Les veillées du château
StfR les bords de la Vézère on voit encore aujourd'hui, dans le fond du Limousin, un vieux château qui n'est remarquable que par son air antique et la beauté de sa situation. Environné de prairies remplies de bestiaux, il est bâti sur le penchant d'une colline, de laquelle on découvre la rivière, et en perspective la jolie ville d'Uzerche, qui forme à cette distance un point de vue aussi singulier qu'agréable (a). C'est dans cette solitude
(a) La petite ville d'Uzerche est bâtie sur un rocher escarpé au pied duquel coule la rivière de IV. !
que le baron de Soligny, veuf depuis plusieurs années, s'occupoit uniquement de l'éducation d'un fils unique et chéri. Le baron avoit passé dans le monde toute sa jeunesse. Né avec de l'ambition, la nécessité, beaucoup plus que le penchant, le fixoit dans sa retraite. Ayant dissipé une partie de sa fortune et perdu les brillantes espérances qui l'avoient si longtemps séduit, il s'étoit enfin déterminé à quitter le monde. Il le regrettoit encore malgré lui, quoiqu'il n'en parlât qu'avec humeur. Il prenoit son dépit pour de la philosophie ; il se croyoit désabusé, il n'é toit qu'abattu et découragé. Cependant ii avoit de la sensibilité, il chérissoit sou fils; et Théophile (c'étoit le nom de cet enfant) eût été digne, par les vertus qu'il
Vézère. On remarque dans cette ville qu'il n'y a point d'habitant qui n'ait la vue de la rivière de sa maison ou de son jardin, et que chaque maison, vue en perspective, paroît être un petit château à l'antique, avec des tourelles et des pavillons couverts d'ardoises. Cette ville est à cent neuf lieues de Paris. Limoges, sur la Vienne, à quatre-vingt-dix-sept iewes de Paris, est la capitale du Limousin.
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annoncent, de tenir lieu de tout à son père et de faire le bonheur de sa vie. Le baron avoit pour amie intime une de ses voisines, nommée Euphrasie. Théophile, voyant presque tous les jours la jeune Olympe, nièce d'Euphrasie, prit pour elle des sentimens que son père vit naître avec plaisir. Olympe étoit orpheline et sans fortune ; mais Euphrasie n'avoit pour héritiers que des collatéraux, et le baron n ignoroit pas quelle étoit décidée à laisser tout son bien à sa nièce. Olympe n'avoit que deux ans de moins que Théophile. Lorsqu'elle eut atteint sa seizième année, le baron s'expliqua sans déguisement avec Euphrasie; et le même jour Olympe et Théophile apprirent que leur mariage étoit arrêté. Quinze jours après on signa les articles : Euphrasie prit avec plaisir l'engagement de laisser toute sa fortune à une nièce qu'elle avoit élevée, et qu'elle aimoit uniquement.
Théophile, au comble de ses vœux, attendoit avec la plus vive impatience le jour fixé pour son mariage; rien ne manquoit à son bonheur. Il étoit aimé, il le
savoit; en présence de son père et d'Euphrasie, ii avoit obtenu d'Olympe un aveu si nécessaire à sa félicité.
Enfin, on touchoit à la veille du jour heureux où Théophile et l'aimable Olympe dévoient s'unir pour jamais, lorsqu Euphrasie tomba malade; et le cinquième jour de sa maladie, le baron reçut une lettre de Paris, qui lui apprenoit qu'un parent très-éioigné, mais de même nom que lui, venoit de mourir, après avoir lait un testament par lequel il instituoit le baron son légataire universel. Cet événement, qui rendoit le baron possesseur d'une fortune considérable, le forçoit à partir sans délai pour Paris. Il étoit impossible de conclure le mariage d'Olympe et de Théophile avant son départ. Euphrasie, depuis deux jours, n'avoit plus sa tête; ainsi elle ne pouvoit signer le contrat de mariage. Théophile, obligé de suivre son père, montra une douleur si vraie et si touchante, que le baron, pour en adoucir l'amertume, conjura la triste Olympe de lui écrire. «C'est un pire, ajouta-t-il, qui vous en prie, et c'est à votre
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époux que vous écrirez. » Olympe promit, en pleurant, de donner des nouvelles de sa tante. Le baron, de son côté, s'engagea à ne rester crue six semaines à Paris, et le jour même il partit avec Théophile.
Arrivé à Paris , le baron prit possession d'un magnifique hôtel et d'un riche héritage. Sa maison fut bientôt remplie d'une foule d'amis intimes dont il avoit été entièrement oublié pendant douze ans. Le baron se dit d'abord : C'est ma fortune, c'est un bon souper qui rassemble cette troupe de lâches déserteurs. Mais bientôt l'amour-propre, qui fait plus de dupes qu'un bon cœur n'en peut faire, sut lui persuader qu'il ne devoit qu'à son mérite les marques d'intérêt et les soins dont il étoit l'objet. Théophile, jeté tout-à-coup dans un monde si nouveau pour lui, ne goùtoit aucun des plaisirs qu'on s'empressoit de lui procurer. Uniquement oct cupé d'Olympe, il attendoit avec la plus vive impatience l'effet de ses promesses : elle avoit promis de lui écrire.... Cependant cette lettre si passionnément désirée n'arrivoit point. Enfin le baron reçoit des
nouvelles du Limousin ; on lui mande qu'Euphrasie n'est plus, et qu'étant morte sans avoir recouvré sa connoissance et sans avoir fait de testament, la malheureuse Olympe se trouve réduite à une petite pension qui suffit à peine à sa subsistance, et qu'elle s'est retirée à Tulle (a), dans un couvent. À cette nouvelle , Théophile conjure son père de terminer promptement ses affaires, afin de partir pour le Limousin; il ajoute que les malheurs d'Olympe la lui rendent encore plus chère, s'il est possible. Le baron paroît approuver ses sentimens, et lui promet de hâter son départ. Théophile sur-le-champ écrivit à Olympe la lettre la plus touchante et la plus tendre , et il finissoit en lui protestant qu'il seroit à ses pieds avant qu'un mois fut écoulé. Théophile n'avoit pas été surpris qu'Olympe, dans les premiers momens de sa douleur, ne lui eût point écrit;
(a) C'est une ville considérable du bas Limousin, située en partie sur une montagne, au confluent des rivières de Salant et de Corrèze, dans un pays plein de montagnes et de précipices. Elle est à cent quatorze lieues de Paris.
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mais quinze jours après cet événement, n'ayant pas encore reçu des nouvelles d'Olympe, il se livra aux plus cruelles inquiétudes. Le baron le consoloit un peu, en l'assurant qu'il étoit au moment de terminer toutes ses affaires. Enfin un jour que Théophile, plus affligé que jamais, étoit seul enfermé dans sa chambre, le baron vint le trouver , et , s'asseyant auprès de lui d'un air grave : « J'ai reçu, dit-il, des nouvelles d'Olympe. » A ces mots Théophile, transporté, veut saisir une lettre que tenoit son père. «Un moment, dit le baron ; modérez cette impatience : je n'ai rien d'heureux à vous annoncer.... — Ciel! Olympe est-elle malade?... — Non : elle jouit d'une santé parfaite;.... mais elle n'est plus digne de vous.... — Elle! Olympe!
Non, il est impossible.... — Écoutez ce que m'écrit un homme respectable et dont Tau stère probité vous est connue. » En disant ces paroles, le baron montre à son fils l'écriture et la signature d'un vieux gentilhomme du Limousin , dont le témoignage en effet ne pouvoit être suspect. Ensuite le baron lut l'article de la lettre
O LES VEILLEES
qui concernent Olympe et qui étoit conçue en ces termes :
« Puisque vous me demandez la vérité avec tant de confiance , je dois vous la dire sans déguisement. Je vous avoue que la jeune personne en question se conduit avec une imprudence préjudiciable a sa réputation. Elle avoit pris d'abord, à la mort de sa tante , un parti très-sage, celui de se retirer dans un couvent ; mais elle en est sortie au bout de quinze jours, pour aller demeurer chez une de ses amies, qu'elle voyoit autrefois à Uzerche , et qui , mariée depuis deux ans, habite une petite terre aux environs de Tulle. Cette amie n'a pas vingt ans, et malheureusement elle a été l'objet de plusieurs histoires fâcheuses qui ne la font pas regarder de bon œil dans la province. Enfin elle a un frère, jeune homme présomptueux, dont la société ne saurait convenir à une jeune demoiselle attachée a sa réputation. Au reste, tout ceci ne tire point encore a conséquence. On ne doute pas que la nièce de la vertueuse Euphrasie n'ait des principes bon-
nêteset solides: on n'attribue sa démarche
inconsidérée qu'à son innocence même , an manque d'expérience , et à L'indifférence condamnable de son tuteur, qui la laisse maîtresse absolue de toutes ses actions. Mais si vous écrivez à ce sujet, monsieur et cher ami , je suis certain qu'on se rendra sur-le-champ aux justes représentations que vos engagemens vous donnent le droit de faire ; et tout sera réparé , si la jeune demoiselle retourne promptement dans son couvent: car je puis vous assurer que jusqu'ici on ne voit dans sa conduite que de l'étourderie, et une imprudence bien excusable à son âge, etc. »
Cette lettre déchira le coeur de Théophile. Agité, troublé par la jalousie, il voyoit dans le frère de l'amie d'Olympe un rival dangereux. Cependant il dissimula l'inquiétude qui le dévoroit; il affecta de montrer la plus grande sécurité. « Mais ce ce n'est pas tout, lui dit son père; la lettre que vous venez de lire est d'un homme circonspect, qui ne dit pas tout ce qu'il pense. En voici une autre de mon
IO LES VEILLEES
intendant, qui s'explique sans aucun clétour, et qui me mande que vous avez un rival; qu'Olympe ne peut ignorer une passion connue de tout le monde ; qu'elle l'autorise en restant chez son amie, et qu'enfin le jeune homme s'est vanté publiquement qu'Olympe lui avoit sacrifié toutes vos lettres.... — C'est un imposteur! s'écria Théophile; je ne croirai jamais qu'Olympe soit capable d'une telle perfidie.... — Elle est inconstante, reprit froidement le baron ; mais elle n'est point perfide; elle ne cherche pas à vous tromper : elle n'a répondu ni à vos lettres ni aux miennes ; ce silence explique assez son changement.... — Non, interrompit Théophile, je ne me laisserai point abuser par de fausses apparences Olympe est innocente , elle est calomniée : je dois la
venger; mon père, laissez-moi partir; je meurs ici : souffrez que j'aille m'expliquer avec elle; je veux l'entendre, je veux punir l'audacieux le monstre qui ose flétrir sa réputation »
En parlant ainsi, le malheureux Théophile versoit un torrent de larmes : l'ex-
ces de sa douleur ne déceloit que trop sa jalousie. Son père, qui lisoit facilement tout ce qui se passoit dans son âme, parut le plaindre et s'attendrir. « Envoyons, dit-il, un courrier à Tulle ; il portera votre lettre et il attendra la réponse. Si cette réponse ne vous satisfait pas, je vous permettrai alors de partir; mais accordez-moi ce délai. » Théophile, quoiqu'à regret, y consentit. Il écrivit au moment même la lettre la plus détaillée : il instrnisoit Olympe de tout ce qu'on disoit contre elle. «Un seul mot, ajoutoit-il, pourra vous justifier. Restez, si vous voulez, chez votre amie; mais daignez me dire que vous êtes prête à remplir l'engagement sacré qui nous lie, et je serai le plus heureux des hommes. »
Le baron approuva cette lettre, et la fit partir sur-le-champ. Enfin, ce courrier dont Théophile attendoit le retour avec tant d'impatience; ce courrier, dépositaire de la destinée de Théophile, revint au bout de huit jours. Théophile alioit se coucher; il entend claquer un fouet : il tressaille; il voie chez son père. Un in-
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stant après, le courrier entre dans la chambre. «Eh bien! s'écrie Théophile, avez-vous une réponse? — Oui, monsieur. — Eh! donnez. — Monsieur, elle
n'est pas pour vous — Comment?
— Elle est pour M. le baron. » En disant ces paroles, le courrier remet au baron une cassette et une lettre, et il sort. « Que signifie ceci? dit le baron d'un air surpris... Que peut renfermer cette cassette ? » Théophile ne répondit pas; il étoit immobile et tremblant, et n'osoit presser son père d'ouvrir la lettre. Après un moment de silence, le baron brise le cachet, déploie la lettre et lit tout bas. Théophile, les yeux fixés sur le visage de son père, frémit en voyant l'étonnement et l'indignation qui s'y peignent. « 0 ciel! s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, que vous mandet-elle? — Ah! mon fils, reprit le baron, armez-vous de courage ! mais, que dis-je? vous n'en aurez pas besoin ; pourriez-vous regretter un objet si méprisable!.... » A ces mots Théophile pâlit; il tombe dans un fauteuil, et, prenant la fatale lettre que lui présente son père, ses yeux se rem-
plissent de larmes, en reconnoissant l'écriture et la signature d'Olympe. Mais que devint-il en lisant ce qui suit :
« Puisqu'on me laisse maintenant la liberté de disposer de mon sort, je dois, monsieur, vous déclarer sans retour que l'obéissance seule m'obligeoit à former des nœuds qui n'auroient pu faire mon bonheur. Cet aveu nous dégage l'un et l'autre. J'ai l'honneur , monsieur, de vous renvoyer les présens que ma chère et respectable
tante m'ordonna d'accepter Recevez,
monsieur, l'assurance de l'attachement respectueux avec lequel je suis, etc. Olympe. »
Apres avoir lu cette lettre, Théophile garda un instant le silence; ensuite regarr dant son père d'un air égaré : « Je me vengerai, dit-il; oui, je me vengerai —
Et comment ? — Comment ! juste ciel ! J'ai
un rival il mourra — Sans doute
vous avez un rival aimé; mais que vous importe? ne devez-vous pas mépriser et oublier à jamais une femme indigne de vous! — Oui, je la méprise, je la hais; je
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l'oublierai sans peine : je serois en effet le plus vil des hommes si je conservois pour
elle le moindre sentiment La perfide!
sous des traits si doux, avec cet air d'innocence et de candeur, cacher une âme si fausse... — Encore une fois elle ne vous a point trompé; elle ne vous aime pas: elle le déclare sans déguisement... — Elle nVaimoit, elle me l'a dit.... Mon père, j'en suis certain, elle m'a aimé!... On l'a séduite; on l'a trompée; peut-être s'abuset-elle encore!.... Ah! si je pouvois la voir, lui parler!.... Laissez-moi partir, que je la voie, que je l'entende!.... — Insensé! reprenez cette lettre, relisez-la, et rougissez d'une passion qui ne peut désormais que vous avilir. — O mon père! je ne me connois plus! plaignez-moi, guidez-moi ; je m'abandonne à vous. »
Le baron et le malheureux Théophile passèrent ensemble le reste de la nuit. Théophile ne se coucha qu'au jour : il ne trouva dans son lit ni le sommeil ni le repos, et le soir il s'enferma dans sa chambre et ne parut point, parce que son père avoit du monde à souper. Le lendemain,
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Théophile se trouva seul avec le baron ; en lui promettant d'oublier Olympe, il ne parla que d'elle : tantôt il la dépeignoit sous les traits d'un monstre digne de toute sa haine, tantôt il cherchoit à l'excuser, et vouloit du moins lui conserver un reste d'estime.
« Mais, en effet, maman, interrompit Caroline, je ne trouve pas qu'Olympe soit méprisable. S'il est vrai qu'elle n'eût jamais aimé Théophile, on ne pouvoit l'accuser d'inconstance ; d'ailleurs , Olympe étoit sans fortune, Théophile en avoit une considérable, et cependant Olympe ne vouloit point l'épouser, parce qu'elle ne croyoit pas pouvoir le rendre heureux.
Je trouve cela noble.... — En supposant qu'Olympe n'eût jamais aimé Théophile ce qui ne me paroit pas bien prouvé), ne lui avoit-elle pas dit qu'elle l'aimoit? u'avoit-elle pas reçu sa foi et promis de s'unir à lui ?.... — Cela est vrai ; mais elle dit que sa tante l'avoit forcée de prendre cet engagement. — Dès qu'elle avoit pu *e décider à épouser Théophile par obéissance, elle auroit dû, après la mort de sa
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tante, persister dans cette résolution, par respect pour sa parole. Enfin, si Théophile lui eut inspiré une aversion invincible, que ne l'avoit-elle dit à sa tante? que n'avoit-elle demandé du temps, ou même déclaré quelle ne pouvoit consentir à cette union? Elle n'étoit pas sous l'autorité sacrée d'une mère, ce qui eût
rendu sa résistance plus excusable —
Oui, je commence à comprendre qu'elle
avoit tort — Souvenez-vous surtout
que rien ne peut jamais nous dispenser de remplir les engagemens que nous avons contractés. Cette phrase, rengagement que j'ai pris n'étoit pas volontaire , est une excuse que la conscience désavoue, et que la probité n'a jamais fait valoir. Vous savez que votre parole doit être inviolable, que vous ne pouvez la trahir sans vous déshonorer; préférez donc, s'il le faut, la mort à l'infamie d\ manquer. En un mot, si la crainte, si les menaces vous arrachent une promesse, n'ajoutez pas à cette foi blesse la honte ineffaçable qu'imprime le parjure : mais revenons à Théophile.
Le baron 11 épargnent rien pour le distraire de sa douleur. Il le menoit souvent cliez la vicomtesse de Lisbé, maison brillante où se rassembioit la meilleure compagnie. La vicomtesse avoit une fille âgée de dix-sept ans, et dont le baron vantoit avec enthousiasme la figure et la grâce. Cependant mademoiselle de Lisbé n'étoit point jolie; mais la recherche de sa parure annonçoit la prétention de le paroître. Elle parloit beaucoup, rioit souvent, dansoit bien : on savoit d'ailleurs qu'elle avoit des maîtres de toute espèce; c'en étoit bien assez pour autoriser les amis de la maison à dire que mademoiselle de Lisbé étoit piquante , jolie, aimable et remplie de talens. Mais Théophile ne lui donnoit pas de semblables éloges; il la trouvoit affectée, maniérée; il étoit excédé de ses rires forcés, choqué de sa coquetterie, et elle lui paroissoit surtout insupportable, lorsque, malgré lui, il se rappeloit la conversation remplie de charmes et les grâces naturelles d'Olympe.
Sur la fin de l'hiver, Théophile entra dans le régiment du frère de mademoiselle iv. 1
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de Lisbé; et au printemps il suivit son colonel à sa garnison. Au bout de cinq mois il revint à Paris : son père lui trouva le même fonds de mélancolie. Cependant il remarqua, avec plaisir, qu'il ne parloit plus d'Olympe. Près d'un an s'étoit écoulé depuis que Théophile avoit quitté le Limousin. Il n'y avoit que huit jours qu'il étoit revenu de sa garnison , lorsqu'un soir le baron l'emmena dans son cabinet, et lui fit part de l'intention où il étoit de le marier incessamment. Il ajouta qu'il désiroit lui faire épouser mademoiselle de Lisbé. A ces mots Théophile avoua sans détour qu'il avoit un éloignement invincible pour le mariage; et, de plus, une aversion particulière pour mademoiselle de Lisbé. Le baron lui détailla avec emphase tous les avantages brillans de l'établissement qu'il lui proposoit. Théophile l'écouta froidement, et répondit qu'il navoit d'autre ambition que celle de se distinguer. Alors le baron se fâcha, et il déclara qu'il avoit donné sa parole à la famille de mademoiselle de Lisbé. Théophile, consterné autant que surpris, de-
manda du temps pour se déterminer à former un engagement si contraire à son inclination, et il ne put obtenir qu'un délai de huit jours. Retiré dans sa chambre, Théophile passa une partie de la nuit à réfléchir sur son sort. Il se rappela tous les éloges que le baron donnoit depuis si long-temps à mademoiselle de Lisbé; ses liaisons intimes avec la famille de cette jeune personne, liaisons formées avant que le baron eût reçu la lettre d'Olympe. Beaucoup d'autres circonstances se retracèrent à sa mémoire, qui lui persuadèrent qu'il y avoit eu de l'artifice dans la conduite du baron, et qu'il avoit formé le projet de lui faire épouser mademoiselle de Lisbé, dans le temps même où il paroissoit vouloir remplir ses engagemens avec Olympe. Mille soupçons confus s'offrirent à son esprit; il imagina qu'il n'étoit pas possible qu'on eût soustrait ses lettres, et peut-être celles d'Olympe, et qu'enfin on fut parvenu à le perdre auprès d'Olympe , tandis qu'on la calomnioit auprès de lui.
Il ne se livra pas sans scrupule à des
soupçons si outrageans pour son père, mais chaque réflexion sembloit les confirmer; et, ne pouvant supporter une semblable incertitude, il prit la résolution de partir secrètement la nuit suivante, et d'aller en Limousin s'expliquer avec Olympe elle-même. Il ignoroit absolument la destinée d'Olympe : depuis six mois il n'avoit pas même osé prononcer son nom. Il frémissoit en pensant qu'il la trouveroit peutêtre mariée. Mais cette crainte affreuse ne put le retenir. Le lendemain, il sut cacher à son père son agitation et son trouble. Il confia une partie de son secret à un de ses amis, qui lui donna un de ses gens pour l'accompagner; et, sur les deux heures après minuit, il sortit furtivement de la maison de son père; il monta à cheval, et prit la route du Limousin.
Il alla droit à Tulle : il y arriva au déclin du jour. Il descendit dans une auberge, et questionna en tremblant son hôtesse sur Olympe. Il apprit, avec une joie inexprimable, qu'Olympe n'étoit point mariée; mais cette joie fut bien troublée par tout ce que l'hôtesse lui dit d'ailleurs. Llle lui
conta que personne ne doutoit qu'Olympe n'eût aimé le frère de son amie; qu'elle étoit restée huit mois chez cette dernière ; et qu'enfin le jeune homme, auquel elle a voit sacrifié l'établissement le plus avantageux , n'ayant- pas voulu l'épouser , Olympe, au désespoir, s'étoit décidée à retourner dans son couvent; mais que les religieuses avant refusé de la recevoir, elle étoit partie pour Uzerche; qu'elle s'étoit réfugiée chez son tuteur, qui avoit une terre aux environs d'Uzerche; que cette dernière démarche achevoit de la perdre dans l'opinion publique, parce que son tuteur n'étoit point marié; qu'on le regardoit comme un homme sans principes et sans mœurs, et qu'il avoit chez lui une femme déshonorée, avec laquelle Olympe vivoit dans la plus grande intimité. Malgré cet affreux détail, Théophile persista dans la résolution de voir Olympe, et il partit sur-le-champ pour Uzerche.
On le conduisit à la terre du tuteur d'Olympe. Il laissa ses chevaux idans le village: il s'enveloppa d'une redingotte, mit sur sa tète un chapeau rabattu; et,
avec un trouble impossible a dépeindre, il prit le cbemin du château. On lui dit à la porte que le maître de la maison étoit absent depuis plus de six semaines , qu'il n'y avoit au château que madame Du Rocher (cette femme dont l'hôtesse avoit parlé) et mademoiselle Olympe. Il étoit huit heures du soir. Théophile traversa une grande cour fort obscure. Il rencontra une servante qui le conduisit à l'appartement d'Olympe. Son émotion étoit si vive , qu'il pou voit à peine se soutenir sur ses jambes ; et , malgré le désir qu'il éprouvoit de revoir Olympe, il ne fut pas fâché de ne point la trouver dans sa chambre , afin de pouvoir respirer un moment. La servante , à laquelle il se garda bien de dire son nom , sortit pour aller chercher Olympe , et Théophile resta seul. Il ne put regarder sans attendrissement et sans intérêt tous les objets qui l'environnoient : le clavecin d'Olympe, son écritoire, sa toilette, *>t surtout son serin enfermé dans une cage. Il reconnut dans l'instant ce petit oiseau qu'Olympe avoit reçu de lui la veille de leur séparation. « Eh quoi! pauvre petit
Dr CHATEAU. iZ
animal, s'écria Théophile, tu venois fie moi, et cependant Olympe a pu te conserver! » En disant ces mots, Théophile, attendri malgré lui , ouvrit la cage , prit l'oiseau et le mit dans son sein. Le serin, se débattant sur le cœur palpitant de Théophile, prononça distinctement ces mots :
faune Théophile... Ces paroles retentirent jusqu'au fond de l'âme de Théophile.
Eperdu, hors de lui, il n'osoit croire qu'il eût bien entendu, lorsque l'oiseau répéta encore deux fois de suite : faime Théophile. . . « Ah ! j e n'en puis douter maintenant! s'écria Théophile. Quoi! ces mots si chers, c'est Olympe qui les a dictés! Combien de fois elle a dû les répéter pour les apprendre à cet oiseau! et elle pensoit, hélas!... que je ne les entendrois jamais!... Olympe! chère Olympe! vous êtes fidèle à vos premiers sermens! vous
êtes innocente! Sans doute vous me
croyez coupable, et cependant vous m'aimez encore! Vous gardez cet oiseau ! vous daignez l'écouter! » En disant ces paroles, Théophile baisoit avec transport le petit serin et le baignoit de larmes; et
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l'oiseau, à qui l'on u'avoit appris qu'une seule phrase, répondent aux caresses passionnées de Théophile, en battant des ailes et en répétant toujours : J'aime Théophile. Tout -à -coup Théophile tressaille ; il entend marcher : il ne peut méconnoitre le pas léger d'Olympe, et croit reconnoitre encore jusqu'au bruit que fait sa robe en marchant!... Il s'élance vers la porte : cette porte s'ouvre, Olympe paroit; Théophile se précipite à ses genoux. Le serin s'échappe des mains de Théophile , et vole dans les bras de sa maîtresse en prononçant le nom de Théophile, Olympe pousse un cri perçant; elle veut fuir : Théophile l'arrête. Pale et tremblante , Olympe tombe sur une chaise ; elle est près de s'évanouir; elle n'a pas la force de proférer une seule parole. Théophile, toujours à ses pieds, ne peut s'exprimer que par des pleurs.
L'oiseau seul conserve la faculté de parler: et, charmé de revoir sa maîtresse, il redit mille fois sa leçon.... Olympe, troublée, confuse autant qu'irritée, rompt enfin le silence; et d'une voix entrecoupée : « \> croyez que moi, dit -elle, je dois vous
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haïr, vous mépriser; j'ai dû vous oublier.... — Olympe, au nom du ciel, daignez m'entendre!.... Je suis libre, je suis fidèle, on nous a trompés l'un et l'autre; cet oiseau chéri vient de me faire connoître mon erreur. Écoutez à votre tour ma justification!.... — Mais comment pourrez-vous vous justifier de n avoir pas répondu à mes lettres?;... — Vos lettres!... Je n'en ai pas reçu une seule, et je vous en ai écrit plus de vingt!....»
Ces mots achevèrent de dissiper les doutes d'Olympe : elle avoit trop d'innocence et de candeur pour n'être pas facile à persuader. Elle ne put retenir ses larmes; et levant les yeux au ciel : «Ah! Théophile, dit-elle, puisque vous êtes toujours le même, je ne me plaindrai plus des trahisons et des perfidies que j'ai éprouvées!» Ces paroles rendirent Théophile le plus heureux des hommes. Apres avoir exprimé sa joie et sa recônnoissancc, il entra dans le détail de tout ce qui lui éloit arrivé. Olympe fécouta avec autant de surprise que d'attendrissement. En- SuHà, reprenant la péirole, elle lui dit que, iv. 3
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dénuée de guides et de conseils, elle n'avoit pas cru faire une démarche nuisible à sa réputation en se rendant aux instances de son amie, qui la pressoit d'aller loger chez elle ; que d'ailleurs elle n'avoit alors aucun doute sur la parfaite honnêteté de cette jeune personne; que dans le château de son amie, toujours renfermée dans sa chambre avec son serin, elle n'y avoit reçu qu'un de ses parens, qui, sous le voile de l'intérêt et de l'amitié, cachoit les plus noirs desseins; qu'elle avoit pris de la confiance en cet homme, qu'elle lui avoit fait part du chagrin qu'elle éprouvoit de ne point recevoir des nouvelles de Théophile, et qu'enfin ce perfide confident lui avoit annoncé que Théophile ne Fairnoit plus, et qu'il étoit amoureux de mademoiselle de Lisbé. « Il me montra, poursuivit Olympe, plusieurs lettres de monsieur votre père, qui achevèrent de me convaincre que l'honneur seul pourroit vous déterminer à remplir vos engagemens avec moi. Alors je n'hésitai point à rompre sans retour avec vous ; et , trop fièré pour vous baisser voir les sentimens
de mon cœur, j'écrivis la lettre que vous avez lue. Accablée de tristesse, et croyant vous haïr, cet innocent petit oiseau me devint odieux. Je ne pouvois plus écouter sans colère ce que j'avois eu tant de plaisir à lui apprendre. Un soir j'ouvris ma fenêtre, et je lui rendis la liberté. Après Favoir ainsi sacrifié malgré moi, je le regrettai. J'en rougissais ; mais cherchant à me persuader que je l'aimois pour luimême, je me levai au milieu de la nuit, je rouvris ma fenêtre, je l'appelai mille fois; ce fut en vain, il ne revint, pas: je passai le reste de la nuit à le pleurer, et le lendemain matin je descendis dans le parc. Je m'assis, et je pleurois, quand tout-à-coup j'entendis une petite voix plaintive prononcer doucement le
nom de Théophile Imaginez quel fut
mon saisissement!.... Voilà , Théophile , le seul mouvement de joie que j'aie éprouvé dans votre absence.... Je trouvai mon pauvre petit serin sur un rosier : il avoit souffert; il étoit tremblant, effarouché, et le rosier étoit couvert des plumes qu'il avoit perdues. Je le repris, je le soiguai et je
me décidai à le garder jusqu'au moment où j'apprendrais votre mariage. J'étois bien déterminée à ne jamais vous revoir : mais en même temps je renonçois à tout engagement, et au fond de Pâme je ne pouvois me persuader que vous fassiez capable d'en former un nouveau. Je me disois : « Il aura des remords, il ne pourra se résoudre à épouser celle qu'il me préfère. Je n'accorderai point de pardon, je serai inflexible ; mais je puis bien conserver mon serin, il ne le saura jamais. Je cacherai mon serin à tous les yeux ; moi seul je l'entendrai parler!... » Telles furent les raisons que je me donnai à moi-même pour m'autoriser à garder mon cher petit oiseau.
» je restai six mois chez mon amie. Durant cet espace de temps, l'indigne confident que j'avois choisi me proposa dé mï>pouser. Alors il me devint justement suspect. Je lui déclarai que je ne le verrais plus. Pour se venger, il m'apprit qu'on déchirait ma réputation; que la personne clic/ laquelle j'étois avoit perdu la sienne, et qu'on m'accusoit d'aimer son frère. Je ne
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regardai des averti ssemens si tardifs que comme des calomnies. Cependant j'examinai avec attention la conduite de mon amie, et bientôt mes yeux commencer. i;t à s'ouvrir. Je pris la résolution de retourner à Tulle dans le couvent que j 'a vois si imprudemment quitté. Les religieuses, prévenues contre moi, ne voulurent pas me recevoir. Humiliée, trahie, abandonnée, et soutenue par ma seule innocence, je vins dans cette terre demander des conseils à mon tuteur. Mon intention n'étoit point de le prier de^m'accorder un asile , parce que la décence ne me permettoit pas de demeurer avec un homme qui n'avoit point de femme chez lui; mais je fus plus heureuse que je ne Favois espéré. En arrivant ici, je trouvai mon tuteur prêt à partir pour un voyage de deux mois; il me présenta à une dame de ses parentes, qui a éprouvé de grands malheurs, et qui est retirée dans ce château pour quelques mois. Madame du Rocher (c'est son nom) me paroît aussi aimable qu'elle est vertueuse. Elle m'a conté son histoire, qui feroit le sujet du roman le plus in ter es?
3o LES VEILLEES
gant ; et je compte demeurer ici tant qu'elle y restera. »
Olympe cessa de parler. Théophile, attendri autant qu'ému, fut un instant sans répondre; ensuite, poussant un profond soupir : « Hélas! dit-il, nous ne devons attribuer nos malheurs qu'à cette innocence, à cette candeur touchante qui vous caractérisent!.... Ce sont ces vertus angéliques qui ont fourni des prétextes pour vous noircir et pour vous calomnier:
ce sont elles qui vous aveuglent! Par
exemple, vous croyez être ici dans un
asile honnête et sûr?.... — Eh bien? —
Eh bien ! cette femme que vous estimez
est l'objet le plus méprisable! — Juste
ciel!.... — Ce qu'on m'en a dit à Tulle vient encore de m'être confirmé dans la maison même que j'habite dans ce village.
— O ma tante ! s'écria Olympe en fondant en larmes, je n'ai senti en vous perdant que la douleur qu'inspire la plus tendre affection et la plus juste reconnoissance; mais je ne comprenois pas encore toute Tétcndue de mon malheur.... Insen-
DU CHATEAU. 3l
sée! je ne savois pas à quel point un guide
m'étoit nécessaire Eh quoi! avec des
intentions si pures on peut détruire sa
réputation, on peut se perdre? Il est
donc impossible que l'amour de la vertu puisse tenir lieu d'expérience ! — Au nom du ciel, calmez-vous! interrompit Théophile, songez que tous nos maux sont finis; nous sommes désabusés l'un et l'autre. L'engagement le plus sacré, le plus saint, nous lie... — Mais votre père veut le rompre : il a soustrait mes lettres et les vôtres avant même qu'on eût cherché à me noircir... — N'en doutez pas, il a voulu d'abord éprouver nos sentimens l'un pour l'autre; ensuite il a cru des rapports inildèles; et cette erreur, justifiée par de fausses apparences, est l'excuse de sa conduite. Mais quand il apprendra tout ce que vous m'avez dit, quand il saura seulement l'histoire du petit serin, vous le verrez, soyezen sûre , vous conjurer lui-même de remplir un engagement que la reconnoissance, l'honneur et l'amour me rendent également cher. »
On croit facilement ce qu'on désire.
3 2 IÊS VEILLÉES
surtout lorsqu'on a dix-sept ans. Olympe ne clouta point que le baron , en connoissant son erreur, ne brûlât du désir de réparer son injustice. Tranquillisée sur l'avenir, elle s'occupa du présent. Elle ne vouloit plus rester chez son tuteur : mais «. quel asile choisir en attendant que Théophile se fut expliqué avec son père? Elle ne connoissoit que deux ou trois vieux amis de sa tante, qu'elle avoit absolument perdus de vue depuis la mort d'Euphrasie, et qui, sûrement, prévenus contre elle, refuseroient de la recevoir. Il n'y avoit point de -couvent à Uzerche. Enfin, elle se. décida à partir le lendemain pour Brives (a), à s'y mettre dans un couvent, et à attendre des nouvelles de Théophile , qui, de son côté, retourneroit le même jour à Paris. Théophile obtint d'Olympe qu'elle le recevroit encore le lendemain, et qu'ils ne partiroient l'un et l'autre qu'après avoir concerté ensemble toutes les
(a) Surnommée la Gaillarde , à cause de l'agrément de sa situation. Celte ville est à cent dix-huit i de Paris.
mesures qu'ils avoient à prendre. De retour a son auberge, Théophile apprit de fâcheuses nouvelles. Son laquais lui dit qu'il a voit vu rôder autour de la maison quatre ou cinq hommes qui paroissoient être déguisés, et qui avoient fait beaucoup de questions à leur hôte.
Comme le laquais achevoit ce récit, Théophile entendit du bruit. « On va venir m'arréter! »s'écria-t-il. En disant ces mots il saisit deux pistolets chargés, et il s'avance vers la porte. Dans cet instant il vit paroitre l'homme d'affaires de son père, qu'il avoit laissé à Paris. « Monsieur Dumond, dit Théophile, venez-vous me chercher de la part de mon père? — Oui, monsieur, répondit 31 . Dumond un peu déconcerté à la vue des pistolets. — Avez-vous le projet de m'emmener de force? reprit Théophile... — Monsieur.,, j'espère... que votre soumission pour M. le baron... Mais enfin...
je ne dois pas vous cacher que je suis
porteur d'un ordre du roi.... — Un ordre de mon père eût suffi. Il veut que je vous suive : je vous suivrai; mais je vous déclare que je ne partirai point sans avoir
34 LF5 VEILLÉES
revu la personne pour laquelle je suis venu ici... — Monsieur... — Point d'objections, elles seroient inutiles... — Mon ord reporte de vous faire partir sur-le-champ... — Un devoir sacré me retient pour quelques heures... Il faut que je retourne au château. Il est onze heures; les portes du château maintenant sont fermées, tout le monde est couché; je ne veux ni faire de scène, ni surtout causer d'effroi : ainsi je ne réveillerai personne. Par conséquent, je passerai la nuit ici, dans l'attitude où vous me voyez. A la pointe du jour je me rendrai au château, j'y resterai trois quarts d'heure; ensuite je vous suivrai... — Monsieur votre père sera fort mécontent... — Il daignera m'entendre et m'excuser... Je prends tout sur moi. Vous pouvez , Monsieur Dumond , si vous voulez , m'attendre dans cette chambre. Je n'ai nulle envie de vous échapper, et même je vous donne ma parole d'honneur de ne le pas tenter. » M. Dumond, voyant Théophile fermement décidé à ne partir que le lendemain, et à ne pas quitter ses pistolets, consentit à l'attendre. Il s'établit dans un cabinet
voisin, et Théophile passa le reste de la nuit à se promener dans sa chambre, et à réfléchir à la conversation qu'il auroit avec Olympe. Aussitôt que parut l'aurore, Théophile appela M. Dumond, et lui proposa de le suivre, s'il le désiroit, jusqu'aux portes du château. M. Dumond fit encore quelques représentations; mais Théophile montra tant de fermeté, que M. Dumond fut obligé de céder. Accompagné de deux hommes, il suivit de loin Théophile, qui promit de ne rester qu'une heure avec Olympe. En arrivant au château, Théophile apprit qu'Olympe venoit d'en sortir. Le château étoit situé à un quart de lieue de l'église où reposoient les cendres d'Euphrasie. Olympe, la veille, étoit convenue avec Théophile qu'elle le recevroit à dix heures, et qu'ensuite elle partiroit pour Brives. Elleavoit voulu, avant de s'éloigner des environs d'Uzerche, rendre un dernier hommage à la mémoire de sa tante.
Malgré les murmures de M. Dumond, Théophile quitta sur-le-champ le château, et alla trouver Olympe. En entrant dans l'église , il s'arrêta à la porte pour contem-
pler Olympe, seule au milieu du chœur, et prosternée sur le tombeau cl Euphrasie. Cet objet intéressant, la sainteté du lieu, la vue de cette église, où, sans la mort d'Euphrasie, Théophile auroit reçu la foi d'Olvmpe ; un spectacle et des souvenirs si touchans firent sur le cœur de Théophile la plus vive impression. Il s'avança vers Olympe. Au bruit qu'il fit en marchant, Olympe leva la tète, et lui montra un visage baigné de larmes. Théophile approche, et tombe à genoux à côté d'elle.
Olympe, surprise de le voir, et surtout frappée de l'altération qu'elle remarque dans ses traits, le regarde avec un étonnement mêlé d'effroi. Théophile saisit une des mains d'Olympe, et la serrant fortement dans les siennes : « O respectable Euphrasie! dit-il d'une voix étouffée; hélas! si vous viviez, c'est ici que j'aurois reçu cette main chérie que vous m'aviez promise! c'est ici qu'un serment sacré eut uni pour toujours le sort d'Olympe à celui de Théophile! \h! du moins, ce serment si cher sera prononcé sous ces voûtes!.... Oui, je jure, Olympe, de n'être
DU CHATEAU. ?>~j
jamais qu'à vous : j'en atteste l'Etre suprême qui nous entend, et qui lit clans mon cœur.... — Arrêtez, s'écria la tremblante Olympe, arrêtez, Théophile! craignez, hélas! craignez de faire un serment téméraire!.... — C'est parce qu'il est inviolable, que je le prononce avec transport....— Et si votre père le réprouve!.... — Il n'en a pas le droit : peut-il vouloir briser des noeuds qu'il a formés lui-même!... Olympe, s'il est vrai que vous m'aimiez , daignez m'en donner la preuve la plus chère. Dans cette église, où nos parens promirent de nous conduire; devant cet autel, où j'ai dû recevoir votre foi; enfin sur la tombe révérée de celle qui vous tint lieu de mère, et qui vous ordonna de m'accepter pour époux, promettez-moi d'unir votre destinée à la
mienne! — Ah! qu'exigez -vous? dit.
Olvmpe. Hélas! pouvons -nous disposer de nous-mêmes?.... » En disant ces mots, Olympe voulut retirer sa main, cette main tremblante que Théophile retenoit dans les siennes « Olympe! s'écria Théophile, voulez -vous m'abandonner? For-
niez-vous ie projet de renoncera moi?.... Craignez mon désespoir!... »Le ton dont il prononça ces paroles fit tressaillir Olympe; elle pâlit, et jetant sur Théophile un regard languissant et timide : « Hé bien ! ditelle d'une voix foibie, je m'engage par les mêmes sermens que vous venez de faire....» A ces mots, Théophile joignit les mains, en remerciant, dans les termes les plus passionnés, et le ciel et la triste Olympe, qui, toujours pâle, interdite et troublée par de funestes pressentimens, les yeux fixement attachés sur la tombe , partageoit les sentimens de Théophile, mais sans pouvoir goûter la joie quil éprouvoit.
Dans cet instant le sacristain entrant dans l'église, Théophile supplia Oiympe de lui accorder un moment d'entretien chez le curé, dont la maison étoit à coté de l'église; et Olympe s'y laissa conduire. Là, Théophile instruisit Olympe de l'arrivée de 3VL Dumond. Cette nouvelle consterna Olympe. «Ah! Théophile, dit-elle en versant un déluge de pleurs, cjurl serment m'avez-vous arraché ! et dans quel
moment î lorsque votre père irrité vous rappelle pour vous ordonner de moublier?.... — Vous oublier! interrompit Théophile : vous êtes à moi ; la mort seule peut nous désunir.... Chère Olympe, bannissez des craintes outrageantes pour mon père : quand il vous connoîtra; quand l'amour, l'honneur et la vérité vous auront justifiée par ma voix, il approuvera mes sentimens : il m'aime, il n'est ni vil ni barbare!.... — Mais il est ambitieux!... — L'ambition peut elle l'emporter sur la justice et sur la nature ?,.. Je suis sur d'ob* tenir son consentement; je ne crains que des délais, des retardemens.... Yous pourriez dissiper toutes mes inquiétudes.... — Comment?.... — En osant me suivre à Paris.... — Que dites-vous?.... — Cette proposition ne peut blesser ni la décence ni votre délicatesse : nous ne partirons point ensemble.... — Et quel seroit mon asile à Paris?... — J'y puis disposer de la maison d'un de mes amis.... — Quoi! loger chez un homme , et sans doute chez un homme de votre âge?... Non, jamais... » Ici Théophile, pour déterminer Olympe, se per-
mit un mensonge : il dépeignit Derval comme un grave personnage, d'un âge mur; et il assura qu'il étoit également respectable par son expérience et son caractère. «D'ailleurs, ajouta-t-îl, vous ne le verriez point, il ne seroit pas chez lui, et vous ne resteriez clans . sa maison que vingt-quatre heures tout au plus. Durant ce temps je chercherais un appartement clans un couvent.... Enfin, je ne puis me résoudre à vous quitter; il ne m'en a déjà que trop coûté pour être séparé de vous. Mon père ne peut rien opposer à tout ce que j'ai à lui dire; mais ne nous exposons point à devenir encore les victimes de quelques nouveaux artifices. Au nom du ciel, Olympe, suivez votre époux! suivez l'heureux mortel auquel le plus saint des sermens vous engage, afin que dans l'instant même où j'aurai le consentement de mon père, vous puissiez paroitre, et qu'il soit impossible de nous tromper, ou de trouver des prétextes pour différer de nous unir. — Ah! dit Olympe, (pie sont devenues toutes mes résolutions? Cette nuit, en pensant à vous, je na'affligeois que mon in-
DU CHATEAU. \ l
discret petit serin vous eût fait connoitre des sentimens que je devrais cacher : je
me repentois de vous avoir écouté si longtemps; je me décidois à ne plus vous revoir aujourd'hui, à partir avant l'heure que je vous*avois indiquée.... Hélas! dans l'église même où vous m'ayez surprise, au pied de l'autel où je promettois à Dieu de sacrifier , s'il le failoit , un malheureux penchant, ma bouche a prononcé l'imprudent serment que vous m'avez dicté!... Et maintenant vous exigez que je vous suive, que j'aille m'exposer aux mépris, aux refus de votre père, qui me rejette!.... — Vous oubliez toujours qu'il est dans l'erreur, qu'il sera désabusé.... Olympe, rendez-lui plus de justice : vous le verr^zJi vos pieds, n'en doutez pas.... Enfin, voiî?h'ètes plus à vous-même : nous sommes engagés l'un à l'autre par des nœuds que nul pouvoir humain ne peut rompre.... Ne nous séparons plus Olympe!.... les momens nous
sont chers..,.. On m'attend il faut que
je vous quitte Je vais partir désespéré,
si vous refusez de me suivre... — Eh quoi !
s'écria douloureusement Olvmpe, vous ne
iv. /,
me laissez pas même le temps de réfléchir sur les conséquences d'une démarche si téméraire! Ah! Théophile, vous abusez de votre ascendant sur moi!.... »
Olympe n'en put dire davantage ; ses larmes lui coupèrent la parole. Théophile redoubla ses instances, et il obtint enfin la promesse qu'il sollicitoit avec tant d'ardeur. Olympe reçut de lui l'adresse de la maison où elle devoit descendre à Paris sous un nom supposé. Elle s'engagea , en pleurant, à le suivre et à partir le lendemain. Alors Théophile, au comble de ses vœux, alla rejoindre M. Dumond. Il monta avec lui dans une chaise de poste qui les attendoit, et il prit sur-le-champ la route de Paris. II. partit le plus satisfait de tous les hommes, n'imaginant pas qu'il fut possible que son père , après l'avoir écouté , désapprouvât ses sentimens. Mais, à mesure qu'il approchoit de Paris, ses espérances s'affoiblissoient ; il se rappel oit avec effroi l'ambition et la conduite artificieuse de son père. Le doute, la crainte, l'inquiétude, succédoient insensiblement à sa sécurité ; et il arriva à Paris dans un état de
découragement qui différait peu du désespoir. 11 étoit neuf heures du soir lorsqu'il rentra dans la maison paternelle.
Le seul accueil des domestiques ne lui annonça que trop l'indignation de son père, il ne vit que des visages mornes et sévères. Les uns venoient l'examiner avec une curiosité maligne ; plusieurs haussoient les épaules en le regardant; d'autres s'arrètoient gravement pour le laisser passer, en baissant les yeux d'un air triste et consterné. Personne ne lui parloit. Au haut de l'escalier il trouva le vieux valetde-chambre du baron, qui lui remit mystérieusement un billet. Théophile voulut entrer chez son père. « ]Non, monsieur, dit le valet-de-chambre d'un ton brusque; vous ne pouvez le voir aujourd'hui — Quoi! mon père refuse de
m'entendre?... — Il vous écrit... — Ah! je suis perdu, s'écria Théophile. » En disant ces paroles, il prit le chemin de sa chambre, et là il ouvrit en tremblant le billet du baron; il y trouva ces mots :
« Un ingrat, un rebelle n'est plus mon
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fils ; vous n'êtes maintenant que mon prisonnier. Je ne vous verrai point que vous ne m'ayez formellement promis par écrit une obéissance sans bornes. »
Théophile, après avoir lu ce terrible arrêt, frappé comme d'un coup de foudre, demeure un moment immobile; ensuite "rassemblant toutes ses forces : « Eh bien! dit-il, je resterai prisonnier. » Mais bientôt une réflexion douloureuse anéantit tout le courage de Théophile. Olympe devoit arriver dans deux jours : qu'imagineroit-elle en ne voyant pas Théophile? Cependant, comme il avoit pensé qu'il ne pourroit peut-être pas s'échapper sur-le-champ pour aller prévenir Derval ( cet ami chez lequel Olympe devoit loger), le laquais que ce même ami avoit prêté à Théophile etoit chargé d'une lettre qui contenoit le détail du service que demandoit Théophile. Sans nommer Olympe, Théophile apprenoit à Derval qu'une jeune personne, sous le nom de madame de Forlis, arriveroit chez lui sous deux jours, et qu'il sagissoit de la loger pour vingt-quatre
DU Cil AT E À r. 45
heures seulement. Le laquais, muni de cette lettre, s'étoit séparé de Théophile après avoir passé les barrières, en promettant d'aller porter la lettre au moment même. Certain qu'Olympe seroit logée, si par hasard elle arrivoit le lendemain , Théophile se décida à passer deux jours sans faire de réponse à son père, espérant que cette apparence de fermeté pourroit ença^er le baron à se montrer moins sévère, et enfin à le recevoir sans imposer de conditions.
Théophile passa ces deux mortels jours renfermé dans sa chambre , se flattant à toute heure que son père viendroit ou l'enverroit chercher. Chaque fois qu'un domestique entroit pour le servir, chaque fois qu'on ouvroit la porte , il se le voit en tressaillant; il croyoit entendre la voix de son père, ou il croyoit qu'on lui apportoit l'ordre de descendre chez lui. Vers le milieu du second jour, son agitation devint plus violente encore; l'idée qu'Olympe arriverait vraisemblablement le soir même, la rendoit insupportable. Il étoit dans cette situation, lorsqu'un nouvel incident d«-
truisit toutes ses résolutions. Le laquais qui le servoit, fort mécontent que Théophile eût donné sa confiance à un valet d'emprunt, montroit, depuis le retour de son jeune maître, autant d'insolence que d'humeur. Il découvrit avec beaucoup de joie que le baron avoit fait enfermer à Bicétre ce même domestique qui avoit suivi Théophile, et il n'eut rien de plus pressé que d'apprendre cette nouvelle à Théophile « Et depuis quand? demanda
Théophile en tremblant.... — Qh! le jour même de votre arrivée ; l'ordre étoit obtenu d'avance. Le pauvre garçon vous a quitté aux barrières , et à deux pas de là il a été arrêté et conduit sur-le-champ en lieu de sûreté. »
Cette nouvelle acheva d'accabler Théophile. Si Olympe étoit arrivée, Derval n'étant pas prévenu, ne l'auroit sûrement pas logée : que pense- t-elle? qu'étoit-elle devenue? D'ailleurs, si l'on avoit fouillé le laquais arrêté, le baron auroit vu la lettre que Théophile écrivoit à Derval. Toutes ces réflexions étoient désespérantes. Théophile, voulant enfin connoître son sort,
du chati:al\ 47
prit le seul parti qui pouvait lui rendre la liberté, et lui assurer les moyens d'offrir un asile à Olympe, ou de la tirer peutêtre du plus mortel embarras, en supposant qu'elle fut arrivée. Il écrivit à son père ; sa main tremblante traça en frémissant ce peu de mots : Monpère, je vous promets une obéissance sans bornes , mais du moins daignez m écouter] Un instant après avoir envoyé ce billet, Théophile entendit frapper à sa porte; c'étoit le valet-de-chambre de son père qui venoit le chercher.
Pâle, tremblant, hors de lui, mais décidé à feindre, Théophile descendit au moment même chez le baron , qui vint au-devant de lui, l'embrassa, le prit affectueusement par la main , et le fit asseoir à côté de lui. Il y eut un instant de silence causé par un embarras mutuel. Cependant le baron , tâchant de prendre un air ouvert et satisfait : « Mon fils , dit-il , oublions le passé ; vous me promettez une obéissance sans bornes : j'y compte, et je vous rends ma confiance et ma tendresse. Je me doute bien que la personne que vous avez vue dans le Limousin n'aura rien épargné pour
vous séduire et vous ai°rir contre moi : elle vous aura sans doute appris que ses lettres et les vôtres ont été soustraites : voilà le seul artifice que je me sois permis. Votre intérêt et ma tendresse pour vous en sont l'excuse. Du reste je n'ai rien exagéré dans tout ce que je vous ai dit d'une personne que sa conduite a rendue indigne de vous. Je suis bien sûr qu'elle a su vous persuader qu'elle est innocente ; mais elle n'a pu nier qu'elle avoit perdu sa réputation. La dernière retraite qu'elle a choisie, son intimité actuelle avec la plus vile des femmes, achèvent de la flétrir : ainsi, que sa conduite soit l'effet de l'imprudence ou du vice, elle est déshonorée, etil suffit; son alliance seroit un opprobre pour vous. D'ailleurs, je n'avois pris un engagement avec sa tante que sous la condition expresse qu'elle seroit son héritière. Euphrasie est morte sans lui laisser son bien; circonstance qui, de droit, annule la parole que j'avois donnée. »
A ce discours, dicté par l'ambition, la cupidité et la mauvaise foi, Théophile auroit pu répondre que le baron exagérait