D'UN MALADE PREMIÈRE VEILLÉE
i nature, sag« et pfévojsBle, a&r corde à. tous les êtres qui souffrent ÎDstinct pur et simple, qui les ^ guërirait aussi bien que Boerhaave stTissot,si la crainte de mourir ne leurdonuait pas plutôt le désir d'être rassurés que celui d'être éclairés.
Dans les petites circonstances ob il ne s'agit ^isolument que de notre sauté, de notre con-seivation, de notre mieux-êlre et d'autres futilités de cette espèce, nous pourrions en savoir
presque autant que les bêtes, si nous n'avions pas la sottise de vouloir en savoir davantage. Je citerai en preuve tous ces animaux qui ont aussi leurs maladies et qui en connaissent les remèdes, sans avoir l'avantage inquiétant de consulter le dictionnaire de médecine : ils trouvent dans les champs 1* herbe bienfaisante et salubre que la nature leur indique. Que feraient-ils du rare bonheur d'avoir des pharmacies où se trouvent réunis, sous des noms grecs et latins, mille remèdes précieux, qui cependant guérissent quelquefois aussi bien que la diète, l'eau et le thé des montagnes ?
Oui , la médecine n'est un art que pour les médecins. Cet axiome de raison peut s'étendre et s'appliquer à tout; et un malade a bien des droits de le dire, si la vérité qui console fut toujours le produit de l'erreur qui afflige.
N'est-il pas prouvé que dans toutes les sciences il n'y a de bien connu que ce qui est inutile? que les études les plus approfondies n'ont pas .donné des résultats nouveaux pour le bonheur de l'humanité ? que les hommes célèbres par leurs découvertes scientifiques n'ont pas été plus utiles que l'inventeur du velours ciselé et de la broderie au métier ?
Il est possible d'assurer aussi que la petite
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mesure des connaissances vraiment nécessaires existe avant le mot technique qui les exprime, et que, sans les académies, les systèmes et les livres, nous pourrions savoir ce qu'il ne faut pas ignorer, et cela tout simplement, par des réflexions sans travail, des recherches sans soins, des observations qui sont toujours à côté du hasard qui peut nous en indiquer l'utilité.
Il serait aisé de démontrer, en développant cette idée, que les plus grands physiciens, les astronomes les plus célèbres, ont été précédés dans la brillante carrière des découvertes par des animaux qui ont été même au delà des bornes de la science, parce qu'elle se traîne avec timidité sur les détails, et l'expérience de la Na* ture arrive hardiment aux résultats utiles.
Je ne m'aviserai pas de conclure, suivant lesystème de J.-J. Rousseau, que toutes lesscien» ces sont nuisibles, et que l'ignorance, même un peu bête, est le souverain bien. Il y aurait de lâ vanité à aller jusque-là; c'est le dernier pas du génie. Je dirai seulement que les sciences ont quelques principes utiles, mais que leur célébrité est absurde, leur perfection une chimère, et qu'il faudrait déchirer, dans les livres destinés à nous instruire, tout ce qui augmente l'orgueil dèshommes, sans ajouter à leur bonheur, enfin tout
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ce qui n'est pas une vérité, et une vérité utile. Je vous assure, Claudine, qu'avec ce principe* là il resterait peu de chose d'une grande bibliothèque.
Arrangez le feu, Claudine; je vais m'en rapprocher.
J'aime cette fenêtre ! je découvrais d'ici des coteaux riants, embellis par le travail, enrichis par l'espérance. Ce tableau magnifique, ouvrage des saisons, se renouvelle sans cesse pour moi; le printemps et Tété le préparent, l'été l'embellit, l'automne l'achève...
— Et l'hiver l'efîace.
— Vous avez raison, Claudine ; mais le souvenir le voit toujours; il en jouit quand l'œil inquiet le cherche encore et ne le découvre plus. Cependant, qu'est devenu ce superbe horizon dont les couleurs brillantes annonçaient les bienfaits de la nature; ce vert des prairies, cet azur des cieux, ces reflets du soleil, leur effet imposant et leur sublime variété ?
Les feuilles sont tombées ; tout est couvert de neige ; les vents du nord ont chassé les beaux jours, les hirondelles et les roses : le soleil paraît à peine; il est voilé par des nuages sombres ; ses rayons sont sans couleur ; je sens encore sa douce influence, je ne vois plus sa beauté. La terre
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couvre et prépare en silence ses germes productifs; la végétation est muette, et tout est dépouillé. Mais, après avoir remarqué très savamment et très inutilement que par une suite du mouvement annuel de la terre dans l'écliptique, quoique la terre soit périhélie dans les signes boréaux, cependant nous avons le plus grand plaisir à rester au coin du feu ( car alors l'obliquité des rajons du soleil doit entrer trois ou quatre fois dans la cause générale du froid de Thiver, i® parce qu'il tombe moins de rayons solaires sur notre globe; 2® parce que, leur choc se faisant obliquement, ils contiennent plus de ce mouvement horizontal qui n'agit pas contre l'obstacle, et plus de rayons réfléchis qui ne sont bons à rien) ; enfin, après avoir bien ou mal raisonné sur les causes de l'hiver, pensons un peu à ses malheurs; n'oublions pas que la bise passe à travers les planches mal jointes de la cabane du pauvre, trouble son sommeil, seul bonheur de l'infortuné qui doit retrouver, en s'éveillant, ses chagrins, ses travaux, sa misère et ses enfants.
Que ne puis-je calfeutrer son asile avec toutes les pages inutiles du livre qui a développé avec le plus de vérité les causes du froid 1 pour la première fois la science obtiendrait la reconnaissance de la sensibilité.
«—Voilà votre fauteuil, Monsieur; vottlez»voos que je vous y conduise? Âppujez-vous sur mon bras. Vous êtes mieux aujourd'hui : cette dernière Biédecine vous a presque guéri.
— Je le croirais assez, Claudine» voyez, elle est encore sur la cheminée.
— Ah ! vous n'écoutez pas vos médecins !
— Parce que je veux qu'ils me guérissent.
Ah ! ma pauvre Claudine, j'ai eu si longtemps
de la confiance ! et voilà comme on devient incrédule. Asseyez- vous donc ; vous savez que j'aime à causer avec vous. Quel âge avez-vous, Claudine?
— Voilà , Monsieur, une question un peu •brusque et à laquelle une vieille femme ne s'attend jamais, parce que cela lui rappelle toujours quelques regrets sans espérances; mais, crojez-moi , à mon âge on connaît les avantages du temps, on a les souvenirs heureux d'une sensibilité éprouvée, et l'indulgente expérience qui en pardonne les torts. Il faudrait vieillir. Monsieur, pour mériter d'être jeune. Je n'ai pas toujours été garde-malade... Il fut un temps... Mais laissons cela; il est bon d'oublier le passé, quand il n'en reste rien dans l'avenir.
— Avez-vous été jolie ?
— Oui, Monsieur, très jolie; il m'est permis
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à*en convenir, puisque j'ai cessé de l'être : j'ai été i^Iris de plus d'un poète bien tendre ; j'étais on ange, une grâce, une nymphe, une déesse:
je suis une vieille garde-malade! C'est ainsi que la fatalité se joue des belles, des amants et des hommages; mais il faut s'en consoler : on n'échappe pas à sa destinée en voulant fuir <ievant elle.
— Peut-être aussi , Claudine, viendra-t-il un temps plus heureux.
— Ah I Monsieur, je n'ai pas cru aux illusions quand je dormais; puis-je y croire au réveil? A mon âge, on raisonne, comment voulez-vous qu'on espère? Mais laissons tout cela; vous m'avez promis aujourd'hui Thistoire de Charles et de Justine.
— Claudine, tout ce que je vais vous dire ne vous paraîtra pas vraisemblable.
— Je conviens , Monsieur, qu'à mon âge on •est un peu incrédule ; le doute est la raison des vieillards , et c'est le premier pas qui les sépare de la vie. Cependant, soyez tranquille, mon étonnemeqt ne peut être égal au vôtre , quand je vous dirai... Mais il n'est pas temps encore...
— Claudine, vous avez des secrets? Ils excitent ma curiosité, mais la confiance les attend.
— £t mon âge en efface l'intérêt, n'est-ce
pas , Monsieur ? Je vais vous écouter avec bien de l'attention.
— La folie de Charles et ses malheurs trop connus dans le monde l'avaient décidé à ne plus quitter son village ; il y était heureux , et il y vivait éloigné et oublié de ceux qui l'avaient plaint sans le connaître , et qui l'ont vu depuis sans le juger. Le souvenir de ses malheurs excitait la curiosité indiscrète de ces êtres inconséquents et légers qui rient de tout pour ne penser à rien , dont les réflexions et les raisonnements fatiguent la gaieté, et qui ont, sans efforts, cette heureuse insouciance dont le voile brillant et mobile ne cache à leurs yeux que les peines de la vie et ne leur en montre que les plaisirs.
— Vous avez raison, Monsieur, mais rien ne peut les consoler de ce triste bonheur-là; c'est le sommeil de la sensibilité : elle ne s'éveille que dans les larmes.
— Eh bien, Claudine, ces gens-là, indifférents sur tout ce qui ne les amuse pas, sont vains par ignorance et méchants par ennui.
Voyez Dénan : il veut persifler, raisonner, plaire..., et cependant il ne se tait jamais, il calcule ce que les autres admirent. A l'Opéra, il politique; dans un salon, il parle de batailles; il attaque, il campe dans tous les coins de la
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Franconie, et malheureusement il ne décampe jamais. En vain on lui parle de toutes les belles retraites connues, il ne veut pas faire la sienne.
On est étonné que Nizincourt soit si méchant, ea voici la raison : cet homme fait toujours son éloge; et, comme le langage de la flatterie afflige son âme franche et pure, aussitôt qu'il a dit du- bien de lui, il dit du mal de tout le monde.
Prudenville n'est-il pas aussi...?
— O Dieu! M. de Prudenville!...
— Claudine, est-il connu de vous? Et sa femme, qu'est-elle devenue? C'était, dit-on, une bien mauvaise tête, étourdie, folle à l'excès...
— Comme elle était malheureuse !
— Les femmes ne l'aimaient pas, parce que, séduite par la réputation de son mari déjà célèbre, elle avait voulu le devenir aussi; mais il vient un âge où tout est oublié, et les torts et les grâces. Quand les rivalités cessent , Tamitié commence; d'ailleurs, je suis persuadé que M"»« de Prudenville est aujourd'hui aimable, simple et bonne. Vous connaissez votre sexe, Claudine; ses fautes passées deviennent toujours des vertus.
Il faut que je vous raconte une histoire de cette femme jadis savante...
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— Ce n'est pas là , Monsieur, celle que vous m'aviez promise. Mais, avant d'écouter ce que vpus allez dire de M"*" de Prudenville, permettezmoi de vous parler de son mari , dont les torts doivent excuser ceux de son épouse infortunée, ses ridicules et ses fautes mêmes, car elle a mérité de ne pas laisser d'autres souvenirs.
— Cependant... cette Justine, dont si souvent vous faites l'éloge, était...
— Ah I Monsieur, plaignez M"* de Prudenville : tout le monde la blâme, parce que la pitié suit quelquefois la réflexion , mais la méchanceté la précède toujours. Elle eut, il est vrai , tous les travers de l'esprit , mais elle avait aussi des vertus : elle fut inconséquente par désœuvrement, légère par vanité; elle était bonne par caractère, et étourdie par sensibilité. Ses ridicules furent sans bornes, et n'étaient pas. sans excuses; elle aima son mari, mais il U.
négligea dans cet âge dangereux où une femme, voudrait trouver dans les soins d'un mari les attentions d'un amant. M« de Prudenville, brusque, dur, impérieux, époux inconstant et: juge très sévère, a fait enfermer cette infortunée : alors, traitée sans ménagements, déshonoréesamn espérance , elle s'est échappée de sa prison , et traîne, loin du monde dont elle fut si longtemps.
l'idole, une existence flétrie par l'opinion, toujours si pressée de condamner les femmes quand elles cessent d'être aimables : car le souvenir de leurs grâces n'a jamais effacé le souvenir de leurs torts.
M°^" de Prudenville eût été heureuse sans remords..., ou coupable sans excuse, si son mari n'eût été un homme sans mœurs; et cependant ses discours respirent la vertu : on la voit dans tout ce qu'il dit , on la cherche en vain dans tout ce qu'il fait : il a un esprit infernal ; il séduit, il entraîne, il persuade, et jamais son âme froide et insouciante ne partagea la douce et tendre émotion que souvent il inspire.
Il est bienfaisant par ostentation, et avare par habitude ; il tue le bienfait par la reconnaissance qu'il exige et Téclat qu'il y met. Riche , fastueux dans ses prodigalités, il est pauvre dans ses jouissances : sa fortune est prodigieuse, et son luxe toujours outré paraît toujours mesquin , parce qu'il n'a pas ce prestige d'un cœur bienfaisant qui donne tant de charmes à Topulence et qui la fait pardonner.
Il est en quelque sorte étranger aux éloges même qu'il mérite assurément; son esprit est dans ses ouvrages, et son cœur n'y est pas : on lit avec plaisir ce qu'il écrit, on écoute de même
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ce qu'il dit, et cependant il est impossible de Taimer. Jamais on ne peut s'occuper de lui quand même on admire ses succès, ses talents et son génie. Il séduit la sensibilité et repousse l'amitié ; enfin il est aimé de tous ceux dont il n'est pas l'ami...
— En vérité , Claudine , je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a quelque apparence de partialité dans tout cela : quel en est le motif?
— Je vous prie d'oublier. Monsieur, ce que je vous ai dit, jusqu'à l'instant où je pourrai vous le rappeler. Mais vous vouliez me parler de M"* de Prudenville; je vous écoute.
— J'ai écrit cette aventure dans le temps où elle faisait quelque bruit. Donnez-moi un manuscrit couvert de papier bleu qui est dans un tiroir près de vous; il doit être numéroté i5. Oui, c'est cela. Lisez vous-même, Claudine, je vous en prie.
— Ah! Monsieur, dispensez-moi... Mais pardonnez ce refus; oui, je mérite... Quelle situation I
— En vérité , Claudine , vous m'étonnez.
Mais vous excitez moins ma curiosité que vous n'inquiétez le vif intérêt que depuis longtemps vous m'inspirez, et que tout ce que je crois deviner augmente encore. Vous avez la mé-
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fiance du malheur, j'attends la confiance de ramitié, et je ne Teux pas l'éloigner en vous alarmant par des questions auxquelles vous ne voulez pas répondre.
— La soirée est déjà avancée, Monsieur, nous remettrons à demain les malheurs de Charles; voyons aujourd'hui les extravagances de M™' de Prudenville.
— Je voudrais, Claudine, ne pas vous affliger...
— Eh bien , ne me contrariez pas , je commence :