‹ Les veillées de Saint-HubertChapitre 1 sur 6 · M. LE CURÉ DE CHAPAIZE · texte numérisé non relu

M. LE CURÉ DE CHAPAIZE

L* tëifië à« Mt.

ffift récit tfêr tûbif pëtn {\% técnmu jàd}# ^âf mi et Méré, en fSi^, i^mis utie bèllté^ cfouvêrtuf é Jauttô téole pèTeiUe à celle qui fëéotfvfè ce Vôlûflw?, a fàSt ctoft«ttoe & lues lecteurs babîtlielsf Ife bifn abbé Du^tgw, cô ôdW lh0â%lé dË là partôsîfè âeChat)Ëi2e, ^ la d^d^àil{t»Atrée de Cfaafolais, attCiéfBtfe prôviiieë dé Bdtit^gfiè.

(i) Pativre tfé/bi< If» h curé de Cbapaize. — Dam U$ JrmHtt ioMei ehaéèétàn. ^i ioV. ^% tMVédiifhXf (^or.

4 LBS VBILL^BS DB SAINT HUBBET.

seigDements sur les faits et gestes de ce personnage, dont la mémoire méritait à coup sûr d'échapper à l'oubli, et je m'empresse de les communiquer au public^ en m'adressant toutefois plus particulièrement à Tintelligente et joyeuse phalange de messieurs les chasseurs. Puisse la protection du grand saint Hubert, leur patron et le mien, leur obtenir de conserver longtemps le cœur gai, la vue nette, la main ferme, le pied infatigable et l'estomac toujours dispos! Ainsi soit-U.

Le 2 novembre de l'année 4787, jour de la solennité lugubre de la Commémoration des Morts, notre vieil ami, Tabbé Duverger, était tranquillement assis au rez-dechaussée de son presbytère, près de la cheminée de la petite pièce qui lui servait en même temps de salon et de cabinet de travail, et où venait d'entrer le double individu qu'il appelait tour-à-tour son marguillier à l'église et sm piqueur au logis, ce qui n'avait rien de bien extraordinaire, attendu qu'il était tout à la fois l'un et l'autre suivant l'occasion. Cet homme si utile était ce même Célestin Piolard, que le digne curé, comme les lecteurs de l'ouvrage ci-dessus indiqué peuvent s'en souvenir, avait définitivement baptisé Rameau, sur l'injonction de son évêque, qui s'était cru obligé de

LES TBILLAbS DB «AINT HUBBRT. 5

trouver fort inconvenant qu'on Teùt d'abord nommé la BranehCi

^ Prends cette chaise, mon garçon — dit le maitre au serviteur — car nous avons à causer longuement.

Rameau s'empressa d'obéir, et l'abbé poursuivit avec une évidente satisfaction, qui se peignait naïvement sur sa physionomie spirituelle et cordiale.

— J'attends demain quelques-uns de mes confrères qui viennent passer ici trois ou quatre jours, pour s'entretenir avec moi de certaines mesures de charité que nous voulons prendre avant les calamités de la mauvaise saison qui s'avance à grands pas. Or, mon garçon, comme c'est demain la saint Hubert, que tous ces messieurs sont plus ou moins chasseurs, et que nos confé* rences n'auront lieu que pendant la veillée , avant, durant et après le souper, je t'ai fait venir pour m'entendre avec toi sur la manière de rendre à mes amis leur séjour dans ma maison le plus agréable possible... Tu me comprends, n'esl>ee pas?

Le piqueur-marguillier cligna l'œil d'une. façon trèssignificative, pour montrer qu'il comprenait, et M. Duverger reprit, en jetant à la dérobée un regard sur un grand baromètre accroché à la muraille, tout à côté de lui;

LM^nuJet^B MkWftmÊKBmà

— Qael temps liit«*il, ce soir?

— Monsieur le curé, le soleil s'est couché oq oaiMtM^ mteox; la lune vient de s« leiver briUante, 9im QQQsparaisofi, conune voilre patène ; le del est xiim ^ vou^ rendre mes ^eiroirs, et ce serait Men d'ha^ani si nous n'arioos pas une patite gelé^ blanobe pdtir t^^ nuM, ou...

^ Ce qui aignifie une bielle jonrn^ gm imv^ — inéerrompît i^Weineol le -cstré.

* n^ La journée 4înÉière» c'est ^ntm?^, wai^ lamMioéç juftqu'aprèS'niîdi, e'est h peu près sjkr.

'^ C«st jostoment «a^n afiire, p^rc^ qu^ j'ai4éci4é dans ma sagesse 4\ia nous détotûfio»^ par u^e Qba$3^ au mirmr.

-^ Coouse monsieur le f uré vQu^a -^ groi)d0),e]ia Ran^au d'une yoûl mécoifetQQte. ^ fiiHito WQ^ £^61» OMhres?

-»• Mes oettinè^ m^ort prottiip d'wr^r up pw, avant sept heures, pour la ffkme j^Qlymil^ qvfi ie.dQU cé^brer ea rhonneur du s^ dujcw; QQiiâ^â^QÔfteji^QQS à 'hait, et à neuf hmis aerpns eertaineïïmpt fmim mdessus des ebaumes de Geod^d. Heti^qs ()Qnc. di^ c^ seir, huit ou dl^ de nosenf^to d^ QbfiB^r te^ plu3 iutelr iigents, les uns pour battre la plaine, et les autres po^r

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tirer la Ocelle des miroirs ; visite avec soin tous les fusils doubles et simples de la maison ; prépare une douzaine de sacs à plomb et autant de poires à poudre... Voilk, je croiSy le nécessaire et même un peu le superflu. Après demain nous chasserons un sanglier dans notre vieille forêt de Gueugnon, où il y en a toujours, comme tu sais; le jour suivant nous ferons une battue au lièvre et k la bécasse, dans les boquetaux aux alentours du village; et nous terminerons, pour clore dignement cette petite réunion d'amis^ par la portée de louvarts que nous avons réservée avec tant de soin pour cette circonstance, et que tu as encore reconnue la semaine dernière.

— Monsieur le curé peut être bien sûr que je ne négligerai rien pour le contenter, ainsi que messieurs ses confrères; mais c'est pourtant dommage de commencer la fête du gragd saint Hubert — ici Rameau s'inclina respectueusement — en assassinant de misérables alouettes, comnoe si vous étiez des écoliers en vacances^ au lieu...

— Je ne te dis pas le contraire, mon pauvre garçon — interrompit doucement M. Duverger — cependant, vois-tu ? il est sage de se mortifier de temps ^ temps sur la chasse, pour nous habituer petit k petit à nous QQ passer tout-k-faii plus tard. D'aiUeurs nops prea-

drons notre revanche le jour du sanglier... Pour demain l'église est-elle prête ?

— Oui, monsieur le curé.

— 11 faudra faire grandement les choses, afin de nous attirer de plus en plus la bienveillance de notre saint patron. Ainsi, tu sortiras sa plus belle bannière, tu sais bien, celle que m'a envoyée madame la comtesse Diane de Brého ? Tu n'épargneras pas les cierges ; tu veilleras h ce que les chantres soient rasés de frais, et k ce que les quatre petits drôles qui me serviront la messe aient les mains propres... En un mot, que tout aille le mieux possible. Maintenant, tu peux te retirer... Passe par la cuisine, pour dire k Billette qu'elle vienne aussi recevoir mes dernières instructions .

Billette remplissait depuis vingt ans, avec une distinction rare, les fonctions de servante de M. le curé de Chapaize, qui passait h bon droit pour avoir une trèsbonne maison, et dont on conncdt déjà les goûts hospitaliers.

C'était une veuve ayant déjà passé la cinquantaine depuis cinq ou six ans, ce qui ne l'empêchait pas d'être encore alerte, agissante et robuste comme une jeune fille. Elle était de haute taille, avait une large carrure, des pieds k dormir debout, une barbe de sapeur et une

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voix de crieur public. Comme toutes ses pareilles, dont la réputation sous ce rapport est faite depuis longtemps, la grognerie était son état normal. Sa voix était toujours maussade, son regard constamment irrité, et il n'y avait rien qu'elle ne fit en rechignant; mais comme, en fin de compte, il n'y avait non plus guère d'exemples qu'elle ne fût pas venue k bout de toute sa besogne, le bon curé la laissait dire, ne s'inquiétait jamais de ses mauvais vouloirs apparents, et, k tout prendre, il ne l'auraitpas changée pour la plus constamment gracieuse des servantes de ses confrères. En homme qui connaît la race canine, il savait qu'un dogue toujours prêt à montrer les dents est plus utile à la maison qu'un caniche qui vous lèche la main.

Billette entra avec une physionomie encore plus massacrante que tle coutume : la chère femme y avait mis

vraiment du luxe ce soir-lk. 11 est vrai que le grief dont elle croyait avoir k se plaindre était assez sérieux pour justifier ce surcroit de mauvaise humeur : son maître ne l'avait prévenue que le matin même qu'il attendait pour le lendemain, qui était un mercredi, cinq convives décidés k rester jusqu'au samedi soir, et tous gens de grand appétit. Je vous demande si Billette, en digue servante de curé qu'elle était, pouvait laisser échapper

citait si fcrt et $i KwWe, ^o M. Uttvargfer, flpi^ dfonliaftirf , oArfai^t m^ rnfivM «tt^ntion aux boutades d^ saf 0U¥ftms^ta, Vâi^i^oyi^ peiHlf^njt quel<^^ iQs^i^ avec m% cer^m inm^^^^ ^^^^^ ^^ ^ risquer k M adreiflir la parole*

— Hi bien ! Biltette-- hii dit4l enfis de cette VQUk mressante dent on se sert pour amaidpuer un chîaa hiff^ gneu!L —. avez-Tous pu reoiplr mes inteetions ?

— De quelles intentions monsienr le curé veut-il par* 1er ? cest-y encore du nouveau?

— Eh non ! il s'agit tout simplement des personnes que j'attends demain : les crocs de votre gardeH»anger sont-ils bien garnis ? voilà ce qu'il m'importe de savoir.

— Comme si c'était possible en quelques heures, monsieur Iç curé, dans un pays où Ton a déjà tant de peine à se procurer la moindre chose en s'y prenant d'avance... et encore que vous avez deux jours maigres sur les quatre que ces messieurs doivent passer chez vous*

JSI. Duver^er ftt un piouveipent de tête et d'épaules açcomp^né d'up sourire ioviçl, gui signifiait — c'est

LES YmiLtBS DB 8ÂUXT HOBBRT. 41

tin petit malheur — et BiUette reprit avec un redoublement de grognerie :

— Je vous demande un peu si ça a du bon sens d'àyci? de la compagnie, et des gourmands par-dessus le marché, un vendredi et un samedi. Je ne vous prends pas en traître , monâeur le curé, tout ira très-mal, et vos messieurs auront besoin de se réconforter en rêve** nantcfaez eux.

— Vous dites toujours cela, Billette, et cependant je reçois sans cesse des compliments sur la manière dont je traite mes h6tes.

— On ne vous en fera pas cette fois... comme si vous ne ppuviez pas attendre k la semaine prochaine.

— Mais, Billette, il n'a pas dépendu de moi de faire tomber la saint Hubert un autre jour.

— Êtes-vous donc obligé de fêter ce saint-lk? il y en a assez d'autres dans le calendrier depuis le premier janvier jusqu'au trente et un décembre. Avec ça que c'est encore du propre votre saint Hubert ! si c'était saint Simon-Stylile qui a passé quarante ans sur un pied, ou saint Denis qui s'est promené avec sa téta dans ses mains, je-ne dis pas; mais un coureur qui s'est converti

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sur ses vieux jours parce qu'il a censément (1) vu un cerf avec une croix d'or entre les cornes... on Ta canonisé pour pas grand'cbose, celui-là.

— Allons, allons, ma bonne Billette, ne vous fâchez pas et apprenez-moi ce que vous avez en provisions,

— Ça ne mérite pas tant seulement qu'on en parle, monsieur le curé, je vous le répète encore.

— Eh bien ! mes confrères mangeront des omelettes, faute de mieux. Vous les ferez aux fines herbes pour le déjeuner, au lard pour le dîner et au sucre pour le souper : avec cela on ne meure pas de faim, et nous nous rattraperons sur ma cave, qui. Dieu soit loué ! est bien fournie. Voilk donc le menu tout fait pour les jours gras. Quant aux jours maigrcb, vous vous bornerez k remplacer le lard par des croûtons ou des anchois. Vous pouvez maintenant aller vous coucher... une autre fois j'aurai soin de vous prévenir moins tard.

Et le curé prit une plume sur la table devant laquelle il était placé, pour ajouter quelques lignes k l'un des sermons qu'il devait prononcer pendant le prochain avent : c'était son occupation favorite quand il se trouvait seul au logis.

(1) C'est l'expression employée en Bourgogne par les olasses illétrées pour dire soi-disant.

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Billette, au lieu de profiter de la permission de se retirer que venait de lui donner son maître, se campa solidement sur ses deux larges pieds, comme une personne qui n'est pas encore décidée k quitter la place.

-- Si on peut être insouciant k ce point-lk •— raarmota-t-elle entre ses dents.

Puis, voyant que M. Du verger ne tenait aucun compte de cette observation peu respectueuse, elle poursuivit en élevant la voix :

— Vous comprenez , monsieur le curé , que ça ne peut pas me convenir, que ces messieurs, qui n'ont pas leur langue dans leur poche, s'en aillent dire partout qu'on ne mange pas k son appétit dans votre maison... Douze omelettes en quatre jours ! quelle honte pour le presbytère de Chapaize ! je n'oserais plus me montrer nulle part si une pareille chose arrivait chez nous.

— Que voulez-vous, ma bonne Billette? k l'impossible nul n'est tenu, comme dit le proverbe. Vous m'assurez qu'il n'y a rien, et moi je ne fais malheureusement pas de miracles.

— 11 n'y a rien... il n'y a rien... vous savez bien que c'est une façon de parler, et que ça signifie que je crains de ne pas avoir assez. Combien de monde au juste atten^ dez- vous ?

— Je VOUS Tai déjà répété une douzaine de fois, au moins, depuis ce matin : cinq personnes.

— • En êtes-vous bien sûr?

— Je le suis de n'eu avoir pas invité davantage.

— Ainsi, avec vous, ça fera six?

-Oui.

— Eh bien ! ne vous tourmentez pas , monsieur le curé. J'ai déjà une motte de beurre plus grosse que ma tête, douze douzaines d'œufs, cinquante livres de viande de boucherie, deux brochets, une anguille, six truites saumonées, un plein baquet de goujons vivants et trois cents d'écrevisses. Si avec cela ces messieurs ne sont pas contents, ils iront le dire k Rome. Vous pouvez maintenant commander vos repas , on tâchera de les faire, mais je ne vous réponds pas que ça sera bon comme si on avait de la volaille grasse et du gibier.

— Et moi j'en suis sûr, ma bonne Billette. Arrangez tout à votre fantaisie, je ne vous ordonne rien pour être plus tranquille.

Billette se retira en marronnant^ et l'abbé Duverger se remit placidement à son travail.

ippcbhcipc ioqpbCc*

Le lendemain matin, k six heures trois quarts, et pendant que'les deux cloches de la petite église de Cbapaize carillonnaient joyeusement en l'honneur du saint du jour, quatre cavaliers de différents âges , mais portant le même costume, descendaient de leurs montures dans la cour du presbytère.

Ces cavaliers, dont les physionomies ouvertes avaient ce caractère de sérénité joviale qu'on remarque souvent chez lès prêtres contents de leur sort, étaient : M. Bon-

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netain, curé de Gueugnon, M. Doucet, curé de Perrecy, M. Cornille, curé de Toulon-sur- A rroux^ et Tabbé Gibrat, desservant d'une paroisse peu considérable des environs : ce dernier était le plus jeune de la bande.

Tous les quatre, sans être des veneurs aussi consommés que notre ancien ami l'abbé Duverger, n'en pensaient pas moins, avec un certain plaisir, qu'ils chasseraient tous les jours pendant leur assemblée synodiale de Chapaize, et ils n'avaient pas parlé d'autre chose depuis le moment où ils s'étaient rencontrés à une croisée de chemin, lieu habituel de leur réunion quand ils se rendaient de chez eux en cet endroit.

— Soyez les bien venus, mes chers confrères ! — s'écria d'une voix affectueuse et gaie le bon curé qui s'était empressé d'accourir pour recevoir ses hôtes — Sauvageot •— poursuivit-il en s'adressant k une manière de rustre qui se tenait là, les bras ballants et la bouche béante — conduis les chevaux de ces messieurs k l'écurie, puis tu iras dire kRameau,.. je me trompé... k Piolard, qu'il pourra bientôt interrompre s6n carillon pour sonner le dernier coup de la messe. Nous serons k l'église dans quelques minutes.

Tout le monde entra dans la maison, et les quatre visiteurs acceptèrent, sans trop se laisser prier, un verre

de vieux vin de Malaga et des biscuits, pour faire prendre patience k leurs estomacs, encore k jeun depuis le souper de la veille...

Moins d'un quart d'heure après, on se rendit k la paroisse, où rofBce fut célébré avec une pompe qui témoignait de la vénération toute particulière qu'avaient M. le curé de Chapaize et ses amis pour Tillustre patron des chasseurs.

Il était un peu plus de huit heures quand on revint au presbytère ; aussi Billette, dont le déjeuner avait été prêt k la minute, commençait-elle déjk k grogner sourdement. Nous ajouterons, pour lui rendre toute la justice qui lui est due, qu'elle aurait grogné tout de même si les convives de son mdtre eussent été de quelques secondes en avance au lieu d'être d'un demi-quart d'heure en retard, car il fallait qu'elle fût toujours mécontente, de quelque façon que tournassent les choses dont elle se mêlait : et de quoi ne se mêle pas une servante de curé qui est depuis vingt ans dans la même maison?

Le déjeuner fut excellent et gai. Dès les premières bouchées, M. Du verger, qui n'avait plus la perspective de sa messe k dire pour lui donner des idées graves, et qui n'était jamais aussi heureux que quand il pouvait faire plaisir aux personnes qu'il recevait sous son

\3 us YElLLliES DE SAINT HUBERT.

toit, M. Duverger — dis-je — se hâta de coramuniquer k ses confrères le programme qu'il avait arrêté dans son esprit, pour les distraire selon leur goût pendant leur séjour chez lui. On se rappelle qu'il ne s'agissait de rien moins que de quatre chasses en quatre jours : une aux alouettes, au miroir, pour le matin même ; une au sanglier pour le lendemain ; une battue au lièvre et a la bécasse pour la troisième journée, et enfin, pour bouquet de clôture, la prise d'une portée de louvarts, grande friandises assurément , puisqu'elle joignait le charme de la rareté k beaucoup d'autres.

Il va sans dire qu'il y eut approbation unanime, et que l'on fut également d'accord pour reconnaître que le synode tenu à Cbapaize en 4 787 marquerait dans les fastes de l'Eglise et de la vénerie du Charolais. De l'Ëglise, il n'en avait pas été beaucoup question encore» mms comme chacun y pensait dans son for intérieur, qela suffisait pour en faire mention.

^ Je commence à être sérieusement inquiet de nôtre aimable confrère Sarlabous — reprit M. Duverger, qui avait déjà regardé à plusieurs reprises par la fenêtre dans la cour — curé Bonnetain, vous a-t-il positivement promis d'être des nôtres à partir de ce matin?

— Qui, mm ami, et naêoie, pas plus loin qii'bier soir.

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il m'a assuré qu'il serait ici au moins deux heures ayant uous.

— S'il ne lui est rien arrivé de fâcheux , je lui sais bien bon gré de n'avoir pas poussé aussi loin l'exactitude. II aura voulu partir avant le jour; et, comme il est encore nouveau dans le pays, il se sera trompé de chemin après avoir quitté la...

— Yoqs n'y êtes pas, mon cher Duverger — interrompit l'abbé Doucet avec l'accent d'une raillerie aimable — c'est très- volontairement , croyez-moi, que Sarlabous est en retard : ne vous avait il pas promis de prononcer en chaire le panégyrique de notre patron ?

— Oui... du moins de dire quelques paroles appropriées à la solennité du jour.

— Eh bien ! les gasconnades n'étant pas très k leur place dans un sermon, notre ami se sera arrangé de manière k manquer la messe; mais ne craignez pas qu'il manque le déjeuner jusqu'k ne nous rejoindre qu'après que nous serons sortis de table... Eb! tenez, justement le voilkl Quelle histoire va-t-il nous débiter en nous abordant ? Quoi I c'est là le cheval qu'il m'avait tant vanté ! mais c'est la béte de l'Apocalypse I S'il chasse Ik-dessus, ce sera amusant.

A p^ittfr Yei>hé Doucet avait-il fini de parler, 4|tte le

20 LB8 TBILLIÎBS DE SAIHT HUBERT.

convive retardataire entrait avec fracas dans la salle à manger, où Taccueillirent des témoignages de sympathie très-flatteurs pour son amour-propre, lequel était du reste facile k contenter, notre homme ayant une grande confiance en son mérite.

Quand il eut bien fait claquer son fouet, bien crié tayaut! bien jeté son chapeau en Tair en signe de joie,

il se calma un peu pour dire avec un accent méridional fortement prononcé (1) :

— Excusez-moi, mes chers confrères, si je vous ai fait attendre; c'est la faute de mon Bayard... Mais que fais je? Vous ne savez pas encore que c'est le nom de mon clieval.,. Maintenant que je vousTai dit, apprenez donc que le drôle est tellement fougueux, que j'ai cru un moment qu'il me faudrait lui brûler la cervelle pour en venir k bout. Si je n'eusse pas fini par le dompter, il serait parvenu, lui, k m'emporter dans quelque région inconnue, ce qui m'eût bien privé, eh donc!

Tous les curés se regardèrent k la dérobée en souriant, comme pour se confier l'étonnement que leur causait cette singulière entrée en scène, et le nouvel

(1) Le lectear est prié de lire tout ce que dit Tabbé Sarlabotts,ay6c la pensée de i*accent gascon dans Tesprit. Cet accent consiste surtout kiûre sentir la dernière lettre des mots, comme au moimse poar au moins, et déboute pour debout.

LES TEILLIÎES DE SAIITT HUBERT. 24

arrivé, ayant pris place à table et enfoDcé résolument le coin de sa serviette entre son menton et le collet de sa soutane, se mit k fonctionner si énergiquement des mandibules — comme dit Rabelais — que, bien qu'il ne cessât pas de bavarder k tort et k travers, il eût bientôt rattrapé ses compagnons, qui s'étaient mis k table une demi-heure avant lui.

L*abbé Sarlabous (Oscar-Gédéon) était un ecclésiastique du duché d'Àlbret, en pleine Gascogne gasconnante, que les hasards de la destinée et, plus encore, la protection du duc de Brancas, colonel en premier du régiment de Médoc-infanterie, avaient jeté, de remploi d'aumônier dans ce régiment, au poste de desservant de la chapelle d'une des terres de la famille du duc, terre considérable et formée de plusieurs hameaux trèspopuleux qui n'avaient pas encore été réunis en paroisse par l'autorité épiscopaledu pays. C'était un petit homme noiraud et replet, d'une vivacité singulière au physique, et au moral d'une intempérance de langue qui tenait du prodige. Véritable type du Gascon dans tout son épanouissement, il avait tout appris, tout vu, tout deviné, tout jugé et tout éprouvé. 11 n'y avait pas de contrée lointaine qu'il n'eût parcourue, pas d'homme célèbre dont il n'eût été le compagnon, le commensal

OU rami> pas d'événement qu^il nie connût mieux que personne, pour en avoir été témoin : avec tout cela, une'assurance imperturbable. Rien ne le déferrait, k ce point qu'un jour, s'étant mis k raconter, avec force vawtarderies, un épisode du siège de Gilbraltar, et ayant reçu d'un de ses camarades de Hédoc, dont il avait témérairement invoqué le témoignage, cette terrible leçon : — L'abbéf vous oubliez donc que je fus tué dès te commencement de l'affaire? — 11 répliqua sans se troubler : — Cette erreur est bien excusable, mon ami : nous perdîmes tant de monde dans cette horrible mêlée, — Et il reprit sa narration comme si de rien n'était, dédaignant même la ruse vulgaire de paraître avoir mal compris. De nos jours il n'y a plus de Gascons de cette force : l'espèce s'est abâtardie en s'attristant dans les luttes sérieuses du système représentatif.

Comme il n'y avait que peu de temps que Tabbé Sarlabous habitait la province, c'était la première fois qu'il venait aux réunions annuelles de Chapaize. M. Duverger Vy avait convié parce qu'il faisait grand bruit de Sa passion effrénée pour la chasse et de ses connaissances cynégétiques — aussi profondes que variée^ — disait*il.

Le maître du logis lui répéta obligeamment ce qu'il avait d^k cot&mutiiqhë k ses autres confrères, de ses

LBÏI yklLL^ES tt SAINT HUBERT. 23

projets pour fêter dignement la saint Hubert, et Talibé Sariabous s'écria :

— Je ne Jais pas grand cas de vos alouettes et de vos bécasses ; ça se tue comme ça se mange, à la douzaine; jt méprise aussi le lierre, misérable animal qui a peur de Tombre de ses oreilles. Mais le sanglier! voilk un gibier que j'aime k vaincra! il 7 a de Tagrément avec un pareil adversaire. J'en ai envoyé, en quelques années que je passai dans les Landes, plus de cent cinquante dans le charnier (i ) de mon père, et dans celui de mon colonel et ami le duc de Brancas, dont le régiment tenait alors ganiison k Bayonne. Et des ours, donc ! A Baguères de Luchon, où je restai cinq à six mois seulement, j'avais fini par inspirer une telle épouvante à ces pauvres bêtes, que plusieurs sont mortes de faim dans leur tanière, parce qu elles n'osaient plus se risquer en rase campagne,, de peur de se trouver face à face avec moi : c'était un sauve qui peut général, et un jour...

— Mais, mon cher ami — interrompit malignement Fabbé Dôucet — dès que vous commencerez k être connu dans ce pays, nos plus farouches solitaires s'em-

expression poar débigoer un garde-manger.

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presseront de prendre la fuite, et vous nous aurez rendu Ik un très-mauvais service : vous êtes un compagnon fort aimable, mais un voisin un peu trop dangereux.

— Eh donc ! je chasserai incognito pour ne pas vous causer de dommage, mes excellents confrères, et de cette façon je rendrai stérile Tinfluence de ma renommée qui s*est déjà répandue au loin.

Cette fois Tbilarité, prise au dépourvu, ne sut pas se renfermer dans des bornes c(Mavenables, et un éclat de rire des plus francs dans sa spontanéité unanime accueillit la boutade du Gascon.

11 reprit aussitôt, sans montrer le moindre signe d'embarras :

— Je vois bien que vous supposez que je raille ou que j'exagère. Eh bien! je vous communiquerai dans l'occasion des lettres de mon illustre ami le duc de Brancas qui prouvent tout ce que j'avance et même au delà, car, Dieu merci I je ne suis pas de ces hâbleurs qui donnent k une taupe les proportions d'un éléphant Au surplus, vous me verrez k l'œuvre demain sur vos sangliers, je ne vous eu dis pas davantage. Néanmoins, pour vous faire comprendre que je ne méprise rien, je vous tuerai aujourd'hui quelques quarterons d'alouettes en m'amu-

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sant. Fais-toi petit avec les petits — dit le sage. — * ' J'aime cette maxime, eh donc !

Ce fut en devisant de la sorte qu'on atteignit l'heure, trës-impatiemment attendue par tout le monde, de partir pour les chaunoes^ de Genelard, situées k peu de distance de Chapalze. On s'y rendit toujours causant, et Ton y trouva Rameau entouré d'une petite phalange d'enfants de chœur, tous frais comme des chérubins et éveillés comme des souris. Ainsi que le digne marguil- 1er piqueur l'avait prédit la veille, une petite gelée blanche couvrait le sol d'un léger réseau de diamants et de perles, et la matinée était belle et claire comme il la fallait.

On planta six miroirs k une égale distance les uns des autres, et chaque curé, ayant k ses côtés deux fusils au moins, prit place sur le haut d'un petit fossé qui formait un ^ége assez commode, grâce k l'adjonction de coussins apportés du presbytère.

Ceux qui n'ont fait cette gracieuse chasse que dans la plaine Saint-Denis ou dans les environs de Fontenayaux-Roses, ne se doutent guère des charmes qu'elle offre aux heureux mortels qui s'y livrent sur une grande échelle, et au milieu d'un pays privilégié. C'est une trè^vive jouissance, croyez-moi, chers lecteurs, que de

M M« VMLUbS Dr SAlKf SlIiBRT.

voip^ sur le» jeunes Mà^ <}ui commoacent k v^doyer^ plusieurs disques étinceiantS) dtas lesquels viennent se mirer de» bandes d'alouettes, que n*arré^Dt ni les coups de fuâil qui retenUsseaè de minute ma minutoi quelquefois même de secoide en seconde^' ni les nuages de fumée que la brise emporte en légers tourbiUoiK daii^ l'espaee. Cmme le stienoe n'est en aucune faces Béœssaif e en présente d'us gibier qui s'expese k te Éiert avec toute rinsouciattte témérité delaçoqiicÉterîe fUninine, la gaité règne toujours parmi les chasseur». Ou eaiiâOy on riâ, on se brocarde, et le iomfs pasee plus vite, 8Éa& anicUDe espèce de comparaison^ que ïov^qu'on est placé sur la lisière d'un taillis pour attendre^ te ventre au bois et ta bouclie alose, un sanglier ou un ekev reûil^ que le moindre bruit peut rejeter sur le voisin yiBA pf udenl» Lk il ; a du plaisir et de la gloire pour tout te monde. Les habiles y toat parfois . des mala^ dresses, et les maladroits y peuvent par hasard renconir& la cbance d'un bea^i coup, tant les occasions sont Mmbreoses : c'est le mod^te bonheur de la médio irité^ ely ma foi ! il en vaut bien un autre» n'en déplaise êêBk amateurs de jeuifisanees? plus fortes ou plus rafiMié».

RevaiMB k mR' enrés, que noua m(ms «p {)|« pettïii

de vue pédant cette petite digressioii.

Vingt minutes s'étaient k peine écoHJées depuis leur installation au nri!ieu des ehaumes de fieoetard, que défk la fusillade avait commencé sur toute la tiffne» comme dans une sérieuse affaire d'avant-postes. On ne voyait qu'alouettes qui descendaient du ciel, pour faire le Saint-Esprk au-dessus des miroirs, et tombaient fwi» droyées dans les sillons. Le soleil était éclatant, la campagne encore belle dans sa mélancolique parure de fènilles jaunissantes, et il n'y avait que franche hilarité dans tous les cœurs.

Je ne veux décourager personne de sa part dans les joies de ce monde, mais je n'hésite pas èi dire cependant que parmi elles il n*y en a pas de ptes vfale que ht gatté des bons prêtres : elle est la rév^alion de la paix de leur conscience.

Le poste de Tabbé Sarlabous se trouvait entre celui de M. Duverger et celui du malin abbé Doucet.

Ce dernier dit au Gascon, qui avait déjà fait une tf« frayante consommation de poudre :

— Cher confrère, excusez^moi si je vous adresse une question un peu indiscrète : combien en avez-vous de ees gracieuses petites bétes? Ce doit être considérable,

8S Ii«8 TBILLta DI SAIRT HUBBRT.

si j'en juge par la fréquence de vos coups, et pourtant. . .

— Je ne compte jamais mon gibier — interrompit l'ex-aumAnier du régiment de Hédoc. — D'abord cela est contraire k la modestie, et ensuite du Fouilloux, Salnove et Fillustre Gaston Pbœbus ont écrit, dans leurs livres immortels, que rien ne portait plus malbeur que cette précaution. Ce n'est pas Oscar-Gédéon Sarlabous qu'on verra mettre en oubli les préceptes des maîtres de la science, eb donc !

— C'est que, malgré tout le tapage que vous faites, il ne me semble pas vous avoir vu ramasser bien souvent.

— Je le crois pardieu bien ! Ce maudit vent de Galerne, qui nous amènera de la pluie pour ce soir, emporte toutes mes victimes parmi les vôtres. . . mais je ne vous réclame rien : je méprise la gloire comme le roi Salomon... Attention pourtant*! Je vais vous descendre cette petite téméraire qui se permet de nous narguer.

Et Oscar Gédéon ajusta une alouette qui n'était pas à plus de dix pieds du bout de son fusil.

Il fit feu de ses deux coups en même temps, comme un chasseur inexpérimenté, et le gracieux oiseau monta dans les airs en gazouillant sa joyeuse chanson.

— Je crois que le vent a changé — cria l'implacable

LB5 VEILLEES DB SAINT HUBBBT. 29

abbé Doucet — il vient maintenant de terre, suivant l'expression des marins. Vous avez du guignon.

— Aussi vais-je faire un tour dans la plaine — repartit le chapelain qui avait senti la pointe de Tépigramme k travers la double cuirasse de sa vanité. — Je ne sais pas tirer de si près ; ce n'est bon que pour les novices : ceci soit dit sans vouloir vous désobliger, au revoir, chers confrères. Vous n'aurez qu'à me rappeler quand le moment sera venu de regagner la maison curiale. Bonne chance.

Il sifSa Bellonne, une magnifique chienne épagneule qui était couchée aux pieds 4u curé de Chapaize, son maître, et il s'éloigna d'nn pas léger, en estropiant une fanfare entre ses lèvres. Il paraissait fort content de lui.

— Quel bon original ! — dit M. Duverger en le regardant arpenter le chaume, le chapeau sur l'oreille. — Mais vous vous moquez un peu trop de lui, mon cher Doucet.

— Je ne peux pas m'en empêcher.

— Mettez-y des ménagaments, je vous en prie, autrement il finira par s'en apercevoir, et s'il est susceptible, il prendra de l'humeur et nous attristera tous.

— 11 a bien trop de confiance en son mérite pour se

oboqoer ^ ipaes^f8ai||i{ms«5 pl^îs^i^^nA. XDqq çbffr affi. Si on ne )e^r(i91^t pa^ dç tomp^ fn (épips, U poys r^« garderait (0¥s c^qurne 4^ oiai;^ et (j^viieiKlr^il insupporUible. J4 vQUfi 3s«uFe Qu^ c:es^ luj re;Ddre ^ervicç que de le tapir en Mdfi en lu t^qulB^nt.

rrilpmiqe vow I4 eqnuaî^^ wçuf que i9Qi,l« pq vau$ «ontyed^ai pas sur ce p<ûpt ; mm ^ \e yojf^qt Sj^ réparer de noH$ au plus beau moment de notra <ta66e, j'ai ^ peur 4u*U uefût déjà up peu fà^Ué*

— Quoi! vous n'avez pas devip^ encore ^ qu'il ^ allé fitire sur le cbaïuppi» avec votre cbi/^noe ?

— ie n'ai Dfli^e avcun .soupçon k cft ^ard, 31 ffp n'e^t qu'il a voulu se soustraire k V03 iteqiiarques r;yltause^; ear il e^t hieo évJdeot qu'il ne saurait se Q^tftr^ n'ayant pas tué une seule alouette planant au-dess^ du gpreîr, qji'îl ^mi jlu^ ^eureti:!^ ^ /^uUfiv^.

-7- :Maift, moB^b^r mh H va to4 ^wpe»ent i*fireber ât ramasser dc^^I)]^^, k Tai^^di^ p£9 Q9 f^ (te la gueule délicate de Bellonne, et il nousferfi 4/SS«10f4^ à dormir debout k ^a i^tQtir.

T- Vdi^ oe waoque mt^mm^ p^s 4*oi]?jgifi^lité ;

pauvf (» garcoo.

-r Voua MludMes bm^ 4tei.««ff&tt«H Mfi Ifiié-

LU nmAtfBs tiB êkwmJBmiw. U

mê^n&giè éà w» y«ux. . . et, tenez ! il b6 Aépukà qaeie vmB de l'être tout de auke, car il noue eroit si erédulee tous, (}u^tt ne prend pas beaiteoop de ppé^aHlioas pouf nom troipper. {!n yërité, il mérite bien que bqus nqus amueioiis un peu à ses dépends, ne f&t-ce que pour lut montrer 411e ikws ne sommes pas trop ses dupes.

Effectivement, on apercevait de loin FabhéJBarlafceiis (pii tirait k t^t et k travers, et, aprjès chaetm de seA coupSï, il primait imrarmblement, d^8;laf ueule de t^^ Imine, quelque ebose qif U glissait dans sa cwrnassihi^e après ravoir élevé en Tair en siigne de trionpbe.

Il fit ce manège jusqu'ait moment ^ les 'chasseurs pkcés Jiuprès des iqirohs cessèrent leur Csi} ; ators A les rejoipît, le souf ire ôm suiccës s^f les livres, et te feuti^ rejeté m arrière, pour 4téçottVirir soni #apt .qsà rayonnait d'orgueil.

il arma cen^ae l'on aobev^it le 4»mpite du gibier, réuni en un seul tas par les ^eins de Ramean.

^Combien avezrvous de ces pei^ li^te^, obéra eonfrè£eft¥ '^ demanâa^trild'uft ton légàsement déduit gBcu.

^im^ ÏTOt&eent sûixante-i|iiaitrd ^ nipmidit Tiil^é fis^ Yicgar, k.qaL £èa fmMtum \eoait dg défilacâf Je t(4sl de il lîhaaM

32 LES TSILliBS M SAIRT lOBIRT.

— Bh bien ! j'en aurais pour le moins autant k moi tout seul, si j'avais voulu ramasser tout ce qui est tombé sous mes coups; mais cela m'a fatigué k la longue... et puis je soupçonne, confrère Duverger, que votre chienne en a avalé par mégarde quelques douzaines. Pauvre Bellonne! elle ne savait plus où donner de la tète au milieu de celte grêle de plumes que je répandais autour d'elle... Au surplus, peu importe : voilk toujours mon contingent dont je vous fais hommage.

Et l'abbé Sarlabous vida brusquement le contenu de sa carnassière sur le monceau d'alouettes.

— Eh donc I •— s'écria-t-il en se frottant les mains on dirait que le tas s'est tout k coup augmenté de moi* tié. Je ne pensais pas vraiment avoir si bien réussi. Allons, Oscar Gédéon, tu ne t'es pas trop rouillé pour les petites choses en te consacrant aux grandes.

c La chasse heureuse fait le retour joyeux » — dit un vieil almanach de vénerie que j'ai devant muoi. — - Nos six compagnons en soutane revinrent donc au logis avec une nouvelle dose de bonne humeur , en causant des divers incidents de la matinée. L'abbé Sarlabous se. vanta par les chemins comme s'il eût été encore assis sur le bord de son fossé, la crosse k l'épaiile , et son confrère Doucet ne cessa pas de le goguenarderk bout

LES yniiiiBS de saint hubbbt. 33

portant, sans sortir toutefois des bornes d'une fine et amicale raillerie.

Quand on fut r^tré au presbytère, M. Duverger installasses hfttes dans les chambres qui leur étaient destinées, puis il enfourcba Sam-souci , le successeur du célèbre Ragotin, mort au champ d'honneur k une Saint- Hubert homérique chez les moines de La Ferf é, et il s'en alla, sans rien dire à pers(mne, visiter, consoler et aumôner les malades, les affligés et les pauvres des hamaux les plus éloignés de sa paroisse, ce qui le conduisit jusqiiTk l'heure du diner.

Nous ne parierons de ce repas que pour mentionner simplement que Billette se surpassa dans sa confection, et qu'on la fit venir au dessert pour lui adresser de nombreuses félicitations. Elle les reçut en rechignant, attendu qu'elle était déjà tourmentée de la crainte que le souper ne fût pas aussi bon.

Après le café et les liqueurs, les curés se dispersèrent dans les allées du vaste enclos de leur amphytrion, oii ils dirent leur bréviaire en digérant comme des chanoines.

Nous sortirions de notre sujet, sans beaucoup d'agrément pour nos lecteurs, si nous tentions de leur raconter la partie de la soirée qui fut consacrée à la discus-

3^ tm mwLàu M êàmê.Mmmm^

gion oii |riiit6l à Kesanen des pi^ete, ptétoite ou m^ bile de la réunion. Nous nous contenterais 4obc é9.4ini qWon j ^employa a$s62 ejOBscî^iideusenieBit dauitaHpes ainsot le souper, et qp'eD y.reynt «ïMareJ! âiSâcente fois stti* la ia de «e repas, enirt la f9ire €i k fifwifl^t esmne Asaisnt nos pères.

Àprièsiime dee6sd6PnièFes.r^rise8,etpair4int4piik sUisB dont l^licii.BC bms est pasœmiSy.oBpa^^ai^dHift débat assez orafeunsur taaécessUé powles pr6ttes4^ ir'avoir que des servante^ d^n âge pins querespectaUH k une dissertation fort intéressante ma- les tk|itards4Hl* glais, qui avaieqt t^t teiir tpparitjan dans ^uehfoes équipages vCOBB«s, depup me vii^taine ^^annéesi» au grand scaodale des vf neurs 4|ui eepréseotaient le pprti, noaibfe»x alors, da Paneienoe école fraucftise.

i/abbé Dw/iciisev, aélé déiensaor des vieilles ikMUvir nés de cette école, soutint énergiquemeot :1e pripuipey que ^tte famovtttîon, si ^eile valait malheiireiise&iqDt a se ii^ager, aurait tét ou tard peur infaHUhk eésidiat la puine de la véritable vénerie Bsiionate, et^iu'fl kifsd^ lait non-seulement combattre k outrance, comme touies les hérésies, mais eneere protester paeiflqueaieBtoiiitre ene en s'attaebant plus étrott^ent que juaïaîf aux vieuit ppéceptea des «altees^e iaseieBce.

VMié fSirllIMm M ûfm sënthneot ofipMé^ «insi ^tni'dévaH^s'y attendre^ F(9tPtol^dinalre6M«'ttdU¥«w prCMAI {^§ k Ih lYfiltlèild que le simple et le eoimu.

•^ A'u point de vue de la ^ine nforale -*- dUfH ^ llli liât&râi g^Dt mi dK»ë' réprâiiëhstbie et k certaiis é^èrd^ fotîféste, bi«n que 6utllhuiiie«>l»^€oiiqiiëran<y le §i*tàA fMMfe, te valeureux don JuA» d'Auirieh» et Vëmcôitp (fMlraâ m^ifia refatonés, qu'H Be tiendratt 4tt%iikH éétbo» txMt^ flitmi rémhi d^immctosess^vîees à ietiff pff^.' Mfaisf je peiise^ mes cUets cooffètef^ Que iSéUs Âe MV^&M pà§ Mias montrer tra^ rigoûrt^x àur le éIid{HtH^ dei^ itid^m de ki ram caniM y et si Ton peaft ^^étiW k rumétlorer par dés croissemeBta beureiu^ le éièi^gé, q(rl dsft DfalureHenofevt, quokfH'aè le rtià, fav»^ rable aux progrès des lumières, doit donner Teiemfile éfr éét^ dëdÈl^j^ e^mmë daofe toates te» autires'.

— Je 6M9 WiH k fttt de votre avis^poar le» ebosas fHtltilH*^ t^^Hi ^ueemeot iehen etffé de Chat>6ize — ttsHl tféÉe^ft^ éM' mâiaifeeteifaeul fihehêiiseï^ maâ eber ami.

'i^ Jë ï^Mtist^d' pnsi h-cfoeitiOR du même œil que iSHk, lÊon- «^i«MJ$(«C(mffère,.«cqaiti«Ét{>etttF4(f«'à eè $lé l'A éiir j^ tt^ém 4«irTotis cte l'étudiir.

^ l'en éUH» «Ikt -^ s^ri» ràbbé fioucét.

35 LIS tmiiBS M SAIRT HUBERT.

— Je VOUS VOIS venir — poursuivit M. Sarlabous — vous \om figurez déjà que je vais me vanter de posséder en propre une meute considérable de ces fameux bâtards, que condamne sans appel notre digne Mécène, et vous préparez déjà vos épigrammes. Eh bien I votre attente sera trompée. ]*ai effectivement chassé maintes fois avec un équipage composé de ces vaillantes bétes, et nous avons fait ensemble des expéditions que je me permettrai de qualifier de miraculeuses; mais cet équipage appartenait k mon ami le duc de Brancas qui l'avait établi dans une de ses terres de rÂrmagnac. Devant lui, un sanglier ou un serf n'avait pas le temps de se retourner pour savoir s'il était poursuivi par des chiens ou par des démons : autant de lancés autant de pris en dix minutes.

— Le plaisir pouvait être vif — répliqua Tabbé Doucet — mais vous ne nierez point qu'il était court.

— Eb donc ! Ton recommençait dix fois, vingt fois dans la même journée, et cela revenait absolument au même.

— - Je crains bien alors — reprit M. Duverger avec l'accent de la bienveillance — que vous ne vous amusiez pas beaucoup k notre modeste chasse de demain.

— Je m'amuse toujours dans les entreprises dange-

LIS im»Vtn I>B SittllT tIABiKT; ftt

- reUsèfe) fÈitm qde te péril est faim éiêtfaéltti.... tés sangliers imtril^ féroces dflfas té pà>^?

— Quelquefois en cette SdHOti, et si nbuâ atMl» ()sr êxev&pK là chance béûfeu^ de tomber âttr ctti eértah Mitirire detnaeoniiaissfiDeë intiiûe, qui m'a déjà iètoéM nhe tfiftftni-MfdÈaine de tteS méilltetirâ èMëffe, tri/os ^^^ rioDs bien avoir des émotions un peu foflcâ:

— De$ ériiotloûfe ! qU'llp^elez-voaà dé ce fnûît

i— G'ert ce trortle intériéBr que ressentent lès âthe* teft plQ^ intrépides au lâHièo d*utié ^cèiife de câffnfi|^. «

— Ah ! vous me ravissez au delà dé toute é*i^é8^ sMn ! il n^eM rien que }ë prèfëre k la irâgëdié : cela me rappelle rhenrenx temps oii j'értais* iioos lea di^'' 9(gm« de Msir^.

-^ Comptes^-yoïis — demanda Tabbé Bdnnêtate ^ suivre la chasse sur \t ebëtal qui vértfs a afnëné ici? -- Pourqaoi cette qœstion, je votis pHe?

— G'esi qae, à m juger du moins sur les àppahmces^ il ne m'a pas paru d«r force k fournir ne bkm

Migfle carrière.

— Mon Bayard? maia vous n'y penset pas! je vw» aurais cru plus fln connaisseur.

— 11 a pu être excellent dans sa jeunesse, mais aujourd'hui...

58 I.BS TBlLUlBS DE 8ÀINT HOBEIIT.

— Pas plus loin que Yan dernier, il a remporté des prix k la course contre des chevaux plus rapides que Touragan, et il leur donnait deTavance... J'aurais pu en amener un autre^ car, Dieu merci ! je n'en manque pas, mais je lui ai accordé la préférence. Si vous me suivez, par hasard, vous ne me devancerez pas, je vous le promets.

— Allons ! allons ! — dit le bon curé de Chapaize — je vois que vous ferez merveille... messieurs, quel est celui de vous qui veut célébrer demain la messe paroissiale?

— Je la célébrerai volontiers! — s'écria l'abbé Sar- Idbous — et si vous aviez dans le voisinage une cure qui soit privée de la consolation d'un pasteur, je binerais avec plaisir, sauf k vous rejoindre ensuite en fin fond de forêt, comme on dit quelquefois.

— Eh bien ! messieurs, demain, de même qu'aujourd'hui, k l'église un peu avant sept heures. J'ai donné mes ordres pour la chasse, et j'espère que tout ira au gré de nos souhaits... Je vous propose maintenant de faire la prière en conunun.

Deaxlème JoariiCc.

Le début de cette seconde matinée n'offrit aucune différence sensible avec celui de la précédente. Le temps était un peu moins beau que la veille, parce qu'il avait plu pendant une partie de la nuit, mais tout annonçait qu'il serait beaucoup plus favorable pour une grande chasse k courre.

A neuf heures précises, les six curés, le cœur gai, Testomac lesté solidement, et les membres dispos.

iO LES YEILL^BS DE SAINT HUBERT.

montèrent k cheval dans la cour du presbytère, et se mirent en marche vers le rendez-vous.

Il avait été indiqué par Rameau, k la lisière de la forêt de Gueugnon, au lieu dit la Croix-Rouge. Il ne fallait qu'une vingtaine de minutes pour s'y rendre.

Quand la petite troupe arriva k l'endroit désigné, le marguillier-piqueur était déjk de retour de sa tournée matinale dans les bois ; et, avant qu'il eût parlé, l'expression toute joyeuse de sa physionomie, annonça que sa quête avait été des plus satisfaisantes.

Le naïf Célestin Piolard n'affectait jamais les airs dédaigneux de certains chefs d'équipage de grande maison : il avait été élevé k l'école de la simplicité et de la bonne foi.

Au veneur qui l'interrogeait du regard, il répondait toujours par un clignement d'œil dont la signification B'éttit pas équivoq«e. Quand il avait fait sa grimace, suivant qu'elle était mélancolique ou joviale, on savait kquoi s'm tenir eLl'on pouvait alori^ s'abandonner k la crainte ou k l'espérance : au besoin, il aurait mieux aimé courir le risque de se tromper liiî-méme que de s'exposer k tromper sciemment les antres.

U se trouvera peot-étre, parmi les persomiesf qui Krcnit ceei, plus d'tm sceptique déposé k croff^ (fie

LIS ntLhin BB 8A0T lUMinr» 44

t«ot de franchise n'était pas naturelle chez un sacristain ; à quoi nous répliquerons que nous connaissons bon nombre de gens très-fourbes qui ne mettent jamais les pieds dans une église.

Passons.

^- Eh bieni mon brave Rameau, qu'as4u d'agréable k nous apprendre? -^ demanda M. Duv^er qui se doutait déjk que tout allait bien.

~ Monsieur le curé — répo»dit le marguillierpiqueur en ôtant respectueusement son chapeau — nous ayOBs de la cbaace aujourd'hui : j*ai remis notre fameux MaiidriB.

— Ah! j'en suis enchanté! c'est un vrai gibier de Sabit-BuberL Est-il loin d'ici ?

— C'est l'affaire d'un petit quart d'heure po«f aller k ma brisée. Jt le rencontre sous les gaiûlis du Ruoiy oji ii d fait sa nuit,, et je le teisse dans ce fort bmsson dTépîaBs qui se trouve k la corne de la coupe du Chêne^ des Beaux^Venta»

-^ C'est un excdlent rembucher — reparti le curé de Chapaize en se frottant tes mains — et tu es sâr qu'il n'en sort pas ?

•- lia bien trop de glands dajis la panse pouip songer k 86 déranger mahitenâot

i% LB8 VEILLEES DE SAINT HUBEBT.

•— Allons donc l'attaquer tout de suite, afin de ne pas lui donner le temps de faire sa digestion.

— Est-ce que vous voulez le forcer, monsieur le curé?

— Ma foi! j'en aurais grandement envie. Un sanglier bien repu, ça ne se rencontre pas tous les jours.

Rameau se gratta Toreille, et son maître reprit :

— Eh bien ! qu'en penses-tu?

— Je pense, monsieur le curé, que nous n'aurons pas beaucoup de peine k le fatiguer, mais que, aux abois, il pourra bien nous exterminer les meilleurs chiens de notre meute, et rebuter les autres pour longtemps. 11 me fait l'effet d'être tThs-mauvais aujourd'hui. J'ai vu ça parce que mon limier avait l'air tout drôle en le travaillant.

— Puisqu'il en est ainsi, quand nous l'aurons chassé pendant deux ou trois heures, et qu'il commencera k hérisser ses soies, nous nous posterons, et FusHlo terminera l'affaire. Lorsque ce moment sera venu, tâche de te trouver Ik, mon garçon, pour m^aider k placer ces messieurs dans les bons endroits.

Tous les chasseurs, qui ont seulement une étincelle du feu sacré, devhieront facilement que les hôtes du presbytère de Chapaize avaient écouté avec une grande

attention ce colloque entre le maître et le piqiieur ; il ne nous reste donc qu'à ajouter que nul n'y avait pris plus d'intérêt que notre béros Oscar Gédéon Sarlabous, qui hasarda cette question :

— Confrère Duverger, oserai-je vous prier de me dire si cet animal que vous appelez Mandrin est le sanglier féroce dont vous nous entreteniez hier, si j'ai bonne mémoire?

— Certainement, et j'en suis ravi pour tous mes botes en général, et pour vous en particulier.

— Cette préférence m'bonore... puis-je en connaître le motif?

— Il est des plus simples : comme c'est la première fois que vous venez k Cbapaize, je tiens k ce que vous emportiez un bon souvenir du séjour que vous y aurez fait.

— Mais je l'ai déjà.

— C'est fort aimable k vous... cependant je crois qu'un sanglier de l'espèce de Mandrin vit plus longtemps dans la pensée que de pauvres petites alouettes.

— Vous avez raison ! vous avez raison ! que le drôle s'avise de passer seulement k la portée de mon regard, et je lui met une balle dans l'œil droit ou jdans l'œil gauche, k votre volonté.

T- ïioiifî voii9^ lais^PR^ le cli^i^ de l-oe»!, mon obttr MPI — dit Tabbé Doncel, qui gifettail^ depuis quelq^fn fai^t^ts d^à, l^oceasîoa de placer ma w^ —: «aîb n'allez pas vous tromper, au ipoÛPta -z ajonto-^il a^M me intenti^a marque — cai,^ si vous ne touebiez Maadrift qu'iL V4)ireille o^ dans la panse, je oe don&efaJB Bas ttPQ obole de ViOteet peau.

L'abbé Sarlabous essaya de sourire âéAkigneufiemmU mais Une parvint qu'<^ faire lagi^^tesque grimace d'un poltroa qui rm(mixi% h. la i^uit tombaitle^ un va? l^u/it^gaUlaid da m^uvéiee mine dan& m cbemin creux mal famé.

~ h Rré»»mp, mes^^ws -^ roprîjt-ft — que wus ^k^i ^uJ9P!^ XQli^e çoupi sap^ dQsoendre de cb^yal.

fois — quelle sigulière idée !

— C'est ma méthode, a moi. fe Vai contrwîtée dans qt^g^n^ejïiçjbit^^. 4$$,ta8de$,9(V/ea mpp mi le duc

àgt ^fmol^% ^ M yjomi certifie w l'boni^r que^c'eq^ bs^uqoup idu^ ]^})le.

-T*: l^ais, vous n'y pe^s^^pas, ^on eber $arlabous! •^, ûf,^ qhçfiiçver u^ <^§ yenea^s, — le mpindre mpuy^r. mn^i dfl: Y^rQ ipoiîitere dérangerait yotge. point do mire, et alors...

— Quand je serre Bayard dans mes menobres tfacier^^ il ne bouge pas plus que ce obéne. Je voudrais- bien: y<ûr qp^il remuât seulemeot la; queue, pour cbasser une moucbe sans ma permission... je vous Taunais bientôt étouffé entre mes jambes. Je vous montrerai de quelle manière on s'y prend. . .

~ Écoutez, mon cbef confrère —interrompit k sofl» tour M. Duverger avec une fermeté toute bienveillante — nous avons nos usages, et je crois que vous ferez sagement de vous y conformer. Ainsi, par eicemplcj il est de règle chez nous que Ton attache toujours les chevaux k quelque distance en arrière de la ligne des chasseurs, lorsque eeux-ci se postent pour tirer Tani^ mal, et les cas oii Ton agit autrement sont si rares, que oe n'est pasméme la peine d'en parler.

— Je chasserai donc k la bourgeoise pour vous complaire, mes dignes amis; mais je ne vous cacherai pas que Tautre nmnièpe me paraît beaucoup plus à la grande^

Ici Rameau, qui avait fini de manger sur le pouce sâr

traftche de viande froide, éleva discrètement la voix

pour donner k entendre qu'il fàHait se préparer kï aller

ftcepper au^ brhéeÈ^ et que,' puisque^l'on r^ionç^t a

46 LES TEILLtfBS DE SAINT HI'BBBT.

forcer Mandrin, le moment était venu de chaîner les armes sans perdre de temps.

Tout le monde mit pied k terre, et chacun s'occupa de son fusil.

— Que diable faites-vous Ik, Sarlabous? — demanda vivement Tabbé Doucet, qui suivait assez volontiers du regard les faits et gestes de notre Gascon.

— Eh donc ! je mets des balles !

— Eh pardieu! je le vois bien.

— Est-ce que ce ne serait pas non plus la coutume du pays?

— Ce n'est pas ce que je veux dire; mais, si je ne me trompe, vous en avez glissé au moins une demidouzaine dans votre canon droit.

— Et je compte bien en glisser le double dans mon canon gauche, ne vous eu déplaise. J'ai toujours procédé ainsi depuis ma plus tendre enfance.

— Et vous avez encore votre nez et vos deux mains?

— Voyez plutôt... Mais pourquoi, je vous prie, un semblable étonnement? je ne le comprends pas.

— Pourquoi, mon cher ami? parce qu'il y a cent k parier contre un qu'avec un système comme le vôtre vous ne devez jamais rien tuer, et qu'un jour ou l'autre

LEa 7EILLÉES DB SAINT AUBBRT. 47

il VOUS arrivera malbeur... k vous ou h. vos voisins. Dieu veuille que ce ne soit point aujourd'hui.

— Je me soumets encore une fois, et, pour vous ôter toute inquiétude, je vais prier maître Rameau de charger mon arme k la mode du pays. Exposer ma vie, ce n'est qu'une bagatelle ; mais la vie d'un confrère! J'aimerais mieux... enfin, vous me comprenez.

Pendant cette petite conversation entre Tex-aumônier de Médoc et l'abbé Doucet, les autres curés se communiquaient a voix basse leurs craintes sur Tétourderie outrecuidante de leur compagnon , et ils se demandaient ce qu'il faudrait faire pour en neutraliser les fâcheux effets.

— Je vous assure — disait l'abbé Cornille d'un ton très-sérieux — qu'il y aura du danger k être son voisin, et je suis d'avis qu'on le place loin de tout le monde.

— Ou qu'on ne mette pas de balles dans son fusil — ajoutait l'abbé Bonnetam.

— Confrère Duverger — poursuivait l'abbé Gibrat — tâchez donc d'arranger cela : ce sera nous rendre service k tous, a commencer par lui.

— Je vais en parler k Rameau... Vous avez raison, mes amis. .. allons, messieurs, k cheval I le moment est

nouveau cQmPMEM» dQiebi^»a>SanlabouSf,

-r^ Ç.est,d(^(^.une, raj^çjujpj^, cafj*a8M»Qisft qy^^ vdus a;^jez.cft»t|^e ce^ pauy,ï;e^.splitpir6?. — replut If Qa^çc^ ein sleforcant. 4^ prepjire ^pti. cjçftteiïap^e. a^m*éç.-Tr que le.g^|aad saiut Hui^rt ftou^ soitei^.aidp jet tûu,t irj^ bien, mes aims^.

Et il enfourcha rillu^tre Bayard^ dont la maigrQ éclûne ploya comnae un jonc quand^l se mit en selle.

— . Duverger , je ga^e que .notre homme ajpeur — murmura Tabbé Doucet k Tore^ille duci^ré de Chaçaizp — si nous étions dans le palais de Ja, Vérité, il ne serait pasdîTflcile de lui faire avouer qu'il aime mjeu^ la chasse d'hier que celle d'aujourd'hui.

— Vous pourriez bien avoir raison, mon ami. Heureusement que son cheval n'aura pas la force de le porter bien loin, ce qui le dispensera tout naturellement d'être des nôtres au moment le plus périlleux. Au surplus, nous verrons bien k l'attaque.

Ou partit^ et^ cheofiia {srisant, chacun put r^fnarquer, eomme rivaient dé)k fait MMvDsverger et Doucet, que le téméraire Sarlabous, la teri^r des ours de Bagnères dfliil^ucjlioiw, eii rextermiftateur. dft cepticisquante sangti^i!^ était. beaiii&oiipplu^.sii6BeieH)(<:qu64le OMÂatati^

LES TBILL^ES 0E SAINT HUBBRT. 40

Il y avait de la luélancolie dans son regard , si réjoui d'ordinaire, et une sorte d'alanguissement dans l'attitude générale de son corps, dont la vivacité toute méridionale était paesée en proverbe dans le pays. Sem- Wable aux coursiers du farouche Hippolyte , suivant l'expression poétique de l'immortel Racine, son Bayard semblait se conformer à sa triste pensée. Il marchait la tête basse et le flanc agité, butait k chaque pas, et faisait entendre un gémissement plaintif, du plus mauvais augure pour sa vigueur , quand son maître le relevait sournoisement par un coup d'éperon mystérieux , afin de le maintenir k la hauteur des chevaux de ses compagnons. 11 va sans dire que les autres cavaliers se montraient du geste, avec discrétion, la malheureuse bête, et qu'ils souriaient en dessous en se rappelant reloge pompeux que son maître leur avait fait, la veille, de ses brillantes qualités.

On ne mit pas plus de temps pour arriver au rendezvous que ne Tavait annoncé Rameau; et, une fois Ik, la petite troupe observa un silence profond.

Il y avait quelque chose de solennel dans Vattitude de chacun, ce qui ne contribua pas k ramener la sérénité sur le front assombri d'Oscar Gédéon Sarlabous ; et, comme sa bouche était toujours souriante, le désaccord

80 LBS VEILLlfBS DB SÀIRT HUBBRT.

qui régnait entre la partie inrérieure et le haut de son visage, lui donnait l[)our l'instant la plus drôle de physionomie du monde.

Quant le curé de Chapaize eut vérifié, avec toute l'attention d'un veneur scrupuleux , la brisée de son piqueur, il ordonna k celui-ci de découpler k la fois tous ses chiens, qui étaient au nombre de trente, tenus sous le fouet de Goupillon, et Rameau obéit immédiatement sans se presser ni perdre une seconde.

Les chiens se précipitèrent résolument dans le fort en criant, car la brise leur avait déjk apporté les émanations du solitaire, dont la bauge n'était qu'k une demie porté de fusil de la lisière de l'enceinte.

Malgré l'énergie de cette attaque, Mandrin ne voulut pas quitter la place k la première sommation. Gorgé de nourriture, et d'ailleurs confiant en sa force, qui l'avait tiré d'affaires en maintes circonstances, il s'accula dans un impénétrable buisson d'épines pour assurer ses derrières, et ne présenta k la meute, rangée et hurlante autour de lui, que sa tête monstrueuse dont le grouin était armé de deux formidables défenses, qu'il faisait claquer en les aiguisant c(Hitre ses grès avec fureur. Bient&t quelques cris plaintifs annoncèrent qu'il y avait déjk des chiens de blessés , et tout le monde comprit

LB8 TBnLifBS DE SAINT HUBERT. 54

qu'il était urgent d'aller au secours de Véquipageen péril.

Comme le bois était trop fourré pour qu'il fat possible d'y pénétrera cheval, l'intrépide abbé Duverger mit bravement pied k terre, et tous les autres curés suivirent son exemple, k Texception toutefois de maître Sarlabous, qui se borna k prendre l'air dipe d'un homme très-convaincu qu'il est au-dessous de lui de régler, dans un danger commun, sa conduite sur celle de ses compagnons de gloire et de péril.

— Quoi I — dit-il en se posant carrément sur sa selle — nous chassons k cheval comme des seigneurs, et vous voilk debout sur le plancher des vaches comme des pauvres diables de pèlerins sans sou ni maille ! Par le sang de mes nobles aïeux, je ne vis jamais rien de pareil ! Ayez donc au moins la bonté de m'apprendre ce que vous attendez de cette façon d'agir.

— Ne le devinez- vous pas? — répondit l'abbé Bonnetain en dégageant sa trompe.

— Non, en vérité.

— Nous voulons entrer Ik-dedans.

— Dans ce bois?

— Mais sans doute.

— Et dans quel but, je vous prie?

— Pourforoer ce drôle h. ea déguerpir, «h plus^vlte^: il ne tml pas qu'il s'imagine qu'on peut se moquer' iniH pimément de > veneuis tels que* nou&.

— Bt c'est pour une* misérable question, d'amour^ propreque veus ex&piét6Z>ainsi sur les droits sacrésidci cette Tftilljmte mmit ! Ehbieiy? dâssiez«voa& me traita d'original j je ne: m'associerai oertainement piâ kcetÊR violation flagrante de tous les principes delà vénerid : j-ai été élevé dans le^ respect des maitcies de cette science, sandis !

— Libreà v«»&, cl!i«er chapelain — criaVabbé Boticet en ressortant d« fopt daflsllqtiel il KVdêà< dé}k fiât qae^»es-pas — j'espère cependant que si vous sppre^ niez qm nous* sommes en danger de mort — poor^vit-ii d^un ton goguenard — vous n'hésiteriez pas ëf venir, au péril de' vos^ jours , nous donner rabsolution

in articulo mortisi

— Je vous ladtone d'avance, car on ne saurait faire moins avec de saints prêtpcstete que vous -

Un éclat de rire immense, qui se confondit avec les hurlements désespérés des ^chiiens^ accueillit ^cette nouvelle gasconnade, plus forte que toutes les^ avtres; et l'abbé Sarlabous, a qui il ne convettaitpasideparmtre s'apercevoir qu'on serailUûlr 'iBMi rqvi(i^^i>ee^uRire-

deRHement d'assurance, en relevant fièrement la tête : — Allez, mes braves amis ! je vous suivrai de mes V4KUX tes plus ardents, et je reste ici, eomme un général qui se tient sur ta bailleur pour mieux juger te eoro* bat, et être vu de plus loin par t^ennemi . Du eeurage \ du sangfroid \ Si le monstre se dirige de mon côté, je vous en rendrai bon compte; mais il ne sera pas si tiardi.

Pendant cette petite allocutien, les cinq curés, que précédaient Ranoeau et son valet de chiens Goupillon, s'^'étaient insensiblement enfoncés dans le fort, et bientôt les cris des uns et les fanferes des autres obligèrent le

sanglier à sortir de sa retraite, amnœuvre qu'il exécuta en perçant droit devant lui, après avoir tourné le . . dos k ses adversaires k deux pieds et à quatre pattes.

Ufît ensuite quelques courtes randorméet dans les environs de Tene^nte où A avait été remis ; et toujours serré de plus près par la meute, qui se sentait soutenue, il se décida k prendre un grand parti.

Les curés revinrent alors k leurs chevaux qui étaient restés sous la garde du prudent Sarlabous, lecpiel était si peu embarrassé de son rôle, qu'il s'écria en les apercevant :

-r- Eh bien ! messieurs, il vient de passer k ma barbe; et, si ce n'eût été la crainte d'arrêter votre plaisir k son

54 LB8 TEILLÉB8 DB SAINT HUBBRT.

aurore, sandis ! je l'aurais tué comme une mouche ; mais j*ai pensé aux amis qui..

— Tué , quoi ! — interrompit l'abbé Duverger qui marchait en tète de ses compagnons.

— Eh donc I le fameux Mandrin.

— Quel contQ nous faites-vous Ik, mon cher ami? La chasse s'en va justement du côté opposé.

— Que voulez-vous que j'y fasse? C'est que les chiens se trompent; mais ils ne tarderont pas k revenir, pour peu qu'ils connaissent leur affaire. Que diable ! je ne suis pas homme k prendre une béte pour une autre.

-^ Et mes chiens, mon cher Sarlabous, sont incapables de commettre uue erreur aussi grossière que de s'en aller sur le contre-pied d'une voie toute chaude. Si vous avez vu un animal, ce n'est pas notre sanglier... ce n'en est même pas un autre, car Rameau en aurait eu connaissance ce matin en faisant le bois... Indiqueznous, je vous prie, l'endroit oh il a passé.

— Lk, k quatre pas des jambes de mon Bayard, qui l'a regardé fièrement : il est pourtant monstrueux.

M. Duverger, qui, tout en causant, s'était déjk remis en selle, reprit en s' adressant k l'abbé Doucet, occupé pour le moment k ressangler sa monture, dans la prévision d'une course longue et rapide :

LES YEILL^BS DB SAINT HUBERT. 55

— Mon cher Doucet, puisque vous n'êtes pas encore k cheval, ayez la bonté de vérifier ce pied.

Et il indiqua du bout de son fouet la place que venait de lui montrer le Gascon.

— Y êtes-vous ?

— Pas encore.

— Ce doit-être cependant facile d'en revoir en cet endroit. Regardez un peu autour de cette flaque d'eau.

— Vous y êtes précisément — cria le Sarlabous — mais il peut se faire qu'il ait franchi la route d'un seul

bon.

— Ah ! voilà quelque chose ! — dit l'abbé Doucet.

— Eh bien ! — fit le curé de Chapaize.

— Attendez un peu. . . Mais c'est un superbe brocard ! Confrère Sarlabous, la nature vous a traité en enfant gâté : vos yeux, mon cher ami, sont de véritables microscopes.

— Eh donc ! je ne dis pas le contraire, et ce n'est pas le seul présent qu'elle m'ait fait, croyez-le bien. Elle ne fut jamais une marâtre pour moi, cette aimable nature.

Tout le monde partit d'un éclat de rire, et, au bout de quelques secondes, la troupe joyeuse s'ébranla au galop, pour rejoindre la meute qui s'éloignait grand train.

Connue il j avait ub certain fond de oaiv^ et de bonbommie dansla jaetanee gascoone de Vex-aumônier ^ Uédoe^ il eut bientôt oublié la petite déconvenue qui venait de lui arrivei*, et quand H se trouva plus tard en tète de la cbasse avec ses compagnons, réonis en un seul groupe, il se remit de plus belle h se vuter de ses bauls faits, comme veneur, et k célébrer sur tou& les tfitts kâ mérites incomparables de son Boyard.

Celoi'^ avait été, dans son temps^ me étégante et eotirageuse béte , et sous le rapport de rfflustratioa de Toriglne elle ne le cédait a aucune autre ; mais Tâge et les rude» serv^ices ne lui svaiest plus g«^ laissé de son ancienne viguetir et de sa beauté passée, que cette vràtence de cœur et cette passagère fierté de regard qui ne s'éteignent tout k fait chez le obéirai de noble race que quand il tooibe pour ne pius sa relever. Toutefois, malgré deux éparvins, de nombreux suros^ tn javart et m peu de pMsse, le vieux coursier se maintint intrépidement, pendant la première heure de oiarcbe rapide, à côté du iiobuste Sani^-Souci^ qui, Im^ dévouait Tespaeci sans paraître se pnesseir, et frandHsiait tousi tes obstacles avec une aisance merveiUeifôe. Les ebevauxdes^ autres curés ne se coivp^'taîent.pas moins bien sous leurs maîtres, lesquels, qu'ils fussent ou

a» nfÊLtéiê de saut* isbe»* Vt

fassent pas taillés potir Téquitatidn, n'ém étaient pas I9ck)s harditt et indifférents an péril comme des pages de la grande écurie, ce qui est est, certes, le plus bel éloge que Ton puisse faire d'un cavalier de cette époque, où la renommée de Timmortel d'Âbzac avait atteint son apogée.

Revenons à la chasse.

Fidèle â la tactique de tous les vieux sangliers, qui se confient presque toujours k leur intrépidité et k leur force, le solitaire Mandrin ne fit pas d'abord une bien longue refuite; et, lorsqu'il eut gagné d'épais taillis, dont le sol était marécageux, il recommença k ralentir sa course, s'arrêtanl même parfois tout k fait pour essayer de rebuter les chiens. Ces derniers, que serraient de près les veneurs, en les encourageant sans cesse de la voix et de la trompe, acceptaient fièrement le combat au lieu de battre en retraite, et toujours quelques-uns d'entre eux (les plus braves, cela va sans dire) étaient obligés de quitter le champ de bataille, pour s'en revenir, plus ou moins maléflcié^, se mettre so«s la protection et réclamer les soins de Gmipillon ou de Rameau. L'abbé Ikh verger comprit alors toute la sagesse da conseil que lui avait donné son ptqfiear avant Tatfaqite, et, de concef t avec ses amis, il décida qu'k la première escarmouehc

58 LES VEILLEES DE SÀIlfT HUBERT.

un peu sérieuse entre la meute et samglier, tout le monde mettrait pied k terre et se posterait pour essayer d'en finir par un coup de fusil.

Tous les veneurs qui connaissent leur affaire savent aussi bien et mieux peut-être que certains naturalistes, dont la science n'a pas pour base les leçons de Texpérience, que, k défaut de pressentiments, les animaux ont parfois des instincts qui leur révèlent leur destinée. Mandrin, comme s*il eût assisté k la délibération dans laquelle on venait de résoudre sa mort par une ou plusieurs balles, se détermina k chatïger brusquement son système de défense. Il débuta par bourrer la meute avec vigueur, afin de mettre un peu plus d'espace entre elle et lui, puis il se déroba de toute sa vitesse en se dirigeant vers de grandes brandes qui séparaient alors la forêt de Gueugnon d'autres cantons de bois d'une vaste étendue, et d'un courre difficile parce qu'ils étaient mal percés.

Aussitôt que cette manœuvre fut connue. Rameau, qui avait l'œil k tout, entraîna vivement les chiens sur la piste de l'animal , et il y eut alors un débucher qui ranima tout k coup la chasse, un peu languissante depuis quelques instants.

LES YBILLMeS de SAINT HUBERT. 59

La course h travers les brandes donna lieu k plusieurs incidents comiques.

Nous n'en citerons qu'un seul, pour ne pas détourner trop longtemps Tattention du lecteur, dont imagination galope peut-être aussi k la suite de Mandrin.

Dans un faux ourvari, occasionné par un ti oupeau de bœufs, l'abbé Sarlabous , qui sétait séparé un moment de ses compagnons, sous le prétexte de rajuster quelque chose au barnacbement de son intrépide Bayard, mais en réalité pour donner k la pauvre bête le temps de reprendre baleine , l'abbé Sarlabous — dis-je — se trouva face k face dans d'épaisses broussailles avec le solitaire, et comme il avait pris naguère un brocard pour un sanglier, il lui arriva tout naturellement, la frayeur venant en aide k son imagination toujours dans les extrêmes, de prendre un véritable sanglier pour un ours ; mais, devenu plus prudent depuis sa première méprise, il se promit de garder pour lui seul le double secret de sa découverte et de l'effroi qu'elle lui avait causé. Il en résulta que quand il put rallier ses camarades, k la fin du débucher, ceux-ci ne firent que soupçonner, k la pâleur de son visage, au tremblement de sa voix j et surtout k la diminution visible de son perpétuel besoin de jactance , qu'il avait dû éprouver ré-

•• KM ¥MLUilS DB SàlUT IWBBT.

eemÉiBietït quelque yMente émoHaià doot il ne lui convenait pas de faire la confidence k ses asHS, pour le mommt du moins.

Pour pëfïétf er datis le ôatitob de bois où H&tiar^ était rentré en quittant les bramtes, dàû d'exécateir mi cteftgement de foi^et, fl fâfllait dé toute néeessîl^, dariis l'endtôît âti moins ott M teoeairs se trouvarierit réunis atefi, éscaladef une bautè clôture de bf amîhéfe tnortës , jfe»dement éfiftrelacées dans dès pieux placée dé ffistandë m distâîiceet profondément enforieés dari^ le sOl. C'était une vérîtabîe muraille, (|ui âàrait, cela sôutait Jml yèfôXj désisté âto cboc du poitrail du cbeVal dé éfiassè lé plttà robuste et le plus expert dans Tart de se Jôuef dèà obstacles d'une manière ou d'une autre.

L'abbé Duverger donna , sans hésiter, l'exemple en faisant francbir cette barrière au vigoureux et brave Sans'Souct, et les montures de quatre des autres curés imitèrent leur vaillaot chef de file avec autant de bonheur que de hardiesse, à la grande satisfaction de leurs maîtres.

Quant k notre âftii S^àboirs, il se éteMk^ d^abofd prudenmmf ^ s6ft étflé¥$ , lé cott miii en â^âirt^, pouf juger par luMOiftioe de rimportancud^és TetelMëM

sumoQter, puis il demanda d'un ^ït Um 4éd^eux, dont Taff^tatioD était visible :

— Est-il donc bien nécessaire de pénétrer tous les six Ik-dedans, mescbers confrères?

— Cela ne Test absolument que pour votre sati^action personnelle — répondit Tabbé Doucet ; — car si vous re^te^ en dehors de cette enceinte , vous serez, selon toutes les apparences, mon très-cher, privé du plaisir et de Fhonpeur d'assister ^ une de ces scènes périlleuses que vous aimez tant, dites-vous.

— J'en ai tant vu dans ma vie, que je puis bien laisser à vous autres toute la gloire de celle qui se prépare. Vous savez; d'ailleurs, mes amis ..

— Craindriez-vous une chute? -r interrompit M. Duverger, qui avait oublié à quel vaniteui^ il s'adressait.

-r Craindre une chute! apprenez, mon respectable doyen, que jamais le soleil n'a vu un Sarlabous descendre de cheval autrement que de sa propre volonté, et suivant tous les principes de la noble science d^ Téq^iitation. Crajndre une chute I Si je me sentais capç^le 4'une pareille faiblesse, demain j'irais m'enfermer k la Trappe... Ce que je redoute, pour ne rien vouç Cî^eber, c'est que mon Bayard ne se donne quelque effort en

sautant pl^ ^.ut Qt plus U)û[i qu'i} q'e§t iiM}|3P9fl«t»bte 1. 4

62 LB8 TBULMBS DB SAINT HtJBBaT.

pour vous rejoindre, et s'il y avait k peu de distance d'ici un passage plus commode, je ferais volontiers le sacifice de mon amour-propre à cette incomparable bête. Vous n'ignorez pas d'ai leurs, mes chers confrères, de quoi je suis capable quand il s'agit d'un péril dans lequel je n'expose que moi.

— Oui, oui, oui! — s'écrièrent k la fois les cinq veneurs, toujours rassemblés de l'autre côté de la clôture, pour attendre Rameau, qu'un appel forcé avait averti, depuis quelques instants déjk, de venir les joindre le plus promptement possible, pour les placer suivant sa connaissance des lieux

— Si cependant — reprit le Gascon — il vous fallait une preuve de plus que rien au monde ne...

— Non, non, non ! nous vous connaissons maintenant, et nous ne changerons plus d'avis sur votre compte.

•— Puisque vous me rendez justice^ messieurs et trèséquitables confrères, je vais chercher une coûtée quelque part, et je vous retrouverai dans un moment.. . S'il plaît k Dieu et k notre patron, le grand saint Hubert, ce sera avant l'heure du danger.

Et l'abbé Sarlabous, bien convaincu qu'il avait réussi k faire prendre le change k ses compagnons, se mit k

longer au petit pas la formidable baie sècbe qu'il n'osait pas franchir, parce qu'il se défiait avec raison de la vigueur épuisée du malheureux Bayard, qui n'en pouvait plus.

Il est même permis de supposer que, s'il eût eu une monture plus robuste entre les jambes, il ne se serait pas montré beaucoup plus téméraire.

Il eut du reste la chance de découvrir, k deux ou trois portées de fusil plus loin, un endroit où Ton avait arraché une demi-douzaine de pieux pour faciliter l'entrée et la sortie de la clôture aux charrettes employées k la desserte d'une coupe voisine en exploitation. L'abbé profita avec empressement de cet heureux hasard , et, quelques minutes après, les autres veneurs le virent arriver au petit galop , le poing sur la hanche et le chapeau sur l'oreille.

Il paraissait franchement radieux.

— Ma foi — s'écria-t-il en abordant ses amis — je me suis décidé k suivre votre exemple , et ce brave Bayard a su se modérer contre sa coutume, grâce k la précaution que j'ai prise de le présenter devant l'obstacle sur le point où il m'a paru le plus élevé. J'ai beaucoup regretté que vous ne fussiez pas présents, pour juger par vous-mêmes de sa manière de procéder en

semblable circoDstance... Ebbien! messieurs, k quoi nous décidons-nous maintenant? Moi , je suis toujours pour quTon laisse faire la meute, ainsi (pie ceTa se pratique invariablement dans tous les grands éguipages, et en particulier dans ceîfui de mon iHustre ami te duc de Brancas, que je considère comnae.. .

— Mon cher abbé — interrompit le bon curé de Cbapaize — M. le duc de Brancas a le boiibeur d'être assez riche pour ne pas craindre d'exposer ses chiens sans nécessité, mais, comme il n'en est pas de même de HH)i, nous nous en tiendrons^ si vous le permettez, k ce' qui a été eonvemi tout k l'heure. Donc, le sanglier se fsnsaiit toujours battre et rebattre k peu db Astdnce d*ie», nous allons tous mettre pied k terre pour essayera de le tirer. . . nous n'attendions plus que vo^s pour suivre Rameau qui doit nous indiquer les nfieflleurs passages, et il y en a plusieurs k peu près sûrs.

— Ainsi vous renoncez définitivement k prendre cet anraal de kome guette?

— Ge n'est pas sans r^ret^ croyez-le bien ; màfe te raison et l'intérêt de vos plaisirs futurs le conseillent également. Comment cbasseri(»)6-nous cet hiver si Té* lite de mon avmée k quatre piattes suceembait dans la> batsEâfe d^a(uîourd'bui ?

Lias vmvLÉî!» tfE ^Àifn< iftfbBiiT'. 65'

-^ Je me figure que ce Mandrin est si fatigué, qu'il il'aurâ pas la force de feire beaucoup de mal sur ses fins.

— Vous dhargez-voiis de le servir k Thallali? — demanda lUalicieosèmeDt Tabbé Doucet — cela pourrait influer sur la très-sage détermination de notre conft^^e' Duverger.

-^ Messieurs, vous étés ici quatre curés de grosses paroisses, et il ne m'appartient pas, h moi infime desservant d'une chapelle sans importance, d'amibitiODber un honneur qui vous est du k tous égards, d'autaiit {Hus que s'il me revenait de droit je m'empresserais de vKnié en faire hommage, car vous êtes mes' doyet>s. On ne me vit jamais, Dieu merci ! usurper la place de persoiiné, bien que j'aime la gloire tout comme un autre, et le péril phis que quiconque quand il se présente k moi natU'rellement.

— - Puisqu'il en est ainsi, mon chei" Sarlabous — reprit M. Duverger pour couper court k cet entretiai — on vous placera sur le contre-pied .. Tu entends. Rameau ? — ajouta-t-il en promenant autour de lui uii regard qui semblait demander qu'on n'interprétât pas' d'une façon malicieuse son obHgieaute attention.

— Le contre-pied! — s'écria le Gascoô ravi -— j'«c-

66 LES ▼Biiii.iBs M sAinr mmfiRT.

cepte avec la plus vive reconnaissance. Tous les vieux auteurs de vénerie parlent beaucoup de ce poste, et s'accordent généralement k dire qu*il est tout k la fois dangereux et sans prétention. A ce double titre, mes amis, je le réclamerais si vous n'aviez pas l'insigne bonté de me Toffirir!... ah! qu'on est heureux d'avoir affaire k des gens qui vous jugent si bien leur monde! Pendant que ceci se passait, le solitaire, qui n'avait pas encore entendu une seule balle siffler à ses écoutes, continuait de bourrer les chiens et de se souiller dans toutes les mares, ici cherchant k séparer la meute pour Texterminer en détail, Ik se ruant sur les audacieux qui nageaient autour de lui, pour les faire repentir de leur témérité II était donc de la dernière urgence d'en finir le plus promptement possible, et Rameau, qui avait tracé d'avance son plan de campagne d'après sa parfaite connaissance des localités, invita tous les chasseurs k attacher leurs chevaux aux pieux de la clôture, k se débarrasser de leurs houzeaux et de leurs trompes, et k l'accompagner en silence, le fusil k la main, jusqu'aux abords du champ de bataille, dont ils devaient occuper les principales issues, pour se trouver sur le passage de l'ennemi, que le brave marguillier-piqueur allait régaler de quelques bien-aUer vigoureux.

LB8 ymtiES DE SAINT HUBERT» 67

Ils arrivèrent bientôt sur la lisière d'un vaste champ de balais, d'une épaisseur qui le rendait impénétrable au regard le plus exercé, et dans lequel l'intrépide et rusé Mandrin tenait l'espèce d'hallali courant dont nous venons de parler. Ils étaient alors si près de lui, qu'ils l'entendaient alternativement bondir avec vtolence et grogner avec fureur, chaque fois que la meute revenait à la charge après^ avoir été repoussée.

Rameau commença par placer sur une même ligne assez étendue MM. Duverger, Bonnetain, Cornille, Doucet et Gibrat, k qui il n'eut pas besoin de dire ce qu'ils avaient à faire.

Puis il invita par un signe l'abbé Sarlabous k le suivre ; et, quand il lui eut indiqué, k trois ou quatre cents pas de ses compagnons, un poste insignifiant, dont il lui vanta, suivant l'usage et k voix basse, l'excellence, il s'en alla, en se glissant sous bois comme un renard qui se dérobe, rejoindre ses cliiens pour leur donner du courage, et obliger de façon ou d'autre le sanglier k se rejeter du côté des tireurs, tous embusqués kbon vent, sauf le Gascon, bien entendu.

Cette manœuvre eut un plein succès, car il n'y avait pas dix minutes que Rameau était rentré au fort, que

6B? . LB§ ▼lIIlLiSS'DB SAIIfft HUBERTV

le solitaire se présentait devant Tabbé Dtiverger qui lui mettait uûe balle au beau milieu' du front.

Au moment oii Tailimal se retèurnatt pour fuir^ Fabbé le redoubla en pleintràvers, et' le perça de part en part d'un second projectile att défaut de Tépaule : les deux blessures %tai^t mortelles.

Toutefois, après s*étre aflbissé sur lui-même, il sere-^ leva aussitôt avec un reste de force ou de fureur cfui lui permit d'aller tomber, en rendant le dernier soupir, a la vue et à dix pas de l'abbé Sarlabous.

Celui-ci fut d'abord frappé d'une si grande terreur, que, s'il lui eût été possible de bouger de place, il se serait certainement hissé sur un arbre, ou il aurait pris la fuite, san^ songer même aux conséquences fâcheuses qu'une conduite semblable pouvait avoir pour sa réputation de veneur intrépide, qu'il croyait bien établie. Peu k peu cependant la lumière se fit dans son intelligence troublée, et il reconnut que l'immobilité du terrible Mandrin devait signifier qu'il n'était plus à craindre pour personne. Ce premier pas fait dans la voie de la vérité conduisit le Gascon k une autre découverte : il pensa qu'il lui serait peut-être possible d'exploiter au profit desà vafiité<et <to sagtoire imévéseBient qui avait Î2M leifaire mourir de p$ur.

LES irklLLÉBS DE SAINT HtJlBRT. 69

Alors il s'approcha du sanglier avec précaution, l'ajusta d'une main un peu tremblante, en avançant toujours, et finalement il lui mit deux balles dans la hure, dont une dans Toeil, ce qui lui causa une satisfaction immense, car il s'était vanté qu'il en serait ainsi, si l'animal avait l'imprudence de passer seulement k la portée de son regard..

Cela fait, comme il ne savait pas sonner, bien qu'il portât une inamense trompe sur son épaule, il retint un instant soii souffle pour concentrer toutes les forces de ses poumons, et il lança dans l'espace, k ()lusiéurs reprises, ces cris de triomphe :

— Messieurs, il est mort!

— J'ai délivré le pays de ce? ftionstre !

— Vous pouvez approcher sans crainte je le tiens sous ma semelle : il ne bougera pas, rton !

Tous les curés arrivèrent successiveraérit k la suite des chiens et de Rameau.

Ce dernier, tout en marchant courbé en deux sous les balais, sonnait vigoureusement Thallalî par terre.

— Eh bien ! que vous avais-je promis? — s'écria le vainqueur en prenant une pose de matamore •— de lui crever un œil : vous voyez qu'il est borgne... mais la bataille a été rude, je vous le jure, oui. Par qmtrefoi^

70 LES VBILLliBS DB SAINT HUBERT.

différâtes ils*est jeté^ur moi comme un furieux altéré de mon sang et affamé de ma chair, et sans ma présence d'esprit, qui ne m'abandonne beureusement jamais, j'étais mis en pièces sans miséricorde, eb donc ! Enfin, cela fait le cent cinquante-unième, seulement les autres étaient beaucoup plus gros (\) encore.

— Mon cber Doucet — dit k voix basse le curé de Gbapaize — ayons l'air de croire tout ce qu'il nous dit. . . du moins, quand il racontera cette cbasse, il pourra se figurer qu'il ne ment pas tout à fait, en se souvenant que nous n'avons élevé aucun doute sur sa victoire.

— Soit, mon cber ami ; mais soyez d'avance convaincu qn'il trouvera toujours le secret de mentir... s'il tuait un élépbant, il dirait k tout le monde que c'est la bête de l'Apocalypse.

— - Eb bien! cela ne fait de mal k personne

laissons-lui ses illusions : il est au fond si bon diable.

On se communiqua d'oreille k oreille le désir charitable du bon M. Duverger, et le vainqueur reçut les félicitations bruyantes et cordiales de toute l'assistance,

(i) Cette expression prouverait & elle seule que IMntime ami de rillostre duc de Brancas n'était qu'un ignorant en fait de chasse, car s'il eût médité ou seulement lu les auteurs qu'il se vante de si bien connaître, il aurait tu qu*on dit un grand iangiier et non un groi ionglkr.

LES TBILLtfBS DB SÀllfT HUBBRT. 74

bien qu'aucun des tireurs ne fût dans l'incertitude sur la manière dont les choses s'étaient passées; car ils avaient tous suivi Mandrin h la trace de son sang, après les deux coups de fusil du curé de Chapaize, et ils venaient de s'éclairer plus complètement encore en examinant, avec la prompte sagacité de véritables connaisseurs, les blessures de l'animal : on doit se souvenir qu'elles étaient au nombre de quatre, dont trois dans la tête, et l'autre au défaut de Vépaule.

Du reste, nous rendrons cette justice k l'ex-aumônier du régiment de Médoc, qu'il accueillit les compliments louangeurs qu'on lui décochait k l'envi de toutes parts, de l'air le plus modeste, voire même le plus humble II est vrai que l'humilité est une des plus fréquentes ruses des vaniteux, car c'est une manière igénieuse de dire : — Pourquoi niadressez-vous tant d'éloga pour une chose que je trouve, moij si peu extraordinaire? ne sa-' vez vous donc plus de quoi je suis capable dans Cocca^^

iionf

Disons toutefois qu'il pouvait bien y avoir quelque sincérité au fond de ce bon sentiment de notre personnage, passé tout k coup k l'état de héros du jour. Jusqu'k ce moment ses vantardises incessantes n'avaient eu pour objet que des faits éloignés, dont il était matériel-

72 LES YEILLl^ES DE SÀIfiTT PUBEET.

lement impossible de lui fournir la preuve contraire, et sur la réalité desquels il se faisait peut-être illusion lui-même, k l'exemple de c^taius conteurs privilégiés qui finissent toujours par croire vrai ce qu'ils ont fabriqué dans le laboratoire de leur infatigable et complaisante Imagination. Lk, Terreur était moins facile, et si grande que fut la bonne volonté de notre ami Oscar Gédéon Sarlabous de se tromper pour mettre sa conscience en repos, le pauvre Gascon^ qui, en définitive, savait très-bien qu'il n'avait tiré que sur un animal déjà mort, se disait que les autres chasseurs devaient soupçonner que le terrible Mandrin ne s'était présenté k lui que mortellement blessé pour le moins, le coup de fusil de l'abbé Duverger ayant la réputation de toujours arriver k son adresse. De plus, non-seulement il s'était aperçu de certains chuchotements et de certains sourires de ses confrères, mais encore il ne lui avait point échappé qu'une légère pointe d'ironie perçait sous leurs félicitations et leurs éloges; et, enfin, il avait aussi remarqué que son impitoyable persécuteur l'abbé Doucet s'était appliqué avec plus de soin que ses compagnons k l'examen des blessures du solitaire. Ces diverses circonstances, qu'il n'eût pas été sage de mépriser, le jetèrent dans une mélancolie qui ne lui était pas ha-

bituelle, et comme on le vit triste, personne ne songea k rinquiéter dans les jouissances un peu troublées de son amour-propre.

11 s'était fait un tel changement en lui, que pendant le trajet pour revenir au presbytère, il s'oublia, après un faux-pas de sa monture succédant k beaucoup d'autres, jusqu'à prononcer ces paroles :

— Je crois, en vérité, que mon intrépide Bayard finira par vieillir comme un autre cheval.

Mais quand la succulente cuisine de dame Billette, les vins exquis de l'excellente cave du curé de Chapaize, et surtout la présence de Rameau, qui vint au dessert, escorté de Goupillon, lui présenter sur un plat d'argent la trace droite du solitaire, eurent agi sur les esprits vitaux de l'abbé Sarlabous, le naturel reparut si bien chez lui, qu'il ne tarda pask prendre de nouveau au sérieux son rôle d'exterminateur du terrible Mandrin A partir de ce moment, sa jactance ne connut plus de bornes, et oubliant les très-sages réflexions qu'il avait faites quelques heures auparavant, il en arriva bientôt k se persuader que tout ce qu'il disait était de la plus incontestable vérité, k commencer, bien entendu, par son combat singulier avec le farouche solitaire.

Aussi, quand l'abbé Doucet, impatienté de l'aplomb

74 LBS TJtILLiiBjl DK $JHm PIIBB^T.

avec lequel U revenait pour la dixième fois k cette bis* toire, toujours racontée d'une manière différente, lui eut dit crûment que l'animal n'avait pu se présenter devant lui que déjà frappé k mort, et par conséquent ayant cessé d'être dangereux, il ne goûta pas du tout la plaisanterie, et il fallut que le maître de la maison interposât son autorité bienveillante pour empêcher la discussion de dégénérer en querelle.

— Abbé Sarlabous — dit-il avec un accent affec» tueux et ferme k la fois — vouç avez pris yn peu trop facilement une taquinerie pour une injure, ^i vq^s, mon cher Poucet, vous avez probablement très-mal exprimé votre pensée, car je me porterais volontiers garant que vous n'avez pas eu l'intention d'accuser la bonne foi de notre honorable confrère et très-aimable eocopagncm de chasse et de table.

— Accuser sa bonne foi ! — s'écria l'abbé Doucet avec l'accent d'une chaleureuse bonhomie -- je n'y ai pas même songé, je vous l'afBrme, la main sur la conscience.

— Alors pourquoi contestez-vous toujours la vérité des faits que je raconte? — demanda Sarlabous avec moins d'aigreur qu'il n'en mettait depuis qudques instant^ daa^ ses questions et sen réponses.

LU TBblJB8 DB 8AIMT BUniV. 75

~ Ftiit-il VOUS le dire ?

^ Oui, si cela doit rétablir la bonne harmonie entre nous, en me prouvant que vous n'avez pas voulu mole^r un confrère qui vous aime autant qu'il vous honore.

— Eh bien! mon ch^ Sarlabous, c'est de votre ima-^ gination seule que je me défie : vous dites les choses comme vous croyez les voir, mais vous ne les voy«e presqiie jamais comme elles sopt

— Nous sommes tous un peu de cette bumeiK sous le ciel brûlant de notre midi, mais toujours loyaux au moins.

— Personne n'en doute ici — s'écrièrent tous les carés eo même temps, comme s'ils s'étaient donné le mot pour remettre le Gascon dans son as^te ordinaire.

Et ils tendirent tous les €inq leurs verres de son côté, pour irtti^iier amicaleo^nt avec lui.

Après les avoir remerciés en termes pompeux de ces ténM)ignages d'estimie, et serré cordialem^t la main 4e son antagoniste, il reprit d'un ton de bonhomie qui ^tte^ait la fin de $on mécontentement :

^ Il esit de tait que nous avons parfois, nous autres méridionaux de singulières naïvetés qui fopt que nous

76 LES YBILLéBS DE SAINT H(}BBRT.

passons souvent pour hâbleurs, tandis que nous sommes tout simplement plus crédules que les peuples du Nord, dont la froide raison veut toujours se rendre compte de tout. A ce sujet, mes chers confrères, il me revient k la mémoire une anecdote que je vous conterai volontiers, pour peu que la chose vous soit agréable.

— Contez-la ! contez4a ! — répétèrent en chœur tous les convives.

— Je la tiens d'un Provençal de mes amis, homme sérieux, en qui j'ai toute confiance.

— Cela nous suffit, et nous écoutons déjk.

— Vous saurez donc, messieurs, qu'il y a près de Marseille un bourg nommé Mazargues, dont les habitants passent pour fort simples, bien qu'ils aient la tête un peu vive. Chaque fois que l'un d'eux va k la ville, c'est k qui lui fera des contes k dormir debout, qu'il rapporte ensuite k ses concitoyens, comme des faits authentiques. Un de ces braves gens, qui avait été souvent mystifié de la sorte par les malins de la Cannebière, se dit un jour qu'il aurait au moins la satisfaction de rire dans sa barbe s'il s'amusait une bonne fois aux dépens des Mazarguais avec une histoire de son invention. Après avoir bien ruminé son affaire, il traverse k grands pas le village sur le coup de midi, qui est l'heure

OÙ chacun rentre cbez soi pour dîner, et il annonce k toutes les personnes qu'il rencontre dans la rue, qu'un de ses amis lui a écrit une lettre très-pressante pour l'engager k se rendre en toute hâte k xMarseille. Un peu avant le coucher du soleil, quand les artisans et les bourgeois se tiennent sur leur porte pour respirer la fraîcheur du soir, on voit revenir notre homme. Il est haletant, son regard étincelle, une rougeur ardente couvre son visage ; on dirait qu'il a fait !e trajet toujours courant. — Quoi de nouveau à la ville? — lui demande le premier

individu qu'il rencontre. — Le plus intmense événement qui i'y soit passé depuis notre fameuse peste, — répondil tout essoufflé — Baga&se! — reprend l'autre. — Et peut-^n savoir de quoi il s*agit? — Le fils du grand Turc vient de débarquer avec ses femmes, ses esclaves des deux sexes et autres, plus de mille chameaux chargés de diamants : on na jamais rien vu de si magnifique, et tout cela campe dans la Cannebière à la vue du public^ qu^on laisse entrer dans les tentes, moyennant deux sous par personne. — Lk-dessus il s'en va un peu plus loin, et on lui adresse la même question, k laquelle il fait la même réponse , avec quelques embellissements que lui fournit son imagination. Il en est partout de même sur son passage, et k mesure qu'il avance, sa tête s'exhalte

78 LU WWILJÉêB DB SAJRt IVBnT.

plus «fi plus à ridée de la grande nouvelle dont il est porteur. Elle Ta déjà précédé k Textrémité du bourg avant qu'il y arrive, et il se croise en diemin avec des Mazarguais et des Mazarguaisesquiseprécipitent ktoutés jambes vers Marseille, sans vouloir l'entendre. Il s'étonne de leur peu de curiosité, et k son tour il interroge une vieille femnie accroupie devant sa maison. -*- Ou ïh vofit? ^ répond-elle avec nn soupir de regret. — Où je vaudrai* bien que me» jambes pussent me porter : voir le fils du grand Turc qui campe sur [a Cannebière, etc. — Et eQ6 lui défile sa propre histoire d'un bout jusqu'k Tautre, en y ajoutant tous les commentaires, toutes les exagéra* tions sortis des cent bouches de la renommée. — Aurais-je dit vrai? — penâa le conteur, subitement mystifié par lui'^méme. Et, sans plus réfléchir, il prend aussi sa course vers l'antique cité des Phocéens, bien convaincu qu'il y contemplera le fils du sultan dans toute sa gloire, \oilk mon anecdote, chers confrères ; comment la trouvez-vous ?

*— Délicieuse, mon anii, et surtout racontée k merveille — repartit M . Duverger, pendant que les autres curés riaient et apfdaudissaient avec une franchise du meilleur aloi. — Messieurs — poursuivit-il en décoif- Hnt prestement une bouteille couverte d'un réseau de

LES VCtLLl^Eâ DE SAINT ÈUBERt. 79

toiles d^araignées, qui se trouvait k côté de lui, et en remplissant d'une main agile tous les verres — je vous porte la santé de notre aimable compagnon, avec le meilleur vin de ma cave. A notre ami Sarlabousl Puisse la Providence lui accorder d'heureux et longs jours sur cette terre, et la paix dans le sein du Seigneur pendant réternité.

Oïl trinqua de nouveau, et quand la bouteille fut bue jusqu'à la dernière goutte, avec tout le recueillement convenable, Tabbé Sarlabous reprit, en promenant un regard ému et reconnaissant sur toute l'assistance :

— Mon cher hôte, et vous, mes excellents confrères, je vous demanderai maintenant la permission de me retirer dans ma chambre, . . je suis k la lettre rossé (1 ) .

Cette requête passa sans la moindre difficulté, et le vamqueur du jour quitta la salle k manger en caressant de l'œil la trace de Mandrin, qu'il portait suspendue par un ruban violet k l'une des noitabreuses boutonnières de sa soutane.

Quand le bruit de ses pas se fut perdu dans l'éloignement, l'abbé Doucet, qui avait été désarmé un moment par la spirituelle bonhomie avec laquelle notre

(I) Locution fort usitée en Gascogne pour dire qa*on est très- fatigué.

Gascon s'était efforcé de justifler les erreurs de son imagination au moyen d'un récit assez ingénieux, Vabbé Doucet — disons-nous — recommença sa petite guerre d'épigrammes contre lui, et il l'aurait continuée longtemps, si le maître du logis ne l'avait interrompu en ces termes :

— Vous êtes aussi par trop sévère pour ce pauvre Sarlabous, mon cher ami. Je vous accorde qu'il manque complètement du sérieux nécessaire dans notre profession; je ne passerais pas volontiers ma vie avec lui, parce qu'il doit être un peu fatigant k la longue, mais je trouve qu'il répand beaucoup de gaîté dans une réunion du genre de la nôtre. Les petits inconvénients de son caractère ne font d'ailleurs de mal a personne, et je ne serais nullement surpris si je découvrais un jour qu'il cache quelques grandes vertus sous les imperfections qu'il laisse voir avec plus d'abandon naïf que d'oi^ueOleuse confiance. Je lui crois aussi du cœur malgré sa personnalité, et du courage en dépit de sa jactance.

Tout le monde fut de cet avis, sans excepter l'abbé Doucet, et le curé de Chapaize ajouta :

— Puisque vous pensez tous comme moi, k ce qu'il me semble, messieurs, je vous propose de nous arran-

^r de manière k rendre k notre ami absent son séjour

LES VBILL^BS DB SAINT HUBERT. 84

parmi nous si agréable, quMl lui soit imposible d'en exagérer les succès quand il les racontera au loin. Ainsi, par exemple, si vous le trouvez bon, demain, a notre battue, on le placera toujours entre le confrère Bonnetain et moi, et nous mettrons Tun et l'autre sur son compte toutes les bécasses et tous les lièvres que nous tuerons... Doucet, mon vieil ami, j'espère que vous ne nous trahirez pas?

— Je ferai mieux encore que de ne vous pas trahir : je m'associerai k votre innocente supercherie. Comptez donc non-seulement sur ma discrétion, mais aussi sur mon loyal concours.

— Et sur notre approbation k tous — dirent les autres curés — votre idée est charmante.

— Cela étant, mes aimables hôtes, l'abbé Sarlabous aura encore les honneurs de la journée de demain... Nous verrons ensuite. Maintenant, occupons-nous de nos affaires sérieuses, que nous avons un peu néghgées aujourd'hui. L'ordre de nos discussions amène pour ce soir cette très-épineuse question de discipline ecclésiastique, sur laquelle nous ne nous sommes pas entendus lors de notre d mière réunion. — Un prêtre

ayant charge et ânies peut-il recueillir chez lui la fille de

sa sœur ou de son frère, quand elle napas encore Cage

permii par la Canons de rÉgiiie t -— Votts MVez, messieurs, que je suis pour la négative.

II était près de minuit quand les curés se séparèrent, en se promettant de se rendre k la paroisse k rhew*e ordinaire^ le lendemain. Nous pensons que le lecteur, b qui la morale est toujours ehère, sera bien aise de sa* voir qu'après une conférence très^rageuse, l'opinion de M. Duverger avait prévalu. Toutes les nièees devaient être canmiqutB; il n'y avait d'exceptions que pour ceBes dont les oncles étaient octogénaires.

TrolslAme lonmée.

Nous avons la fatuité de croire que ceux de nos lecteurs qui tiennent, par curiosité d'intelligence ou équité de cœur, k remonter k Torigine des choses utiles ou agréables, soit pour pouToir en parler avec connaissance de cause, soit pour que leur gratitude s'adresse k qui de droit, nous sauront gré de leur apprendre que c'est k pauvre défunt M. le curé de Cfiapaize que Ton doit la très-merveilleuse invention de tuer la bécasse en battue. Cette chasse, l'une des plus charmantes, sans contredit, que Ton puisse faire en automne et au printemps, n^est en usage que dans quelques contrées de notre belle France, ce qui signifie qli'il y a encgre beaucoup de départements arriérés oii elle est inconnue, et, chose bizarre! ces départements sont en général ceux où elle offrirait le plus d'agrément. — Pourquoi? — pourquoi, ami lecteur? Et la routine donc ? la rou-

84 LBS VBILLISbS de SÀTlfT HUBBRT.

Une, cette ivresse des sots qui croient tout savoir, et cette volupté nonchalante des bétes qui n'ont jamais besoin d'apprendre quelque chose ; la routine qui fait qu'il se trouve encore des gens pour regretter les diligences, les réverbères , les carricks a dix-huit collets et les revues de la garde nationale... Je reviens k la découverte du cure de Chapaize.

Jusqu'à cet intrépide et savant disciple de saint Hubert, on s'était généralement contenté, d*un bout du royaume a l'autre, de tuer le succulent oiseau au long bec et au croupion arrondi, à la passée, le soir, et au chien d'arrêt pondant la journée.

Dans le premier cas, quand on revenait avec deux bécasses, c'était un événement inouï que l'on osait k peine raconter, tant il trouvait d'incrédules partout; quelquefois on en rapportait une seule, ramassée k grand'peine sous les gaulis noyés dans les ombres d'un crépuscule voilé de brume ; le plus souvent on rentrait au logis biedouHIe, et on se couchait après avoir grogné sa femme, mis ses enfants en pénitence et bousculé les domestiques, pour se réveiller le lendemain avec un rhume de cerveau ou une bonne fluxion sur les dents, ce qui ne vous remettait pas en belle humeur. Dans le système du chien d'arrêt, qui était plus par-

LBS TEILLMbS OB SAINT HUBBRT. 85

ticulièrement celui des gens riches pouvant s'adjoindre quelques compagnons, il fallait parcourir, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, les pieds, les jambes, les genoux même dans Teau, et le reste du corps dans des ronces inextricables, il fallait parcourir — disonsnous — des bois épineux, fangeux, ténébreux, où Ton ne pouvait jouir k peu près de son chien qu'à la condition de l'appeler ou de le siffler sans cesse, et où l'on risquait k chaque instant de recevoir un grain de plomb dans rœil; le tout pour tirer, fort mal k sou aise encore, cinq ou six malheureux coups de fusil, perdre son gibier quand par hasard on le touchait k travers les branches, et s'en revenir k moitié mort de fatigue, souillé de fange k être méconnaissable, enroué comme un ivrogne, k force d'avoir crié après Diane ou Médor, et égratigné au visage k faire dire aux passants : —

Voilà un monsieur qui vient de se battre avec son chat.

Frappé de ces divers inconvénients, M. Duvei^er s'était dit un soir, après avoir couru les bois tout le jour et être resté ensuite k la passée dans le meilleur poste du canton, avec aussi peu de succès dans la seconde tentative que dans la première :

— 11 est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose de mieux k essayer que tout cela... 11 ne s'agit que de le

86 LBS tETLtiËÈ DÉ Sktm AÙBBRt.

trouver, et, avec un peu de persévérance, j'en viendrai peut-être k bout. J'y songerai sérieusement aussitôt que j'aurai dit mon bréviaire.

L'abbé chercha si bien et rencontra si juste, qu'avant de se mettre au lit il ne doutait pas qu'il n'eût résolu le problème d'une manière satisfaisante pour ses plaisirs futurs.

Sa confiance k cet égard était si grande, que dès le lendemain, après sa messe, qu'il dépêcha avec un peu plus de célérité que de coutume, sans s'en apercevoir, bien entendu, il partait pour les boquetaux disséminés autour de son village. Rameau le suivait k la tête d'une douzaine de jeunes gars formant l'élite du catéchisme de Chapaize.

Les jeunes gars, qui avaient reçu quelques instructions sommaires, chemin faisant, furent placés sur une seule ligne k la lisière d'un taillis, et le curé alla se poster, le ventre au bois, sur la lisière opposée.

Puis, k un signal donné par Rameau, resté avec les traqueurs, ceux-ci entrèrent dans le fourré, tenant k la main de longs bâtons fendus du bout, avec lesquels ils frappaient de droite et de gauche sur les cépées, et ils firent lever successivement plusieurs bécasses, dont deux passèrent sur la tête de M. Duvei^er, qui les tua

Lift TML^Ift DE SAimr aOBBftt. S7

aussi facilement qu'on tue une caille grasse on un perdreau en primeur

L'expérience ne laissant rien k désirer comme point de départ, il ne restait plus qu'k ajouter k la découverte tous les perfectionnements dont elle était susceptible, ce qui fut fait séance tenante, et k lui donner de la publicité dans Tintérét de la science, ce qui ne prit pas beaucoup de temps, grâce aux nombreuses relations de l'inventeur.

Et voilk comment pauvre défunt M. le curé de Chapaize^ de glorieuse mémoire, acquit de nouveaux droits k la reconnaissance de tous les chasseurs : ceci se passait entre 4775 et 4780.

Depuis cette époque, la battue k la bécasse jouit d'une faveur toujours croissante dans toute la Bourgogne et dans quelques parties de la Cbampagne tt de la lorraine, où elle fait les délices des nobles, des bourgeois et même des petits fermiers, qui se servent de leurs pique-bœufs (4) et de leurs gardeurs de dindons en guise de traqueurs.

Cette chasse, Tune des plus économiques et des naoins fatigantes qu'il y ait, a encore l'avantage d'être

(I) BovTien.

très-fructueuse quand on tombe sur un jour de passage abondant, et Tauteur de ce bavardage cynégétique, chroniqueur fidèle qui n'a rien de commun avec Tabbé Sarlabous, déclare avoir souvent tué, dans sa matinée, vingt ou vingt-cinq bécasses, en compagnie de quelques amis qui lui ont avoué ne s'être jamais autant amusés de leur vie.

Et dire que Ton n'a pas encore élevé une statue k

ce pauvre défunt M. le curé de Chapaize!

Uaintenant que l'on peut se faire une idée k peu près exacte du genre de plaisir que le bon abbé Duverger avait préparé k ses hôtes pour la troisième journée de sa réunion synodiale de 1787, nous allons reprendre notre récit au moment oii nos six curés sortaient du presbytère, suivis d'une vingtaine de jeunes drôles en blouse et en sabots. Chacun de ces enfants était armé d'un gourdin fendu ou d'une crécelle, et portait sur son dos un petit sac de toile, dans lequel madame Billette avait mis, au moment du départ, un gros morceau de pain bis, deux œufs durs, une pomme et quelques noix, le tout en marmottant entre ses lèvres: que c'était offenser le bon Dieu que de faire tant de dépenses pour un tas de polissons qu'on devrait envoyer k l'école au lieu de

LES VBILLiBS DB SAINT HUBERT. S9

leur enseigner le vagabondage en les conduisant dans les bois.

Rien de plus joyeux et de plus animé que cette petite troupe de vauriens en herbe, pour qui une battue était une véritable fête, attendu que ce jour-là on était complètement affranchi de l'autorité paternelle et de celle du maître d'école. On eut dit une meute de jeunes chiens qu'on menait s'ébattre au grand air pour la première fois. 11 y avait Ik, dans toute leur vérité native, quelques-uns de cts bons types de physionomies bourguignonnes que l'on ne rencontre qu'entre la Saône et les riches collines qui forment la Côte-d'Or : des yeux vifs et hardis comme de jeunes faucons, des nez aquilins, des bouches railleuses sans rien d'amer cependant, et en général, dans l'ensemble du visage, une expression de bonhomie défiante et rusée, qui était comme la révélation du caractère de la plupart d'entr'eux. Tous ces enfants riaient, se poussaient, se brocardaient à qui mieux mieux, et Thonnéte et ponctuel Rameau avait d'autant plus de peine k maintenir un simulacre d'ordre dans leurs rangs indisciplinés, que, quand il les rudoyait un peu vertement, M. Duverger faisait toujours, jusqu'à un certain point, cause commune avec eux. Sa phrase favorite, dans ces occasions-lk était : — Laisse-

dO LES TieaL^BS DE SAI^T BtIBERf.

les rire, mon garÇon, pendant qu'ils sont jeunes; ils n auront que trop de sujets de se chagriner plus lard. —

On devine quel effet devait produire sur les petits drôles cette mansuétude angélique de leur pasteur.

Quand on arriva k proxittiité du canton de bois où la chasse devait commencer, Tabbé Sarlabous, qui avait toujours marché le premier, en sa qualité de héros peu modeste de la veille, demanda si Ton tuerait autant de bécasses et de lièvres que l'on avait tué d'alouettes au miroir deux jours auparavant.

On lui dit que c'était k la rigueur possible, tout pouvant arriver dans ce monde avec la permission de la divine providence, mais que ce serait un cas de chasse tellement extraordinaire, qu'il trouverait partout mi grand nombre d'incrédules, la bécasse étant un gibier toujours rare, même dans les années où il est reçu de dire qu'elles sont fort communes.

— C'est que, dans mon pays — reprit le Gascon — quand nous allons chasser aux palombes, nous en rapportons des quantités tellement considérables, que je n'ose pas vous en donner le total

•— C'est de la prudence avec votre accent — repartit l'abbé Doucet, qui jeûnait d'épigrammes depuis la veille par égard pour son confrère Duverger — et, à

LES ffiALÉBS DE SAmt ffUBEAT. 91

votre place j'en ferais autant... Tcmtefois, comme nous sommes ici entre gens de connaissance, vous n'avez pas besoin de vous gêner.

— Raillez, raillez, mon cher ami ; cela n'empêchera pas qu'il ne soit très-vrai que dans * les domaines de mon père, le baron de Sarlabous, et dans ceux de mon oncle le chevalier, on sale tous les ans quelques milliers de ces palombes, qui servent k nourrir plusieurs familles indigentes pendant V hiver, ce qui fait qu'après avoir eu le plaisir de la chasse, on a encore le bonheur de la charité, eh donc !

— Ne vous attendez k rien d'aussi brillant dans notre sauvage contrée, mon cher ami — dit le curé de Chapaize ; — cependant j'espère que vous vous amuserez aujourd'hui, surtout si vous êtes assez aimable pour oublier pendant huit ou dix heures les foimidables abattis de votre Gascogne.

— Dans votre agréable compagnie je ne saurais regretter quelque chose, et pourvu que je trouve l'occasion de faire quelques coups de temps en temps, je ne désirerai rien plu» [i ) .

— Cela étant, j'ai bien envie de vous proposer...

(1) Manière de parler fort usitée en Gascogne, où Ton se sert aussi de Texpression quelqu'un phu, pour dire une personne de plus.

9% LBS VBILLiBS DE SAINT HUBERT.

— Je vous interromps pour vous dire que j'accepte de grand cœur avant de savoir de quoi il s'agit.

— Eh bien! iccordez-moi Thonneur d'être votre voisin pendant toute la durée de la chasse.

— L'honneur sera tout entier pour moi, cher amphytrion... Qui me donnerez- vous de l'autre côté?

— Je me mets le premier sur les rangs ! — s'écria l'abbé Bonnetain avec feu.

— J'allais justement vous en faire la supplique, et je vous remercie de m'avoir prévenu... Je tâcherai de ne point me montrer trop indigne de cette double faveur, et, franchement, j'espère un peu que je pourrai y parvenir, car je me sens tout dispos de la main et de l'œil, ce matin. Sommes-nous bientôt rendus à notre destination? Je suis d'une impatience I

— C'est là que nous commençons, mon cher ami — répondit M. Du verger en montrant un canton de bois situé à une portée de fusil, dans le fond d'une petite vallée un peu marécageuse.

Quelques minutes après il reprit, en s'adressant à Rameau, qui s'était insensiblement rapproché de lui pendant la marche, pour être plus.k portée de recevoir ses ordres :

— Maintenant, mon garçon, dépêche-toi d'aller

placer tes traqueurs, et fais- les rabattre sur nous qui restons ici : moi je me charge de placer ces messieurs aux bons endroits... Enfants — poursuivit-il en élevant la voix, atin d'être entendu de toute la phalange qui se pressait autour du marguillier-piqueur — co&me il y en a parmi vous qui viennent à cette chasse pour la première fois, qu'ils écoutent b en la consigne : quand c'est une bécasse qui part, il faut crier : — Gare-haut ! — et quand c'est un lièvre : — .4 vom! — et cela plusieurs fois de suite. Pour le reste, marcher lentement, frapper chaque buisson, et ne pas quitter son poste pour suivre son camarade qui vous fraie un che min dans les ronces. Allez, petits ! Ceux qui déchireront leur blouse en recevront une neuve pour dimanche prochain.

Dès que ces recommandations de l'abbé Duverger eurent été faites, la bande joyeuse s'éloigna en courant, sous la conduite de Rameau qui l'engageait à ne pas abuser de son ardeur dès le début d'une journée qui serait probablement longue et rude.

Pendant que les traqueurs se rendaient k leur place de bataille, les six curés se postèrent à une cinquantaine de pas les uns des autres, faisant face au taillis, du côté oii il était plus long que large. Le ventre au

94 LBS VSU.UiBS DS SAVU HUBERT*

bois, suivant la coutume, ils étaient adossés k un chemin qui laissait un espace vide derrière eux et au-^des^ sus de leurs têtes, et que devait nécessairement traverser le gibier pour gagner d'autres taillis, celui qu'on allait battre étnnt bordé de prairies k droite et k gauche.

Dans cette position, rien ne pouvait gêner leur tir, soit en haut, soit en bas, et il leur serait facile de suivre du regard, jusqu'k la remise, les lécasses manquées au passage.

Il n'y avait pas dix minuties qu'ils étaient prêts, lorsque le cri ; -^ Marchez — qui était le signal du départ, pour les rabatteurs, fut poussé par Hameau et arriva distinctement k leurs oreilles.

A l'instant même, un vacarme des plus âranges éclata dans les profondeurs du taillis, se grossissant, dans son vol k travers l'espace, de toutes les clameurs des échos de la^contrée. Qui eût pu l'entendre, sans savoir de quoi il était question, aurait certainement cru k quelque promenade de faunes avinés ou k une de ces chasses fantastiques que racontent las ballades aile* mandes. Comme dans une meute de chiens gorgés de diverses manières, chacun, dans la bande tapageuse des jeunes gars, avait son cvi ou sodQiglapissemeint particnUair^ qu'il répétait avec une Matigable ardeur. Ce-

LES YBILUeS D« saint PUBBAT. 95

lui-ei imitait le Saintongeois k la voix sombre comme le mugissement d'un taureau ; celui-lk, le Normand au timbre plus clair et aux accords moins prolongés ; cet autre, le cogneur Poitevin ou le briquet bavard ; quelques-uns empruntaient au merle ses sifflements moqueurs, ou k la chouette ses gémissements lugubres ; plusieurs chantaient k tue-téte, qui des refrains bachiques, qui de pieux noels, qui enfin de petites gaillardises champêtres d'une naïveté primitive,dont on aurait pu rai^ sonnablement conclure que Tâge d'or devait être d'une innocence fort drolatique. Et au milieu de ce concert d'une espèce toute nouvelle, pour l'abbé Sarlabous dunaoins, les bâtons fendus battaient tant bien que mal la mesure sur les cépées retentisssantes, et les crécelles faisaient grincer leurs deuts de bois, k agacer le système nerveux des écureuils : un loup enragé aurait battu en retraite devant un pareil charivari.

Déjk, a la suite de plusieurs avertissements donnés par les jeunes gars, quelques coups de fusils avaient successivement résonné k la gauche de la ligne des tireurs, dont Tex-aumônier du régiment de ftédoc et le curé Bonnetain formaient l'aile droite.

On se souvient que M . Duverger occupait k peu près le centre, puisqu'il flanquait le Gascon de l'autre côté.

96 LES VElLLisS DE SAINT HUBERT.

suivant ce qui avait été convenu ; noais aucun des trois ne s'était vu encore dans le cas de coucher en joue, et cette prenaière battue était si près de sa fin, que Ton apercevait déjà sous les gaulisles éclaireurs de Tarmée bruyante de maître Rameau.

Soudain ces deux exclamations : — A vous ! à vam ! — Gare-haut! gare-haut! — partirent de nouveau et à la fois dans la direction des rabatteurs, et justement en face des trois personnages que nous venons de nommer ; ils allaient donc avoir aussi leur part dans le plaisir commun.

En effet, presqu'au même instant deux lièvres paru rent k quinze pas des jambes de Tabbé Sarlabous, et deux bécasses se montrèrent au-dessus de sa* tête : c'était trois fois plus qu'il n'en fallait pour embarrasser un chasseur novice.

Notre Gascon, confiant en son étoile ou ne sachant pas ce qu'il faisait, jeta ses deux coups au hasard entre le sol et les plus hautes branches du taillis, et avant que la fumée produite par cette double détonation se fût dissipée, il eut la satisfaction d'entendre bourdonner autour de lui ces pr.roles si douces k l'oreille d'un vaniteux :

— C'est superbe !

— C'est magnifique !

LES YBILLtfBS DB SAIlfT HUBERT. 97

— C'est un fait qui n'a pas son pareil dans les annales cynégétiques du monde entier.

— Sije ne l'avais pas vu, j'aurais delà peineàle croire.

Sarlabous regarda du coin de Fœil k sa droite et à sa gauche, et il aperçut k ses côtés ses voisins qui s'étaient rapprochés de lui en toute hâte.

— Cher confrère — dirent-ils en même temps — sans vouloir vous flatter, ceci est du dernier merveilleux.

— On ne tire plus comme cela — poursuivit le curé deChapaize, seul.

— Dites plutôt qu'on n'a jamais tiré avec cette perfection et ce bonheur — reprit l'abbé Bonnetain.

— Mais qu'ai-je donc fait de si extraordinaire, mes amis? -^ demanda Sarlabous, qui dans son trouble n'avait pu concevoir aucun soupçon du bienveillant stratagème de ses voisins.

— Ce que vous avez fait, mon cher? tout bonnement une chos^ inouie, sans exemple — répondit M . Duverger. — de vos deux coups vous avez tué deux oiseaux et deux quadrupèdes

— Eh donc I n'est-ce que cela ? je vous prie de cesser de vous étonner, mes chers confrères ; car ce n'est pas la première fois que je procède ainsi. Voici quel est mon système en semblable circonstance : je lâche ma double

98 lU tSILUil» Dl SAINT ISIEM.

décharge entre ee qui coart ei ce qui v(de, et de la sorte je ne manque jamais rien. Je vous recommande cette manière de tirer.

Le lecteur a déjà deviné sans doute que l'un des deux voisins du hâbleur avait fait coup double sur les lièvres, et Vautre coup douMe sur les bécasses. Sarla* bous, ahuri, ne s'était aperçu de rien

En ce moment les traqueurs sortirent les uns après les autres dans ie chemin, et comme la première enceinte était nettoyée kfond d'un bout à l'iuatre, les tireurs se rassemblèrent pour se communiquer leurs faite et gestes et régler l'ordre de la seconde battue.

Quatre lièvres et sii bécasses avaient été le résultat de eette entrée en campagne, trèsrsatisfaisante k coup sâr.

-— Messieurs — dit l'abbé Duverger aux trois curés qui n'étaient pas encore au courant de ce qui venait de se passer — notre confrère Sarlabous a exécuté sous nos yeux un tour de force qui laisse bien loin derrière hii tous les prodiges de bonheur et d'adresse dont vous avez pu entendre parler ou être témoins. N'est-ce pas Bonnetain, que, k votre connaissance comme k la mienne, 11 n'y a point d'exemple d'une chose semblable !

— C'est la vérité.

— Âh ! conte2-nous donc eelal--^*éeria l' abbéDoucet.

LES VEILLÉES BB SAINt BSBEirr» 99

— Je trouve pluscooTenabte, de toutes manières, que ce soit le héros de l'aventure qui vous en fasse le récit, parce qu1l y joindra des explications qui, dans ma bou* che, ne pourraient être que très- incomplètes — se hâta de reprendre le curé de Chapaize^ dont la conscience se trouvait suffisamment chargée déjk parle fait même de son innocente supercherie — mais ce sera pour notre halte de l'après-midi, afin de ne pas perdre un temps précieux... Rameau, replace te» traqueursde l'autre côté de ce chemin ; seulement ne leur donne Tordre de marcher que quand je t'aurai crié que nous sommes rendusdans nos nouveaux postes. Quant k vous, mes lutins, que chacun se souvienne de bien garder sa Ai* rection. J'en ai remarqué deux ou trois qui se suivent ; s'ils recommencent, je les noterai peur ne plus les prendre une autre fois... Partez.

La seconde battue ne donna lieu a aucun incident qui vaille la peine d'être rapporté. Une seule bécasse passa entre l'abbé Sarlabous et le curé de Chapaize, et encore si rapidement, que ce dernier, dont le regard était cependant prompt comme l'éclair, ne Tapèrent que quand elle était déjà hors de portée ou du moins trop éloignée pour la tirer sûrement.

11 y avait aussi quelques lièvres dans Tenoeinte ; mais

400 LES VBILLtfBiS DE SAIIfT HUBERT.

au lieu de percer en avant, après avoir été levés, ils rebroussèrent chemin du côté des traqueurs, et passèrent entre leurs janibes, malgré les clameurs et les crécelles, et en dépit des bâtons qu'on tendait devant eux pour leur barrer le passage.

11 en fut encore k peu près de même pour le Gascon et ses deux voisins, tant que les chasseurs n^eurent pas atteint k un endroit que les gens du pays appelaient le Garde-manger de M. le curé.

Celui-ci avait décidé que ce serait là qu'on se reposerait quelques instants avant de continuer la chasse, qu'on n'interromperait plus ensuite que pour la cesser tout a fait a la nuit tombante.

Le Garde-manger de M. le curé était une espèce de pâ^ufaiJ formant taillis, comme on en rencontre assez fréquemment dans la partie du Charolais qui joint TÂutunois. Le sol en était marécageux depuis les premières pluies de l'automne jusqu'aux chaleurs deTét^, et, pour cette raison, les diverses espèces d'oiseaux de passage qui recherchent de préférence les lieux bas et humides, s'y arrêtaient plus volontiers que dans tous les autres bois des environs. 11 faisait partie du petit domaine attaché kla cure de Chapaize, de sorte que M. Duverger, qui en avait lajouissahce et l'administration depuis

de longues années déjà, s'était cru le droit de diviser les cent vingt arpents formant sa contenance en quatre massifs séparés par des cbemins en ligne droite de trente pieds de largeur, dont les lisières étaient soigneusement élaguées tous les ans au mois de septembre. Quand une fois on avait gagné ce canton, les jours de chasse, on pouvait être sûr de s'amuser royalement, sans fatigue aucune, jusqu'au coucher du soleil et par delà, parce que le pâturail étant isolé des autres boisk la dislance de plus d'un vol, le gibier à plume n'avait pas d'autre ressource pour sa défense que d'aller alternativement d'une enceinte k l'autre. On comprend que, dans ces perpétuelles allées et venues, il finissait toujours par succomber jusqu'k la dernière pièce.

Comme l'on finissait de traverser un vaste chaume qui séparait les bois qu'on venait de battre du Gardemanger de M. le curé, l'abbé Duverger dit en désignant le pâturail :

— Messieurs, c'est ici probablement que nous aurons le plus de plaisir et de besogne, si les choses se passent comme de coutume. Je vous propose donc de nous arrêter sur le bord de cette pelouse, peu verdoyante mais assez moelleuse, et d'y faire notre halte, suivant l'usage établi pour toutes les chasses k tir de Chapaize. Mes

402 LB8 YBILLteS DE SARIt HDUBT.

petits drôles doivent avoir gagné un formidable appé^ titk crier comme ils font depuis ce matin; et vousmêmes, mes cliers amis, si j'en juge par mon estomac, vous ne serez pas fàcbés de prendre votre part d'une modeste collation que j'ai commandée avant de partir du presbytère.*. Je crois bien que ce que je vois Ik-bas m'annonce que mes intentions ont été remplies ; ainsi nous n'aurons plus qu'à mettre le couvert sur la grande table ronde, avec la nappe de gazon et les serviettes pareilles.

Et tout en parlant, le bon curé avait montré de la main k ses compagnons un homme appuyé contre le tronc d'un ormeau robuste et trapu qui s'élevait à une centaine de pas de Ik.

Tout a côté de l'homme, un âne, dont le bât portait deux immenses paniers, broutait philosophiquement l'extrémité des chardons flétris qui croissaient en grand nombre sur le double revers du fossé creusé entre le chaume et le pâturait.

Cet intéressant personnage — c'est de l'homme que nous voulons parler ici — était le valet de chiens Goupillon, le second de Rameau, soit k l'église, soit k la chasse.

Billette, conformément aux ordres positifs et surtout

LIS TIttLtfiS DB SAINT HUnRTi 403

réitérés de sod maître, auquel elle finissait toujours par obéir ponctuellement , Billette avait confié k Goupillon le soin de conduire au lieu indiqué les harnois de gueule destinés aux botes de M. le curé, et confection* nés par elle avec autant de zèle et d'attention que de mauvaise bumeur.

A un signal donné par qui de droit, les traqueurs, presque tous assis déjà, se rangèrent en cercle, puis ayant ouvert immédiatement leurs sacs, pour en tirer les provisions qu'ils contenaient, ils se mirent à mordre k belles dents dans le pain bis du presbytère, qui leur semblait aussi délicat que de la brioche, k en juger par l'appétit avec lequel ils le dévoraient.

Quant aux cbasseurs, ils s'empressèrent d'entourer l'âne, pour aider Goupillon, qui avait commencé k le décharger, k ranger sur l'herbe, avec cette symétrie que les curés de campagne affectiomient particulièrement, toutes les succulentes choses solides et Uquides que Ton sortait Tune après l'autre des deux paniers.

La vérité nous oblige k convenir qu'ils vaquaient k cette très-intéressante besogne avec autant de recueillement que d'activité, et qu'en cela ils ne croyaient pas pécher le moins du monde.

406 LE» ?BliLliB5 DE SAUTT HBBERT.

pensables, puisque je n'ai pas même de sièges k vous offrir — répondit le bon curé de Chapaize — mais c'est peut-être heureux, parce que la table est un peu basse. . . Ma foi, k la guerre c^mme à la guerre ! étendons-nous sur l'herbe.

— Excellente idée! — reprit le Gascon. — Pendant la guerre d'Amérique, nous n'en faisions pas d'autres dans nos bivouacs du brave régiment de Médoc : nous appelions cela manger k la romaine... vous comprenez? k la romaine. Je donne l'exemple.

Et l'abbé Sarlabous s'alongea k demi sur la peloose avec une désinvolture de sous-lieutenant, après avoir dit toutefois son Benedicite.

Il fut imité, sans la moindre hésitation, par les autres convives, tous gens de robuste appétit, et d'ailleurs fort habitués de longue date aux mille petites incommodités que l'on rencontre k la chasse.

Goupillon, la serviette sous le bras, remplissait les fonctions de maître-d'hôtel, et il paraissait ne devoir pas s'en acquitter trop mal.

Il y avait k peu près une demi-heure que le déjeûner était commencé, et la conversation, un peu languissante d'abord, tournait insensiblement k la gaîté et k l'abandon, grâce surtout k la verve intarissable de no-

LB3 TlILLéBS Dl SAINT IVBBIIT. 407

tre Gascon en belle bumeur, et aux fines épigrammes que le malin abbé Doucet lançait au passage sur ebacune de ses vantardisesj lorsqu'un immense éclat de rire jaillit, comme un bouquet de fusées, de toute la circonféreace du cercle formé par les traqueurs, qui depuis quelques instants n'avaient pas attiré l'attention sur eux.

Les regards de tous les curés se dirigèrent vers la bande joyeuse, pour cbercher k découvrir la cause de cette subite hilarité.

— Ces petits drôles se divertissent comme des seigneurs, mes cbers confrères — dit l'abbé Sarlabous — et je donnerais bien quelque cbose pour savoir ce qui les réjouit de la sorte... aimable amphytrion, me permettez-vous d'en interroger qmlqu'un ?

— Mais tous, si cela peut vous être agréable, mo cher ami

— Avance k l'ordre — reprit rex-aumônier de Médoc en indiquant, par la direction de son geste, que ces paroles s'adressaient k un gaillard résolu qui, par l'animation de sa physionooûe et la hardiesse de son regard spirituel, semblait être le chef de la bande folâtre.

Le gaillard vint, tenant d'une main une pomme, et.

de Vautre, un morceau de pain , dans lesquels il mordait tour à tour k belles dents ^

— Puisque votre choix est tombé sur celui -Ik — dit à voix basse M. Duverger k l'abbé Sarlabous — souffrez que je le questionne moi-même... 11 est peu communicatif de sa nature, et je craindrais qu'intimidé...

Le Gascon fit un signe d'assentiment, et le curé de Ghapaize, au lieu d'achever sa phrase, se tourna vers le rabatteur et reprit :

— Voyons, Pierre, peux-tu nous dire ce qui vous fait rire si fort Ik-bas? cela nous réjouirait peut-être aussi.

Pierre baissa les yeux en rougissant, sans prendre toutefois l'air en dessous d'un hypocrite, et il balbutia entre ses lèvres quelques paroles tout k fait inintelligibles.

— Je n'ai pas entendu, mon garçon — poursuivit M. Duverger avec l'accent d'une bonté toute paternelle — parle sans crainte : mes amis pensent comme moi qu'il est fort naturel que la jeunesse se divertisse.

Le gars, ainsi encouragé par son pasteur, se dépêcha de faire disparaître sa dernière bouchée de pain et de pomme, et soulevant, en guise de salut, une poignée de ses cheveux noirs frisés, pour remplacer sa cas-

quette, qui était restée accrochée îi quelque buisson, il murmura un peu plus distinctement :

— M'sieu le curé, au respect de vous, c'est Jacques qu'est la cause que nous avons ri si fort.

— Eh bien! il n*y a pas de mal k cela... Mais de quel

Jacques est-il question ? car il me semble qu'il y en a plusieurs parmi vous.

— Vous savez bien, m'sieu le curé... celui qui n'a jamais dit ni papa ni maman a personne.

— Ah I oui, je sais k présent de qui tu veux parler. Il ne nous reste donc plus qu'à apprendre ce qu'il a fait pour vous mettre en joie, et c'est justement Ik ce qui nous intéresse.

— M'sieu le curé, H n'a rien fait — répondit Pierre en abaissant de nouveau ses .longs cils sur ses yeux effrontés.

— Alors, qu'a-t-il dit?

— M'sieu le curé, excusez-moi, mais je n'oserais jamais le répéter comme ça devant tant de monde... j'aurais trop honte.

— C'est donc bien vilain ?

Pierre se mit k se gratter l'oreille, ce qui signifiait clairement que son embarras n'était pas joué.

440 14» vBii.iiift m SMwr iiobirt.

-- Comment I petits mauvais sujets ^ continua le curé de Chapaize en s'effbrc^ant de prendre une voii sévère pour donner de l'autorité à ce qu'il allait dire — vous vous amuse? de choses qui ne peuvent pas être répétées en présence d'une compagnie 'honnête ! mais savez vous bien que c'est très-mal, et vous allez donner k mes respectables confrères une très-fâcheuse opmion de vous? Voyons, Pierre, sois franc avec moi : tu seras bientôt un homme, il faut que tu t'accoatumes k la sincérité dès k présent... devant quoi ne tremblera pas celui qui a peur de la vérité?

— Ma fine, tant pis, m'sieu le curé ! — s'écria Pierre, dont le visage reprit subitement son expression d'assurance narquoise — je ne vous ferai pas de raenterie et voilà l'affaire,.. Jacques faisait endéver mon cousin Giboulot, qui n'était pas dans ses bonnes aujourd'hui, et Giboulot lui a dit : — Tais-toi, enfant qui n'as pas de père,

--^ Et vous avez ri de cette inconvenante et coupable parole ! ce ne sont point Ik les préceptes de charité chrétienne que je vous recommande tous les jours. Je suis très-mécontent, Pierre.

^ Ce n'est pas ce qu'a dit mon cousin qui nous a mis en risée, n^'çieu le curé.

~ Et quoi donc?

— C'est ce que lui a répondu Jacques... mais là, v'ian! comme quand vous tirez un coup de fusil.

— Bh bien ! quelle est cette réponse ? il avait certes le droit de la faire très-méchante pour se venger.

— Msieu le curé, au respect de vous et de toute la compapie, si j'en suis capable, il a dit k Giboulot en le regardant de quart (4) : — Pas de père? J'en ai plus que toi des pères; — et ça noiis a paru si drôle, si drôle, que ma foi, sans en penser plus long, nous nous sommes tous fichus k rire, et Jacques le premier, pas honteux qu'il est.

Les six curés étouffèrent du mieux qu'ils purent dans leurs serviettes l'excès d'hilarité dont ils se sentirent brusquement saisis, et quand ils eurent réussi tant bien que mal k le calmer, ils démasquèrent leurs traits qui n'exprimaient [dus que l'épanouissement naturel aux gens qui entourent une table bien servie. Seul M. Duverger avait une physionomie plus grave qu'auparavant, et il dit k Pierre qui était toujours Ik :

.~ Tu peux aller maintenant rejoindre tes camarades, mon garçon ; mais soyez tous plus sages^ autre-

(1) De tKveiai.

113 LES TBILL^BS DB 8A11IT HUBERT.

ment je vous punirais de deux noanières : en ne vous laissant plus servir la messe, et en ne vous conduisant jamais k la chasse avec moi, ce qui vous fera bien des pièces de six et de douze sous de moins dans vos poches au bout de Tannée.

Pierre s'éloigna k pas lents et la tète inclinée pour faire croire k sa résolution de se conduire mieux k l'avenir, et quand il eut échangé quelques paroles kvoix basse avec ses compagnons, ceux-ci imitèrent son attitude de pécheur repentant, et un demi-silence hypocrite remplaça la joie bruyante qui régnait quelques instants plus t6t.

Nos abbés n'auraient pas mieux demandé peut-être que de rire tout de bon de la vive riposte du petit ]ac ques, mais leur gaité aurait eu trop de témoins, et ils pensèrent avec raison qu'il était beaucoup plus convenable de la remettre k un autre moment.

Comme il restait encore deux ou trois bouteilles de Goutte-d'Or k vider en expédiant les reliefs du déjeuner, Tabbé Doucet fit observer k son confrère Sarlabous que l'occasion était favorable pour raconter k la compagnie certaine histoire curieuse dont il avait été récemment le héros.

— De quelle histoire voulez-vous parler, mon ami?

— Du coup de fusil extraordinaire que vous avez fait tout k l'heure en présence de nos confrères Bonnétain et Duverger.

— C'est une misère qui ne vaut pas la | eine qu'on s'en occupe : elle na'était déjk sortie de la mémoire.

— Mais nous serions charmés d*en enrichir la nôtre, Gibrat, Comille et moi. Allons, un peu de complaisance.

-7 Permettez que je vous fasse grâce de cette bagatelle — reprit le Gascon du ton d'un homme dont la modestie souffre k l'idée d'attirer l'attention sur lui — ces messieurs ont eu la bonté grande de trouver merveilleux un fait qui me semble k moi fort naturel, et ce serait vraiment montrer trop d'amour-propre que devons l'aire un récit pompeux d'un coup d'adresse que je recommencerai peut-être encore avant la fin de la journée. Je n'aime point k me vanter, mer chers amis, pour des choses sans importance.

— Ainsi, nous ne saurons pas ce qui s'est passé? Pour des camarades, c'est fort désagréable ; car, si dans quelques jours on nous questionne sur notre Saint- Hubert k Chapaize, nous ne pourrons répondre que très-imparfaitement.

— ]e me rends k cette observation, confrère Doucet.

444 liK9 TBILIÉM DH SAHlt BOBBaf*

Apprenez donc que sur la fin de notre première battue j'aperçois en même temps deux bécasses au-dessus de ma tête et deux lièvres k mes pieds. Je couche en joue, plus prompt que la foudre : pan! m haut, les deux bécasses tombent; pan! en bas, les deux lièvres roulent! II n'y a rien là de miraculeux k mon avis (4).

*^ Maintenant, remplissons nos verres une dernière fois, et remettons-nous en chasse — s'écria le curé de Cbapaize qui voyait que l'abbé Doucet aurait de la peine k tenir la promesse quMUui avait faite, la veille au soir, de ne rien dire qui pût éclairer le Gascon au sujet de la petite comédie qui se jouait à son bénéfice.

Tout le monde fut sur pied en un clin d'oeil, et les battues recommencèrent aussitôt dans un ordre tout semblable k celui du matin, c'est-k-dire que les six tireurs furent placés exactement de la même manière, ce qui devait amener le même résultat,

Jusqu'k la fin de la chasse, qui ne fut close que peu de minutes avant le coucher du soleil, on ne quitta plus le pâturail oii les bécasses foisonnaient comme si on les y eût semées k la main, k l'imitation de ce qui se pra-

(1) Cette explication différait de tout point de la première donnée par notre héros, mais les h&bieurs dont le sang est chaud .'ont assez 9«|et9 II 0B9 oovtraâtctioBs.

tique pour les faisans dans quelques parcs réservés de la Grande-Bretagne. Celles qui sortaient saines et sauves d'une enceinte étalent toujours retrouvées et tuées dans l'enceinte voisine, si bien que quand on en vint k faire le calcul du gibier mort, après la dernière battue, on calcula que trente-trois pièces avaient été fournies par ce canton privilégié. C'était un résultat magnifique, et en y ajoutant celui des opérations de la matinée on ar-* riva au total de soixante-quatre, dont seize lièvres.

Dans ce nombre, un chiffre rond de deux douzaines fut attribué k l'abbé Sarlabous, qui, de sa propre main, n'avait ni détaché une touffe de poil, ni fait voler un bouquet de plumes, quoiqu'il eût brûlé beaucoup de poudre et répandu énormément de plomb.

Vainqueur par ses lieut^ants, comme plus d'un grand homme qui est allé k la postérité k cheval sur le mérite d'autrui^ il respirait, avec une confiance épa^ nouie et tout k la fois modeste d'une certaine manière, la filmée de la gloire qu'il n'avait pas acquise, et il reçut tous les compliments que l'on voulut bien adresser k la sûreté phénoménale de son coup d'oeil, avec un aplomb que le lecteur n*aura pas de peine k se représenter maintenant qu'il connaît le personnage.

Ëtait-on parvenu k le tromper? C'est ce que nous âe

446 LB8 YBILUÎIS DB SAINT HUBBRT.

saurions dire avec une complète certitude ; mais toujours est-il que, de bonne foi ou non, il prit jusqu'à la fin au sérieux le rôle de triomphateur que lui avaient préparé la bienveillance du bon curé de Chapaize et Taimable complicité des autres membres de la réunion, sans en excepter Fabbé Doucet qui, tout en taquinant le Gascon sur ses vieilles histoires, avait grand soin de lui laisser toutes ses illusions sur sa prodigieuse adresse du moment.

Aussi, pédant une grande partie de la soirée qui suivit la battue, notre bomme s'abandonna-t-il avec plus de confiance que jamais à tous les rêves de son imagination cj^éatrice. Un conte n'attendait pas l'autre, et toujours le dernier dit était plus extraordinaire que celui qui l'avait précédé. Les choses en vinrent au point que le fait d'avoir tué deux lièvres d'un coup de fusil, et tout de suite deux bécasses d'un autre, ne fut plus considéré comme le plus miraculeux des Innombrables tours de force ou d'adresse qu'avait exécutés, pendant sa carrière de chasseur, Tex-aumônier du régiment de Médoc.

Il résulta de tout cela que bien qu'oh eût accordé k l'examen et à la discussion des affaires sérieuses une large place durant cette troisième veillée, elle s'écoula

LES YEILLl^BS Dl SAINT HCBBRT. 447

encore plus joyeusement que les deux précédentes, qui avaient peu laissé k désirer cependant sous le rapport de la gaité.

Après le souper on apporta sur la table, où le dessert était encore, une immense soupière d'argent pleine d'eau-de-vie en feu. Les verres furent remplis k la ronde de ce liquide flamboyant, et bientôt les fabuleuses histoires recommencèrent de plus belle sous l'influence du breuvage généreux, qui tint tous les yeux ouverts et toutes les langues alertes jusqu'à une heure presque indue pour un humble presbytère de campagne, le tout au grand scandale de Billette. La pauvre fille s'indignait k la pensée qu'elle aurait k peine fini d'enlever son couvert lorsqu'il lui faudrait commencer k s'occuper de son déjeûner, et si elle eût été évêque, pendant cinq minutes seulement, elle vous aurait, sans scrupule, interdit tous ces bons curés, sans même épargner son maître.

Quand tout le monde eut compris que le moment était pourtant venu de se retirer chacun chez soi, M . Duverger réclama un instant d'attention, et il dit k ses hôtes :

— Mes chers confrères, vous savez que je vous ai réservé, pour clore d'une manière digne de chasseurs tels que nous notre Saint-Hubert de n87, une portée de

44S LB8 inaiiBs m «âiht hubkrt.

louvarts qui sont grands comme père etmère» sij'en juge par Taudace avec laquelle les gaillards lèvent déjk la dime sur les agneaux et les oies du voisinage. Os se tiennent k une petite lieue d'ici seulement^ et il y a certitude que nous les aurons au rapport demain matin ; mais, comme il nous serait impossible de les forcer tous les cinq dans une courte journée de novembre, je vous propose, lorsque nous en aurons pns deux de bonne guerre, de tirer tout simplement les trois autres. Ds vous appartiennent autant qu'k moi, de sorte que la bande entière de ces vauriens en herbe doit succomber dans le cours de notre dernière cbasse.

Il va sans dire que de nombreuses exclamations de joie et de gratitude accueillirent ces paroles d'an sentiment si hospitalier. Le hm curé laissa le calme se rétablir, puis il reprit :

— Organisée aiHsi, notre cbasse n'en sera pas moins encore assez pénible pour les bêtes et pour les gens, car, dans cette saison, les louvarts font souvent une très-belle défense.. . Âbbé Sarlabous, ceci m'amène tout naturellement k vous demander, avec la franchise d'un ami, si vous ne désirez pas que je vous prête un cheval.

-- Un cbeval! craindriez- voos, parbasard, que je

LS8 vmhÉu DE SAiirr mtBiiv. 149

ne courusse trop vite si j'étais monté sur mon intrépide Bayard?

— Au contraire, naon ami, j'aurais plutôt peur que vous ne restassiez en arrière, malgré Ténergie de ce vaillant animal. Sauvageot, qui en prend soin, m'a dit qu'il se sentait encore un peu, ce soir, de notre rude chassé d'hier.

— Je vous rends mille actions de grâces, cher amphytrion, et je vous demanderai la permission de persister dans mon refus de l'offre courtoise que vous voulez bien me faire. Quant k votre Sauvageot, c'est un ignorant qui ne connaît rien aux chevaux de race : il prend la mélancolie de l'inaction pour l'abattement de la lassitude. Mon Bayard, retenez bien ceci, ne se fatigue jamais que du repos, et. Dieu aidant, il vous le prouvera demain de la façon la plus évidente.

— Je n'en doute pas, mon ami, et j'en serai fort aise.' Enfin, si vous changiez d'avis, je serais toujours k vos ordres. Dans quelles dispositions vous sentez-vous pour cette dernière chasse?

— Ai-je donc besoin de tous le dire? Puisque l'on doit encore faire usage des armes à feu, je compte bien vous prouver que je ne suis pas moins habile à tirer le

420 LB8 TBILLëBS DB SAIITT HUBERT.

loup qne les alouettes , les sangliers, les lièvres et les bécasses.

— Il ne me reste donc plus qu'k vous souhaiter la continuation de votre heureuse veine, et c'est de tout cœur que je le fais ; car rien ne me sera plus agréable, quand nous nous séparerons, que de pouvoir penser que vous emporterez de chez moi le désir d'être désormais de toutes nos réunions.

— Mais, ce désir, je réprouve déjà avec violence, mes chers confrères; et comment en serait-il autrement? Cette Saint-Hubert, sans aucun compliment, vaut presque les plus belles chasses que j'ai faites dans ma vie, déclaration qui a une certaine valeur dans ma bouche, eh donc !

— Pourquoi n'écririez-vous pas quelque chose làdessus? — demanda l'abbé Doucet. — Je suis sûr que nul ne serait capable de s'en acquitter mieux que vous.

— Eh bien ! je vous confie que j'ai déjà réuni tous les matériaux d'une petite relation que je compte envoyer à mon ami le duc de Brancas. Ce digne seigneur est capable d'en parler au coucher du roi, et les chasses, aussi bien que l'hospitalité de Chapaize, seront la nouvelle de la cour pendant vingt-quatre heures.

— Mais vous nous communiquerez d'abord votre

LIS YBILLltlS DB SAINT BUBBRT. 424

travail? — reprit M. Duverger, qui ne perdait pas une occasion de dire un mot aimable. — Vous comprenez que, dans la conviction où nous sommes tous que vous maniez aussi bien la plume que la parole, nous soyons impatients de vous lire.

— Oh ! je n'ai aucune prétention pour mon style, cbers amis, bien que Tillustre M. de Buffonaiteula bonté de me conseiller de cultiver les lettres, m'assurant que j'y aurais quelque succès... mais la gloriole sied mal aux boromes de notre profession , et, malgré les exemples donnés par les Bossuet, les Fénelon, et d'autres encore, je pense qu'il ne doit demeurer du prêtre, après son passage sur la terre, que le souvenir des services qu'il a rendus k l'humanité souffirante, etrienpltis.

Comme on se levait de table en ce moment, pour faire la prière en commun, l'abbé Doucet se pencha k l'oreille du maître de la maison, et lui dit k voix basse :

— Je commence k croire, comme vous, qu'il y a beaucoup de bon en lui, car il vient de prononcer Ik une belle parole avec un grand air de sincérité.

Qaatrtènie loomee.

Cette quatrième journée de la réunion synodiale et

cynégétique de Chapaize tombant un samedi, il avait été

convenu, la veille, avant de se séparer, que Ton s'arrangerait de manière à terminer la chasse du lendemain assez tôt dans l'après-midi pour permettre k chacun des cinq curés, qui étaient tous plus ou moins éloignés de leurs pénates, de retourner chez lui le soir même. Il n*eût convenu k aucun d'eux, soit de parti pris, soit par imprévoyance, de s'abstenir de Vaccomplissem^t rigoureux des devoirs du dimanche dans sa paroisse.

424 LBS VEILUbS DI SAIIIT BUBBRT.

Ce fut Tabbé Cornille qui, en sa qualité de doyen, célébra la messe de ce dernier jour, sur la demande que lui en avait faite Biliette, au nom de son maître. Forcé de se rendre, au milieu de la nuit, et dans un hameau situé à une grande lieue du village, auprès d*une de ses ouailles en danger de mort, M. Duvei^er, ainsi qu'il l'avait prévu et annoncé avant de partir, n'était pas de retour au presbytère au moment où ses botes l'avaient quitté pour se diriger vers l'église.

Quand ils y rentrèrent après la messe, Sauvageot, qui préparait, avec l'aide de Goupillon, les chevaux dans la cour, leur dit que M. le curé n'était toujours pas revenu de son excursion.

Une demi-heure plus tard, il en était encore de même, et cela commençait k devenir inquiétant au point de vue du succès de cette fameuse chasse de clôture, k laquelle tout le monde attachait une sérieuse importance, puisqu'elle devait être la plus amusante des quatre, k en juger parla résolution que M Duverger avait prise de la réserver pour le bouquet de sa Saint-Hubert de l'année 1787.

L'attente est peut-être encore plus pénible pour les chasseurs que pour les amoureux, aussi les figures s'alongeaient-elles à mesure que le temps s'écoulait.

LB8 VEULiBS DB SAINT HÙBBHT. 4^5

Cependant, bien cpie BiUette eût déjà exbibé deux ou trois fois sa face grondeuse k la porte de la pièce où se tenaient les curés, en leur demandant s'il fallait mettre sur table le déjeuner, prêt depuis longtemps, ils avaient toujours répondu, sans la moindre hésitation, <iu'il leur semblait convenable d'attendre pendant quelques minutes encore.

Impatientée de ces lenteurs, la vieille servante se présenta de nouveau, non pas pour savoir si on lui permettait enfin de servir, mais pour annoncer que c'était servi. Elle ajouta aussitôt, comme pour prévenir toutes les objections qu'on pourrait lui faire, qvm son msâtre lui ayant donné l'ordre d'agir en son absence comme s'il était présent, elle n'avait plus a consulter personne; qu'elle ne voulait pas, d'ailleurs, s'exposer k recevoir des reproches pour le compte d'autrui ; que M. le curé était un homme tout k la bonne franquette, qui détestait les cérémonies, et enfin que Rameau, venu au presbytère une grande heure avant le jour pour prendre son limier, lui avait positivement dit qu'il ne répondait de la réussite de la chasse qu'autant que l'on n'attaquerait pas trop tard dans la matinée.

Les bons curés, qui étaient tous plus ou moins accoutumés k plier sous le despotisme de leurs servantes.

se reodireiit k ces excellentes raisons, et ils se dirigèrent docilement vers la salle à manger, maintenus dans Tobéissance par le regard flamboyant de Billelte, dont les terribles éclairs ne cessèrent de les menacer que quand ils furent tous les cinq k table, h serviette sous le menton et la fourchette k la main.

Le déjeûner, que les convives baissèrent k dessein traîner un peu en longueur, afin de concilier leur déférence pour les ordres de la vieille servante, avec leur désir de ne pas manquer d'égards envers leur hôte, le déjeûner — disons-nous — était très-avancé quand M. Duverger rentra. Or, comme il n'y avait plus une minute k perdre pour arriver k l'heure convenue au rendezrvous indiqué par Rameau, notre curé avala k la hâte, et sans même s'asseoir, une couple d'œufs frais, qu'il arrosa d'une double rasade de vieux vin de Bour* gogne , et^ e& débiitive, il se trouva prêt k enfourcher son infatigable Sans-Souci, qui l'avait déjk porté pendant son expédition nocturne, en même temps que ses compagnons montèrent k cheval

Comme c'était, ainsi que nous l'avons dit, le jour de la clôture, le bouquet de cette Saint-Hubert, Tune des plus belles que l'on eût faites k Chapaize depuis plusieurs années, on sortit en grande pompe de là cour du

presbytère, sox accords joyeux des fanfares qne sonnaient tous les veneurs, k Texception de Talibé Sarlabous, qui avait cependant une énorme trompe toute neuve sur l'épaule. Quand on eut dépassé les dernières naaisons du village, dont tous les habitants étaient sur les portes pour voir défiler la petite troupe, celle^l prit le galop, qu'elle ne qnitta plus que quand elle fut arrivée aux abords du rendez-vous.

Pendant le trajet, notre Gascon s'était attaché aux pas deTabbé Bonnetain, qui lui avait paru encore mieux disposé que tous les autres k écouter patiemment ses fanfaronnades et k ajouter fol k ses contes. Il va sans dire qu'il abusa largement de l'apparente crédulité du bonhomme, qui, au fond, n'avait d'autre avantage sur ses confrères que de rire en dedans de tout ce dont ils riaient fhmchement en dehors. La nature* l'ayant créé moqueur, et la religion l'ayant rendu indulgent, il se tirait d'affietires en dissimulant son penchant k la raillerie, de manière k ne jamais blesser les personnes affligées de quelque ridicule saillant.

Les veneurs atteignirent le rendez-vous au moment où Rameau y arrivait de son côté, et cette exactitude fut considérée par tout le monde comme un présage favorable.

428 LES TBILLiiS Dl SAINT HUBBBT.

Ainsi que M. Duverger l'avait annoncé la veille au soir, les cinq louvarts étaient remis avec certitude dans une enceinte peu éloignée et d'une quête assez facile, surtout si on la comparait au formidable buisson d'épines d'où l'on avait eu tant de peine k débusquer le farouche Mandrin au moment de la première attaque.

De plus, les deux vieux loups ayant déjk rompu tout k fait leurs liens de famille avec les jeunes, qui étaient en âge de se suffire k eux-mêmes désormais, on n'avait pas k craindre que la meute fût entraînée au loin par le père ou la mère, comme cela arrive souvent quand la saison est moins avancée, et que les louveteaux sont encore k la mamelle et k l'école primaire delà maraude.

11 y avait donc dix chances pour une que la chasse serait amusante d'un bout k l'autre, et qu'elle laisserait des souvenirs plus agréables encore que celles des jours précédents.

Le rapport fait et religieusement écouté, le curé de Chapaizedit à ses hôtes rangés autour de lui k l'entrée d'une large cavalière qui conduisait directement à la brisée de son piqueur :

— Vous savez, messieurs, ce qui a été décidé hier soir entre nous : on forcera d*abord les deux premiers louvarts successivement lancés, et ensuite on tâchera de

LB8 YBILLltES DB SAINT HOBBIIT. 429

tuer les trois autres. Le canton où ils se tiennent, k vingt minutes d'ici, est également favorable k ces deux genres de chasse, et pour peu que notre patron saint Hubert nous soit propice, nous aurons fini d'assez bonne heure pour que chacun de vous puisse regagner sa paroisse après dîner... D'ailleurs, si je ne me trompe, nous devons avoir de la lune jusqu'à minuit.

Les cinq curés manifestèrent leur approbation par quelques paroles cordiales, et M. Duverger poursuivit, avec Taccent affectueux d'un maître de maison qui ne voit pas approcher sans tristesse le moment où il lui faudra se séparer d'hôtes dont la présence sous son toit lui est agréable :

— Je regrette vivement, mes chers amis, que ce soit déjà demain dimanche; car sans cela j'espère bien que nous ne nous serions pas quittés encore... Enfin nous pourrons recommencer dans peu de semaines si te G/œur vous en dit comme k moi, et alors convenir d'avance que cette fois vous serez tous rendus k Chapaize dès le lundi matin.

— Fixez dès k présent la date de cette seconde réunion, très-aimable confrère — s'écria l'abbé Sarlabous — et je vous jure, pour ce qui me regarde, que je serai exact au rendez-vous que vous nous donnerez, quand je

430 LBft VmLLili Dl SAniT lUBERT.

devrais traverser les mers pour arriver jusqu'à vous.

-^ Et nous aussi ! et nous aussi ! — répétèrent en cœur les abbés Bonnetain, Cornille, Doucet et Gibrat — puisque nous sommes malheureusement obligés de nous débander aujourd'hui, cciisolons-nous par la promesse de nous retrouver bientôt.

— Eh bien ! mes amis — reprit le curé de Chapaize, dont l'attitude et le sm de voix annonçaient qu'il était doucement ému de ces témoignages évidents du prix qu'on attacliait aux charmes de son hospitalité — nous conviendrons de nos fiûts k cet égard avant de boire le coup de rétrier ; mais en attendant je prends acte de vos engagements... Rameau, passe devant avec tes chiens, et découpl(»s-les tout de suite : j'ai bâte de savourer à mon aise la délicieuse musique qu'ils feront çoœsm d'habitude sur leur animal de prédilection... Foule cependant le bois sans mener trop grand bruit, car oes gaillards de jeunes loups sont quelquefois aussi malius que les vieux dans cette saison. Du silence, mes^ sieurs.

Moms d'une demi-heure après, les cinq louvarts ^meot sur pied dans Venceinte où Rameau les avait remisy et bientôt, grâce k l'activité et au savoir-faire de ITabbé Ouveig^ et de ses hôtes, on avait séparé l'im

IMS NWUJmA W BÀim IIIBBRT. 134

d'eux de ses compagnons; et la meute, en an clin d'œil ralliée sur lui, le menait rondement, bien qu'il ne parût pas disposé à prendre un grand parti.

Heureux veneurs des environs de Paris, à qui la Providence- prodigue ses bienfaits avec une largesse sans pareille, vous devez cependant être tourmentés parfois d'un vague sentiment de regret, au milieu de vos eni* vrements sans nombre et de vos triomphes si enviés par vos coQfrères de la province I Vous avez à votre dis*, position le n^jestueux dix-eors, et roi pacifique de nos forêts, l'élégant cbevreuil, le sanglier, un peu abâtardi peut-être par le voisinage d'une civilisation avancée, le faisan, cette brillante mosaïque de plumes, objet de l'é* temelle convoitise du chasseur départemental, qui ne le connaît que pour lavoir contemplé avec ébahissement aux étalages des marchands de comestibles ; vous possédez encore, pour vos menus plaisirs, la race prolifique du lapin, grâce k laquelle les chats de vos portières sont moins exposés aux traquenards des fabricants de gibelotte ; mais ce qui vous manque dqniis la fin du moyen ^e, et ce qui vraisemblablement vous manquera toujours désormais, pauvres privilégiés que vous êtes ! ce sont ces familles de bandits en herbe qui mettent autant dô bonne voi^nlé à se laisser prendre, que leurs

132 LBS VBILUtBS DB SAINT HUBERT.

rusés parents déploient d'astuce et de vigueur pour échapper à toutes les poursuites et éviter tous les pièges. Si vous n'êtes étranger à aucune des fortes émotions que procure la mort d'un cerf loyalement pris après avoir été vigoureusement chassé, vous ne pouvez que soupçonner très-imparfaitement le charme qu'on trouve k sonner quatre ou cinq fois l'hallali debout ou par terre pendant une belle matinée d'automne, alors que le soleil, k demi voilé, est doux sans être brûlant, et que la verdure des vieilles futaies étincelle de mille couleurs éclatantes. Nul de vous ne sait non plus, sinon pour l'avoir entendu dire, ou lu dans quelque vieux traité de vénerie, que le louvart est^un animal qui ne ressemble k aucun autre. Innocent et fripon k la fois, ignorant et insoucieux du sort qui le menace, il a plutôt l'air de jouer avec la meute qui se dispose k l'étrangler, que de songer à fuir sérieusement devant elle. 11 a tout ensemble la séduisante gentillesse du chat et la bonhomie câline du chien ; aussi croit il toujours qu'on plaisante avec lui jusqu'au moment où les crocs acérés de ses persécuteurs, qu'il prend naïvement pour des camarades bien intentionnés, s'enfoncent dans sa chair délicate encore. S'il montre les dents, c'est sans colère ; si, serré trop de près, il se retourne pour repousser les

LES VBILLiâiBS DE SAINT BDBBHT. 433

familiarités un peu trop grandes de la meute qui le presse, son œil ne cesse pas d'être caressant et joyeux. On s'attendrirait presque sur sa destinée, si Ton ne se disait tout bas, en le voyant se conduire ainsi, que peu de mois suffiront pour transformer cet aimable drôle, aux gracieuses gambades et aux regards presque tendres, en un brigand sans pitié, l'inquiétude du bameau isolé, et l'effroi de la ferme pendant les longues et sombres nuits de 1 hiver, alors que la neige couvre la campagne et que le vent du nord mugit tristement.

Ne serait-ce pas quelque réflexion de ce genre qui rend certains séducteurs de profession insensibles jusqu'à la férocité ? Que leur importe la perte d'une jeune fille pure comme les anges? ils pensent qu'un jour viendra bientôt oii elle sera vicieuse comme le diable.

M. Charles Brosse, de Cormartin, qui restera longtemps encore l'orgueil des veneurs bourguignons, me disait, il y a de cela une vingtaine d'années, k une halte de chasse dans la forêt de Gergy, où nous venions de prendre trois louvarts en moins de quatre heures :

— 11 m'est impossible d'admirer TAngleterre. Dn pays où il n'y a pas de loups n'existe pas pour moi : c'est absolument comme un bal où il n'y aurait que des douairières en turban jaune. La course au renard de

434 LES flIliLte R tAINT HOllHT.

DOS voisins d'Outre*Mancbe est de la cbasse comme leur magna caria ^ est de la liberté. Les Anglais s'amusât de Tune et sont fiers de l'autre ; cela prouve qu'ils tiennent plus aun mots qu'aux choses, grand bien leur fasse.

Je reviens maintenant k nos braves chasseurs des bois de Cbapaize, que j'ai laissés dans toutes les joies d'un lancer heureux.

S'il est vrai, comme l'a écrit un obscur voltairien, dont le nom oublié de la postérité ne me revient pas en ce moment ; s'il est vrai — dis-je — que saint François-d&Sales soit revenu de l'autre monde pour avouer qu'il avait fait quelques jours de purgatoire en punition du péché d'avoir respiré le parfum d'une rose avec trop déplaisir, il doit être bien plus vrai encore que nosbons curés duCharolais auront été punis beaucoup plus sévèrement pour l'ivresse k laquelle ils étaient en prcHe pen^ daiit qu'ils suivaient Texcellente meute de l'abbé Du* verger. Le petit drame dans lequel eelle-ci jouait le principal rôle avait pour théâtre un canton de bois uoî^ sonore et percé de nombreux et larges chemins; il était donc impossible de perdre un seul instant cette diasse

(1) Gnnde cltarte«.

LIS YlILliBS DB SàOtT lOBIlT. 435

que tout favorisait, et qui d'ailleurs tournât toujours sur elle-même comme un tableau mouyant. À chaque minute le louvart se présentait k l'improviste devant les veneurs, et passait insolemment sous le pavillon de leurs trompes, sans plus s'inquiéter des fanfares qu'on lui cornait dans les oreilles pour lui faire perdre la tête, que des coups de fouet qu'on lui alongeait de tous les côtés pour l'obliger k accélérer sa course. Quelquefois on croyait qu'il s'était décidé enfin k prendre del'avance, et, tout au contraire, on l'apercevait au beau nûlieu des chiens faisant le gros <ios comme un matou de bonne humeur, mordillant sans colère celui-ci et celui-lk, et, en ^mme, ayimt plutôt l'air d'appartenir k la société que d'être destiné k devenir prochainement sa victime. L'abbé Sarlabous, qui voyait bien, a l'innocence de ce petit manège, qu'il lui tomjDait Ik du ciel une merveilleuse occasion de se montrer brave k bon marché, s'a«bandonnait k sa jactance habituelle en toute liberté. Du haut de son intrépide Bayard, lequel, par parenthèse^ ne galopait plus que sur trois jambes plus ou moins avariées, il accablait le pauvre adolescent de ses sarcasmes, et proposait fièrement de mettre pied k terre pour le saisir k la goi^e et lui couper les oreilles, li va sans dire que son confrère Doucet ne laissait passer au-

436 LES VBILLl^BS DE SAINT HUBERT.

cune de ses bravades sans la relever, et que les rires de toute l'assistance se mêlaient par intervalles aux cris incessants de la meute, toujours plus chaude de gueule à mesure que le dénoûment approchait Et les fanfares allaient leur train, répétées par tous les échos d'alentour , et les propos joyeux, les plaisanteries de bon aloi se succédaient sans interruption : M. Duverger avait donc eu raison de dire que cette quatrième journée terminerait dignement sa Saint-Hubert de 4787.

Au bout d'une heure de cette ivresse , le louvart , épuisé de fatigue, eut la malheureuse idée de se coucher sur le dos pour jouer plus k son aise avec les chiens, et ceux-ci ne se firent aucun scrupule de l'étrangler four de bon, comme disent les écoliers.

— A vous d'entonner l'hallali, mon cher Sarlabous — cria le curé de Chapaize en arrivant au galop sur le champ de bataille.

— Mon ami, je suis forcé de décliner cet honneur : mon médecin m'a défendu de sonner jusqu'à nouvel ordre. 11 prétend qu'une blessure que j'ai reçue en pleine poitrine dans les guerres d'Amérique, pourrait bien...

— Alors pourquoi vous embarrassez-vous de cette immense trompe? — interrompit l'abbé Doucet.

—C'est pour le décor, mon cher ; mais, si vous l'exi-

LB8 VBILLtfBS DE SAINT HUBBRT. 137

gez, je ne suis pas bo r.me k reculer devant une fanfare au moins, et dût-il m'en coûter la vie tout de suite...

— Non ! non ! — reprit avec chaleur M. Duverger — et nous remplacerons la marque de distinction que je proposais de vous accorder, par une autre plus flatteuse encore... Rameau, tu vas attacher sur la croupe du cheval de monsieur l'abbé Sarlabous l'animal qui vient d'étrorforcé, et nous nous occuperons immédiatement d'en chercher un autre. Dépêche-toi, mon garçon.

Le louvart mort fut mis en porte-manteau derrière le Gascon, dont la physionomie était d'un épanouissement extraordinaire, et la meute ramenée dans i'enceinte en eut bientôt lancé un second, qui fut pris en moins de temps encore que le premier, par suite d'une circonstance ()ue je vais raconter.

Ce second louvart, qui' se croyait sans doute plus ro buste que son frère, ou était plus audacieux, eut la fantaisie très-singulière pour une bête de son espèce de débûcher en plaine comme un vieux loup qui sait de quoi il est capable en fait de vigueur etd'agilité. D'abord sa hardiesse lui réussit assez bien, car il parvint k mettre entre la meute et lui une certaine distance. Mais bientôt les chiens, qui ne le perdaient pas un seul instant

de vue dans sa course rapide k travers des champs dé-

438 LES VBILLÉCS DS 81INT HUBSaT.

pouillés de leur récolte, le rejoignirent.; quelques-uns même lui coupèrent les devants, et alors, cerné de tous les côtés, il ne lui resta plus que la ressource désespérée de s'acculer dans une haie et de se défendre tout de bon avec ses dents enfantines, ce qui ne lui procura d'autre avantage que de voir se prolonger son agonie.

Pour ne rien perdre de cette nouvelle phase de la chasse, les veneurs qui, jusqu'à ce moment, s'étaient bornés h suivre au petit galop, avaient été obligés de presser les mouvements de leurs mcmtures. 11 résulta de cette accélération de vitesse dans leur marche, quel'infortuné Bayard, déjà épuisé par ses efforts de l'avantveille et ceux du jour, mais soutenu dans cette lutte suprême par la généreuse chaleur de son sang, ne voulut pas rester en arrière, lise tint donc toujours sur la même ligne que ses camarades, eu tête desquels Sam-Smid volait comme un papillon, et même il parvint plusieurs fois à devancer le vaillant successeur de l'illustre Ra gotirij le tout à la grande satisfaction de son maître, qui s'écriait de temps en temps en se dressant avec orgueil sur ses étriers :

~- Messieurs, messieurs, admirez donc noon valeureux Bayard, je vous en prie ! ce n'est pas assez de

dire qu'il dévore Vespace : il fend Tair comme une flèche.

-— C'est vrai qu'il a beaucoup de cœur — répondit le bienveillant M. Dnverger.

— Et moi qui pensais quMl eût vieilli ! — reprenait le Gascon — quelle grossière erreur! il est plus jeune que jamais. .. si jeune mes amis, que je n'en verrai pas le bout (1).

— Dispensez-vous néanmoins de le pousser comme vous le faites, mon cher confrère, — disait l'abbé Gibrat dont le cœur était excessivement tendre pour tous les animaux qu'on ne peut tuer avec un fusil ou forcer avec des chiens courants.

— Que je me dispense de le pousser? mais je n'y soDge vraiment point : tout au contraire, je voudrais qu'il se modérât un peu.

— Alors, retenez-le.

— Je le tenterais eiiy^m^Qtquelqu'unplusïï'y parviendrait pas mieux que moi. Une fois lancé, ce n'est plus m cheval, c'est un ouragan décbainé par la main de Dieu.

(1) Il faut prononcer boute. Voir la note placée au bas (Tune des

440 LES TEILL^BS DE SAINT HUBERT.

— Je crains fort cependant, mon ami, que par excès de courage il n'en fasse plus qu'il ne peut.

— Et je vous soutiens, moi, mon lr6s-cher, qn'il me portera ce soir à ma demeure au petit galop. Depuis que je le possède, je ne Vai pas encore senti aussi vigoureux.

— Je remarque pourtant en lui un très-fâcheux symptôme : son œil est injecté de sang.

— Je voudrais bien voir qu'il ne le fût pas, cber confrère. C'est l'ardeur du combat.

— De plus, sa respiration sort pénible et bruyante de ses naseaux dilatés outre mesure.

— C'est le souffle puissant de l'héroïsme contenu. Les chevaux de race illustre se distinguent tous par cette particularité : on les croit poussifs, ils sont tout simplement plus généreux que les autres. Un g ?ntilhomme ne se comporte pas dans le péril comme un pied-plat.

— Je vous préviens aussi que son flanc bat avec une violence du plus fâcheux augure.

— Eh donc! croyez-vous que mon cœur ne batte point beaucoup plus vite que de coutume? c'est l'émotion toute naturelle que produit l'attente de la victoire.

— Je penserais plutôt — faisait observer l'abbé Dou-

LES YEILLliBS DE SAINT HUBERT. U4

cet avec le fin sourire d'une douce malice — que c'est le pressentiment de l'immortalité... qu'en pensezvous?

— Ce valeureux Bayard en est bien capable, et je goûte beaucoup votre judicieuse remarque — reprenait le trop confiant Sarlabous, k qui ses prétendus succès des jours précédents avaient tourné la tête jusqu'à ne plus s'apercevoir qu'on se moquait de lui chaque fois que l'occasion s'en présentait.

Ce fut en devisant de la sorte que les veneurs, qui serraient la meute de près, atteignirent l'endroit oii le second louvart allait bientôt rendre le dernier soupir au milieu des chiens.

C'était une petite prairie, basse et marécageuse, dont le sol, détrempé par les pluies d'automne, offrait moins de résistance que la plaine un peu caillouteuse que les cavaliers venaient de traverser.

Ils entourèrent le champ de bataille en sonnant l'hallali par terre, avec un merveilleux ensemble, et tous les chevaux, plus ou moins haletants, durent rester immobiles, les pieds enfoncés dans la vase jusqu'au dessous du paturon.

Tout à coup, l'abbé Duverger éloigna brusquement de ses lèvres l'embouchure de sa trompe et s'écria

444 LB8 VBtLLliBS DB ftAIHT HUBBRT.

aimables qualités? Ta vigueur, ta légèreté, ta grâce incomparable, ta beauté-sans pareille et ton attachement k ton maître ! Il me semble encore te voir t'élancer dans la carrière au bruit des applaudissements de la foule qui prévoyait d'avance que tu l'emporterais sur tous tes rivaux ! Et comme tu étais fier de m'appartenir !... ah 1 mon cœur se brise quand je pense que tu vas, dans quelques heures, servir de pâture k ces loups dont nous exterminons la jeune famille, et qui se vengeront de notre cruauté en mutilant ton corps si admiré jadis... enfin tu as succombé au champ d'honneur comme un héros que tu étais, et c'est pour moi une petite consolation que de pouvoir me dire, avant de nous séparer pour toujours. ..

— Mon cher Sarlabous — interrompit l'abbé Doucet, qui, depuis quelques instants, faisait de terribles efforts pour ne pas éclater de rire — je serais bien heureux si j'étais sûr qu'après ma mort mon oraison funèbre sera prononcée par vous quelque part, vous avez la véritable éloquence du panégyrique, mrn cher ami.

— Eh bien! désignez-moi pour faire le vôtre, et je vous promets que si je ne meurs pas avant vous votre vœu sera exaucé.

Le bon curé de Chapaize^ qui vit que son confrère

LB8 VBILliES DE SAINT HUBERT. U5

Doucet se disposait à ouvrir la bouche pour décocher une nouvelle épigramme au Gascon, se hâta d'adresser k celui-ci quelques paroles obligeantes, pour lui exprimer la part qu'il prenait au chagrin que devait lui causer la perte d'un animal doué d'autant de qualités que le pauvre Bayard.

— Heureusement, — reprit l'ex-aumônier du régiment deMédoc -- que j'en ai encore deux meilleurs dans mon écurie : ma Dévorante et mon Tranche-Montagne.. . je vous amènerai ce dernier un de ces matins, et vous en serez vraiment émerveillé. 11 n'a pas la fougue de Bayard, mais il lui est trè&supérieur sous d'autres rapports.^

L'abbé Doucet se pencha à l'oreille de M. Comille, qui se trouvait k côté de lui dans le cercle que formaient les veneurs autour du cheval mort de fatigue et du louvart étranglé, que les chiens mordillaient toujours en grondant, et il lui dit k voix basse :

— Voilk comme il parlerait de moi le lendemain du jour où il aurait prononcé mon éloge en chaire...

— En attendant, mon pauvre ami, vous voilk démonté

pour le reste de la journée — interrompit k son tour

M. Duverger — et nous n'en sommes encore qu'k la

moitié de notre tâche tout au plus.

44ê LES ?«LEiBS DE 8MHT BUBERT.

— Que cela ne vous toarateote pas, mes amis, je vous eacoiyure. Je terminerai cette chasse pedibus cum jçmbis^ et, Dieu aidant! je ne resterai pas en arrière. Dans \d pays basqu^^ où j*ai tenu garnison jadis, il m'est arrivé souvent de fatiguer les plus rokistes marcheurs du pays : vous verrez donc, après m* avoir jugé comme cavalier, de quoi je suis capable coamie piéton.

Un de& curés fit observer avec beaucoup de raison, que, puisqu'il était conv^u depuis la veille qu'on st servirait du fusil quand deux louvarts auraient ^é pris par la BQieute^ il vaudrait peutétre beaucoup mieux <|iie tout le monde suivit la chasse k pied, comme était obligé de le faire M. Sarlabous.

— On ne saurait mieux dire ! •— s'écria <» dernier — eh bien l. messieurs, admirez encore rà*propos de ce généreux Bayard. Il a attendu pour mourir que je n'eusse plus autant besoin de lui... noble animai, va! Je ne me consolerais jamais de ta mort s'il ne me restait pas ma Dévorante, mon Tranche-Montagne et quelqiies autres. Partons, mes amis.,, ce spectacle me brise le cœur... Confrère Duveqger, vous aurez bien la bonté d'envoyer quelqu'un pour prendre la selle, la bride et même les fers de ce pauvre amL

On laissa dans la plaine les ^pouilles juortelles du

ttoderne ftossmante passé à l'état de demklieu, et l'on regagna le fourr<i du matin, dans lequel il devait rester encore trois louvarts sur les cinq que Rameau avait détOBrnés, sans avoir cormaissanoô des vieux qui auraient pu les entrainer au loin.

Akisi qae cela venait d'être arrêté, le trajet se fit pédestrement, chaque cavalier tenant sa monture par la bride, et quand on eut atteint l'enceinte que Ton allait fouler pour la troisième fois, les cbevaax, tous attHcbés solidement k des branches, furent laissés sous la garde d'uB paysan que Jf . Duverger avait recruté en chemin.

— Ces pauvres bêtes — dit l'abbé Sarlabous avec l'accent de la campaissi^^n -^ ne seront pas fâchées ée ce petit repos; car, encore un peu^ elles aaraient totites &it comme imon Bayard. . . il ne leor a manqué pour <$ela qn^ûe l'égaler en excès d'ardeur.

Cette nouvelle gasconnade, bien que plus forte peut^ être que toutes les autres, ne fut cependant relevée par personne, parce que les dbAem, qui étaient rentrés d'euxr^mêmes dans la demeure des louvarts, commençaient k rapprocher l'un d'^euK «huadement, et après 4|fielques minâtes de reoherebes dans les bruyères foulées par lui, ils le mirent lent de bon sur pied et le poostsèraat irigo^eeuseoMBt.

448 LIS VBILLllKft DB SAIHT HIIBBET.

Les veneurs se dispersèrent alors deux par deux dans différentes directions, pour essayer de le tirer au passage.

Notre hâbleur aurait bien voulu prendre encore pour son compagnon l'abbé Bonnetain, qui était par son âge et sa corpulence le moins alerte de la bande très-probablement; mais le curé de Cbapaize lui ayant proposé de lui servir de guide et de lui montrer les meilleurs postes, force lui fut d'associer ses courtes jambes aux longues échasses de son hôte, ce qui devait nécessairement l'obliger à faire trois pas précipités pour chacune des grandes enjambées de M. Duverger, dont l'agilité comn^ marcheur était proverbiale dans toute la province et même au loin.

Bien que l'anuBal lancé en dernier lieu se bornât pour toute défense k imiter, dans ses courtes randonnées, un levraut qui entend pour la première fois les cris d'une meute, les tireurs durent, avant de trouver une bonne occasion de lui envoyer un coup de fusil» se donner beaucoup de mouvement sans toutefois parcourir une grande étendue de terrain.

Le hasard favorisa l'abbé Doucet. Ayant remarqué, grâce k la prodigieuse finesse de son ouïe, que le louvart passait et repassait toujoursdans une petite coulée

L£8 VBILLISbS W SkUXT HUBERT. 449

qu'il connaissait d'ancienne date, il alla s'y poster et lui planta une balle au milieu du front.

Au bruit delà détonation de son arme, k laquelle suc^ céda immédiatement une éclatante fanfare, tous ses camarades s'empressèrent de quitter leur poste pour le féliciter.

Pendant que les curés examinaient la bête tuée, en faisant tous les commentaires usités en pareille circonstance, et que Rameau remettait ses chiens en quête pour la quatrième fois, M. Duverger s'approcha du Gasc(H], et lui dit :

— Cest maintenant votre tour, mon cher Sarlabous : sur les deux louvarts qui nous restent, il y en a au moins un qui doit mourir de votre main.

— Je suis k vos ordres, mon ami ; mais je vous avertis d'avance que ce sera'uniquement pour vous être agréable à tous. Autrement, pour ce qui me regarde, je préférerais me renfermer dans l'obscurité d'un rôle modeste, k partir de ce moment. Vous n'avez que trop favorisé déjk mon penchant k l'orgueil, depuis quatre jours, et je craindrais...

— Je n'accepte cette excuse que si vous en avez encore une autre.

— Et laquelle supposez- vous que je puisse avoir?

4^ LB8 'tMLiB9 «B 8Aiii>r'«innRr,

— Due trts-fiataTélle : un pêtt de fatig».

— Moi, fatigué ! ee serait dotnc pour It première fois de ma vie? le ne tous laisserai certainement pas une semblable opinion sur nion compte, et je suis, poar tout ce qae vous voudrez, k virtre disposition incontinent,.. Ah I voilà justement la meute qui fait eûtendre deuoureausa délieieose ntrasique.*. Moi^ falâgné! je me sens capable de vous suivre au bout du monde, et de tuer tous tes loups qœ nous reoeeiiitrerons sur notre ctremin, eb donc !

L'abbé Duverger , voyant un homme dé si) konne volonté, crut sincèrement que sâ vigueur physique répondrait k la confiance qifil avait en lui-*mème, et que, dès lors, il n^était nuBement nécessaire de le ménager.

Or, comme il connaissait un passage trës-^ftr, à un quart de lieue environ de l'endroit où ils se trouvaient, le Gaiscon et lui, il lui fit signe de le ^vre^ et il» prirent tous les deux leur ogrurse de ce côté.

Les voitk'donc partis, s^|>entant le • terrain avec la rapidité de coquins qui ont des gendarmes k* leurs trousses, tantôt se glissant sous les gaulis pmr OMper au court, tantôt longeant les chemins pour alter phis vite, franchissant les haies, les fossés, et ne s'arrétant pas une seconde pour reprendre haleine.

LI» 'WtULÉM» DB 8A0T nFRlIf. 181

Le pavnrre Gascon suait, soafBait, haletait, brcmbait et tombait même parfois, mais pour se relever aussitôt.

L'idée tui vint k plusieurs reprises d'abandonner la partie en avouant qu'il ne se sentait plus de force k la continuer plus longtemps avec un partner aussi bi^ jambe : la vanité l'emporta toujours, et ce fut grâce à elle qu'il put se maintenir k huit ou dix pas derrière son infatigable compagnon, jusqu'au montent où celuici s'arrêta brusquement sur la lisière d^un taillis épais, dans rattitude d'un homme qm écoute.

Quand il eut prêté l'oreille pendant quelques secondes, il invita, par un geste impérieux et expressif, l'abbé Sarlabous k se placer sans retard le ventre au bois, et k se tenir prêt k tirer.

Le bienveillant curé savait qu'k la chasse il y a de temps en temps des hasards heureux pour les plus maladroits, et il souhait<nit vivement que son ami eût enfin un succès de bon aloi dont on pourrait !e féliciter en toute sûreté de conscience.

Les chiens n'étaient plus qu'k une faible distance, et venaient en droite ligne entre l'abbé Duverger et son voisin.

Ce dernier écarquillait les yeux k se fendre les paupières, et il écoutait de toute la puissance de son ouïe.

459 LB8 TEILL^BS DE SAINT lUBERT.

Malheureusement la rapidité de sa course^ en lui faisant monter le sang k la tête, avait jeté un tel trouble dans ses organes, que sa vue était aussi incertaine que celle d'un paysan qui sort du cabaret, le dimanche, après avoir bu de Te au pendant toute la semaine, et son tympan aussi assourdi que si tous les tambours du régiment de Médoc eussent battu la générale dans la boite osseuse de sa cervelle.

Il résulta de cette perturbation de ses sens, qu'il n'aperçut l'animal chassé que quand il fut littéralement face k face.avec lui.

Il lui jeta, avec la précipitation de la maladresse, augmentée du trouble de la surprise, ses deux coups de fusil, dont le second se confondit avec la détonation de l'arme du curé de Chapaize, qui avait compris que le moment n'était pas favorable pour renoncer k sa politique d'obligeante intervention.

Sans elle, le louvart rebroussait chemin, et allait se faire tuer ailleurs, ce qui eût été fort désagréable.

Quand la fumée de cette petite fusillade se fut un peu dissipée, l'abbé Sarlabous, dont l'esprit commençait k se rasseoir, eut la satisfaction de reconnaître que la béte, frappée mortellement, achevait d'agoniser sous la dent meurtrière des chiens de tête qui s'étaient déjk préci-

LES YBILL^BS DB SAINT H6BBET. 453

pités sur elle, tant ils la serraient de près depuis le moment où ils l'avaient lancée.

Inutile d'ajouter que le Gascon crut franchement, pour cette fois, l'avoir tuée, et que M. Duverger, qui s'était hâté dé le rejoindre, eut encore la délicatesse de ne pas le détromper.

Il trouva le prétendu vainqueur bien moins triomphant d'attitude qu'il aurait dû l'être après ce nouveau succès, dont il paraissait cependant convaincu, et il lui demanda ce qu'il avait pour rester aussi froid au milieu de son trioniphe.

— J'ai, mon ami , — répondit-il d'une voix k peine intelligible, tant sa respiration était gênée dans sa poitrine—qu'il me semble que c'est assez de plaisir et de carnage pour un jour.

— Nous aurons bientôt fini maintenant, et vous avez dû voir que cette fois cela n'a pas été long.

— D'accord ; mais pourquoi ne laisserions-nous k cette pauvre mère louve un de ses enfants pour la consoler de la perte des autres ?

— Et qui consolera les brebis k qui ce jeune drôle enlèvera leurs agneaux plus tard, si nous ne l'exterminons pas aujourd'hui comme ses camarades ?

— D'autres temps d'autres soins — répliqua languis-

sammeat le Gascon en cherchant l'appui d'an chêne pour se soutenir — au surplus, mon cher curé — poorsuivll-il — je n€f trouverai nullement mauvais que vous allie/ tous, si cela vous anmse, égorger cette cinquième victime ; moi, je préfère tout simplement regagner le logis en disant mon bréviaire par les cbenmis.

— Eh bien! mon an», faites comme vous Fentendrez... si cette dernière chasse iparcbe rondement, nous vous joindrons peut-être en route, et nous entrerons tous ensemble au presbytère.

— Je tâcherai donc de Qe pas marcher trop vite, afin que vous ne soyez pas obligés de presser vos chevaux fatigués pour vous réunir k moi un peu plas tôt. Veuillez, maintenant, m'indiquer la direction que je dois prendre... contre mon habitude, je me trouve un peu désorienté.

M. Duverger, qui n'avait pas eu de perae k deviner quel était le véritable motif de son compagnon pour vouloir retourner seul et tout de suite à Chapaize, M. Duverger indiqua k l'abbé Sarlabous une longue tranchée dans les bois, k l'extrémité de laquelle on apercevait distinctement le clocher du village.

Puis il lui dit :

— Quand vous serez au bout de cette avenue, il ne

LB8 fititLârô BB êkmr mjiBRf. 455

vous restera plus que cinq quarts de lieue k faire envi* roD) une moitié dans des sentiers faciles, et l'autre moii tié sur la grande route de Genelard, que voub connaissez aussi bien que moi. 11 est impossible de se tromper.

— Vous ne m'en voulez pas, au moins?

— Vous en vouloir, mon excellent ami! et de quoi, je vous prie?

— De mon excès de sensibilité... cette pauvre mère louve...

— Laissons Ik cette plaisanterie — interrompit en riant le bon curé de Ghapaize — au revoir bientôt.

Cela dit, il appela ses chiens qui jouissaient toujours sur le louvart mort, et il partit pour rejoindre les autres chasseurs, qui, de leur côté, venaient aux coups de fusil tirés précédemment.

Quand il les aborda, quelque instants après, il leur raconta naïvement ce qui s'était passé, et il sgouta qu'il était convaincu que le pauvre abbé Sarlabous était k moitié forcé pour le moins, et qu'il aurait de la peine k regagner le presbytère.

— J'ai presque envie — poursuivit-il avec l'accent de la compassion — de lui envoyer par Goupillon mon brave Sans-Souci, et de m'en aller pédestrement k sa

456 LB8 TBILL^BS DE SAINT HOBBRT*

place aussitôt que notre dernière chasse sera terminée. Qu'en pensez- vous, messieurs?

— Gardez-vous-en bien ! —s'écria l'abbé Doucet — avec un amour-propre comme le sien, il serait capable de ne voir qu'une raillerie dans cette marque d'intérêt. Ayons plutôt l'air de prendre au sérieux la raison qu'il vous a donnée : sa sensibilité pour une louve. Il n'y a qu'un Gascon pour avoir des idées pareilles! c'est magnifique !

— Cependant, mon ami, s'il était tellement rompu de lassitude, qu'il n'eût pas la force de regagner ma maison, je manquerais k tous les devoirs de l'hospitalité en souffrant qu'il soit dupe de la confiance qu'il a en luimême.

— Eh bien ! s'il est réellement aussi las que vous le supposez, nous le rejoindrons k coup sûr sur la roule qui ramène k Chapaize, et, au premier mot qu'il prononcera pour réclamer notre aide, l'un de nous — je m'offre — mettra pied k terre et lui cédera sa monture. Il mérite bien, pour tous les contes k dormir debout qu'il nous a faits depuis mercredi, de subir cette petite vengeance.

Comme cet avis prévalut, l'abbé Duvei^er, qui, au ond, n'était pas sérieusement inquiet des consé-

LES TBtUitfBS DB &klJXT HOBBRT. 457

quences de la fatigue de l'ex-aumônier de Médoc, ordonna à Rameau de quêter le cinquième louvart.

11 fut dépisté au bout de quelques minutes, et tué par M. Cornille, peu d*instants après avoir été mis sur pied. Ainsi, la pauvre mère louve— -pour employer le langage du compatissant Sarlabous — n'avait plus d'enfants.

La journée était donc aussi complète que possible. Cinq louvarts, déjk forts, pris ou tués, un cheval mort au champ d'honneur et un chasseur sur les dents, il y aurait eu Ik de quoi contenter les plus difficiles : qu'on juge dès lors si nos curés, dont la modération en toutes choses était grande, devaient être satisfaits.

Us allèrent rejoindre leurs chevaux, et, trompes en main, ils se mirent en marche vers Chapaize en suivant la direction qui avait été indiquée k l'abbé Sarlabous.

La petite troupe s'avançait k un trot léger, causant avec une gaîté de bon aloi de l'heureuse réussite de cette Saint -Hubert, que tout avait favorisé, et faisant alterner les joyeuses fanfares et les aimables propos, quand, au détour d'un sentier, l'abbé Gibrat, qui marchait en ce mo uent en tête du groupe formé par les veneurs, s'écria tout k coup :

—Je crois en vérité que c'est notre ami Sarlabous que

458 LBg Tmt^BS m »knrr vijbbiit.

j'aperçois Ik-bas! il n'a pas fait beaucoup de chemin.

Et l'abé Gibrat montra de la main uhe grosse masse noire accroupie sous un énorme chêne qui s'élevait audessus de la berge d'un des deux fossés entre lesquels passait la route.

Tous les regards prirent cette direction, et presque aussitôt cette exclamation sortit de toutes les bouches k la fois :

— C'est bien lui !

— Au galop, messieurs!— ajouta vivement le curé de Chapaize— puisque notre compagnon s'est arrêté ici, il faut nécessairement qu'il ait compris qu*un peu d'aide lui était indispensable, et je serais désolé...

La fin de cette phrase se perdit dans la rapidité de la course des cinq curés, qui avaient spontanément lancé leurs chevaux à toute vitesse, après avoir entendu la réflexion de leur hôte.

ils furent bientôt au pied du chêne sous lequel s'était arrêté, n'en pouvant plus, l'abbé Sarlabous.

L'infortune Gascon, dupe une fois de plus de son perpétuel besoin de se vanter, avait les yeux hagards, la face violacée, et ses membres inférieurs étaient raides comme les quatre jambes d'un lièvre qui vient de mourir après avoir été forcé.

LB8 ¥nu.â» JUS %Ajm MMm. 159

— Eh! mon Dieu! qu'avei-vous, cher confrère?— lui demanda M. Duverger avec Faccent du plus affectueux intérêt. — Vous paraissez trës-naal à votre aise.

— En effet, je ne suis pas dans mon assiette ordinaire; mais je sais pourquoi : }'ai commis une imprudence de jeune homme.

— Et laquelle?

L'abbé Sarlabous répondit en désignant du geste un petit ruisseau qui gazouillait sur des cailloux visibles k Tœil, k quelques pas derrière lui :

—-C<»nme j'avais très-chaud, mes amis, j'ai eu, malgré la saison, l'énergique fantaisie de plonger mes jambes dans ce torrent furieux et glacé, et j'en suis ^rti fourbu comme vous voyez... Sans cela, je serais ^puis longtemps à vous attendre au presbytère, les pieds étendus sur les chenets et les mains croisées sur le ventre , comme un chanoine.

— Voulez -vous que je vous prête mon cheval pour faire avec moins de fatigue le reste du trajet — reprit (Migeamment le curé de Chapaize en examinant le Gascon avec. inquiétude?

— JeraccepteraisvoIontiers,connaissantvotreàmegé* néreuse fi sensible; mais je ne puis remuer même le bout du doigt. . . il me serait donc imposable d9 me mettre

460 LES TBILLte DB SAINT BUBBRT.

en selle, et plus impossible encore de m'y tenir selon tous les principes de la science de Téquitation, que je respecte plus que quiconque, comme vous avez pu vous en apercevoir.

— Cela étant, mon cher ami, prenez patience, et avant quMl se soit écoulé une heure, je vous aurai envoyé des hommes avec une civière garnie d'un bon matelas. De cette manière vous nous rejoindrez aussi commodément que possible; nous vous attendrons poui diner.

— Votre idée de palanquin me sourit, et je l'adopte. Vous êtes sans contredit le plus aimable et le plus hospitalier des mortels, et si les anges voyageaient encore comme au temps de Loth, vous auriez souvent leur visite... Maintenant, permettez-moi de vous adresser une petite requête.

— Elle sera la bien accueillie : parlez ?

— Si vous pouviez glisser dans la poche d'un des hommes que vous allez m'envoyer, une bouteille de votre vieux chambertin... vous savez, celui qui fait trouver le maigre aussi bon que du gras?... je crois que ce cordial naturel contribuerait k rétablir la circulation de mon sang, qui ne demande qu'à bouillonner de nouveau dans mes veines.

LES TBILLMES de SAINT HUBERT. 464

— Vous en aurez deux au lieu d'une, mon cber ami ; et quand vous arriverez nous vous recevrons comme le héros de notre Saint-Hubert. Cette dernière journée vous en donne le droit autant que toutes les autres.

— Vous le voulez absolument? Eh bien ! je me soumets... Vous fêterez en moi votre émule... Au revoir bientôt, mes braves.

Les curés s'éloignèrent au galop, et dès qu'ils furent rentrés au presbytère, M . Duverger donna des ordres pressants et précis pour le départ immédiat de quatre vigoureux paysans qui portaient une immense civière dont on se servait quelquefois pour conduire plus commodément les malades du village k' l'hospice voisin.

Pendant que ces gens se préparaient en toute hâte, le malin abbé Doucet leur faisait aussi de son côté quelques recommandations, dont il n'avait confié le secret k personne.

Deux heures s'écoulèrent, pendant lesquelles les joyeux convives de M . Duverger, réunis autour de la cheminée du petit salon, où la table était mise, se divertissaient, sans sortir toutefois des bornes de la charité chrétienne, de la mésaventure du Gascon, et se rappelaient avec de gros bons rires de curés en fréà'ie,

463 ui.iBiLLte »K sAan: imBBT.

tMtes les hbtokes qu'il leur avtit débitées depuis quatre }our&.

Chaoïn disait son mot sur le personnage : qui une épigramme, qui une réflexion moitié bienveiHante et moitié maligne, qui, enfin, un calembourg, genre d'esprit mis k la mode k cette époque par ce fameux marquis de Bièvre, le plus pernicieux de tous les inventeurs, y compris ceux de la poudre k canon et de rimprimerie.

L'hilarité ne se calmait passagèrement, pour reprendre ensuite de plus belle, que quand Billette, entr'ouvrant brusquement la porte , montrait sa figure maussade jusqu'k Texaspération, et demandait d'un ton tragique si elle ne pourrait pas bientôt mettre sur la tableson dîner qui se desséchaitdansses casserolles.

Son maître alors la cabnait de son mieux par de bonnes paroles et des regards suppliants, mais elle ne tardait pas k revenir, toujours plus furieuse, interrompre la joie ; ainsi, un orage menaçait d'éclater de ce côté.

A tout moment, le curé allait regarder par la fenêtre, qu'il ouvrait parfois pour écouter : le digne homme, quand il n'était pas entraîné parla gaîté de ses ^^mpa* gnons, se questionnait, avec un vague sentiment d'inquiétide, sur la possibilité que le Gascon, dans l'état où il l'avait laissé, eût succombé k une attaque d'apo-

fUenùe foudroyante, causée par un enoès. de fatigue. Et si cela était, que de reproôbes n'aurait-il pas Wse laîre^ d'abord pour n'avoir pas assez ménagé les forces de la victime, et ensuite, pour n'être pas resté avec elle sur le gr,and cbeo^.

Enfiu, on entendit de grandes clainçurs dans la rue principale du village, et une trqupe d'enfants, en grande partie composée des traqueurs de la veille, se rua dans la petite cour du presbytère en .poussant des acclamations enthousiastes et des cris joyeux.

A la suite de cette bruyante avant-garde, venait la civière entourée de guirlandes de feuiHage, sur laquelle se tenait assis, sérieux d'attitude comme un pape qui va donner du haut du âftme de Saint-Pierre la femeusebénédkiiQisiwrhiel orU, l'abbé Sarlabous dont le r^ard était rayonnant.

Appuyé étvM main sur le bras de M. Doverger, qui s'était précipité k sa rencontre , il distribua quelques pièces de monnaie k ses porteurs et k son escorte de polissons, puis il se dirigea, elopm-clopm^ti vers le salon, oii il se laissa tomber en entrant sur le premier siège qui se trouva sur son cl^emin.

~ Hesûeurs, mes amis— dit-il avec le trouble qui accompagna l^es^pci taiQours une vivo ématiouH^ ^^

464 LB8 TEILLiBS OB SÀIHT HOBBRT.

bien louché, bien reconnaissant... vous êtes en vérité trop aimables.

— Mais, mon cher confrère — répondit le curé de Cliapaize — nous avons tout simplement tenu notre promesse, et c'est mal k vous d'en paraître surpris.

— Je ne suis que touché de votre procédé délicat.

— Je ne sais en vérité ce que vous voulez dire.

— Niez, niez, mon ami, je n'en resterai pas moins convaincu de votre bienveillance k mon égard.

— Expliquez-vous plus clairement.

— J'ignore quelles instructions vous avez données à ces braves gens; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils oni absolument voulu me traiter en vainqueur. J'ai eu beau me défendre et les menacer de mon courroux, ils ont persisté à entourer mon palanquin de palmes triomphales, et il n'y a sorte de compliments qu'ils ne m'aient adressés le long du chemin.

— C'est le hasard qui a tout fait.

— L'explication est ingénieuse, mais je ne l'accepte pas, et tout en étant confus de tant de bontés, je ne vous en félicite pas moins de savoir rendre justice au mérite, si faible qu'il soit. Je manderai certainement cette scène touchante à l'auteur de mes jours pour réjouir sa

LES YBItLto DE SAUlt HOBBRT. 465

vieillesse; et le pays donc! 11 en dansera de joie d'un dimanche k Tautre.

Que s'était-il donc passé?

Une chose fort simple, et que le lecteur a peut-être déjà devinée : l'abbé Doucet^ curieux de s'assurer par lui même de l'étendue de la vanité humaine, quand elle a été excitée et mise en confiance, l'abbé Doucet avait imaginé cette petite ovation, kpeu près certain d'avance que l'abbé Sarlabous la prendrait au sérieux, et n'en paraîtrait pas du tout étonné. L'événement Justifiait cette prévision de la manière la plus complète.

Il avoua k voix basse sa malice en action k ses confrères, moins le triomphateur, bien entendu, et, comme l'affaire avait parfaitement réussi, tous en rirent de bon cœur, y compris le digne curé de Chapaize, qui s'y serait certainement opposé s'il avait pu prévoir quel genre d'instructions secrètes donnait son taquin confrère aux porteurs du palanquin au moment de leur départ.

Rien ne pourrait donner une idée des proportions vraiment gigantesques auxquelles atteignit la jactance gasconne de l'abbé Sarlabous, k pai*tir de l'instant où il crut être sûr que les honneurs qu'on venait de lui rendre n'é* taient pas une plaisanterie, ainsi qu'il l'avait craint d'abord. Il en arriva successivement k être convaincu que

166 LIS muLitt DB %à!mf mmT.

non-seuleisent' il avait toujours été le véritlibfe wi de la chasse depuis quatre jours, mais encore ^que toutes les bourdes semées par luisurte^Dlfécondde la^Pance, en remontant jusqii'krj^e ou il avait cessé de bégayer, étaient des vérités non moins incontestables que celles qu'il enseignait du haut de la cbaire évangéli(pie. Il raconta de noiilve^^ avec de iiomkreuses TU^antes, cela va sans dire, ses chasses homériques es com^^agnie de sMtimi le duc de Braneas: puis il aborda le snjet plus vaste et {dus émouviant de ses campagnes ^ec (e régiment de Médoc : comment il se tenait toujours ao plus éfais^^le laiwâliée pour bénir et oonsolenr les mourants ; comment il ialsait le ûoup de fieilaufaesDinf cornait il sàvaitbien s'y prendre pour réooBsiier deux rivaux et empéciierunduel ; oommafitj enfin, il avait en tout tenips à la dispositif») de ses frères d'armes udo bourse bien garnie et des conseils éclairés, il parla aussi^ mais en pbUosopbe cbrétie» qui apippécie k leur juste valeur les vanités de ee monde, il parla^dis-je*^e l'illustre origine de la maison de Sarlibousi, de la splendeur toute royale du manoir de ses pères, de miHe autres choses endore, et^tovt eela ne lui prit pas plus âHmeheure.

Exipliquequi voudca teette co»(i*adio(fon de la nsture humaine :<)e/fi«scoa>incorrigibley efràté, pasaatt avec

LU TBÀLÉIB DB SAtlfF HOVEftT. 4^07

raison pour an excellent prêtre en dépit <}e ses fables et de ses éternelles vantmderies mt tdms les sujets. Sa charité était ardente et soutenue, son zèle intelligent et infatigable, la pureté de sa vie visible k tous, si bien que, jugé séulétnent sur ses œuvres par son évéque, qui ne l'avait jamais vu, il était désigné pour la première cure de canton vacante , et cela sans que s(wi ami le duc de Branças eût eu besoin de le recommander à son supérieur ecdésiasticjae.

IXaprè» ce «qui précède, il est fadle ée se rmùrB tx>ïùffte de' ce que dut être te diMr d'adieu des six omoés. Il se prolongea' jusqa'^ f en^e de la irait, de min«te>en minute plus gai, de cette berne «etfreflaciie galté qui n'est point incompatible avec un état austère et qui n'est peutêtre plus connue aujourd'hui que du prêtre de campagne. On ne se refusa pas même la petite chanson à boire, et l'abbé Saîlabous , qui ne voulut pas perdre cette excellente occasion de montrer quil était aussi poète k ses heures, entonna un hymne k Bacchns — c'est lui qui parle— qtf il avait composé— dit-il— tout exprès pour la circonstance.

Enfin, le moihént de la séparation arriva. Les tjuatre curés montèrent k cheval, et on hissa le Gascon, toujours un peu louEbii^ >âaD8 laioarriole de 11. DuKfirger.

468 LB9 VSIlLtfBft DB SATHt HUBERT.

Sur le marche-pied il se retouraa et dit d'une voix forte, quoique visiblement émue :

— En vous faisant adieu (i), mes chers confrères, je tiens à vous prier de ne pas croire aveuglément tout ce que je vous ai conté.. . Il n'y eu a guère que les trois quarts de vrai. Ëh donc! je n'ai pas voulu emporter ce scrupule sur ma conscience en m'éloignant de vous.

— ^Kh bien !— se dit en lui-même le charitable curé de Chapaize en rentrant dans sa maison, vide de ses hôtes joyeux— je suis sûr que ce hâbleur est au fond un ex- <;ellent homme, et je ne serais nullement éloigné de croire qu'il mourra un jour comme un saint. .. Je le reverrai chez moi avec plaisir.

Un peu moins de cinq ans après, on égorgeait des évéques, des curés et de pauvres religieux, dans l'église et le jardin des Carmes de la rue de Vaugirard k Paris.

Un prêtre, dans la force de l'âge, avait lutté avec une énergie surhumaine contre quatre assassins qui s'étaient attachés k ses pas.

L'un d'eux, frappé de son courage, eut l'idée de le sauver.

(1) Paire adieu pour dire adiea, c*est encore une locution du pays.

LES VEILLÉES DB SÀIRT BUBBRT. 469

— Renie ton Dieu et je te fais grâce! —lui cria-t-il en baissant son sabre, déjà levé sur lui.

Pour toute réponse, le prêtre s'agenouilla devant ?es bourreaux en murmurant avec douceur :

— Si je le reniais, qui lui demanderait de vous pardonner ?

11 fit le sipe de la croix et reçut le coup mortel sans pousser une plainte.

Ce prêtre était Tabbé Sarlabous, en dernier lieu aumônier de la garde constitutionnelle de l'infortuné Louis XYI. Ainsi, le curé de Chapaize ne s'était pas trompé en prévoyant qu'il finirait saintement.

Of

Ul PROFESSEUR DE TIR.

Un professear 4e tir.

Qu'esMl devenu, cet excellent et aimable curé deConsigny, depuis quarante-deux ans bientôt que nous nous sommes trouvés ensemble pour la dernière fois? Comme il avait à cette époque son demi-sièclepour le moins, il doit être mort aujourd'hui ; aussi, je ne me flatte guère qu'il lira ces pages, qui lui prouveraient que son souvenir ne s'est point effacé de ma mémoire. En effet, malgré cette longue séparation, il me semble le voir encore avec sa bonne figure réjouie, quoique maigre k boire dans une ornière, son grand nez k bec de corbin, sa large bbuche souriante toujours, et ses petits yeux gris clair, si pé-

474 LB8 VBlLLrfBS DB SAINT HUBURT.

tillants d'esprit quand il$ n'étaient pas attendris par Texpression de bonté qu*ils avaiont habituellement.

C'est en Champagne que j'ai fait la connaissance de ce digne homme, vers la fin de l'été de 4842. Je n'étais alorsqu'un écolier bien étourdi, mais cependant je chassais déjà avec un fusil simple, et tout novice que je fusse, je commençais à rouler fort proprement mon lièvre quand il déboulait devant moi, k demi-portée, sur un sol découvert. L'abbé Maupin — c'est le nom de mon curé champenois — m'avait pris en affection, et nous fûmes bien contents tous deux le jour où mon père, avec lequel j'étais chez des a Dis dans un château oui/ venait quelquefois — c'est du curé que je parle — lui promit de m'envoyer passer quarantO'huit heures dans son presbytère. M. Maupin voulait*-^ disailril — {n'apprendre à tirer au vol et me régaler de certains flans aux mirabelles que sa servante confectionnait avec une rare perfection. Je dois dire qu'il m'a religieusement t^u parole, k l'égard du dernier point surtout.

Au jour convenu entre nous, je partis pour me rendre diez loi, en compagnie et sous la garde de mon précepteur, jeune séminariste de Dijon, qui m'avait suivi en Champagne sous le prétexte peu justifié de me faire travailler pendant les vacances. C'était par une de ces belles

ittâtinées dé la fin de septembre qui oiit tout k là fois la àondéùt du printemps et réeJat de Tété. Le soleil était cBaud, bien i^ue voilé de rapeûrs légères (Jul se dissipaient graduellenient à mesui^e que nous avanèfoiis vers Yè terme de notre petit voyage, que nous avions entrepris dtf bèiMae Heure. Nous eheminions un peu k Fave*ture par des sentiers de traverse, tracés tantôt k la lisière et fÀUf At au ÉMUeu de vastes champs de sarrasin en plëtaé' flOrsiisotf. Autour de nous les abeilles butinaient sur les grappes blaiicbes de celte iseconde récoltcf, lès Oîseéui fendaient Tair Joyeusement; les cigales chantaient dans les hautes herbes des fossés, et au loin nous entendions s'élever une k une des rumeurs champêtres qui se confondaient aussitôt dans une harmonie simple et majestueuse en même temps. Mon petit fusil sous lé bras et ma carnassière sur Fépaule, Je bondissais plutôt que je ne marchais, comme un che* vreau qui se voit libre pour la première fois. Tout est bonheur pour l'enfàncè parce que tout lui est inconnu : triste réflexion que je ne faisais certainement pas alors, mais que j*ai faite bien souvent depuis Après une heure de prom^ade, nous apertumes la flèche aiguë et brillante d^e église qui perçait un massif de verdure k un quart de Heue de nous ; bientôt qiielques toits rouges

476 LBS VlILLrfBS DB 8AIIIT ITOBBRT.

apparurent k travers le feuillage doré par les rayons du soleil, et un paysan que nous questionnâmes, nous dit que cette église et ces maisons étaient le village de Consigny. J'accueillis ce renseignement avec nn cri de joie; je pris mon précepteur par les basques de sa Iwgiie veste noire pour l'obliger k marcher plus vite, et en quelques minutes nous arrivâmes k la porte du presbytère, qui était toute grande ouverte, moins parce que nous étions attendus ce jour-lk, que parce qu'on ne la fermait jamais, en signe d'hospitalité.

Le bon curé, le sourire sur les lèvres, vint k notre rencontre dans le jardinet rempli de fleurs qui servait(fe cour k sa maison, et il nous fit l'accueil le plus franchement amical. Il paraissait radieux de nous voir.

— Les flans sont au four — me dit-il — et les perdreaux rappellent tout autour du village depuis le lever de l'aurore. J'espère, mon enfant, que vous vous amuserez chez moi. Ma messe est dite, mon catéchisme est fait, je pourrai être tout k fait k vous jusqu'k ce soir, car. Dieu merci ! je n'ai pas de malades en ce moment.

Nous entrâmes dans une petite saUe k manger où le couvert était mis avec cette apparence de confort rustique qu'on trouve chez beaucoup de curés de campagne, dans le pays où j'étais. Le dessert^ composé en grande

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partie de fruits mapifiques, était rangé sur un vieux bahut servant de buffet, et près de la table à laquelle nous devions prendre place, il y avait deux seaux d'eau glacée, dans lesquels rafraîchissaient, d'un côté des bouteilles de vin rouge, et de l'autre des bouteilles de ^in blanc. Tout cela donnait faim et soif, rien qu'à le regarder, ^t la mine réjouie de l'amphytrion n'inspirait pas la crainte qu'il faudrait se gêner chez lui pour satisfaire ces deux nécessités de la nature, si impérieuses chez la jeunesse.

Notre hôte nous aida k nous débarrasser de nos fusils et de nos carnassières, et quand il nous eut fait asseoir, il nous quitta pour aller dire k sa servante qu'elle pouvait apporter le déjeuner.

C'était, sous tous les rapports, un être excellent que M. Maupin. Comme prêtre, il avait toutes les vertus de son état au degré le plus éminent : la charité qui donne et qui pardonne ; le zèle qui persévère sans importuner jamais, c'est-k-dire qui se devine bien plus qu'il ne se naontre ; l'esprit de suite dans le bien, sans aucune espèce de taquinerie; la dignité douce avec les riches, et la familiarité affectueuse avec les pauvres ; le don si rare de gagner les cœurs, sans la prétention d'envahir les consciences, et bien d'autres qualités encore. Tout cela

flTéttipéeftait pâs^ le curé de Conârgû:^ , d'être cû qti'^oii àppettd tm fton vtoont, dans r acception la pla$ lifcfimêtede ce mot, qai petrt signifier tout aussi ïâm la réimiôn de eettaJnes vertus que celles de certains tices. M. Ma^pia ÈîkaM la chasseet la bonne cbère sans leursacrifier janiaisr un seul de ses devoirs de pasteur; mais, une fois 4u'!f les avait remplis tous, il s'otfbliaît volontiers k tabfe, avec çielques amis, ou dans les champs, en cornpagï^ie de sa Cbienne Flore, magnifique épagnenle an regard intelligent et k la robe brillante comme le satia bïafflc le plus pur. Sa conver^tion étdt' ans^i joviale que sa figure, et je n*ai rencontré de ma vie atieun martre de maison qui fiît plus aimable et pliis attirant qae lui, car son hospitalité avait ces mille recherches délicates qui viennent bien phis du cœur que du savoirvivre. Au coin du feu, il ne tarissait pas en histoires intéressantes, et, à taMe, il trouvait toujours une bonne raison pour vous faire goûter k quelques mets on à quelque vin auquel vous n'aviez pas touché encore; puis, comme il savait par une expérience déjà longae que la gafté est Tàme d'un festin d'amis, il avait composé des petites chansons k boire qui étaient de véritables chefs-d'œuvre d'esprit, de goût et dé convenance! 11 y c^ébrait lejmde la treille, dans une poé-

m douce €t tendre qui semblait inspirée par Famour de cette portion de l'hiunwii^é qui a le plus J^espiQ de ccmsolatiODs. Yoil^ le refrain d'uB de ces petits hynmes bachiques :

'f les plus pauvres gens du pays « Ont eu leur part de ce breuvage : .

^ Chantons et buvons, mes amis^ « Car nul n*a soif dans le village.

Si FéneloD ou saint Français de Salles se fût adonné h ce genre de copaposition, h coup sûr jl n'aurait pu

iQBl^uLdire.

Je reprends mm réeiit> un moinent ii^roppu par ce portrait moral de mon hôte, que je àémm faure^çon' n^tre k m^s lecteurs.

11 n'y avait pas .cinq minutes >que j^. Maupin ^wi quitté la salle h manger, ^quand inou^ ]e vtopes rey^ni^ puivi de sa seryan^e qui pprjait une iMirtie (|u:déieuner : m^ jgrosse lomelette 4>œufs 4^ P.wta4es aux ohampigoons, let une fricassée 4^ poidet qm dispnxaif^aiit sous me i^écat^e d'énormes écreyigses.

— Tout cela, messieurs, — nott^ dtt-i^, piSndant «ue nous FBtouri^tos n^ ebaises p<mr nou^ ^puvcr en iace àe la table, — vient de ma feasae^ur m du petit ooi^^tt qui inouïe au ))as.#«i9B j^âin. VjMii^iypy» qjue

je ne fais pas la moindre cérémonie avec vous. Nous aurons encore un dindonneau rôti, une friture de goujons et la tarte aux mirabelles de notre jeune homme. Elle est de taille, et on lui en servira encore une pareille k son dîner Ne nous pressons pas ; mais naettons le temps à profit.

La seconde recommandation était inutile, car nous apportions, mon' précepteur et moi, un formidable appétit de notre coursé matinale. Je maugeai de tout; je fis une brèche terrible dans la tarte, et, quand nous nous levâmes de table pour reprendre nos fusils, j'avais un réel besoin de respirer le grand air et de me donner du mouvement.

Gomme dix heures sonnaient, nous sortions du presbytère par une porte qui ouvrait sur la campagne, et nous nous mimes immédiatement en marche.

Pendant que Flore battait le terrain devant nous, la tête haute et le nez au vent, en chienne de bonne et noble race qu'elle était, M. Maupin, qui m'avait fait placer k quelques pas de lui k sa gauche, m'expliqua ainsi les principes du tir au vol :

— La première règle k observer, mon jeune ami, c'est de ne pas se presser. Le chasseur qui s'en afilrancliit tue quelquefois par hasard, mais il est rare qu'il

unm iwm h <avoir la réputation d'un tkfm «ûensommé. Tenez, mlk imtmmt Flove qui raiecmtcey et je ym, h ^ manièf e de ^availler, que c'est une oom- 99em de p^dre^uxuui mdDÂtptts étpe très-iloin d'elle. Eb bien I quand elle tombera en Mfêty WMf endee votf e 4QAaiQb^ QHi^^me tiao^s iqiae je suspendrai -la miesne; puis, lorsque les perdreaux partiroiit, âuiieu de^cter .vati^^onp h Yvf^m&ii^ Iftbande^idwîsisstKreBUQ, dumf^-àeù^y.CBily et Allègue ]i/iMis4'aor«e j)itti au èo«t âB »^u AiaA, faiteslau met c^iQaBee ... <à<jlei^onii I]ar.ée»tîfiiméhîte!

£fitotii»eiit, lettre épacntule, apès quelques «lar xmmmm\nr^tefh,i$'éiQJi tmsèUe mima ide nous,. <« qui indiquait que le gibier était .^entee jiOBS.êt ei)^. im jarrets pliéfi, ja qf^m^k^ûôrn^ i^fm^ AtOiNywts et «^ JteUi»^ 4è w(i» )PO$é!^ tiHit^ 4BÉliiaiMMt»ct.éinoti6n, eUe.^$toît^u9^rbe |i v^r ai»^.

J'étais moi-n^éfl3^ tr^^-éim, fi,;9sw iaihioMifqiieie

cfausap ^Ipe grjQBse m>tli9e. Mon jguiâe, jpi ne «» |M»»âait pasde vue, me.fiontint.du jtegard, .et kj^squ^il e^3«a d'avanK^ei^ .dan^ la^imetîMide ;sa>obîenae^ je M Mftahittftleidant comme tei.

Ls& peréraMixs'enirolès8ab«i]i massreietbruyaflMMnt :

482 LBft yiILlJBS DB 8AIHT HUBERT.

il me sembla qu'il y eu avait au moins une centaine et qu'ils étaient gros comme des autruches.

Un nuage passa devant mes yeux, je tressaillis des pieds à la tête, et, sans savoir ce que je faisais, je portai mon fusil à mon épaule .

-— Très-bien ! — me cria le curé — maintenant du calme. Tirez lentement.

Je me conformai si scrupuleusement à la recommandati(m, que je ne tirai pas du tout. Ce que voyant, M. Maupin, après quelques secondes d'attente, se décida k exécuter un magnifique coup double de longueur, sur le coq et la chanterelle de la compagnie ; ensuite, se tournant de mon côté, il me dit du ton d'un homme qui ne songe pas k railler :

— Je suis très-content de vous, mon enfant

Je crus qu'il se moquait de moi sournoisement, et mon air confus lui laissa voir que je m'en affligeais : alors il reprit avec l'accent de la bonté :

— C'est très-sérieusement que je parle, mon jeune ami. J'aime beaucoup mieux que vous vous soyez abstenu que si vous vous étiez hâté. Vous vous possédez déjk, c'est le commencement et le point le plus essentiel de la science. Vous verrez que vous ferez mieux tout k l'heure... Allons k la remise. J'ai tué les deux vieux,

LS8 TBILUfBS DB SAItfT BUBERT. 4S3

nous aurons bon marché des jeûnes : ils vont tenir comme des cailles grasses.

Pendant cette petite explication cordiale, mon bienveillant professeur s'était dépêché de recharger son fusil, et Flore lui avait rapporté l'un après l'autre le coq et la chanterelle qu'il venait de tirer k des distances fabuleuses.

Nous nous dirigeâmes aussitôt vers un champ de betteraves, dans lequel le curé avait vu s'abattre la plus grosse fraction de la compagnie. Les autres étaient dispersés un peu plus loin dans les broussailles, où il ne serait pas difficile de les retrouver plus tard puisqu'ils n'avaient plus de guide pour les rallier.

~ Cette fois — me dit M. Manpin pendant que nous marchions k grand pas ~ votre lenteur ne doit pas aller jusqu'à vous abstenir complètement. Il est probable que les pauvres petites bêtes partiront les unes après les autres, et, comme vous entendrez moins de bruit, vous ne serez pas aussi troublé... Ah! voilà déjà Flore en arrêt ! Elle a la tête basse : le gibier doit être sous son nez.

Nous pressâmes encore le pas, et nous fûmes bientôt près de l'épagneule, qui était aussi immobile que si elle eût été de marbre au lieu d'être de chair et d'os.

4M LIS «HiLÉtt as «AIHV miM.

«Oiand no» Ijë»» arrêtés noaa^mémes, H sotiéement campés sur nos jarrets, f)mir dosner à notre corps tdiit 1* aplomb dont il était siBceptible, M. Maupin jâta, avec le bout de son soulier, cpielqaes petites mottes de terre sur la ifmSe de betteraves que Flore enveloppait de .»(« regard, et un superbe perdreetii partit.

Pressé entre la chienne et nous, il monta d'^bari tout idf oit, comnae une tdmeiie ^ «'élance vers le «omilj puis il prit frandlieiiient le vol borizontaL

€erfut«eulei»ent alors «que je leoouehaieojoue, et, QUMid4l eut Ski devant tel, l-e^pop^ de quinze k vk^gt pas enviiDn, je pressai la détente, et j'eus l^indieible joie de le voir euttmter avec uae ^r&ce cb&rmânte.

-*• Jkaivo, mon eniast ! — s'écria le çusé — vous îree loin, je vous en donne l'assurance. MaîoteBant chargez vite votre fusil et fNrépar ez-vous k recom- «nencer,

KsBS B'eâoies pas 4)esoio de faire beaucoup de cbem» fme cela, car, ipendantque Flore battait le terrain au peu plo&siir la dreile^de soa maître, deux perdrean partirent d* eux-mêmes absolument sous mes|Meds.

le me reaois pi^omptement de l'émotion que cette brusque surprise m'avait fait éprouver, et je fus une seoonfle fois lieoreux. mx adroit

Le bon curé paraissait sadieux de eeoottvieaa wçcfes 4e son élève, et je suis convainc» <ps s'il avait eu oMins chaud; il se serait élancé pour me set rer daos ses

•** Je ai?oi9, SiiQu me pardoMe -^ me dît4l ea se rapprochant de moi — que si ¥QUfi« aviea m uni fusil doubtek Yotra dispositiHtt, vobs auriez aussi tué l'aAitre. Ma foi, )'ai bien eime de voosi pvêter le véen pouc «ne taeuire ou dew... Qu'en peBsei**voii6, Tabbé? — « ajouta** iAlm se tewmant vers mt» pt écepteuv qtà nous sni^ Tait à <|ii6lqiie distanee,, suant sang et eau dans sa langue veste noire^ et envoifaiil sans doute de ben eœuf la dosse hf tous tes diables.

L'abbé Prieur, en sémisariste bien af^fNis qu'il était, dit amen à h|. proposition de M. Haupî», et le fusH double passa des mains de ce dernier dans les miennes^ k ma très-grande satisfaction.

Je ne retirai pa& d'abiMrd un ble» mervtiienx parti de ce changement, car je HMinquai phisieurs coups de suite. L'idée que j'éta» armé comme une personne raisonnable me troublait la cervelle, et la justesse de mon tir s* en ressentait de la fteçon la plus fâcheuse.

Mon aimable professeur ne se découragea pas de ce temps d'airrét dans mes disposions naissaMes. Aidé

486 LBS TSnLiBft DI 8AI1IT BOBBaT.

de Flore, qui nous faisait lever du gibier k chaque instant, il multiplia si bien les avis intelligents et les explications précises, que je finis par exécuter un trèsbrillant coup double : mon éducation étmt commencée de la façon la plus solide, et il ne restait plus qu'à la perfectionner par la pratique.

Nous rentrâmes un peu avant le coucher du soleil au presbytère, où nous attendait un excellent dBner, dans lequel je déployai un appétit de chasseur vraiment remarquable. Pendant la soirée, M. Maupin eut la bonté de jouer aux dames avec moi, et, quand il crut que j*en avais assez de ce genre de distraction, il me conta deux ou trois des plus intéressantes histoires de sa jeunesse, alors qu'il avait mieux aimé s'enrôler, comme soldat, dans les phalanges de la république que de prêter, comme ministre de la religion, un serment qui répugnait à sa conscience.

Le lendemain matin, je lui servis la messe, et je Taccomps^nai ensuite dans une tournée qu'il fit pour visiter ceux de ses paroissiens k qui sa présence pouvait être nécessaire. La veille, je n'avais vu que l'homme dans ce qu'il a de meilleur, ce jour-lkje voyais le prêtre dans ce qu'il a de plus parfait. Quoique bien jeune et bien étourdi k cette époque, je fus frappé, k plusieurs

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reprises, de tout ce que renfermait de richesses le cœur de cet humble desservant d'une paroisse de deux cent cinquante k trois cents feux. À ceux qui étaient dans la gêne, il distribuait des secours avec une délicatesse qui en doublait le prix ; aux affligés, il prodiguait les consolations de la parole avec une éloquence simple qui ranimait les âmes les plus abattues ; pour tous, sa charité prenait la forme ingénieuse de la compassion d'un ami. il ne prêchait pas ; il ne n)oralisait guère : il enseignait par l'exemple de toutes les vertus dont le ciel l'avait doué. Ce souvenir ne s'effacera jamais de mamémoh*e.

Comme nous revenions de cette course matinale, nous rencontrâmes un petit garçon d'une dizaine d'années^ qui pleurait, assis sur le revers d'un fossé. Le curé lui demanda ce qu'il avait; il répondit en sanglottant qu'une vermine (1) l'avait piqué k la cheville, et il nous montra sa jambe déjk très-enflée. En un clin d'oeil, le digne pasteur fut k genoux ; il prit le membre de l'enfant, appuya fortement ses lèvres sur la plaie encore saignante, pour en pomper le venin, puis il tira de sa poche un flacon d'alcali qui ne le quittait jamais,

(i) Cest ainsi que les habitants des campagnes désignent la yipère.

€9ê am mmMu i^ê* BÈnrn

pnissé ifiibibée (M ^^pécifiqué efC ffn Mcfrfâge îwr 1b ble^ Mire» ^^mû ce |^n$«»ent Ml terfflhié, il prit Te pefK gtr^ii' ddnâ ^s kras c!t te pôrfft jusqtfâfd ^e^yt&re £^ Il âé voMttt pas te (faliuv qu'ff ne ftt e^^rtaifl que r«telftiit iTstur^ p«s dé ^tiite» girâvifê. H e» fësflita (}l«e «Mb ilié^pdrtMles pbist la dla^e qifk Mdi Édaûë. Èm(^ Èéconëe j^iMée à'éeoofai dussi a^aftfettfettf et fto»^ uiSetaétit pour moi ^ne \& ptM^t^, m^^ j6 de là vifi^ ptts Mir sàtt» r«gréfe, p«)9qw je devais tbpartir te lefiitewirtti'. Pbui* U têûife plus éottrplfcte, te bon curé voulut absolument qu'elle se tennteSt j^tM s(ftié^ dé pipée MftniâMée téMue, fott eu uétx^ ett Cltaftpifgne, et qui sé faft, foi^eum k la mit fosibsRité, k préxitnKé d*un ruids^aa étt ^uné fôntainel. Ou gÉJmit le . bord dé ruft eu lé tôur de rautrei de bfttons de qusffe ia cïûq i^éds de loi^gMur, fléftéd eft «emef suf m plsfr iuclliné, et oi( lés couvre de gluaux du Ittnrt efi: bas. Quand tes oiséairt vtennént boire au eéûcber du seléA, ib éouMneneeift par se poser sur ces Mféns, et 3s se prennent en fimle scvet une sorte de rage, fes crîs des premlèted vidimes servant k en attifer d'autres. Iti^ n'est plus amusant que cette chasse, dont la suite est eir eotré fepi afréaMis pifisqtf en y ramasse' des gt^es

et des rouges-gorges d'une rare succulence, que l'on plume en attendant qu'il en vienne d'autres, et que l'on mange en rentrant au logis.

Le jour suivant, après le déjeuner, nous partîmes, mon précepteur et moi, en compagnie de M. Maupin, qui tenait k me remettre lui-même entre les mains de mon pëce. Il va sans dire que nous fîmes la route en chassant, et que mon professeur me donna encore quelques excellentes leçons. Je ne l'ai pas revu depuis cette époque ; je ne suis pas même bien sûr d'avoir entendu parler de lui, mais je ne l'ai pas oublié, et je suis heureux de pouvoir consacrer ces pages au double souvenir de sa gracieuse hospitalité et de ses douces vertus.

DE QUELQUES VEIEURS QUE J'Ai COIIUS.

Vn mot att leetcnr.

Le titre de ce commérage cynégétique, qui rappelle certains chapitres du goguenard et cynique abbé de Brantôme, ne veut nullement dire que je songe k faire ici les biographies complètes des célébrités vivantes ou mortes dont je vais parler. Je n'ai pas d'autre prétention que de crayonner légèrement leurs physionomies diverses, et tout au plusmélerai-je en passant quelques anecdotes k ces rapides esquisses de visages vrais et de faits authentiques, l^'ajouterai — et la précaution pourrait bien ne pas être tout k fait inutile — que cette fois Je raconterai les hommes et les choses sans appeler

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mon imagination k mon secours, ainsi que cela m*est arrivé bien souvent, c'est-à-dire dans toutes les occasions oit l'auguste vérité m'a paru abuser un peu du privilège qu'elle a de se montrer toute nue devant un public qui ne rend pas toujours justice k ses charmes.

après ce court préambule et cet avertissement donné k mes lecteurs habituels, qu'ils ne doivent s'attendre k trouver sous leurs yeux qu'une suite de récits trèssimples, j'entre en matière par une observation qui n'est en aucune façon étrangère k mon sujet.

Le goût excessif de la chasse, tel que je l'ai eu pendant les plus belles années de ma vie, est peut-être de toutes les passions que subit le cœur humain celle qui fournit au philosophe analyste le plus de types curieux k étudier et d'individualités originales k conserver, soigneusement classées dans sa mémoire. Depuis le $|lor^ man aristocratique qui, vêtu élégamment de bleu, de vert ou de rouge, galoppe, sur un Racer de deux cents louis, k la suite de soixante ou quatre-vingts bâtards anglais poussant vigoureusement un robuste dix cors par monts et par vaux, jusqu'au braconnier de bas étage qui, le visage barbouillé de suie dissoute dans l'huile, et le corps roulé dans une blouse feuille-morte,

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se tapit au fond d'un fossé ou derrière un buisson pour assassiner un malheureux lièvre, il y a des variétés sans nombre et des naances infinies. Or, comme il m'a été donné, pendant toute ma jeunesse et une grande partie de mon âge mûr, de voir de près toutes les espèces du genre chasseur, j'ai la petite vanité de croire que je puis, sans trop de présomption, confier mes remarques k un public dont j'ai plus d'une fois éprouvé la bienveillance. En fait de chasse j'ai connu tant de gens, et le hasard m'a rendu témoin de tant de choses, qu'il n'y a rien que je ne sache k peu près, et que je ne puisse raconter bien ou mal.

« Quiconque a beaucoup tu « Doit ayoir beaucoup retenu.

A. dit le bonhomme La Fontaine dans un de ses immortels apologues, et cette vérité est devenue la maxime favorite de tous \e^ faiseurs de mémoires. Elle sera aussi mon excuse ou mon prétexte, comme on voudra, pour fouiller de nouveau dans le passé de mon existence de veneur, et pour mettre une fois de plus au grand jour de la publicité ce que je parviendrai k extraire de cette mine que j'exploite depuis dix ans bientôt avec plus de persévérance que de succès. Et franchement,

490 hÊB inuin bk smpv mBKr«

te talent k part, qoe me mançie-t-il pour traiter avee one certaine coAnaKâanee de cause, le s«iet <fàe j'ai atNODoé âaas les lignes qui précède celtes-cl? N*»-je pas reçu maintes fois Fhospitalité de la richesse int^ tigente et neUe, dans des demearis somptueuses où toutes les bd)ftQd6s les ptas rafltaiées de la vie âéfmite se eonfODdaieût barmonieusement et spritoellement atee la pratique sévère et fervente dtt culte de saint Hubert? N'ai-je pas coucbi sous des buttes de âiarbonmers k demi-sauvages, en compagDie de pauvres diables, moitié bracomiers et moitié voleurs de grands chemins, avec lesquels je m'en allate gaiment, deux heures avant le lever de l'aurore, attendre n'importe quoi, agenouillé sur le bord fangeux d'un étang, ou Yenvers du corps, depuis la nuque jusqu'aux mollets, très^uloureusement appuyé contre la lisière bérissée d'épines d'un taillis? N'ai-je pas chassé snr la terre et swr Vofide -^H^omme disent les poètes de la vieille école, dans leurs onivres passées de mode. Dieu merci 1 — tf ai-je pas chassé — disrje ~ avec une foule de gens, h (fxi je serrais, sans la moindre répugnance, la main en fiM fànd de forêt, mais doat j'esquivais volontiers le salut quand je me croisais par hasard avec eux dans une des rues de la ville voisine, ou que je les vojrais

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venir k ma rencontre sur la grande place du village ? Rien n'efface mieux ni plus vite les inégalités de la hiérarchie sociale, et ne dispose aussi promptement k la camaraderie que la chasse, qui rend pairs et compagnons le roi et le garde, le gentilhomme et le goujat. Rien non plus ne met avec autant de netteté les caractères en évidence, dans toute leur vérité primitive. L'envieux, le hâbleur, le vaniteux, Fégoiste, plus encore que tous les autres, est bientôt démasqué quand il a un fusil sous le bras, une carnassière sur l'épaule, et qu'un chien bat le terrain devant lui. Par compensation, les qualités naturelles ne sont pas moins promptes k se montrer que les défauts, en pareille circonstance, et Dieu sait si la gent dont je parle est largement douée de celle-ci ou de ceux-lk, suivant que l'individu est tourné au bien ou au mal, car on peut dire en général des chasseurs ce que Ton dit des roux : qu'ils sont tout bons ou tout méchants. Les grandes passions n'existent que chez les hommes extrêmes. Ceci ne s'applique pas seulement k la chasse.

Mais je m'aperçois que si mon préambule a été court, il n'en est pas de même de mon observation. Que mes lecteurs me le pardonnent : cette fois j'entre décidément en matière.

BémoDdey et Heory.

Le premier personnage qui se présente k ma mémoire, dans Tordre de mes plus anciens souvenirs cynégétiques — je supplie mes lecteurs de me pardonner la fréquente répétition de ce mot peu harmonieux, malgré son origine grecque — est un certain Rémondey, que j'ai déjk mis en scène, si je ne me trompe, dans le prologue de mon roman de Diane et Vénus. C'est sous les auspices de cet homme que j'ai débuté dans ma carrière de chasseur k pied et k cheval, k l'âge où j'aurais dû être encore renfermé entre les quatre murailles d'un collège quelconque, si je n'eusse été horriblement gâté. Je l'étais d'abord par ma mère, qui craignait toujours, depuis l'é

200 LES TIILL^BS DB SAlflT HIIBBRT.

poque OÙ j'apprenais k lire, que l'excès de travail ne fût nuisible k ma santé, peu délicate cependant; et d'une autre façon par mon père, qui, par suite de ses idées i'avant la révolution, trouvait tout naturel que je fisse le coup de poing avec les polissons du village, au risque de ne pas être le plus fort ; mais qui ne m'aurait pas volontiers permis de me lier avec les fils des boui^eois de la ville, il avait surtout uo éloignâmoit invincible pourles enfants des hobereaux, qu'il qualifiait fort drôlement, en termes que je n'ose pas rapporter ici. Il en donnait pour raison, qu'un bourgeois ou un petit noble était un être incomplet qui n'avait eu ni assez de bon esprit pour rester paysan, ni assez de eouBage pemr dieinmtr geotilhomme. Cette manière de voir, très-contestable k mon avis, H^a jamais été la wmme : je prie te public: ^en être bien convaineu.

fout en revenir à KémMdey, c'était un fort stegnli^ persoim^e, dont ta jenaesse, comiiieeelle de beaucoup de grands hommes éprouvé» par la fortune k teur débfit dans k vie, n^araBt m^ qui que ce M sar ta voie de ses destinées futures. 11 avait été sffccessivement déserteur avec armes et bagages , contretemdftr dans les montfi^Aes Al Jura, faux-saanier (i> ea Alsace, jockey très*

(I) Fraudeur pont le- set.

adulte k Pans — k cet époque le gmom n'avait pas encore été iftvcBté— enfin, vers sa vingt-quatriètne oa vingt cinquièiBe année, il était devenu garde-adjoint chez mon père, qui lui avait de plus promis de lui confier plus tard le double soin de conduire quelques bassets, débris iinodestes de son grand équipage d'autrefois, et de m'iiHtier, âC'Concert ^ec le vieux Deuis, k la gaie science de la cbasse.

C'est donc k Rémond^, plus. qu'à tout autre, que je dois rardeur q«e j'ai longtemps éprouvée pour ce noble exercice, en l'honneur duquel je barbouille aujourd'hui tant de papier qui ne demanderait pas mieux que de rester btece. Lui-méifie en avait contracté le besoin et le goôt dâflis la vie aventnpense qu'il avait menée pendant4ix-boit mois, alors que, traqué jour*et nuit comme une nouvelle ^te du Gévwian, par la maréchaussée du Directoire exécutif, il attendait une amnistie pour reparaîtï^ au grand soleil, changer de chemise et faire sa pfemière communion. Ces trois événements se suivirenten effet de près vers A 802.

Durant ses jours de persécution, quand il se demandait "Chaque matin, en s'éveillant, s'il ne serait pas en prîBCfi le soir et condafmné k mort le lendemain, Rémendey, pouf m arriver k^nette ^eheuse extrénûté -le

202 LB8 TBItUÉBS DB 8A1MT HUBERT.

plus tard possible, s'était creusé une espèce de tanière sous la chaussée d'un étang qui faisait partie du territoire de Demigny, village où il était né, et qu'habitait sa mère, pauvre veuve infirme. C'était de Ik qu'il sortait furtivement, comme un renard quitte son terrier, pour aller courirles bois en compagnie d'un camarade, déserteur ainsi que lui, qui lui servait de cbien, et armé d'un lourdfusil de dragon, qu'il avait emporté parmégarde— disait-il —du 47" régiment de dragons, ci-devant Schomberg, quand il lui avait, suivant l'expression vulgaire, brûlé la politesse en Suisse, un peu avant l'immortelle campagne de Masséna contre le vieux Souvarow. II est aisé de comprendre qu'un an et demi d'une existence de ce genre, pour un homme qui était tour à tour chasseur pour le gibier qui contribuait k le nourrir, et gibier pour les gendarmes qui cherchaient à l'empoigner, devait avoir donné au braconnier réfractaire une con* naissance plus parfaite de la forêt de Dem^ny, que personne ne l'avait jamais eue avant lui. Denis lui-même reconnaiss lit sa supériorité sur ce point, et il fallait pour cela qu'elle fût bien évidente.

Lorsque Rémondey, au commencement de 4 84 i, fut élevé définitivement par mon père k la dignité de garde en pied, k laquelle ses longs services hii donnaient des

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droits incontestables, il avait environ trente-six ans, et sa passion pour la chasse était arrivée a son développement le plus conaplet. Marié et père de deux garçons, dont le cadet, s'il faut en croire la renonamée, marche d*un pas assuré sur ses traces, il oubliait, avec une facilité merveilleuse, sa femme et ses enfants aussitôt qu'il était hors de chez lui, son fusil sous le bras, et son chien en quête devant lui. Souvent même il avait de ces distractions en leur présence, quand il méditait, assis devant son poêle de fonte, toujours rouge, comme celui de tous les gardes, qui n'épargnent guère le combustible; quand il méditait— dis je — quelque embûche à tendre k un sanglier, dont il avait reconnu le pas dans sa tournée du matin, et, une fois en chasse, il ne serait pas rentré au logis avant la nuit close, eût-il appris que le feu dévorait sa maison, et que tous les siens étaient dans un péril auquel lui seul pouvait les arracher. L'anecdote qu'on va lire fournira amplement la preuve de ce que j'avance, bien que je la prenne au hasard parmi beaucoup d'autres du même genre qui se présentent en même temps k mon esprit. Ne croirait-on pas parcourir une page de l'histoire romaine de la sévère époque des Horaces , des Brutus et autres gaillards qui se moquaient de la famille comme de Colin-Tampon f

864 uKft ysiLutos d< smrt kubi»?..

Raf uae brumeuse et froide matinée àe uoveoibre, alors 4ae se foat les gnands pacages d'oiseaux aquatiques, notre boaaue é^^ii des canards sur un de do8 étangs^ dont les bor^s, jnsqu'H une certaine xlistance, étaient, ce Jour-lk, couverts d'une ccoute de gla<^ d'uo demi-pouee d'^épaîsseur, et il avait envi^é so» ifils aiaé, âgé de buit .ans, sur Ja chaussé^ pour rejeter ie gibier de SOI otté s'il venait à prendre son vol avant d'avoir été tiré. 11 rampait parmi les joncs, comme un Mohiçan^o eodNiscade, pour se rapprocber du but, et, parvenu à portée, il avait déjà appuyé contre son épaule la cro6s« de sa lourde canardière k deux coupa, lorsque le bruit de la cbute d'un corps pesant dans Teau fit tever brusquement k bande de canards. C'était ie daupbm Aé- DQiondey qui, ayant perdu l'équilibre en contempldDtJ'auteur de ses jours, piquait une tête involontaire dans sis pieds Hle liquide vaseux. Le ptae— Aoi^aGe ou- Brutus à votre cboix — ne se déterra pas pour si peu M (liose. U prit son temps avec calme, comme si son x^biap s*étaii jeté .k.la ni^e, lacba son j^emier coup k droite^ dans k gros des fuj;ards ^li ne s'étaient pas encore dispersés, le second à g;aucbe sur deux JMdeUas qui se «croisaient, ri^arda soigneiisement au tombai£»it les jnorts et te blessés, §m il s'^ .^la au s^çoims d^ $#d hfyàtii^

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qu'il eut Tbeureuse chance de repêcher sous la glace, et de ramener sur le rivage, aux trois quarts asphyxié seulement. Quand il vit que le petit bonhomme n'en mourrait pas pour cette fois, il retendit sur l'herbe humide de la chaussée, les pieds plus bas que la tête, et il retourna tranquillement k ses victimes emplumées, qu'il ramassa jusqu'à la dernière.

Certes, la mère lacédémonienne qui a dit k son enflant, en lui remettant un boncUer— dessus ou dessous, mon /12$/— n'était pas plus héroïque. Fanatisme de la gloire ou fanatisme de la chasse, c'est tout uu : le mobile est plus noble, mais la passion est la même, et Sapho, qui se précipitait du haut du rocher de Leucade pour se guérir par la mort des souffrances que lui causaient les rigueurs du beau Phaon, n'était pas plus amoureuse que Test la couturière qui s'asphyxie pour un gar^çoD épicier infidèle.

Bien que notre héros, de même que presque tous les gapdes, ses pareils, aimât fort le jus fermenté de la v^ne, il ne fréquentait que très-rarement les cabarets du village, qui avaient pour lui l'inconvénient grave de l'éloigner im peu trop du théâtre habituel de ses exploits. Hofô de sa chère forêt, il ne tardait pas k éprou- VCHT cat iadéMssable gàalaise physique et naoral que

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ressentent les vieux matelots quand ils restent trop longtemps k terre, et lorsqu'on le rencontrait par hasard sans carnassière et sans fusil, il était aussi honteux que si on l'eut surpris in naturalibus. Le dimanche, aussitôt que sa femme et ses enfants étaient revenus de la messe, car en leur absence il gardait la maison, située k la lisière des bois ; le dimanche— dis-je — il se rendait, rasé de frais et soigneusement brossé du haut en bas, dans quelque coupe en exploitation, dont le bûcheron garde-vente débitait du vin, savait confectionner une omelette au lard, et possédait un jeu de quilles devant sa baraque. Rémondey connaissait cinq ou six établissements de ce genre dans la forêt, et il allait de l'un k l'autre, toujours recueillant des renseignements utiles sur son passage, toujours buvant, et surtout toujours chassant. Vers minuit, quelquefois plus tard, il regagnait son domicile, chargé de gibier et k moitié ivre, ce qui ne l'empêchait pas d'être debout au point du jour, pour remplir ses devoirs de garde ou s'abandonner a une nouvelle inspiration de sa passion dominante.

Les jours ordinaires, quand la pluie tombait k torrents, ou que le vent d'ouest soufflait k déraciner les chênes les plus robustes, Rémondey courait se réfugier

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dans celui de ces caravansérails rustiques dont il se trouvait le moins éloigné pour le moment; mais dans ces circonstances de force majeure il s'abstenait de boire, même avec modération, et il appelait ces haltes k couvert— se rembûcher à sec.

On aurait tort de conclure de tout ce qui précède, et en particulier de l'anecdote de la chasse aux canards, que Rémondey n*était pas, au fond, un trë&'bon père de famille, un fils dévoué, un mari attaché à ses devoirs, et, au total, ce que Ton nomme vulgairement une ex^ cellente pâte d'homme, dans la plus large acception de cette manière de parler, qui peint si bien la réunion des diverses qualités attachantes que possèdent les personnes heureusement douées auxquelles on applique cette expression. Même k cette époque déjà éloignée de nous, où les domesliques de bonne maison gardaient encore quelques-unes des saines traditions de l'ancien régime, il eut été difficile de trouver un serviteur plus zélé, plus respectueux et plus intelligent que cet ex-déserteur contrebandier qui avait été pendant un an et demi vagabond — et du moins il ne s'en était pas fallu de beaucoup — détrousseur de passants. Oui, détrousseur de passants, chers lecteurs ; car le pauvre Rémondey, une fois qu'il me parlait, comme cela lui arrivait sou-

vent^ 4e tout ce qu'il avait eu k souSrir durant $a vie ecra&te^ m'a avoué qu'un jouf il avait eu toutes les peines, du inonde k chas&ei: de sou esprit la i»alheuh ireuse tefitatton d'aller âennoider Vaumône sur la grande route k la façoa des espagnols : m saii ee que eeld sigsaifie. Toujours est-il (pe notre garde était, malgré ses f&ebeux ackiécédeats, un de ces Iionanes dool on peut dire qu'il n'y a jamais de non avec eux, et il n'y avait pas d'e&eniple qu'il se fût une fois refusé soit à dDoner un eoup de main aux garçons de la ferme^ dans un mènent de presse des travaini de la campagne, soit k prendre lUi plumeau ou une serviette pour aider les gens de l'intérieur quand il y avait beaucoup de monde au cbâteau. Il était en outre commissioiisaii^e exact, confident discret, interprète fidèle lorsqu'on le chargeait d'un mess£^e verbal—cbose très-périlleuse avec les do^ mestiques les plus inteUigeirfs — et si (m lui remettait une somme d'argent pour la porter quelque part, il se serait plutôt fait couper par morceaux que di& se ta laisser prendre, ce qui du reste a bien manqué loi arriver un jour : les anciens mauvais sujets ont quelquefois de ces béroismes sublimes.

Nonobstant les habitudes h demi - sauvages qu'il avait contractées durgmt les hasards de sou existence

aventureuse, et m mi\m de t^s luUe9 vicilentQ^i QO^ti^Q la destinée, Réifiondey n'était ni (}»eireUeur, pi ^sm^^ nois, ni jaloux de ses camarade^ pourvu toutefois que eeux-ci ne lui coupass(mt pas Therbe sous le pied à la ebasse, car sur ce chapitre, avec ses égaux ou dea supérieurs dmieux, i\ entendait fort mal la plaUan* terie. Pour ses maîtres, leurs amis et leurs hôtes, il se montrait, au contraire et dans toutes les circonstances, poli, empressé, rempli d*égards, leur cédant volontiers les meilleurs postes, alors même quq son bon sens et SOI) orgueil lui disaient qu'ils ne les occuperaient pas aussi bien que lui, et leur attribuant saos hésiter Vhon*neurtouteatier d'un beaucoup de fusil quand il avait tiré avec eux pour plus de sûreté. Il avait méq^e dans ce^ occasions-lk des recherches de flatterie qui n'eussent pas été désavouées par le courtisan le plus consommé. Ce n'est pas qu'il ne fut aussi, k ses heures, goguenard dangereux et railleur impitoyable, car il avait sa bonne dose de cet esprit salé bourguignon dont les blessures sont si cuisantes, bi^ que toiqoiirs faites sans colère, et lorsqu'il se mettait tout de bon k brocarder quelqu'un, paysan ou bourgeois, envers lequel il ne se regardait pas comme obligé au respect, il vous

l'arrangeait de la bonne manière, m s^y prenant si bien

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cependant, que Vautre ne pouvait pas se fâcher, si bonne envie qu'il en eût. Une de ses malices favorites était de s'amuser, dans une intention de moquerie inspirée peuWtre par le souvenir de quelque vieille rancune, à estropier les noms de la façon la plus burlesque, témoin un certain monsieur Loyabre qui venait souvent chasser chez nous, et qu'il n'a jamais appelé autrement que monsieur l'Effroyable : on devine que le monsieur était fort laid. 11 était aussi grand distributeur de ces sobriquets qui restent parce qu'ils peignent d'un mot le côté ridicule d'un individu; et un jour qu'il cheminait à quelques pas devant moi, en causant avec Henri, notre autre garde qui le précédait, je recueillis le petit dialogue qu'on va lire :

RÉMONDBT,

Que devient donc monsieur***, qu'on ne le voit plus au château?

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