CHAPITRE XXXV
Le grand troupeau de bisons.
L’emplacement que nous avions choisi pour passer la nuit était situé sur les bords d’un petit cours d’eau dont les rives étaient peu élevées. En un mot, la surface de l’eau était presque de niveau avec le sol de la prairie. Les seuls arbres que l’on aperçût dans les environs étaient quelques cotonniers épars, et des saules à longues feuilles d’une espèce particulière à ces contrées.
Nous avions allumé notre feu de bivac avec du bois de peuplier, à environ vingt ou trente pas du bord de l’eau, non pas sur une hauteur, mais bien au contraire au fond d’une excavation creusée dans le sol en forme d’entonnoir. C’était un caprice de la nature des plus curieux , et dont aucun de nous ne pouvait Be rendre compte. On aurait pu croire ce trou creusé par la main de l’homme, car il était circulaire, et ses côtés descendaient graduellement vers le centre, comme le cratère d’un volcan. Sans sa vaste capacité, nous l’eussions pris pour un trou de bisons ; mais il était bien plus grand , plus profond et plus
pointu que les bauges des taureaux de la vaste prairie. Lorsque nous eûmes réfléchi que ce trou singulier était un endroit sûr pour y faire du feu (car noiis pensions toujours à ces maudits Pavvnees), nous nous y établîmes pour y passer la nuit. Go fut donc au fond de ce bassin, à demi couchés contre les parois en pente douce et les pieds appuyés au fond, que nous nous arrangeâmes pour dormir. Nous devions avoir une sentinelle debout toute la nuit ; il fut convenu que chacun prendrait son tour et éveillerait celui qui devait le relever.
Ce fut le docteur qui monta la garde pendant la première heure. Aucun de nous n’avait grande confiance dans sa vigilance ; mais sun heure de garde se trouvait au moment de la nuit où il y avait le moins à craindre de la part des Indiens. Ces sauvages ne font jamais leurs attaques qu'après minuit, car ils savent bien que c’est alors le moment où le som meil est le plus profond. L’enlèvement des chevaux pendant la soirée précédente avait été une exception à la règle , et n’avait été effectué probablement que parce qu’en approchant ils avaient compris qu’il n’y avait pas de garde ; c’était là un cas tout particulier. Nous n’éprouvions donc pas de crainte, et, fatigués comme nous l’étions d’avoir chassé à pied toute la journée , nous dormions profondément. Le sol sur lequel nous reposions était sec et commode ; le feu nous envoyait une douce chaleur, et nous ne demandions pas mieux que de passer une bonne nuit.
Il paraît que le docteur s’endormit à son poste ;
car s’il en eût été autrement, nous eussions été préparés à repousser une invasion qu’il nous fallut subir cette nuit-là meme. Je fus tiré de mon sommeil par des cris étourdissants que poussaient nos guides, et je me levai en toute hâte, dans la ferme croyance que nous étions attaqués par les Indiens : mon premier soin fut de m’emparer de mon fusil. Tous mes compagnons s’éveillèrent en même temps sous l’influence de la même idée, et, comme moi, ils saisirent leurs armes. En levant les yeux, nous vîmes le docteur étendu sur le bord du trou et ronflant de toute la force de ses poumons. Nous ne savions vraiment pas ce que cela voulait dire.
Cependant, Ike et Redwood, qui ne dormaient jamais que d’un œil. s’étaient éveillés les premiers, et s’élançaient déjà au sommet de l’entonnoir. Le bruit de la double détonation de leurs carabines nous confirma dans l’idée que nous étions attaqués par les Indiens ; autrement , sur quel ennemi auraient-ils pu ainsi tirer leur poudre et user leurs balles? « Par ici tout le monde, cria Redwood en nous faisant signe de monter à l’endroit où lui et son compagnon avaient déjà pris position, faisant tournoyer leurs fusils autour de leurs têtes, et se livrant à des gestes étranges; par ici ! Apportez vos fusils, vos pistolets, tout. Dépêchez-vous ! » Nous nous mîmes à gravir le talus aussi vite que possible, et nous parvenions à côté de nos guides au moment même où le docteur s’éveillait en sursaut, et, frappé de terreur, roulait jusqu’au fond de l’entonnoir.
Tout en montant, nous entendions un mélange
de sons confus, pareils à ceux que produit un corps nombreux de cavalerie et le bruit de mugissements furieux poussés à la fois par des centaines de bisons. En effet, il n’y avait pas à s’y méprendre, car c’était en réalité un troupeau de taureaux que nous entendions. Il faisait un clair de lune magnifique, et nous n’eûmes pas plutôt dépassé de la tête les bords de notre excavation, que nous vîmes d’un seul coup d’œil quelle était la cause de l’alarme. Tout autour de nous la plaine était couverte de bisons : le sol en était noir. Il devait y avoir des milliers et des milliers d’animaux dans les deux épaisses colonnes qui passaient de chaque côté de nous. Ils allaient d’un trop rapide , quelques-uns même au galop , et en quelques endroits leurs rangs étaient tellement serrés qu’ils montaient les uns sur les autres; quelquesuns mêmes tombaient renversés, et étaient foulés aux pieds par leurs compagnons.
« Par ici, par ici, tout le monde, répéta Ike : ici, près de moi, ou ils vont venir dans le trou, et ils nous écraseront comme des vers! » Nous vîmes d’un coup d’œil ce que voulait dire notre guide. Dans la fureur de leur course , ces animaux se précipitaient en avant, et rien ne semblait pouvoir les arrêter. On les voyait se jeter dans le petit cours d’eau et le traverser sans y prendre garde : si par malheur ils venaient à se diriger sur nous, tout le troupeau suivrait les premiers, et nous nous trouverions mêlés dans la confusiôn. Il n’y avait pas sur la prairie un seul endroit où nous pussions être en sûreté. Cette masse impétueuse était poussée par derrière, et ne pouvait
ni s’arrêter, ni changer de direction. Déjà neuf énormes taureaux avaient été abattus par les balles de nos guides, et leurs corps gigantesques empêchaient jusqu’à un certain point les autres de se rapprocher de nous, ce qu’ils auraient cependant pu faire encore sans les cris et les gestes menaçants des guides. En un instant nous fûmes tous au poste indiqué, et nous nous préparâmes à faire feu. Les plus prudents attendirent un moment favorable, tandis que les autres s’empressèrent de tirer; et un feu roulant de carabines, de fusils à deux coups ot de revolvers , produisit bientôt un monceau de cadavres qui fermèrent la route aux autres, comme une barrière que l’on aurait construite tout exprès.
Nous eûmes alors le temps de respirer, et chacun rechargea ses armes avec toute la prestesse possible. Il n’y avait pas un instant à perdre, car le flot vivant roulait toujours, et les points de mire n’étaient pas rares ; il n’y avait même pas à choisir. Nous restâmes ainsi un grand quart d’heure à charger et à tirer sans relâche. Le troupeau commença alors à s’éclaircir, et nous vîmes enfin le dernier bison passer nonchalamment au milieu d’une grêle de balles.
Nous regardâmes autour de nous pour contempler les résultats de l’action. De tous côtés le sol était jonché de cadavres de couleur sombre, dont le poil paraissait être hérissé ; près de nous il y en avait un véritable monceau. On en voyait dans toutes les attitudes : les uns étendus sur le flanc, les autres sur les genoux ; quelques-uns se tenaient encore sur les jambes , mais évidemment ils étaient grièvement
blessés. Nous allions nous précipiter hors de ce cercle enchanté pour achever notre œuvre, mais la voix de nos guides nous rappela à notre poste. « Si vous tenez à la vie, ne bougez pas d’ici, s'écria Redvcood, ne faites pas un pas que nous ne les ayons tous abattus. Il y a encore des taureaux qui ont assez de force pour vous faire plus de mal que vous ne pensez. » Et en parlant ainsi , le trappeur mit en jone sa longue carabine, choisit un bison encore debout, et l’abattit. Nous les achevâmes l’un après l’autre de la même manière; puis ce fut le tour de ceux qui étaient à genoux, et tous ceux qui donnaient encore signe de vie tombèrent sous nos coups, Lorsque le massacre fut fini , nous sortîmes de notre trou, et nous fîmes le dénombrement de nos victimes; il n’y en avait pas moins de vingt-cinq autour de nous, et encore nous ne comptions pas plusieurs blessés que nous voyions errer dans la plaine. Naturellement il nous fut impossible de nous endormir avant d’avoir mangé chacun une ou deux livres de viande fraîche taillée dans les côtes d’un bison. Ce repas médianoche du désert, assaisonné par les émotions diverses de cette chasse singulière et par les quolibets nombreux à notre sentinelle endormie, nous fit veiller jusqu’à une heure fort avancée de la nuit. Il faisait déjà presque jour lorsque nous songeâmes à reprendre notre sommeil interrompu.