‹ Les veillées de Saint-HubertChapitre 2 sur 6 · HENRI · texte numérisé non relu

HENRI

11 a une place bien loin d'ici : il est ambassadeur.

RÊMONDET.

Lui, ambassadeur I Tu veux dire ambarrasseur (1).

(1) Fatieur d*embams.

LES VEILLlâBS DE SAINT HUBERT. 244

Ce monsiear *** était un de nos voisins de campagne, bon jeune homme qui n'avait que le tort de s'en faire un peu trop accroire et de se poser en homme important, bien qu'il n'eût qu'une valeur personnelle comme celle de tout le monde. 11 venait d'être nommé attaché de légation dans une cour d'Allemagne, et la rumeur publique avait singulièrement haussé le rang de son emploi. Je répétai le mot de Rémondey k quelques personnes qui le trouvèrent d'une justesse très-piquante, et depuis cette époque le pauvre *** ne fut plus pour nous tous que Vembarrasseur. Je dois ajouter k sa louange, que, l'ayant su, il ne s'en fâcha pas, et qu'il n'en continua pas moins k bien traiter le vieux garde railleur, k qui il donna même un très-beau chien k dresser.

Dans une autre circonstance, k une halte de chasse k tir au-dessus-de la montagne de RuUy, un vieux garçon, fort grotesque de visage et de tournure, qui se trouvait Ik, interpella brusquement notre héros en ces termes :

— Sais-tu bien que tu n'es pas devenu beau en prenant des années, mon pauvre Rémondey ?

— Ma foi, monsieur Charles — répondit-il en faisant la plus spirituelle de ses grimaces — encore un

21 fi LBS tnixta ra saiht hubbbt.

avee noos deux, et on pourrait dire — sacrd>leu! qui tilain brelan !

Et nous tous, qui étions présents, de nous abantloQner h un accès d*hitarité que le vieux garçon eut le bon goût de partager. Comme les vérités des anei^s fous de cour, les vives ripostes de Rémondey avaient rbeureux privilège de ne jamais blesser personne, parce qu'il avait assez de tact pour ne les décocher qu'aux gens eu belle humeur : les mauvais plaisants de profession n'ont pas de ces délicatesses-là.

La physionomie de notre homme révélait au premier examen cette disposition railleuse de son esprit. Le vieux garde — on Ta toujours appelé vieux, même quand il était jeune encore — le vieux garde avait de petits yeux gris pâles, pétillant de malice et de pénétration, dont le regard aigu comme une flèche arrivait toujoui's au fond de la pensée de celui qui lui parlait ; des rides originales, d'où semblait jaillir le sarcasme à chaque contraction de sa face rabelaisienne, et rme immense bouche, dégarnie de toutes ses dents moins une seule, des profondeurs de laquelle sortaient^ comme d'un gouffre, de terribles éclats de rire lorsqu'un ridicule le mettait en belle humeur de s'amuser aux dépends de son prochain. Les autres dents de ftémond^ ^ ceci

De doit las être sais Amk m pennà çk ctf awâ destine ï eapiiKfr le anotn ia ftmangt — mm\ di^ura nw i ^. aïKieisr «ik^: trâiits ^^r le recul de 1j oiudiêrî qu r«ù( sîct irtue ùsk^ pour lâchasse wreai, HiiBlist semi, ootxre iïcwlane, Cdow Tm se tôt isa tiit<A ordâaira, c'm-i-dJK ai tpfwnii la cras» o:<iire r^fanle rt n lamaioIeuBliTec k joh. Or Kêi&:«ik7 ayMitpns lUitiile d'épauler Uaiôl à droite «l ttuùl à gvKke, sâMtà^ le pibîer pvliit de Tb oa <t raotre calé, eeUediïUedeerosseafïiifai par te r»drr onsK k bu ildeiité de bbUe. La défense ^w tu nstJil nVail (eliatipé m sait «hod <iik parce tp'eUe se troarait ^ictewlc deîiDl de la mâcbsire np^rieore. Vott dels^jsioD, uBj lectew, oa )e m sais pte li 4"^ dWrt de râne a bot aitptiqBer ce wt.

HréaiMdttM modeste^ tooctaait àb dtluett^iii-étiit pas rare (pe noire eanle»»*** ^'^XUetei^aaseus les pli iM%* a dressait des du 'fii'istWMiaientde premie a'nïœmdeiuTerresdebonvi ^fî«c*^,flseiBélaitàla( "'"^''■'■taonieqiiiDeseM

244 LES tBILLÉBS DE 8ÀINT HUBBRT.

interpeDant celui-ci, brocardant celui-lk, et, en définitive, divertissant tout le inonde, sans jamais choquer personne. Et qu'il était amusant, le lendemain, en me traduisant k sa manière tout ce qui s'était dit k ces dîners où, suivant son heureuse expression — les messieurs et les pas messieurs étaient côte à côte comme dans un cimetière. — C'était toujours un sujet d'étonnement pour moi que la profonde sagacité avec laquelle cet homme inculte avait tout observé, tout deviné, tout compris: la fausse bonhomie de celui-ci, la fausse science de eelui-lk, les vraies petites vanités de tous. Que de fois aussi, lorsque nousnous dirigions ensemble vers quelque rendez-vous éloigné, ou que nous nous reposions, l'un k côté de l'autre, k l'ombre d'une baie, après avoir battu la plaine une grande partie de la matinée ; que de fois — dLsje— j'ai pris plaisir k lui faire raconter les aventures plus ou moins tragiques de sa vie de déserteur. L'énergie intelligente avec laquelle ce pauvre diable, poursuivi sans relâche comme un loup enragé, avait défendu pendant dix-huit mois sa vie de misères et de privations, était vraiment quelque chose de prodigieux. Aussi ai-je souvent pensé qu'on ferait un livre des plus intéressants du récit de ses ruses pour échapper aux gendarmes, et de ses inventions pour se procurer soit

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du plomb et de la poudre, soit du pain dans les moments de disette extraordinaire, alors que le gibier avait été plus malin que le chasseur. Ici se place tout naturellement une anecdote comme preuve k l'appui de ce qui précède. Si elle vous amuse, chers lecteurs, vous n'en devrez pas moins regretter de ne l'avoir pas recueillie de la bouche même de celui qui en a été le héros, et de qui je la tiens directement.

Dans l'espèce de tanière au fond de laquelle Rémondey s'était retiré, notre déserteur vivait du produit de sa chasse, la plus grande partie du temps, et, de plus, faisait vivre son compagnon d'infortune, un nommé Patias, long gaillard à la face patibulaire, qui n'était pas, k beaucoup près, aussi industrieux que l'ancien dragon de Schomberg, bien que lui eût été hussard, c'est-k-dire k la bonne école de toutes les maraudes. Chasseurs novices dans les commencements, rOreste et le Pylade de la forêt de Demigny auraient plus d'une fois entendu crier leur ventre — comme disent les soldats — si la mère du premier ne fût venue, de temps en temps, k leur secours avec quelques provisions rustiques, qu'elle prélevait k grand'peine sur son maigre ordinaire de veuve. Si intrépide que fût le dévouementmaternel, la pénurie de vivres allait parfois

Jusqo*au dénûtnent le plos convptet, et nlors il (allait bien avoir recours ^ux expédients extrêmes, désespérés, tels que la faîm peut les conseiller aux malheureux qu'elle torture.

tin jbur — c'était pendant la moisson des Mes, comme qui diraît vers le milieu de juillet— les deux réfractaines, qui Savaient rien mis sous la dent depuis la veille au matin ou l'av^nfr-veille au soir, ne reçtipent pas la visite promise et attendue de la mère Rénaondey, avec sa miche de pain bis et son morceaKi de Icird. la bonne femme, surveillée elle-<aeitie par les fMdâffmes qui pourchassaient son fils, avait sagement pensé qTi*elle s'exposerait k indiquer sa retraite si elle se m<°lttait en Toute pour alter le trouver. Insensiblemait, la fahn des deux amis était devenue de la rage, et force leur était de se procurer des aKments, quds qu'ils Itossent et n'importenie <|uelte manière. Après une mûre déhbëration sur ce douloureux sujet, qui n'avait eu ^'ËUtreTésnltat que de leur démontrer toutes les difficultés d'une semblf^bie entreprise dans leur position, les detfit infortunés songeaient déjà k se livrer volontairement pour déjouner au cachot en attendant qu'on daignât les fusiller, quand du cerveau de RérocHidey, liuriatcitë par te vide de son estomac, jaiffit tout k coup

une idée qui, dans sa hardiesse, ne manquait pas de cette originalité grâce k laquelle les projets les plus fous réussissent quelquefois où les plus sages échoueraient.

La plaine située entre le village de Demigny et la lisière de la forêt, dans les profondeurs de laquelle se cachait Tétang du Guet, était couverte de moissonneurs et de moissonneuses, car, en Bourgogne, les femmes assistent courageusement les hommes dans les plus rudes travaux de la campagne C'était Theure du solide repas du milieu de la journée, et les différentes bandes de paysans et de paysannes, formées en cercle, se préparaient k manger la succulente soupe aux choux, et faisaient déjà circuler k la ronde le baril rempli de fraîche piquette. Ce fut le moment choisi par nos aifami's pour mettre k exécution le plan du plus inventif des deux, que Tautre ne connaissait encore qu*k moitié. Ils se traînèrent k plat ventre, comme des loups qui vont surprendre un troupeau de moutons, et ils parvinrent, sans avoir été vus, k se glisser derrière une haie dont les rameaux portaient des myriades de framboises sauvages, parvenues k peu près k leur maturité. En un clin d'œil, Rémondey se mit nu comme un petit saint

Jean, et, quand il eut rassemblé ses liardes en un seul

3t8 LES VPILLÉfiS DK SM\T RUBEflT.

paquet, pour pouvoir les emporter plus factlemeot lorsqu'il faudrait battre en retraite, il dit k Patias, qiii le regardait avec stupéfaction :

— Tu vois bien ces mûres? {h .)

^ Oui. . . tu veux que nous dinions avec ça? ce n*était pas la peine d'ôter tes culottes et ta chemise.

— Écoute-moi, irabécille, au lieu de bavarder. Tu vas en prendre autant qu'il en pourra tenir dans tes deux mains, tu les écraseras de ton mieux, et tu m'en barbouilleras le corps du baut en bas, deiis ô^m -cdtés et partout. On ne doit pas pte recornialtre mofU... -dos que mon visage.

Patias semit immédiatement à l'oeuvre, et, en quelques minutes, la transformation de son compagnon d'infortune fut opérée, un peu avec l'aide de la nature qui y avait travaillé d'avance.

Alors Rémondey reprit :

— Suis-je bien laid comme ça?

— Comme les cinq cent mille diables! k faire avorter une vacbe I

— C'est ce qu'il faut. Eh bien I attends-moi Ik, nous aurons bientôt de quoi nous remplir la panse.

(1) Nom qu'on donne en Bourgogne au fruit do la rowœ.

LES TKlUiAKS BB SAIN.T .MIIBBRT. tiê

Ces paroles étaûe»tii peine proBDDcéos, queiejooBste e improvisé s'élançait d'iui .bond, par -def^us la haie, et courait en poussant des hurlements .formidables vers le groupe de moissonneurs le pius ii sa portée A la brusque apparition de ce fantôme violet, qui agitait ses loi^s bras dans tous les sens, et remplissait Tespace de ses sinistres cris, ce fut un sauve-qui-peut général, une véritable déroute^, et en bien moins de teipps que le lecteur n'en a mis k parcaujrir ces dernières lignes, il ne resta dans les sillons, subitement déserts, que des écuelles pleines et.des^faucilles abandonnées . Rémondejr, sans perdre une seconde, fit main-^basse sur tes premières avec une dextérité merveilteuse , et .ayant suspendu à son cou Je plius ventru de tons. les babils de piquette, qui avait une courroie, il rejoignit son ^am^ pagnon derrière la haie. Peu d'instants après, ite-étaient rentrés tranquillement dans leur tanière, où ils riaient comme des bienheureux du succès de leur stratagème, auquel ils eurent encore recours le surlendemain, sans plus de diflBculté et avec autant de profit que la première fois,

Le bon de Thisioire, c'est que l'apparition, dans les parages très-civilisés de i)emigny, d'iin OKonstre qui égofgeiut les hommes, dévorait les enfante et violait

220 LES VEILLÉES DE SAINT Hf BERT.

toutes les femmes, sans distinction d'âge ni de sexe — comme s'exprimait un jour un vieil officier en me parlant de l'aventure des lanciers polonais k Châtellerault. — C'est que cette apparition — dis-je — fut prise au sérieux par la grande masse de la population. Aujourd'hui même, après les bulletins du premier empire et les programmes de deux ou trois révolutions, on rencontre encore des vieillards obstinés qui vous soutiennent mordicus avoir vu le monstre occupé k manger une petite fille de dix ans, et avec ses sabots encore ! On appelait cet animal inconnu la Marguerite. Je n'ai jamais su pourquoi; mais le nom m'a toujours paru bien innocent pour un fléau réputé si terrible.

Ce fut dans les épreuves violentes de cette phase périlleuse de sa vie, que l'organisation physique et le caractère de Rémondey acquirent cette vigoureuse trempe qui avait fait de lui l'un des chasseurs les plus extraordinaires de son temps, ce qu'il est resté jusqu'à sa mort. Il se jouait des fatigues et des dangers avec la facile insouciance d'un homme accoutumé de longue date k voir souvent son existence suspendue k un fil. Sous l'influence de ces mêmes épreuves, ses sens s'étaient développés jusqu'k atteindre k la perfection de ceux d'un sauvage, et rien surtout ne se pouvait conh

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parer k l'étendue et k la finesse de son ouïe et de sa vue. Âiissi, dans ces circonstances de chasse si conoipliquées qui font hésiter les veneurs les plus habiles et les plus résolus, ne se trompait-il jamais sur le parti à prendre, car il avait vu, entendu, voire même smti des choses qui avaient échappé k tout le monde. Le jugement de son coup d'oeil, relativement k l'intervalle qui le séparait d'un objet, soit en l'air, soit sur le sol, k découvert ou sous bois, était d'une rectitude phénoménale, qui lui permettait de tirer et de tuer k des distances que les gens les plus compétents en pareille matière regardaient comme impossibles. A partir du moment où les rares talents de Rémondey furent arrivés k leur perfection, il ne commit plus une seule erreur en faisant le bois ; et quand une fois il avait laissé tomber un regard de côté sur le pied d'un animal, il jugeait non-seulement son âge, son sexes et ses habitudes, mais encore il pouvait dire depuis combien d'heures ou de minutes il avait passé par Ik. Quel était son secret? je ne saurais rien hasarder k cet égard, mais je l'ai souvent surpris flairant la branche comme un vieux limier, et un jour j'eus la preuve que son nez l'emportait en finesse sur celui de plus d'un chien : voici comment la chose se passa.

la vellfeafi soir — c'était au cœur de Tété et par nne chaleur des plus intenses — f avais, en me promenant k cbeval dans la forêt, vu par corps on ^and sanglier qui vermillai! tranqninement sr^us des chênes, ce qui m'avuit paru d'une hardiesse d'autant plus extraordi!?an*e que le soleil ne faisait que de se coucher. Aprèi^m'être bien assuré que je ne me trompais pas, e'est-k«dire que le sanglier était bien sauvage, j'étais mveiiH w toute hâte au cb&teau, et ayant trouvé, sur ti potte du ehenit Rémondey qui venait de porter la so«f»e k. ses chiens, je hii aval!? conté raffaire en quatre mots.

Il va sans dire qu'il s'était empressé de me répondre quil fallait chasser ce voyageur, dès le point du jour, le lendemain.

Il fut convenu qu'il préviendrait Denis pour quMI eût k faire le bois de son côté, et moi je m'engageai k me trouver avec les chiens sur la levée de l'étang de Bâtard, une bonne demi-heure avant le lever du soleil.

Ainsi fut fait; mais, hék»»! m Hérnood^^ ni Defiis

n^avaienl connaissance du aanglier .

La terre desséehée n'avait pas gardé Pempreinte de ses pas, et les deux limiers, de prime-abord décomnifâs

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par l'état da sol, ne s'étaient que trfes-mollement comportés pendant leur travail.

Nous nous demandions s il fallait, k tout hasard, nous en aller quêter k la billebande dansTendroit où j'avais aperçu l'animal, la veille au soir, et Denis disait que ce serait parfaitement inutile, lorsque, tout à coup, Rémondey étendit le bras vers un épais taillis qui se trouvait au dessous, a la base de la chaussée dont nous occupions le sommet, puis il nous dit, k voix basse et avec une vivacité singulière :

— Hais il est Ik !

— Ge n'est pas possible — répondit énergiquement le vieux piqueur —j'ai fait le tour avec Finaud, et nous n'avons eu connaissance de rien absolument.

— Gageons qu'il y est, papa Denis, et que je vous mène tout droit dessus — riposta Rémondey.

— AHons-y avec les chiens pour nous en asssurer— dîs-je k mon tour — c'est le meilleur moyen.

Dix minutes après, le sanglier était lancé, et presque immédiatement Denis lui mettait une balle dans l'œil, ce qui commença k lui ôter ses doutes.

— 11 aura fait sa nuit sous lui — grommela-t-il efitre ses dents lorsque je l'abordai après son coup de fusil — sans cela Finaud n'aurait pas manqué la voie.

— Mais comment Rémondey a-t-il deviné qu'il était là?

ici Denis entama une longue discussion pour me prouver que la chose était toute simple ; mais comme il n'en vint pas k bout, je m'adressai au sorcier lui-même, et j'en obtins cette explication très - satisfaisante :

— Monsieur le marquis, je l'avais sentu : nous étions k bon vent.

Tant que Rémondey a vécu il n'y a pas eu dans toute la Bourgogne son pareil dans l'art de dresser les chiens couchants, de sorte qu'il avait toujours chez lui une demi-douzaine de pensionnaires qu'on lui amenait de tous les coins de la province, et dont il obtenait des merveilles, sans les battre et sans les soumettre au barbare régime du collier de force, qui ne les discipline jamais que passagèrement. C'est lui qui m'a perfectionné mon fameux Soliman, le Napoléon des Pointer% qui n'a trouvé de rival que l'illustre Torquato, le compagnon du vieux contrebandier des Alpes, dont j'ai raconté l'histoire dans mes Gentilshommes Chasseurs. J'ai connu aussi un de ses élèves, nommé Castor et appartenant k un M. Stricker, de Beaune, qui était en chien ce que lui était en homme : ne se fatigant jamais, jamais non plus ne prenant une difficulté à rebours, et

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chassant par passion comme son professeur. Ce ne serait pas assez faire son éloge que de dire qu'il ne lui manquait que la parole, car il Tavait dans ses regards et dans sa pantomime. Ce que Rémondey a tué de gibier avec Taide de Castor, assez vilaine béte d'ailleurs, est incalculable, fabuleux, et je n'oserais pas dire, par exemple, k quel chiffre il était arrivé seulement pour les bécasses, en 1833, année de sa mort... Ce sont de ces choses qu'on ne confie qu'aux gens qui vous connaissent assez pour être sûrs que vous êtes incapable d'abuser de la candeur du public.

La médaille des plus grands hommes a son revers. Pierre-le-Grand était ivrogne ; Frédéric 11 n'aimait pas les femmes ; Napoléon aimait trop la guerre, l'histoire l'a dit : pourquoi ne dirais-je pas que Rémondey abusait de la permission qu'a tout chasseur d'être un peu braconnier?

11 l'était sans mesure, sans scrupule, sans m^me avoir la conscience du blâme qu'il encourait pour sa coupable persistance k tuer tout, partout et toujours. Dès qu'un perdreau avait assez de plume ponr voler, et un levraut assez de force pour courir, pan I il le mettait dans sa carnassière, quitte k le manger chez lui

pour ne pas s'exposer aux reproches de mon père ou

226 LBS VBILLl^ES DB SAINT HUBBIlf .

«uxniieii^ Le temps prohibé n'existait pas poii? lui ; la position iotéressaiiite d'ime cbevrette, d'une laie on A'une louve ne lui inspirait nulle pitié. Comme ce^ gens qui ont Ui monomanie du oaieurtre, dès qu'une victiaoe s'o&aM il ses coups, U vapeur du er ime lui montait wl cerveau, et il fallait que le sang eoulât Denis qui avait été élevé k une école plus sévève, et qui, d'aiUeurs -disons tout — ne tirait que fort médiocre x eut sur ses vieux îours, Denis le gourmandait san» cesse sur son malbeuceux penchant au massacre, et un jour, h xm ouverture de chasse cbea M. Déplace de Maizière, il lui d4cocba^ en présence de vingt personnes, ce terrible suircasme : — Mon pwvrç Révwndeiy,, si ta mère avait été um hasCy %lu(^ longtemps qm tu s/grais m4)rt sur Cédiafaud !

Seule ma m^re,, en sa qualité de prévoyante mtôresse de maison qui vise au solide, avait beaucoup d'indulgence pour les nombreux méfaits de Tincorrigible tueur, et j'ai même pensé quelquefois qu'elle les encourageait par-dessous main, 11 est vrai que. grâce h, eux, le croc du garde-manger de Demigny était garni depuis le T' janvier jusqu'au 31 décembre, et il est des circonstances ou celaabien $m charme... Qu'eu pensent MU .lesjuges et autres incorruptibles gardiens de la loi, qui vous

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mangent fort bien, quand elle est cuite k point et arrosée de jus de citron, une aile de perdreau quinze jours avant Tordonnance de M . le préfet sur l'ouverture de lâchasse?

Lors du douloureux hiver de 4844, tandis que tous nos voisins, k bout de ressources et d'expédients, ne savaient plus comment s'y prendre pour nourrir nos amis les ennemis, l'abondance ne cessa pas un seul jour de régner chez nous, parce que mon père, seul dans le pays, avait eu la très-heureuse idée de demander au prince de Hesse Hombourg, commandant en chef de l'armée autrichienne dirigée sur Lyon, un portd'armes et une permission de chasse pour son garde, lequel, comme on peut bien le supposer, usa largement de ce privilége,qu'il ne partageait avec personne k plusieurs lieues k la ronde. Je crois que ce fut Tannée la plus lieureuse de la vie de Rémondey, celle dont le souvenir lui était le plus particulièrement précieux. Le soir, il revenait au logis chargé de trois ou quatre lièvres suspendus sous sa blouse, et parfois d'un chevreuil ou d'un marcassin posé en travers sur ses épaules; le matin, il s'en allait, au petit jour, faire une promenade sentimentale sur la rivière ou autour des étangs, et il rentrait avant l'heure du déjeuner, ployant sou& sa

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chaire d'oies sauvages, de canards et de sarcelles, comme un porte-faix qui s'en va a la halle. Après midi, quand mon devoir était fait, et même quand il ne Tétait pas, il me menait le long des baies, où nous tirions des grives et des merles, dont on faisait ensuite de longues brochettes qui étaient fort du goût d*un très-aimable jeune homme, le comte Benedeck, alors lieutenant dans un régiment d'infanterie hongroise, et aujourd'hui l'un des meilleurs généraux de Tarmée autrichienne. Tous ces faits me sont aussi présents que s'ils s'étaient passés hier.

A propos de ces innocentes tueries de grives et de merles, je dirai qu'il n'y avait pas de chasJU5, si petite qu'elle fût, que Rémondey jugeât indigne de lui, semblable en cela k ces amoureux passionnés qui attachent du prix aux nH)indres faveurs. Un jour il menait un sanglier avec quinze chiens et la trompe sur l'épaule, et le lendemain il tuait des alouettes au miroir avec le même bonheur qu'un écolier en vacances : faute de mieux il aurait tiré sur des papillons, et je ne voudrais pas jurer qu'il ne s'est jamais permis cette plaisanterie. Quelles bonnes parties nous avons faites ensemble! Dans un rayon de quatre lieues autour du village que j'habitais, il n'existe pas un champ, nn buisson, un ro-

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her ou un ruisseau que je n'aie battu, fouillé, tourné ou longé avec lui. Et comme il était toujours de bonne humeur! comme il répandait, par ses saillies originales, du charme sur un plaisir qui en offre déjktant par lui-même I Jamais découragé! jamais kbout de ressources! ne connaissant ni les dégoûts de la satiété, ni les défaillances de Tinsuccës ! Quand il marchait k la tête d'une bande de chasseurs exténués par une longue course et rebutés par d'infructueuses recherches, on le voyait tout k coup bondir huit ou dix fois de suite, et l'espérance rentrait subitement dans les cœurs alanguis. Quel serviteur ! quel compagnon ! La nature ne produit que bien rarement de pareils hommes.

Rémondey a terminé sa carrière, jeune encore puisqu'il entrait k peine dans sa cinquante-deuxième année, pendant un voyage que je fis en Italie vers la fin de 1 833; ainsi j'ai eu le chagrin de ne pas recevoir son dernier soupir. Pendant son agonie, agonie puissante comme celle de tous les individus fortement organisés, chez qui les liens d'une grande passion se brisent en même temps que ceux de la vie, le pauvre vieux garde mêla souvent mon nom aux visions cynégétiques qui traversèrent son cerveau k cette heure suprême de la mort ou tout le passé se retrace, dit-on, k la mémoire. Sa veuve et

230 KES VElU.éES l'E sAllfT HUBERT.

ses enfants sont restés convaincus quMl avait quelque secret important k me confier, parce que son agitation devenait plus pénible chaque fois qu'il m'avait appelé en vain. Qui sait s'il ne voulait pas m'initier, in articulo mortiSf k quelques-uns des secrets d'une science qu'il avait poussée k sa plus grande perfection? Si cela est, nmn absence au moment de sa fin doit être un regret de plus pour moi, et ce regret, mes lecteurs ont le droit de le partager, car si j'eusse reçu les dernières confidences de cet homme si richement doué, je ne les aurais certainement pas gardées pour moi seul : on sait combien ma conscience est scrupuleuse suf ce point.

Nous avions, avec Rémondey, un autre garde nommé Henry, devenu, en outre, homme d'affaires au château un peu plus tard, et qui était encore k mon service, -en cette double qualité, lorsque j'ai vendu la terre de Demfgny en 1839. Cétait aussi un fin chasseur, un tireur d'une rare adresse et un valet de limier comme Ton n''en rencontre pas souvent, même dans les équipages de premier ordre. Nul ne s'entendait mieux que lui k

organiser une chasse, k la soutenir et k diriger adroite ment? vers tes jio^tes immanquables (1) les personnages

(1) Ou lat appeUa communéquent. ^ijiM» bi^ qu'on n'y mtmqwt quelquefois.

LES VEILLISbS DB SAINT IllBEllT. S31

de distinction pour lesquels on voulait arranger un hasard heureux. Henry, enfant du peuple comme son camarade (son père était tuilier, et lui-même Tavait été dans sa jeunesse), Henry avait un esprit très-agréable pour un bomme de sa condition, d'excellentes manières, des sentiments fort au-dessus de son état, et un extérieur d'une rusticité distinguée, si j'ose m'exprimer ainsi, qui prévenait gàiéraleraent en sa faveur et le faisait bien accueillir partout. Si dans certaines parties. Il ne considérer en lui que le veneur, il égalait presque Rémondey, il lui était très-inférieur dans d'autres, parce que son penchant décidé pour la chasse avait moins le caractère d'une passion exclusive et violente, que celui d'un goût élevé et délicat. 11 l'aimait en artiste intelligent bien plus qu^en fanatique aveugïe, et, s'il la préférait k tout, il pouvait se plaire à antre chose H y dvait même des jours où, comme Henri IV, il se serait volontiers écarté du champ de bataille pour suivre vme bavolette (1> sous la feuillée : Rémondey aurait plutôt renouvelé l'exemple d'Origène que de s'abandonner h une pareille faiblesse.

Denis, le Nestor des veneurs Bourguignons, recon-

(1) BoM^ktu — jeuQe fille de lacaDifAgne. Cl^armajit titaz moi qui a'eet plus employé.

33i LBS veiLLéBS DB 8AI!VT RDBBRT.

naissait, et en cela il n'avait pas tort, Henry poar an de ses meilleurs élèves. 11 lui avait enseigné ses façons courtoises de serviteur de grande maison, son bon langage, sa tenue respectueuse en présence de ses maîtres et de leurs amis» et la prudente réserve de parole qu'il regardait avec raison comme la qualité essentielle de l'homme de chasse. Nourri k l'école des véritables docteurs de la science cynégétique, quand les valets de imier, de retour au rendez- vous après leur quête terminée, faisaient leurs rapports divers, celui de Henry se distinguait toujours de ceux de ses camarades, quels qu'ils fussent, par la bonne ordonnance des faits, la clarté du récit, le choix heureux des expressions, qui étaient très-précises et tout k la fois très -poétiques, et la façon peu décourageante dont il énonçait ses doutes; car, dans son respect (-our les principes, il se serait bien gardé de n'en point exprimer alors même qu'il n'en aurait pas eu. 11 n'omettait aucun détail, si peu important qu'il fût, parce qu'il savait qu'k la chasse comme k la guerre tout renseignement a sa valeur ; mais il avait soin de passer rapidement sur ceux qui ne lui semblaient pas mériter une grande attention, et si un des assistants l'interrompait pour lui adresser une question oiseuse, il lui répondait avec Isi fermeté respeC"

UU VEILLEES DE SAINT HUBERT. i33

tueuse et spirituelle d'up courtisan consommé qui remet k sa place un prince mal élevé et maladroit. J'ai souvent assisté k des petites scènes de ce genre, et je n'ai jamais cessé de m'étonner du tact exquis et de la mesure parfaite avec lesquels cet homme, dont l'éducation s'était faite au chenil et au bois, savait maintenir son droit d'être pris au sérieux quand il rendait compte de ses faits et gestes k ceux qui lui avaient permis de parler; et un jour que je lui avais reproché doucement de s'être montré un peu susceptible envers un de mes amis, qui lui avait, k la vérité, coupé fort gauchement la parole poinr lui dire une puérilité absurde, il me fit cette réponse très-remarquable, k mon avis du moins — monsieur le marquis^ personne ne doit m* interrompre tant que mon maître a la bonté de m'écouter pa" tiemmsnt.

Une chose oii Henry excellait encore, lorsque nous chassions pour tuer, et que je l'avais chargé, ainsi que cela arrivait neuf fois sur dix, de placer les tireurs, c'était dans Fart avec lequel il parvenait k prouver k chacun d'eux qu'il lui avait donné le meilleur poste. Il obtenait ce résultat au moyen d'une multitude de petites phrases d'une finesse charmante et d'une flatterie sans pareille qui ne manquaient jamais leur effet. A ce-

S3i KB» ^BILLjfBS D« SAINT HUBIftT.

loi-ci il moBtrait une étroite coulée dans te fort, et il rengageait k surveiller particulièrement ce point, qui lui' paraissait ék^eune des passées favorites de ranimai détourné ; k celui-lk il recommandait le silence le plus profond et l'immobliité la plus absolue, attendu que le sanglier ou le chevreuil ne de^'ait pas être bien loin de lui ; k un auk'e il faisait valoir l'avantage d'être placé k bon vent; k un quatrième il avait réservé d'avance en son esprit le eontre-pied, poste important qui rédame toujours on tireur d'âite; puis, quand il avait épuisé toutes ses formules encourageantes, il avait recours à 1« pantomime, et c'était d'habitude ce qui lui réttssissait te BMCux. Voici dans ce cas coaunent il s'y prenait pour atteindre son but, qui était de laisser un peu d^espérancek: chacun. Il s'arrêtait, avec le dernier chasseur k pourvoir, devant un énorme buisson, posait d'abord un doigt en travers sur sa bouche, geste dont la significatictt n'a pas besoin d'être expliquée, et ensuite il se mettait k casser çk et Ik quelques petites branéfaes qui obstruaient la vue et gênaient le mcuvement des bras, ce qui amenait tout naturellement l'heureux mort.l dans l'intérêt duquel on prenait toutes ces précautions, k se dire — il tst évident que je dois tirer ici — pins tard les ofaiens lançaient, on entendait un coup deflisit, quel-

LB3 TBILLl^ES DE SAINT HUBERT. i35

quefois deux se suivant de près... c'était Henry qui avait tiré et tué. Eh bien I personne ne lui en gardait rancune, parce que, grâce à ses ingénieuses promesses, toutes les âmes avaient palpité d'émotion pendant quelques instants... et puis, d'ailleurs, quel est le disciple (Te saint Hubert vraiment digne de ce nom qui ne pardonne pas plus facilement un succès k un inférieur qu'à un égal, fût-il même son plus intime ami? oh! notre homme en savait bien plus long que beaucoup de philosophes de profession sur les innombrables faiblesses du cœur humain.

Comme Réraondey, Benry saisissait les ridicules avec une facilité merveilleuse, et, dans Toccasion, il vous lançait aussi, sous formes d'épigrammes, de ces sobriquets qui restent accrochés aux individus pour toute la durée de leur vie; seulement ses mote avaient plus d'a^ttcisme — qu'bn me passe cette expression raffinée— que ceux de son compagnon, et il les produisait avec plus de prudence, parce qu'il n'était pas reçu qu'on lui devait tout tolérer comme k Tautre, qui avait acheté au prix des malheurs de sa jeunesse le droit de tout se permettre dans une certaine mesure. Mais quand ils étaient ensemble, tf ayant que moi' pour témoin de leurs licences de langage, et s'excitant Tun l'autre h. qui en dirait le

336 f.ES VBILMÎBS DE SAIHT HUBERT.

plus, Henry m*amusait bien d*avantage que Rémondey, qu'il égalait en verve et surpassait en finesse. Son talent naturel pour contrefaire atteignait presque k celui d'Alexandre Watteoiare, le fameux nùme an^éricain qui est resté pendant quatre jours dans une famille avec une autre figure que la sienne. Henry n'imitait pas seulement la physionomie et les gestes les plus habituels des personnes, mais encore leur son de voix, leurs phrases , leurs tics les moins saillants , et tout cela avec des nuances qui témoignaient d'un bien rare esprit d'observation et d'une grande délicatesse de goût. Au nombre des scènes qui composaient son répertoire, il y en avait une, véritable chef-d'œuvre d'imitation, que je lui redemandais toujours, à nos haltes du milieu de la journée, ou le soir, dans quelque misérable bouchon, quand nos chiens avaient mis bas trop loin et trop tard pour que nous puissions venir coucher chez nous. J'avais nommé cette scène — /a venette de V épicier; — comme elle a eu pour origine un fait de chasse, il ne sera pas hors de propos que je dise ici en quoi elle consistait.

Au mois de septembre 482.^, nous avions, à l'occasion du mariage de ma sœur, qui devait avoir lieu prochainement, besoin d'un surcroit de gibier au château. Déjk nous étions parvenus k réunir au garde- manger

LB8 VbaiiES DB SAINT HVBBHT. 237

deux chevreuils, une demi-douzaine de lièvres et bon nombre de perdreaux, mais mon père tenait essentiellement k une bure monstrueuse pourfaire un bout de table, et il m'avait signiOé qu'il lui fallait le plus grand sanglier delaforét, ou sinon qu'il me retirerait son estime comme cbasseur. 11 va sans dire que je ne demandais pas mieux que de lui complaire; mais il en est de la chasse comme de beaucoup d'autres choses : la bonne volonté ne suffit que quand elle est accompagnée d'un peu de bonheur.

Le grand jour approchait, et, après plusieurs tentatives infructueuses, le solitaire exigé courait encore les bois, lorsqu'un matin, vers dix heures, Henry entra tout essouflé dans ma chambre pour me dire quMl avait remis au fort Mornay un animal pesant au moins 350; que Rémondey était resté près de l'enceinte, afin d'en détourner les troupeaux, et qu'ils étaient tous deux d'avis d'attaquer avec trois ou quatre chiens seulement, mais d'amener autant de tireurs qu'on en pourrait rassembler dans le village, oii il ne serait pas difficile d'en trouver, attendu que plusieurs bourgeois étaient arrivés de la veille pour faire leurs préparatifs de vendange.

Je me démenai si bien, qu'avant qu'une heure se fût écoulée je quittais le château ^a la tête d'une vingtaine de volontaires dont le zèle m'avait vivement touché,

t38 LIS VBILUiS 4>B éJdVr JiDBBlIcT.

mais ^ui ne m'rasiHraidntipaSiime girande conftuiee sois le rapport de leur adresse : ils maDiaient m générdi leurs armes i donner ia chair de^ioiile k leurs voisins.

Parmi eux il y avait un l»rave épicier de Beanne, nommé Clément^ et j'ose dif e que janaais aona fie 6it mieux approprié k un personnage. Le visa^ de ùb digne bomme était tout sucre et tout miel oûname s& boutique; son regard avait l'expression caressa&te du cbien qui a peur d'être battu ; il ne parlait qu'à voix basse, ne marchait qu'k petit pasi, et fibac[tte fois que je lui adressais Ja parole, .il iiieâaUait jusqu^kteFre, en flxant sur ses lèvres le plus doucereux de sc^ âourires. Si jamais on fait l'autopsie de M. Clémetit^ je suis convaincu qu'au lieu de sang on trouvera du caramel dans ses veines, et dans sa tête, en place de cervelle, un paquet de cassonnade.

Dans le trajet, ne sachant trop que lui dire, je lui demandai s'il aimait beaucoup la cliasse.

11 me répondit affirmativement.

— Et y êtes-vous heureux? — repris-je.

— J'ai déjk tué une grive, monsieur le marquis.

— Ce matin?

— - Excusez-moi .. en 48i3. Depuis celte .époque j'ai eu moins 4e chance, mais je ne ms . pas aodiâiîettx «

LES VEILLEES DE $Aiy7 BUBEHT. 239

Je f éprio^ à graod'peine un éclat de rire, et ponr ne pas succomba k la tentation kune seconde épreuve, je me mis k causer avec un chasseurs moins naïf que celui-lk.

Quand nous fûmes rendus au fort Mornay, et que chacun eut chargé son fusil, je tirai Henry k part, et je rengageai k ne pas donner un poste de choix k M. Clément, qui n'avait jamais tué qu'une grive dans sa vie.

11 fut convenu que nous le garderions entre nous deux au contre-pied où nous devions nous placer.

Ainsi fut fait.

Le solitaire, contre la coutume des vieux sangliers qui n'aiment pas qu'on les dérange, quitta sa bauge aux premiers cris des chiens, avec autant de facilité qu'un lapin qui s'est flatré sous une touffe de fougères. 11 rôda d'abord dans l'enceinte pour en explorer prudemment les diverses issues, et les trouvant toutes bien gardées, il se dit que ce qu'il avait de plas sage k faire était de s'esquiver par oii il était venu : les animaux sont quelquefois aussi stupides dans leurs raisonnnements que les humains.

En c(»)séquence, après avoir bourré ma petite meute, sans trop de colère et pour l'acquit de sa conscience, il

240 LES VBILLto DE S'JNT HUBERT

se dirigea vers sa rentrée da matin, et nous Ventendimes arriver sur nous au petit trot dans les broussailles.

Je fis signe k M. Clément de se mettre sur ses gardes, et je m'aperçus alors qu'il était pâle comme un spectre, et si tremblant qu'il avait peine k se soutenir.

Cependant, le sanglier avançait toujours sans se presser, et quand je pus l'entrevoir confusément k travers les branches je reconnus qu'il allait droit au pauvre épicier.

Celui-ci poussa un cri de détresse formidable, porta machinalement la crosse de son fusil k son épaule en détournant la tête, et pan/ pan! ses deux coups partirent en même temps ou peu s'en fallait.

Puis il laissa tomber son arme, et je le vis s'accrocher des pieds et des mains k un baliveau, comme un gamin qui essaie de se hisser au sommet d'un mât de Cocagne, un jour de réjouissances publiques.

Je n'avais pas quitté mon poste, m'attendant toujours k tirer, quand tout k coup mes regards, qui cherchaient k percer les sombres profondeurs du taillis, tombèrent sur une grosse masse noire, parfaitement

LBS TBILLISbS de SAINT HOBBRT. 241

immobile, que je jugeai devoir être notre sanglier, si extraordinaire que cela me parut d'abord.

Un examen plus attentif m'ayant prouvé que je ne m'étais pas trompé, je n'hésitai pas k crier hallali!

— Est-ce vous qui l'avez tué, monsieur le marquis? — demanda Henry qui accourut aussitôt.

— Non, c'est monsieur Clément.

— Mais, où donc est-il?

Je lui montrai notre homme cramponné k une branch 3 comme un singe.

Alors il se passa une scène impossible k décrire. Le malheureux épicier, toujours suspendu a son baliveau, continuait k pousser des cris lamentables, qu'il n'interrompait que pour m'accabler de reproches et d'injures : que je Favais attiré dans un horrible guet k pens; que j'étais un aristocrate sans entrailles ; que s'il mourait de frayeur, comme il en avait certes bien le droit, je serais obligé de faire une pension k sa veuve et k ses orphelins, etc., etc., etc. Nous avions beau lui répéter, Henry et moi, qu'il était un héros ; que le solitaire avait succombé sous ses coups ; qu'il n'y avait plus aucun danger k descendre de son arbre; que nous Tattendions

pour le porter en triomphe, il n'entendais rien, ne com-

prenait rim, ne voyait nen. C^ oe fut i^m'api^ une grande demi-bewre ^e ee manège que aous j>arviaiues à le faire monter dans ime charette, et k l'asseoir sur le mmsire, qu'il avait bel et bien tué de sa main, et encore n'y vouhit-il consentir qu'k la condition que je prendrais place k côté de lui sur ce siège de nouvelle espèce.

Telle est l'aventure nommée par moi — la venette de l'épicier — racontée, elle n'a pas grand -sel, nrais mimée par:Henrj, c'était la plus agréable Cairce qifil fût possible d'imaginer. Tout ce qu'il gisait ém à M. Clément du tbaut de sop baliveau était du. comique le plusifranc et le plus fin. U quelle imitation di^s parsûonages!, car je jouais aussi mon rôle dans j^ette, petite Silène. Je ne crois pas que l'art puisse janoais aller jdiis loin dans ce genre. A Paris, et sur un de nos ^p^its théâtres, la vmeXt^ de V épicier aurait deux Qents x^ présentations de suite, comme YOurs et le Po^/u», de très-désopilante mémoire.

Hearj[, dont le^ hasards de la destinée m'ont séparé en 1839, mlécrit de temps en temps pour se plamjdre de la changeante fortune et me dire qu'il m'est ^oiijours attaché. U ne chaise plus, il vi^t, 41 est ^oorose, ^ s!|ljDe.s'eat pas «uperpulout de suite gu'U ayjiU ,<p wm

LES TElLliBS UK SAllfT lUBBRT. t43

un bon maître, il le sent bien aujourd'hui qu'il en a trouvé un mauvais. Décidément, il y a dans la vie une foule de circonstances où un homme peut ressembler en petit k un peu; île qui a accepté trop facilement une révolution.

MODSlear BalMinit.

Dans ma petite jeunesse — comme s'exprimait le feu prince de Talleyrand, quand il parlait de l'heureux temps qui s'était écoulé entre sa sortie du collège aristocratique de Picpus et son entrée au séminaire de Saint-Sulpice — dans ma petite jeunesse — dis-je — mon père me menait régulièrement, chaque automne, passer un mois ou six semaines au château d'Ecot, situé k l'extrême limite de la Champagne, entre le Barrois et la Lorraine. C'était un ancien patrimoine de la maison de Bologne, venu dans la nôtre par le mariage

246 LES TBIU.éBS W SàlNT HUBERT.

de mon père avec une des filles du marquis, ruiostre veneur, mais que la révolution avait fait tomber dans des mains étrangères, comme presque toutes les propriétés de la noblesse française. 11 appartenait alors k MM. Michel frères, qui pouvaient k bon droit s'enorgueillir d'en avoir été les fermiers jadis , car leur conduite envers mon père, lors de sa rentrée de l'émigration, avait été k la fois généreuse et délicate. Ils étaient donc tout naturellement devenus ou plutôt restés les amis de la famille, et l'on ne saurait rien imaginer de plus cordial que Taccueil que nous recevions sous leur toit, a chacune de nos très-longues visites, toujours trop courtes cependant k leur gré et au nôtre, le plaisir de se voir étant franchement réciproque entre noua.

Gmmne pays et comme habitation^ Ecot était un de ees ravissants s^urs tels cfue l'on tfeû voii qu'eft rêve, et encore quand on est doué d'une imagîbatioo riante et poétique. Le chAtedu, réeenimelit et paifaiteoimt restauré ^r les neuveauit possesseurs, était vaste, commode, très-bien distribué, arrangé du haut en bas avec une simplicité du meilleur goût, qui ne sentait en aucune façon le parvenu. Les anciens fossés avaient été remfilaeés^ avec beiiiicoup d'entente, pw* âifhiute (ahw

LKS VEILLEES DE SAINT RUBSKT. 247

l^iBOMéssi sur l6 flieiedeM|ueb aerpentaieni en eoorbes gltifCieaseS' ism multitude ëe petits seirtier» coiuhilsitBt àsm 16 parc^ que sillonaaèeni, en secotôyaiié kuae portée de fusa seulemeuty deux rivières traQ8parente& comme tee«i«lai, déplus vlyes, bruyantes et fabuleuseffleat poissooB^use». Ce p^rc, largement dessmé k rangteise, avec foiœ fateicpie^i kidsctueS' et poots da tous genresy avait pour cadre toob maîestueiiseft collines^ je pourrais presque dire de^iftoa tasses, couvertes, de la base jusqu'au somiDtt^. des phn beaux bois du monde. Elles formaient iiae étroite tallée^ q/â se teroûnait, en s'élargissant tout à coup, par un étang d'une limpidité délicieuse, auquiel abOutisaaieD^ peur le traverser, les deux rivières dont >e vie» de parler, à peu près comme le Htiôue ^tre dans le lac de Genève, pour en ressortir k Textrémité opposée et continuer sa course. Le petit village d'Ecot, qii'&aiiBaît le mouvement d'un haut-fourneau considérable^ éèait groupé de la manière la plus pittoresiiue sur les deux rives- do cet étang, qui lui servait de miroir, et le long de ces belles montagnes, qui lui versaieot l'ombre et la fratcbeur âliis les jours brûlants de Tété, et r abritateftt des veats dé nord et d'ouest pendant l'b^ ver. J'ai beau fouiller et refouiller dans mes souvenirs, je be cf oii pns Mdr jaUHâs vu d'ensemble plm attirant

848 LES TB LLlSlS D8 SAINT HOBERT.

et plus gracieux que celui qu'offrait cette mystérieuse vallée, avec son château flanqué de quatre tourelles aux toits pointus, son parc, que Ton aurait volontiers pris pour l'enfant de la forêt coucbé aux pieds de sa mère, sa forge, ses eaux murmurantes et ses bameaui k demi-noyés dans la verdure de ses bois. Aussi, chaque fois que mon imagination s'amuse k créer une de ces retraites champêtres comme il n'en existe pas, c'est Ecot qui me sert de modèle : dès que je ferme les yeux aveccette intention, je le revois k l'instant même par la pensée, aussi fidèlement reproduit que si je l'avais quitté hier.

Sous le rapport de la chasse, je suis également dans la conviction qu'il ne saurait exister rien de plus favorisé que ce pays pour l'abondance et la variété du gibier. A l'exception des cerfs, dont les derniers avaient disparu pendant la longue tourmente de 1789, il possédait de tout k foison, rare fortune pour le veneur, qui n'a jamais assez que quand il a trop. Dans la forêt — et elle s'étendait, ainsi que je l'ai dit, jusqu'k la lisière du parc — il y avait des sangliers, des chevreuils, des lièvres et des lapins ; dans la plaine — celle-ci commençait immédiatement au delk du vaste périmètre boisé — force perdreaux, cailles et bécasses, ces der-

nières k l'époque du passage seulement, cela va sans dire; puis, aux alentours des ruisseaux et des fontaines, des myriades de grives et de merles parfumés au genièvre, et des rouge-gorges dodus comme des ortolans, que Ton prenait, le soir au coucher du soleil, k une espèce de pipée appelée teyidue en Champagne et en Lorraine, et qui se fait ordinairement au bord de quelque source où ces oiseaux viennent se désaltérer k la nuit tombante. La nature avait été aussi très^énéreuse, on pourrait presque dire prodigue, envers les amateurs de pêche dans ce petit coin du monde vraiment privilégié; car je n'ai vu nulle part de plus monstrueux brochets, de plus belles truites saumonnée^ et de plus grosses et plus succulentes écrevisses. A Ecot, sans exagération aucune, il y avait donc dix manières différentes de chasser et de pêcher du matin au soir, avec la certitude de ne jamais revenir bredouille au logis, soit qu'on en fût sorti avec un fusil et une carnassière, ou avec un filet et un panier. On peut se figurer, dès lors, quelles bonnes vacances d'écolier je devais passer dans un pareil séjour.

Bien que messieurs Michel, en devenant cinq ou six fois au moins millionnaires, fussent restés franchement maîtres de forges, vendant au quintal leurs fontes, leurs

260 ' LBS VRILL^KS HE SAINT HUBbRT.

feps et'leurs aciers,' Us av'dient Gor>tractéy. avBC cette faeilUé qM'OBt certains hommes d'élite de s'élever sans etfoct au-de^us de la condition dans laqueUa Us sont oés; ils avaient contracté — dis je. ^ des habitudes aj^istocratiques, grâce auxquelles ils s'étaient créé, a peu d'années d'intervalle de la révolutioB^rUne existence tout k fait seigneuriale^ k l'instar des nobles et hospitaliers Gbâéslains du dix-buitième siècle. Leur domestique étaitnombreuK, lew^ table, toujours largeBaent et délicatement servie, ouverte k tous venants;, et dans l'an* eien chenil, k jamais immortalisé par l'équipage ésoérite du macquis de Bologne, hurlait une meute de cûiqaafite k soixante cbieas^ que l'illustre veneur n'aurait certes pas dédaignée de son vivant, cai? elle était vigoureuse^ NitPépide et merveilleusement bien dressée, quoiqu'elle eût été recrutée un peu partout. Ce détail essentiel du luxe des nouveaux châtelains d'Ecot avait pour surveUlant spécial le plus jeune des deux frères Michel, à qui ses parents, dan^ sa jeunesse, avaient doooé le nom de Dubarrat pour le distinguer de son aine.

Ce dernier était un homme d'une taille fort aa-dessus delà moyenne, très-compassé dans ses manières et toujours tiré à quatre épingles, soit qu'on le rencontrât,, le matin^ dans les longes corridors du château, enveloppé

dams «fie dinple redingetle de molleton blanc, soit «qu'on le>vit eiitret, un peu avant l'beureduéîner, dans le salon, vêtu d'un magnifiiiue bârUt bleu barbeau k boutons d'or, d'un gilet de piqué blanc, d'une culotte ftrèsrcollantede casmiir gfis perle^ou chamois, et portant des bottes a revers étincelants, suivant la mode de ^.époque. Il avait conservé, die^l'aiicienfégime,'»lR i oudre et la petite queue en salsi6s, «ûiffure tpii semblait faite pour sa physiQuaodie .négplièrei, frpiiieeiunpeu smdQQipe. Tel que je le cotcQiive /df^ns ma métnoire, il ,n)ç repré^Quie assez bienup b^uportrMt4eifej;mi6r-géuéi;ald'2|uti(e' fois, que te peiB^ ^pr^it^euJa^ioguUère faut lisie. d'affubler du ,(^vHite (l'un «él^S^t .Moudqr .^n teipps de l'empire. Umé ^a^s ,4^u^ ji^b&telams d^EcQt av^^it «un faux-tr^iit dana les yeux ; j^ la Fjgiueur on ^ur^it j>u même sputetûr qu'il <éUit fr.anchemfint\çmi:b(0.; eb bi^! cette défectu()^ité, qui est presque toujours fMpe^te.k un visage,, si b6»|i qu'U .soit, donnait au sien june.eixpr.c^sion die douceur et de tinesse d^unagrépioAt infini.Qii^inaiti;^ de forgesy fiU.d'un ancien fermier, était d'uue pQlJte^^ exquise, bien qu'un «peu solennelle, d'uMe rare fiistinction de manières, daqs le genre j;ére mble^, ,et qu^md il se mettait dans la tête d'être aimable, aimai)le a la façon du aièele où il y avait une lionne <îomf)agfiie, il s'y

252 LB8 VBILliBS OB SàlHT HDBBRT.

entendait mieux que personne. J'ai vu des madrigaux et des bouquets k Cbloris composés par lui qui ne sentaient pas du tout le comptoir, ma foi I et je me suis laissé dire qu'il était le véritable auteur de ce rébus si connu, première hardiesse de tous les contiens amoureux :

Pir vent venir

Un naît Sun

Toujours cstril que M. Micbel avait la réputation d'être fort galant, et que, dans le pays, les mauvaises langues l'accusaient sourdement d'avoir rétabli, pour son usage personnel, et dans toute la rigueur des temps féodaux, certains droits du seigneur tombés eu désuétude pendant la longue et honorable vie du marquis de Bologne, et abolis irrévocablement par les chastes et vertueux réformateurs de 4789. Je rapporte le fait sous toutes réserves, comme disent nos prudents journaux d'aujourd'hui quand ils s'aventurent k annoncer que Menchikoff (1) a reçu un renfort de quatre hommes et un caporal; car l'âge que j'avais alors ne m'a pas permis d'en constater l'exactitude. Je suis d'ailleurs de très-bonne composition sur tout cela, et il ne faudrait

(I) décris ce nom comme les Chammu de 1855 le prononces i*

pas me presser beaucoup pour m'amener k déclarer que, dans mon opinion, le gentilhomme qui disait k|une Agnès de village — Aime-moi un peu, je suis ton seigneur -^ valait bien le parvenu qui achète une fille k sa mère, ainsi que cela se pratique tous les jours. Donc si M. Michel s'était mis sur le pied d'imiter le premier de préférence au second, son choix était une preuve de goût et peulrêtre même de moralité, parce que, k la victime de k séduction directe, il reste toujours le refuge du sein maternel, tandis que la malheureuse créature que sa mère|a vendue en gros n'a plus d'autre ressource que de se vendre elle-même en détail.

Bien qne les deux frères Michel ne fussent mariés ni Fun ni l'autre, le beau manoir d'Écot ne manquait pas de châtelaines pour cela, ces messieurs ayant deux sœurs qui ne les quittaient jamais et les aidaient k faire les honneurs de la maison, avec autant de grâce et de suite que si elles eussent été leurs compagnes. L'ainée était veuve et se nommait madame Lallemant. Quoiqu'elle eût déjk dépassé la quarantaine de quelques années quand je l'ai vue pour la première fois, et que je fusse k l'âge où tout ce qui n'est pas très-jeune parait vieux et laid, cette bonne dame me fit Timpression la

plus agréable quand elle daigna avancer vers moi son

25 i LB8 VBILL^BS DB SA«NT MDBBtfT.

visage frais et souriant <^omine celui d'une Mie et gracieuse nourrice, et qui, de plus, embaumait la poudre k la maréchale. Jamais femme n*a mieux ressemblé que celle-là kune de ces bonnes grosses roses k cent feuilles qui, bien que cueillies de la veille, et déjk un peu privées de leur velouté, plaisent encore par leur épanouissement, leur éclat et leur parfum. Madame Lallemant ne se levait qu'k deux heures pour dîner, ne marchait pas, ne s'exposait ni au soleil, ni k la pluie, ni au vent, ce qui ne l'empêchait pas d'être la plus diarmante maîtresse de maison qui se paisse imaginer : tùnjours gaie, toujours de bonne humeur, toujours occupée k organiser pour les autres des parties de plaisir auxquelles elle savait bien qu'elle ne prendrait pas part. Elle était la joie du salon ; k table, elle mettait tout le monde en train, comme une franche et spirituelle chanson kboire; le matin, quand j'allais, par un privilège dont j'étais fort jaloux, déjeuner k côtéde sont lit, ellene manquait guère d'avoir une ou deux bonnes histoires k me conter, et au moins autant d'excellentes friandises k m'offlrir. Et puis, comme la grande chasse m'était encore mterdite k l'époque dont je parle, elle arrangeait pour moi des tendues dans un endroit délicieux appelé les Trois-Fontaines, ou des pêches k la fourchette dans

LBS VflILinél» Dl SAIfrr (BOBIIIT. ^ëô

les ravissants niisseaux éa ptfFe, le^toot s^us la surveillance d*un de ses neveux^ ^rnoti ats^^de quelques mois seulement, mais à qui mi'attNbiiait une mison très-supérieure k la mienne, parce qu'il était beaucoup plus béte que moi. Je n'ai jamais su le véritable nom de ce compagnon des jeux de mon enfance, attendu qu'au cbâteau, maîtres et gens s'étaient mis sur le pied de lui substituer un sobriquet. Le pauvre diable, était affligé d'un nez court et large qui lui couvrait la moitié du visage, et on l'avait baptisé le Gamwsèon, J'ignore ce qu'il est devenu, mais, s'il existe encore «et que ces lignes tonnbent sous ses yeux,. je lui rappôlepai que c'est &i son honneur que œa muse s'est iuanifeBtée pour la^ptemière foe^ dans cetle cbanson qui faisait p&naerdefrine la .benne madame LaUemant.

« Vive, vive le Gainuzon « Avec sa gross' pomm* de terre :

« Vive, vive le Camuzon, « C*est un excellent garçon !

c II a la caboche un pea dare,

« Sa mémoire n*est pas très-sûre,

« Et sMl garde bien un secret

« C'est qu'il ne sait plut qu*il h sait.

> Vive» vive Je Camuzon, « Eté., «iCi

266 LES VElLLriU DB SAllIT lUBItlT.

11 y en avait comme cela une quarantaine de couplets. Mes lecteurs sont bien heureux que ma mémoire ne soit pas plus fidèle que celle du pauvre Camuzon, car je ne leur aurais pas fait grâce d'un seul. Nous sommes tous comme cela dans notre métier.

Mademoiselle Mélanie Michel, la cadette de la famille, était une fort gracieuse et fort séduisante cbâte laine, bien qu'on lui reprochât de manquer un peu de naturel. Comme ses deux frères, qu'elle aimait tendrement, elle avait pris de bonne heure le parti du célibat, et, en femme de goût et de sens qu'elle était, elle avait tout de suite quitté l'attitude d'une jeune fille qui songe encore k s'établir, peur prendre celle d'une :ivenante maîtresse de maison, désireuse d'être agréable k tout le monde. C'était une grande personne un peu forte, avec un teint magnifique, un sourire spirituel et caressant, que ne démentait pas l'expression de son regard doux et fin, et une voix d'un timbre vraiment enchanteur. Elle faisait une foule de petites mines toutes gentilles, débitait une multitude de petites phrases toutes charmantes, et elle vous chantait, les yeux k demibaisses, des petites chansons k demi-grivoises qui avaient toujours beaucoup de succès, ce me semble. Somme toute, mademoiselle Mélanie Michel était une

LBS VEILLEES DE SAINT HUBERT. 257

femme richement douée et très-séduisante, qui devait donner, aux hommes plus k même de juger que je ne rélais alors, ridée de la dame aux belles cousines du petit Jehan de Saintré Cette comparaison s'est souvent offerte a mon esprit depuis, c'est-k-dire k chaque lecture que j'ai faite de ce délicieux livre, que nul, j'en suis sûr, n'a jamais savouré qu'une fois dans sa vie.

M. Michel aine, qui était de cinq ou six ans plus âgé que son frère, et d'une constitution moins robuste, qui, en outre, s'occupait plus particulièrement des grandes affaires commerciales de la maison, ne chassait plus guère qu'en amateur, a l'époque où je suis allé k Ecot pour la première fois, dans l'automne de 1812. Mais son cadet, bien qu'il eût alors parcouru plus de la moitié de l'intervalle qui sépare la quarantaine de la cinquantaine, était encore un rude disciple de saint Hubert, ce qui signifie pour moi un de ces veneurs complets comme je n'en ai rencontré qu'un très-petit nombredans le cours de ma carrière cynégétique. M. Dubarat était un homme de cinq pieds dix pouces environ, vigoureusement constitué, assez gras sans être toutefois gêné par son embonpoint, et porteur d'une physionomie résolue, quelque peu farouche même, mais qui attirait au lieu de repousser, parce qu'elle annonçait l'intrépidité et la fran-

S5t LBS' V«IILta DE SJOTT' HOIEM,

chise. Il avait de petits yeux noirs pétiHante d'esprit et de grosse bonne humeur, un grand nez d'une forme originale, dont il augmentait encore l'originalité par sa maniëne de le barbouiller de tabac k chaque minute, une bouche railleuse dans le silence, mais bienveillante et joviale dans Faction de la^ parole, et un teint basané d'une carnation chatide, qui révélait tout de suite la mile énei^ie de sa passion pour tous les exercices violents. Il causait bruyamment, gogiienardait volontiers, jiu*ait sans aveàr besoin de se mettre en colère, et se patnettait quelquefois des anecdotes un peu gaies quand arrivait le dessert du souper, caronsoupait dans cet hospitalier manoir d'Ëcot, et ee n'était pas un de ses moindres charmes à mes yeux et à ceux de bien d^autres.

Sa»» avoir jamais cherché k recueillir aucun renseignemefit k cet égard, j'ai l'intime conviction que Mi. Rubarat, qui avait eu l'honneur de connaître dans sa jietMnesse le vieux marquis de Bologne, et même de vi^re en qmlque sorte dans l'intimité de ce Nestor de la véneme française d'avic.nt la révolutton, s'était enrôlé de son propre mouveiiieDi sous k bannière de cet illustre chef d'une école àont les traditions sont malheureusevmA pendues aujourdlbiù. Il avait surtout adopté de ce

LU VKlLLÏtg DB SAINT RUBEHT. 8S9

grand mattre, mort sur l'éctiafaud de la terreur, la té. naeilé contre les obstacles matériels que peut rencontrer un veneur sur son chemin, le profond mépris poui les intempéries des saisons, et le respect des vrais prin* cipes de la science cynégétique. Rectitude et présence d'esprit dans le jugement, vigueur et promptitude dans l'action, intrépidité sans jaclanee, confiance raisonnée en soi-méBie sans alliage de puéril amoui'-propre, il ne lui manquait rien de ce qui constitue l'homme de chasse accompli. La nature semblait d'ailleurs l'avoir façonné pour ce rdle en lui donnant une de ces constitutions de granit qui résistent à tous les abus qu'une créature humaine peut faire de ses membres, de ses nerfs et de ses poumons. Je ne pense pas, par exemple, à quelque époque que ce soit de ma vie, avoir entendu sonner de la trompe cumiie M. Dubarat. Ses appels traversaient l'espace jusqu'à des distances qui trompaient l'oreille de ses compagnons les plus experts, si bien qu'il arrivait souvent que ceux-ci le croyaient près d'eux tandis qu'il en était loin encore. De plus la puissance '*" son souffle était telle, que tous les soirs, de neuf beui h onze, lorsqu'on avait quitté la salle à manger, il pi sait en revue tout le répertoire de ses fanfares, et la 11: 69 était lofigue, sur ma foi 1 11 avait aussi adapté k cl;

260 lEê yeiLL^ES de saint nvbbrt.

cune d'eUes des paroles fort drôles, mais je ne pus en apprécier le mérite que plus tard, attendu que lors de mes premiers voyages k Ecot, mon père m'envoyait toulours coucber quand M. Dubarat se disposait k entonner nn de ses refrains. Ces braves pères sont sur ce cliapitre d'une candeur inouïe, et k les voir veiller ainsi sur l'innocence de leurs garçons de quatorze ans, on serait tenté de croire qu'ils ont été de petits saints dans leur jeunesse. C'est singulier comme ou a peu de mémoire en certaines circonstances.

Ces joyeuses fanfares dont les hfttes du cbâteau d'Ecot étaient régalés cbaque soir, se transformaient en véritables concerts quand on recevait la visite d'un vieux gentilhomme du voisinage, nommé M. de Pointe. Ce digne homme, aussi vaillante troupe que M. Dubarat, allait se poster dans un autre endroit du parc, et alors commençait une conversation musicale d'un charme infini, k laquelle ne manquaient jamais de se mêler des multitudes d'échos qui jouaient aux propos interrompus dans toutes les directions. Cela semblait avec raison délicieux k tout le monde, et devait naturellement éveiller la passion de la chasse dans l'âme d'un adolescent, bien disposé d'ailleurs par le sang qui coulait dans ses veines. Ce qu'il y a de sûr, c'est que lors de mon premier

LB5 VEILLMbS DB SAINT HUBERT. 361

voyage en Champagne, je ne me plaisais encore qu'aux jeux innocents de la toupie et du sabre de bois, et qu'à mon retour il me fallut des arcs, des arbalètes, des pistolets de sureau et des cornets k bouquin en écorce de coudrier. J'étais parti enfant pacifique, et je revenais gamin tapageur. On ne m'ôtera jamais deTidée que les fanfatres de M . Dubarat ont été pour beaucoup dans cette transformation qui s'était opérée dans Tespace de quelques semaines.

La configuration du pays au milieu duquel la magni-fique terrad'Ecot est située ne permettant guère Tusage du cheval, k une allure un peu vive, les châtelains et leurs hôtes suivaient la chasse k pied, le fusil sur Tépaule, ce qui était du reste une des traditions respectées de l'école k la fois savante et positive du marquis de Bologne, dont le souvenir était encore vivant dans tous les cœurs k cette époque. 11 résultait de ce système que si Ton ne forçait qu'une fois sur cent, et par grand hasard encore, il était excessivement rare que Von ne tuât pas, et cela se renouvelait souvent. Aussitôt que novembre arrivait, avec son vaste manteau de brouillard et son long cortège de sombres frimats, les chasses d'Ecot prenaient du soir au lendemain un caractère grave, car il était d'usage alors de laisser, sauf les cas

262 LIS VElLLilS DB SAlKi-T HOVBKT.

de force msgeure, bien eateodu, les chevreuils traiquilles jusqu* au retour du printemps : c'étaient les sangliers qui entraient en scène. Attirés par riomense quantité de glands^ de faines, de ponaoïes sauvages et n^éoie de truffes qui se trouvent, vers la &) de Tautomne, dans les bois d'Ecot, il ea venait des bandes nombreuses, débouchant à la fois des Àrdennes, des Vosges, et jusque de F Allemagne, i>arles forêts de l'Alsace. Dès que l'invasion de ces animaux était bien cens* tatée, les grandes entreprises contre ^x commençaient sans retard et se poursuivaient avec un arebarnement qui n'admettait aucune trêve. Lorsque le temps étiût beau on découplait la meute sur quelque bête isolée, et les choses se passaient comme partout. Par la neige, oa. s'en prenait plus particulièrement au^ troupes qui ne s'étaient pas encore séparées, et on les chassait en battue. Pendant les fortes gelées on attaquait avec des mâtins les solitaires connus pour leur humeur faroucbe, et c'était là le plus curieux, le plus amusant, le véritable drame enfin. Comme je n'entends plus dire que l'on fasse cette chasse en France aujourd'hui, je me permets de. supposer qu'^e y est inconnue ou tout au mdins oubliée, ce qui revient au même, et je pense que wes led^mrs ne me s«ui*<Hit pas mauvais gré de les en

LES VEILLÉES OB SAlPfT HUBERT. 263

entretenir pendant quelques instants, k propos dçM Dubarat qui la préférait k toutes les autres parce qu'il n'en existait pas alors d'aussi périlleuse qu'elle pour le veneur qni voulait la faire avec conscience.

A de rares exceptions près, les noâtins, comnoe les lévriers, ne possèdent pas une très^rande finesse de nez, et, en général, s'ils peuvent pousser au début d'une attaque une pointe vigoureuse, ils ne fournissent pas une bien longue carrière de vitesse. Ce qui les distingue, c'est l'impétuosité du premier élan, la ténacité k revenir k la charge et le redoublement d'ardeur que leur donne la vue de leur sang répandu et de leurs entrailles déchirées. Il faut donc, autant que possible, pour peu que Ion tb^nne k se procurer les plus fortes émotious de ce genre de chasse, s'arranger de çaanière, le jour où Ton est décidé k la faire sévèrement, k avoir au rapport un solitaire, un tiers-ans, ou tout au moins un vigoureux ragot, déjk parvenu k l'âge oii le mauvais caractère de son espèce commence k se développer. Plus l'animal est mal taillé pour une fuite rapide, plus aussi il est grognon, farouche et solidement armé, et plus le drame est palpitant d'intérêt dès le lever du rideau. Voici, dans les conditions que je viens d'énumérer, comment il se passe le plus hî\bituellement.

264 f.BS VBILLtfBS DB SAINT HDBBRT.

Mâtins et tireurs pénètrent péle-méle dans l'enceinte, où les premiers ont bientôt atteint la bauge du sanglier. Presque toujours celui-ci, au lieu de débuter par prendre la fuite devant ses adversaires, les attend bravement, tantôt acculé dans un impénétrable buisson d'épines, tantôt adossé contre un cbéne au tronc robuste, et k la minute même le combat s'engage avec une égale fureur de part et d'autre. Si hardis et si forts que soient les chiens, ils ne viennent jamais k bout de vaincre k eux seuls leur terrible antagoniste, que protègent également l'épaisseur de son cuir et la solidité de sa charpente osseuse ;^ais ils l'entourent si bien, le serrent de si pri;s et lui donnent tant de besogne de tous les côtés, soit en s'attachant k ses jarrets ou k ses suites (1 ), soit en le saisissant par les écoutes (9), cx)mme des gendarmes résolus prennent un voleur au collet, que les tireurs, restés d'abord k l'arrière-garde, ont tout le temps d'arriver sur le champ de bataille et de prendre part k la lutte, chacun dans la mesure de son intrépidité personnelle.

Telle est en gros la chasse du sanglier avec des mâtins, comme je l'ai vu faire en Champagne par MM. Mi-

(1) Attributs du mâle.

(2) Les orelUes,

LES VEILLEES DE SAIITT HUBERT. 265

chel, et en Bourgogne par feu M de Changey, un crâne veneur aussi, dont je parlerai certainement, sinon dans cette première revue de mes souvenirs, du moins dans une de celles qui suivront, car ceci n'est qu'un ballon d'essai que je lance un peu k Taventure au milieu de mes lecteurs. S'ils lui font un bon accueil, ils savent ce qui les attend : je ne les prends pas en traître.

Des fâcheux diront peut-être que cette manière de chasser le sanglier avec des molosses qui le tiennent k la gorgeou aiK^rsjusqu'k ce que l'on soitvenu lui tirer un coup de fusil k bout portant, n'est ni loyale, ni savante, et qu'autant vaudrait assister au spectacle qu'on a pour cinquante centimes à la barrière du Combat, Jenesau rais souscrire k une semblable critique, et je maintiens que si la science cynégétique n'a rien de commun avec ce système, il offre du reste tous les plaisirs que les âmes intrépides recherchent dans une entreprise périlleuse. Puis quelle variété d'épisodes! Quelle vivacité dans l'action aussitôt qu'elle est commencée ! Il n'y a jamais de ces phases languissantes comme il en faut traverser dans les chasses k courre les mieux conduites et les plus brillantes. Vous arrivez, vous découplez vos dogues, tous plus ou moins cicatrisés comme de vieux grognards de la garde impériale, vous vous découplez

266 LIS VBILL^KS DB SAINT HUBERJ.

vaus -mêmes puisque vous entrez au bois avec les chiens, et deux minutes après, quelquefois moins, vous assistez k un superbe duel entre des gaillards qui ne ba* dînent pas, et dans lequel il ne tiendra qu'à vous de jouer un rôle k un m m^t donné. Franchement que peut-on souhaiter de mieux lorsque la terre durcie par le froid rend toute autre chasse impossible? Essayezen, messieurs es veneurs, et vous m'en direz des nouvelles.

C'était dans les expéditions de ce genre que le sangfrçid et le courage de M. Dubarat se montraient dans toute leur magnificence vraiment homérique. D'h bitude il abordait la bauge de l'animal détour9.é en même temps que ses plus hardis mâtins, et dans bien des circonstances il lui est arrivé de mettre le drôle debout d'un coup de pied, qu'il accompagnait de ces paroles peu courtoises : Sus, maraud! nous avons à causer, — Il résultait de Ik que quand les compagnons de l'intrépide veneur le rejoignaient sur le terrain, ils le trouvaient déjk aux prises ^vec l'ennemi dont ils ne voyaient le plus souvent que la défaite et la mort. On comprend dès lors que M. Dubarat avait eu en plus d'une ocii^asion de rudes assauts k soutenir, et que c'est presque un miracle qu'il soit mjprt d^ $ou lit comme

LES YE4ILéBS DE SAINT nUBGi.T. 267

paisible cbasseur d'alouettes : les phis braves généraux ne finissent pas toujours par une balle ou un boulet, au grand étonnement des métiagers de leur peau, qui ont quelquefois la ebance contraire. A ce sujet le ma^ récbal de Saxe avait riiabitude de dire aux jeunes soldats qui n'avaient pas encore vu le feu. — Retenu bien ceci, mes enfants : à la guerre, les poltrons sont toujours tués vingt-quatre heures avant Us autres. — » Puis il faisait battre la charge, et il n'y avait plus q/^ des liéfos dans son armée.

Pendant mes divers séjours k Ecot, soit quand je ne ebassajs alprs que pour rire, soit lorsque je chassais déjà tout de bon avec un vrai fusil double chargé a balles, le hasard a voulu que Ton n'eût jamais au rapport que des animaux d'une nature peu farouche, qui se contentaient de bourrer les chiens, mâtins ou autres, 9am s'aventuirev k faire de prime-abord copnaissance 9vec la lame solidement emmanchée de leur intrépide li^ttre. Personnellement il ne m*est donc pas arrivé une seule fois d'assister à un de ces drames émouvants dont je parlais tout k Tliieure, mais j'ai souvent entendu raconter, daiks tous ses détails les plus saisissants, une mêlée terriUe d'oà M. Oub^rat n'était sorti vivant <|ii'apcè« avoir vu vi^^t fQi» la m^rt de pç^s en qi^iques

HS LBS TEILLÉES DB SAIlfT lUBBRT.

minutes. De plus mes regards se sont fréquemment arrêtés, avec une certaine émotion, sur la hure monstrueuse du solitaire qui l'avait terrassé après avoir été blessé par lui, et sur deux magnifiques balafres que le vaillant veneur portait, Tune à la joue droite et l'autre k la main gauche, laquelle en était restée toute difforme, sans rien perdre néanmoins de sa vigueur ni de son adresse. Voilk, au surplus, le récit de ce combat, vraiment digne de figurer dans un des chants de rilliade, et tel que je l'ai recueilli de la bouche même du héros, qui était — notez ce point, mes chers lecteurs — l'homme le plus sincère et le moins vantard que j'aie jamais rencontré. Tous ceux qui l'ont connu lui rendront certainement ce témoignage.

C'était au commencement du rigoureux hiver de 1 809 à 1810. La guerre d'abord et la violence du froid ensuite avaient fait refluer des bardes considérables de grand gibier de l'Allemagne vers la France, et pendant que le fauve continuait sa route vers les vastes forêts des Ârdennes et du grand duché de Luxembourg, les sangliei^ s'étaient arrêtés dans les bois qui environnent Ecot de toutes parts, et bientôt il ne fut plus question que des dégâts qu'ils commettaient partout.

On avait beau en tuer, il n'y paraissait pas le lende-

LES VEILLEES DE SAIIfT HUBERT. 269

main, et chaque jour des gardes signalaient de nouvelles bandes, que Ton voyait se promener, avec la plus impudente hardiesse, jusque dans les cours des métairies, où elles s'attablaient sans façon devant les auges de leurs frères civilisés.

Dans toutes les plaines k cinq ou six lieues k la ronde les jeunes blés étaient retournés comme si la charrue y eût passé depuis les semailles, et, dans les bois qui touchaient au parc, on trouvait des boutis k chaque pas.

Des enfants se rendant k Vécole affirmaient que d'af* freux grouins noirs s'étaient inti*oduits dans les paniers qui renfermaient leurs petites provisions.

Il y avait probablement beaucoup d'exagération dans tout cela, mais en ne tenant compte que des faits avérés, ils étaient plus que suffisants pour rendre des mesures énergiques indispensables Les habitants notables du village d'Ecot se réunirent donc en corps k ceux des communes de Cyrey, de Mareilles, de Rimeaucourl et de Consigny, et tous vinrent trouver M. Dubarat, et le prièrent de se mettre k leur tète pour repousser l'invasion qui détruisait une k une toutes les espérance de la prochaine récolte.

11 va sans dire que M. Dubarat, que l'on prenait Ik par son faible, ne se fit pas beaucoup tirer l'oreille

^9 LIS VB|LLte/AG. ftAlE^T, l|{fPElUr>

Par ses soiifô et avec l'aide da son piqueur I^a Branche, uo rude homme aussi, des battues s'orgasisërent sur

une très-grande échelle, et pendant quinze jours ce fat

une extermination de sangliers telle que de noémoire d'homme il n'y en avait pas eu de semblable dans le pays.

Les ohoses en vinrent au point, que, dans l'intérêt de la conservation de l'espèce, il fallut non-seulement mettre un terme k cette tuerie en masse, mais encore prendre la ré&olution de ne plus chasser le sanglier de tout l'hiver. Ce fut MM. Michel qui proposèr^t cette mesure, et comme ils étaient les oracles de la contrée, chacun se rangea k leur avis, et nul ne songea, sur le moment, k manquer phis tard k l'engagement que l'on contracta séance tensmte.

Pendant une semaine ou deux on se borna donc k houspiller les cherveuils avec la meute de chiens courants; mais M. Ûubarat, k qui des émotions fortes étaient indispensables dans cette saison, s'ennuya bientôt de cette chasse innocente, et un soir qu'il revenait des bois de la Crête, suivi de La Branche et de son valet de chiens, qui portaient un ms^nifique brocard suspendu k uiie perche, il $e retourna brusquement et dit d'une voix maussade :

LnVBIULtfBS DB SAINT BOBERT. 874

—.As-tu revu de oe grand safiglier tout: k l'beure? La Branobe répondit affirmativement.

— Quel gaillard ce doit étpe ! je le juge entre trois cent cinquante et quatre cents.

-^ Plutôt plus qu6 moinSy monsieur — repartit le piqueur.

— Ces vieux sangliers sont assez sujets h se faire tuer k raflfût par les charbonnier* — reprit M. Dubarat après .un lAcmentde réfiexion — et si je ci^oyais que celui -IK fui destiné k une fin pareille, je lai en. ménagerai& une plus honorable, malgré ce qui a été convenu Vautre jour... qu'en pense-tu?

— fe< suis tout k ùàt de Tavis de monsieur. Si c'était une laie, un ragot ou une bête de garde, on pourrait se faire un scrupule ; mais ces solitaires ça n'est pas sujet k sdler k la femelle, et par ainsi. . .

— Eh bien! — interroaipit vivement M. Dubarat — si, sans chercher celui-Ik précisément, tu le rencontres par hoBord un de ces matins^ je t'autorise à briser dessus^ et quand ce sera fait tu viendras me prévenir Mais tu comprends : il ne faut pas que le couj^ ait Tair prémédité. Ménageons-nous l'excuse d'un moment d'entralaement.

QnoÎQue ceci fât un peu subtil pPMr mattre La Bran-

279 LhS VBILLtfeS DE SAINT IVBIRT.

cbe, il le comprit cependant k moitié, et il s'engagea k préparer l'affaire de telle façon qae personne ne serait en droit d'y trouver k redire, et ne se croirait autorisé à l'imiter, ce qui était le plus important.

Le surlendemain, vers midi, notre bomme arrivait tout haletant au château.

Quelques minutes après il entrait dans le cabinet de travail de M. Dubarat.

— Monsieur — lui ditril naïvement — notre hasard est arrangé. Ce matin je suis allé, sans penser à rien, me promener avec le vieux Rustaud, que je laissais courir de droite et de gaucbe k sa fantaisie. Tout à coup je l'ai vu revenir k moi le poil bérissé, et prèsqu'immédiatement nous avons été chargés tous les deux par un sanglier comme ni vous ni moi n'en avons jamais rencontré. Ce doit être notre animal d'avanthier . Quand il a été rentré dans son fort, j'ai voulu le recouper par un faux-fuyant, mais trois fois de suite il est revenu sur nous, comme pour nous signifier qu'il se regardait comme chez lui et qu*il n'entendait pas être dérangé.

— C'esITce que nous allons tirer au clair, mon garçon — répondit M. Dubarat en quittant le bureau devant lequel il était assis pour terminer son courrier du

LES VEILLI^BS DB SAINT HUBBRT. 273

jour — ainsi tu crois que c'est notre grand sanglier des bois de la Crête?

— Lui ou un autre, c'en est toujours un crâne pre* mier numéro. Ne pas vouloir qu'on cherche k le raccourcir, ça ne s'est jamais vu.

— Est-illoin d'ici?

— Dans ce fort buisson qui se trouve sur la gauche avant d'arriver au Martinet : il y a k peine pour un quart d'heure de marche.

— Alors dépêche-toi de prévenir les commis et les domestiques disponibles, puis couple dix de nos meilleurs mâtins : dans cinq minutes je suis prêt k vous suivre* Que tout se fasse sans fracas.

Ayant ainsi donné ses ordres avec le laconisme lucide d'un vieux général que rien n'étonne, M. Dubarat ceignit le meilleur de ses couteaux de chasse par-dessus la grande redingote de molleton bkinc qu'il portait habituellement dans son cabinet, k l'imitation de son frère aîné, prit un fusil double sous son bras, puis il s'en alla rejoindre son monde qui se rassemblait en armes dans la COI r du chenil, en observant toutes les précautions de silence et de mystère qu'on a coutume de prendre quand il s'agit d'une expédition secrète.

Les châtelains d'Ecot, qui avaient fait contracter k

t74 »$ f tILUÉBS DB 8Anrr «HDBBAV.

toiis leurs vobiss l'engagMiieitt de laisser les* «angliers tranquilles jusqu'à la campagne prochaine, ne voulaient pas qu'en pM se prévaloir de TeKemple qu'ils demiaient, pour les inaiter.

On traversa silencieusement le pare, sur une'«eige cotonneuse et sourde qui était tombée pendant la nuit et tombait encore, et l!on arilva bientôt k labdsée de La Branche, que M. Dubarat se mit à examiner avec la plus scrupuleuse attention.

— VfNtii, sur naen Honneur, un drôle qui nous donnera da^4 retordre! -^ 8*éeria Fintrépide veneur en mesurant, avec deux de ses doigts largement écar^ tés, l'énorme trace laissée sur la neige par'le isoHtaire — entourez ce buisson, vous autres — poursuiviti-il en s'adressant aux bommes qui l'avaient aceompagné — et tirez droit si vous ne voulez pas que vos cidoties soient décousues jusqu'à vos os par ce monsieur4à... La Branche, va les placer le mieux que tu pourras, pendant qae j'entrerai Ik-dedans avec ma vieille garde de roqr.ets.

C'est comme cela que notre héros appelait ses molosses quand il était mis en joie par la perspective d'un péril prochain, eonnne c'était le cas en ce moment.

La Branche s'éloigna avec les eomoûs et les doaes-

us VEILLiIkS de SÂlNt HUBERT. ?75

ti()tt6s, qu'il dervait di&perser autour de rencéinte, et, quamd M. Dubarat jugea que chacun était à son poste, il entra résolument dans le fort, environné^ de ses dix mâtins, qui ne semblaient pas moins en belle humeur que lui, taBt il y avait paï fait accord entre le chef et les soldats.

A peine avaient-ils fait une dizaine de pas sous bois, marchant avec toutes les précautions qu'on observe en pareille circonstance, et croyant loin encore l'ennemi qu'ils espéraient surprendre, qii'un épouvantable fracas de branches brisées leur arinonça qu'il était, au contraire, en marche poar venir k leur rencontre.

Le sanglier, au lieu de rester sus la défensive, se précipitait au combat en renversant tous les obstacles sur son passage : il n'y avait pas moyen de se tromper sur les intentions de ce terrible animal, bien que tous ses pareils ne procédassent jamais ainsi.

Les dix mâtins s'élancèrent en avant pour défendre leur maître, juste au moment où le solitaire débouchait sur une place k charbon, au milieu de laquelle se trouvaient le veneur et son armée k quatre pattes. 11 était donc impossible que Taction s'engageât d'une manière plus vive et dans des conditions plus dramatiques, la place k charbon, entoarée de toutes parts d'épai8s«s

276 LU VBILLitfBS DE SAINT HUBERT.

broussailles, formant, en quelque sorte, un véritable champ-clos, qui ne laissait aux deux partis que l'alternative de la victoire ou de la mort.

M. Dubarat vit du premier coup d*œil k quel dangereux ennemi il avait affaire, aussi ne s'amusa- 1- il pas, suivant sont invariable coutume, k dégainer d'abord son couteau de chasse pour fondre sur son adversaire k l'arme blanche, qaais il arma lestement son fusil, porta la crosse k son épaule plus lestement encore, fit feu de son premier coup avec la rapidité de l'éclair, et vous planta bel et bien une balle entre les deux petits yeux flamboyants de colère du sanglier.

Celui-ci secoua la tête, comme si on lui avait donné une pichenette sur le nez, mais tel était le volume de cette monstrueuse tête, que la balle ne put jamais arriver jusqu'k la cervelle. Le solitaire ne s'arrêta pas pour si peu de chose, et, continuant sa première charge comme si de rien n'était, il éventra les trois plus hardis mâtins qui le séparaient du tireur, et vous culbuta ce dernier avec une facilité qui témoignait de sa force prodigieuse et de sa résolution de ne pas céder sa peau k bon marché.

M. Dubarat, en tombant tout de son long sur la neige déjà «nsenglantée et couverte des entrailles des trois

LES VBILUftBS DB SAIIfT HUBERT. ^7

pauvres mâtins, laissa échapper son fusil, et s'écria d'une voix retentissante :

— k moi, mes amis!

Puis il fit ua suprême appel k la vigueur de ses poumons, et il reprit plus énergiquement encore :

— A moi! je suis f.. tu!

Avant qu'il eût fini de prononcer cette phrase, trèspeu équivoque, on en conviendra, pour ceux qui étaient k portée de l'entendre, le solitaire était revenu sur lui, et ils ne se trouvaient plus séparés l'un de l'autre, que par la longueur du fusil de l'intrépide veneur, qui avait eu la présence d'esprit de ramasser par terre, en tou-chant le sol, son arme tombée k côté de lui, comme on sait, pendant la bagarre.

11 tira alors son second coup, et cette fois k bout portant; mais, par malheur, le canon de gauche dont l'extrémité était remplie de neige, creva k quelques pouces du tonnerre, et toute la charge s'en alla par celte voie dans l'espace, en emportant un bon morceau de la casquette du chasseur, sans endommager toutefois la tête qu'elle couvrait.

La situation devenait de plus en plus critique» car

pas un défenseur ne se présentait, et M. Dubarat, bien

978 LB8 TBIiliRS OB SAINT ««mBIlT.

que les sept m&tins validas «emcore isseot^âe lear miei» pour opérer une diversion utile dass le «Mubat, I1.*Dqbarat — dis-je — ne pouvait plus être sauvé que par un de ces tuiracles qui n'arrivent jamais.

Le sanglier lui avait déjh ouvert la main depuis le pouce jusqu'à l'articulation du poignet, la cuisse, du genou jusqu'à la hanche, et la joue, du menton jusqu'au sourcil, si bien qu'il était entamé un peu partout^eteoiAèrt de la tête aux pieds.

Dans cette extrémité vraiment terrtSatite,>DotreMrfls tie' perdit pas une seule seeXMifdele sauf -f reid Mlcmt il avait besoin pour juger %a position et'S0lirer^4^ffliiit«g, si cela était Immainemefit possible. Donit»., <à>1fiiv6MAe hlitter, tout blessiéqùUl'ét&it, 41 ptfrt4rit% saBirle^^Mtaire par les écoutes, et, une*Ms qum «M'iMi^^ee point d'ej^Miiv il put se UAettre>sur.sesigw)i9aKiet;9ûu|enir aioBi le combat avec^uMMBS de dés&vuntage.

Qu- on se représente, si taire se , peut, par râmneinâtion, le tableau que devait offrir la; petite plaçeèrfCbatbon, transformée toutâtcoy^ enelMffip.de'bcituilteif^ les dettx>partis n'y lallaient pasde iMia^mortey oMnme il est aisé de le croire daprès ce qui pné^e^.

ArjMrfièrerplan) trois, (mâtins eouobé&iWtf, te fO^ige itoateinpiiiiiçirte de Iciu; s^Wf ^ttoute^^

LM'-^WliLtfBS* Dl 8AHIT RVtBIlT. S79

Amante de le&rs entniHlles ; pu», sur le devant de la seètie, sept autres cbiens atcrochés aux fltmes d'un afiïimal monstrueux, ayant en face de lui un bomtne hideusement mutité et à genoux, qui le tenait par les oreilles, et avec lequel il échangeait des regards dont il est plus facile de se figurer Texpression que de la décrire. La hure du premier et la tête du second, dans un état éjgalement pitoyable, n'étaient parfois qu'à une si faible distance Tune de l'autre, que les soies hérissées du sanglier se confondaient svec les cheveux hérissés du cbttssenr^n détresse.

Les choses, on le comprend, ne pouvaient rester longtemps dans cette situatton sans amener une catastrophe ; mais comment eltes eurent une autre issue que o^le qui semble la plus probable au premier examen, personne m le sut positivement alors, et ne le sait encore aujourd'hui d'une manière bien certaine. Quand les tireurs postés au loin arrivèrent successivement sûr le théâtre de la lutte, ils trouvèrent le sangTter et te veneur étendus côte k côte sur la neige, Vanimal très-bien mort d'un coup de couteau de chasse, qui le traversait de part en pai>t au défaut de l'épaule, k teltes enseignes que l'arme était encore dans la blessffiw^ ta foifgaét k gauohe^ et la pointe k droite, et

880 LE8 VBILLiBS DB SAIHT HCBIET.

rbomme seulement privé de coanaissance par suite de l'énorme quantité de sang qu'il avait perdue, mais tellement maléficié du haut en bas, que, dans le premier moment, les autres chasseurs ne surent par quel bout le prendre pour essayer de le remettre sur ses deux jambes.

Quant aux sept matins qui , étant sortis sains et saufs de la première attaque du solitaire, avaient défendu leur maître jusqu'à la fin, avec autant de ténacité que d'intelligence , leur peau, k l'exception des anciennes cicatrices dont elle était illustrée, ne portait d'autres marques que quelques estafilades très-insignifiantes, preuve certaine que leur terrible ennemi avait eu, grâce k eux, tant de besogne du côté de sa tète, que le temps lui avait manqué pour s'occuper un peu sérieusement de ce qui se passait dans les environs de sa queue.

M. Duharat fut longtemps malade, puis impotent des suites des trois blessures qu'il avait reçues dans cette rude échauffourée, à laquelle il n'avait échappé que par miracle. La plaie de la cuisse, entr'autres, était restée tellement sensible, même après une complète cia catrisation, que le pauvre homme avait été obligé de porter des cotillons pendant près d'un an, toute près-

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sion sur le membre attaqué lui étant insupportable. Mon père, qui était allé k Ecot dans le cours de cette année-tk, m'a souvent dit n'avoir jamais vu ni imaginé rien d'aussi grotesque que la longue personne de M. Michel jeune dans son costume de vieille paysanne champenoise. Ses cottes, au surplus, ne Tempéchaient pas de chasser avec sa témérité habituelle, et le danger qu'il avait couru n'était plus pour lui qu'un de ces souvenirs agréables sur lesquels l'imagination s'arrête avec une complaisance toute particulière.

Pendant la première des deux invasions de notre ter« ritoire, que nous devons k l'immortel génie du grand Napoléon, l'Hetman Platoff, qui se trouvait k Ecot et avait entendu avec enthousiasme le récit de cet hallali si dramatique, témoigna le désir d'en voir représenter le simulacre en sa présence. MM. Michel, bien qu'ils eussent une sainte horreur pour l'étranger en masse, se prêtèrent k cette fantaise de barbare avec la bonne grâce ordinaire de leur hospitalité, et par leurs soins, un jour de neige, toute la scène fut jouée dans un des massifs du parc, devant un nombreux public de Kalmouks, de Baskirs et de Kirghiss. Un afFIreux cosaque, sur lequel on avait ajusté la peau et la hure du solitaire,

remplit le rôle de ce dernier k la satisfaction générale,

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et M. Batarat^ aAMé d'aae lionppeiABde de moHetOD blanc, M tant k la fois Facteur et le personnage luiiBénae. Après la représentation, (fâ excita k plusieurs reprises radmiratiio bruyaiite de rassistanee, FBetr maa prit netre héros k part, et <|iiand H l'eot chaleormistmtàBi féRcîÉé fi reniereté, il lui dit avec le pte grand sérieux da monde :

— Permettez-nMH, rom cher ami, de yous fme une tattte petite critaïue sur voive dénoAHiefit.

— De votre part eHe sera très*>biea accaeillie, hmmu ainnMe enneaii. De qacH s's^il?

— Vous auriez dà tuer mon cosacpe comme voos aviez faé votre sanglier il y a quatre ans. Je vooa aurais autorisé k enpaiUer sa tète, ce 4111 aurût fait an très-bon pendant k h hure de Vautre animal, et vous nous auriez àoané àk»^ un spectacle tout k tût agréable.

— Eh ! pardteu ! que ne parllez-vous plu» tôt ! — décria M Dubarat avec un dépit qui n'était pas joué — je n'aurais pas mleax demuidé, je vous le jure!

— Eb bien ! orgaabez-nous une seconde représentatien, et nous arrangerons eela, mon cosaque et moi. te sm sur d'avance qu'il ne fera^ aneune difflcidté de me reddf e os pitit service.

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Vont m terminer avec mon histoire, j« reviendrai eaeore sar ce fait très-bizarre, (pie le vaillant tiomtde qui avait Sgnté dans ce formidable daei, n'a jamais pu s'e&pliquer d'une manière bien nette connnent ilen était sorti vivant et victorieux. Il présumait seulemait, et il eat assea probable qu'il ne se trompait pas, que FattentiMi de son terrible aota^dniste ayant été détournée^. Taspace de quelques secondes, par les attaques incessantes des mâtios sur ses derrières et ai^r ses flanc% lui m aivait |irofité pour mettre flamberge au vent et envoyer le solitaire dans l'autre monde des sangliers. Il faut Gonv^ir alors que le hasard l'avait merveilleuseoient servi, ou saint Hubert particulièrement protégé. Eft Roa qualité de chasseur dévot, je penche pour cette see(aide suppositicm.

Je n'en finirais pas si j'entreprenais de raconter un peu longuement toutes les chasses dans lesquelles M . Dufearal a £ait preuve de courage, d'énergie et de présence d'esprit; )e me bornerai donc pour clore cette partie de mes esquisses qui le concerne, k choisir parmi niie rafiiltitude de faits qui sont venus k ma cennaissance, avec tous les caractères d'une incontestable authenticité, deux ou trois anecdotes que je raccourcirai datant que eeia d^endra de moi, ain de ne pasfati-

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gaer le lecteur par des détails qui ont toujours une certaine ressemblance les uns avec les autres. D'ailleurs, de simples et rapides récits doivent suffire maintenant pour rendre familière au public la physionomie de mon personnage.

Un jour qu'il faisait le bois avec La Branche, dont il venait de se séparer pour quelques instants, il tomba en traversant un épais fourré, au milieu d'une bande de marcassins qui pouvaient avoir quinze jours ou trois semaines. 11 allait se retirer discrètement pour ne pas troubler ces innocentes bêtes, lorsque l'idée lui vint d'en prendre deux et de les emporter au château, pour les élever au biberon et les réunir plus tard à un jeune loup qui vivait au chenil dans la plus touchante intimité avec la meute. Or, comme la pensée et faction étaient une même chose chez M . Dubarat, il eut bientôt accroché son fusil k une branche, et le voilk galopant de droite et de gauche k la poursuite des marcassins qui s'étaient dispersés dans le taillis et se cachaient de leur mieux sous les bruyères. À force de courir il réussit k attraper les deux qu'il voulait, et, en ayant mis un sous chacun de ses bras, il s'éloigna tout enchanté d'en être venu k ses fins.

Les marcassins, soit que la peur les eût rendus muets

tout k coup^ soit qu'ils ne se doutassent pas qu'il ne s'agissait pour eux de rien moins que de l'esclavage loin du sein maternel, les marcassins — dis-je — se tinrent d'abord cois pendant cinq ou six minutes ; mais l'un d'eux, serré un peu trop fort peut-être, s'étant mis k grogner sourdement, l'autre lui rép<nidit sur un diapazon plus élevé, et s'encourageant réciproquement k la plainte, ils en vinrent k pousser des cris aussi aigus que si on les écorchait tont vifs.

M. Dubarat, dont la vertu dominante n'était pas la sensibilité, ne prétait qu'une attention assez médiocre a cette protestation impuissante de l'innocence opprimée, lorsqu'il reçut brusquement au bas des reins un coup si violent, qu'il en fut enlevé du sol comme une plumé et rejeté k dix pas de l'endroit où il était.

Par bonheur il retomba ferme sur ses deux pieds, en se demandant ce qui avait pu le traiter aussi irrévérencieusement, lui que tout le monde aimait et respectait.

11 lui suffit de tourner un peu la tête pour perdre toute incertitude k cet égard, car il aperçut la laie qui lui lançait des regards flamboyants de colère, et se préparait k se ruer de nouveau sur lui pour le contraindre k l&cber prise.

'Cn^iiioitteiït^mu par ce speda<9te^ quHln'avait jam»» 1!^ il ftK; tenté de renfdre ses enfants à cette mère désolée ; niâris presque aussitôt il se dit (fi'W aopall eiocore plus dé plaisir k savoir jusqu'oli irait le dévouement de eettë pauvre laie peur sa proj^iture, et la curioûté remporta sur rhumanSté.

En conséquence, il continua tranquillement sa route sans prendre d'autre précaution que celle d*affermir son pas, afin de n'être pas culbuté dans une seconde attaque, qu'il préVoyait dé voir être prochaine.

Effectivement, elle ne se fit pas attendre, et craime elle eut encore moins de s^uccès que la preaiière, la laie changea de système : au lieu de donner des bourrades au ravisseur, elle se mit k lui okordUler les jambes qui furent très-promptement ^n sang, depuis le gjenou jusqu'à la cheville.

Que fit £doi^ M. Dubamt^ bien .décidé qn'îl était à ne pas abandonner sa proie? il rendit libre son bras dnài en réunissant les deux marcassins sons te gaucbe, et styant dégatné son couteau de chaise, i) en porta un si furieux coup k la laie, cpsni l'obligea k battre en retraite, lapattvpe bê4« «ivait cempris^qoe pour essayer de sauver deux de ses petits, elle ne devait pas escposer

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