CHAPITRE II
Le camp et les feux du soir.
La route que nous suivions s’étendait dans la direction du sud-ouest ; ce n’était qu'à deux cents milles plus loin , sur les bords de la rivière Osage, que nous espérions rencontrer les buffalos.
En l’année 1854, où j’achève cet ouvrage, un seul jour suffit pour franchir la distance qui sépare les villes des lieux déserts où nous nous rendions alors. Mais à l’époque où notre cavalcade s’aventurait au sein des Prairies , la route n’était pas frayée. C’est à peine si de temps en temps on rencontrait des établissements agrestes, isolés, éloignés les uns des autres, quelques villages construits sur le bord d’un des affluents du Mississipi. Tout le pays, dans les environs de ces plantations, était désert et sauvage. Nous n'avions donc pas l'espoir de nous abriter sous un toit quelconque avant notre retour dans la Ville-des- Monts : les deux tentes dont nous avions fait em-
plette avant notre départ devaient nous être très-nécessaires.
Ii y a peu de contrées , dans les solitudes américaines, où le voyageur puisse être certain de ne pas manquer de gibier pour sa nourriture de tous les jours. Le plus habile chasseur, qui campe pendant quelque temps dans un endroit giboyeux , ne réussit souvent pas à se procurer ce qu'il lui faut pour vivre. Le terrain que nous foulions nous paraissait des plus favorables pour abriter de nombreuses espèces d’animaux et d’oiseaux, et cependant, lorsque nous nous arrêtâmes le soir pour dresser nos tentes, nous n’avions pas tiré un coup de fusil; ni poil ni plume ne devait servir à notre souper.
Ce premier résultat n’était pas encourageant, et nous nous disions que si la chance favorable ne nous souriait pas davantage jusqu’au moment où nous arriverions en présence des buffalos, nous étions destinés à passer de fort tristes journées. Ce n’est pas que nous eussions la crainte de manquer de provisions de bouche, mais comme notre seul but était de chasser, nous étions déçus dans notre attente.
Notre magasin de vivres était composé d’un grand tonneau de biscuits, d’un sac énorme de farine, de nombreux jambons et pièces de lard, de langues de bœuf fumées, de café, de sucre et de sel, et le wagon était chargé d'avoine et d’orge pour nos mules et nos chevaux.
Le premier jour nous fîmes trente milles. Le che min était bon, et les ondulations du sol, couvertes de chênes nains aux feuillages et aux branches de cou-
leur noire, n’étaient point trop escarpées. Le chêne dont il s’agit, appelé black-jack par les pionniers, n’a aucune va’eur comme bois de construction, car il ne devient jamais assez fort pour être employé à cet usage.
Nous choisîmes, pour nous arrêter le soir, les bords d’une crique d’eau douce. Nous y dressâmes nos tentes d’une manière régulière , préparant toute chose .• dans un ordre convenu entre nous, ordre que nous observâmes ensuite avec une scrupuleuse fidélité pendant tout le cours de notre excursion. Chacun de nous prit soin de sa monture et la débarrassa de sa selle. Lanty n’avait d’autre occupation que celle de faire la cuisine; c’était là sa spécialité, et il avait appris sa profession à bord d’un navire de commerce de la Nouvelle-Orléans. Jack avait assez de mal à prendre soin de ses mules.
Nous attachâmes à des piquets, au milieu d’un espace vide, nos chevaux et nos mules, en ayant soin de laisser à chacun de ces animaux une longueur de corde suffisante , qui était de plusieurs mètres. Les deux tentes s’élevèrent bientôt à côté l’une de l’autre, sur le bord du ruisseau, et le wagon fut placé à l'arrière, calé sur ses quatre roues. Dans le triangle formé par le wagon et les tentes, nous allumâmes un grand feu, aux deux extrémités duquel on planta deux branches de bois dont le sommet faisait la fourche. Un tronc d’arbre effilé était posé dans ces deux fourches et maintenu de cette manière au-dessus de la flamme. C’était la crémaillère de Lanty, comme le feu était son fourneau de cuisine.
Je veux donner ici une exacte description de notre campement; je n’aurai plus à y revenir par là, suite, puisque nous mîmes chaque soir les mêmes procédés en pratique. Nos tentes étaient dressées côte à côte, en avant du wagon. Ces légers abris de toile étaient de forme conique , comme celles sous lesquelles s’abritaient autrefois nos aïeux. Un seul pieu, planté au milieu, suffisait pour les tendre, et leur largeur pou* vait donner asile à trois personnes. Les guides, Jack et Lanty, reposaient leurs têtes sous la toile du wagon. Mais le souper est prêt. Lanty est décidément, dans ce moment suprême, le plus important personnage de la compagnie. Il est debout devant le feu, tenant dans sa main une poêle à frire au manche allongé, dans laquelle il fait griller le café. Cette graine est presque cuite, et Lanty la retourne à l’aide d’une cuiller de fer. A la crémaillère est pendu un énorme coquemar de fer battu, rempli d’eau qui bout à grand fracas. A côté du cuisinier se trouve , posée à terre, une autre poêie plus grande que la première, remplie de tranches de jambon et prête à être placée sur les charbons ardents.
Notre ami anglais Thompson est assis sur un tronc d’arbre , ayant devant lui son carton à chapeau tout grand ouvert , d’où il vient de tirer son assortiment de brosses et de peignes. Ses ablutions sont terminées; il donne le dernier coup de main à sa toilette, en mettant en ordre ses cheveux , ses favoris et ses moustaches , en se brossant les dents et en se nettoyant les ongles.
Le Iientuckien se livre à d’autres occupations : il
se tient debout. L’une de ses mains est armée d’un couteau dont la lame large et longue est incrustée dans un manche d'ivoire. C’est un de ces boivie-knifes communs dan8 ce pays sous la dénomination de « curedents de l’Arkansas. » Dans l’autre main, on peut apercevoir un objet long d’environ sept pouces, d’une forme parallélogrammatique et d’une couleur brun foncé. C’est une tablette de ce tabac renommé récolté sur les bords de la rivière James. A l’aide de son couteau, le Kentuckien taille une tranche de ce tabac, un bloc , suivant son expression pittoresque; il le porte à sa bouche et le livre à la mastication de ses dents et à la succion de sa langue.
Que fait le docteur Japper? Il est sur le bord de l'eau, tenant dans une main une de ces bouteilles en étain que l’on appelle aux États-Unis pistolets de poche. Ce pistolet est charge d’eau-de-vie, et le docteur se dispose à en tirer une partie de sa charge, qui, mêlée dans une noix de coco à une petite quantité d’eau fraîche, va s’engloutir dans un gosier trèsaltéré.
Besançon est assis sur le devant de la première tente, et le vieux naturaliste s’est placé à côté de lui. Le premier s’occupe de la dessiccation des plantes qu’il a recueillies : il les classe scientifiquement entre les feuilles d’un grand herbier relié dans la forme d’un portefeuille. Le second, maître expert dans la manière de s’y prendre, aide son jeune camarade.
Les guides se posent près du wagon. Le vieux Ike enchâsse une pierre à fusil entre les deux plaques de fer du chien de sa platine, et Redwood, s’abandon-
nant à son esprit jovial , plaisante avec le darkey Mite.
Jack prend soin de ses mules. Quant à moi , je bouchonne et j’étrille mon cheval favori , dont je viens de laver les pieds dans le ruisseau; je , frotte, ensuite ses sabots et ses articulations avec un morceau de graisse.
Tout autour du camp sont éparpillées nos selles, nos brides, nos couvertures, nos armes et nos ustensiles de ménage. Chaque chose sera mise à l’abri avant que l’heure du repos ait sonné pour nous tous. Telle est la vue de notre camp au moment où nous allons prendre notre repas du soir.
Le souper est prêt, il est servi sur.... le gazon, et alors la scène change.
L’atmosphère, même à cette saison de l’année, est très-froide, et c’est à cette cause, aussi bien qu’à l’avis que nous donne Mike que le café est prêt, qu’il faut attribuer l’empressement avec lequel chacun de nous, y compris les guides, se presse autour du feu alimenté de troncs d’arbres. Nous trouvons, tout autour d’un plat sur lequel fument des tranches de jambon, et près duquel est placée la jatte de café, une assiette de fer-blanc, un couteau et un gobelet pour chaque personne. On se sert à volonté, et l’on va manger sa part où bon vous semble. On ne doit pas faire de restes, car un des règlements de notre association est d’observer la plus grande économie.
Malgré la fatigue très-naturelle de ce premier jour de marche, ce souper, assaisonné par l’appétit qu’aiguillonnait un air froid, nous parut délicieux. Il est
vrai que la n'ouveauté entrait pour beaucoup dans le plaisir que nous éprouvions , et que la faim était un stimulant irrésistible.
Lorsque le souper fut achevé on se mit à fumer. Les uns choisirent des cigares, dont nous avions fait ample provision, les autres bourrèrent leurs pipes : le zoologiste se servant d'une meerschaum allemande, et les guides de calumets armés de stéatite, cette pierre crayeuse dans laquelle les Peaux-Rouges creusent leurs pipes. Mike tenait entre ses lèvres son brûle-gueule noirci et Jack sa pipe de corne, dans le trou de laquelle un simple roseau était enchâssé en guise de tuyau et de bouquin.
Notre camarade Thompson avait fait provision des plus purs havanes, et il fumait l’un d’eux avec toute la grâce reconnue au gentleman anglais lorsqu’il hume son cigare : il tenait celui-ci piqué sur la pointe de son couteau. Le Kentuckien aspirait aussi la fumée d’un cigare, mais son panatella était profondément enfoui dans sa bouche, entre sa joue et sa mâchoire droite. Besançon roulait dans ses doigts du tabac, pour en faire des cigarettes qu’il fumait au fur et à mesure.
Nous nous retirâmes de bonne heure sous nos tentes, car nous étions harassés de fatigue : aussi nos préparatifs ne furent-ils pas longs pour nous rouler dans nos couvertures en appelant le sommeil de tous nos vœux. Avant de nous mettre au lit, nous avions eu le soin de placer à l’abri nos hardes et nos ustensiles, de peur que, la pluie venant à tomber pendant la nuit, tout cela ne fût mouillé et par con-
séquent détérioré. On s’était aussi assuré de la solidité des cordes de nos montures ; non pas que nous eussions à craindre les maraudeurs, mais c’est que souvent, pendant les premiers jours d’un voyage, les chevaux et les mules font de nombreux efforts pour se sauver et pour retourner à leur écurie. C’eût été là un grand malheur pour nous. Heureusement que la plupart de mes camarades étaient accoutumés aux voyages, et savaient quelles étaient les précautions à prendre pour ne pas être pris au dépourvu. Nous ne songeâmes pas à monter la garde ce soir-là, réservant pour plus tard la mise en pratique de cette précaution dictée par la prudence, qui devait devenir nécessaire en temps et lieu.