Mais, Robert, elle te reconnaîtra.
— On se déguise.
— Et puis il faudra parler : tu ne sais rien , et ce monsieur est un savant.
— Bon ! tout cela ne m'inquiète pas ! »
Robert avait raison, mais il ne savait pas
comment. La vérité se montre aux sots, et ils réussissent ; les beaux esprits la raisonnent , et ils s'en éloignent : aussi ont-ils bien plus souvent des ridicules que des succès.
Robert sentait que , quoiqu'il ne sût rien , il pouvait faire penser qu'il était très instruit : critiquer ou se taire, voilà le secret de ceux qui lui ressemblent.
D'ailleurs, Robert connaissait sa maîtresse, il se
aS PREMIÈRE VEILLÉE
proposait de la flatter. Les éloges les plus fades plaisent à ceux qui croient les mériter tous, et l'amour-propre a quelquefois le bandeau du plaisir.
Robert parlait mal , et il finit par persuader M"* le Voile. Le pauvre diable désirait trop le succès pour ne pas l'espérer, et la persuasion devient quelquefois plus facile quand la confiance est extrême ; d'ailleurs. M*"* le Voile n'aimait pas Ismène, qui la payait peu et l'ennuyait beaucoup ;'elle était sûre aussi qu'elle n'oserait s'en plaindre, elle avait son secret.
a Comment, disait Ismène à M*"* le Voile, M. de Valmont arrive demain?
— Oui, Madame.
— Mais il ne m'a pas écrit I
— C'est parce qu'il arrive.
— Et il m'attendra chez vous ?
— Oui, Madame; il a le plus grand désir de vous voir.
— Concevez -vous que sur la réputation seule... Car je ne l'ai jamais vu.
— Oh 1 la vôtre est faite.
— Et celle de Valmont I... Âh 1 ma chère le Voile, quand les savants se rencontrent, l'intimité est bientôt établie.
— Et surtout, disait tout bas M"»* le Voile, quand ils se rencontrent chez moi.
— - A demain.
— Oui, Madame, à onze heures.
— Adieu.
— Adieu. »
Nous sommes au lendemain.
Onze heures vont sonner; je vois la belle savante qui achève de s'habiller : elle parcourt légèrement Pope, Rousseau, Helvétius, pour préparer la conversation qu'elle doit avoir avec son savant; et l'Amour, qui sourit, glisse près d'elle un discours sur l'égalité des conditions.
Pendant ce temps, le bon Robert, dans Pantichambre, s'examine , s'admire , se trouve assez frais, et dans ses joues colorées par la santé voit des réponses à toutes les objections des plus fameux moralistes, a Je rirai beaucoup , disait-il, je parlerai peu; je ne répondrai jamais à ce qu'elle dira : je ferai des questions, l'amour fera le reste. »
Je connais mille Robert. Ne douter de rien est le secret pour arriver à tout.
tt Robert l Robert 1 » C'était Ismène qui l'appelait.
Je les rencontrai chez M™« le Voile à l'instant
3o PREMIÈRE VEILLÉE
OÙ ils sortaient du petit appartement ; ils descendaient l'escalier : Robert était toujours Valmont; il avait l'air très satisfait, quoiqu'un peu embarrassé. La belle savante descendait lentement ; appuyée sur le bras de son cher philosophe , elle lui disait avec ce ton de sensibilité que la volupté donne et que la coquetterie sait feindre : a Qu'il me serait doux de ne quitter jamais l'être aimable qui embellirait ma vie, qui répandrait sur tous mes instants les souvenirs du passé et l'espérance prestigieuse de l'avenir l Qu'il me serait doux de voir s'écouler près de lui les jours comptés d'une existence, si pénible quand elle est isolée ! Mais les contrariétés naissent souvent de l'esprit même qui devrait les éloigner, des préjugés mal raisonnes, des idées fausses auxquelles on tient par l'habitude seule de s'en occuper, et les chagrins se multi* plient, la vie se passe , les illusions cessent : on croit jouir du bonheur, et il échappe. »
Dans ce moment ils arrivaient au bas de l'escalier, et Ismène termina brusquement sa phrase en appelant Robert. L'imbécile , qui ne s'attendait pas à cela, oublie son rôle et répond : « Me voilà, Madame ! »
Tout est éclairci. Ismène, furieuse, veut arracher les yeux de tout le monde , casse des por-
LA FEMME SAVANTE 3l
celaines, pleure, et rien ne la calme : car la vengeance est impossible, le ridicule la suit.
Tout s'apaise enfin.
« Mais comment , disait tout bas Ismène , ai-je pu tantôt me décider si vite ? Bon ! continuait-elle en souriant avec un peu de vanité, je me reconnais là : Pesprit agite la question , le caractère la termine ; le sentiment décide, quand la raison balance. D'ailleurs, tout est relatif, et, quand on voit les choses en grand , les minuties s'efifacent; la sévérité les juge de trop près, le génie ne les aperçoit pas, et le temps les efface. »
Cependant un nuage de mélancolie succéda à la douce émotion d'un instant d'amour-propre et au souvenir du plaisir. « Je vois , dit-elle en soupirant, que l'esprit qui veut raisonner les passions craint toujours la vérité, et n'écoute que l'indulgente erreur qui les pardonne. »
Cependant M^^ le Voile ramassait les débris de ses porcelaines. Le mari paya les pots cassés : c'est l'usage. Robert remettait son habit de livrée, et Ismène recommandait le secret à M'"* le Voile , qui lui disait : « Âh I Madame , soyez tranquille... Le voile I... »
' La belle Ismène arriva chez elle sans oser regarder Robert ; maintenant elle le voit sans colère : elle ne veut plus être une Sapho , elle
3a PREMIÈRE YEILLéE
est devenue bonne femme, et même un peu constante' : car, si le bel esprit a des caprices, la bonté n'en a pas...
— Eh bien ! Claudine , qu'avez-vous donc ?
Comment ! vous pleurez I Traitons ceci plus gaiement ; je veux que cette philosophie dont vous paraissez avoir fait une étude sérieuse , en diminuant à vos yeux l'importance de la faute de M°^^ de Prudenville, vous en console : car je vois que votre amitié pour elle l'exagère un peu. Il faut raisonner, c'est la meilleure manière pour sentir moins vivement , et la sensibilité du cœur ne tient pas contre les réflexions. Essayons : j'ai fait le mal, je veux le réparer.
Les découvertes systématiques, mais cependant très précieuses, des profonds moralistes amis de l'humanité , doivent servir au moins à la consoler quelquefois, puisqu'elles l'affligent toujours ; si elles n'avaient pas ce léger avantage, il faudrait jeter au feu des livres excellents et sans doute utiles, puisqu'ils sont célèbres.
Écoutez-moi bien, Claudine.
Vous voyez partout des désordres affreux, cela est vrai ; mais c'est de leurs excès que naît cette douce harmonie si précieuse et si consolante, qui fait le bonheur de quelques-uns et
PREMIÈRE VEILLÏE 33
l'espérance de tous. Je ne sais pas trop ce que nous étions avant d'être ; eh ! qu'importe ? Notre globe est-il un joli petit morceau du soleil détaché par l'imprudence d'une comète, ou un petit tas de boue sorti du sein des eaux ? Ces deux hypothèses se prouvent également, puisqu'elles font naître les mêmes doutes ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, et d'ailleurs je ne tiens pas plus au meilleur système qu'à une bulle de savon, dont j'admire un instant les brillantes couleurs, qu'un sou£Ele a fait naître et qu'un soufiQe détruit.
Quoi qu'il en soit, je vois sur ce globe une action et une réaction constante de bien et de mal; j'en déplore quelquefois les effets et j'en ignore toujours les motifs. Je vois des rivières qui fertilisent leurs bords, et d*autres qui les inondent; des volcans qui ébranlent la terre, qui la déchirent , mais pour épurer l'Océan en brûlant les matières bitumineuses et nitreuses que les pluies, les fleuves entraînent constamment dans les mers, où leur dissolution^ trop longtemps retardée et souvent impossible (car elles résistent à l'action de L'air) , pourrait produire des effets pestilentiels et dangereux.
Je vois l'Océan forcé de dévorer ses côtes orientales par une loi opposée au mouvement
diurne de la terre, et qui cependant en est la preuve ; mais aussi nous avons tous les matins un vent d'Orient qui a détruit les systèmes de Ptolémée et de Ticho-Brahé , ce qui ne laisse pas que d'être très agréable. Ensuite, par la même raison, la mer nous donne des îles qu'elle reprend quelquefois; et tout cela, croyez-moi, pour entretenir cette réciprocité douce et bienfaisante de tous les éléments.
Ici, je vois des animaux presque aussi cruels que des hommes et qui se font une guerre éternelle ; là , de hautes montagnes dont les glaces menaçantes doivent un jour couvrir le globe, parce qu'il faut bien que la paix arrive. D'ailleurs , ce dénoûment un peu froid ne doit pas étonner ceux qui savent qu'il y a en Suisse des vallées déjà ensevelies sous les glaces. Enfin je vois la discorde partout; mais elle est évidemment nécessaire : un jour d'union, et l'univers n'est plus. Il faut absolument qu'une morale pure, l'espérance de l'immortalité, une religion consolante et oubliée, tous les bienfaits de la nature, se trouvent constamment en opposition avec l'égoïsme, l'ambition, la calomnie, la célébrité des sots, le bonheur des méchants et tous les fléaux de la société. Je ne vois donc qu'un cercle continuel et irrévocable de destructions
PREMIÈRE VEILLÏE 35
et de renaissances; d'éléments qui sortent de leurs bornes, de désordres qui n'en ont pas; de souvenirs et d'espérances; de folie et de sagesse; de faiblesse et de raison. Ce cercle est tracé et suivi, n'en doutons pas, par cette fatalité active qui régit tout, maîtrise les éléments et dirige les passions, donne aux astres la gravitation, aux hommes la sensibilité, aux animaux la •crainte, et fait subir à tout l'univers les lois uniformes et impérieuses du mouvement qui •crée et qui conserve.
Comment pouvez-vous être étonnée, Claucline, qu'au travers de ce chaos sublime, dans ce torrent effrayant du passé chargé d'événements qui se précipitent dans l'avenir, la belle M™*^ de Prudenville ait eu la petite fantaisie de coucher avec son laquais?... Êtes-vous un peu -consolée, Claudine?
— Non, Monsieur.
— Eh bien ! dormez : car le sommeil donne tout ce que la science promet... : des rêveries et le réveil.
Bonsoir.
E fermez pas encore cette fenêtre ^ Claudine; vous savez que j'aime à •jouir des derniers rayons du soleiL Enfin j*ai fini ce livre ; il m'a fatigué sans m*instruire ; je n'en aime que l'épigraphe : La vérité fuit quand Us systèmes commenant. Ce sont des réflexions sur les molecules organiques, la spirale de Ticho-Brahé, l'Atlantide reculée dans le nord de l'Asie , la prédestination , la physiognomonie de Lavater^. et toutes les Mille et une Nuits dont lejourn'est pas encore arrivé.
— Mais comment, Monsieur; avec cette aversion pour les sciences inutiles , êtes-vous si souvent occupé de la métaphysique, des problèmes de l'astronomie , de l'histoire des premiers siècles, et de tous les systèmes connus? Que sait-on, quand on a lu tout cela?
— On commence , Claudine , à se douter un peu qu'on n'a rien lu de ce qu'il faut savoir»
SECONDE VEILLÉE Sj
Dans ce labyrinthe scientifique il y a mille manières de s'égarer, plus sublimes et plus inutiles les unes que les autres , et qui ont immortalisé leurs auteurs : car Terreur mène aussi à Timmor» talité. La curiosité fut toujours plus reconnaissante que la raison. Un homme va tout exprès aux Indes orientales pour en rapporter 180 manuscrits en diverses langues; on les conserve avec soin , mais personne ne les lit : et à quoi tout cela nous sert-il? Que ne rapportait-il quelques nouvelles pommes de terre !
Un autre, en comparant les antiquités des Chinois , des Indiens , des Chaldéens , des Égyptiens, et les fables de leur mythologie avec celles des nations hyperborées, en rappelant les époques, toujours les mêmes, de leurs observations astronomiques , trouve des rapports entre ces peuples qui ne se sont jamais communiqué; et, après avoir vaincu par des recherches profondes toutes les difficultés historiques qui s'opposaient à son système , il prouve par des fables que c'est dans le nord de TAsie et dans les glaces du Spitzberg qu'il faut chercher le berceau des sciences.
Voilà donc le résultat d'un travail étonnant et des profondes études d'un académicien estimé l Que ne s'est-il occupé, par des rapprochements
heureux et utiles, par des leçons de tous les peuples et de tous les siècles , par des observations toujours précieuses quand le génie éclairé par la raison les découvre dans la nature, de perfectionner, ou plutôt de créer un moyen général d'éducation qui ne pourra immortaliser l'homme qui composera ce grand ouvrage qu'en faisant le bonheur de tous? Car, à cet égard, toutes les réputations de la célébrité inutile sont achevées, il ne reste plus que celles de la bienfaisance toujours négligée , parce que les hommes oublient ceux qui les instruisent, et ne célèbrent que ceux qui les amusent.
Les uns font des systèmes, les autres les combattent, et tous sont écoutés, parce qu'il faudrait avoir vécu quelques siècles pour savoir faire un usage convenable des quarante ou cinquante ans accordés à la vie humaine : on ne sait pas les employer, et nous sommes toujours, en vieillissant, comme un jeune homme sans expérience qui dissipe, sans en jouir, une fortune qu'il croit immense. Qu'on serait heureux de vivre avec des gens qui auraient déjà vécu au moins deux ou trois fois I Cette espèce d'hommes serait assurément très bonne à entendre sur les guerres importantes qui divisent les nations, et les sciences graves et inutiles qui les occupent : on
SECONDE VEILLÉE 3a
ne trouverait pas un Bayle, un Spinosa, un Malebranche, un Descartes, parmi ces revenantslà; on y trouverait des hommes heureux, simples, bons, et trop instruits pour être savants.
Locke était peut-être à sa seconde existence; à la troisième , il cultivera son champ , brûlera tous ses livres, et dira à son voisin : « Pardonne les injures , souviens-toi des bienfaits , sois bon ami, donne sans orgueil; modère tes passions, aime Dieu, ne le prie pas, mais sois vertueux. i>
Revenons à Charles. Je vous ai dit, Claudine, qu'il avait eu beaucoup à se plaindre de ses amis, mais il avait fini par les oublier; il était heureux, et l'indulgence du bonheur n'eut jamais les souvenirs de la haine.
— Il est mort comme un sage, et il sera toujours regretté de ceux qui le connaissaient.
— Ah I toujours ?
— Oui, Monsieur, toujours.
— Dans quel temps, Claudine, l'avez-vous connu ?
— Quand il aimait Justine... Mais je vous écoute. Monsieur, et avec bien de l'attention.
C'était en automne. L'année?... on s'en souviendra. — Le jour?... c'était un jeudi. J'ai des raisons pour me rappeler ce jour, car la veille... Eh bien! il est encore inutile de dire ce que je fis la veille, mais le jeudi..., neuf heures sonnaient; je me séparai avec douleur d'une femme que j'adorais.
Que la campagne était belle ! l'espérance était partout; elle embellissait tout. Maheureux habitants des villes, vous étudiez froidement la nature, le cultivateur l'admire; vous en avez les fruits, il en a vu les fleurs; vous jouissez de ses bienfaits, il jouit de ses charmes.
Le soleil était encore sur l'horizon , mais il était près de le quitter ; ses rayons , plus faibles et teints de ces riches couleurs aurores et largement pourprées qui terminent l'horizon dans les beaux jours d'automne, éclairaient peu les objets, mais ils les coloraient; et on peut, suivant la vieille expression, dire que dans cet instant le soleil achevait de peindre la nature.
Le soleil couchant est comme le dernier adieu d'une amante... Elle est alors si belle!
Mes yeux étaient mouillés de larmes, mais ce n'était point encore la douleur de l'absence qui les faisait couler : on est longtemps avec l'être qu'on aime , même quand on ne le voit plus.
Ce jour-là ne s'effacera jamais; j'en parlerai avec mes souvenirs, quand il sera loin dans le passé de ma vie. La sensibilité ne vieillit pas; elle anime et rajeunit l'existence lorsque le plaisir l'abandonne.
Serai-je toujours aimé?
O ma raison ! ne me répondez pas. Dieu bon et prévoyant ! le bandeau d*illusions que tu plaças sur les yeux des mortels est le premier de tes bienfaits.
J'aperçus un village situé au pied d'un coteau de vignes. C'était alors le temps de la vendange; la gaieté bruyante qui animait ce coteau , ce doux plaisir qu'on éprouve à voir des heureux , même lorsqu'on ne l'est pas; cette disposition mélancolique qui ouvre notre âme à toutes les impressions de la sensibilité ; peut-être aussi ce besoin de s'arrêter quand on s'éloigne de l'être qu'on aime ; mille raisons que le cœur ne dit pas à l'esprit, quand le cœur est ému, me donnèrent la fantaisie de coucher dans ce village.
J'y arrivai à l'instant où les vendangeurs re-
venaient. Leur joie tumultueuse me fit oublier ma tristesse ; je la sentis plus vivement quand je ne les vis plus. Le repos de la douleur, ce léger intervalle de l'imagination préoccupée, peut la tromper un instant, mais l'augmente toujours.
J'avais envoyé ma voiture à l'auberge, et j'allais sans projet vers un pont que je voyais hors du village. Je suivais un petit sentier bien couvert, bien obscur, comme on les cboisit quand on est seul , comme on les aime quand on est deux. J'avais déjà marché quelque temps, lorsque j'aperçus un jeune homme qui, près de la rivière et la tête appuyée contre un arbre y regardait couler l'eau ; un homme qui paraissait être un domestique était à côté de lui et semblait l'observer.
Le vêtement de ce jeune homme était négligé, mais propre; son mouchoir de cou était presque défait ; son chapeau était à terre ; ses cheveux dénoués tombaient sur ses épaules.
Le bruit que je fis en passant lui fit lever la . tête. Il était pâle , mais sa figure était douce , et je ne fus pas effrayé quand tout à coup il quitta sa position, vint à moi très brusquement, et passa son bras sous le mien.
Je vis bien que sa raison était égarée.
L'homme qui l'accompagnait me dit à l'oreille : « Monsieur, ne craignez rien ; mon pauvre maître, M. Charles, ne vous fera pas de mal. »
Nous marchions tous trois sans rien dire , et je considérais la physionomie calme de ce jeune infortuné, dont la raison cependant était en délire.
Son regard doux, son sourire tranquille, ce silence qui reposait tous les traits aimables de son joli visage, sa marche assurée, son maintien simple et sans affectation, contrastaient tellement avec sa situation avec moi que je ne pouvais fixer mes idées sur la réalité ou la mesure de sa folie, et je réfléchissais.
Quel homme n'est pas plus ou moins fou?
me disais-je tout bas. Depuis le dévot fanatique qui passe sa vie dans le Ciel, qui attend la mort pour vivre plus heureux, qui admire la vérité de toutes les chimères miraculeuses dont on berce sa stupide et vieille enfance , qui croit et attend tout ce qu'il ne connaît pas, et ne doute que de ce qu'il voit , jusqu'à l'athée malheureux qui n'attend rien, ne croit rien, jouit de tout sans le bonheur si doux d'être reconnaissant et d'espérer; qui veut tout expliquer par des systèmes et tout détruire par des raisonnements, et toujours voir l'instant qui finit dans celui qui
commence ; depuis celui qui veut tout connaître jusqu'à l'ignorant qui croit tout savoir ; depuis celui qui trahit celle qu'il adora, mais, disait-îl, pour mieux la mériter; qui, élevé près d'elle chez les prêtres d'Egypte , heureux par elle , la quitta pour devenir célèbre; prépara, par les torts de la séduction et les indiscrétions d'une amante, cet ouvrage sacré et sublime, où la morale la plus pure se cache sous des absurdités ou s'embellit encore par les vertus qu'elle inspire ; qui séduisit une partie de l'univers par sa vie, en trompant l'autre par sa mort; dont les maximes de paix ont été les longs prétextes de guerres cruelles, de divisions dangereuses, et ont ensanglanté la terre qu'elles devaient éclairer; jusqu'à cette tendre Maria qu'un événement tout simple rendit si malheureuse , et que Sterne a rendue si intéressante que, depuis, nous avons vu un ministre et un opéra-comique obtenir, par ce touchant petit moyen-là, une grande réputation sans doute bien méritée; enfin, depuis le premier homme de la Genèse jusqu'au dernier d'aujourd'hui, et depuis Socrate jusqu'à Cirano; tous les êtres qui ont l'esprit de raisonner ou qui déraisonnent pour avoir de l'esprit; tous, oui, tous ont plus ou moins de cette teinte fantastique qui colore
plus vivement que la vérité et la nature, certains objets dont les courts instants de notre fugitive existence sont occupés exclusivement.
Je pourrais, par des exemples ou des citations faciles ou un développement plus étendu, prouver tout ce que je viens de dire ; mais c'est au lecteur à peindre ses idées dans le cadre qu'on lui laisse entrevoir, à remplir par ses raisonnements les vides d'un ouvrage , ces intervalles adroitement ménagés par la paresse de l'auteur, pour placer l'amour-propre de celui qui le lit , et qui juge toujours avec plus d'indulgence la réflexion indiquée que celle qui est écrite.
C'est à cette manière de lire que tient cette variété de jugements sur les mêmes ouvrages; l'homme d'esprit y trouve les occasions d'en avoir; le savant y découvre les traces d'une idée qui le mène à un résultat qui l'occupe; l'ignorant y voit sa paisible oisiveté un instant amusée, au moins il change d'ennui; un sot rit des nouvelles absurdités qu'il y trouve , car il faut bien qu^il donne ce nom à tout ce qu'il n'entend pas ; et l'auteur ne dit pas tout ce qu'il espère : car quelle est la vanité , même la plus modeste, qui a jamais osé avouer ses orgueilleuses prétentions? Enfin je ne vois partout que des nuances de cette couleur primitive qu'on
nommera raison ou folie; les plus vives sont aux Petites-Maisons, les plus légères sont sou» le chaume, et les autres sont partout.
Charles versa quelques larmes qui tombèrent sur sa main ; il les porta vivement à sa bouche, en répétant plusieurs fois : « Cest Justine, c'est encore Justine. Rien ne m'est si présent que ma Justine absente. »
Il avait lu Properce.
Après un instant de silence , il s'approcha de moi et me dit : « Vous voyez le soleil , il va bientôt s'envelopper des crêpes du tonnerre (un orage se préparait); vous les voyez qui s'amoncellent autour de lui, et je ne verrai plus le tombeau harmonieux de Justine : il est au milieu de ce soleil brillant qui éclaire les mondes et qui semble être le sceau majestueux que Dieu mit sur l'univers quand il l'eut créé. Ses rayons étaient l'âme de Justine. On entend quelquefois... Cela doit être; tout ce qui est parfait... Ecoutez. »
En même temps il étendit la main vers le soleil, et il semblait prêter l'oreille avec l'attention la plus recueillie ; son corps, balancé par un mouvement égal et doux, semblait suivre une mesure qu'il entendait; ses yeux étaient pleins de larmes, et l'expression du plaisir les arrêtait.
£t moi, je pensais, en regardant Charles, que l'amour est comme la religion ; il commence par l'enthousiasme ou là reconnaissance, et finit par l'idolâtrie : tous deux ont quelquefois de bien consolantes erreurs.
Dans ce moment, un nuage couvrit le soleil; Charles regardait encore. Quelques minutes après, il me dit : a Que faisons-nous ici ? » Nous continuâmes à marcher.
Je ne sais pourquoi, agité par tous les sentiments qu'un semblable spectacle doit faire naître, je ne démêlais bien parfaitement que celui de la pitié froide et pénible. L'état de Charles m'étonnait, et ne m'intéressait pas comme celui d'un pauvre que je vois environné de ses enfants; cependant, ce pauvre n'a rien perdu ; . il a l'habitude de sa situation , et ceux qui le plaignent en ont seuls le sentiment.
Charles, au contraire, a vu se briser autour de lui tous les liens du bonheur; il ne tient à rien, pas même à la vie... Il en a perdu la vérité : son existence est pour lui une illusion, une erreur ; il est trompé par tout ce qu'il voit, par tout ce qu'il sent , par tout ce qu'il dit.
Je le plaignais ; cependant mon imagination était émue, et ma sensibilité ne l'était pas. « Qu'avez-vous donc, Charles? » lui dis-je.
Je le voyais sourire; ensuite il appuyait ses mains sur son front avec un mouvement très vif d'inquiétude et de douleur. Tout cela m'affligeait et ne mitonnait pas. Les souvenirs d'un bonheur qui n'est plus arrivent à l'âme avec le plaisir et l'agitent avec la douleur.
Quand les pensées viennent d'un cœur en délire, les sentiments ont quelquefois les souvenirs de la raison, mais les expressions n'en ont jamais la mesure.
Charles me regarda, et me dit d'un ton doux et passionné : « Des montagnes , des villes, des mondes sont entre toi et moi, ô ma Justine ! et tout cela est sur mon cœur... La mélancolie de l'absence répand sur tout ce qui l'environne cette teinte uniforme et nébuleuse qui efface tous les objets présents; l'âme recule dans le passé..., elle y trouve la vie et le bonheur. Oh ! moi, moi I... je reste dans le passé..., j'y revois Justine. Que le temps marche, qu'il vieillisse , qu'il détruise , qu'il renouvelle , qu'il entraîne les siècles ! jamais mes souvenirs. Te souviens-tu, Justine, de cette pauvre femme qui pleurait, un soir, sur le seuil de sa porte ? Nous l'abordâmes. Entends-tu sa voix émue ?
Ton bras pressait le mien. Comme tu étais belle! La lune argentait tes vêtements; elle éclairait ta
taille élégante : tu te baissais pour écouter... Nous secourûmes cette bonne femme , nous la •consolâmes. Elle nous donna des roses... Je les effeuillai sur ton lit..., ô Justine I tes lèvres... Partout des roses. Le nuage du bonheur était sur nos yeux; il nous environna. Ensuite..., longtemps après, n'est-ce pas, Justine ? le Sommeil vint, en agitant son aile douce sur nos paupières , nous dire : a Les lendemains de la bienfaisance ont toujours des réveils heureux. »
Après un instant de silence, il reprit mon bras; nous approchions du village.
ce O ma Justine I s'écria Charles, je t'aimerai toujours; oui, toujours. Quand tu vivais, chacun de mes instants était une vie heureuse, et aujourd'hui... »
Il se taisait.
Je ne savais que lui dire ; il est si difficile de se mettre au niveau d'un homme agité jusqu'au délire I L'exagération même lui paraît froide, quand elle n'a pas la cause qui l'émeut.
Je lui parlai de mon vojage, du hasard qui m'avait amené près de lui. Il me regardait.
Enfin , s' approchant très près de moi , il me dit :
« Et moi aussi, je voyage depuis longtemps; ce voyage finira, c'est celui de ma vie. Où arrive-t-on ? et qu'importe ? Mon guide sait où
5o SECONDE VEILLÉE
je vais ; c'est Dieu. On ne nie l'existence de ce guide-ià que lorsqu'on la redoute. Marc-Aurèle aimait à y croire , Néron voulait en douter : le premier athée fut un scélérat qui craignait un témoin. Doux voyage de la vie 1 ô mes amis 1 voyez le plaisir, l'amour, le bonheur : ils arrivent de tous côtés, ils jettent des fleurs sur la route. N'allez donc pas si vite; où courez-vous? ce que vous cherchez est où vous êtes. Je faisais comme vous ; alors l'imagination ne laissait pas une espérance au désir, et le souvenir ne me suivait pas... Le chemin disparaissait. Voyez donc ces arbres qui le bordent, voyez comme ils semblent rétrograder pour le voyageur trop pressé qui ne veut qu'arriver, sans jouir du voyage. £h bien I voilà la leçon de la vie ; elle s'échappe de même. Quand je courais ainsi, j'apercevais à peine quelques fleurs, dont les couleurs plus frappantes fixaient un instant ma vue. Maintenant, une rose est là..., je l'admire. Une fleur des champs est à côté, je la vois. O Justine! tu n'es plus..., je ne vois que des cyprès!
— Le délire de l'esprit, me disais-] e, peut donc être quelquefois la leçon de la sagesse; les extrêmes se touchent, et l'intervalle...
— Point d'intervalle! » s'écria Charles, qui m'avait entendu.
CHARLES ET JUSTINE 5l
Ses yeux étaient étincelants, ses regards fixes, tons les muscles de son visage dans une agita* tion effrayante, ses veines gonflées; je ne le reconnaissais pas.
« Non, point ! continua-t-il. Esprit vivifiant \ âme des mondes! feu créateur que la nature répandit sur tous ses ouvrages ! vous êtes par* tout : un chêne, un ours, Fénelon, Socrate, une chèvre, un palmier, une mouche, une laitue, sont sur la même tablette dans l'atelier de la nature : j'en sors..'. J'y ai vu les commencements de ses œuvres; on les juge mal quand ils sont finis 9 et l'ensemble alors en impose sur les détails. Oui, la faculté active qui faisait pleurer César aux pieds de la statue d'Alexandre , celle qui animait le peintre de la tendre La Vallière ou l'auteur de la Henriade, n'est pas autre que celte qui fait soulever un fardeau par un portefaix, ou celle qui nous donne des melons, des cerises, des artichauts ou des enfants. Hommes de génie I vous pouviez être des sots, des bananiers ou des huîtres. Le hasard seul..., cette fatalité qui... n
Nous étions dans le village. Chartes fut interrompu; je l'écoutais avec douleur, car ses erreurs m'affligeaient presque autant que son délire.
Dans ce moment nous passions près à\ne grange ; on riait, on chantait. Nous entrâmes.
Sa SECONDE YEILLéE
Cette grange était remplie de vendangeurs et de vendangeuses qui oubliaient en dansant les fatigues de la journée. Le plaisir et la gaieté sont le repos des heureux villageois. Une jeune £lle chantait, et on dansait en rond. Nous nous étions un peu éloignés pour éviter les coups de pieds, et, sans nous en apercevoir, nous nous étions trop approchés d'un endroit assez sombre, où je vis (Charles n'y fît pas attention, il était occupé des danseurs) un jeune paysan qui pressait vivement sa douce et fraîche ^mie ; ils ne nous aperçurent pas , ils ne voyaient qu'eux. Pour les amants heureux, l'obscurité ne cache que les importuns.
Je ne sais ce qu'il demandait ; mais je l'entendais qui, d'un ton vif et suppliant, disait: Aujourd'hui Et la petite lui répondait bien doucement : Dimanche, Ils répétèrent ces deux mots avec quelques différences, mais toujours avec la même expression.
Tout à coup le jeune homme aperçoit dans un coin de la grange un berger et une bergère qui, vraisemblablement pour ne pas être entendus, se parlaient très bas, ou au moins de très près , car leurs visages paraissaient se toucher, peut-être même... Mais doit-on dire ce qu'on croit voir, quand on ne doitpas dire ce qu'on voit ï
« Ah I regarde donc là-bas I » dit-il à la petite paysanne.
Je regardai aussi. Je ne sais si nous pensâmes tous trois la même chose ; mais, si l'impression fut perdue pour moi, elle ne le fut pas pour eux, et l'exemple fît sur la jolie ^tite de dimanche l'effet que son amant éprouvait aujourd'hui.
L'exemple, au village comme à la ville, est l'éloquence de l'amour et du plaisir; c'est ainsi que souvent ils persuadent.
Je vis mes deux amants qui s'éloignaient...
Bientôt je ne les vis plus.
Je fis pour eux tous les vœux du bonheur et quelques réflexions sur le danger de l'exemple : car, me disais-je , sans cet autre coin de 4a grange, la .destinée, qui voit les heureux qu'elle fait, en aurait, ce jeudi-là, vu deux de moins. Pères, époux, amants, songez au danger de l'exemple. Pas une femme peut-être n'a cédé sans se dire : « Je ne suis pas la seule ! » et puis elle comptait tout bas celles qui pouvaient en avoir dit autant, et l'amant était là... aux genoux, bien pressant. £t le compte finissait par elle.
O gens de bien ! ne grondons que la première femme qui fut comptée : elle fut cause qu'il y en eut deux, bientôt plus, bientôt....
O femmes 1 je ne vous accuse point; j'*aî passé mes beaux jours à adorer vos débuts. J'ai trente-quatre ans, et j'aurai trop tôt le chagrin d'admirer vos vertus. Si quelques douces espérances Retardent encore pour moi le froid réveil d« l'expérience, je les dois toutes à vos aimables torts, et voilà comme vous embellissez l'avenir même qu'on ne doit pas avoir.
Ah 1 croyez^moi , si l'amour est Técueil de la raison , il en est aussi Toraclè , et la sagesse même doit le consulter. Craignez l'habitude; elle détruit chaque jour ces affections vives qui font naître dans une âme brûlante ce besoin constant d'une émotion nouvelle. Soyez in« constantes et jamais infidèles : une femme s'aviHt en trompant celui qu'elle aimait , elle s'embellit encore en le quittant. Je ne parle pas de vous , êtres heureux et indépendants , qui n'êtes pas sous la tutelle attentive et nécessaire de la société, ou des maris, ou des parents ; enfin, de vous, qui pouvez aimer sans afQiger personne. Ah 1 c'est pour vous que la constance est une vertu , puisqu'elle est un bonheur.
Mais vous , qui êtes épouses et mères , craignez ces longues amours qui commencent toujours bien et finissent toujours mal. Le mystère pendant quelque temps couvre le plaisir de son
voile charmant, que la décence soutient, et que l'imprudence ou la jalousie déchirent souvent par leurs éclats indiscrets.
Que de maris tranquilles , si les femmes n'avaient pas cette vanité de constance qui n'est pas la preuve de l'amour ! car la triste et languissante habitude n'a-t-elle pas aussi sa constance ?
Sans doute il serait plus convenable de n'aimer que son époux; mais, s'il est à peu près reconnu que les femmes les plus persuadées de cette vérité-là l'oublient cependant tout comme si elles en doutaient, je crois qu'on ne regardera pas comme l'ennemi des mœurs celui qui prêche la décence, qui, à la vérité, ne sauve pas les maris, mais qui peut au moins les rassurer.
J'ai vu des amants jaloux des malheureux époux de celles qu'ils aimaient : cela est un peu fort, et cependant presque toutes les liaisons finissent par là. On ne s'en tient jamais à la première capitulation , et l'amour qui se lasse d'être heureux, ne se lasse pas d'être exigeant^ capricieux ; il faut qu'il ait des torts , quand il n'a plus de désirs.
On doit dire à celles qui, sous la surveillance de l'hyipen , veulent encore s'exposer à la tyrannie de l'amour : « Soyez donc prudemment inconstantes, puisque vous ne pouvez être con-
stamment sages. » Je sais que, pour être approuvé, il faudrait s'écrier: a Soyez toujours ce que vous êtes... L'amour est une horreur, la fidélité conjugale est admirable et toujours respectée : on doit brûler vives toutes celles qui s'aviseront d'avoir un tort. » — « Voilà, dirait-on, l'apôtre des mœurs. Que de vertus ! l'excellent livre ! » £h ! bonnes gens ! vous ne savez donc pas encore qu'il est plus aisé d'être sévère que d'être juste?
Et la jalousie!... Vous ignorez donc aussi que plus elle est injuste, et plus elle est indiscrète et tyrannique. La jalousie a fait le malheur des plus heureux instants de ma vie.
Je la connais , cette cruelle passion ; elle est absurde et nécessaire, dangereuse et inévitable ; le sot la méprise, et le sage en gémit.
L'amour de soi et la vanité ont fait, de cet instinct de jalousie qui est inné, antérieur à tout, le motif de toutes nos actions, de toutes nos vertus, de toutes nos espérances; l'ascendant impérieux qui nous subjugue, qui nous dirige; l'inquiétude qui nous agite et nous alarme ; le charme qui nous console; le tourment et le bonheur^de la vie : l'amour de soi, dis-je, et la vanité, ont fait de ce jaloux instinct le lien et l'effroi de la société.
CHARLES ET JUSTINE bj
Sans la jalousie , je ne vois plus Tamour, la reconnaissance , le désir de plaire , celui d'être considéré , la tendresse paternelle , les passions sublimes et respectables, les belles actions, la gloire. Tout languit, et le vaisseau de la vie, sur une mer sans orages, sans espérances, ne va plus, n'arrive plus. Tout meurt, tout s'anéantit. £t le calme a détruit le bonheur.
On veut être heureux, aimé, préféré, considéré, cité, cela est tout simple. £h bien, voilà la jalousie, et conséquemment la haine, les duels, l'ambition, les modes, le pouvoir de l'opinion , les assassinats , les sermons de Bourdaloue, les romans, Machiavel, la mort de Zaïre, le traité- de Westphalie, le conseil d'Arie à Pétus, les souliers à la poulaine, les croisades, Içs fables , la flatterie, la guerre , les Dialogues de Lucien et les vjsites du premier jour de l'an. J'ai fait le panégyrique de la jalousie, et tout ce que je viens de dire est le résumé très réfléchi, le plan, la division et là conclusion dé ce discours, ou plutôt de cet éloge. J'espère que les vérités profondes que j'y développe contribueront à l'histoire de la philosophie et des sciences ; mais, pour les rendre utiles, il ne suffît pas qu'on les raisonne, il faut encore qu'on puisse en rire. La gaieté peut être très sérieuse-
ment occupée des grands objets de la raison, et je vais vous raconter une extravagance de jalousie qui prouvera tout ce que j'ai dit et tout ce que je dirai...
— Est-ce encore un conte, Monsieur?
•— £h 1 sûrement , Claudine I Aujourd'hui c'est un conte, et demain c^est un fait. Voilà les passions.
~ Et Charles?
— Laissons-le dans la grange encore quelques instants, Claudine. En vous parlant d'Emilie , je crois encore vous parler de lui , car elle ressemblait étonnamment à sa Justine, et cela senl m'attachait à elle >.
Emilie était beHe; elle avait de l'esprit, des grâces^ elle avait tout, car elle m'aimait, et je
I. J'ai écrit cette grave anecdote il y a quelque temps : elle a déjà paru ; mais on ne peut répéter trop souvent les leçons sérieuses. D'ailleurs, la même philosophie, ce seul système que la sensibilité approuve, que la raison médite en souriant; enfin cette profonde logique qu'on doit apercevoir dans mes utiles et très sages écrits en fut aussi le motif. Les gens du monde n'y virent qu'une plaisanterie de société; et voilà comme ils ont jugé Nicole, Mesmer et Pascal : je vous dis que cela fait frémir. O raison 1 6 mœurs 1 6 sciences 1 t folle!
Tadoraîs. L'habitude du bonheur augmentait mon amour : c'est toujours ce qu'elle fait, quand elle ne l'éteint pas.
Je ne sais combien cela dura; je jouissais du temps, je ne le calculais pas, et le souvenir l'oublie ; il a bien d'autres choses à rappeler. Je sortais de chez elle; trois heures venaient de sonner, et le jour ne paraissait pas encore. Le ciel était beau, le temps doux; je ne rentrai pas chez moi et je me promenai.
Le silence, les réflexions de la nuit, les souiienirs voluptueux qui m'agitaient encore, rendirent mes pensées tumultueuses ; bientôt elles n'eurent pas le sens commun, et la vanité parlait plus haut que l'amour : elle me dit que je ne pouvais compter sur le cœur de ma maîtresse , puisque je n*avais point de rival : il en faut un pour l'éprouver, mais qui? Je marchais à grands pa$ pour chercher un rival, et je me trouvai... Oui, moi. Ce moyen, me dis-je, peut tranquilliser mon amour-propre et ne l'affligera point.
Mais comment me déguiser? Autres réflexions, autres sottises. Tous les vêtements que j'imaginais ne me cachaient point assez : celui d'un bénédictin me vint à la pensée. J'extravaguais... je le choisis. J'aurais bien dû prévoir ce qui en arriverait.
6o SECONDE VEILLÉE
Me voilà, dès le lendemain, déguisé en moine. Voilà une histoire faite, un prétexte imaginé, et me voilà chez Emilie, sous le costume du bon saint Benoît , avec plus de recherches peutêtre. Les premiers jours, je parlai des mœurs, j'en dis du mal , et ensuite je les excusai.
Je parlai de l'amour; j'en prêchais les dangers, mais j'en peignais les plaisirs...; et le peintre sensible faisait oublier le prédicateur sévère. *
J^avais le ton du sentiment ; et le froc , ce chien de froc, ajoutait à ce <)ue je disais une expression si persuasive que je voyais les beaux yeux d'Emilie étonnée chercher à démêler dans les miens la cause de ce qu'elle éprouvait en m'écoutant.
Je tremblai; je sentis que tout était dit, et qu'Emilie était séduite; le dépit me fît aller plus loin, et je voulus voir ce que tout cela deviendrait. Je méprisais l'inconstance d'Emilie, et je voulus la punir. Folie de jeune homme ! pourquoi se fâcher de ce qu'on devrait prévoir ? La constance est une heureuse chimère pour tout le monde , mais elle est le chagrin des gens sensibles : il faut tâcher d'y croire pour être plus aimable , il faut en douter pour être plus heureux.
Enfin, pour terminer mon histoire, je proposai (toujours en bénédictin] à la belle Emilie de m'accorder une nuit.
Emilie hésitait. Son seul embarras était de m'éloigner, car elle aimait le bénédictin.
Je voyais tout cela, et le feu de la colère qu'elle remarquait dans mes jeux, l'incertitude qui agitait les muscles de mon visage , mon air inquiet, augmentaient encore son amour en lui persuadant la violence de celui qu'elle me supposait.
' Enfin elle prononça ce fatal oui
L'enfer avait parlé ; le tonnerre m'avait écrasé; j'étais furieux : je me contins. Je parlai avec un peu de désordre , elle le prit pour celui du plaisir et rn^en sut gré; je sortis en lui disant : a A minuit je serai chez vous. »
Tout était fini; ma résolution prononcée, mon amour éteint; cependant je regrettais Emilie. Comment, disais-je, peut-elle m'abandonner pour un moine? Oui... mais... ce moine était moi. Ce moi consola un peu ma vanité, et, tout en grondant, me voilà sous la fenêtre d'Emilie. Minuit sonne : on ouvre, et je monte.
J'avais la tête cachée dans mon capuchon de bénédictin, et j'étais enveloppé jusqu'au nez par un grand . manteau noir que je ne quittai
pas en entrant. Je fis, sans dire un mot, tout le tour de l'appartement de ma belle ; je Yojais partout les souvenirs de mon bonheur passé ; je voyais aussi le sopha qui m'attendait, moi, heureux rival de moi-même.
Emilie était mise avec une élégance qu'elle n'avait plus depuis longtemps. Les femmes oublient trop tôt ces recherches délicates des premiers jours : l'habitude leur ôte jusqu'à l'aimable coquetterie que Tamour permet et qui les embellit, en les renouvelant. On peut cesser bientôt de plaire quand on en néglige les moyens, et ce sont ces légers oublis de l'habitude qui causent le plus souvent l'inconstance.
Je regardai Emilie avec une gravité qui d^abord l'étonna , et finit par l'embarrasser ; cependant elle se rassura , et me dit en riant : <c Que signifie cette procession, mon très révérend père, mon grave prédicateur? — O femme l m'écriai-je, Emilie! vous êtes un monstre, un démon, une perfide, une... » Â l'instant je jetai mon manteau et je parus en uniforme; mais j'oubliai d'ôter mon capuchon de bénédictin.
Emilie, pétrifiée, ne me regardait pas; elle se cachait le visage avec ses deux mains ; et moi , je crois que j'allais la battre, quand je m'aperçus dans une glace qui était devant m,oi.
Jamais un éclat de rire aussi fort et aussi long ne termina une scène plus absurde ; je crus que j'étoufferais. Enfin, il cessa. Mon accoutrement ridicule me rappela ma sottise; je sentis que je méritais ce qui m'arrivait , et que dans ma disgrâce je n'avais à me plaindre que de l'avantage ^ue j'avais eu sur moi : cette rivalité est la seule ^ue l'amour-propre permette et qui puisse consoler l'amour. Charles ne fut pas aussi heureux,
— Un moment , Monsieur ; un malade ne •doit pas parler aussi longtemps : vous avez laissé Charles dans la grange avec vos gais villageois ; eh bien , il y restera jusqu'à demain, il faut qu'il ait cette complaisance pour votre santé. Savezvous qu'il est près de minuit ? et votre médecin TOUS défend d'être occupé si longtemps.
— Ah ! Claudine, on l'est bien davantage en ne faisant rien ; l'imagination fixée se repose en parlant du passé, ce n'est que l'avenir qui la fatigue. Par cette raison , les ouvrages frivoles sont les meilleurs des ouvrages inutilement sa- 'vants ; les gens sensés préfèrent Parapilla, que tout le monde a lu, à l'Harmonie préétablie, de Leibnitz, que si peu de personnes se donnent la peine de lire. Les doutes aigrissent la sensibilité;
ils dévorent le temps, et la gaieté rembellit encore , même sans les mensonges heureux de l'espérance.
Je ne connais qu'un seul livre utile, quoiqu'il soit savamment écrit, rempli de recherches profondes, de réflexions nourries et de vues bienfaisantes et sages; tous les hommes devraient lire ce livre, parce que tous y trouveraient cette douce philanthropie qui dit ce qui est utile, fait aimer ce qui est juste, afflige par les vérités d'un moment, console par celles de tous les siècles. Tout y est peint avec la chaleur du génie, et l'expression calme et profonde de la sensibilité éclairée. Mais c'est dans le silence de la méditation , et non dans les bavardages de la frivolité qu'il est permis d'admirer cet homme immortel : les savants n'osent en parler^ et c'est par orgueil , parce qu'il détruit des systèmes compliqués, et les remplace par des raisonnements simples ; presque tous ont senti quMls seraient bientôt oubliés, si celui-là ne l'était pas; mais il aura, dans tous ses ouvrages, l'avantage rare d'être vrai sans ostentation , savant sans pédanterie , profond sans charlatanisme, simple sans obscurité, grand sans orgueil, et toujours lui-même quand il peint les hommes comme ils devraient être.
Que de gens l'ont déchiré avec bruit , avec acharnement, en l'admirant tout bas avec un enthousiasme désolant ! Il ne faut pas s'en étonner : on critique toujours ce qu'on est forcé d'applaudir. La bonne humanité veut conserver cette petite jouissance-là. On peut être certain qu'après l'esprit de bien juger un ouvrage, ce qu'il y a au monde de plus rare, c'est le plaisir réel de convenir qu'il est bien. Bonsoir, Claudine; pensez à Charles, à Ismène, à Emilie; demain vous ne penserez qu'à Justine.
— O fatalité inconcevable ! je ne puis m'empêcher d'en rire.
— £h bien 1 Claudine, que signifie cette bizarre exclamation et cette gaieté subite et folle ?
— Que diriez-vous, Monsieur, d'une femme qui a été successivement tendre, romanesque, étourdie, prude, maçon, valet de chambre, précepteur, bonne femme, veuve, membre d'une académie, maître d'école dans un village, haute et puissante dame, aimable, galante... enfin... Bonsoir, Monsieur; minuit vient de sonner.
— Ecoutez donc ! Revenez ! Un moment !
— Demain, Monsieur, demain.
OS raisonnements , Claudine , sont bien pressants, ils ne persuadent pas. Comment se peut-il que toutes les recherches de l'esprit , que des études trop sérieuses peut-être , ne vous aient servi qu'à motiver vos étourderies? Comment se peut-il que la vertu qui vous condamne soit aussi votre excuse? Et puis-je croire que Clarke, Shaftesbury, Cudworth, etc., etc., aient produit le même effet sur votre ardente imagination que la lecture si dangereuse des romans qui égarent la sensibilité ? Je ne vois pas les rapports qui peuvent exister entre les modalités de Spinosa, ou les natures plastiques, et les tendres sollicitations ou les baisers d'un amant. Je conçois qu'il est dangereux de répéter tous ces principes erronés qui jettent le voile des discussions métaphysiques sur les objets de nos respects, les vertus, les sentiments, et quelquefois les devoirs. Je suis persuadé qu'il ne faut
pas vouloir trop fixer ses idées sur la définition exacte d'un mot dont la sensibilité seule doit nous donner la valeur, et que celui qui veut connaître Dieu finit par en douter , comme aussi celle qui raisonne sur la vertu finit par Toublier. Cependant il me semble qu'une jolie femme peut très bien méditer sur les ouvrages de Collins sans devenir athée, et lire Sextus Empiricus sans passer sa vie, dans son boudoir, à faire des expériences réitérées pour s'assurer de l'existence réelle de la substance et des modes de différents objets.
Quant à la fatalité, je crois, ma chère Claudine , qu'il vous a été plus facile de faire de ce principe absurde l'excuse très consolante de* vos aimables fautes qu'il ne vous le sera de prouver qu'il en a été la cause. Je vous dirai ipême que, quoique je sois étonné de retrouver en vous cette Mine Prudenville si malheureuse et 31 célèbre , cette Emilie qui eut tous les torts et tous les charmes de la sensibilité, je n'en croirai pas davantage à cette prétendu fatalité qui donne des rendez-vous, détruit les empires, désole les maris , dirige l'univers et préside aux boudoirs. Vous êtes surprise d'avoir entendu raconter de suite deux époques de votre vie , et vous dites encore : « O fatalité ! » Cependant cçla
n'est pas assez extraordinaire pour recourir à cette implacable destinée que vous voulez absolument voir dans tous vos torts, et qui n'en fut la cause affligeante que pour en être aujourd'hui la consolation. Nous verrons que, si cette multiplicité d'événements, cette affligeante bizarrerie de votre orageuse existence, ne vient pas tout simplement de l'orgueil qui est la source de toutes les passions , elle naît de la curiosité qui cherche des événements, de l'imagination émue qui veut des plaisirs, et de cette douce et constante indulgence de l'esprit qui trouve toujours des torts à la raison, quand il veut en éviter les contrariétés.
Pardonnez, Claudine, le ton sérieux de mes doutes; je suis trop affligé de vos malheurs pour vous les pardonner, et même pour vous croire; je retarde au moins cette désolante conviction : il me semble qu'en la repoussant, je vous éloigne un peu de vos chagrins. Cependant je veux les connaître : ce que vous m'annonçâtes hier en me quittant et ce que vous m'avez dit aujourd'hui me donnent le désir d'entendre vos étonnantes aventures , et j'espère que vous voudrez bien vous rappeler que vous m'avez promis de me les raconter, quand je vous aurais dit la suite de celles de ce Charles
que vous avez tant aimé. Pour ne pas les attendre longtemps^ je continue et j'abrège.
Charles regardait toujours les vendangeurs qui dansaient; je ne voyais plus rien. Je lui conseillai d'aller chez lui ; il y consentit : nous partîmes, et nous arrivons.
Une jeune femme vint à nous avec empres* sèment; sa figure était presque entièrement cachée par un large ruban noir, qui couvrait un de ses grands yeux bleus. Une femme qui n'est que belle a le premier moment , et souvent n'a que celui-là ; Justine les avait tous. Justine ï oui, c'était elle-même, mais Charles Fignorait.
L'habitude détruit l'amour quand il n'est qu'un prestige, un mensonge, et Justine séduisait avec la vérité de tout ce qu'on aime. Sa physionomie était intéressante comme son âme ; elle avait ce je ne sais quoi dont les amants, les hommes de génie, les peintres, parlent sans le définir, les sots sans le connaître, les fats sans y croire. La sensibilité le donne, l'amour en a la durée , l'indifférence même en accorde quelquefois les grâces aux femmes aimables; mais les femmes aimées en ont toujours les charmes. Un amant croit l'exprimer en disant à
yo TROISIÈME VEILLEE
sa bien-aimée : C'est toL Toute la terre aurait dit à Justine : C'est toi. On a vu avec plaisir •des femmes jolies comme Justine; on voyait Justine avec enchantement. Elle n'était pas belle comme tout ce qu'on admire, mais elle était bien mieux. Elle était mise souvent avec recherche, toujours avec goût, quelquefois avec cette simplicité que les Grâces doivent aimer, parce que la simplicité en est une. Une robe blanche, avec une ceinture bleu foncé, sur laquelle flottaient ses beaux cheveux blonds ; un grand chapeau noir : voilà l'ajustement de Justine, le jour où je la vis pour la première fois. Les nuances échappent à l'indifférence, le sentiment les rappelle : on aime à tout dire quand on parle de ce qui plaît; on ne laisse rien à deviner quand on sait tout sentir , et voilà pourquoi les amants sont quelquefois si ennuyeux.
« Ah I Charles , dit-elle , vous avez été bien longtemps absent!
— Bonne, lui répondit-il, ne gronde pas. »
Puis, s'approchant d'elle: «Entends-tu?
quel bruit (c'était le tonnerre) ! Le désespoir est dans ces gros nuages... Dieu n'est plus heureux. Justine aurait-elle quitté le Ciel ?
« Moi, continua-t-il après un instant de silence , j'aime le tonnerre , il me repose. Re-
gardez (il montrait l'orage), tout cela est dans mon cœur. »
Il alla se placer auprès de la fenêtre , la tête appuyée sur ses deux mains , et il y resta longtemps sans changer d'attitude.
Cependant je parlais de ses malheurs à la belle Justine, et mon attendrissement faisait naître sa confiance. Je lui dis que j'avais aussi mes peines, et que je venais, ce jour même, de quitter une femme que j'adorais. <k Ah 1 vous aimez? s'écria Justine : puisse ce sentiment 1... » Elle s'arrêta, elle hésita; mais nos âmes s'étaient déjà rencontrées. Il faut des qualités pour mériter la confiance; la sensibilité les promet et semblé les accorder à ceux qu^on ne connaît que par elle : si les années assurent la confiance, souvent un instant la fait naître.
J'étais déjà l'ami de Justine; je croyais l'avoii toujours été.
(c II serait trop long, me dit-elle, de vous raconter les doux et pénibles détails de la vie de Charles et de la mienne. Vous saurez seulement que nous nous aimions dès l'enfance.
Contrariés par nos familles, que des intérêts opposés divisaient depuis longtemps, un mariage secret nous unit. Nos parents se réconcilieront, disions -nous; notre bonheur même devien-
dra pour eux un motif de raccommodement*
« Fatale imprudence ! raisonnement du délire! est-ce en s'abandonnant aux vents qu'on arrive plus tôt au port ? Les contrariétés inséparables d'un état nouveau et point avoué, sans affaiblir notre amour, diminuaient notre bonheur. £h ! qu'est-ce que le bonheur qu'on goûte en hésitant? C'est le rêve enchanté de quelques minutes; hélas! le réveil inquiet occupe les heures, ces heures si longues de la dissimulation et du mystère.
« Nous fûmes séparés. La famille de Charles employa la violence. O nuit affreuse , dont les ombres, l'obscurité effrayante, les voiles douloureux, sont restés sur la raison de mon malheureux Charles!
« Dans le tumulte de cette nuit, Charles me blessa, en voulant me défendre.
a II crut m'avoir tuée , et il tomba évanoui. Ma blessure était légère : on m'emmena sans me laisser le temps d'avertir Charles , et depuis, je fus constamment enfermée et veillée. Enfin, je ne pus même lui écrire. Charles ne douta plus de ma mort, et sa raison s'altéra. Je n'appris son funeste état que longtemps après. J'osai alors avouer mon mariage, et j'obtins de mes parents la liberté de venir au secours de
Charles. Je craignais quHl ne me reconnût, et qu'une émotion trop peu mesurée n'ajoutât à son égarement. Je cachais mon visage avec ce ruban. O mon Charles (la voix de Justine s'élevait, ses joues se coloraient, ses deux mains ét»ent étendues vers Charles, qui était toujours près de la fenêtre et qui ne nous regardait pas) ! sois bien sur, disait-elle avec cet accent prolongé de Témotion la p4us vive, sois bien sûr que jamais, jamais je ne t'abandonnerai; je te snivrai jusqu'au tombeau, et îà... je te suivrai encore. »
Après quelques instants de silence : « Charles, contînua-t-elle , devenait plus calme depuis notre séjour ici. Chaque jour lui rendait quelques souvenirs de sa raison ; mais la scène d'avant hier a renouvelé son délire et a troublé totalemenit ses idées.
Qc Nous étions assis tous deux dans cette cham^bre; il lisait, je travaillais à côté de lui.
« Tout -à coup il s'écrie : « Ah ! Dieu ! Dieu ! (t voifà Justine ! »
« Ses yeux étaient ardents et fixés sur l'objet que son imagination lui créait.
« En même temps il se jette à genoux, et i!
répétait d'une voix étouffée : « Justine ! Justin'^ ! «. Hélas 1 continua-t-il , j'entends l'avenir qui
lO
74 TROISIÈME V^EILLÉE
« se déchire. Justine! tu n^es plus: le temps « nous sépara, le temps a cessé d'être..., et je a revois Justine. O toi ! sois pour les âmes sena sibles le souvenir adoré I Tu fus la rose de la « nature, tu duras un jour, mais ce jour ne se « mêlera point avec ceux qui s'entassent dans « les abîmes du passé. Le nom de Justine dece viendra Féloge de tout ce qu'on admirera.
« O Justine ! . . . Ses yeux se ferment, ils entraînent a ma vie. La pâleur de la mort couvre soii « visage. Son cœur bat encore. Non, non, il <c lie palpite plus... La mort est là. » ■ .
« Jugez, Monsieur, ce que je souffrais. Hier, à la même heure, il eut encore cette malheureues vision. Peut-êtfe aujourd'hui... »
Nous fûmes interrompus par un coup de tonnerre extrêmement fort, et nous le vîmes tomber sur un arbre qui était près de la fenêtre ; il en brisa le sommet.
a O Dieu ! s'écria Charles avec horreur...
Cet arbre I... La tête est en poudre... Hélas! que reste-t-îl de la mienne? » Après quelques instants de silence et d'accablement le plus profond : a La voilà, dit-il. O Justine I je t'attendais. Viens, console-moi. »
Et l'infortuné restait immobile.
Il m'était venu une idée ; je crus que c'était
CHARLJKS ET JUSTINE yS
là l'instant favorable. L'état plus violent encore où Charles se trouvait par l'apparition de sa Justine me faisait tout espérer. Le moyen paraissait absurde, mais l'effet pouvait en être heureux. La bizarrerie des moyens ne prouve que la difficulté de réussir.
Je dis mon projet à Justine, elle l'approuva. J'en étais sûr : la sensibilité vivement émue voit toujours le succès à côté de l'espérance.
Nous sortîmes. Justine nous conduisit dans une chambre qui n'était séparée de celle où était Charles que par une cloison. Deux planches mal jointes me donnèrent la facilité qui m'était nécessaire.
Je vis Justine qui rentrait. Charles ne s'en aperçut pas. Elle se cacha dans l'alcôve en atteadant le moment convenu.
J'élève alors la voix et je dis à Charles :
«Écoute, ô bon jeune homme I Je ne suis point ta Justine, elle vit encore. Elle t'aime, elle attend le retour de ta raison pour se montrer à toi. Prends ce bandeau qui est près de toi, mets-le sur tes yeux : l'instant où il tombera te rendra Justine et ta raison. »
Charles, tout tremblant, regarde autour de lui et voit à terre le bandeau que Justine y
76 TROISIÈME V£ILLéE
avait mis en rentrant ; il se l'attacha avec une docilité qui me donna beaucoup d'espoir.
Justine s*approche doucement dt lui : il était debout. Une de ses mains était appuyée sur le dos d'une chaise, l'autre était tombante; sa tête était baissée. Il respirait à peine , et le bruit le plus léger lui causait de l'effroi.
Je gardai quelque temps le silence ; puis tout à coup je m'écriai fortement : a Regarde ! »
Le bandeau tombe; il est détaché par l'amour, par Justine, et il la voit !
Il s'évanouit. Bientôt il revint à lui, et c'était pour voir sa bien-aimée, la jolie Justine. Il la regardait, et ne parlait point. Ses yeux étaient égarés, quelques larmes les mouillaient; bientôt elles coulèrent en abondance, et ses regards devinrent plus calmes. Il serra Justine dans ses bras avec transport ; un instant après il la repoussait avec effroi. Il touchait en tremblant le visage, le cou, les mains de Justine, mais sans le choix, la préférence de la sensation et de Tamour : c'était une certitude qu'il cherchait , et non pas un sentiment. Il semblait que Justine ne fût pour lui qu'une ombre ; il voulait la créer, la réaliser... Il doutait... Le désir est loin du doute, et, si l'illusion peut en embellir la cause, la vérité seule le fait naître. La physionomie de
Charles, les sons presque éteints de sa voix tremblante , ses yeux , ses gestes , tout annonçait le vague de ses idées. Son existence même n'est plus en lui ; il y touche seulement par Justine , et, si Justine disparaissait, Charles cesserait de vivre , comme ces lumières près de finir, que le souffle le plus léger peut éteindre.
Tout à coup il lui dit brusquement : « £st*ce toi?... C'est Justine 1» répétait-il avec tendresse , et l'inquiétude se peignit alors sur sa physionomie, c Où suis^je ? » J'étais près de lui, il me regarda : a Qui étes-vous , me dit-il ? Où sommes-nous ? Qu*est-ii donc arrivé ?» Je sentais que toutes ces questions ne pourraient finir tandis que je serais là. Celles de l'amour et du bonheur devaient avoir leur tour, et Justine... O jolie Justine ! tu pouvais seule les faire cesser et les faire renaître...
Je sortis ; au bout de quelque temps, je revins. Heureusement je n'avais pas fait de bruit en entrant, et ils ne m'entendirent point; afin même qu'ils ne pussent pas m'apercevoir , je fermai doucement la porte, en sortant bien lentement : peut-être aussi était-ce pour les voir plus longtemps.
Doux spectacle du bonheur! vous n'affligez que l'indifférence ou l'envie; elles ignorent vos
charmes. Ah 1 quand je quitterai l'âge heureux d'en jouir, je les regretterai, j'en parierai, et je n'aurai pas tout perdu.
Je vois Charles , je vois Justine,
Ils sont sur ce sopha, là, à côté de la cheminée. Je ne vois plus le mouchoir qui couvrit un instant les yeux de Charles, ni celui que l'agitation du désespoir soulevait tout à l'heure, et qui dans ce moment, enlevé par Tamour, en découvre les beautés. Ah 1 Justine! Charles, rheureux Charles était bien plus près de vous, il ne s'en est un peu éloigné que pour vous voir mieux encore..., pour jouir de ces instants de volupté qui suivent le plaisir, pour les arrêter sur chacun de vos charmes. Pourquoi vos yeux baissés semblent-ils fuir les regards de Charles ? Vous souriez cependant. Votre main tremblante cherche un appui, se soulève et retombe encore. Charles est toujours à vos genoux. Tout est pour lui l'objet d'un hommage, et l'aimable embarras de Justine l'empêche de tout prévoir. Comment voulez-vous qu'elle fasse ? Quand elle veut interrompre un éloge, un baiser l'achève , un léger refus le renouvelle , et la décence augmente encore l'heureux désordre du plaisir. « £tre suprême , s'écriait Charles, si vous reprenez ma vie au milieu d'une de ces
heures d'ivresse, que me donnerez-yous qui puisse m'en dédommager ? » Charles n'avait plus de doutes, et Justine'était si jolie l Je vis bien encore de l'égarement dans les yeux de Charles , mais ce n'était plus le même, et celuilà..., sa bien-aimée le partageait. Les beaux yeux de Justine étaient brillants du feu le plus tendre. Je voyais sur sa bouche charmante le plus doux sourire, et la douleur ne sourit pas ainsi. Puisse Charles avoir recouvré sa raison pour la perdre longtemps de même 1
Ah ! quand je serai vieux , les souvenirs de cette histoire pourront effacer peut-être quelques rides sur mon front sombre et sévère ; mais, hélas! n'y a*t-il pas un âge biî. la plus jolie histoire d'amour n'est plus qu'une fable ?
£h bien, Claudine, que dites-vous de Charles ?
— Ah ! Monsieur, ceux qui ne verront que sa folle seront encore moins sages. Et, s'il est vrai que l'esprit consiste à distinguer en quoi se ressemblent les objets qui diffèrent, et le jugement en quoi diffèrent les objets qui se ressemblent, comment définira-t-on cette faculté brûlante d'une imagination en délire iqiii confond tout, et cependant peint tout avec le feu de la
8o TROISlàME VEILLÉE
vérité ? Mab on sera peut-être un peu étonné de voir un fou dont les extravagances sont des leçons de sagesse. Vous ignorez... c'est avec peine que je ne vous dis pas à quel point cette histoire nL'intéresse. Un voyageur égaré , abandonné dans les déserts dis Nord , ne re»* contre pas avec plus de plaisir un ami ; les ro^ chers nus et escarpés qui Tenvironnsûent et ne lui présentaient que l'image d'une mort lente et inévitable s'abaissent : ils ne liû cachent plus le monde qu'il a quitté; il a retrouvé runivsers.. Votre récit, Monsieur, a renouvelé dans mon coeur des impressions, des souvenirs que le tenps n'effacera jamais»
— Mais, Claudine, qm'il doit être douloureux de mourir quand on est aimé d'une Justine! Charles était encore bien jeune quand le Ciel termina son bonheor et sa vie. Ah I sans doute le désespoir aura bientôt réuni cette Justine si ingénue, si constante et si sensible à Tépoux qu'elle adorait. £h l quand on a cessé d'être heureux, n'a-t-on pas déjà cessé de vivre? Des. larnies sans consolations, des regrets sans esjpérances, une mélancolie continuelle, que) avenir pour la belle Justine 1 Que ^e la plains si elle existe! Il me serait plus doux de la pieuse r.
TROISIÈME VEILLÉE 8l
— Plaîgnez-la donc, Monsieur. Hélas! elle souffre encore.
— Que dites-vous , Claudine 1 Ah ! l'infortunée ! Sans doute elle est religieuse dans quelque coin du monde ?
•— ^ Elle est garde-malade. . . Et cette Justine. . . , Monsieur, c'est encore moi. Ah ! je vous dirai tout... La confiance est encore un plaisir, quand elle n*est plus un sentiment : car, s'il y a quelque mérite à avouer ses étourderies dans l'heureux âge où il est si doux d'en faire , il n'y a plus pour moi , dans cet aveu , que des souvenirs et des leçons inutiles. Vous verrez que les femmes qui ont tout ce qui séduit (oui, Monsieur, je suis assez vieille pour le dire , même en parlant de moi), vous verrez que les femmes qui réunissent toutes les grâces n'ont réellement pas assez de toutes les vertus, et qu'il n'est pas aussi aisé qu'on l'imagine d'être belle , sensible et sage. Cet instinct de séduction, ce prestige de coquetterie que rien ne réprime et que tout contrarie ; cet éclat éblouissant des hommages qu'on désire; ce silence sur toutes les privations qu'on exige; enfin notre bizarre éducation, qui oppose si cruellement le naturel aux institutions sociales , et la réflexion à la sensibilité : tout cela, Monsieur, nous élève l'âme et trouble
8a THOISIÈME VEILLÉE
notre raison. Nous perdons ce calme si néces-^ saire dans l'âge dangereux où les femmes pourraient être heureuses sans regrets^ aimables sans art et sensibles sans égarements.
— Vous avez bien raison, Claudine; mais je vous le répète encore , l'éducation des femmes, les grands projets des hommes , l'ambition , la gloire, les systèmes célèbres, tout nous rappelle ce vers d'Horace :
Deniqut iit, quod vis, simplex duntaxat et unum.
Je sais qu'avec cette maxime-là on n^aurait jamais de coquettes aimables , de savants admirés, de rubans nouveaux, de sciences profondes, ni de fats élégants ; on ne dirait que ce qui est vrai , on ne ferait que ce qui est nécessaire , on n'admirerait que ce qui est utile. Ce mieux-là ne vaut rien : nous serions heureux, et nous voulons être aimables. »
Imprimé par D, JOUA US T