‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 1 sur 37 · Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReid · texte numérisé non relu

Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReid

Sur la rive ouest du Mississipi, à douze milles audessous de l’endroit où ce fleuve se jette dans le Missouri, qu’il absorbe dans ses eaux, s’élève la ville de Saint-Louis, surnommée la Ville-des-Monts par les poètes américains. Quoiqu’il y ait de nombreuses cités le long du Mississipi, Saint-Louis est, à juste titre, considérée comme la métropole du lointain ovest, de ce pays de ceinture qui tend tous les jours à s’élargir et que l’on appelle la frontière des Etats-Unis.

Saint-Louis, la plus ancienne colonie de l’Amérique du Nord, fut fondée par les Français.

C’était autrefois l’entrepôt et le dépôt des denrées

qui alimentaient le commerce avec les Indiens des vastes prairies de l’Ouest. G’est là que le pionnier venait s’approvisionner des marchandises propres au négoce et aux échanges avec les Peaux-Rouges : de couvertures rouges et vertes, de chapelets, de verroteries et autres bibelots , de rifles, de poudre et de plomb sous forme de grenailles ou de balles, et au moyen de ces articles il rapportait, souvent au péril de sa vie, au retour de ces excursions lointaines et aventureuses, des fourrures magnifiques qui se vendaient avec avantage sur les marchés américains. C’est là encore que le chasseur vient préparer ses équipages de chasse avant d’entreprendre une excursion au milieu des vastes solitudes des États-Unis.

Je me trouvais à Saint-Louis, pendant l’automne de 18 . ., amené là par le seul besoin de changer de place. La ville était peuplée de gens oisifs qui n’avaient qu’un seul but, celui de tuer le temps. Chaque hôtel regorgait de boarders , et sur les piazzas de ces caravansérails, à l’ombre de toutes les vèrandahs , au coin des rues même, on rencontrait des groupes de gentlemen bien mis, se racontant des histoires et faisant leurs efforts pour tromper la longeur des heures. La plupart de ces citoyens étaient des oiseaux de passage ayant quitté la Nouvelle-Orléans pour fuir la fièvre ]aune : ils attendaient avec impatience que le retour des vents frais de novembre eût chassé le fléau des murs de la Ville-au-Croissant. Il y avait aussi des. voyageurs européens, qui avaient quitté le confort de la vie civilisée pour visiter les déserts américains : là se trouvaient des peintres à la poursuite du pittores-

que, des naturalistes désireux de se procurer de nouveaux échantillons de plantes ; enfin des chasseurs qui, las de tirer leur poudre sur du menu gibier, se dirigeaient vers l’immense prairie, pour prendre part à la grande chasse aux bisons. J’appartenais moi-même à cette dernière catégorie.

Il n’y a pas au monde un pays où la table d’hôte soit, plus qu’en Amérique, un des besoins impérieux de l'homme. C’est, à cet usage fréquent de dîner en commun que l’on peut attribuer les nombreuses connaissances, les singulières liaisons d’amitié et d’intérêt qui se forment chaque jour. Il ne m’avait pas fallu attendre longtemps à Saint-Louis pour me lier avec plusieurs de ces oisifs de bonne société qui, comme moi, avaient rêvé une expédition cynégétique dans les prairies lointaines, et je parvins à déterminer cinq autres personnes à m’accompagner.

Après de nombreuses réunions, pendant lesquelles chacun discuta les moyens d’accomplir sans danger cette aventureuse expédition , voici ce qui fut convenu. Nous devions tous nous équiper suivant notre fantaisie, pour ce qui regardait les vêments et les armes; mais il avait été bien entendu que chaque chasseur se pourvoirait d’une mule ou d’un cheval. Enfin, au moyen d’une mise de fonds personnelle, on devait acheter un wagon ou chariot, des tentes, des sacs de provisions et des ustensiles de cuisine. Deux chasseurs de profession seraient, en outre, engagés pour nous servir de guides et nous conduire sur les meilleurs terrains de chasse.

Nous employâmes une semaine à faire ces prépara-

tifs, et le huitième jour, à l’aurore d’une belle matinée éclairée par les premiers rayons du soleil, notre cavalcade quitta les faubourgs de Saint-Louis et gravit les montagnes qui conduisent aux frontières des prairies incommensurables de l’Ouest.

Notre troupe de chasseurs se composait de huit hommes à cheval et d’un chariot traîné par six belles mules, sous la direction toute particulière de Jack, un nègre libre, dont le visage ouvert s’épanouissait sur des lèvres lippues, desquelles s’échappait un sourire permanent à travers l’ivoire sans tache de deux mâchoires au complet.

Sous la tente du wagon, on apercevait une. autre tète qui contrastait de la manière la plus bizarre avec celle du lolof : le visage de cet autre individu avait jadis été rouge comme de la brique; mais le hàle produit par le soleil, joint à des taches de rousseur sans nombre, avait métamorphosé cette teinte rougeâtre en une couleur safranée et presque dorée. Une forêt de cheveux noirs, relevés naturellement, encadrait cette tête, qui était en partie cachée par un chapeau de fabrique grossière. Mike-Lanty (c’est ainsi qu’il s’appelait) était un Irlandais de Limerick, et je n’ai jamais vu un personnage plus comique et plus jovial. Une pipe courte, un brûle-gueule , ne quittait pas ses lèvres rieuses.

Parmi les huit cavaliers qui chevauchaient autour du wagon, six étaient des gentlemen par leur naissance et leur éducation. Les deux derniers étaient ces hardis trappeurs que nous avions pris pour nous servir de guides pendant notre expédition.

t rnsm

•mm

Les chasseurs

Je me permettrai de dire quelques mots sur chacun de mes compagnons.

Le premier était un Anglais, de six pieds de hauteur, bien pris de sa taille, ayant une poitrine développée, des épaules très-larges et des membres énormes. Des cheveux châtain clair, un teint rosé, des moustaches et des favOris encadrant un visage ovale, tout concourait à faire de- lui un élégant cavalier. C’était un vrai lord, mais du nombre de ceux qui, pendant leurs voyages aux États-Unis, ont assez de bon sens pour porter eux-mêmes leur parapluie et pour laisser leurs titres au fond de leur portefeuille. Nous le connaissions sous le nom de M. Thompson, et ce ne fut que longtemps après notre excursion que j’appris quels étaient le rang et le titre de notre camarade.

Son costume consistait en une veste de drap ornée de six poches; en un gilet de même étoffe, qui avait quatre autres poches, le tout complété par une paire de culottes et par une casquette d’un drap pareil.

Dans le wagon, Thompson avait fait placer son carton à chapeau, hermétiquement clos au moyen de courroies et d’un cadenas et qui contenait, non pas un chapeau, comme nous l’avions tous supposé d’abord, mais des brosses de différentes formes, y compris même une brosse à dents, des peignes, des rasoirs et des pains de savon.

Thompson n'avait pas oublié son parapluie, il le portait sous son bras; c’était plutôt une ombrelle gigantesque, un composé de baleine et de gingham de la plus belle espèce. Ce parapluie lui avait servi à

l’époque de ses chasses aux tigres dans les jungles de l’Inde, pendant ses chasses aux lions dans les déserts de l’Afrique, lors de ses chasses aux autruches et aux vigognes dans les pampas de l’Amérique du Sud; et sous ce même abri de toile bleue, Thompson avait l’intention de porter le carnage et la terreur parmi les buft’alos des Prairies.

Avec son parapluie, une véritable arme défensive, Thompson portait aussi un très-beau fusil à deux coups, de la fabrique de Bishop, Bondstreet : cette arme, chargée de chevrotines, était un terrible instrument de mort dans les mains de son propriétaire.

Enfin Thompson, le numéro un de notre compagnie de chasseurs, montait un poulain de deux ans, solide sur ses pieds, de couleur baie, à la queue coupée à l’anglaise, caparaçonné d’une selle toute britannique.

Le numéro deux était un Kentuckien qui avait environ six pouces de plus que Thompson, et, à cause de sa taille, nous l’appelions le Géant. Ses traits étaient marqués, anguleux, irréguliers, et cette irrégularité se trouvait encore accrue par une chique de tabac en permanence sous l’une de ses joues. Son teint était foncé, d’une couleur olivâtre : aucune moustache, aucun favori, pas un poil en un mot ne poussait sur ses lèvres et à son menton, tandis que ses cheveux, d’un noir de corbeau, roides comme ceux d’un Indien, retombaient en mèches allongées sur ses larges épaules.

Son regard était grave et profond, mais cela ne tenait pas à la gravité naturelle du Kentuckien, qui

était aussi gai et aussi jovial que celui d’entre nous qui l’était le plus.

Notre camarade géant était planteur. 11 portait une jaquette et un pardessus aux longues basques, de couleur verte, taillé dans une épaisse couverture et orné de tous les côtés de poches et d’ouvertures diverses. Son pantalon de drap foncé allait s’enfouir dans une paire de grosses bottes de cuir de cheval, à fortes semelles, pareilles à celles que portent les nègres; et, par-dessus ces chaussures solides, le Kentuckien avait enroulé des housseaux de beïette verte, retenus par un cordon juste au-dessus du genou. Pour chapeau, il avait un feutre de haut prix , ruais quelque peu déformé, car il s’était souvent assis dessus et s’en était servi en guise d’oreiller. Sa monture était un cheval haut en jambes et assez maigre, qui, dans son espèce, ressemblait quelque peu à son maître. Un sac à munitions, une corne de chasse et un havre-sac ballottaient sur les épaules du Kentuckien, appcndus par de nombreuses courroies; enfin, au-dessus de son étrier, du côté droit, reposait le bois d’une lourde carabine, dont le canon arrivait au niveau de son épaule. Notre ami, planteur dans le Kentucky, avait dans son comté la réputation du plus habile chasseur de cerfs.

Le numéro, trois, disciple d’Esculape, avait la mine rubiconde , le corps grassouillet et l’humeur gaie et enjouée. Il aimait avec passion la musique et affectionnait un peu trop la dive bouteille. Quoiqu'il eût exercé la médecine depuis longues années dans différentes parties de l’univers , il ne s’était pas enri-

chi ; il esl vrai que sa générosité n’avait point de bornes.

Ce qui l’avait engagé à nous offrir ses services en qualité de médecin de notre expédition, ce n’était pas précisément une passion irrésistible pour la chasse aux buffalos, mais bien plutôt le désir d’accompagner des amis. Nous l’aimions tous, et nous l’avions obsédé pour qu’il se joignît à nous : c’était de l’égoïsme de notre part, car nous comptions autant sur son aimable caractère pour nous réjouir que sur sa science médicale, au cas où l’un de nous aurait besoin de ses soins pendant le voyage.

Le docteur, qui se nommait Japper, avait conservé le costume de sa profession, un vêtement noir, quelque peu râpé par l’usage; une seule modification tranchait sur la sévérité de ses habits, c'était une casquette de fourrure et des housseaux de drap brun, dont il avait enveloppé ses cuisses. Son cheval était une bête assez maigre, fort docile, et d’un caractère parfaitement en harmonie avec la profession de son maître : il portait la trousse et la boîte aux médicaments dans un porte-manteau fixé sur son échine, derrière la selle.

Un jeune homme d’une taille élégante et bien proportionnée , aux yeux noirs pleins de vivacité, aux cheveux épais et frisés , faisait aussi partie de notre expédition. Un pantalon à plis de couleur bleu de ciel, une redingote qui embrassait tous les contours de sa poitrine, de ses épaules et de ses bras, ajoutaient à l’élégance de cet adolescent. L’étoffe de ses vêtements était tout simplement de la cotonnade de

fabrique louisianaise , dont l’usage est excellent, et qui, par salégèreté, est fort appropriée au climat chaud du pays. Un magnifique chapeau de paille de Panama ombrageait les cheveux bouclés et le visage coloré de ce jeune homme , sur les épaules duquel se drapail avec grâce un manteau de drap bordé sur le devant de larges bandes de velours.

Cet autre camarade appartenait à la race créole de la Louisiane ; il avait fait ses études dans un collège de jésuites, et il était, quoique jeune encore, l’un des plus illustres botanistes de son pays. Il se nommait Jules Besançon.

Du reste, il n’était pas le seul naturaliste dans notre compagnie. Nous avions avec nous un homme d’une célébrité universelle, et dont le nom était aussi familier à ses concitoyens qu’aux savants du vieux continent. C’était déjà un vieillard d’un aspect vénérable , mais , en dépit de son âge , sa démarche était ferme et son bras assez nerveux pour porter, sans se fatiguer, une pesante carabine à deux canons trèslongs et très-solides. Une redingote épaisse, de couleur bleu foncé, couvrait son corps ; ses cuisses étaient enveloppées dans une culotte de drap couleur café au lait, boutonnée du genou à la rotule, et son front élevé était garanti de l’intempérie des saisons par un chapeau de poil de martre. L’amour de l’étude l’avait engagé, comme Jules Besançon, à se joindre à nous pendant notre excursion de chasse. Nous le nommions M. A....*, le chasseur naturaliste.

1, Tout nous porte à croire que le capitaine Mayne-Rcid veut

Je m’inscrirai moi- même en me cataloguant sous le numéro six. Une courte description de ma personne suffira à mes lecteurs. J’étais alors un tout jeune homme , assez bien, élevé , amateur de sport, passionné pour l’étude des sciences naturelles, aimant le cheval par-dessus tout. Aussi j’avais choisi une magnifique bête. Mon visage n’avait rien de désagréable et ma taille était moyenne. J’avais endossé une blouse de peau de daim brodée de barbes de porc-épic; sur mes épaules se drapait un manteau à capuchon provenant de la même fabrique et orné de franges, suivant la mode indienne. Autour de mes jambes s’enroulait un pantalon de laine écarlate; une casquette de drap brun couvrait ma tête ombragée de cheveux noirs.

N’oublions pas de mentionner une poire à poudre et un sac à plomb d’une forme recherchée, une ceinture à laquelle étaient appendus un couteau de chasse et deux pistolets revolvers. D’une main je tenais une légère carabine, de l’autre les rênes de ma monture. Une couverture rouge était pliée et fixée à côté d’un porte-manteau, en compagnie d’un lazzo.

Il y a encore deux personnages dont je n’ai pas dit un mot; tous deux ont cependant leur importance particulière : je veux parler de nos guides, que l'on nommait, le premier, Isaac Bradley, et le second, Mark Redwood, deux trappeurs émérites, mais qui se ressemblaient fort peu l’un l’autre. Redwood était un

parler du célèbre Audubon, auteur de ce splendide ouvrage d'Hùtoire naturelle si peu connu en Europe, où son travail n’a jamais été traduit en français. {Note du trcducteur.)

homme de formes gigantesques, en apparence aussi fort qu’un buffalo, tandis que son confrère , maigre, musculeux et osseux, avait un aspect qui tenait à la fois de la belette et de l’homme. Redwood avait des manières ouvertes et pleines de bonhomie , des yeux gris , des cheveux châtains ; il portait d’énormes favoris qui couvraient presque son visage. Bradley, au contraire, avait le visage hàlé, de petits yeux noirs et perçants, une peau lisse pareille à celle d’un Indien, un teint aussi foncé que celui d’un Peau-Rouge, et les cheveux roides, coupés droits au niveau du cou.

Tous les deux s’étaient couverts de vêtements de peau de la tête aux pieds, et leur costume comprenait une blouse de chasse, des Icggings (culottes collantes) et des mocassins. Un bonnet de peau de loutre pour Bradley, et pour Redwood une casquette de peau de raccoon, ornée de la queue de l'animal en guise de plumet, complétaient cet habillement. Le fusil de Bradley était plutôt une canardière , car il mesurait six pieds de long, et dépassait de plus d’un tiers de mètre la tête de celui qui le portait. Le bois de cette arme, façonné par le trappeur lui-même, ne ressemblait en rien à celui sorti des mains de nos armuriers. Le rifle de Redwood était d’une bonne longueur, mais d’une monture plus moderne que celle de son camarade.

Tels étaient nos deux guides : tous les deux existent encore à l’époque où j’écris cet ouvrage. Mark Redwood passait pour l'un des plus célèbres montagnards des déserts de l’Ouest, et Isaac Bradley n’est point inconnu à meR lecteurs américains, parmi les-

Ik

quels on vante son adresse à la chasse. On l'appelle ordinairement aux États-Unis le vieil Ike le Tueur de loups.

Page 1