‹ Les veillées du châteauChapitre 2 sur 11 · DU C II A TE AU. L · texte numérisé non relu

DU C II A TE AU. L

les torts d'Olympe; que sa réputatiôii étoit attaquée, mais non perdue sans retour; que son âge, la malheureuse indépendance dont elie avoit joui , disposoit à l'indulgence tous les gens raisonnables; qu'il étoit surtout injuste de la condamner sans l'entendre; qu'il avoit été plus étrange encore de la rejeter, de soustraire ses premières lettres avant qu'on eût pu la croire coupable; qu'à l'égard du manque total de fortune, le baron avoit senti luimême qu'il étoit impossible d'alléguer cette raison pour rompre des engagemens pris avec tant d'éclat et d'une manière si solennelle, et pour détruire des sentimens si profonds, puisque dans le temps de la mort d'Euphrasie, il n'avait pas même fait mention de ce prétexte de manquer à sa parole : prétexte que les lois admettroient peut-être, mais que la vertu et l'honneur, toujours plus délicats que la loi, dédaigneroient de faire valoir; qu'enfin , e.n supposant qu'Olympe eût bérité de sa tante, comme il n'y auroit toujours eu alors aucune proportion entre ce polit héritage et la fortune actuelle iv. 5

du baron, cet événement n'eut rien ajouté aux convenances d'intérêt. Théophile fit toutes ces réflexions; mais voyant, à n'en pouvoir douter, que le parti du baron etoit irrévocablement pris, et d'ailleurs brûlant d'impatience d'obtenir sa liberté, de sortir et de voler chez Derval, il ne répondit rien , et ne s'occupa que du soin de pénétrer si le baron avoit eu connoissance de la lettre adressée à Derval, et dont le laquais de ce dernier s'étoit chargé. II fut bientôt rassuré à cet égard.

Déguisant ses mortelles inquiétudes et le chagrin le plus amer sous un air humble et soumis , Théophile , d'une voix basse , assura son père de son obéissance. A ces mots , le baron l'embrassa encore. Le plus pressant remords fit sentir à Théophile combien il est affreux de tromper, et surtout un père, lors même que l'injustice, l'artifice et la violence semblent y forcer, a Mon fils, dit le baron, vous connoissez

mes enga^emens avec la famille de madère ~

moiselle de Lisbé : il faut les rem pli r, et sans délai. » Ces paroles firent frémir Théophile; et le baron n'ayant pas l'air de le

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remarquer : « Madame de Lisbé, poursuivit-il , est à Versailles ; elle reviendra aprèsdemain; le soir même vous serez présenté à sa fille en qualité d'époux, le lendemain on signera les articles. — Mon père, répondit le malheureux Théophile, je vous le répète, je suis prêt à vous obéir. » Cette nouvelle assurance valut à Théophile des éloges qui achevèrent de lui percer le cœur. Enfin, voyant clairement, d'après cette conversation, qu'on n'avoit pas remis au baron la lettre écrite à Derval, il en vint à l'objet qui le touchoit le plus dans ce moment. «Puis-je sortir dès ce soir? dit-il : j'ai grand besoin de dissipation ; puis-je aller voir mes amis? — Vous êtes libre, reprit le baron; je ne vous cache pas que jusqu'à votre mariage vous serez observé; mais vous êtes le maître de sortir : j'exige seulement que ce soit en voiture, et que vos gens vous suivent. »

Théophile profita avec empressement d'une permission qu'il attendoit avec tant d'impatience. Pendant qu'on met les chevaux de Théophile, voyons ce qui se passe chez son ami Derval. Il avoit chassé ce

jour-la; il étoit revenu de la chasse a trois heures, et il avoit donné à dîner à sept ou huit jeunes gens de ses amis. Cette société, aussi bruyante qu'étourdie, devoit passer la journée chez Derval. Yers la fin du repas, dans l'instant où le vin de Champagne commençoit à échauffer toutes les tètes, un domestique vint dire à Derval qu'une dame en voiture demandoit à entrer dans la maison. « Et quel est son nom? dit Derval. — Elle s'appelle madame de Eorlis. — O ciel! interrompit Pulchérie, c'étoit le nom supposé d'Olympe! — Justement, reprit madame de Clémire, c'étoit Olympe elle-même, qui, croyant Derval prévenu, s'attendoit à être reçue dans la maison, et à v loger vingt-quatre heures, tandis que le grave et respectable Derval , car c'est ainsi que l'avoit dépeint Théophile , en seroit absent. « Madame de Foriis! dit Derval en riant; c'est un nom de comédie. Mais quelle tournure a-t-elle, cette madame de Foriis?.... — Elle est toute jeune et fort jolie... — Qu'elle vienne! qu'elle vienne! s'écria toute la compagnie. — Je vaisla chercher, reprit un laquais; et je suis

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fort trompé si je ne l'ai pas déjà vue , il y a trois ou quatre ans, chez Audinot : elle dansoit dans les balets, à ce que je crois. » En disant ces mots, le laquais sortit.

Olympe, avec sa femme-de-chambre dans sa voiture, attendoit à la porte; elle voit les battans de cette porte s'ouvrir; sa voiture/ entre dans la cour; un laquais vient la recevoir : il la conduit et la fait passer par un petit escalier dérobé.

Olympe, tremblante, troublée et fatiguée du voyage, s'appuyoit sur le bras de sa femme-de-chambre, grosse et grande Limousine , fille d'un laboureur , et qui avoit conservé le ton et les manières d'une bonne et franche paysanne. Elle tenoit d'une main le paquet de nuit de sa maîtresse , et de l'autre elle traînoit Olympe qui ne pouvoit se soutenir. Enfin, après avoir traversé un long corridor , le laquais ouvre une porte, et se retire. Olympe et sa femme-de-chambre passent cette fatale porte, qui se referme sur elles. Mais figurez-vous, s'il est possible, la surprise et le saisissement d'Olympe, en se trouvant tout-à-coup au milieu d'une troupe

de jeunes gens à moitié ivres , et dont le plus vieux n'avoit pas vingt-cinq ans! Elle fait un cri perçant; elle veut fuir, on l'arrête, on l'entoure. « O ciel! s'écria-t-elle , où suis-je! Messieurs, mon postillon s'est trompé; je croyois entrer clans la maison d'un homme respectable, de M. Derval...» Cette épithète d'homme respectable excita de grands éclats de rire.

Derval s'avança. « On ne vous a point trompée, madame, dit-il en affectant un air grave, car c'est moi qui suis ce Derval.» A ces mots, Olympe resta pétrifiée, et fut près de s'évanouir; elle s'appuya sur le dos d'un fauteuil. «Mais elle est véritablement charmante! continua Derval. — Tis a romantick girlindeed (a) , dit un autre qui étoit resté seul à table , et qui buvoit encore. — Réellement, ajouta un troisième, sa petite sauvagerie, naturelle ou non, lui sied fort bien... — O Catherine! dit Olympe dune voix étouffée; Catherine, tirez-moi d'ici!... — Je suis fâché,

(a) C'est une romanesque fille : expression souvent employée dans les romans anglais.

s'écria l'homme qui étoit à table, que la suivante s'appelle Catherine : le nom n'est pas romantick.... — Venez, mademoiselle, dit la femme-de-chambre; donnez-moi h; bras : laissons là tous cesétourneaux. « Ici les risées et les moqueries recommencèrent. On ne manqua pas aussi de remarquer que la suivante appeloit madame de Forlis mademoiselle. Olympe , confondue, anéantie, fit en chancelant un mouvement pour s'échapper; Derval la retint par sa robe. «Allons donc, dit-il, c'est assez jouer la crainte et l'embarras; restez avec nous de bonne grâce. » Comme il achevoit ces mots, Olympe, accablée de honte et saisie d'effroi , sentit que ses jambes tremblantes ne pouvoient plus la soutenir, et elle tomba sur une chaise. Dans ce moment un valet-de-chambre paroît, et, s'adressant à Derval en riant : «Monsieur, dit-il, il y a là-bas le petit laquais de madame de Forlis qui traîne un grand portemanteau, et qui nous demande dans quelle chambre madame doit coucher , parce que son intention est de s'établir ici. » A ces paroles tout le monde à la fois éclata

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de rire. «Il y a dans ce procédé, dit Derval, un fonds de gaieté et une aisance qui me charment; et puis cette manière de faire connoissance abrège les complimens et le cérémonial. » Là-dessus un des jeunes gens remarqua que la suivante portoit le paquet de nuit de sa maîtresse, ce qui donna lieu à de nouvelles plaisanteries également plates et insultantes. Enfin , Derval s'asseyant auprès d'Olympe, saisit une de ses mains et la baisa. Alors Olympe rappela tout son courage , l'indignation et la colère l'emportèrent sur la honte; elle se leva, et, s'arrachant impétueusement des mains de Derval, elle s'élança à l'autre bout de la chambre : là, voyant une porte , elle l'ouvrit, elle sortit, et se trouva dans une galerie : cependant Derval la suivoit. Olympe se mit à courir de toutes ses forces, et avec une telle vitesse, que Derval ne put l'atteindre. Au bout de la galerie. Olympe, apercevant un cabinet entrouvert, s'y précipite; elle ferme la porte sur elle, et, après avoir mis les verroux . elle va tomber sur un canapé, et donne un libre cours à ses pleurs. Derval frappe

en vain en disant mille extravagances; enfin, il menace de faire enfoncer la porte : Olympe frémit , elle ouvre la fenêtre; mais cette fenêtre, à un second étage, ne donnoit que sur le jardin de la maison : n'importe , Olympe, désespérée, se décide à se précipiter dans le jardin, si Derval force la porte du cabinet. Déjà elle s'apprêtoit à monter sur le balcon, lorsque, n'entendant plus la voix de Derval , elle s'arrête et se contente de s'asseoir sur la fenêtre. Un instant après, sûre que Derval n'étoit pins dans la galerie, elle imagina qu'il étoit allé chercher ses gens, afin de faire enfoncer la porte. « O malheureuse Olympe, s'écria-t-elle en répandant un torrent de larmes, où t'ont conduite ton imprudence et ta crédulité! Indignement trompée, trahie, abandonnée, réduite à choisir entre la mort et l'infamie... je n'hésiterai pas!... Hélas î en perdant la vie qu'aurai-je à regretter?.... La mort me délivrera dessentimens funestes qui font mon tourment et ma honte!.... Que dis-je?.... qui ! moi ? je pouiTois aimer encore le perfide séducteur qui , en me promettant un asile honorable

et sur, m'a fait venir dans cette horrible maison'..... Je ne puis croire qu'il ait en l'affreux dessein de m'exposer à tant d'affronts, de me perdre : sans doute des raisons que j'ignore le justifient à cet égard... Mais enfin il m'a trompée : il m'avoit peint cet indigne Derval comme un homme res-

pectable!.... »

Olvmpe, en prononçant ces derniers mots , tressaille et s'arrête ; elle entend marcher dans la galerie, elle se met à genoux sur la fenêtre... « Ciel, dit-elle, on va forcer cette porte! O mon Dieu! daignez me pardonner mes fautes; ma conduite fut imprudente, mais mon coeur est pur ! Approuvez, ô mon Dieu, une résolution désespérée que l'honneur m'inspire! »

Comme Olympe achevoit cette prière, elle entend prononcer son nom, et elle reconnut avec une joie inexprimable la voix de sa femme-de-chambre qui lui crioit d'ouvrir la porte , et qu'elle le pouvoit sans aucun danger. Olympe hésita quelques mstans. Alors Catherine lui protesta que Derval et ses amis venoient de sortir de la maison. Olympe courut à La porte, elle

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Touvrit : aussitôt un homme s'avance impétueusement, et se précipite aux pieds d'Olympe éperdue, qui reconnoît Théophile. A cette vue, elle se recule avec indignation; ses forces épuisées l'abandonnent entièrement , et elle tombe évanouie dans les bras de sa femme-de-chambre.

En reprenant l'usage de ses sens, le premier objet qui frappa ses regards ce fut Théophile, baigné de larmes, et à genoux devant elle. Olympe détourne la tète , et s adressant à Catherine : « Soutenez- moi , dit-elle; sortons de cette odieuse maison. » La femme-de-chambre répondit que Derval n'y étoit plus, et n'y reviendroit que lorsque Olympe en seroit partie. «Dans ce cas, dit Olympe, il peut y rentrer tout-àl'heure.— Eh quoi! reprit Théophile d'une voix basse et tremblante, refuseriez -vous de m'écouter ? » A ces mots , Olympe éclata : elle accabla Théophile des plus cruels reproches. Théophile, consterné, l'écouta sans l'interrompre. Lorsqu'elle eut cessé de parler, il prit la parole : il dit que, s'il en avoit imposé sur Fâge et le caractère de Derval , du moins Derval étoit le seul

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homme sur la discrétion duquel il pût compter; qu'il avoit de grands défauts, mais qu'il étoit ami fidèle et sûr : ensuite Théophile supplia Olympe d'écouter sans témoins le détail de tout ce qu'il avoit éprouvé depuis son retour à Paris.

Après beaucoup de résistance, Olympe consentit à renvoyer Catherine dans la chambre voisine. Alors Théophile, certain qu'il dissiperoit la colère d'Olympe , puisqu'elle consentoit enfin à l'entendre, commença le triste récit des persécutions qu'il avoit éprouvées. 11 ne déguisa et ne cacha rien, pas même la promesse formelle qu'il avoit faite d'épouser m ad emoiselle de Lisbé. Olympe, à ce détail, pâlit, et malgré elle ses yeux se remplirent de pleurs. «J'en atteste le ciel, poursuivit Théophile, s'il n'eût fallu perdre que la vie, jamais on n'eût arraché de ma bouche cet affreux consentement, désavoué par mon cœur; mais il falloit ou tromper un moment un père qui abusoit de ses droits, ou perdre ma liberté et la possibilité de voler à votre secours. Hélas ! j'étois loin d'imaginer ;« quels indignes outrages vous <»xpo-

soit ma captivité : je n'aurois pu , sans succomber au plus affreux désespoir, me représenter un semblable tableau. Mais je vous voyois arriver clans une ville inconnue pour vous, et demander un asile dans une maison où l'on refuseroit de vous recevoir; c'en étoit assez pour me déterminer à feindre un instant, puisque enfin la plus injuste violence m'y contraignoit.

— ]NTon, non, interrompit Olympe en versant des larmes qu'elle s'efforçoit vainement de retenir; non, vous devez remplir les engagemens que vous avez pris

avec votre père — Je remplirai ceux

qui furent volontaires. Mon père en effet a reçu de moi une parole sacrée; il m'ordonna de m 'attacher à vous; je le promis, je serai fidèle à ce serment, le seul qui doive être inviolable.... — Et quel est votre espoir?... — Que vous tiendrez le serment solennel que j'ai reçu de vous.... — Et le puis-je, grand Dieu! quand vous dépendez d'un père inflexible , quand vous avez promis d'obéir... et dans trois jours!... — Ce délai suffit pour nous affranchir à jamais d'une insupportable tyrannie...—

Quel peut être votre dessein?.... — De vous sacrifier ma fortune, mon état, ma patrie... — Que dites-vous, 6 ciel!.... — De fuir enfin... — Qu'osez-vousmeproposer?...

— S'il est vrai que vous m'ayez aimé , vous ne balancerez point; votre foi m'est due, c'est un bien qui m'appartient.... Vous ne pouvez me la donner que sous un ciel étranger; osez me suivre en Angleterre....

— Juste ciel! interrompit Olympe, dans quel abîme voulez-vous m'entraîner? Qui, moi! j'enlèverois un fils à son père, je consentirois à former des nœuds illégitimes, que les lois pourroient briser! je fuirois avec vous! je saerifierois la décence, ma réputation et l'honneur! Ah! plutôt mourir!...— Eh bien, s'écria Théophile avec emportement, recevez donc un éternel adieu! Olympe, je ne puis vivre sans vous;.... en renonçant à moi, vous rompez tous les liens qui m'attachent à la vie... » A ces mots, Olympe, pénétrée de terreur, retint Théophile désespéré, qui faisoit un mouvement pour sortir. « Ecoutez-moi, dit-elle; cessez de me causer c« mortel effroi qui me glace ! Théophile,

do cir.virvu. f)3 prenez pitié de l'état où je suis!.... Voulez-vous que la crainte et l'épouvante m'arrachent un funeste consentement qui nous perclroit tous deux? — Mais songez-vous à ma situation? Songez-vous que dans trois jours, si je suis ici, il me faudra renoncer à ce que j'aime, épouser une personne que je déteste, ou me voir ravir ma liberté ? La lettre de cachet est obtenue, vous ne l'ignorez pas.... Et vous, Olympe, alors que deviendrez-vous? Privée du seul ami que vous ayez sur la terre, exposée à d'affreuses persécutions, poursuivie par la haine, par la vengeance

A.h! fuvons, dérobons-nous à tant d'hor reurs... J'ai déjà tout prévu; mon plan est formé, il est sûr... En abandonnant notre patrie, nous ne regretterons point la fortune, et nous n'aurons point à craindre l'indigence; je puis, sans blesser l'honneur,

vous y soustraire Mais ne perdons plus

de temps : il faut agir, et sans délai.... » A ce discours pressant , Olympe , levant vers le ciel ses deux mains fortement jointes : o O mon Dieu, dit -elle, daignez Lû'inspirer!... Hélas! eu vain je désire un

conseil salutaire, en vain je sens, je connois ma foibiesse et mon imprudence; isolée, livrée à moi-même, je vois un précipice entr'ouvert sous mes pas ! Une main secourable pourroit m'empècher d'y tomber; mais je n'ai ni protecteur ni guide!... Ah ! ma perte est inévitable ! » Olympe , suffoquée par ses larmes, ne put continuer sa plainte. Théophile se jette encore à ses pieds , il demande son arrêt; il jure de renoncer à la vie si cet arrêt n'est pas favorable. Olympe, épouvantée, prononce avec désespoir la promesse fatale qui fixe à jamais sa destinée.

» Mais, dit la baronne en interrompant sa narration , la veillée ce soir a été beaucoup plus longue qu'à l'ordinaire, demain vous saurez le reste des aventures de Théophile et de la malheureuse Olympe, »M. de laPaliniere vint le lendemain à Champcery.

Comme il devoit y passer quelques jours, les enfans lui contèrent l'histoire de Théophile, il témoigna le plus grand désir d'en apprendre le dénouement. Jamais les veillées n'étoient suspendues pour lui ; le soir, la baronne reprit ainsi son récit :

ni; chate.u:. p5

«Théophile, après avoir arraché le consentement d'Olympe, la quitta sur-lechamp, et la laissa en proie à la plus profonde douleur et au repentir le plus amer. Théophile retourna chez son père. Il eut assez d'empire sur lui-même pour montrer un visage tranquille. Un entretien qu'il eut le soir avec le baron acheva de rassurer ce dernier, qui ne clouta point que Théophile n'eût enfin pris son parti, et que l'ambition et la vanité ne l'emportassent sur l'amour. Il fut d'autant plus crédule, qu'il le jugeoit d'après lui-même. Les âmes communes sont souvent dupes de ce calcul. Le lendemain, Théophile parut occupé des soins les plus frivoles. Son père apprit avec un plaisir inexprimable qu'il avoit passé une partie de la matinée avec des tailleurs et des brodeurs, et qu'il n'étoit sorti que pour aller chez un sellier voir ses voitures neuves. Théophile, sachant àquel point ses démarches étoient observées, eut le courage de ne point aller chez Derval de la journée, et de se coucher sans avoir vu Olympe. Cette conduite dissipa totalement les inquiétudes iv. G

de son père, qui se livra à toute la joie qu'un tel changement pouvoit lui causer. Théophile qui, le jour de l'arrivée d'Olympe, avoit eu un moment de conversation avec Derval, l'avoit revu depuis en secret chez son cellier, et lui avoit fait une demi-confidence, en ne lui cachant pas le vrai nom de madame de Forlis. Il ajouta qu'elle-même l'avoit déterminé à sacrifier une passion malheureuse , qu'il étoit décidé à épouser mademoiselle de Lisbé; qu'Olympe avoit pris le parti de se rendre dans un couvent, à douze lieues de Paris , dont une de ses tantes étoit abbesse, et qu'elle partiroit dans la nuit, la veille du jour où Théophile devoit recevoir la main de mademoiselle de Lisbé.

Enfin le jour de l'entrevue arriva. Le baron conduisit son fils chez madame de Lisbé. Théophile composa son visage et son maintien de manière que le baron fut parfaitement content de lui. On convint que les articles seroient signés le lendemain. En sortant de chez la vicomtesse, Théophile dit à son père qu'il éprouvoit une agitation qui ne lui permettoit pas de

dormir, et que pour se distraire de ses réflexions il iroit passer une partie de la nuit au bal de l'Opéra. Le baron trouva de la franchise et du naturel dans cet aveu , et il l'exhorta lui-même à aller au bal. Théophile ajouta qu'il souperoit chez Derval. En effet, à huit heures du soir il demanda ses chevaux, et il se renferma dans sa chambre. Là , tombant dans un fauteuil , et ne pouvant plus étouffer des sentimens et des remords qui déchiroient son cœur, il versa un torrent de larmes. En vain il vouloit écarter de son imagination une foule de réflexions accablantes; en vain il cherchoit à se déguiser l'excès de son repentir : ses yeux s'ouvroient malgré lui, l'illusion commencoit à se dissiper, le charme fatal étoit presque rompu , mais, hélas! trop tard. L'infortuné Théophile ne connut enfin ses devoirs et ses égaremens que pour se plonger avec plus d'amertume et plus d'effroi au fond de l'abîme affreux que ses passions avoient creusé. Cependant neuf heures sonnent à sa pendule. Il frémit!... « Cette heure, dit -il, sera la dernière que j'entendrai

sonner clans la maison paternelle!.... Oh! cette maison si calme à présent, dans quelle agitation sera-t-eile demain!... » Ses sanglots lui coupèrent la parole.... Enfin, rassemblant toutes ses forces , il essuie ses yeux, il s'arme de résolution; et, ne pouvant se résoudre à partir sans embrasser son père, il sort brusquement de sa chambre, et se rend à l'appartement du baron. Ce dernier s'aperçut qu'il avoit pleuré, et n'en fut pas surpris, connaissant sa sensibilité; il voulut le consoler par sa tendresse. « Mon îils, lui dit-il, je ne vous ai point assez parlé de la reconnoissance que m'inspire votre soumission; mais croyez que j'en sens vivement tout le prix. O mon cher Théophile! ta piété filiale assure le bonheur de mes jours; elle doit assurer encore la félicité de ta vie. Le ciel exaucera les voeux que je forme pour toi : sa justice sévère poursuit et punit les enfans rebelles, mais par cette raison même quelles récompenses, quelles bénédictions un fils telquetoin'a-t-il pasle droit d'attendre!...» À ce discours, qui pénétra et déchira le cœur de Théophile, cet in for Unie jeunu

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homme, égaré, hors de lui , tombe aux genoux de son père. Le baron attendri l'embrasse, le bénit.... « Quoi! s'écria Théophile d'une voix entrecoupée, je reçois dans ce moment.... la bénédiction paternelle!... Ah ! mon père, promettez-moi de ne jamais la rétracter !... Si par la suite mes sentimens... ne répondoient pas à votre attente... mon père!... alors plaignez Théophile!.... il sera digne de compassion;.... daignez le plaindre, hélas! et ne le maudissez pas!... — Je lis dans ton cœur, reprit le baron; tu crains de ne pas rendre heureuse l'épouse que je t'ai choisie : mais cesse de t'abuser, mon fils; va, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas un sentiment si fragile qui peut rendre fortunée une union qui doit être éternelle. Je connois ta vertu, ta raison , je suis sans inquiétude.» En disant ces mots, le baron releva Théophile, et , l'embrassant tendrement :« Vous in avez avoué tantôt, poursuivit-il, que vous aviez quelques dettes; je vous ai fait donner vingt mille francs; j'y veux ajouter encore une somme destinée à vos plaisirs. J'ai dans ce bureau cinq cents louis ;

prenez-les et portez-les dans votre chambre, ils sont à vous : c'est nubien foible témoignage, mon enfant, de la satisfaction que me cause votre conduite... — Ah! dit Théophile, je ne puis à ce titre accepter cet argent... Non, mon père;... ce que j'ai me suffit. » Le baron , étonné d'une délicatesse dont il ne pouvoit connoître le motif, fit d'inutiles efforts pour engager Théophile à recevoir cette somme. Enfin Théophile, éperdu, s'arrache en gémissant des bras de son père. Ce qu'il éprouva en le quittant , en traversant les antichambres et en montant en voiture, est impossible à décrire ; et lorsqu'il sortit de la maison, et qu'il songea qu'il n'y rentreroit jamais, il sentit son cœur se briser.... Regrets tardifs, d'autant plus amers qu'ils étoient superflus!... Le malheureux Théophile arriva chez Derval dans un état digne de pitié. Cependant en revoyant Olympe il oublia, du moins pour quelques instans, et sa douleur et ses remords. Olympe, abattue, consternée, gardoit un morne silence. On voyoit sur son visage la trace des maux aifreux qu'elle avoit soufferts de-

puis trois jours. Elle étoit dans un tel accablement, qu'elle n'avoit plus la force de se plaindre, nî même la faculté de réfléchir.

Derval ne soupoit point chez ltû. Théophile avoit apporté tous ses bijoux , et de superbes boucles de di amans que son père lui avoit données la veille. Il vendit le tout à un Juif. Il n'avoit jamais fait de dettes ; ainsi il possédoit les vingt mille francs que son père lui avoit accordés pour paver des dettes imaginaires. Cet argent, joint à celui qu'il reçut du Juif, forma une somme de quarante mille livres, et que Théophile se promettoit bien d'augmenter et de faire valoir avec avantage dans le pays commerçant où il alloit s'établir. Le Juif, qui partoit le soir même pour l'Angleterre, en demandant son passe-port, en avoit obtenu un second pour Théophile et Olympe, sous le nom du signor et de la signora Andrazzi. Il remit à Théophile le passe - port et le prix convenu pour les bijoux et les diamans ; ensuite il partit sur le-champ, environ deux heures avant Théophile.

— Ma bonne marnan, interrompit César, je suis fâché que Théophile ait fait ce mensonge à son père : déclarer des dettes qu'il n'avoit pas , et pour avoir de l'argent! cela est vilain.... — Cette action est sans doute bien blâmable ; cependant Théophile avoit une âme noble et délicate : vous pouvez en juger par le refus qu'il fit des cinq cents louis que vouloit lui donner son père... — Oh oui ! son père ne les donnoit qu'à titre de récompense ; Théophile ne put se résoudre à les accepter; ce trait m'a fait plaisir... — L'admirezvous?... — Non , je le trouve tout simple. — Vous avez raison. Théophile avoit vingt mille francs et ses diamans, par conséquent Olympe étoit à l'abri de la misère; il eût été affreux, dans le moment même où il abandonnoit son père pour toujours , d'accepter un bienfait qu'on ne lui offroit que comme une preuve de la satisfaction qu'inspiroit son obéissance. Il y auroit eu dans cette action de la bassesse et la perfidie la plus avilissante. Mais reprenons notre histoire.

» A minuit , Théophile quitta Olympe, et

alla au bal de l'opéra. II s'y déguisa et renvoya ses gens, en leur disant que Derval le ramèneroit du bal. Un moment après il sortit masqué , monta dans un fiacre, et retourna chez Ders al. Il y trouva une voiture avec des chevaux de poste qu'Olympe , suivant la convention faite entre eux, avoit envoyé chercher. Il conduisit ou plutôt il traîna la tremblante et malheureuse Olympe dans la chaise de poste, et il partit à l'instant même. Théophile ne fut point poursuivi. Il avoit pris plusieurs précautions qui l'assuroient que, lorsqu'on découvriroit son évasion, le baron n'hésiteroit pas à croire qu'il ne se fût réfugié en Espagne : et en effet cet artifice lui réussit. Il arriva sans accident à Londres. Son premier soin fut d'y chercher un prêtre catholique. Au milieu de la nuit, en présence de deux domestiques, il reçut avec transport la main et la foi de la triste Olympe, qui, baignée de larmes pendant toute la cérémonie, n'offroit en rien l'image d'une jeune personne qui s'unit à l'objet quelle aime: elle neparoissoitêtre qu'une victime de l'obéissance.

iv. 7

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Quelques jours après son mariage, Théophile, ne se croyant pas en sûreté dans une ville remplie de Français, quitta Londres, et partit avec Olympe pour Edimbourg. Mais laissons Olympe et Théophile au fond de l'Ecosse; qu'il vous suffise de savoir qu'ils passèrent les plus belles années de leur jeunesse dans l'obscurité, les regrets et l'infortune.

Retournons au malheureux père de Théophile. Il fut assez long- temps sans se douter de la fuite de son fils. Théophile étoit parti à l'heure où le baron se couchoit; le lendemain, en se réveillant, le baron apprit que Théophile n'étoit pas rentré. Il ne s'en inquiéta point, et ii imagina que Derval, en sortant du bal, l'avoit engagé dans quelque partie. Cependant , à dix heures , il envoya chez Derval; et on lui dit que Derval, en quittant le bal de l'Opéra , étoit allé , avec plusieurs de ses amis, déjeuner à sa maison de campagne, à une lieue de Paris.

Alors le baron n'attendit plus son fils que pour le dîner ; mais à trois heures il commença à s'inquiéter, d'autant plus que

Théophile, naturellement sa^e et réglé dans sa conduite, n'avoit jamais fait de semhlables parties. Le baron , surpris et troublé, monte à cheval , et va lui-même à la maison de campagne de Derval, et là il apprend que Théophile n'est pas dans la maison. Il ne peut tirer d'ailleurs aucun éclaircissement de Derval, qui, dans la crainte de faire une indiscrétion nuisible à son ami , répondit avec précaution aux questions du baron, et lui laissa même croire qu'il avait passé toute la nuit au bal avec Théophile.

Cette circonstance rassura un peu le baron ; il revint chez lui , et s avisa d'entrer dans l'appartement de son 61s. Il en fit ouvrir les armoires, et n'y trouvant ni ses bijoux ni ses diamans , se rappelant alors l'état affreux où il avoit vu , la veille , Théophile à l'instant de leur séparation , il ne douta plus de son malheur. Toutes les informations qu'il lit lui persuadèrent que son fils étoit parti pour i'iîspagne. Théophile, avec beaucoup d'art, avoit laisse une foule d'indices qui dévoient naturellement produire cette erreur. Aussi le baron

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n'hésita point à le croire, et il se décida a passer en Espagne , et à suivre lui-même les traces de son fils. Il partit aussitôt; il fit le voyage d'Espagne ; mais la fatigue et le chagrin le forcèrent de s'arrêter à ....... Il y tomba dangereusement malade.

Sa convalescence fut longue. On l'assura que les eaux de Barége pourroient seules lui rendre la santé ; il se détermina à y passer trois mois. Les réflexions douloureuses qu'il eut le loisir de faire dans cette solitude aggravèrent encore ses maux. Le repentir le plus amer y vint mettre le comble. Il perdoit un fils unique et chéri, et par sa faute ! il étoit la dupe de tous ses sacrifices , et la victime de la violence qu'il avoit exercée contre son fils ! Ce fut alors qu'il connut combien ii est dangereux d'abuser de ses droits , et combien il est absurde de sacrifier à l'ambition la justice , Thonneur et la nature. Une fortune immense lui restoit; mais pou voit-il en jouir? il n'avo-it plus de fils ! Il se rappeloit les charmes, la douceur, les vertus d'Olympe; il ne pouvoit se dissimuler qu'elle eût lait le bonheur de son iils et le sien ; il ne pou

voit condamner dans Théophile une passion qu'il avoit fait naître lui-même ; et ce qui achevoit de le désespérer, c'étoit la certitude que Théophile n'auroit jamais abandonné son père et sa patrie , si l'on n'eût voulu le contraindre à former d'autres nœuds* En effet , si le baron se fût borné à déclarer qu'il ne consentiroit point à l'union de Théophile et d'Olympe; s'il n'eût pas menacé Théophile de lui ravir :,t jamais sa liberté s'il s'obstinoit à refuser la main de mademoiselle Lisbé , Théophile, en gémissant de l'injustice de son père, se fût soumis à sa volonté ; et s'il étoit vrai qu'Olympe fût estimable et digne de tout rattachement qu'elle avoit inspiré , elle eût elle-même , avec le temps , engagé Théophile à sacrifier une passion malheureuse.

Le baron fit toutes ces réflexions. Il n'avoit jamais formé le projetbarbare de faire enfermer son fils, il n'avoit voulu que l'intimider par cette terrible menace : il comprit, mais trop tard, que la crainte produit la dissimulation et non l'obéissance. Le malheureux baron passa quatre

mois à Barège ; ensuite il revint à Paris , se flattant encore de pouvoir retrouver son fils. Quoique près d'un an se fût écoulé depuis sa fuite, il n'épargna rien pour découvrir le lieu de sa retraite. Il envoya en Angleterre , en Suisse , en Hollande , un homme de confiance qui fit en vain à ce sujet les plus exactes perquisitions. Alors le baron perdit toute espérance. Il tomba dans une mélancolie profonde. Plusieurs personnes l'exhortèrent à se remarier. Madame de Lisbé, devenue son amie intime, lui répétoit sans cesse qu'une femme aimable pourroit seule lui faire oublier un fils ingrat. Le baron rejeta d'abord ce conseil : mais il étoit jeune encore ; il n'avoit pas quarante - cinq ans : isolé , ambitieux et malheureux , il se laissa séduire aisément. L'offre d'une alliance brillante , le désir d'avoir des enfans, le déterminèrent enfin à épouser mademoiselle de Lisbé, cette même jeune personne qui avoit dû s'unir à Théophile. Le baron se flatta qu'elle le dédommageait des malheurs dont elle étoit la cause innocente : mais cette illusion dura peu.

L'infortuné baron ne put s'abuser longtemps sur le caractère de sa femme. Elle a voit assez peu desprit pour se vanter de sa coquetterie et de son goût pour L'indépendance. Également ignorante et désœuvrée, sa conversation étoit aussi frivole qu'insipide. Elle avoit d'ailleurs tous les vices d'une coquette qui manque absolument d'esprit, et qui ne peut se dissimuler qu'elle n'est pas belle. Elle étoit envieuse,, médisante, inégale; elle avoit une mauvaise tète, une imagination déréglée, une âme froide; enfin, dépourvue de raison, de principes et de sensibilité, elle ne pou voit ni faire le bonheur d'un mari , ni profiter des conseils d'une mère, ni même être éclairée par ses fautes et par l'expérience.

A\issitôt qu'elle eut la liberté d'aller seule dans le monde, on ne la vit presque plus chez elle. Elle faisoit des visites, non pour remplir des devoirs , mais pour consumer trois ou quatre heures de la journée. Elle alloit aux spectacles par la même on. Elle n'aimoit ni la comédie ni la musique ; mais un spectacle dure trois

8o LES VEILLÉES

heures; et, en entrant clans sa loge, elle trouvoit un grand plaisir à penser qu'elle alloit se débarrasser de cet espace de temps. Elle avoit naturellement du goût pour le loto dauphin; cependant , quelque attrayant que lui parut ce jeu, elle n'y auroitpasjoué d'habitude jusqu'à trois heures après minuit, sans l'idée agréable qu'en se couchant aussi tard, elle se lèveroit le lendemain à une heure , et que par conséquent elle nauroit point de matinée.

C'est ainsi qu'elle calculoit toujours ; et c'est ainsi qu'on voudroit pouvoir abréger sa vie lorsqu'on ne sait pas faire un utile emploi du temps.

Le baron , au désespoir, en gémissant des travers de sa femme, se rappeloit souvent, malgré lui, que Théophile n'avoit pris la fuite qu'afin de n'être pas obligé d'épouser cette même personne qui faisoit le tourment du père après avoir causé la perte du fils. «O Théophile! s'écrioit le baron , je ne fus pour vous qu'un tyran; je vous sacrifiois à ma vanité : le ciel m'en punit aujourd'hui de la manière la plus sensible et la plus équitable. Ah! je ne

DU CHATEAU. 8l

sens que trop maintenant combien je m etois abusé dans le choix que j'avois fait pour vous, et combien votre résistance étoit fondée ! L'orgueil , l'ambition m'aveugloient ; j'en suis doublement la vielime. J'ai perdu mon fils, et je souffre toutes les peines qu'il auroit éprouvées s'il m'eût obéi ! »

Le temps ne fit qu'accroître les chagrins du baron; et enfin sa femme se déshonora avec tant d'éclat, que le baron, de concert avec sa famille, la fit enfermer dans un couvent, où cette infortunée mourut avant la fin de l'année. Ainsi le baron vit rompre au bout de cinq ans un nœud funeste et justement détesté. Il n'avait point eu d'enfant de ce second mariage. Il se retrouva plus isolé que jamais. Accablé de tristesse et d'ennui, fatigué de son existence, poursuivi par le souvenir ineffaçable du fils chéri qu'il avoit perdu, il résolut de voyager, et de chercher dans des pays nouveaux pour lui une dissipation qui pût le distraire de ses peines et l'arracher , du moins pour quelque temps, à des réflexions déchi-

Si LES VEILLÉES

railles. Il partit pour le Danemarck. Il vit Copenhague (a) , Roschikl , Fridericksbourg, l'île de Fionie (&), et beaucoup. d'autres lieux. Ensuite il se rembarqua sur un petit vaisseau marchand. Un violent coup de vent le jeta sur les cotes de Norwége. Le bâtiment se trouva engagé au milieu d'une multitude de petites îles; il fut secouru par les pilotes cotiers. On conduisit le vaisseau dans un petit golfe environné d'énormes montagnes qui le mettent à l'abri des vents et des tempêtes. Le baron descendit dans une maison faisant partie d'un village dont la singularité fixa toute son attention.

Ce village est composé d'une trentaine de maisons toutes posées sur des pointes de rochers qui s'avancent dans la mer, et derrière lesquelles s'élèvent jusqu'aux nues des montagnes couvertes de sapins et de genévriers. Chaque habitation est iaol et séparée de l'habitation voisine par un

'itiu'e sur la côte orientale de l'ile de Zceland, à dmix cent soi\ante-dix-r.cuf lieues de Taris.

Sa capitale cdl O* '■■

précipice ou par la mer. Les maisons sont très -peu distantes les unes des autres; mais elles manquent de communication par terre, à moins que les habitans, en faisant un détour excessivement long, ne gravissent des rochers et des montagnes presque inaccessibles. L'été, toutes les relations s'établissent par le moyen des barques qui servent à la pèche, et qui tiennent lieu de voiture pour aller visiter un voisin auquel on peut parler de sa maison , et qu'on ne peut aller voir chez lui sans s'embarquer. Aussi, dans cette petite république, les enfans même savent conduire une nacelle; on y voit les petits garçons et les jeunes filles délier hardiment la barque attachée à leur maison , prendre un petit aviron , et arriver ainsi chez le voisin. L'hiver, la glace produit une communication plus. prompte et plus facile. Ce peuple ne se nourrit que de poisson, de pain de seigle et d'une espèce de gâteaux faits avec du miel, des raisins secs et de la farine. Ils sont tous dans la plus grande aisance. Les hommes, excellens navigateurs, ne se marient qu'après

avoir voyagé. L'argent qu'ils gagnent durant cette expatriation passagère sert à embellir leurs maisons, qui sont toutes peintes et vernies extérieurement, et ornées dans l'intérieur comme les plus jolies habitations des villages de Hollande. Aussitôt qu'un jeune garçon, revenu de ses voyages, a fait choix d'une compagne, il se fixe pour jamais sur le rocher qui l'a vu naître. Il y trouve le bonheur, et ne conçoit pas qu'on puisse le chercher loin de ses parens , de sa femme et de ses enfans. Tous les habitans de ce village sont vêtus uniformément. Les hommes ont des habits bleus , les femmes portent des justes et des jupons de belle toile blanche , bordés d'un petit galon de soie ou de laine bleue : les jeunes filles n'ont pour coiffure que leurs cheveux nattés, et rattachés sur la tète avec une longue épingle d'or. Enfin ce peuple est aussi intéressant par ses vertus et par la pureté de ses moeurs, que par la singularité du lieu qu'il habite II .

(a) L'auteui fient tous ce* détails d'un de ses amis.

La maison où le baron fut reçu appartenoit à un homme qui parloit bien l'allemand. Le baron savoit cette langue, de manière qu'il n'eut pas besoin d'interprète. Cet homme chez lequel logeoit le baron étoit un vénérable vieillard, âgé de soixante et douze ans. Il conduisit le baron dans une petite chambre proprement meublée, et dont la fenêtre donnoit sur la mer. Le baron fit plusieurs questions au vieillard. Il lui demanda s'il avoit une famille nombreuse. «Oui , grâces au ciel, répondit le vieillard ; j'ai six filles toutes mariées dans ce village; en outre, j'ai dans ma maison un fils, sa femme et sept petits-enfans...— Aucun de vos petits-enfans n'est marié?.,.. — Pardonnez-moi, l'aîné

est père d'une fille qui a trois ans —

Ainsi vous voyez les enfans de vos petitsenfans?... — Et j'ai le bonheur d'avoir encore ma mère... — Votre mère! Quel âge a-t-elle? — Quatre -vingt - quinze ans ;

qui a passé cinq jours clans ce village, noninu- X Ange-Sund (*).

(*) Cet ami étoit feu l'abbé Bcaudot.

mais elle se porte bien... — Loge-t-elie avec vous?.... — Assurément.... — Je ne cloute pas que vous ne fassiez le bonheur de sa vie; mais vous, vénérable vieillard, êtesvous heureux par vos enfans?... — Un bon père pourroit-il ne pas l'être ? Les miens ne m'ont jamais donné que de la satisfaction. Je les ai tous élevés de mon mieux, je les ai mariés suivant leur inclination; ils me chérissent : cela est naturel-... — Quoi î jamais aucun d'enx ne vous a désobéi?...— Je n'ai rien exigé d'eux qui ne fût conforme à la raison ou prescrit par le devoir. Je les ai toujours trouvés dociles. Si j'eusse été tyrannique, j'aurois sans doute perdu une partie de mon autorité. Tenez, mon fils aîné, Imarkin, auroit pu causer bien des peines à un père ambitieux. Quand il revint de ses voyages, je lui proposai pour femme la fille du plus riche habitant du village. « Mon père, me dit-il, j'y penserai. » Quelque temps après il vint me trouver. Il m'avoua qu'il aimoit Rénilia, la nièce de notre voisine. Je lui représentai qu'elle étoit pauvre. Jl répéta : « Je l'aime; je la vois tous les jours ,

DU CHATKW. 87

c!c ma fenêtre, travailler, faire tout l'ouvrage de la maison, soigner Ja vieille tante. Quand je la rencontre à la pêcbe, et que je veux approcher délie, aussitôt elle détourne sa barque; elle fuit de même tous les garçons du village. Liie est bonne, modeste, laborieuse; mon père, j'aime Rénilia. » Que pouvois-je répondre à cela? poursuivit le vieillard. ?.Iettez-vous à ma place : auriez-vous sacrifié le bonheur de votre enfant à l'avarice? non, sûrement : quel cœur de rocher pourroit résister à un fils suppliant, qui demande une grâee d'où dépend la félicité de sa vie? Je donnai mon consentement ; mon fils s'unit à Kénilia. Il y a trente ans qu'ils me bénissent avec le transport de lapins vive reconnoissance. Je n'ai point d'enfant plus tendre et mieux né que mon fils Imarkin. Eh bien! depuis son mariage, il m'a avoué que, si j'avois voulu forcer son inclination , il auroit été capable de faire quelque folie, de s'embarquer, de prendre la fente. Voilà les fruits de la tyrannie; elle produit la désobéissance, la rébellion. »

J^e baron n'entendit pas sans trouble et

sans émotion un discours qui rouvroit toutes les blessures de son cœur. Après cet entretien y le vieillard conduisit le baron dans la salle où sa famille étoit rassemblée. Le baron fut présenté à la bonne vieille grand'mère , âgée de quatre-vingtquinze ans, touchant et respectable objet des soins de la plus tendre affection , ou pour mieux dire, du culte de toute sa famille. Elle étoit assise dans un fauteuil,, posée au milieu de ses petits-enfans. C'était le soir, et l'heure de la veillée. Imarkin, le fils aîné du vieillard, placé à côté de sa chère Rénilia, contoit des histoires, des relations de voyages, que les femmes et les filles écoutoient en filant, et qui fixoient toute l'attention des jeunes gar çons qui n'avoient pas encore voyagé.

Le baron considéra pendant quelques instans, avec un attendrissement douloureux, ce tableau intéressant; ensuite il se retira dans sa chambre. Aussitôt qu'il fut seul, mille réflexions désespérantes s'offrirent en foule à son imagination. « Hélas! disoit-il, je suis clone réduit à envier le sort de cet obscur vieillard! Ce bonheur

si pur , dont sa famille offre l'image, je l'ai méconnu, sacrifié, je l'ai perdu sans retour.... J'étois père , et je n'ai plus de fils!... J'aurois pu, comme ce vieillard, assurer la félicité de mon fils, jouir de sa reconnoissance, recevoir ses enfans dans mes bras, et voir croître autour de moi son heureuse famille!... Mais je me suis privé moi-même de mon fils , et je suis seul dans l'univers. »

En parlant ainsi , le malheureux baron se promenoit à grands pas, ses larmes inondoient son visage ; il passa une partie de la nuit dans cette affreuse agitation. Tantôt il se persuadoit que Théophile depuis long-temps n'existoit plus; il pieuroi t sa mort, il voyoit son tombeau. Tantôt il se le représentait accablé sous hj poids de l'infortune, implorant le ciel pour son épouse et pour ses enfans; il croyoit entendre ses gémissemens, ses cris; iLfrémissoit d'horreur et de pitié. Il maudissoit, il abhorroit l'ambition coupable et l'orgueil insensé qui avoient étouffé élans son cœur et la justice et les plus tendres mouvemens de la nature , et qui le livroien t iv. 8

à des regrets superflus et à d'éternels remords. Vers la fin de la nuit, la fatigue et l'accablement forcèrent le baron à se jeter sur son lit, et au bout de quelques heures, ses yeux commençoient à se fermer, lorsqu'il fut réveillé par les chants les plus bruyans, accompagnés de mille cris de joie. Il distingua que ce bruit tumultueux venoit du dehors. Il ouvrit sa fenêtre. Il vit dix ou douze jolies barques ornées de feuillages, et pleines d'hommes, de femmes et d'enfans qui chantoient en chœur, et qui paroissoient animés de la joie la plus vive. Cette petite flotte s'avançoit vers la maison qu'il habitoit. Dans cet instant, le vieillard entra dans sa chambre, et lui apprit que toutes ces nacelles étoient remplies de ses enfans et de ses petits-enfans. « J'ai six filles, continua le vieillard, et vous les voyez là avec leurs maris et leur famille. Toute cette troupe vient célébrer -le jour de la naissance de ma mère. Chaque année, ta pareil jour, fête pareille.... Puissé-je la voir, cette fête si intéressante, jusqu'à la fin de ma vie!...

— Mais votre maison ne pourra conte-

DU CHATEAU. [)l

ni r tout ce monde? — Hélas! non; c'est pourquoi nous r?»e logeons pas ensemble; mais aidé de mes fils et de mes gendres, nous allons porter notre bonne mère dans cette belle barque décorée de rubans, où vous voyez une espèce de dais, et puis nous la conduirons tous à une lieue d'ici sur le rivage de la mer; nous trouverons un bon dîner préparé sous une tente, et nous aurons le plaisir de dîner ensemble a la même table. Nous nous sommes tous levés ce matin avec le jour pour aller pécher notre dîner. Nous avons du poisson excellent, car Dieu bénit toujours cette pèche-là. Nos servantes et quelques-unes de nos filles sont restées à la tente pour préparer le dîner. Si vous voulez voir des gens heureux , poursuivit le vieillard, soyez des nôtres, venez avec nous. »

En disant ces paroles , le vieillard entraîna le baron , et le mena dans la chambre de la vieille grand mère. Elle étoit environnée de tous ceux de la famille qui avoient pu entrer. Ea bonne femme tenoit sur ses genoux un petit enfantmou- >ellement né. Aussitôt qu'elle aperçut le

vieillard : « Viens, mon fils, lui dit -elle ? viens donner ta bénédiction à l'enfant qui nous est né ce matin. Notre chère Vellia ne pourra se trouver cette année au repas de famille. Elle est accouchée pendant qu'on étoit à la pêche. Mais, regarde ce charmant présent qu'elle nous envoie. » À ces mots , le vieillard attendri prit l'enfant dans ses bras ; il le baisa et le rendit à la vieille grand'mère, qui ne pouvoit se résoudre à s'en séparer. Elle le contempla encore avec un ravissement inexprimable pendant quelques instans, et ensuite elle consentit à partir. Le vieillard, aidé de ses fils et de ses gendres, enleva sa mère dans un fauteuil, et elle fut ainsi portée dans sa barque, la seule qui eût un baldaquin et qui fut ornée de rubans.

Quand la vénérable vieille fut placée dans sa nacelle, les chants, les cris, les acclamations recommencèrent : c'étoit le signal du départ. On fit l'honneur au baron de le placer dans le bateau de la mère (car c'est ainsi que tous les enfans appeloient la bonne vieille ) , et après trois quarts d'heure de navigation , la petite

DU CITA TE. VU. (j3

flotte débarqua. Les femmes et les jeunes filles qui étoient restées sous la tente afin de préparer le dîner, accoururent sur le rivage pour recevoir la mère; alors toute la famille se trouvant rassemblée, aussitôt que la mère fut sortie du bateau , son fils se mit à genoux devant elle , et il lui demanda sa bénédiction pour lui et pour tous leurs enfans. A ces paroles , la mère élevant vers le ciel ses mains tremblantes : « 0 mon Dieu , dit-elle , accordez à mon fils jusqu'à son dernier moment la félicité dont vous m'avez fait jouir ! Que ses enfans soient toujours pour lui ce qu'il a été constamment pour moi ! Mon Dieu , bénissez -les, tous ces enfans qui font le charme de mes vieux jours, et payez à mon fils soixante - douze ans de bonheur que je dois à sa tendresse et à ses vertus î » En achevant ses paroles , cette bonne et respectable mère laissa tomber ses bras sur le cou de son fils, les plus douces larmes coulèrent de ses yeux, et se mêlèrent à celles que répandoit l'heureux vieillard: tous les enfans en pleurant s'élancèrent vers la mère et le fils, et tous furent em-

q4 ies veillées

brassés par eux avec la plus tendre et la plus vive affection. Après cette cérémonie touchante, on se rendit sous la tente, on se mit à table, et la joie innocente et pure, la gaieté franche et naïve, succédèrent à l'attendrissement si doux qu'on venoit d'éprouver. Le repas fini, on porta la mère dans une prairie charmante , où l'on joua à différens petits jeux qui furent terminés par des courses et des danses. Enfin , au déclin du jour, on se rembarqua, et l'on reconduisit la mère dans sa maison.

Tout ce que le baron souffrit dans le cours de cette journée ne peut se dépeindre. Son cœur se déchiroit à la vue des tableaux ravissans et de ce bonheur si pur, qui excitoient en lui des regrets et des remords si cuisans ; cependant , malgré lamertume de ses réflexions, il ne quitta pas sans attendrissement ses respectables hôtes et ce fortuné séjour. 11 se rembarqua, et partit de XAnge-Sund plus malheureux et plus à plaindre que jamais. Le vaisseau fit voile pour la Hollande, et le baron arriva à Amsterdam vers la fin du

dt; château. Cjj mois d'août. 11 y resta quelques jours, et se rendit ensuite à Utrecht. Il se trouvoit alors à deux lieues de l'habitation des Frères Moraves. On appelle ainsi une société nombreuse d'hommes et de femmes, réunis ensemble dans une vaste et magnifique maison , située à l'entrée d'un agréable village nommé Zast. Le baron voulut voir cet établissement, digne à tous égards d'exciter la curiosité d'un voyageur. Le baron arriva à Zast à trois heures après midi; un des administrateurs de la maison se chargea de le guider. C etoit un ancien Frère Morave qui parloit bien français, et qui répondit avec autant d'esprit que de politesse aux questions du baron. Après avoir vu les salles d'assemblées de femmes et celles des hommes , le baron demanda à son conducteur si les Frères- Unis recevoient indifféremment parmi eux Aes étrangers de toutes les nations. « Oui, reprit le Frère Morave, de toutes les nations chrétiennes — Cependant vous êtes Calvinistes — C'est ici la religion dominante, mais toutes les autres sectes y sont tolérées -s- Qu'exigez-vous de ceux que

vous admettez dans cette maison? —

Des mœurs pures, l'amour du travail et

de la paix — Tous y recevez des gens

mariés?.... — Oui; outre les salles que vous avez vues , nous avons dans un autre corps-de-logis les gens mariés. Chaque ménage est établi dans un appartement

commode — Pour être reçu, ne faut-il

pas savoir un métier? — Oui ; ou bien

avoir un talent utile, comme par exemple, le dessin, la gravure ou la peinture, et l'argent nécessaire pour fournir aux frais du premier établissement. On n'exige ni talens, ni la pratique d'un métier, des personnes qui ont des pensions, c'est-àdire de quoi vivre dans l'aisance sans être obligéesde travailler.... — Tous faites sans doute des informations sur la conduite de ceux qui se proposent. — Assurément, à moins qu'un des administrateurs ne réponde de la personne qui désire être reçue parmi nous. »

Ce séjour heureux et- tranquille est un asile sûr contre la tyrannie : quiconque est opprimé dans sa patrie peut, en changeant de nom, et en s'adressant aux an-

ciens, avec quelque recommandation , être reçu parmi nous, et y vivre à jamais ignoré et paisible. Sans doute que ce lieu a servi plus d'une fois de refuge à la vertu malheureuse et à des amans persécutés. D'ailleurs on y trouve le premier des biens , une liberté parfaite. Nul vœu ne nous enchaîne, nulle contrainte ne nous retient; nous sommes les maîtres de voyager, de revenir dans cette maison , ou de la quitter pour toujours ; mais venez , poursuivit l'administrateur, venez voir le lieu le plus intéressant de notre habitation. » A ces mots le baron , sortant d'une profonde rêverie, se remit en marche et suivit son guide, qui le conduisit aux bouti ques. Tout le rez-de-chaussée de différens corps-delogis de cette vaste maison est entièrement rempli de boutiques , où l'on voit les divers métiers auxquels se consacrent les frères et les sœurs. Ces boutiques sont charmantes ; on y trouve de tout : orfévrie , étoffes , souliers, meubles, porcelaines, tableaux, etc. (a) Tous les logemens des

(a) Presque toutes les femmes font de la dentelle iv. 9

frères et sœurs sont au-dessus de ces boutiques.

Le baron examina le coup d'œii brillant et animé que formoit cet amas immense de boutiques réunies ensemble. En sortant de chez un ébéniste, il passa devant la boutique d'un dessinateur, et il y entra. Un jeune enfant de huit ans, assis devant un comptoir , gardoit seul cette boutique. Il lisoit ; il avoit la tète penchée, et dans cette attitude, ses cheveux, retombant en grosses boucles sur son front, cachoient une partie de son visage. Il se leva en apercevant le baron et son conducteur, et se secouant la tète en arrière pour se débarrasser de ses cheveux, il découvrit entièrement un si beau visage et une physionomie si charmante, que le baron frappé resta un moment immobile de surprise. L'enfant, avec une manière enfantine pleine de grâces , vint se jeter dans les bras du frère administrateur qui

très-jolie. On ne marchande point. Les Frères Unis n'ont qu'un prix, et ce prix est toujours fort raisonnable.

conduisent le baron, en l'appelant son ami. « Quoi ! dit le baron , cet enfant est français?— Non, reprit l'administrateur, il est anglais; mais il parle déjà trofs ou quatre langues; et puis il est si doux, si caressant; il a tant d'application, tant de désir d'apprendre.... c'est l'enfant gâté de la maison, tout le monde ici chérit Poljclore... — Il s'appelle Polydore?.... — Oui, c'est son nom de baptême.... — C'est aussi le mien , reprit le baron : hélas ! charmant enfant, poursuivit-il, puisse-t-il , pour son bonheur, n'avoir jamais avec moi d'autre conformité !...» Le ton et l'air du baron en prononçant ces paroles attirèrent l'attention du jeune Polydore ; il regarda le baron fixement , et tout-à-coup il s'approcha vers lui sur la pointe des pieds , en levant la tète et en avançant son visage pour l'embrasser. Le baron , touché de ce mouvement, prit l'enfant dans ses bras, et le serrant contre son sein avec émotion... « Aimable enfant, s'écria-t-il , que ton père est heureux!... — Pourtant, reprit

Polydore en soupirant, il ne l'est pas!

— Non sans doute, ajouta le Frère Morave,

IOO LES VEILLÉES

il a perdu une femme qu'il chérissent ;

mais il trouve clans cet enfant , clans la vertu, dans l'étude, les seules consolations qu'on* puisse goûter après un semblable malheur. »

Pendant ce discours l'enfant versa quelques larmes que lui arrachoit le souvenir de sa mère. Le baron attendri embrassa encore Polydore, et s'asseyant, il le retint sur ses genoux. Le Frère Mora*Ve, voyant que le baron s'établissoit dans la boutique , lui demanda la permission de le quitter pour une demi-heure , et sortit. Le baron , seul avec Polydore , regardoit cet enfant en silence, qui, de son côté, le considéroit avec une extrême attention. Au bout de quelques minutes, Polydore , saisissant une des mains du baron, la baisa avec l'expression la plus touchante. « Eh quoi ! charmant enfant , dit le baron, vous lisez donc dans mon cœur, vous y voyez donc tout ce que vous m'inspirez?... — Je

vous aime, reprit Polydore — Vous

m'aimez ? — Oh sûrement! et vous ne

devineriez pas po urquoi ?. . . — Comment ?. . — C'est que vous ressemblez à mon papa.»

À ces mots , le baron éprouva un battement de cœur si violent, qu'il fut un instant sans pouvoir proférer une seule parole ; enfin, levant les yeux au ciel : « O Dieu! s'écria-t-il , puis-je espérer?.... doisje me flatter? Ce rapport singulier, le nom donné à cet enfant, l'intérêt surnaturel qu'il m inspire... tout semblem'annoncer... Ah! parlez, Polydore! où est votre père, conduisez-moi vers lui.... — Il nra quitté pour aller voir un instant un de nos frères

qui est malade — Où loge ce frère?....

— A ce côté de notre chambre, au-dessus de cette boutique. — Allons-y. — J'y consens.» Alors le baron se leva : Polydore, le tenant toujours par la main , sortit avec lui , ferma la boutique , et conduisit le baron dans une petite chambre dans laquelle ils trouvèrent une vieille servante, que Polydore chargea d'aller chercher son père.

Le baron , agité d'un tremblement universel, s'assit; il tenoit toujours Polydore parla main. L'excès de son trouble et de son inquiétude donnoit à sa physionomie un air d'égarement qui intimidoit Polv-

dore. Cet enfant n'osoit plus lever les yeux sur lui. Ils gardoient l'un et l'autre un profond silence , lorsque tout-à-coup on entendit marcher. «Voilà mon papa ! » dit Polydore avec joie. Le baron rougit , pâlit; il se lève, il retombe sur sa chaise , le

porte s'ouvre Un homme s'avance : le

baron jette en tremblant sur cet inconnu un regard avide et curieux ; neuf ans de souffrances, ses peines, ses remords, tout est oublié; il reconnoît son fils.... Théophile est à ses pieds.

Théophile , éperdu et respirant à peine , se voit avec transport clans les bras de son père : un sentiment si naturel suspend pour un instant la tristesse profonde qui l'accable. Il sent les larmes de son père couler sur son visage ; il entend ce père redoutable et chéri répéter en pleurant les noms de Théophile et de Polydore ; il lui semble qu'il reçoit une nouvelle existence; mais cependant le souvenir le plus douloureux vient corrompre sa joie , et mêler une amertume affreuse à des momens si doux.

Quand le baron et Théophile eurent re-

DU CHATEAU. IOJ

couvre la faculté d'exprimer ce qu'ils ressentaient , ils se dirent mutuellement à peu près les mêmes choses. Ils avou-nt éprouvé l'un et l'autre les remords les plus déchirans; leurs torts réciproques étaient oubliés; ils ne se rappeloient que leur n pentir. Théophile, à genoux, imploroit sa grâce , tandis que son père , baigné de pleurs, le conjuroit de lui pardonner îa violence et la tyrannie funestes causes de tous leurs malheurs. Enfin le baron , après avoir embrassé mille fois Théophile, prit le jeune Polydore dans ses bras; et il rendit Théophile aussi heureux qu'il pouvoit l'être désormais, en prodiguant à cet enfant les caresses du plus tendre père.

Théophile contemploit avec ravissement son cher Polydore sur le sein de son père ; mais au milieu de ses transports plus dune fois le nom d'Olympe échappa de sa bouche. On voyoit alors sur son visage l'expression de la douleur succéder à celle de la joie; et c'est ainsi qu'il trouvoitdans son bonheur même de nouveaux sujets de peines et de regrets.

Lorsque le baron fut un peu plus calme ,

il remarqua avec une surprise douloureuse le changement affreux de la figure de Théophile. Son cœur seul avoit su le reconnoître ; ses yeux auraient pu s'y méprendre.... Théophile n'étoit que dans sa trentième année ; mais une maigreur excessive, une pâleur effrayante, ôtoient à son visage l'air de jeunesse qui auroit dû l'embellir encore: le temps ne détruit que la fraîcheur et la beauté ; le malheur change l'expression de la physionomie. Théophile n'avoit plus le même regard. On cherchoit en vain dans ses yeux le feu brillant qui les animoit autrefois. Sa figure morne et languissante ne peignoit plus que l'abattement et la mélancolie. Le baron ne considéra pas avec moins d'attendrissement les objets qui l'entouroient. La chambre où Théophile avoit passé plusieurs années, ces murs dépouillés d'ornemens et de tapisseries, le lit de sangle de Théophile,

celui de Polydore tout ce qui s'offrait

à ses regards ranimoit dans soij âme les regrets les plus douloureux. Enfin , le baron pressant dans ses mains la main de Théophile : «Partons, cher Théophile, lui dit-il,

DU CHATEAU. Io5

ne différons plus; arrachons-nous de cet asile obscur où vous avez gémi si longtemps,de cette chambre dont l'aspect blesse mes yeux et déchire mon cœur. Venez revoir votre patrie , venez conduire votre fils dans la maison paternelle.

— Mon père, reprit le triste Théophile, quand vous daignez me pardonner et reconnoître mon fils, je dois vous consacrer

ma vie Je vous suivrai sans doute;

mais souffrez que pour la dernière fois je conduise Polydore sur le tombeau de sa malheureuse mère!... » Théophile s'arrêta ; ses sanglots lui coupèrent la parole. Le baron ne put lui répondre que par des pleurs. Ces larmes que répandoit le baron touchèrent vivement Théophile : « O mon père! s'écria - 1 - il , honorez -vous sa mémoire d'un regret paternel.?.. — Va, reprit le baron, je partage ta douleur! » A ces mots, Théophile embrassa son père avec transport. « Hélas! dit-il, vous auriez pu l'aimer, l'adopter, et elle n'est plus !.... » En disant ces paroles , Théophile s'arracha des bras du baron, et, prenant Polvdore par la main, il sortit précipitamment.

IOÔ LES VEILLEES

Tandis que l'infortuné Théophile pour la dernière fois baignoit de larmes le tombeau d'Olympe, le baron donnoit les ordres nécessaires pour son départ; et après avoir pris congé des administrateurs, le baron, Théophile et Poiydore montèrent en voiture et prirent le chemin d'Utrecht, où ils n'arrivèrent qu'à la nuit. Le lendemain au soir, lorsque Poiydore fut couché, le baron instruisit avec détail son fils de tout ce qui lui étoit arrivé depuis leur séparation. »

Ici la baronne interrompit sa narration et mit fin à la veillée, qu'elle reprit ainsi le jour suivant :

«Lorsque le baron eut fini le triste récit de ses malheurs, Théophile, prenant la parole , conta à son tour son histoire. Après avoir peint ses remords et la douleur qu'il avoit éprouvée en quittant son père, il entra dans le détail de sa fuite, de son arrivée à Londres, de son mariage, de son départ pour l'Ecosse. « Arrivés a Edimbourg, poursuivit Théophile, nous prîmes la précaution de changer encore de nom. Peu de temps après je m'engageai

DU CHATEAU. fo"

dans quelques entreprises de commerce; mais je n'avois aucune connoissance des hommes et des affaires. Je fus trompé, je m'abusai moi-même, et en moins de huit mois- je perdis et je dépensai plus de la moitié de la somme que j'avois emportée de France. Cependant ma femme étoit au moment d'accoucher, et dix mois après mon mariage- elle donna le jour à Polydore. Hélas! je ne devins père que pour mieux sentir l'horreur de ma situation. J'arrosai de larmes cet enfant si cher; la tendresse passionnée qu'il m'inspiroit cléchiroit mon cœur; je gémissois sur sa destinée; et, en l'embrassant mille fois avec toute l'effusion qu'un père peut ressentir, j'étois assez malheureux pour n'oser remercier le ciel cre me l'avoir donné. Je renfermois avec soin au fond de mon àme des peines si cruelles; je les dissimulois surtout à ma femme. Je voulois qu'elle me crût satisfait de mon sort; ainsi j'étois privé de la triste consolation de lui ouvrir mon cœur. J'avois perdu toutes les illusions qui m'avoient séduit : Olympe ne toit plus à mes yeux que l'amie la plus chère.

I08 LES VEILLEES

L'amour cessoit enfin d'égarer ma raison : l'amitié solide et tendre auroit pu nous rendre plus heureux; mais sans une confiance intime quels chagrins peut- elle adoucir? Je devois, pour le repos même d'Olympe , lui cacher mes sentimens, mes réflexions, mes remords : une contrainte si pénible me devenoit chaque jour plus insupportable. Souvent je craignais qu'Olympe en secret n'éprouvât le même tourment, et cette idée mettoit le comble à mes maux.

» L'égalité d'humeur, la tendresse d'Olympe auroient dû me rassurer. Depuis l'instant où je reçus sa foi jus pi'aux derniers momens de sa vie jamais un mot de plainte n'échappa de sa bouche; jamais elle n'affligea mon cœur par une réflexion triste , ou par un reproche indirect. Elle me parlait souvent de son bonheur, elle a voit l'air de me croire heureux; mais il n'est que trop naturel de supposer aux autres une dissimulation qu'on emploie soi-même. D'ailleurs, plus d'une fois je la surpris seule baignée de pleurs. Je ne l'interrogeais alors qu'en tremblant; je ne

DU CITATF..1U. IOQ

i'écoutois qu'avec défiance. Elle ne manquait jamais d'attribuer à un excès de sensibilité et à des causes absolument étrangères à notre situation ces larmes répandues en secret; il falloit feindre de le croire, et c'étoit une peine de plus : c'est ainsi que nous passâmes trois ans en Ecosse. Au bout de ce temps, ayant presque entièrement achevé de dissiper l'argent que je possédois pour toute fortune, je résolus de placer à fonds perdu, sur la tète de ma femme et de mon fils , quinze mille francs qui me restoient. Ma femme désiroit retourner en Angleterre; j'y consentis, et nous partîmes sans délai. Arrivés à Londres , je ne songeai plus qu'à placer avantageusement les minces débris que j'avois sauvés du naufrage, ces quinze mille francs qui pouvoient du moins assurer la subsistance de ma femme et de mon fils. Cette affaire terminée au gré de mes désirs, nous nous retirâmes dans un village à quelques milles de Londres , et j'aurois pu connoître le bonheur, sans les souvenirs amers qui me privoient du repos , le bien le plus précieux qu'on puisse

1 IO LES VEILLEES

trouver dans la solitude. Je ne regrettois ni la fortune ni la magnificence, mais je regrettois la gloire; je gémissois de me voir, à vingt-deux ans, expatrié , enseveli dans un village avec la triste victime de ma folie, et un enfant infortuné, destiné à vivre dans l'obscurité et dans la misère. Je ne pouvois écarter de mon imagination l'idée déchirante des peines que je causois à un père que je n'avois jamais cessé de chérir. Je vous voyois , mon père , succomber à votre douleur, et maudissant, en expirant, le fils coupable qui vous avoit abandonné! Cette image affreuse me poursuivoit en tous lieux; elle m'accabloit durant le jour, et la nuit elle m epouvantoit dans les songes les plus sinistres. Mille fois je me suis réveillé, baigné d'une sueur froide, avec les convulsions du désespoir et de la terreur,. en m'écriant : Mon père , n'achevez pas cette horrible malédiction!.... Cri terrible du remords, qui troubla souvent le sommeil de mon fils , et qui retentissoit jusqu'au fond du cœur de la sensible et malheureuse Olympe!

DU CHATEAU. iii-

» Il y avoit deux ans que nous étions revenus en Angleterre, lorsqu'un événement imprévu nous plongea dans le plus profond abîme du malheur. L'homme chez lequel j'avois placé mes quinze mille francs fit banqueroute, et je perdis ainsi tout ce ([ne je possédois au monde. J'épargne à votre sensibilité, mon père, le détail de ce que j'éprouvai dans ce premier moment!... Enfin, je trouvai dans les sentimens d'époux et de père le courage dont j'avois besoin. On m'avoit appris à dessiner dans mon enfance et dans ma première jeunesse; ce talent, qui depuis cinq ans faisoit tout l'amusement de ma solitude, devint dans mon désastre une ressource utile. Je connoi^sois à Londres un graveur célèbre. Je lui demandai de l'ouvrage, il m'en procura; et six mois après, satisfait démon travail, il m'offrit chez lui un petit logement que j'acceptai. Cet homme étoit Frère Morave. Il avoit passé quatre ans à Zast. Il me parla de cet établissement, et bientôt je formai le projet de me retirer dans cette paisible retraite. Olympe avoit le même désir. Nous en par-

Ml LES VEILLEES

lames à notre généreux protecteur, qui nous recommanda vivement aux administrateurs et nous fit recevoir. En arrivant à Zast, Olympe quitta sa robe à l'anglaise et son chapeau, pour prendre l'habit uniforme de la maison. Je ne puis exprimer ce que j'éprouvai en la voyant pour la première fois avec ce béguin de toile, ce corset et cette jupe de bure!... Sa beauté paroissoit mille fois plus frappante sous ces vètemens grossiers de paysanne : je la regardois avec un attendrissement douloureux; elle lut dans mon cœur, et, voulant écarter de mon esprit des réflexions cruelles, elle m'assura qu'elle étoit charmée de son nouvel habit et qu'elle n'en avoit jamais porté un si commode. Je tombai à ses pieds, j'arrosai de larmes la main qu'elle me tendoit. Elle m'embrassa, en disant , qu'elle ne concevoit pas la cause de l'état où elle me voyoit; mais, en parlant ainsi, ses pleurs inondoient son visage''

» Je ne trouvai à Zast, ni le bonheur perdu pour moi sans retour , ni le repos qui me fuyoit. Je donnois à l'éducation

de mon fils tous les momens que je pouvoir dérober au travail. J'aimois passionnément cet enfant; mais ce sentiment si naturel n'étoit pour moi qu'une source intarissable d'inquiétudes et de peines.

Quand j'aurois pu jeter sans effroi les yeux sur l'avenir, m'eût-il été possible d'attendre de mon fils une soumission que je n'avois pas eue à l'égard de mon père ! Me croyant chargé de la malédiction de ce père justement irrité, pouvois-je me flatter que le ciel m'eût donné un fils docile et reconnoissant ! De si funestes pensées m'arrachoient l'âme; mais bientôt une crainte affreuse et nouvelle me fit connoitre qu'il existoit encore des peines plus accablantes que toutes celles que j'avois éprouvées depuis mon expatriation.

« La santé d'Olympe s'affoiblissoit visiblement. Conservant toujours sa douceur accoutumée, Olympe ne se plaignoit jamais. Elle me répondoit constamment qu'elle ne souffroit point. Cependant je fis venir d'Utrecht un médecin qui d'abord calma mes inquiétudes. Mais au bout iv. i o

I l4 LES VEILLEES

de trois mois il parut s'alarmer , et enfin il prononça la sentence terrible qui me livroit à une éternelle douleur!... Olympe depuis long -temps connoissoit son état.

La religion et l'infortune lui firent envisager la mort avec sérénité. Un prêtre établi à Utrecht venoit secrètement la voir. Je le gardai même trois jours dans ma chambre.... Oh! qui pourra jamais effacer de ma mémoire le souvenir affreux de ces trois déplorables jours!.... Je n'aurois pas le courage de vous peindre ces momens pleins d'horreur, et j'ai eu celui de vivre!.... Mais Olympe elle-même m'en imposa la loi... J'étois nécessaire à mon fils... Tenez , mon père , poursuivit Théophile en versant un déluge de pleurs, tenez, lisez cette lettre : cet écrit, sacré pour moi , contient les dernières volontés d'Olympe. Il me fut remis par son confesseur , et dans l'instant où l'excès du désespoir alloit sans doute me porter à quelque extrémité funeste. » En disant ces paroles, l'infortuné Théophile tira d'un portefeuille la lettre qu'Olympe lui écrivit la veille de sa mort. Le baron, suffoqué par

ses larmes , se jeta dans les bras de son malheureux fils : ils se tinrent long-temps embrassés ; ils ne pouvoient exprimer les sentimens qui déchiraient leurs âmes que

par des sanglots et des gémissemens

Enfin le baron prit la lettre d'Olympe ; et, après avoir essuyé ses yeux noyés de larmes, il lut ce qui suit :

« J'ai voulu savoir la vérité.... On vient de m 'annoncer que ce jour peut-être sera le dernier de ma vie.... Théophile!.... je vais donc pour jamais disparoître à vos yeux! Ce lien sacré qui nous unit, ce soir ou demain sera brisé! Demain Théophile et Polydore seront pour toujours séparés d'Olympe!.... Ah! du moins que cet écrit me rappelle au souvenir de mon époux et de mon fils ! qu'il leur découvre mes véritables sentimens et le fond de mon cœur ; et que cet aveu , en rendant à Théophile la vertu plus chère encore , puisse un jour devenir pour son fils une utile leçon !.... O vous qui m'avez tout sacrifié ! vous que j'ai privé d'un père , d'une famille, d'une patrie, avez-vous jamais pu

I l6 LES VEILLÉES

croire un instant que je fusse résignée à mon sort !... Non, Théophile : j'ai lu dans votre âme ; j'ai senti toutes vos peines, et je vous en cachois de plus insupportables encore. Eclairés l'un et l'autre au fond de l'abîme où les passions nous précipitèrent, nos égaremens même ont détruit l'illusion qui nous a perdus ! Eh ! qui peut mieux que les remords rappeler la raison et montrer la vérité?... Tous avez trahi pour l'amour les devoirs les plus sacrés ; mais bientôt la nature a repris tous ses droits; vous n'avez plus vu dans la triste Olympe que l'objet infortuné, auteur de vos peines et complices de vos fautes. En perdant votre amour, je n'ai même pu concevoir l'espérance de devenir votre amie. Quelle confiance peut exister entre deux coupables éclairés sur leurs erreurs, qui gémissent de leurs égaremens, qui sont dans l'impossibilité de les expier, et qui s'attribuent mutuellement le malheur l'un de l'autre?.... Il falloit se taire ; mais quel effort! qu'il fut pénible pour mon cœur! Quoi! depuis sept ans, ce cœur, u:ii juement occupé de vo uset de mon

T>TJ CHATEAU. I 17

fils, ce cœur déchiré n'a jamais osé s'ouvrir un seul instant avec vous ! Toujours seuls, toujours ensemble, le soin de nous tromper et de dissimuler fut notre constante étude!... la raison, la pitié, l'amitié même nous en imposoient la loi... L'amitié nous interdisoit la confiance'..... destin bizarre et rigoureux ! et je pourrois regretter la vie!.... Ah! Théophile, l'idée d'une séparation éternelle est sans doute pour moi aussi déchirante que terrible! mais quand vous connoîtrez de quels tourmens la mort me délivre vous ne pourrez gémir sur le sort qui nous arrache l'un à l'autre.... Eh! comment supporter la vie, en voyant ce qu'on aime au comble de l'infortune, et lorsque tous nos maux sont notre propre ouvrage? C'est moi seule que je dois accuser de mes malheurs; ce fut mon imprudence qui fournit à votre père des prétextes et de justes raisons de rompre ses engagem.ens. J'avois perdu ma réputation , il me rejeta ; il en avoit le droit. Sans doute l'ambition le rendit tyrannique ; mais enfin iltenoit de la nature une autorité sans bornes , il pouvoit en

user sans crime ; vous ne pouviez vous révolter qu'en trahissant le plus saint de tous les devoirs... Ah! si , consultant mieux la raison , vous eussiez abjuré le projet insensé autant que coupable de fuir, d'abandonner la maison paternelle, n'en doutez pas, le temps, votre constance eussent fléchi votre père! Falloit-il ajouter la trahison à la désobéissance? Que ne lui disiez-vous : Ma foi n'est plus à moi, vous l'avez engagée vous-même ; je ue puis disposer de ma main sans votre aveu : vous refusez le consentement que j'implore , je me soumets à cette rigueur; mais n'exigez point que je devienne parjure , ne me forcez -point à former d'autres nœuds , et je r>ous promets de ne plus revoir T objet (Tune passion si malheureuse].... Voilà le conseil salutaire que j'aurois dû vous donner quand vous vîntes me déclarer votre funeste résolution : il en étoit temps encore. En avouant tout à votre» père , en lui parlant enfin avec une courageuse franchise, vous l'eussiez irrité sans doute, mais il vous chérissoit. En menaçant , en se montrant inflexible, il vouloit surtout vous

effrayer. Comment croire qu'il eût puni avec sévérité une résistance accompagnée de tant de soumission , une résistance que tant de motifs rendoient du moins excusable! Auroit-ilpu se résoudre à priver de la liberté son fils unique , sa seule espérance ? Non , non , sur de votre fermeté , de votre constance, il eût fini tôt ou tard par se rendre à nos vœux Est-il possible qu'au moment de nous perdre, cette pensée ne se soit pas offerte à notre imagination ! Hélas ! vous me menaciez de vous ôter la vie, l'effroi me rendoit stupide, et l'amour vous aveugloit. Avec plus de raison et d'expérience, j'aurois pu vous éclairer; malgré mes craintes, mes terreurs et mes pressentimens, j'étois loin de prévoir tous les tourmens que j'ai soufferts. Si j'avois pu lire dans l'avenir, j'aurois su vous prouver qu'il valoit mille fois mieux renoncer l'un à l'autre, nous dégager de nos sermens mutuels que de nous précipiter dans ce gouffre de maux. Supposons que j'eusse eu le courage et la générosité de vous déterminer à recevoir la main de celle que vous détestiez ; suppo-

sons que cette jeune personne eut justifié par sa conduite votre aversion pour elle , quelles consolations n'auriez - vous pas trouvées en vous-même et dans le sein d'un père ! quelles distractions auroient su vous offrir le monde, les plaisirs, les affaires! Les sentimens de la nature, l'amour de la gloire , eussent rempli votre cœur, illustré votre vie; enfin, vous auriez connu le bonheur d'avoir des enfans, et de pouvoir vous dire : Je leur donnerai une éducation brillante , Je leur laisserai une grande fortune et un nom qu'on ne pourra leur disputer!.... Et moi , retournant dans ma province, j'emportois l'innocence et le souvenir d'un sacrifice vertueux; j'aurois pu goûter les charmes de

la solitude et du repos Ah! si, dans

l'instant où vous m'entraîniez à ma perte, une amie secourable m'eût offert ces réflexions !.... Mais orpheline, infortunée, j'étois privée de mon seul appui; ma tante n'étoit plus, je n'avois point de guide, et, chérissant l'honneur et la vertu plus que

la vie, j'ai sacrifié l'un et l'autre Et

la jeunesse, insensée et présomptueuse,

craint les conseils et désire l'indépendance ! O Polydore ! vous lirez un jour cet écrit ; qu'il* vous apprenne à vous défier de vous-même ; qu'il vous apprenne que l'esprit, la pureté des intentions et de lame, ne sauroient tenir lieu d'expérience; qu'il vous apprenne enfin que les passions ne peuvent que nous égarer, nous rendre malheureux ; qu'on ne doit chercher le

bonheur que dans la vertu! Adieu,

Théophile , j'ose entrevoir pour vous dans l'avenir un destin plus heureux Votre père existe! Ah! si jamais le ciel

vous réunit, que mon souvenir ne trouble

point votre félicité! Songez que votre

père, en m'adoptant , en me reconnaissant pour sa fille, n'auroit pu me rendre heureuse Eh! de quel front oserois-je re-

paroître dans le monde, après avoir trahi tous mes devoirs!.... Vous pouvez soutenir les regards du public. Vous êtes coupable, sans doute; cependant rhonneur vous reste!... Mais l'amour ne peut égarer une femme sans l'avilir. J'ai vécu dans l'obscurité, dévorée de remords; du moins je n'ai supporté ni le poids de la honte , iv 1 1

ni l'horreur du mépris public... je n'ai point vu mon époux rougir du nœud fatal qui nous unit... Telle est ma destinée... il n'est point d'événement qui put me

rendre le bonheur il n'en est plus pour

moi sur la terre!.... Adieu, cher et malheureux Théophile! vivez pour votre fils! que cet enfant chéri vous dédommage des peines que vous a causées sa mère ! c'est

le dernier vœu de mon cœur Puisse la

religion, qui me fortifie , vous éclairer et vous consoler ! Le ciel réprouva notre union, il nous sépare!.... adorons sa justice, et soumettons-nous! s

« Ah! s'écria le baron après avoir lu cette lettre, Olympe! chère et touchante victime de mon injustice et de mon ambition! vous êtes bien vengée par mes regrets et par ma douleur! En refusant de vous adopter pour ma fille, de quel bonheur je me suis privé!... O mon fils! je te retrouve; mais je ne pourrai te rendre heureux! Hélas! puis-je moi-même le devenir?...— Mon père, reprit Théophile, je vous consacrerai ma vie: je renonce à ja-

niais au monde : retiré , caché dans la maison paternelle , je n'existerai que pour vous et pour mon fils, — Eh bien ! dit le baron, consacrons-nous entièrement à 1 educationde Polydore ; qu'il passe loin du monde son enfance et sa première jeunesse ; formons dans la solitude son cœur et son esprit; qu'il connoisse les charmes de la vie champêtre et des goûts simples, afin qu'un jour, au milieu du tumulte fatigant d'une vaine dissipation, il puisse les regretter comme les seuls plaisirs purs et réels. »

Théophile approuva avec transport un projet si conforme à son inclination. L'exécution n'en fut point différée. Le baron acheta une terre à cent lieues de Paris; il s'y retira avec Théophile et Polydore. Si de tristes souvenirs l'empêchèrent d'y goûter une félicité parfaite, il y trouva du moins tout le bonheur dont il pouvoit jouir désormais. Les soins, la tendresse de Théophile, les vertus du jeune Polydore firent la consolation et le charme de ses vieux jours. Avant de mourir, il eut la satisfaction d'assurer le bonheur do Poly-

ll\ LES VEILLEES

dore, en lui choisissant une compagne aimable, vertueuse, qui fit les délices et la gloire de son époux et de sa famille.»

La baronne cessa de parler; et comme il étoit de bonne heure, on causa encore quelque temps. « J'aime beaucoup, dit M. de la Palinière, la description del's/nge-Sund. La bonne vieille de quatre-vingtquinze ans, et le repas de famille dont le baron fut témoin me rappellent une des plus charmantes fêtes que j'aie vues dans ma vie... — Oh! faites-nous-en le détail... — Volontiers. C'étoit en Russie. Je voyageois au mois de juillet dans la Livonie (a) avec un Russe de mes amis; il voulut s'arrêter dans un château qui appartenoit à un de ses parens. Je fus frappé de l'aspect du château, qui ressembloit plutôt à une petite ville qu'à une grande maison. Il étoit composé d'un gros corps-de-logis, environné de douze petits pavillons, tenant tous les uns aux autres par des galeries

(a) La Livonie est une des plus belles provinces de la Russie; le terroir en est si fertile en grains, qu'on l appelle le grenier du Nord. Riga, grande et riche fille, en est la capitale.

couvertes. Lorsque nous arrivâmes dani cette vaste habitation , il étoit neuf heures du matin. Nous trouvâmes tous les domestiques dans une grande agitation. Mon ami demande M. de Novorgève (a) (c'étoit le nom du maître de la maison); on lui répond qu'une de ses petites-filles vient d'accoucher. « Dans ce cas, reprend mon ami , allons nous promener dans le bois. » En disant ces mots il s'éloigne du château, et je le suis. Chemin faisant, je le questionne. « M. de Novorgève, me dit-il , est un vénérable vieillard de soixante et quinze ans; il jouit d'une fortune considérable, qu'il ne doit qu'à lui seul. Ce lieu l'a vu naître; mais il y naquit dans une chaumière. Son père étoit laboureur, et ne possédoit que cette enceinte , quelques champs voisins, et le bois où nous allons entrer. Le jeune Novorgève, à l'âge de quatorze ans, fit un voyage à Riga. Un négociant, parent de son père, se chargea de lui. Le jeune homme avoit de l'appli-

(à) Tous les noms de familles russes se terminent de l'une de ces quatre manières : Ove, eve , ine , oi , dont les Français on fait Ojf, c/J ', in, y.

cation et de l'esprit; il s'instruisit, et son parent conçut de lui de si grandes espérances, qu'il l'envoya à Pétersbourg, avec quelques lettres de recommandation, certain que pour parvenir il n'avoit besoin que de se faire connoître. En effet , dans un pays où l'on peut, sans les avantages de la naissance, prétendre aux dignités et aux places les plus brillantes, le jeune Novorgève ne pouvoit manquer de faire une grande fortune. Il trouva bientôt des protecteurs, et prit d'abord le parti des armes. Après avoir montré à la guerre autant de talent que de courage, il fut attiré et fixé à la cour. Dans ce moment il eut le malheur de perdre son père. Il lui restoit deux sœurs qui refusèrent constamment les dons que sa tendresse leur offrit. Ces deux sœurs, modèles d'une touchante amitié , et d'une modération plus rare encore , ne voulurent jamais se marier, afin de ne point se séparer, et se contentèrent de l'état où le sort les a voit fait naître. Novorgève, séduit par l'ambition, fit un mariage brillant. Sa femme se conduisit avec décence, mais le rendit malheureux

par son orgueil et sa hauteur. Elle mourut, elle lui laissa six enfans, trois garçons et trois filles; l'aîné de tous avoit huit ans. Alors Novorgève donna la demission de tous ses emplois, et demanda la permission de se retirer. Il n'avoit été qu'ébloui, qu'agité; il voulut enfin connoitre le bonheur. Il quitta la cour, et alla rejoindre ses sœurs pour ne plus s'en séparer. En arrivant ici , il fit bâtir ce vaste château; mais il conserva l'humble chaumière de ses pères. Elle est au bout du bois : c'est pour lui un temple révéré qu'il va visiter tous les jours. Il se livra tout entier à l'éducation de ses enfans; ses sœurs s'y consaccèrent ainsi que lui. En même temps il renouvela connoissance avec les laboureurs, anciens amis de son père; après avoir examiné avec soin l'intérieur de leurs familles, il choisit parmi eux des femmes et des maris pour ses enfans. En conséquence de ce projet, il dirigea l'éducation des enfans qu'il se proposoit de prendre un jour pour gendres et pour belles-filles. Cette éducation netoit pas recherchée : il vouîoit seulement

que ces enfans sussent lire, écrire et compter; qu'ils eussent des manières douces, des mœurs pures, une piété sincère et le goût du travail. Ses vertueux desseins ont réussi selon ses vœux. Il a marié tous ses enfans ainsi qu'il l'a voit projeté, et il est devenu le plus heureux de tous les pères. Sa famille nombreuse lo^ée chez lui , et s'accroissant chaque année, il a été forcé de bâtir successivement les douze pavillons qui entourent le château : il vit là en patriarche, avec ses deux respectables sœurs, et une multitude d'enfans et de petits-enfans, tous vêtus, ainsi que lui, comme ses pères, c'est-à-dire en paysans et paysannes, mais jouissant de toutes les commodités de la vie, et goûtant un bonheur qui n'est aussi peu recherché que parce qu'il n'est pas connu. »

Comme mon ami achevoit ce récit nous entrâmes dans le bois. Je remarquai que chaque arbre portoi tune étiquette, sur laquelle étoient écrits une date et un nom. Je questionnai mon compagnon de voyage sur cette sigularité.«Il faut, me dit-il, vous instruire d'un antioue usage de cette pro-

DU CHATEAU. I 2f)

vince , dont l'origine m'est inconnue. A la naissance de chaque enfant, le père de famille plante un arbre sur lequel est inscrit le nom donné à l'enfant et l'année dans laquelle il est né (a). Ainsi chaque propriétaire d'une terre un peu étendue possède un-de ces bois sacrés, où jamais la cognée n'abattit un arbre dans sa vigueur. Mais lorsqu'enfin un arbre se couronne et dépérit, on se décide à le couper; ce qui ne se fait pas sans un grand appareil. On assemble sa famille et ses voisins ; on abat l'arbre en leur présence, et l'on t^anscritsur un registre de famille l'inscription qui étoit sur l'arbre, en y ajoutant l'année où l'on a été obligé de le couper ; et les parens et voisins signent cette note, comme ayant été témoins de la cérémonie. Ainsi ces registres conservent à jamais les noms et la mémoire de nos ancêtres avec d'autant plus de certitude , qu'on écrit sur un autre registre l'année de la liais-

fa) 11 est très-vrai que cet usage existe en Russie; mais je ne suis pas sûre que ce soit dans la province de Livonie.

ï3o LES VEILLEES

sauce de chaque enfant , en décrivant l'espèce d'arbre qu'on a plantée dans le bois de famille le jour où il naquit. »

Mon ami parlait encore, lorsque nous entendîmes de loin le bruit d'une musique champêtre. « Avançons , me dit-il , on va planter l'arbre de l'enfant qui est né ce matin. Nous allons voir le vénérable Novorgève entouré d'un nombreux cortège.

Nous ne pouvons l'aborder dans ce'moment; mais sûrement après la cérémonie il viendra nous joindre et nous inviter à dîner. » A ces mots , nous précipitons nos pas : guidés par la musique, nous arrivons dans un taillis, une espèce de pépinière remplie de jeunes arbres, et nous y trouvons environ deux cents personnes rassemblées, en comptant une quinzaine de petits enfans. Toute cette troupe étoit habillée suivant le costume des paysans de LivO.nie, La parure des hommes n'avoit rien de remarquable , mais celle des femmes me parut agréable et pittoresque.

Elles étoient coiffées avec des voiles de mousseline qui ne eachoient qu'une partie de leurs cheveux, et qui couvroient er.tie-

DU CHATEAU. l3t

rement leurs épaules : elles avoient toutes des justes bruns, des ceintures d'étoffes ornées de franges, et des jupes richement brodées. Je m'avance, et je découvre au milieu de cette foule un vieillard d'une figure douce et majestueuse, vêtu comme les autres paysans, mais dont l'habit simple et grossier formoit un contraste singulier avec la brillante décoration qui le distinguoit. Il avoit sur son habit un large ruban bleu, auquel étoit attachée une magnifique croix enrichie de pierreries (a). « Voilà Novorgève, me dit mon guide ; l'ordre dont il est décoré doit vous le faire reconnoitre. Cette distinction est sans doute chère à son coeur : c'est la reconnoissance et non l'orgueil qui lui fait porter avec joie ce bienfait honorable de sa souveraine. — Je yous prie, interrompis-je ? dites-moi quel est le jeune homme qui est à la droite du vieillard. — C'est un de ses petits-fils, répondit mon ami, et le père de l'enfant nouveau-né. À sa-gauche vous voyez deux

(à) L'ordre de Saint- André, institué par le czar Pierre 1er.

l32 LES VEILLÉES

vénérables vieilles , ce sont ses sœurs ; et toute la foule qui l'environne immédiatement n'est composée que de ses enfans et

de ses petits-enfans — Quel en est le

nombre?.... — A peu près cinquante personnes, en comptant les gendres et les belles- filles; et tout cela loge dans l'enceinte que vous avez vue : le reste de l'assemblée est formé par les parens, les voisins et les amis de la famille. Mais taisons-nous; la cérémonie commence. »

A ces mots je me rapprochai du vieillard autant qu'il me fut possible. Je le vis prendre une bêche, et d'un bras encore vigoureux ouvrir îa terre pùur y planter l'arbre. Lorsque cette opération fut finie, le vieillard , suivant la coutume, prononça plusieurs bénédictions sur l'arbre nouvellement planté. Il souhaita que cet arbre vécût aussi long-temps nue le sapin Pierre Novorgeve (l'arbre le plus antique du bois), et que l'enfant dont il portoit le nom put se reposer un jour sous son ombrage avec les enfans de ses petits-enfans. Après ce discours on apporta le registre, sur lequel les principaux personnages de l'assemblée

PU CIÏATFAU. l33

écri\ iront leurs noms. Ensuite le vieillard reçut dan-s ses bras l'enfant objet de la fête, et l'on se mit en marche au son des instrumens.

Nous suivîmes la troupe, qui nous conduisit à l'autre extrémité du bois dans une immense salle de verdure environnée des plus beaux arbres que j'eusse encore vus dans ce bois. Cette salle nous offrit un coup d'œil charmant. Tous les arbres en étoient chargés de guirlandes de fleurs et de verdure, et une douzaine de jolis berceaux d'enfans, dispersés sans ordre, et suspendus avec des rubans à de grosses branches, n'étoient pas, comme vous le verrez, l'ornement le moins intéressant de ce lieu champêtre. Mon compagnon de voyage me montra le sapin de Pierre Novorgève; j'en admirai la prodigieuse élévation, et, voyant à quelque distance deux chênes, entre lesquels étoit placée, sur un tertre de gazon, une colonne de marbre blanc, je questionnai mon guide. « Sans doute, dis-je, ces deux arbres sont particulièrement chers au bon vieillard?... — Assurément: le plus vieux de ces chênes porte

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le nom de son grand-père , et l'autre celui de son père. La colonne est un monument de sa tendresse pour eux. On y lit une inscription russe qui contient l'éloge d'^nastase et $ Alexis Novorgeve ; éloge dicté par le sentiment et par la vérité, et dont voici le sens : « Le ciel, pour récompenser » leur piété sincère, leur fit connoitre le vrai » bonheur : ils en jouirent et le trouvèrent » dans leur famille , clans les plaisirs cham- » pétres et les travaux de F agriculture. » — J'imagine, repris-je, que ce berceau plus orné que les autres et suspendu à ces deux chênes, est destiné à l'enfant nouveau-né? — Justement. Tenez, le vieillard s'approche de ces deux arbres, il va placer l'enfant dans ce berceau. » En effet, le vieillard , après avoir tendrement embrassé son petit- fils, le plaça dans le berceau. Ensuite il forma une espèce de trophée de divers instrumens de jardinage qu'on lui présenta, et il l'attacha à un des arbres à côté du berceau. Il expliqua lui-même ce que signifioit cet usage, en disant qu'il consacroit son enfant aux travaux de la campagne, et il termina ce dernier dis-

cours en lisant à haute voix l'inscription écrite sur la colonne de marbre. Quand le vieillard eut cessé de parler, une douzaine de jeunes femmes, qui portaient de petits enfans dans leurs bras, les déposèrent dans les autres berceaux, et elles s'assirent au pied de ces arbres, en tenant de longs rubans attachés aux berceaux.

De temps en temps elles tiroient doucement ces cordons, ce qui donnoit aux berceaux un léger mouvement de balancement qui amusoit ou endormoit les enfans (a).

Tandis que des mères de vingt ans , au milieu d'une fête , ne trouvoient pas de plaisir plus doux que celui de s'occuper de leurs enfans, les jeunes filles et les garçons de la famille et du voisinage se rassemblèrent au centre de la salle , et dansèrent des rondes en chantant des couplets consacrés à la fête. On chanta aussi une

(a) Les paysannes russes suspendent ainsi à des arbres, durant l'été, les berceaux de leurs enfans, et les bercent de cette manière. (Voyez les Costumes russes de M. le Prince. )

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longue romance qui avoit pour titre les Saisons. Après avoir dépeint les plaisirs du printemps, de l'été, de l'automne, on célébra l'hiver avec plus de détail encore. On fit une agréable description des courses de traîneaux , et on vanta d'une manière naïve et touchante ces longues soirées d'hiver, qui s'écoulent si délicieusement lorsqu'on les passe au sein d'une famille chérie, rassemblée autour du foyer paternel.

Les couplets finis, on dansa au son des balalayes (a). Pendant ce temps plusieurs jeunes filles faisoient le tour de la salle, en portant des corbeilles remplies de gâteaux et de clougwa (£), qu'elles offroient à tous ceux qui regardoient danser. A midi , les voisins et les parens prirent congé du vieillard et se retirèrent. Le vieillard nous retint à dîner, mon ami et moi; il nous mena dans la chaumière qu'avoit habitée son père : «. Ce lieu, nous

{a) Espèce de guitare à long manche.

(b) Joli fruit, plus petit que la cerise, et fort commun en Russie.

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dit-il, me retrace les plus doux souvenirs; j'y viens méditer tous les matins. S'il avoit pu contenir ma nombreuse famille, j'aurois fini mes jours sous ce toit révéré. » En achevant ces mots,, le vieillard s'assit sur une natte , et nous fit mettre à ses côtés. Il parloit assez bien le français, et.il répondit à toutes mes questions avec la politesse d'un homme qui a passé vingt ans à la cour, et avec la franchise, la bonhomie et la simplicité d'un solitaire et d'un laboureur. Il me dépeignit son bonheur sous les traits les plus touchans : «Enfin, dit -il, j'ai connu la cour, j'ai connu tous les plaisirs que peuvent procurer les succès, la vanité , la faveur : j'avois alors la tête occupée et le cceur vide et mécontent. Dévoré de craintes, d'inquiétude , il falloit se défier des pièges de la haine, des noirceurs de l'envie, supporter l'ennui des sollicitations indiscrètes; enfin j'éprouvois chaque jour le chagrin de faire des mécontens ou des ingrats, et j etois privé des consolations et des conseils de l'amitié. Le ciel dessilla mes yeux, il me fit connoîtreque l'homme, iv. 12

jeté un instant sur la terre, n'est qu'un insensé lor^u ! accumule des biens périssables , et qu'il sacrifie son repos à la cupidité. Je perdois la moitié de ma fortune en donnant la démission de mes emplois ; mais je recouvrois la liberté. En renonçant aux passions factices , en reprenant le goût des plaisirs offerts par la nature , je retrouvai la santé que j'avois perdue , je retrouvai le bonheur si pur que j'avois goûté dans ma première jeunesse ; et c'est ainsi que la simplicité des goûts et des mœurs prolonge, embellit notre vie, et rend les derniers instans de notre carrière aussi rians, aussi fortunés que ces jours heureux de l'enfance, dont nous ne conservons un si doux souvenir que parce qu'ils se sont écoulés dans l'innocence et dans le calme des passions. »

Je ne me lassois point d'écouter le vertueux Novorgève; mais le dîner interrompit cette conversation. Nous nous mimes à table dans la salle de verdure où Ton avoit dansé. Je contemplai avec ravissement le vieillard au milieu de sa famille, et assis à table entre ses deux respectables

DU CHATEAU. IjO,

sœurs. Je ne pouvois entendre le langage de ses enfans, mais je voyois l'expression de leurs physionomies : elle peignoit la joie et l'inspiroit. Après le dîner, le vieillard me conduisit dans son château; il étoit aussi simple que vaste , on n'y trouvoit aucune des recherches du luxe et de la mollesse ; des lits sans rideaux , des tables et des chaises de bois, des nattes de jonc, en composoient tous les meubles : de longues branches d'arbres (ci), artistement entrelacées ensemble et chargées de feuillages , en faisoient le seul ornement. Le salon pou voit contenir toute la famille : on causa environ une heure*; au bout de ce temps tout le monde sortit. Nous restâmes avec le maître de la maison, qui nous proposa une promenade dans ses jardins. Lorsque nous y fûmes, il ôta son

[a) C'est l'usage en Russie, pendant l'été, et surtout chez les paysans et le peuple, d'orner ainsi de feuillages l'intérieur des maisons; aussi rencontrct-on dans les villes une infinité de gens chargés de branches d'arbres qu'ils vendent pour cet usage. Dans les appartenons on met ces branches dans des vases remplis d'eau

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cordon de Saint- André , qu'il suspendit à une branche d'arbre. Il jeta son habit sur le gazon , et , prenant une pioche , il se mit à travailler la terre , tout en causant avec nous.

Les jardins étoient immenses ; j'aperçus une douzaine de jardiniers, et bientôt je les reconnus ; c'étaient les enfans de la maison, avec lesquels nous avions diné.

J'appris alors que les autres étoient employés à des travaux du même genre dans la campagne, hors l'enceinte du château, et que les femmes , pendant ce temps, s'occupoient du soin du ménage. Les unes avoient le district de la cuisine, de la laiterie ; les autres filoient, travailloient en linge, faisoient leurs habits et ceux de leurs enfans. Aucun ne passoit un moment dans l'oisiveté jusqu'à sept heures du soir, où toute la famille se rassembloit dans le salon avant de souper. Avec quel plaisir on se mettoit à table! avec quel appétit on soupoit!.... Avant de se coucher, le bon Novorgève lisoit à ses enfans une courte instruction morale et chrétienne ; ensuite l'assemblée se mettoit à

genoux. Le \ieil!ardrécitoit tout haut des prières, qu'il terminoit en donnant sa bénédiction à toute sa famille. Alors on alloit se coucher et goûter les charmes d'un sommeil aussi paisible que profond. Je partis le lendemain , et j'emportai de ce château , et du philosophe heureux qui Thabitoit, un souvenir qui ne s'effacera jamais de ma mémoire et de mon cœur. » Comme M. de la Palinière achevoit ces mots, la baronne se leva en le remerciant de sa complaisance, et l'on se retira surle-champ, car il étoit près de dix heures et demie. Les veillées furent interrompues pendant quelques jours , parce que c'étoit le tour de madame de Clémire de conter une histoire, et qu'elle étoit enrhumée ; mais on causa. César se ressouvint que la baronne, dans l'histoire d'Olympe, avoit dit que V honneur étoit plus sévère que les lois ; il lui en demanda la raison. «Les lois, répondit la baronne, sont faites pour tous les hommes; on ne doit pas attendre de la multitude dessentimens généreux et délicats ; par conséquent les lois ne doivent pas ordonner de belles ac-

tions. Si elles étoient plus sévères elles ne seroient suivies que par un petit nombre d'hommes , et elles ne procureroient pas un bien général : elles se bornent à défendre les crimes et les injustices manifestes , parce qu'elles sont faites pour le peuple , et non pour les sages : ainsi , vous voyez que l'homme dont toute la probité consisteroit à obéir aux lois, ne seroit ni vertueux ni véritablement estimable ; car on peut être bien méprisable en ne faisant rien de ce qui assujétit aux peines imposées par les lois. D'après cela vous comprendrez pourquoi la loi autorise si souvent ce que l'honneur interdit, et pourquoi il y a tant de procès qu'il est si honteux d'entreprendre, quoiqu'on soit sûr de les gagner. — Il y a même plus , ajouta M. de la Palinière, il existe de véritables crimes que les lois ne punissent pas; par exemple, la calomnie, si elle n'a produit aucun événement tragique (ci). — Mais in-

(a) En Pologne on punit les calomniateurs d'une manière aussi bizarre qu'infamante. « Le calomniateur convaincu doit, en plein s-inat, se coucher à

DU CHATEAU. llfi

terrompit César, un calomniateur est déshonoré aux yeux de tout le monde?

— Assurément, ainsi que tous ceux qui profitent de l'indulgence de la loi pour faire des actions condamnables en ellesmêmes... — Il y a quelque chose là-dedans que je ne comprends pas, reprit César; qu'est-ce qu'un homme déshonoré?

— C'est un homme que la voix publique

accuse de manquer d'honneur — La

multitude a donc de la délicatesse, puisqu'elle juge si bien, puisqu'elle est plus sévère que la loi : ainsi les lois faites pour la multitude auroient donc pu ordonner la vertu. — L'homme le moins estimable et le plus grossier ne peut se défendre d'estimer la vertu et de haïr le vice. Les passions le font agir contre sa conscience;

terre sous la stale de celui dont il a attaqué l'honneur, et dire à haute voix qu'en répandant contre lui des bruits injurieux il en a menti comme un chien. Celte confession publique achevée, il faut qu'à trois diverses fois il imite la voix d'un chien qui aboie. Cette peine des calomniateurs est encore en usage en Pologne. » [Histoire générale de Pologne , par M. le chevalier de Solignac, tome III.)

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mais cette conscience, en lui reprochant ses fautes, l'éclairé d'autant mieux sur celles des autres, qu'alors il n'en repousse pas le témoignage. Ainsi, il se conduit mal et il juge bien. Foible et corrompu , il cède à ses passions : mais lorsqu'il est de sang-froid , c'est-à-dire sans intérêt, il condamne dans les autres, et de premier mouvement, les mêmes excès auxquels il se laisse entraîner. Ce qui est méprisable le révolte; ce qui est généreux, touchant, l'émeut et le charme. Mauvais père , fils ingrat, il ne verroit point sans attendrissement la vieille grand'mère de XAnge- Sund bénissant ses enfans , et mon bon vieillard russe au milieu de sa famille. Il admirera ces tableaux sublimes, mais il ne sera même pas tenté d'imiter de semblables exemples; comment obéiroit-il à une loi qui le lui commanderoit? Cet homme est l'image de la multitude. Voilà les hommes en général. Le résultat le plus important de ces réflexions, c'est que toutes les lois s'élèvent pour condamner de mauvaises actions, et non pour récompenser la vertu. Si l'on attache du prix à la ré

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putation, à l'approbation générale, il faut donc être constamment bon, noble , estimable.

— J'ai aussi une question à faire, dit Caroline ; il y a un mot dont je ne sais pas bien la signification. J'entends souvent parler des préjugés , et je ne comprends pas trop ce que c'est.... — TJn préjugé est une opinion qui n'est pas le fruit d'une mûre réflexion, et qu'on ne peut appuyer sur aucun raisonnement solide. Par exemple , mademoiselle Victoire croit .qu'un morceau de la corde d'un pendu, porté dans la poche, fait gagner au jeu. Voilà un préjugé. Certainement ce ne sont pas ses réflexions sur la possibilité d'un tel fait qui ont pu lui donner cette croyance. Demandez-lui pourquoi elle a cette opinion; elle vous dira que c'étoit celle de sa tante, de sa mère, de sa grand'mère : vous n'en aurez point d'autre raison. Tous les préjugés ne sont pas aussi stupides que celuilà, mais j'en connois beaucoup qui me le paroissent autant, et qui sont généralement adoptés. J'ai vu des femmes fuir avec effroi à l'aspect d'une personne qui gariv. i3

doit un parent malade de la rougeole ou de la petite vérole; et j'ai vu ces femmes s'enfermer tranquillement avec le médecin qui soignoit ces mêmes malades. J'ai vu beaucoup de choses de ce genre, qui valent bien la prédilection de mademoiselle Victoire pour la corde de pendu. Il existe une autre espèce de préjugés qui, loin d'être ridicules , sont au contraire respectables, parce qu'ils sont produits par une sensibilité vive et délicate. Laissons croire aux jumeaux qu'unit une parfaite amitié, qu'ils souffrent réciproquement les maux physiques l'un de l'autre; laissons croire à une mère qu'elle reconnoîtroit au milieu de mille enfans son enfant qu'elle n'auroit jamais vu. Ces douces erreurs des cœurs tendres sont l'ouvrage des sentimens les plus vertueux :

gardons-nous de les mépriser. Ainsi toute opinion qu'on ne peut soutenir par aucune espèce de raisonnement, dont les faits et l'expérience démontrent manifestement la fausseté, est certainement un préjugé. Mais, à moins de ces conditions, nous ne devons point affirmer qu'une

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chose , quelque étrange qu'elle puisse nous paroître, est chimérique et vaine. — Sans doute l'histoire d'Alphonse nous a appris qu'il existe une infinité de phénomènes dans la nature , dont les savans même ne peuvent expliquer les causes. — Voilà pourquoi nous ne devons appeler préjugés que les choses qui non-seulement répugnent à la raison, mais qui sont d'ailleurs démonstrativement prouvées fausses par

les faits mêmes — Je comprends fort

bien à présent ce que c'est que les préjugés; et puisque tous ceux qui ne viennent pas de la sensibilité sont ridicules, comme la croyance que le vendredi est un jour malheureux , ou qu'une salière renversée porte malheur etc.... — Vous comprenez donc aussi que tout ce qui nous est prescrit par la religion, par les lois et par

l'honneur, ne peut s'appeler préjugé?

— Assurément.... — Le respect pour les morts et pour leurs tombeaux est-il un préjugé? — Non, puisque la religion ordonne de les honorer, et. que c'est même une action pieuse de les ensevelir. — Cela est juste; mais ce respect doit-il s'étendre

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aussi loin qu'on le croit communément, lorsqu'on dit qu'il est moins condamnable de mettre au jour une mauvaise action d'une personne qui existe, que d'une personne qui n'est plus?.... — Cette question m'embarrasse. — Consultez à cet égard un guide toujours sûr, la religion : ordonnet-elle d'avoir plus d'égards pour la mémoire de ceux qui ne sont plus, que pour la réputation de ceux qui existent?.... — Non certainement; et elle ordonne d'aimer son prochain comme soi-même, et de lui rendre le bien pour le mal (a) : ainsi sûrement il est plus condamnable de détruire la réputation d'une personne vivante, que de flétrir la mémoire d'une personne qui n'est plus.... — D'ailleurs, on ne fait pas souffrir la personne morte, et l'on désespère la personne vivante ; ainsi

(a) Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissezles , et gardez-vous bien de leur donner des malédictions Ne vous vengez point vous-mêmes , mes

chers frères y mais donnez lieu à la colère ; car il est écrit : C'est à moi que la vengeance est réservée , et c 'est moi qui la ferai , dit le Seigneur, i Kpitre de saint Paul aux Romains, chapitre xn.)

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l'opinion dont je vous parlois n'est donc qu'un préjugé, comme nous venons de l'exposer, c'est-à-dire, de mettre au jour une mauvaise action, par conséquent de découvrir un fait prouvé et qui Vadmet aucune justification : car si, par exemple, après la mort d'un ennemi, on cherchoit à flétrir sa mémoire par des accusations nouvelles et vagues, on joindroit la lâcheté à la méchanceté, puisque l'ennemi mort ne peut empêcher l'effet des préventions qu'on répand contre lui. S'il vivoit, il pourroit détruire des doutes, éclaircir de simples conjectures; mais il ne pourroit se justifier d'un fait positif et prouvé : voilà pourquoi il y auroit de la lâcheté à l'accuser légèrement. Au reste , vous croyez bien que, dans tous les cas, je désapprouve et je hais cette animosité insensée contre ceux qui n'existent plus, et qui par conséquent ne peuvent plus nous nuire : j'ai seulement voulu vous prouver qu'il y a beaucoup moins de cruauté à flétrir la mémoire des morts, qu'à détruire la réputation des vivans. — Maman, dit Caroline, j-e me souviendrai de cette conver-

IDO LES VEILLÉES

sation; je n'oublierai point qu'il faut se préserver des préjugés ridicules, et respecte?' ceux qui viennent de la sensibilité et de la délicatesse. — Et qu'enfin, ajouta la baronne?, lorsqu'on veut connoitre si l'on doit adopter ou rejeter une opinion , il faut l'examiner mûrement ; et , si elle n'est pas indifférente en elle-même, si la croyance ou l'incrédulité "doit avoir quelque influence sur notre conduite et sur nos sentimens, il faut consulter la religion, les lois et l'honneur, et se conformer exactement à ce que ces guides sacrés peuvent conseiller et prescrire. — En effet, dit M. de la Palinière, pour votre bonheur, pénétrez-vous profondément des grandes vérités que nous enseigne la religion ; nourrissez votre esprit de ses maximes saintes; elles vous traceront avec détail tous vos devoirs. »

Deux jours après cet entretien, madame de Clémire se trouvant seule avec Caroline : « Ma fille, lui dit-elle, lorsque je suis entrée chez vous ce matin, une iemme-<lcchambre boucloit vos souliers; comment pouvez-voiis souffrir qu'on \oiis rende \\\\

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pareil service? Avilir son semblable, traiter en esclave une créature humaine, c'est s'avilir soi-même. N'exigez donc jamais d'une femme-de-chambre que les services qui vous seront véritablement nécessaires; épargnez-lui, autant qu'il vous sera possible, tout ce qui pourroit lui causer de la fatigue ou lui inspirer de la répugnance. N'ayez point la bassesse et la cruauté d'abuser de sa situation , en lui refusant les égards qui lui sont dus. Si vous voulez être un jour respectée de vos gens, accoutumez-vous de bonne heure à respecter aussi en eux les droits sacrés de l'humanité. Je ne puis m'habiller seule : ainsi ma femme-de-chambre m'aide à me coiffer et à m'habiller; mais je puis me déshabiller sans son secours, et vous savez que, depuis que j ensuis mariée , jamais je n'ai fait veiller une femme-de-chambre, jamais je n'ai souffert qu'elle m'attendit, et que je me suis toujours déshabillée et couchée sans son aide. J'ai vécu dans le monde; j'ailois au bal, je ren trois alors à quatre ou cinq heures du matin , bien parée, avec un habit garni de fleurs, des voiles attachés

avec mille épingles : il est assez difficile de se débarrasser seule de tout cet attirail ; mais j'aimois beaucoup mieux prendre cette peine et me coucher quelques minutes plus tard, que d'être aidée par une malheureuse créature endormie et de mauvaise humeur, qui, en me déshabillant, eut en elle-même maudit mes plaisirs et sa condition. Présentement j'ai moins de mérite à me déshabiller seule ; les parures de Champeery ne sont pas gênantes — Jamais non plus vous ne sonnez dans la

nuit? — Non, à moins que je ne sois

malade. Étant couchée, si j'ai besoin de quelque chose, je me relève, même dans le cœur de l'hiver. Je suis si accoutumée à tout cela, que je n'en souffre nullement. C'est une habitude qui ne me coûte rien, et qui me donne une activité que je crois très-salutaire à la santé, car rien n'affoiblit comme la paresse et la mollesse. En se servant ainsi soi-même, on acquiert une adresse, une force, une agilité surprenantes : je n'ai pas l'air d'être robuste, et cependant, à mes veillées particulières, je fais continuellement devrais tours de force.

Je porte de la meilleure grâce du monde une énorme cruche pleine d'eau; l'hiver je pose dans mon feu de grosses bûches infiniment plus lourdes que moi... etc.... — Maman, je veux vous imiter; dorénavant je me déshabillerai toute seule, si vous le permettez... — Non, vous êtes encore trop jeune. Votre âge est celui de la foiblesse et des dépendances physiques;, mais dès à présent vous pouvez vous aider vous-même beaucoup plus que vous ne faites; et, quand vous aurez quinze ans, vous ferez fort bien de prendre l'habitude de vous déshabiller sans le secours de personne...— Maman, je vous promets de ne plus manquer aux égards que nous devons à ceux qui nous servent. — Il y a une foule d'autres égards qu'on leur doit encore; entre autres, celui de ne jamais dire devant eux, ni directement, ni indirectement, une chose qui puisse les faire rougir de leur état. Par exemple, il y auroit une cruauté révoltante à citer en présence d'un domestique un proverbe qui insultât à sa condition, comme celui-ci: Mentir comme un laquais. Il faut éviter avec le plus grand

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soin de semblables grossièretés, qui, en les humiliant , sont faites pour exciter leur ressentiment et pour attirer leur haine; on doit encore avoir l'attention de ne jamais se permettre devant eux la moindre légèreté qui puisse ébranler leurs principes; car nos discours et nos actions font sur eux la plus grande impression : ainsi nous sommes doublement condamnables lorsque nous leur donnons de mauvais exemples. Enfin la religion, la justice et l'humanité nous engagent également à les traiter avec douceur, indulgence; à nous occuper de leurs intérêts, à les protéger dans toutes les occasions, et à les soigner avec affection lorsqu'ils sont malades, ou qu'ils ont vieilli à notre service. »

En prononçant ces paroles, madame de Clémire se levoit pour aller à la promenade; mais Caroline l'arrêta, en disant qu'elle avoit une petite confidence à lui faire, et elle lui avoua que le matin elle avoit eu un peu d'humeur avec Pulchérie. « Vous avez sans doute réparé ce tort? dit madame de Clémire. — Oui, maman, reprit Caroline. — Mais de quelle manière?

— Je me suis fait violence, j'ai surmonté mon humeur, et le reste de la matinée j'ai été avec ma sœur comme à l'ordinaire....

— Et vous ne lui avez point fait d'excuses? vous ne lui avez point témoigné du regret d'avoir été injuste un moment? — Aussitôt qu'elle m'a vu reprendre ma gaieté , elle a repris toute la sienne, et elle n'avoit plus l'air d'être fâchée le moins du monde...

— Parce qu'elle n'a point de rancune, fautil que vousparoissiez insensible? Si j'avois eu tort avec le dernier domestique de ma maison , je lui en montrerois certainement du repentir, et je croirois justement nïhonorer moi-même, car rien ne nous élevé comme l'équité, en lui faisant des excuses proportionnées à l'offense. Le défaut le pliis intolérable qu'on puisse avoir dans la société est celui de ne pas savoir reconnoitre et réparer ses torts; nous sommes si imparfaits, qu'il n'y a guère de jours où nous ne fassions des fautes : aussi la personne la plus aimable et la plus attachante sera-t-elle toujours celle qui, en avouant ses torts, montrera le plus de franchise et de «■lisibilité. C'est là le talent sublime des

cœurs tendres et généreux; tandis que les petites âmes et les esprits bornés, dominés par une mauvaise honte aussi méprisable que puérile, aiment mieux aggraver leurs fautes que de faire une démarche, ou de dire un seul mot qui pourroit tout expier... — Maman, je vais alier chercher ma sœur pour lui faire des excuses d'avoir eu un moment d'humeur, et de ne lui en avoir pas témoigné sur-le-champ mon regret. » A ces mots Caroline fut tendrement embrassée, ensuite elle sortit en courant pour aller retrouver sa sœur.

Madame de Clémire a voit annoncé le matin qu'elle conteroit une petite histoire à la veillée, et le soir elle s'acquitta de sa promesse en ces termes :

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