CHAPITRE XXX VI
Retour à Saint-Louis.
Nous nous réveillâmes plus assurés pour l’avenir. Nous avions des provisions en abondance, et plus même qu’il ne nous en fallait, car il y avait là des milliers de livres de viande que les loups allaient se disputer entre eux. Il fallait seulement songer à préparer tout cela de manière à pouvoir le transporter facilement et à faire sécher ces tranches de bisons pour les conserver le plus longtemps possible. C’était l’affaire de trois grandes journées. Nos guides savaient préparer la viande sans le secours du sel, et aussitôt après déjeuner, nous nous mîmes à l’œuvre, sans nous occuper des taureaux, ,que nous abandonnâmes aux coyotes, qui déjà rôdaient en troupes autour de nous ; nous ne dépeçâmes que les vaches.
On alluma d’abord un grand feu ; puis on construisit un treillis de branches d’arbres, sur lequel on posa la chair coupée par tranches effilées. Le tout fut placé à quelque distance du feu, de manière que la chaleur desséchât le jus de la viande ; et en
moins de quarante -huit heures elle devint si roide et si dure , qu’on aurait pu la garder des mois entiers sans crainte de la voir se corrompre. Pendant ce temps-là d’autres étaient employés à préparer les peaux des bisons , à les assouplir et à diminuer leur poids. C’est ainsi qu’on procède pour faire ces robes qui devaient nous servir de couvertures. ■ , . • •
A la fin du troisième jour tout était terminé et nous étions disposés à partir. Chacun devait porter sa ration de viande sèche, ses armes, ses fourrures et son équipage. Chargés de cette manière, nous n’espérions pas faire beaucoup de chemin du matin au soir; mais nous avions environ trente jours de provisions devant nous, et nous ne doutions pas qu’avant l’expiration de ce terme nous ne fussions parvenus à Indépendance. Nous étions pleins d’ardeur au moment du départ, et cependant nous n’étions pas encore très-éloignés que la pesanteur de nos fardeaux vint tant soit peu refroidir notre courage. Il y avait à peine cinquante heures que nous étions en marche lorsqu’il nous arriva un accident qui nous replongea dans le désespoir et mit encore une fois nos jours en danger. Dans un voyage à travers les prairies on a tout à craindre de la terre et de l’eau, et mille périls imprévus viennent en un instant déranger vos prévisions les mieux calculées.
Le danger qui vint nous surprendre était de la nature la plus déplorable. No-us étions sur le bord d’un ruisseau qui n’avait pas plus de cinquante mè-
très de largeur, mais dont les eaux étaient fort profondes. Nous descendîmes pendant plusieurs milles le long de ses rives sans pouvoir trouver un passage guéable, et nous nous déterminâmes à le traverser à la nage plutôt que de perdre du temps à en chercher un. Ce n’était pas chose difficile, car nous étions tous bons nageurs; en quelques minutes la plus grande partie de la bande parvint de l’autre côté. Cependant il nous restait à faire passer sur le bord opposé nos provisions et le reste de nos équipages; dans ce but, nous construisîmes un petit radeau sur lequel nous embarquâmes nos rouleaux de viande, nos manteaux, nos armes et nos munitions. Nous y attachâmes une corde dont l’un de nous prit un bout en se mettant â la nage, tandis que d'autres l’aidaient en poussant le radeau chargé. Quoique le ruisseau ne fût pas très-large, le courant était fort rapide. Au moment
où le radeau se trouvait à moitié chemin, la corde se
cassa, et notre rafl s’en alla au fil de l’eau. Nous courûmes le long des rives [dans l'espoir de saisir le radeau lorsqu’il arriverait à notre portée. Tout d’abord nous ne ressentions aucune crainte à cet égard, lorsque tout à coup nous aperçûmes en aval des rapides dont nous n’avions aucun moyen d’éloigner notre frêle esquif. Nous avions tout mis sur le radeau : les provisions, les fourrures, -les fusils, sans même avoir la précaution de les y assujettir , car dans notre folle sécurité nous étions loin de prévoir un semblable accident.
Il était trop tard pour nous jeter à l’eau et pour es-* Sayer d’arrêter le radeau. Personne n’y songeait : cha-
cun voyait que c’était chose impossible, et nos cœurs battaient avec violence tandis que nous suivions des yeux tout ce que nous avions de plus précieux emporté par les eaux et ballotté sur les flots écumants. Nous entendîmes un choc; le radeau tourna sur lui-même et resta un instant immobile au milieu du ruisseau, arrêté par la pointe aiguë d’un rocher ; puis, emporté par la force du courant, il glissa jusque dans les eaux qui coulaient tranquillement au bas de la cataracte. Nous nous élançâmes sur la rive , et après quelques efforts nous parvînmes à nous assurer du radeau et à l’amener à terre. Hélag! la plus grande partie des provisions , toutes nos armes , toutes nos munitions avaient disparu dans le gouffre ! Elles avaient été lancées au bçau milieu de la cataracte , et se trouvaient perdues sans ressource. Il ne restait que trois paquets de viande et quelques peaux de bisons.
Nous étions plus à plaindre que jamais. Les provisions sauvées du naufrage ne pouvaient guère nous suffire plus d’une semaine, et une fois qu’elles seraient consommées, comment nous procurerions-nous d’autres vivres, puisque nous n’avions plus les moyenB de tuer le gibier? Des pistolets, des couteaux, voilà tout ce qui nous restait, et quelle chance avions-nous de tuer un cerf ou n’importe quel autre animal à l’aide de pareilles armes? Nous n’avions rien de mieux à faire que de nous avancer dans la direction des endroits habités, et de voyager avec toute la vitesse possible.
Nous nous remîmes donc en route, réduits à la
demi- ration, afin de faire durer les vivres. Il était heureux que nous eussions pu sauver les quelques peaux de bisons, car nous étions en plein hiver et le froid se faisait vivement sentir. Nous fûmes même obligés de passer quelques nuits sans feu , faute de bois. Mais nous espérions arriver bientôt aux pays de forêts , où nous serions à l’abri de ce besoin , et où , en outre , nous pourrions rencontrer quelque espèce d’animal facile à capturer sans fusil.
Trois jours après avoir quitté la malencontreuse rivière, la température changea, et la neige continua à tomber toute la nuit. Le lendemain nous vîmes la terre couverte au loin d’un linceul blanc, et nos pieds enfonçaient à chaque pas dans cette couche glacée ; ce qui ajouta encore aux difficultés de la marche. Cependant, comme la neige avait tout au plus un pied d’épaisseur, nous réussîmes à nous tirer d’affaire. Chemin faisant, nous vîmes bien des traces de cerf, mais nous n’avions aucune chance d’atteindre ces animaux, aussi n’y prîmes-nous pas garde. Nos guides nous dirent que si la neige pouvait fondre un peu et qu’il gelât ensuite pendant la nuit, nous poumons tuer des cerfs sans carabines. Par bonheur, ce changement atmosphérique se fit dans la journée : pendant la nuit, la croûte glacée devint très-forte, et le lendemain matin nous trouvâmes que la neige était assez solide pour nous porter tous.
Gela nous rendit quelque espoir, et nous songeâmes le lendemain à faire une chasse au cerf. Nous nous dispersâmes de côté et d’autre par groupes de deux
ou trois individus, et nous nous mîmes à chercher des fumées Le soir, lorsque nous nous retrouvâmes au camp, chacun de nous revint harassé de fatigue et les mains vides. Les deux guides, Ike et Redwood, étaient allés seuls de leur côté, et rentrèrent les derniers. Ils arrivèrent enfin, et à notre grande joie, ils rapportaient sur leurs épaules chacun la moitié d’un cerf. Ils avaient découvert les traces de l’animal sur la neige, et l'avaient suivi pendant plusieurs milles, jusqu'à ce qu’il eut les pieds tellement déchirés par la croûte de la glace qu'il les laissât approcher à portée de pistolet. Heureusement c’était un mâle de belle taille , et sa chair pouvait nous nourrir deux ou trois jours. V ,
Après un déjeuner composé de venaison fraîche> nous partîmes l’esprit moins attristé, avec l'intention de faire une belle journée de marche , afin d’arriver jusqu’aux grands bois où nous serions à même de rencontrer des cerfs et d’en prendre quelques-uns avant le dégel. Mais avant la fin du jour, nous nous trouvâmes tellement chargés de vivres, que nous ne songeâmes pas aux cerfs ni à aucune autre espèce de gibier. Nos provisions se trouvèrent renouvelées, de la manière la plus inattendue, d’un supplément de viande de bison.
Nous marchions péniblement sur la neige glacée, lorsque, étant arrivés sur le sommet d’un coteau, nous aperçûmes en face de nous cinq animaux d’une grosseur énorme : c’étaient cinq bisons. Cette découverte était pour nous de la dernière importance ; aussi nous arrêtâmes-nous tous pour tenir conseil. Qu’avions-
nous à faire? Quel moyen prendre pour nous emparer de l’un d’eux, et même, si cela se pouvait, de tous les cinq à la fois? Si la neige avait été assez épaisse, la chose eût été facile ; mais , bien que même alors la glace dût nécessairement les retarder dans leur course, ils pouvaient encore faire bien plus de chemin que nous. Notre seule chance était de tâcher d’approcher tout doucement, et de ramper ensuite près d’eux jusqu’à portée de pistolet; et, dans une plaine unie et blanche de neige, cela me paraissait impossible. Le pied du chasseur, en écrasant la neige gelée, devait leur donner l’éveil longtemps avant que nous fussions arrivés. En un mot, après avoir pesé et discuté toutes les chances de succès, nous en vînmes à désespérer de réussir jamais. Que n’eussions-nous pas donné dans ce moment pour avoir un pheval et une carabine! My horse! a kingclom for a horse! ( Mon cheval! un royaume pour un cheval!)
Nous causions toujours sans prendre de détermination, et pendant ce temps -là les cinq bêtes énormes disparurent derrière le coteau qui s’étendait en travers de notre route. Gomme cette élévation nous empêchait d’être vus, nous courûmes en avant pour voir si sur l'autre versant du coteau nous aurions une chance plus favorable. Nous espérions y trouver des arbres qui nous permettraient d’approcher du gibier, et nous nous dirigâmes vers un petit bouquet de bois qui couvrait le sommet du monticule. Nous y parvînmes enfin; mais quel fut notre désappointement lorsque nous vîmes les cinq animaux s’enfuir au galop dans la direction opposée.
Le courage nous abandonna; nous nous regardions les uns ies autres avec des yeux pleins de désespoir, lorsque tout à coup Redwood et le tueur de loups, poussant des cris de triomphe, s’élancèrent à la poursuite des bisons en nous invitant à les suivre. Nous ne pouvions nous rendre compte de cette conduite singulière, lorsqu’une scène étrange vint frapper nos
regards. Les bisons se débattaient avec efforts sur la plaine qui s’étendait devant nous. De temps en temps ils se précipitaient en avant, puis s’arrêtaient tout court, les jambes écartées, le jarret tendu, tandis que quelques-uns tombaient lourdement sur le flanc, agitant leurs membres comme s’ils avaient été blessés par une balle invisible.
Tous ces mouvements eussent été pour nous autant de mystères, si les guides en partant ne nous en eussent d’un seul mot donné l’explication en s’écriant :
« Les bisons sont sur la glace! » Le fait était vrai.
Cette plaine couverte de neige n’était autre qu’un lac glacé, et, dans leur précipitation à s’enfuir, les animaux s’y étaient engagés et ne pouvaient se tenir sur leurs jambes. Nous ne mîmes que peu d’instants pour arriver jusqu’à eux; et, quelques minutes après, minutes pendant, lesquelles on se livra de part et d'autre un combat à outrance, où les pistolets se firent entendre, où les couteaux brillèrent au soleil, cinq cadavres énormes gisaient sans mouvement sur la neige teinte de sang.
Cette heureuse capture, que nous ne pouvions attribuer qu’à notre bonne fqrtune , fut peut-être ce qui nous sauva la vie à tous. La viande que nous retirâmes des cinq taureaux, car c’étaient des taureaux, nous fournit une provision abondante, qui nous permit d’arriver en sûreté jusqu’aux endroits habités par nos compatriotes. Il est vrai que nous eûmes encore à endurer bien des fatigues, qu’il nous fallut marcher pendant de très-longues heures avant de dormir sous un toit ; mais malgré l’aspect de misère profonde qu’annonçaient notre costume délabré et nos haillons indescriptibles, nous arrivâmes tous en parfaite santé au terme de notre voyage.
A Indépendance, on nous fournit les moyens de nous équiper de manière à nous présenter convenablement à Saint-Louis, où nous parvînmes quelque jours après. Là, assis autour de la table abondamment servie
de l’hôtel des Planteurs, nous eûmes bientôt oublié toutes nos disgrâces pour nous rappeler seulement le plaisir que nous avait fait souvent éprouver la vie aventureuse de chasseurs de bisons.